04 décembre 2006

Michel Rosten

Autour de L'Immortelle

Jacques Franck a parfaitement défini le pari réussi de Michel Rosten, jeune écrivain de soixante printemps, en parlant de "roman qui tranche sur la production littéraire belge, où les esprits chétifs et les âmes fragiles surabondent" (La Libre Belgique du 25 février 2005). Nul nombrilisme en effet dans cette vaste fresque qu'est L'Immortelle (L'Age d'Homme), mais une œuvre très slave qui emporte le lecteur dans ses flots tumultueux, qui sont ceux de la grande histoire. Servi par une solide culture classique (de Thucydide à Montaigne, en passant par Salluste et Chateaubriand) comme par une connaissance encyclopédique du monde communiste, Michel Rosten retrace le paysage tant physique que mental de l'Europe captive, celle qui fut sacrifiée à Yalta. Nous suivons ainsi ses multiples personnages pendant trente ans, des premières lueurs du dégel jusqu'à l'effondrement sans gloire du Rideau de fer. L'architecture rigoureuse du roman, calquée sur le plan d'une célèbre partie d'échecs, permet de passer sans peine d'une séance de comité central à une beuverie d'officiers, d'un meurtre politique aux tourments amoureux de dissidents indomptables. L'auteur démonte avec brio la langue de bois en vigueur à l'époque - chacune possède la sienne - et, magie de la littérature, nous fait rencontrer de nouveaux amis qui nous accompagneront longtemps dans nos rêveries.

Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Par quel chemin êtes-vous devenu ce que vous êtes?

Socrate recommandait de « se connaître soi-même », ce qui démontre de manière indirecte la difficulté de l’exercice. Pour ma part, je doute de l’avoir convenablement mené à son terme ; mais, en même temps, je crois que cet inachèvement fait partie du charme de l’existence : ne plus se surprendre soi-même ne peut que conduire à un désastre intérieur. Je n’ai donc que de rares convictions. Je ne fréquente aucune église (si ce n’est les grandes cathédrales romanes, pour admirer tympans et chapiteaux), je n’ai jamais adhéré à un parti politique ni à un syndicat. Cela n’a rien d’exceptionnel, évidemment ; mais il ne m’en faut pas davantage pour entretenir une grande sympathie pour « l’anarque », dont Ernst Jünger a tracé le portrait, et m’en sentir très proche. Si je me réfère à cet écrivain, qui a beaucoup compté pour moi, c’est pour avouer que la littérature aura été, in fine, mon véritable credo. C’est la lecture qui, dans un premier temps, m’a façonné : depuis les romans de Stendhal que, adolescent, je lisais la nuit, sous ma couverture, à l’aide d’une torche électrique, jusqu’à Climats de Maurois, que j’ai dévoré au lieu de préparer un examen de chimie, en passant par le théâtre de Ghelderode, un auteur que, rhétoricien, j’admirais d’autant plus qu’il me permettait de lui rendre visite de temps en temps et d’imaginer la bataille de Waterloo qu’il rejouait sur une grande table couverte d’innombrables soldats de plomb…

Quelles ont été pour vous les grandes lectures? Les grandes influences? Quelles sont les principales figures de votre panthéon personnel?

En troisième gréco-latine, un professeur de français, Franz François, fit de moi un lecteur boulimique, passionnément attaché à André Malraux et à André Gide. Ensuite, pendant deux ans, Paul Delsemme acheva de m’inoculer le « vice impuni de la lecture », partagé par un ami de toujours, Frédéric Baal - un condisciple qui allait marquer, quelques années plus tard, le théâtre d’avant-garde en fondant le Théâtre Laboratoire Vicinal, qui se produisit dans le monde entier. A la fin des années cinquante, lors d’une année de transit à l’Université Libre de Bruxelles, nous avions l’habitude, pendant les heures de fourche, de nous lire à voix haute, dans les allées du cimetière d’Ixelles, les romans de Beckett, les poèmes de Michaux, L’Homme sans qualité de Musil, etc. Puis vint l’illumination du Voyage au bout de la Nuit, souvent relu. Je n’ai plus connu, par la suite, des émotions aussi violentes, bien que les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe aient toujours compté à mes yeux un peu plus que le reste, au même titre que Tolstoï ou Proust. J’ai connu aussi quelques passions : Boulgakov et Grossman, Jünger et Corti.

Mais, en définitive, la plus grande figure de mon panthéon personnel, pour reprendre votre expression, reste Beethoven car, en toutes circonstances (joie ou misère), c’est toujours vers lui que je me suis tourné. La profusion de ses chefs-d’œuvre, la rigueur de son écriture, l’évolution exceptionnelle de ses conceptions musicales (la dimension du jazz se perçoit même dans sa dernière sonate pour piano, l’opus 111…) en font, à mes yeux, un génie absolu dans l’histoire de l’humanité.

Pendant plus de trente ans, vous avez été journaliste à La Libre Belgique. Responsable des affaires est-européennes, vous avez voyagé dans toute l'Europe communiste. Vous avez rencontré ses élites officielles (aujourd'hui aux oubliettes de l'histoire) et clandestines. Quelles figures vous ont le plus marqué?

Il va sans dire que ce sont les élites clandestines qui m’ont le plus marqué. Un courage inimaginable habitait ces gens qui savaient que, du jour au lendemain (aussi connus fussent-ils), ils pouvaient disparaître. Au début des années soixante-dix, lors d’une soirée qu’il avait organisée chez lui, Adam Kreczmar, un jeune dramaturge polonais de mes amis - hélas décédé prématurément -, mit à la porte un dignitaire communiste (qui allait finalement atteindre les plus hautes sphères du pouvoir) avant que ne dégénère une discussion sur Soljenitsyne ! Cela dit, l’homme qui m’a le plus impressionné reste Mstislav Rostropovitch que la bonne fortune m’a permis de rencontrer longuement à trois reprises. En dehors de l’admiration, largement partagée, qu’impose ce violoncelliste exceptionnel, l’homme est d’une générosité - dans tous les sens du terme – sans pareille. Au lendemain de la guerre, alors que Prokofiev était considéré comme un musicien dégénéré, le jeune « Slava » s’est installé pendant six mois chez le compositeur pour lui montrer toutes les ressources de son instrument et lui permettre d’écrire un concerto pour violoncelle. Puis, au début des années cinquante, il tapa les amis afin que le musicien, en complète disgrâce, ne meure pas de faim ! Deux décennies plus tard, il accueillait dans sa datcha Soljenitsyne, devenu un écrivain pestiféré... Bref, jamais homme ne m’a paru aussi parfaitement en accord avec sa conscience et représenter, avec une modestie sans pareille, un exemple aussi difficilement imitable – la personne étant, dans son cas, à la mesure de l’artiste.

Je voudrais aussi mentionner, pour répondre à votre question, le père Popieluszko, dont les messes pour la patrie apportèrent un prolongement (redoutable et redouté) aux homélies que Jean-Paul II prononça lors de ses premiers pèlerinages en Pologne, ainsi que l’action déterminée de Lech Walesa que j’ai rencontré à Gdansk (malgré la surveillance policière), peu après qu’il eut obtenu son prix Nobel, « Solidarnosc » étant délégalisé. Soit dit en passant, l’électricien des chantiers Lénine à Gdansk me fascina bien davantage que le chef de l’Etat que je revis par la suite dans l’exercice de ses fonctions.

Vous avez intitulé votre roman L'Immortelle. Pouvez-vous dire quelques mots du titre?

Le titre est emprunté à une partie d’échecs, jouée à Londres en 1851 et considérée comme la plus belle qui se vit sur les soixante-quatre cases. Les personnages de mon roman ont donné vie - si j’ose dire... – aux pièces et aux pions, dont ils ont emprunté le destin sur l’échiquier. J’ai établi un parallélisme entre l’effondrement inattendu des noirs (qui avaient pris la reine, les deux tours, un fou et deux pions aux blancs) et la débâcle des régimes communistes qui disposaient de tous les moyens (l’armée, la police, l’administration…) grâce auxquels ils pouvaient réduire à néant les prétentions de l’opposition. Mais l’Histoire nous a appris depuis longtemps que les peuples acharnés à conquérir leur liberté finissent d’ordinaire par l’obtenir…

L'Immortelle est le roman de la décadence, celle de régimes perdus d'orgueil. Pourtant, à chaque page, à travers la grisaille, transparaît l'espoir, ténu mais toujours invaincu. Ce balancement permanent correspondrait-il à votre nature profonde? Quand vous parcouriez la Pologne ou la Tchécoslovaquie dans les années 70, quel était votre état d'esprit? Espoir, désespoir?

Vous avez raison de considérer qu’il s’agit d’un roman de la décadence. Mais, à vrai dire, que représente la décadence d’un régime politique, sinon un épisode insignifiant dans le cours turbulent des siècles ? Et s’il est vrai que l’espoir à une place non négligeable dans mon récit (sinon comment justifier que des hommes se résignent à se battre au nom de leur idéal ?), je préférerais que l’on y reconnaisse la chronique d’une rébellion car celle-ci, dans toute société, demeure un puissant facteur de renouvellement. C’est en suivant de Sirius le déroulement de ces révoltes - mais aussi leur écrasement à Prague et à Gdansk - que j’ai rassemblé le matériel et les impressions dont je me suis servi pour écrire L’Immortelle, sans avoir eu pour autant, à l’époque, le désir d’en tirer un autre parti que professionnel.

Le personnage central du roman, le dissident russe Kareline, doit-il beaucoup à un certain Rosten?

Votre perspicacité m’embarrasse. Il est vrai que j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce personnage qui m’a été inspiré par le dissident polonais Adam Michnik que j’interviewais chaque fois qu’il ne croupissait pas en prison. Et, j’ajoute que les « notes éparses » de Kareline, qui ponctuent chaque chapitre du roman, correspondent, pour l’essentiel, à ma perception des choses.

Je me trompe peut-être, mais il me semble que L'Immortelle est aussi une critique subtile du système occidental…

Si la critique est subtile, tant mieux ! Mais il n’y a aucune raison de cacher que je n’ai pas voulu me limiter à une critique des régimes communiste disparus. Je me suis servi de cette toile de fond misérable pour dépeindre en même temps notre société occidentale, si vertueuse, si démocratique et toujours prête à donner des leçons. Car les hommes restent les mêmes partout (ambitieux, autoritaires, injustes, ignobles - à l’exception du « happy few ») quel que soit le régime sous lequel ils vivent.

Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.

03 décembre 2006

Henry Bauchau

Autour de L'Enfant bleu (Actes Sud)

 

Henry Bauchau : Les questions que vous m'avez envoyées sont intéressantes, mais elles tournent trop autour du symbolisme. Après tout, mon roman L’Enfant bleu (Actes Sud) est l'histoire actuelle d’un jeune malade appartenant de la banlieue de Paris, qui vit en même temps la vie courante des banlieusards et une vie fantasmatique souvent terrifiante.

Christopher Gérard : vous lui donnez pourtant un nom mythologique, Orion.

Oui. Pendant que je commençais à réfléchir à ce roman, j’ai souvent songé à un tableau de Poussin, vu à une exposition avec Pierre Jean Jouve. J’étais très intéressé par les réactions de Jouve, car c'est un homme qui avait une vision très forte et subtile des tableaux. Ce tableau-ci ne l’avait pas intéressé, alors qu'il m’avait beaucoup frappé. On y voit Orion aveugle, dirigé par un enfant qu'il porte sur ses épaules.

Orion, dans la mythologie grecque, est aussi une sorte de héros foudroyé. Comme l’adolescent du récit ?

Le tableau de Poussin me semblait illustrer le cas de certains psychotiques. D’un côté, le géant aveugle, de l’autre un enfant qui le guide. Cet enfant, c'est le jeune psychotique lui-même et c'est sa propre enfance qui va le guider. Orion, le héros du roman, va pouvoir retrouver en lui les traces perdues de l'enfant bleu. Orion suit un long chemin, vit des péripéties multiples avant de se souvenir de cet enfant bleu. Un enfant de sept ans - alors que lui alors n’en avait que quatre - qui l’a aidé à survivre à l’hôpital où on l'opérait du cœur. L'enfant bleu l’a compris, l'a défendu, lui a appris des choses et lui a permis de ne pas laisser voir à quel point il était différent des autres. Le retour de l'image de l’enfant bleu a peu à peu guidé Orion vers lui-même jusqu'au moment où il a été capable de dire « je » et de renoncer à casser dans le métro, à passer à l'acte pour se venger. A ce moment, une voix d'enfant bleu lui dit: "Prends ton bonnet et va mendier!" Ainsi le don des autres va soulager Orion de son chagrin et de l'injustice qu'il vient de subir.

Le métro est une image récurrente dans le roman. Ne joue-t-il pas, dans cette sorte de remontée, le rôle des Enfers ?

Ne compliquons pas trop. Le métro et le bus sont le problème de tous les banlieusards, des millions de personnes qui vivent à la périphérie. Ils passent chaque jour, aux heures de pointe, un part pénible de leur temps dans le métro ou dans les bus. Orion en souffre beaucoup, il l’évoque dans ses dessins, où l'on voit des démons ou des squelettes dans les bus.

Je crois que ceci nous amène au démon de Paris, qui fait tant souffrir Orion.

Le démon de Paris est une vision, parfois une hallucination d’Orion, née d'une souffrance intérieure qui provoque en lui des réactions physiques. Elle est née des craintes causées par son sentiment d'incapacité à jouer son rôle dans la situation d'enfant, d'adolescent et enfin d'adulte. Il s’agit aussi de pulsions réprimées.

Orion est donc un cas que vous avez suivi?

Non. J’ai suivi de nombreux cas que j’ai condensés ici. Même si un de ces cas a été plus important que les autres. Un roman, c’est partir des expériences de la vie puis laisser aller l’imagination. Tout n’est pas réaliste dans L’Enfant bleu. On pénètre dans l’imaginaire d’Orion – donc de plusieurs malades - et dans mon imaginaire propre. C’est un livre que j’ai écrit pas à pas, dans l’inconnu, sans savoir comment j’aboutirais et j'ai mis plus de quatre ans à l'écrire.

Je voudrais revenir au démon de Paris.

C'est une image très forte qui obsédait l'un de mes malades, un adolescent psychotique à qui le monde faisait peur, qui devait faire un long trajet de sa banlieue à Paris, chaque jour. Il est vrai qu'il règne dans Paris une sorte de démon collectif, comme toutes dans les grandes villes du monde.

Existe-t-il?

Oui, il existe dans le traitement. Dans L'Enfant bleu, Véronique, la psychanalyste, ne peut nier le démon de Paris, car elle le voit en action chez Orion. Si elle le nie, elle empêche la parole du malade de se proférer et elle rend impossible tout dialogue avec Orion. En revanche, ce qu'elle fait à plusieurs reprises, c'est de bien préciser: Je suis payée par l'Hôpital pour ne pas croire au démon, car c'est une institution laïque. Cela, Orion peut l'entendre et l'accepter, car il voit bien que Véronique est à ses côtés et croit avec lui, durant ses crises, à "son" démon de Paris.

Seulement quand elle est avec Orion?

Cela, c'est au lecteur de l'élucider. Que chacun fasse sa propre lecture.

Vous-même, au cours de vos multiples expériences, n'avez-vous pas dû "croire" à divers démons de Paris ou d'ailleurs?

Oui. Quand on a comme moi vécu une longue vie, traversé deux guerres pour arriver à un moment où la guerre ne cesse de régner, comment ne pas croire qu'il y a des forces du mal en action? Il y a en nous ce que Freud nomme la pulsion de mort. Comment nier cette pulsion de mort avec la bombe atomique qui risque de se diffuser partout, y compris dans des groupuscules de terroristes? Le démon d'Orion, c'est le démon de Paris. Une vision qui lui est propre et qui n'a rien à faire avec les représentations, qui correspondaient à leur époque, des démons du Moyen Age.

Et Véronique?

C'est une vraie psychanalyste, qui a suivi tout le curriculum, qui a elle-même subi une psychanalyse. Quand elle se trouve devant Orion, elle est très désorientée au début par ses symptômes. Elle se met à l'écoute, cherchant s'il y a une voie vers la guérison. Elle entend dans la parole d'Orion une image éclatante de beauté: celle des trois cents chevaux blancs de la Vierge de Paris galopant à travers les rues de la ville pour y poursuivre le démon. Elle se dit que celui qui a pu concevoir cette image est peut-être un artiste et qu'il faut essayer la voie de l'art. Elle encourage Orion dans cette voie, mais sans chercher à interpréter psychologiquement ses oeuvres. Elle le conseille au point de vue artistique. Mais elle accepte toutes les manifestations de son talent, notamment des dessins qui lui font horreur.

A la lecture de ce roman souvent déstabilisant, une question vient à l'esprit: l'art préserve-t-il de la folie - vous préférez parler de délire - ou en constitue-t-il une part essentielle?

J'ai tenté d'exprimer mon point de vue dans un poème, Deuxième exercice du matin. Je vous en cite quelques vers:

Exercice du langage

Déchirante obliquité

A la porte du délire

Déliante obscurité

L'innocence de l'oreille

Se prosterne plus profond

Il faut pouvoir aller jusqu'à la porte du délire et revenir sur ses pas dans ce que nous appelons le monde réel.

Comme Orphée?

Comme Orphée… Je pense que l'art est pour beaucoup de malades psychiques un instrument qui peut les aider dans la découverte d'eux-mêmes, qui peut les mener à une relative guérison. Chaque époque décide d'une certaine conception de la normalité, elle est particulièrement étroite à notre époque. L'art peut être un moyen de mener vers la liberté. Beaucoup de malades parviennent à créer des œuvres en inventant leur propre technique, comme on peut le voir au Musée de l'Art Brut à Lausanne. Songez au Facteur Cheval qui au cours d'une de ses tournées heurte du pied un caillou, le prend en main, le trouve si beau qu'il se dit que si la nature peut faire des pierres de cette beauté, il peut lui-même construire un palais.

Et se guérir tout seul?

Peut-être.

Paris, 15 octobre 2004

Publié dans la Revue générale, décembre MMIV.

21 novembre 2006

Joseph de Maistre

Le dossier magistral consacré à Joseph de Maistre (Dossier H, L’Age d’Homme, 880 pages) rassemble plus de deux cents contributions, qui illustrent de façon très diverse la riche postérité de ce grand Européen (1753-1821), savoisien de naissance et écrivain français, ambassadeur du Roi de Savoie et conseiller privé du Tsar Alexandre. Méconnu ou calomnié depuis deux siècles par les tenants de la doxa dominante, Maistre, auteur prophétique, enthousiasma les plus grands, de Balzac à Valéry, de Bloy à Cioran - sans oublier Matzneff. Ce dernier ne préface-t-il pas la biographie de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg publiée en 1990 par son descendant l’écrivain Henri de Maistre (disparu en 1995), comme pour répondre aux hagiographies sans-culotte du Bicentenaire? Matzneff y écrit: "je ne lis jamais Joseph de Maistre sans éprouver le désir impérieux d'une vie plus chaste, plus réglée, plus studieuse". Significatif aveu, qui en dit long sur la puissance d'une œuvre ignorée des bien-pensants! Le mérite de cette somme dirigée par Philippe Barthelet, à qui nous devons un splendide Dossier Jünger (L'Age d'Homme) et de passionnants entretiens avec Gustave Thibon (Editions du Rocher), est de proposer au lettré comme à l'érudit un ensemble quasi exhaustif sur un homme paradoxal au suprême, "antimoderne" au sens où l'entend A. Compagnon dans son stimulant essai (Les Antimodernes, Gallimard): comte savoyard dont la devise est Fors l'honneur nul souci, sénateur russe, maçon de haut rang, catholique ultramontain, admirateur de l'Ancien Régime et anglophile, chrétien et platonicien,… Maistre, qui fut témoin de la tourmente révolutionnaire et connut l'exil en Russie, voulut comprendre ce cataclysme, en dévoiler le sens masqué et bâtir une digue contre les théories rousseauistes ("l'un des plus dangereux sophistes de son siècle"), contre l'individualisme des Lumières ("La foule comprend ces dogmes; donc ils sont faux: elle les aime, donc ils sont mauvais"). Sa vision pessimiste de l'humanité se fonde sur une conception peu orthodoxe du péché originel: l'homme comme mauvais sauvage, celui qui se déchaîne dès que l'autorité fait défaut. Ce pessimisme radical inspirera plus d'un auteur, dont son plus illustre disciple, Charles Baudelaire, qui, dans Mon cœur mis à nu, fustige "l'indestructible, éternelle, universelle et ingénieuse férocité humaine". Métaphysicien paradoxal, orfèvre de la langue française, Maistre sera lu comme antidote au nihilisme triomphant.

Paru dans La Revue littéraire, octobre 2005.

 

19 novembre 2006

Mahomet ou Charlemagne?

Tel est en effet le dilemme posé par l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. L’adhésion de ce pays extra-européen, qui marquerait la mort politique de l’Europe, serait un non-sens à la fois géographique, historique et politique. Le seul élément positif du débat suscité par la menace turque est qu’il force les Européens à réfléchir sur le sens donné au mot « Europe », sur la forme qu’ils désirent donner à leur communauté de destin. Les lettrés rappelleront que les plus grands esprits européens ont combattu la Sublime Porte, par la plume ou par l’épée : Cervantès, qui perdit un bras à Lépante, Erasme, Victor Hugo et Lord Byron, tant d’autres encore.

Dans notre réflexion, les figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent jouer le rôle de symboles des deux options possibles : l’une, prophétique, celle du monothéisme de marché, ne concevant l’Union européenne que comme une zone de libre-échange la plus vaste possible – et donc extensible à l’infini (Le Canada ? Israël ? Le Maroc ?) -, peuplée de consommateurs privés de véritables points d’ancrage, si ce n’est un vague contrat « citoyen » (droits de l’homme et cartes de crédits: la nouvelle traduction de Bible and business). L’autre, celle de Charlemagne, héritière de la Rome des Césars et du Saint Empire, conçoit l’Europe comme un bloc civilisationnel, enraciné dans une histoire plurimillénaire et dans une géographie bien comprise, fondé sur un héritage très charnel, à la fois helléno-germanique et pagano-chrétien, c’est-à-dire un polythéisme des valeurs.

Aux figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent se substituer celles de Carthage et de Rome, au mercantilisme des thalassocraties la vision purement politique des empires de la terre. Mais, si j’ai choisi Mahomet, c’est bien entendu pour rappeler un fait essentiel  aux distraits: l’entrée dans l’Union européenne de la Turquie – rapidement rejointe par les républiques turcophones d’Asie centrale - signifierait que, dans moins de quinze ans, un Européen sur deux serait musulman, que la première armée du continent serait néo-ottomane et que les Turcs constitueraient des majorités dans toutes les assemblées européennes. Catastrophe historique qui marquerait l’étape ultime d’une stratégie séculaire de sabotage de l’union continentale par les puissances maritimes, Empire britannique tout d’abord, Etats-Unis ensuite. Car, l’étude un tant soit peu sérieuse de l’histoire de la Route de la Soie (devenue aujourd’hui Route du Pétrole, mais c’est le même axe depuis Alexandre le Grand), montre vite qu’une lutte sournoise oppose depuis des siècles deux types de civilisation, deux modèles d’empire. L’actuelle hégémonie américaine permet à Washington, qui a pris la relève de la City, de poursuivre avec autant de cohérence que de patience une vieille stratégie d’affaiblissement de l’Europe, qu’elle fait tout pour couper de la Russie. A ce propos, il est surprenant de constater à quel point certaines élites européennes ont pour Ankara les yeux de Chimène, alors que Moscou leur paraît mille fois plus exotique que la Nouvelle-Guinée ! Cet aveuglement, rarement dicté par la naïveté, fait le jeu de notre ennemi géopolitique, qui a tout intérêt à neutraliser un concurrent potentiel en jouant la carte de la libanisation du continent, commencée avec le Rideau de fer, poursuivie avec ses menées dans les Balkans, de la Bosnie au Kossovo. Une fois l’Europe paralysée, Washington pourra sans crainte tourner ses regards vers ses autres concurrents : Moscou, Delhi et Pékin. Surtout, cassant l’axe eurasien qui commande ce que le géopoliticien MacKinder appelait le Heartland - le cœur des terres émergées -, Washington pourra asseoir durablement son emprise mortifère sur un monde condamné à la soumission et à la misère.  En ce sens, le rôle historique des Européens n’est-il pas de résister, en commençant par riposter aux sophismes des amnésiques et des stipendiés ? Accepterons-nous que Rome ne soit plus dans Rome et que flotte sur ses temples écroulés la bannière de Mahomet ?

Christopher Gérard

Paru dans La Libre Belgique du 13 décembre 2002

                                                                    *** 

 "Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats." Recep Tayyip Erdogan, citant Ziya Gökalpturc

Cette citation en dit long sur le rêve de ceraines élites néo-ottomanes. En janvier 2003, le ministre des affaires étrangères turc, Abdüllah Gül, n'a-t-il pas déposé la candidature turque… à la Ligue arabe, ce qui en dit long sur l'européanité de ce pays d'Asie, tout en démontrant que, si les nostalgies impériales d'Ankara sont bien réelles (et parfaitement légitimes), sa prétendue laïcité, elle, n'est plus qu'un dangereux mirage.  Dans La Turquie dans l'Europe Un cheval de Troie islamiste? (Editions des Syrtes, avant-propos de Péroncel-Hugoz), Alexandre Del Valle, géopoliticien français, spécialiste de l'islamisme radical, permet de faire le point sur le total non sens que constituerait l'intrusion turque dans l'Union européenne. En raison de son poids démographique, la Turquie, pays asiatique en voie d'islamisation rapide, deviendrait l'acteur prépondérant sur la scène européenne: première armée du continent avec un million de soldats (une armée peu soucieuse d'arguties juridiques ou morales dans son travail de nettoyage des minorités turbulentes), elle serait aussi la plus importante représentation au Parlement européen (92 députés contre 75 pour la France). Au fil des pages, A. Del Valle  aligne argument sur argument, chiffres et références (souvent issues de la presse turque) à l'appui. Le résultat est confondant, tant l'aveuglement de certains Européens paraît total. Il est vrai que, comme le souligne dans sa préface Péroncel-Hugoz, ancien grand reporter du Monde: "les WASP encore au pouvoir sur les bords du Potomac ne redoutent vraiment qu'une chose: l'émergence d'une hyperpuissance paneuropéenne, seule capable de tenir la dragée haute à la quasi planétaire hégémonie états-unienne. Ils ont calculé que si l'Europe occidentale, outre le vieillissement de ses indigènes, se trouvait aux prises en permanence avec des troubles ethno-confessionnels type Liban, Yougoslavie ou "djihad de proximité" de nos banlieues, notre continent s'épuiserait à résister aux désordres socioculturels inévitablement liés à l'islamisation de vieilles terres chrétiennes. Déjà désorientés par la forte immigration afro-arabo-islamique non désirée, les Européens n'auraient plus assez de force pour contenir un islam conquérant, dès lors renforcé sur notre sol par le consistant apport humain du jeune colosse turc". Tout est dit, et avec une lucidité terrible… sinon que, une fois la Turquie dans la place, la porte s'ouvrirait toute grande aux républiques musulmanes d'Asie centrale et aux millions de turcophones des confins de la Chine. Comment rêver neutralisation plus définitive de l'Europe, une Europe alors forcée d'oublier Poitiers et Lépante? N'est-ce pas Chateaubriand, diplomate de haut lignage, qui, dans les Mémoires d'Outre-Tombe (livre 30), met en garde les Européens contre "la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs (qui) pourront ramener l'avenir au temps de Charles Martel, ou au temps du siège de Vienne"?

 

18 novembre 2006

Hella Haasse

Née en 1918 à Batavia (aujourd'hui Djakarta), Hella S. Haasse est la grande dame des lettres néerlandaises. Depuis une dizaine d'années, son œuvre est publiée en français par Actes Sud, qui a offert au public francophone ce pur chef-d'œuvre de Haasse, Un goût d'amandes amères (1998), bijou digne d'être comparé à ceux de Gevers ou de Yourcenar. Tout récemment, l'éditeur provençal nous propose un roman autobiographique intitulé Sleuteloog, publié à Amsterdam en 2002. Comme toute littérature qui vise à l'essentiel, L'Anneau de la clé se fonde sur des réminiscences. Par un subtil crescendo, celles-ci dévoilent la jeunesse indonésienne d'une historienne d'art parvenue au soir de sa vie. Un coffre d'ébène impossible à ouvrir, un jeune chercheur avide d'informations sur une femme énigmatique, et voilà l'octogénaire Herma Warner qui revit les années d'insouciance aux Indes néerlandaises, avant l'invasion japonaise et les troubles liés à l'indépendance. Qui était Dée Meyers, devenue Mila Wyschinska? L'héritière frivole d'une des plus anciennes familles javanaises? Une activiste au service des damnés de la terre? Une islamiste acharnée? Sur ce dernier point, Haasse montre, sans l'air d'y toucher, la totale régression subie par des populations soumises au prosélytisme coranique et forcées de pratiquer une terrible amnésie collective. Sur un plan strictement littéraire, la romancière excelle dans la peinture d'un monde évanoui, entre illusion et réalisme - mais un réalisme magique, car le royaume des morts n'est jamais loin.

Publié dans la Revue générale, novembre MMIV