02 juin 2009

Exit Pol Vandromme

Adieu à Pol Vandromme

 

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer », écriviez-vous dans Libre parcours, précieux volume de souvenirs et de réflexions, dont le titre illustre votre itinéraire, celui du petit-fils de mineur, du fils de résistant devenu le témoin de la droite buissonnière. Plus de soixante livres publiés depuis 1955 font de vous un écrivain majeur de notre époque, et son meilleur critique littéraire.

Aymé et Chardonne, Hergé et Sagan, Drieu et Malraux, Simenon et Céline, vous les avez tous lus d'un œil fraternel, refusant les listes de proscription comme les grilles de lecture "qui oppriment et exténuent". Vous avez démontré par l'exemple qu'il valait mieux être probe que prétendre à l'objectivité des pintades et des faisans à la sauce Bourdieu.

Vous nous avez donné des leçons de courage et d'ironie, de finesse et de liberté. Car vous étiez un libertaire à votre manière, désuète et courtoise - délicieuse. Un réfractaire, supporter enthousiaste de football, amateur de cigares et de vins fins.

Votre unique mot d'ordre: "littérature d'abord!", comme pour répondre à Maurras, dont vous vantiez sans faiblir le talent de poète. Critique intuitif et sensuel, vous avez toujours été rétif aux fariboles des pédants comme aux ukases des apparatchiks, attentif à la seule musique et, comme vous me l'écriviez naguère, à "ne pas séparer le texte de l'accent qui se pose sur lui".

Vous étiez un maître d'armes, que je salue une dernière fois, la mort dans l'âme.

 

Christopher Gérard

1er juin MMIX

 

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A 80 printemps, l’écrivain Pol Vandromme, auteur d’une soixantaine d’essais littéraires et de passionnants mémoires (Bivouacs d’un hussard), ne cherche « ni la gloire, ni le scandale, ni le pardon », pour citer Saint Augustin. La récente pantalonnade politico-psychanalytique de la Belgique lui inspire ainsi des pages véhémentes, fortes d’une saine colère contre ce qu’il désigne justement comme « le triomphe ubuesque de l’irrationnel ». Dans ce pamphlet, il tente d’expliquer le delta Rhin – Meuse - Escaut, ingouvernable pays « harnaché de bric et de broc, n’appartenant à personne », qui de monarchie prospère (grosso modo, de Léopold Ier à Léopold III), a dégénéré en république des partis. Le règne funeste de despotes invertébrés ruine en effet ce reliquat de l’empire de Charles-Quint, où l’absence d’esprit public favorise les logiques séparatistes, notamment celles de flamingants, faux martyrs mais vrais lilliputiens, qui masquent à peine leurs ambitions de parvenus. Un pavé bienvenu dans la mare aux crapauds.

 

Pol Vandromme, Belgique. La Descente au tombeau, Rocher, 106 p.

 

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 Auteur d’essais sur la Belgique littéraire, du Monde de Tintin (La Table ronde) à Lettres du Nord (L’Age d’Homme), en passant par un Ghelderode chez ce même éditeur suisse, providence de nombreux Belges, Pol Vandromme est sans doute l’un des tout grands critiques littéraires du dernier demi-siècle. Son secret ? Un amour exclusif de la littérature et le souverain mépris des modes. Né en 1927 à Charleroi, aux marges septentrionales de la France, il demeure en effet, aujourd'hui comme hier, fidèle à l'exigeante passion qui s'empara de l'adolescent des années de guerre: "littérature d'abord!"

Telle pourrait être la devise du critique qui se définit comme "un écrivain français au patriotisme sourcilleux" et qui, depuis son premier livre (1955), incarne à la perfection une figure devenue rare de nos jours, celle du dévot de la littérature. Lecteur infatigable, mais surtout rétif aux préjugés, Pol Vandromme scrute, juge et exalte livres et écrivains avec une probité d'un autre temps. N'avoue-t-il pas benoîtement, dans L'Humeur des lettres. Chroniques et pastiches (Editions du Rocher), ne pas avoir de théorie de la littérature, et être allergique aux grilles qui "oppriment, exténuent et finissent par se substituer à l'auteur"? Fariboles de pédants, répond notre libertin, pour qui l'écrivain authentique est celui qui fait pâlir le lecteur: seule l'ardeur à émouvoir, seule l'aptitude à persévérer dans sa singularité, distinguent les grands des autres. Tournant le dos aux jugements moraux, Vandromme déchire avec allégresse les listes de proscription, et ce depuis bientôt un demi-siècle, poussant la provocation jusqu'à s'intéresser aux réprouvés: Brasillach, Drieu, Rebatet, mais sans jamais sombrer dans l'hagiographie ni dans un quelconque militantisme. Littérature d'abord. Que cet authentique anarchiste en discorde avec le siècle (anarchiste par nostalgie d'un Ordre digne de ce nom) nous entretienne du barrésien Aragon - du prosateur Aragon - ou de Céline, à qui il consacra naguère l'un des premiers essais, il se révèle toujours aussi intuitif et sensuel, comme son cher Casanova.

Lisant les lignes fraternelles qu'il dédie à Léon Daudet, comment ne pas songer à un autoportrait: "seuls les écrivains qui ont rôdé eux-mêmes autour des secrets de création, sont capables de reconnaître le génie, de s'enthousiasmer d'emblée à son contact, de nourrir d'arguments l'intuition de leur ferveur, de communiquer celle-ci irrésistiblement"? Tout Vandromme est là, dans cet amour exclusif de la beauté, au mépris des modes et des mots d'ordre. Parlant de Fromentin, Vandromme nous livre la quintessence du métier d'écrivain: "raconter ce qui assiège et harcèle au lieu de décrire ce qui se complaît; indiquer ce qui se dérobe au lieu de peindre ce qui se fixe". Son amour pour Retz (son livre pour l'île déserte), pour le mage Nerval ou encore pour Suarès le méconnu, s'accorde à une très saine méfiance pour Sade ("un maniaque de la violence vulgaire") et pour Saint-Just, ces annonciateurs des atrocités modernes.

Dans la dernière partie de l'essai, Vandromme se livre à un jeu aussi périlleux que révélateur: le pastiche, faux en écriture obligeant le critique à décrypter un génie pour mieux le saluer, car l'exercice n'a pour but que la célébration. Œuvre ardue, et d'une humilité quasi franciscaine! C'est là que Vandromme donne toute sa mesure: pastichant Céline ("Une seule façon de nous en sortir: qu'on rouvre les bordels. C'était doux, c'était bien, c'était familial; la lanterne qui pendouillait, la bonté de la maison, la pogne en traîne-savate sur la soie des boulevards, mézigue bien au chaud, le tango beurré qu'on chaloupait,…") ou Vialatte ("Un jour, nous aborderons aux îles"), parfois même meilleur que l'original (dans la cas de Marcel Moreau: "Dans mon enfer baroque et hébété, je viole les rimes du poème et l'infini dogmatisé des curetons"), Vandromme déclare sa passion avec une fraîcheur d'âme, une ferveur qui forcent l'admiration.

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer ». Tel pourrait être l’incipit de Libre parcours (Editions du Rocher), précieux volume de souvenirs et de réflexions qui prolonge et affine les Bivouacs d’un hussard (La Table ronde). Non point banals mémoires du journaliste qui dirigea in illo tempore le Rappel de Charleroi, côtoyant tout ce qui comptait dans la Belgique de papa, mais plutôt le vagabondage de l’écrivain, une promenade buissonnière où l’auteur, fidèle à ses amis comme à ses maîtres, évoque quelques étapes de son itinéraire, parant sa nostalgie de masques altiers. Le goût de la belle formule et de l’allusion littéraire, l’ironie parfois grinçante, permettent en effet à Pol Vandromme de tempérer l’émotion qui l’étreint. Comment ne pas songer au capitaine de Boieldieu de La Grande Illusion, qui – hasard ou coïncidence - apparaît  au détour de l’une ou l’autre page ? On lira avec attention le chapitre XIV, l’ultime, la "Lettre d’un père à sa fille". C’est à mon humble avis la part du livre la plus bouleversante : la nuit tombe, et un aîné s’adresse à celle qui lui survivra. L’enfance, socle d’une vie réussie ; les images glanées tout au long d’une existence dédiée au travail (combien de livres cet infatigable travailleur a-t-il publié ? 60 ? 80 ? Même la Bibliothèque Royale ne s’y retrouve pas); le dégoût des idéologies mortifères ; la critique des conformismes, l’homme tout entier s’y révèle par le truchement du style – adamantin. « Et si tu dois rengainer ton épée, parce que la vie oblige à des ménagements tactiques, calfeutre le réduit des pensées qui sont tiennes ; c’est ton tabernacle, et un tabernacle ne se laisse pas profaner. Ne cherche pas pour trouver, mais pour te trouver. »

La Belgique y est bien entendu fort présente : une Belgique qui s’éloigne à pas de géant, celle de Tintin et des maisons du peuple, celle des calotins et des sans-dieu, celle des 1er mai fervents et des 11 novembre lugubres. Homo festivus va bientôt balayer toutes ces vieilleries dans la joie et la bonne humeur, obligatoires dans le village global. Mais avant de connaître cette apothéose, penchons-nous sur ce passé encore proche : Albert I, ce gaulliste avant la lettre ; Léopold III, ce Grand d’Espagne égaré, celui qui « désacralisa la démocratie des dévots sans sacraliser le dieu cruel des idolâtres de la force : la liberté sans l’ordre, cette anarchie ; l’ordre sans la liberté, cette tyrannie ». Ou le journalisme d’antan, avec ses trucs et ses ficelles, quand « on était engagé sans être licencié, au lieu d’être licencié avant d’avoir été engagé ».

Mais Vandromme est avant tout écrivain et c’est de ses confrères qu’il parle le mieux : Marceau, le Louis Carette des éditions du Houblon, devenu académicien malgré les cabales; Pirotte et Moreau, deux Belges atypiques, eux aussi montés à Paris ; Simenon et Ghelderode,… Sans oublier cette maison d’édition bruxelloise du Boulevard Saint-Germain, les Editions universitaires de notre compatriote J.-P. Delarge, qui, crânement, crée la première collection de poche consacrée aux classiques du XXème siècle. Justement, à la fin des années cinquante, ce jeune Belge extérieur au sérail fut sollicité par Pierre de Boisdeffre pour un essai sur Drieu la Rochelle, l’écrivain foudroyé. Il était vaste, le champ de mines que P. Vandromme dut traverser : un auteur maudit, des oeuvres inédites ou introuvables, peu d’études sinon le beau livre fraternel de P. Andreu,... Ce défi, notre carolorégien le releva avec autant d’intégrité que de panache. Son essai, publié en 1958, fut loué par les plus grands : Morand, Nimier, qui apprécièrent que Drieu fût jugé par un critique littéraire « convaincu que les erreurs et les fautes d’un militant ne prévaudraient pas sur le talent autodiffamatoire d’un héritier du romantisme viril de Baudelaire ». Drieu, qui fascina Malraux comme Modiano, est l’auteur de quelques livres forts: Rêveuse bourgeoisie, que, pour ma part je trouve plus puissant encore que l’Aurélien d’Aragon ; La Comédie de Charleroi, où l’ancien fantassin chante « le couple divin de la peur et du courage »; Le Feu-follet, sans doute l’un des témoignages les plus glaçants sur le suicide (Louis Malle en fit le film que l’on sait, avec M. Ronet). Réédité à la demande générale sous le titre Les saisons de Drieu (Editions Dualpha), l’essai nous fait (re)découvrir un écrivain de haut parage ; il révèle aussi ce mixte inimitable de lucidité et de ferveur qui assure à Vandromme la seule postérité  qui vaille, celle des schismatiques et des esprits passionnés.

En mai 2005, j'ai adressé à Pol(ydore) Vandromme quelques questions pour un entretien paru dans La Revue générale.

Christopher Gérard : Lisant L’Humeur des Lettres, ce manuel du lecteur et de l’écrivain, je tombe sur ces lignes qui paraissent vous convenir à la perfection : « en discorde avec siècle, en harmonie avec la littérature ». Seriez-vous l’un de ceux que Nimier appelait les libertins du siècle ?

Vous êtes un critique clairvoyant, à l'intuition souveraine, ce qui me change heureusement des critiques aveugles qui brandissent leur canne blanche et qui ne s'aperçoivent de rien.

Votre devise? Littérature d'abord?

Si vous voulez, étant entendu que la littérature ne sert à rien, affranchie qu'elle est de la norme utilitaire - politique, morale, sociale, mercantile -, se bornant à être une incitation au plus voluptueux des plaisirs.

Et si vous deviez citer trois de vos maîtres?

Puisque vous me contraignez à me borner - sans doute parce que vous croyez avec la sagesse populaire que les bonnes choses ne vont que par trois -, je choisis trois maîtres de style, Saint-Simon, Retz, Pascal

Parmi les écrivains belges (ou français de Belgique), quels sont ceux qui vous ont le plus fait pâlir?

Par souci de sécurité - les mégères m'attendent au tournant pour bastonner le mauvais sujet, mauvais confrère de surcroît - je m'en tiendrai à des écrivains morts, Max Elskamp, Norge, Simenon, Henri Michaux et Marcel Thiry (parce qu'il m'a fait pâlir au nom de Vancouver).

Depuis plus de trente ans, vous commettez impunément le délit de faux en écriture. D'où vous est venu ce goût pour le pastiche littéraire? Quel plaisir vous apporte-t-il?

Parce qu'un écrivain, c'est d'abord un ton, un style. Parce que le pastiche, tentative de critique interne, est un jeu de rôle que soutient l'élan d'une sympathie de tour mimétique (du moins quand il est pratiqué à la suite de Proust, en réprouvant le dénigrement médiocre d'un Reboux). Parce que, en définitive, le plaisir n'a pas de raison à donner, la sienne suffisant à tout.

Parmi tous les auteurs que vous abordez, je ne trouve ni Elémir Bourges, ni Ernst Jünger. Vous imaginez sans peine ma stupéfaction. Justifiez-vous sur le champ!

En somme, vous exigez que je me mette à la mode et que je m'astreigne à un exercice de repentance. Dans le temple des dieux et des déesses, au pied de l'autel antique, je bats ma coulpe en récitant mon confiteor. Je réclame humblement votre pardon et, avec l'espoir que vous me l'accorderez, je suis sensible à votre indulgence, puisque vous ne me réprimandez qu'à propos de mon silence sur Bourges et Jünger. Il y a beaucoup d'autres grands auteurs qui ne sont pas traités dans mon recueil et qui eussent mérité de l'être. Il me semble que vous auriez dû m'accabler de votre courroux en regrettant que mon recueil ne soit pas encyclopédique.

Je vous absous. Et vos projets?

Quoi! Vous n'avez pas l'air de vous souvenir de La Fontaine: Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge! Un quasi-octogénaire peut avoir des projets, mais aucune assurance de les mener à bien. Voici les miens, pourvu que le Dieu des chrétiens me prête vie: un volume de souvenirs, un essai sur Jacques Perret (Jacques Perret, Gaulois de noble origine, Editions du Rocher) un volume de chroniques, cette fois consacré à des écrivains contemporains. Rien donc qui puisse satisfaire le sens de l'histoire et la conscience universelle.

Publié dans la Revue générale, mai MMV.

01 avril 2009

Exit Jacques d'Arribehaude

La mort d’un gentilhomme

 

Jacques d’Arribehaude est mort ce 27 mars 2009 à Nice. Ecrivain de race, il aura incarné un type d'homme aujourd’hui clandestin, produit d'une alchimie suprêmement française: le mousquetaire, primesautier et fidèle en amitié. D’une mère basque et d’un père gascon, Jacques d’Arribehaude appartenait à une famille dont les archives remontent au XIIe siècle, avec des attaches en Béarn, Gascogne et Navarre, et qui connut la ruine bien avant la Révolution. Noble certes, mais fauché comme les blés, et donc « ouvert au grand large ». En 1943, à l’âge de 17 ans, révulsé par "l'éthique de soumission geignarde et chevrotante" de Vichy, ce rejeton d'une lignée féodale traverse l'Espagne, visite ses prisons, embarque pour Alger, se promène jusqu'en Libye avant de servir en Italie et dans les Balkans. Jeune volontaire de la France libre, il navigue en Méditerranée sous pavillon américain, ce qui lui permet de découvrir le Voyage au bout de la nuit dans une librairie italienne en ruines. Après la guerre, ce héros stendhalien connaît le sanatorium avant d’errer en Afrique équatoriale, au Laos et en Espagne, sa seconde patrie, pour laquelle il ne nourrissait aucun ressentiment, malgré ses mois de cachot. Revenu à Paris, entre deux sauts à Tanger, Bayonne ou Saïgon, ce jeune aventurier, mixte de Drieu et de Casanova, fréquente la Table ronde, rencontre Cioran (qui l’encourage après son professeur au lycée de Bayonne, Jean-Louis Curtis), mais aussi Lise Deharme, Michel Leiris, André Malraux, Edgar Morin, et last but not least Céline, qu’il ira voir à Meudon. Un projet de film naîtra de leurs entretiens, hélas ! avorté.

Jacques d’Arribehaude a retracé ses aventures dans une série de Journaux publiés à L’Age d’Homme (Cher Picaro, Un Français libre), où il se révèle picaresque à souhait, contrebandier en diable, divinement irrégulier. L’écrivain, également auteur de romans dont l’un remporta le Prix Cazes (Semelles de vent, le bouleversant Adieu Néri),  pose sur le monde un regard alliant la fraîcheur et la mélancolie, qui fait de lui l'un de nos derniers moralistes: "l'art de vivre tout court n'est pas autre chose que ce cheminement plus ou moins laborieux, plus ou moins tenace, plus ou moins acharné parmi les obstacles, les dénigrements, l'hostilité ou l'indifférence du plus grand nombre". René Clair disait de son premier ouvrage, La Grande Vadrouille (La Table ronde –  rien à voir avec Bourvil), que c'était "un livre en bonne santé".

Je l’avais rencontré en 2000 lors d’un cocktail organisé par L’Age d’Homme rue Férou. Marc Laudelout, qui connaît tout le monde à Bruxelles comme à Paris, m’avait ensuite présenté dans les formes et, lors de sa venue à Bruxelles, nous avions déjeuné à deux pas de la Grand-Place, goûtant sa conversation à la fois virile et raffinée. Dans une lettre, Jacques D’Arribehaude nous remerciait de l’avoir initié à « la splendeur royale du vieux Bruxelles ». En réalité, c’était à nous d’être reconnaissants de nous avoir à ce point enchantés ! Un gentilhomme vous dis-je, qui pouvait se montrer très drôle, et jamais - au grand jamais - dupe de l’imposture aux mille faces (« ma carcasse de Grand Invalide de Guerre archidécoré», m’écrivit-il dans l’une de ses lettres signées Diego de la Vega ou Don Santiago del Estero). Un réfractaire, amateur de Bonnard et de Matisse, lecteur de Rimbaud et de Saint-Simon (son modèle), dont le rêve de bonheur fut d’aimer et d’être aimé. Dandy, assurément, comme en témoignent les clichés du cher Louis Monnier. Un délicat, attelé à la « seigneurie de soi-même » : « au fond, j’aurai passé ma vie à fuir l’ennui, cette peste fatale qui nous guette tous, et que le goût de la beauté, un certain esthétisme flemmardant, la recherche et la création artistique, à ma modeste échelle, m’ont aidé à surmonter ». Eternel adolescent aussi, avec sa part de naïveté et d’immaturité (ses démêlés avec les dames), ô combien attachant. Un esprit libre, qui va cruellement nous manquer, même si ses livres nous permettront longtemps de réécouter une voix qui compte.

 

Adieu messire, que la terre vous soit légère !

 

Christopher Gérard

31 mars 2009

 

 

 

 

06 décembre 2006

Pour saluer Jean Mabire

"Ecrire, c'est une fuite. Mais une fuite que je pare de plumes magnifiques: le risque, la ferveur, le mépris - la joie, en un mot."  Jean Mabire, novembre 1966.

"Et le rêve et l'action": ces mots, par lesquels débute le premier poème d'un rescapé des tranchées, Drieu la Rochelle (Interrogations, 1917), définissent à la perfection l'itinéraire rectiligne de Jean Mabire, qui, au long de son existence (1927-2006), coiffa tour à tour la casquette de l'artisan et du journaliste, celle du soldat et de l'historien, et bien sûr celle de l'écrivain. Ce n'est pas le lieu d'évoquer ici l'autonomiste normand, ni le fédéraliste européen, ni même l'officier français. Sauf que la guerre, Jean Mabire l'a décrite dans nombre de ses livres: voilà pourquoi le grand public le connaît surtout pour ses récits de guerre. De l'Yser à Narvik, des Alpes à la Crète, il a chanté les armes et les reîtres, avec une tendresse certaine pour les vaincus de l'histoire. Et sa guerre à lui en Algérie, comme officier du 12e Bataillon de chasseurs alpins, il l'a racontée dans Les Hors-la-loi (R. Laffont, 1968), l'un des plus puissants romans inspirés par cette époque avec Au lieutenant des Taglaïts, de son camarade Philippe Héduy.

Celui dont je désire faire l'éloge - un éloge d'une objectivité relative: j'ai éprouvé pour Jean l'affection que l'on porte à ces oncles qui éblouissent et intimident -, c'est le lettré. Lui qui se gaussait des gens de lettres, lui que hérissaient le snobisme et la futilité germanopratines, possédait dans son accueillante maison de Saint-Malo une bibliothèque de vingt mille volumes. Ce moine-soldat fut aussi un lecteur acharné qui, à plus de soixante-quinze ans, passait encore des nuits entières à sa table de travail, sous la protection des léopards d'or, à découvrir une œuvre ou à nuancer son jugement sur un auteur. Telle est l'une des leçons de Maître Jean, comme l'appellent ses amis: cette opiniâtreté, cette capacité de travail et de remise en question. En témoignent les quelque six cents notices consacrées à des écrivains, illustres ou méconnus, fréquentables ou ostracisés par les bien-pensants, qu'il rédigea, semaine après semaine, pendant près de quinze ans. Je veux parler des précieux Que lire? (Ed. Dualpha), sept volumes pleins de science et de ferveur, le parfait vade-mecum de l'amoureux des Lettres.

Mabire avait débuté sa carrière de critique littéraire en 1963 par un essai sur son compatriote Drieu la Rochelle, qu'il publia à la Table ronde, la mythique maison de Roland Laudenbach. Il s'y livrait à un dialogue posthume avec l'auteur du Feu-follet, mais aussi avec un autre Normand, Jean Prévost, tué les armes à la main dans le maquis du Vercors. Tout Mabire est là, dans cette volonté de réconcilier ceux pour qui l'action fut le prolongement du rêve. On y trouve aussi la jeunesse de cœur, l'inlassable curiosité ainsi qu'une ouverture d'esprit que l'on voudrait siennes au même âge.

Dans Que lire?, le critique aborde en trois pages un écrivain dont il a lu les œuvres les plus significatives, qu'il relie aux grande dates de la biographie, car pour lui un auteur est avant tout le produit d'une lignée et d'une tradition, même (surtout) s’il se révolte contre l'une ou l'autre. En quelques phrases ciselées avec un sens évident de la formule, il parvient à camper un artiste et son époque, les grandes tensions d’une œuvre, ses forces et ses faiblesses. Une bibliographie de et sur l'écrivain fait de ces volumes un incomparable outil de travail, ainsi qu'un guide de la littérature des XIX et XXèmes siècles plein d'humour - un humour assez british, ou plutôt normand - et d'une modestie toute féodale, car ce gentilhomme possédait une noblesse d'âme bien rare de nos jours.

Avec le capitaine Mabire, le lecteur appareille pour des périples sans fin, d'Abellio à Augiéras, d'Anouilh à Aragon, d'Artaud à Amundsen. Ce dernier nom ne jaillit pas par hasard sous ma plume: Maître Jean n'a jamais caché sa fascination pour les explorateurs en général, pour les marins en particulier (le monde de la voile n'avait plus de secret pour lui), surtout s'ils cinglent vers le Septentrion. D'où son affection pour les nobles voyageurs: Segalen, Loti, Gobineau. Et sa volonté, victorieuse des deuils comme de la maladie, de transmettre son immense savoir touchant les poètes normands (Des Poètes normands et de l'héritage nordique, Dualpha). Parmi ses écrivains préférés figurent des rebelles, ceux qu'il appelait, en héritier du Romantisme, les éveilleurs de peuples: Pearse par exemple, le héros de la renaissance irlandaise à qui il consacra un essai incandescent (Une vie pour l'Irlande, Ed. Terre et peuple). Ou Mano Dayak, le chef des Touaregs.

Pour conclure ce bref hommage, un souvenir: je ne suis pas peu fier de l'avoir convaincu de relire un livre-culte, Tempo di Roma, de mon compatriote Alexis Curvers. Mabire renâclait: l'homme lui avait déplu ("trop réactionnaire"). J'insistai en lui disant qu'il s'agit d'un des tout beaux livres sur la Ville éternelle et son petit peuple. Cela nous vaut une notice chaleureuse. J'ai ainsi pu lui faire découvrir quelques Thiois: Marie Gevers la païenne, Charles Bertin le francophile… mais pas Marc. Eemans, le dernier survivant du groupe surréaliste, qui était déjà son ami quand j'ânonnais encore poeta, a, am.

Jean Mabire était élégant, au physique (ces gilets de tweed, un port de tête!) comme au moral. La preuve? Un visage d'une beauté brute. Le regard clair, le sourire lumineux et quelle bienveillance pour ses cadets! On est fier d'avoir connu cet homme honnête et fidèle qui, dans sa vie comme dans ses livres, nous enseigne le risque et la ferveur.

© Christopher Gérard, 2006.

 

04 décembre 2006

Tombeau pour Vladimir Volkoff

« Je souhaite ardemment qu’on prie pour moi après ma mort. »

La Garde des ombres, 2001.

A l’annonce de sa mort, comment ne pas songer à cette citation, tirée de son livre le plus bouleversant, où l’auteur nous confie qu’il prie tous les soirs pour une galerie de personnages  hauts en couleur : sa mère (« Il y a la guerre et tu t’appelles Volkoff. Bien sûr que tu es volontaire ! »), tel baroudeur, des amis, beaucoup d’aïeux, dont le grand-père Vladimir Alexandrovitch, responsable des services de renseignements de l’Amiral Koltchak,  dernier régent de la Russie impériale. Disparu dans la tourmente révolutionnaire (sans doute fusillé avec son chef), ce général blanc ne laissa rien à son fils, qui connut les rigueurs de l’exil, si ce n’est une légende orale comme dans toutes les familles : la certitude qu’une photographie existait de lui en compagnie de seize officiers blessés et de la Tsarine, dans tel numéro de la revue Ogoniok, 1915. Toute sa vie, le père de Volkoff chercha ce cliché introuvable. En vain. En 1991, quand notre Volkoff, officier français, « retourna » en Russie, sa première démarche fut pour la bibliothèque de Saint-Pétersbourg. La numéro apporté, ouvert avec l’émotion que l’on devine, le petit-fils de l’officier blanc reconnaît un visage : « j’ai sous les yeux le visage du héros dont les gènes sont en moi. » Pour cette seule phrase, Volkoff est cher à mon cœur pour toujours, car tout y est : la fidélité à la patrie perdue, un style aux antipodes de la chiennerie moderne, le style « paladin », bref un modèle pour nous ses cadets, nés trop tard dans un monde trop flasque. J’ai découvert Volkoff grâce au Retournement (en grec métanoïa), génial roman sur le thème de l’espionnage… et de la conversion religieuse. Puis, j’ai lu une grande partie de l’œuvre de celui que Robert Poulet, sans doute l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle, décrivait en 1986 comme « « l’écrivain le plus fort et le plus subtilement brimé des lettres contemporaines ». Quelle jubilation à la lecture de son traité Du Roi (« le roi, personnage très mystérieux où le sacré religieux et le sacré politique se recoupent »), défense et illustration de la monarchie en tant que système anagogique, qui élève l’homme ! Comme Volkoff parvient, dans L’Interrogatoire, à cerner l’esprit tordu des puritains américains ! Et Pourquoi je suis moyennement démocrate, quelle charge contre l’imposture qui rabaisse l’homme ! Ne parlons pas du Bouclage, son roman le plus subversif, que la critique, terrorisée, ignora avec docilité. Son éditeur, Vladimir Dimitrijevic, le décrit finement comme « un bon génie de la cité, un romancier optimiste et bienveillant envers ses personnages, dont aucun n’est assez vil, jusque dans les eaux les plus troubles, pour ne pas être touché par la grâce ». Car chez Volkoff, tout tourne autour du Mal et du Mensonge, dont l’utopie bolchevique fut l’un des grimaçants visages. Dès l’enfance, ce Russe blanc qui soit dit en passant incarna un parfait exemple d’assimilation à la terre d’accueil, put méditer sur l’omniprésence des forces démoniaques, celles-là mêmes qui saccageaient la sainte Russie. Fervent lecteur de Volkoff, je lui écrivis donc pour lui dire mon admiration, non sans lui cacher tout ce qui nous séparait : il était – je devrais écrire : il est, dans l’éternité – orthodoxe ; je suis l’un de ces Gentils qui brûlent de l’encens aux anciens Dieux. A travers une dizaine de bristols frappés de ses armoiries, un dialogue courtois se noua : « Je demeure chrétien, mais je ne suis pas fermé à l’héritage polythéiste de l’Europe », « le paganisme ne m’étant pas étranger, tout chrétien que je me veux. J’ai aussi pleuré sur la mort de Pan ». Pour terminer ce bref hommage, un témoignage: quand je le rencontrai pour la première fois au Salon du Livre, au stand des éditions L’Age d’Homme, nous n’étions plus des inconnus et, comme il me dédicaçait l’un de ses livres en usant d’une formule élogieuse, je répliquai : « Comme on dit en escrime : touché ». Son regard me transperça :

-         Escrimeur ? 

-         Oui, Votre Haute Noblesse. 

-         Suivez-moi !

Impossible de ne pas obéir. Je le suivis dans l’allée et nous mimâmes quelques assauts au milieu des passants ahuris. Tel était Vladimir Volkoff, le frère d’armes que je pleure ce soir.

Dormez en paix, Votre Haute Noblesse. Nous prions pour vous.

Paru dans Contrelittérature 17, hiver 2006, puis dans le Dossier H Volkoff (L’Age d’Homme, 2006).

22 octobre 2006

Exit Philippe Muray

Jour funeste que ce 2 mars 2006: âgé de soixante ans, l'écrivain Philippe Muray succombe au cancer, laissant une foule d'orphelins, ses lecteurs. Nous voilà un peu plus seuls au sein d'un monde qu'il n'aura cessé de vitupérer et d'analyser. Car Philippe Muray n'était pas qu'un talentueux pamphlétaire: ses romans, ses essais (son Céline, son désormais classique XIXè siècle à travers les âges), comme ses exorcismes spirituels (Désaccord parfait en propose une belle synthèse) offrent à l'homme contemporain et malheureux de l'être des munitions pour résister à l'imposture aux mille visages. Comme en outre, chez Muray, la lucidité allait de pair avec une alacrité d'un autre âge, la pertinence venant renforcer le sarcasme, nous voilà aussi privés d'un écrivain de race, qui possédait le génie de la formule et de l'aphorisme corrosifs. Alors que les producteurs de toxines (les "mutins de Panurge" dont il se moquait avec tant de drôlerie) se comptent par légions, les authentiques dissidents ne peuvent que survivre "dans les interstices de la société", pour citer le penseur colombien Nicolás Gómez Dávila. N'était-ce pas le cas de Muray, publié par une maison prestigieuse (Les Belles Lettres), mais marginale? Raison de plus pour lire et faire lire les écrits de Philipe Muray, précieux maillon d'une chaîne reliant des auteurs aussi divers que Maistre, Cioran et Volkoff. Qu'il s'attaquât à la tyrannie de la Fête (homo festivus comme incarnation du dernier homme), au vacarme obligatoire ("la musique, mercenaire de la Fête"), aux diverses prides avec leurs zombies en rollers, à toute cette bondieuserie citoyenne ("fièvre cafteuse" et "envie du pénal"), bref à tous les éléments d'un dispositif de dressage mis en place par l'Empire du Bien et accepté dans la passivité générale, Philippe Muray visait juste, réduisant en charpie les sophismes des chiens de garde, "ces bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, (…) aux postes de commande". Derrière les discours rose bonbon, derrière les professions de foi les plus "frondeuses", l'écrivain décelait le mensonge de pseudo-marginaux confortablement installés au centre et attelés à l'éradication de toute singularité. "Le divers décroît", écrivait Victor Segalen il y a un siècle. Pour faire mentir cette lugubre prophétie, lisons Muray et demeurons résolument antimodernes!

Sit tibi terra levis.

Paru dans La Presse littéraire, avril 2006.

 

21 octobre 2006

Ungern Saga

"Panmongolisme! Un mot sauvage,

Musical pour moi cependant"

Vladimir Soloviev

Ungern, le baron fou est le premier livre de Jean Mabire que j'ai lu, dans une méchante édition de poche ornée d'une couverture orange légèrement kitsch. J'avais alors seize ans et me passionnais pour le tragique destin des Armées blanches. Le roman débute par une scène de chamanisme, plutôt exotique pour le lycéen à la tête farcie de textes classiques, amoureux d'une Hellade marmoréenne et à mille lieues des sortilèges bouriates. Bien plus, la brutalité sans complexe du texte séduisit le jeune lecteur, habitué à des écrivains plus policés. Surtout, l'histoire incroyable de ce junker balte, descendant d'un Teutonique tué à Tannenberg, général russe et prince mongol, prophète du réveil de l'Asie jaune, qui, en souvenir des Dieux païens de sa Baltique natale, "ordonna de fixer au fronton de chaque isba des têtes de chevaux ou de dragons en bois découpés", ce héros cornélien que Mabire ressuscitait à coups de knout, me fascina d'emblée.[2] L'anachronisme total du personnage ne pouvait que plaire à un adolescent peu séduit - euphémisme - par le gauchisme invertébré caractéristique des années 70. Quelle bouffée d'oxygène que le récit de cette chevauchée, en pleine tourmente révolutionnaire, d'un officier perdu qui voulut opposer au matérialisme dialectique et à la dictature du prolétariat le règne du Bouddha vivant et les techniques archaïques de l'extase!

L'ouvrage est dédié à un certain Olier Mordrel, dont j'ignorais tout à l'époque, et cite le Journal d'un délicat, livre d'un auteur peu lu dans les athénées bruxellois d’alors, un maudit dont mon père m'avait dit du bien, Drieu la Rochelle: "Les grands conquérants sont de grands conquis. Ils sont emportés par ce besoin d'action qui maintenant dévore les hommes. Et ce besoin d'action empêtré dans la politique n'est qu'un premier degré. Le second degré, plus complet, sera donc religieux." Comme par une heureuse coïncidence, je découvris, vers la même époque, Rêveuse bourgeoisie dans la bibliothèque paternelle, on peut donc dire que c'est grâce à Mabire que je fis connaissance avec ce Drieu qu'il affirmait "parmi nous". Deux ans plus tard, fouinant  dans l'immense librairie Pauli  de la rue Ravenstein - une caverne aux trésors comme on n'en trouve plus -, je mis la main sur son essai, publié en 1963. L'ouvrant, je tombai sur une citation des Upanishads qui claquait comme une nagaïka cosaque: "Qui ne croit pas, ne pense pas".[3]

Cette formule lapidaire définit tout l'esprit de Mabire, et en fait toute sa vie, comme j'ai pu le comprendre en le fréquentant. A lire certaines lignes du roman, l'étudiant gavé de positivisme athée sursautait, agréablement secoué. Ainsi : "Superstition, tu es sagesse". Ou "L'aigle solitaire, lui, est païen. Pas besoin de secte pour retrouver la communion avec les forces de la nature". Et aussi "S'il y a un Dieu, il est sur la terre et non dans le ciel. Il est en nous et non hors de nous. Les Japonais savent cela mieux que moi. C'est ici, en Mongolie que vont se rencontrer et se reconnaître l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident, sous le signe du soleil". Que par dessus le marché Mabire citât Héraclite - polemos pantôn men patèr esti, pantôn de basileus[5] m'enchantait: ce drôle de Normand, qui annonçait un roman intitulé La Lande des Païens, avait des fréquentations vraiment singulières! Plus tard, j'ai lu d'autres titres de Mabire: ses remarquables chroniques littéraires, la réédition de sa belle revue Viking  aux éditions du Veilleur de proue, son essai sur Thulé[6].

Revenons à nos Bouriates, que Mabire dépeint avec brio dans son roman, l'occasion pour lui d'illustrer un thème aussi essentiel que le Paganisme: Ungern était l'adepte d'un Bouddhisme mâtiné de chamanisme et le romancier lui fait allumer de grands feux solsticiaux, ceux-là mêmes que l'écrivain suscite un peu partout sur son passage depuis un demi-siècle. Marqué par l'anticléricalisme familial, j'aimais que Mabire préférât les chamanes aux lamas, et j'appréciais son exaltation d'un savoir sensuel: "Savoir. Pour qui sait, tout s'explique. Les superstitions des paysans estoniens et les proverbes de mes cavaliers cosaques. Tout un monde qui surgit de la terre. Je suis superstitieux parce que j'essaye de retrouver les forces obscures de la nature. Je sais que je fais partie du monde  et que ma volonté est la même que celle des fleurs qui finissent par triompher de l'hiver glacé. Je vois des signes partout: dans le vol des oiseaux et la forme des nuages, dans la mousse humide, dans l'eau croupissante, dans les pierres aux formes étranges. Le mystère est visible. Il nous entoure. Je suis fort de toute la force du monde". Quelle rupture avec le matérialisme grossier et l'évangélisme mièvre de mes contemporains, calotins ou mécréants!

L'autre thème est celui de l'Eurasie. C'est chez Mabire que je découvris en effet une thématique très peu étudiée à l'Ouest: le souvenir de la Horde d'or, la réhabilitation de Gengis Khan et l'idée touranienne. Ecoutons le Journal apocryphe d'Ungern, imaginé par Mabire: "L'Europe et l'Asie ont été fécondées par la même lumière du Nord. Le Christianisme et le Bouddhisme ne sont que des masques". Ce débat avait fait rage dans les cercles de l'émigration russe et continuait de passionner quelques chercheurs soviétiques, mais en Europe, plus personne chez les "kremlinologues" ne s'y intéressait vraiment. Qu'un autonomiste normand, chantre des patries charnelles et des hautes écoles populaires, ait réintroduit l'eurasisme dans le domaine francophone mérite d'être souligné.[7] Quelques années plus tard, alors que je poursuivais en dilettante mes recherches sur l'émigration russe, je tombai sur une remarquable revue intitulée L'Autre Europe, publiée par L’Age d’Homme, mon futur éditeur.[8] Le numéro 7/8 de 1985 publiait une traduction d'un célèbre poème d'Alexandre Blok, Les Scythes, rédigé le 30 janvier 1918. Jean Mabire, dont les lectures étaient   -imparfait de l'indicatif, que je tape la mort dans l'âme - immenses, avait-il lu Blok? Je ne le saurai jamais, mais son garde blanc converti au Pagano-Bouddhisme parle le même langage messianique et halluciné que celui du poète révolutionnaire:

Vastes sont nos forêts. Nous y disparaîtrons

Aux yeux de l'Europe jolie

Et du fond des taillis à vos cris répondrons

Du rire énorme de l'Asie…

Pauvres fous, marchez donc sur l'Oural et ses ombres!

Vous combattrez sur notre sol:

Vos beaux engins d'acier soufflant, crachant des nombres,

Contre les hordes du Mongol.  Marchez! Mais maintenant seuls, nus, sans bouclier.

Nous resterons sous notre tente. Nous vous verrons mourir de loin, sans sourciller,

De nos petits yeux en amande.

Alexandre Blok (1880-1921) feint de confondre Scythes et Mongols pour mieux exalter l'élément tartare – archaïque - de la Sainte Russie, pour mieux chanter la synthèse eurasienne et son refus des valeurs marchandes. Entre les Rouges et les Noirs, Mabire rejoint son confrère russe par son chant rebelle, irrécupérable.

Le rôle de l'autonomiste breton Olier Mordrel, dans la genèse de l'oeuvre n'est "pas clair", comme dirait un flic de la pensée: n'est-ce pas cet activiste deux fois condamné à mort qui offrit au jeune disciple deux romans, un stalinien et un hitlérien, consacrés à Ungern Khan?[9]

Enfin, relisant ce livre vingt-quatre ans après, une chose me frappe. De façon très curieuse, on y décèle entre les lignes un vieux mythe indo-européen, illustré de l'Islande à l'Inde, celui du guerrier impie.[10] Les épopées indo-européennes présentent en effet un même type de héros devenu négatif, un être sombrant dans la démesure et  ne respectant plus ni Dieux ni lois. Comme si les destins voulaient que, face à la mort qui s'avance, le héros cher aux Dieux dût perdre leur protection par son aveuglement, par le non respect de règles inviolables. Achille, César, Cuchulainn tombent ainsi, victimes de leur aveuglement, rendus déments par les Dieux qui peuvent ainsi les abandonner à leur sort, tant est grande la puissance du Fatum auquel même les Immortels se soumettent. Achille prie pour la défaite des Achéens et la victoire de son ennemi Hector. César reste sourd aux sombres présages et marche, ivre de confiance, vers ses assassins. Le Viking Harald III de Norvège fait assassiner son rival Einar dans la salle même de son palais. Le thème du héros impie se retrouve du Caucase à l'Irlande, et même l'empereur Julien est dépeint par l'historien Ammien Marcellin comme ignorant les avertissements divins lors de sa campagne d'Orient.

Le Ungern de Mabire peut aussi être vu comme un guerrier devenu impie, puisque, dans les derniers temps, il est dépeint comme négligeant les présages funèbres, tel que la mort de l'aigle du Koutouktou ou l'assassinat d'Archipoff, le chef des Mongols. Ungern commet lui-même des crimes inexpiables: il massacre de chameliers innocents, défigure son unique médecin, se montre scandaleusement violent à l'égard de ses officiers les plus fidèles. Pareil à Julien qui, dans son délire, veut rejoindre l'Indus, Ungern rêve de gagner le Tibet à pied alors qu'autour de lui rôdent les chiens, planent les vautours et se déchaîne l'orage. Etrange réminiscence d'un antique archétype indo-européen auquel Jean Mabire redonne la vie. Etrange prescience de l'artiste apte à mettre ses intuitions en forme, fidèle en cela aux Upanishads: qui ne croit pas ne pense pas.

Christopher Gérard

Notes:

 1. Mon volume de poche ayant trouvé refuge dans une bibliothèque amie, c'est l'exemplaire en grand format de la première édition que j'utilise, celle de la collection Têtes brûlées, dirigée par Dominique Venner: Jean Mabire, Ungern, le baron fou. La chevauchée du général-baron Roman Feodorovitch von Ungern-Sterberg du golfe de Finlande au désert de Gobi, Balland, Paris 1973. La dédicace que Jean traça d'une main ferme le 6 juillet 2003, aux Forges de Paimpont, résume admirablement les liens qui m'unissent à lui: "pour CG, qui - comme Ungern (et Drieu) - sait qu'il est plus important d'être fidèle à une attitude qu'à des idées". Réédité en 1987 sous le titre Ungern, le Dieu de la guerre, aux éd. Art et Histoire d'Europe (Paris) avec un avant-propos de l'auteur.

2. Evoquant Tannenberg, un autre souvenir de lecture me revient: celui du saisissant compte-rendu que fait Benoist-Méchin des funérailles du Maréchal Hindenburg le 7 août 1934, dans A l'épreuve du temps, 1905-1940, Julliard, Paris 1989. Comme il le précise dans la réédition de 1987, Mabire voit en Benoist-Méchin l'un de ses maîtres. Voir aussi François Maxence, Jacques Benoist-Méchin. Historien et témoin du Proche et Moyen Orient, Ed. Charlemagne, Beyrouth 1994.

3. Jean Mabire, Drieu parmi nous, La Table ronde, Paris 1963. L'ouvrage est dédié à Philippe Héduy, "en souvenir de Roger Nimier".

 4. Coïncidence: mon père possédait, en livre de poche, Les Samouraï, œuvre d'Yves Bréhéret…et  d'un certain Jean Mabire. Encore un bouquin dévoré avec passion et qui changea subrepticement de bibliothèque, passant du salon à ma soupente.

5. Héraclite, fragment 129, éd. Conche, PUF, Paris 1986. "Le conflit est le père de toutes choses, de toutes le roi".

6. Jean Mabire, Que lire?, 7 volumes parus (récemment réédités chez Dualpha), qui représentent sans doute le meilleur de l'œuvre mabirienne. Et, Thulé. Le soleil retrouvé des Hyperboréens, Robert Laffont, Paris 1977. Dualpha l’a également réédité (après une version luxueuse des éd. Irminsul).

7. Voir à ce sujet Marlène Laruelle, L'idéologie eurasiste russe, ou comment penser l'empire, L'Harmattan, Paris 1999. Du même auteur, Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXè siècle, CNRS, 2005.

8. L'Autre Europe, revue dirigée par Wladimir Berelowitch et publiée par L'Age d'Homme. La traduction des Scythes (1918) est due à  Michel Thiéry.

9. Je lis aussi, dans la réédition de la saga d'Ungern par les éditions Art et histoire d'Europe, qu'un mystérieux Docteur Sorel, médecin militaire de son état, poussa Mabire à romancer le premier jet du livre. Encore une question que je ne lui poserai jamais.

10. Voir à ce sujet Frédéric Blaive, Impius Bellator. Le mythe indo-européen du guerrier impie, Ed. Kom, Arras 1996.

 

Délaissant un moment le Nord et ses brumes, le très prolifique écrivain normand a cédé, dans Les guerriers de la plus grande Asie (Dualpha, en collab. avec Christophe Dolbeau), à une fascination coupable pour la lointaine Asie, surtout pour le Japon des samouraïs. Car, dans son évocation des chefs de guerre qui oeuvrèrent à la création d'un empire asiatique, l'Empire du Soleil Levant l'emporte manifestement sur l'Empire du Milieu et sur l'Inde. Trois empires affaiblis et divisés qui connurent - et connaîtront encore? - l'héroïsme de rêveurs devenus hommes d'action. Les lecteurs de Mabire retrouveront Ungern, ce Blanc qui reprit la geste de Gengis Khan. C. Dolbeau évoque Subbash Shandra Bose, dit Netaji (le Chef), l'homme qui tenta de libérer l'Inde du joug britannique avec l'aide des Japonais, une aide intéressée alors que celle du IIIème Reich ne fut que méprisante. Les plus beaux portraits sont ceux de ces généraux nippons, Nogi et Togo, qui forgèrent l'armée de l'ère Meiji et préparèrent la victoire sur la Russie tsariste. Puis viennent Yamashita, le vainqueur de Singapour et Onishi, le créateur des kamikaze, dont l'héroïsme galvanisa toute l'armée impériale en 1945. Avant de se donner la mort, Onishi lança une ultime et très actuelle consigne: "l'insouciance est le pire des ennemis".