06 décembre 2006

Schola delenda est

En mars MMV, je m'insurgeais contre le contrat stratégique pour l'école francophone de Belgique concocté par les services de la ministre Arena. Dans un texte largement diffusé, jusque chez notre vice-premier ministre, et partiellement publié dans L'Echo de la Bourse, je rappelais que arena, ae est aussi un nom latin, de la première déclinaison en -a. Faisant référence au dictionnaire Gaffiot, je donnais les sens multiples de ce mot utilisé depuis au moins vingt-trois siècles: le sable, le terrain sablonneux, le désert, le rivage, l'arène et, par conséquent, les combats du cirque. Quelle plus magnifique démonstration de l'infinie richesse d'une langue qui, en deux millénaires, a modelé le mental européen? Quelle plus belle preuve de l'utilité du latin pour inciter l'élève, quelles que soient ses origines, à développer son sens de l'observation et de l'analyse, à approfondir la connaissance de sa propre langue? Instrument idéal de promotion, le cours de latin permet ainsi à des enfants issus des milieux les plus divers de s'initier aux plaisirs subversifs de l'étymologie, sans doute l'arme de destruction massive par excellence de tous les slogans, publicitaires ou politiques.

Ne voir dans le latin qu'un méchant instrument de ségrégation sociale relève du procès d'intention que le témoignage de n'importe quel professeur balaie sans peine. Combien sommes-nous à avoir trouvé dans le cours de latin un antidote contre le désespoir, contre la bêtise des adultes avec leurs divorces "indolores", leurs calculs sordides… Combien sommes-nous à avoir trouvé, dans l'étude acharnée des déclinaisons et dans l'immersion au sein d'un monde à la fois proche et lointain, un tremplin vers une libération spirituelle, intellectuelle autant que sociale?

De ce projet, je critiquais le charabia, d'une lourdeur et d'un pédantisme à donner la migraine, les néologismes en cascade, tout l'arsenal du "pédagogisme" le plus dogmatique et le plus obscur, à un point tel qu'on se demande si l'objectif n'est pas justement d'imposer à la communauté éducative une novlangue incapacitante. Pédagogisme qui se révèle pour ce qu'il est: non point un savoir fondé sur l'expérience, mais une idéologie technocratique, celle des pédocrates de cabinet, opposés aux pédagogues de terrain, aujourd'hui sommés de réciter le nouveau catéchisme. Un exemple? La sacro-sainte notion de "compétence", jamais définie de manière claire mais correspondant parfaitement aux critères de la rentabilité marchande, car aisément quantifiable. Avec R. Debray, aux compétences préférons les aptitudes, qui ont le mérite de rompre avec cette "logique d'esclave, celle du salaire aux pièces ou du travail en miettes"(Pour l'amour de l'art, Paris 1998).

Autre élément remarquable de ce projet, la mise en accusation à peine camouflée du monde enseignant. Ce dernier, dont le statut s'est constamment dégradé depuis trente ans tant en France qu'en Belgique (nominations tardives, traitement médiocre, image de marque dépréciée par tous y compris par des ministres), dont le travail a été rendu harassant (classes surpeuplées, programmes illisibles, inflation de la paperasse, horaires mal conçus - par exemple pour les conseils de classe et autres délibérations), prié de faire toujours mieux avec toujours moins, se trouve en fait en première ligne, frappé de plein fouet par les effets pervers de l'utopie globalitaire. Souvent inconscients de ce fait par manque de recul, les enseignants sont en fait les premiers à payer les frais d'une faillite, celle d'un système techno-marchand qui broie impitoyablement les personnes (explosion de la famille), dilue les cadres de référence autres que financiers et impose lentement mais sûrement un mode de pensée unique dont les prétentions émancipatrices cachent mal une praxis aliénante. Ainsi l'éducation y était-elle définie comme "le premier vecteur d'émancipation". Fort bien, mais la transmission? Car le rôle de l'école n'est-il pas avant tout de transmettre un héritage qu'il appartiendra aux jeunes générations d'enrichir et de transmettre à leur tour? Face au grand laminage qu'on appelle mondialisation, face au brouillage grandissant des repères, seule l'identité de chacun, qui est son héritage actualisé, offre une protection contre les dérives intégristes et consuméristes. Paradoxe majeur que celui d'une école où tous rivalisent de bons sentiments, mais qui, cédant à l'utilitarisme le plus borné, prépare ses élèves à une soumission complète aux lois de la technique et du marché. Comme l'a bien observé M. Bougard (L'école et ses dupes. Libres propos sur quelques mythes pédagogiques, Labor 1996), l'un des risques majeurs de ce processus d'involution consiste en une "dilution de la logique qui doit amener chaque élève et étudiant au stade de crétin militant". Nous parlons bien d'un enseignement de l'ignorance, pour citer l'essai de J.C. Michéa.

Parmi les dogmes de cette bonne pensée, celui de l'intégration par décret, en lieu et place d'assimilation par l'effort. Toujours, il s'agit, pour réduire les fractures sociale et ethnique (ce dernier point, n'est jamais abordé avec franchise), d'imposer d'en haut ce que d'aucuns nomment joliment "la valorisation des bonnes pratiques".

Un essai récent, d'un courage et d'une lucidité admirables, vient nourrir ces réflexions. En voici un aperçu, sous forme de citation: "Il nous faut métamorphoser les anciennes armes des "nantis" en armes de résistance contre la perte de la mémoire et de la faculté de s'exprimer, la dissolution dans le présent, l'obéissance aux sirènes de la consommation ou à la dictature spirituelle du livre unique". En quelques mots est ainsi résumé le stimulant essai de Michèle Gally, professeur de Lettres classiques à l'Ecole Normale Supérieure, qui fonde sa démonstration sur cet inquiétant constat: notre civilisation est la seule, et la première dans l'histoire, à nier ses propres valeurs comme à refuser de les transmettre. Pour citer Pascal Quignard, dans Les Ombres errantes: "Les lettrés ne peuvent plus se tenir debout aux côtés des feudataires. Le brahmane et le rajah ne se parlent plus. Pour la première fois la forme d'une société s'oppose à l'existence d'une littérature". C'est sans doute ce qui me frappe le plus depuis vingt ans que j'observe la déglingue programmée de l'école: ce refus conscient de transmettre une tradition, qui n'est jamais qu'un suicide différé, un suicide sans courage. D'où le plaisir et l'approbation éprouvés à la lecture de cette savante déconstruction des utopies liberticides. Derrière les slogans modernistes et égalitaires - dont le grotesque "école de la réussite" - se cache une idéologie sournoise de la table rase, qui déstructure l'individu et l'enferme dans une amnésie et un narcissisme morbides, pour le livrer pieds et poings liés au système techno-marchand. En ce sens, la "ringardisation" déjà ancienne des cours de littérature et leur mise hors-la-loi ne doivent rien au hasard: "s'il n'y a pas de complot ni de big brother (…), il est des intérêts puissants qui préfèrent l'aliénation des esprits à la faculté de penser par soi-même, la dépendance économique et mentale d'ignorants sans repère, fascinés par les miroirs aux alouettes qu'on leur tend."

De manière lucide, Michèle Gally perçoit dans l'apprentissage des langues dites mortes et des belles lettres (qu'elle refuse de scinder) un facteur de résistance à une mondialisation barbare. Elle rappelle que l'humanisme ne se réduit pas à une banale et souvent peu sincère forme de philanthropie, mais bien comme un idéal de liberté de l'homme par la connaissance de son héritage plurimillénaire. Nous sommes loin de la doxa dominante d'une époque en effet "malade du temps et de la mémoire", une époque qui valorise la dictature d'un présent vide de toute profondeur temporelle, celui des nihilistes. Or, les humanités ou belles lettres - littératures anciennes, modernes et contemporaines confondues en un tout dynamique - constituent un facteur de résistance idéal à cette tyrannie en tant qu'incarnation d'une solidarité effective entre les siècles et les générations. L'humanisme, en fin de compte, n'est-il pas la conscience du temps alluvial, de l'indispensable multiplicité des mémoires, de la rencontre féconde avec des ancêtres parfois lointains? Mais voilà, depuis 1968 au moins, toute solidarité avec les prédécesseurs est devenue suspecte. Toute transmission se voit stigmatisée au nom d'un modernisme totalitaire, qui diabolise le principe d'autorité pour mieux dissoudre le lien social.

Justement, le latin correctement enseigné pourrait jouer un rôle à la fois émancipateur et intégrateur, en libérant la personne de l'emprise des affects (le viol des foules permanent par la crétinisation médiatique), en tissant entre adolescents d'origines diverses un lien fédérateur. La lecture des littératures, d'Homère à Gracq (un surnom latin, soit dit en passant), exalte la faculté de penser sur un mode critique, par-delà les dogmes les plus insidieux, avec l'humilité qui convient à tout héritier conscient de n'être que le maillon d'une chaîne. Quel plaisir, à quatorze ans, de mémoriser les phrases apprises deux, quatre, dix siècles avant soi! Quel sentiment de continuité, quelle force dans cette incorporation volontaire à cette gigantesque armée des ombres!

Le comble, c'est que les lettrés, qui devraient se liguer pour défendre leur héritage, se soumettent aux nouveaux impératifs catégoriques - le simple nom de Bologne bloque toute réflexion critique sur l'enseignement. Nouvelle trahison, celle de clercs justifiant la démolition générale, celle de pédocrates issus des classes supérieures ("ceux qui parlent le plus haut d'égalitarisme sont ceux qui appartiennent le plus souvent à l'élite sociale"), qui sapent au lieu de maintenir. Qui collaborent au lieu de résister et de "construire des individus qui ne soient ni noyés dans les modes de pensée collectifs d'une société médiatique, ni dans les rituels ressuscités de diverses communautés". Les parents, les professeurs, tous ceux qui sont attachés à la pérennité d'un type d'homme, l'héritier autonome qui à son tour transmet, liront ce livre courageux.

Michèle Gally, Le Bûcher des humanités. Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation!, Armand Colin.

En complément, je signale l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire (NRH, en kiosque), le numéro d’octobre, consacré à l’école, du succès au chaos. On y lit e.a. un entretien éclairant avec le professeur Pitte, président de la Sorbonne Paris IV (« on acceptez la sélection pour les footballeurs, pas pour les étudiants. La hiérarchie existe tant dans le monde animal, végétal qu’humain »).

 

 

 

Les derniers Volkoff

Ultimes bouteilles à la mer, deux livres posthumes de Vladimir Volkoff viennent raviver le chagrin de tous ses amis, d’autant que Le Tortionnaire et L’Hôte du Pape, tous deux publiés au Rocher, sont des réussites majeures. Nul me m’accusera de haute trahison si j’avoue que, ces dernières années, certains de ses livres évoquaient davantage les succès à l’américaine, efficaces certes mais laissant un goût de trop peu à ceux qui, naguère, s’étaient enthousiasmés pour Le Retournement, La Crevasse ou Le Bouclage. Volkoff publiait alors des romans à tour de bras, sans toujours maintenir cette tension qui distingue les grands des autres. D’où ce pincement au cœur quand j’ai ouvert le paquet adressé par Pierre-Guillaume de Roux : allais-je être déçu par les derniers Volkoff ? Je respectais l’homme (que j’ai dû agacer, comme semble en témoigner la scène souterraine de son roman L’Hôte du Pape, dans le mithraeum de San Clemente, que connaissent entre autres les lecteurs du Songe d’Empédocle). Me faudrait-il tenter de feindre un plaisir que je n’aurais pas goûté ?

Dès les premières pages du Tortionnaire, une joyeuse tristesse s’est emparée de mon cœur : j’avais affaire à un Vladimir Volkoff au sommet de son art. Je n’aurais pas à voiler mon regard quand je parlerais de ce roman, dévoré de la première à la dernière page, à deux reprises. Sacré Volkoff ! Comme il parvient à nous rouler tous dans la farine avec ses portraits d’une rare finesse (le général des « moustaches », bien entendu d’origine russe ; ces dialogues franco-algériens ; ces bourgeois de province), ses tortueuses manœuvres d’approche et ses fulgurants assauts, sa peinture d’une Algérie en guerre et d’une France adonnée au culte de l’électroménager.

De quoi s’agit-il ? D’un jeune officier de réserve muté dans un département « opérationnel » chargé de la collecte du renseignement, par tous les moyens, y compris les interrogatoires coercitifs. Notre jeune homme est licencié ès Lettres, chrétien fervent (il prie chaque soir au pied de son lit avant de s’endormir en rêvant à la très cruche Blandine, etc.). Il est surtout le fils d’un des 79 cadets tués à Saumur en juin 1940 : une sorte d’archétype de l’officier catholique et français toujours. Qui refuse par conséquent ce que d’aucuns, par un amalgame parfois plein d’arrière-pensées, nomment la torture (« je m’interdis, dit-il, de porter un coup à qui ne pourrait me le rendre »), même face à des sadiques comme le FLN en compta beaucoup (abominables scènes de carnages « révolutionnaires »). Qui, pris dans un engrenage diabolique, « trempera » un rebelle, non point algérien mais bien français, et de bonne famille, un porteur de valises particulièrement immonde. Qui sera épuré après le putsch (belle galerie d’arrivistes « fidèles aux valeurs de la République »). Qui perdra son pucelage, sa fiancée (aucun rapport) et ses chimères pour devenir celui qu’il est – au trou.

Roman d’apprentissage, Le Tortionnaire peut aussi se lire comme un traité de théologie (une manie chez ces schismatiques russo-byzantins), un essai politique (étonnantes réflexions sur l’intégration algérienne), un pamphlet antimilitariste autant qu’un exaltant récit de guerre, un éloge des sœurs cadettes, que sais-je encore ? Le style dense - rien de trop -, le rythme soutenu de l’intrigue et l’ironie Oxbridge empêchent le lecteur d’échapper au guet-apens qui lui est tendu de main de maître.

Quant à la pièce de théâtre, L’Hôte du Pape, à l’origine du roman éponyme, elle concentre en 120 pages la quintessence des visions théologiques et géopolitiques de cet écrivain dense à l’humour raffiné.

Comme vous nous manquez, Votre Haute Noblesse !

 

Pour saluer Jean Mabire

"Ecrire, c'est une fuite. Mais une fuite que je pare de plumes magnifiques: le risque, la ferveur, le mépris - la joie, en un mot."  Jean Mabire, novembre 1966.

"Et le rêve et l'action": ces mots, par lesquels débute le premier poème d'un rescapé des tranchées, Drieu la Rochelle (Interrogations, 1917), définissent à la perfection l'itinéraire rectiligne de Jean Mabire, qui, au long de son existence (1927-2006), coiffa tour à tour la casquette de l'artisan et du journaliste, celle du soldat et de l'historien, et bien sûr celle de l'écrivain. Ce n'est pas le lieu d'évoquer ici l'autonomiste normand, ni le fédéraliste européen, ni même l'officier français. Sauf que la guerre, Jean Mabire l'a décrite dans nombre de ses livres: voilà pourquoi le grand public le connaît surtout pour ses récits de guerre. De l'Yser à Narvik, des Alpes à la Crète, il a chanté les armes et les reîtres, avec une tendresse certaine pour les vaincus de l'histoire. Et sa guerre à lui en Algérie, comme officier du 12e Bataillon de chasseurs alpins, il l'a racontée dans Les Hors-la-loi (R. Laffont, 1968), l'un des plus puissants romans inspirés par cette époque avec Au lieutenant des Taglaïts, de son camarade Philippe Héduy.

Celui dont je désire faire l'éloge - un éloge d'une objectivité relative: j'ai éprouvé pour Jean l'affection que l'on porte à ces oncles qui éblouissent et intimident -, c'est le lettré. Lui qui se gaussait des gens de lettres, lui que hérissaient le snobisme et la futilité germanopratines, possédait dans son accueillante maison de Saint-Malo une bibliothèque de vingt mille volumes. Ce moine-soldat fut aussi un lecteur acharné qui, à plus de soixante-quinze ans, passait encore des nuits entières à sa table de travail, sous la protection des léopards d'or, à découvrir une œuvre ou à nuancer son jugement sur un auteur. Telle est l'une des leçons de Maître Jean, comme l'appellent ses amis: cette opiniâtreté, cette capacité de travail et de remise en question. En témoignent les quelque six cents notices consacrées à des écrivains, illustres ou méconnus, fréquentables ou ostracisés par les bien-pensants, qu'il rédigea, semaine après semaine, pendant près de quinze ans. Je veux parler des précieux Que lire? (Ed. Dualpha), sept volumes pleins de science et de ferveur, le parfait vade-mecum de l'amoureux des Lettres.

Mabire avait débuté sa carrière de critique littéraire en 1963 par un essai sur son compatriote Drieu la Rochelle, qu'il publia à la Table ronde, la mythique maison de Roland Laudenbach. Il s'y livrait à un dialogue posthume avec l'auteur du Feu-follet, mais aussi avec un autre Normand, Jean Prévost, tué les armes à la main dans le maquis du Vercors. Tout Mabire est là, dans cette volonté de réconcilier ceux pour qui l'action fut le prolongement du rêve. On y trouve aussi la jeunesse de cœur, l'inlassable curiosité ainsi qu'une ouverture d'esprit que l'on voudrait siennes au même âge.

Dans Que lire?, le critique aborde en trois pages un écrivain dont il a lu les œuvres les plus significatives, qu'il relie aux grande dates de la biographie, car pour lui un auteur est avant tout le produit d'une lignée et d'une tradition, même (surtout) s’il se révolte contre l'une ou l'autre. En quelques phrases ciselées avec un sens évident de la formule, il parvient à camper un artiste et son époque, les grandes tensions d’une œuvre, ses forces et ses faiblesses. Une bibliographie de et sur l'écrivain fait de ces volumes un incomparable outil de travail, ainsi qu'un guide de la littérature des XIX et XXèmes siècles plein d'humour - un humour assez british, ou plutôt normand - et d'une modestie toute féodale, car ce gentilhomme possédait une noblesse d'âme bien rare de nos jours.

Avec le capitaine Mabire, le lecteur appareille pour des périples sans fin, d'Abellio à Augiéras, d'Anouilh à Aragon, d'Artaud à Amundsen. Ce dernier nom ne jaillit pas par hasard sous ma plume: Maître Jean n'a jamais caché sa fascination pour les explorateurs en général, pour les marins en particulier (le monde de la voile n'avait plus de secret pour lui), surtout s'ils cinglent vers le Septentrion. D'où son affection pour les nobles voyageurs: Segalen, Loti, Gobineau. Et sa volonté, victorieuse des deuils comme de la maladie, de transmettre son immense savoir touchant les poètes normands (Des Poètes normands et de l'héritage nordique, Dualpha). Parmi ses écrivains préférés figurent des rebelles, ceux qu'il appelait, en héritier du Romantisme, les éveilleurs de peuples: Pearse par exemple, le héros de la renaissance irlandaise à qui il consacra un essai incandescent (Une vie pour l'Irlande, Ed. Terre et peuple). Ou Mano Dayak, le chef des Touaregs.

Pour conclure ce bref hommage, un souvenir: je ne suis pas peu fier de l'avoir convaincu de relire un livre-culte, Tempo di Roma, de mon compatriote Alexis Curvers. Mabire renâclait: l'homme lui avait déplu ("trop réactionnaire"). J'insistai en lui disant qu'il s'agit d'un des tout beaux livres sur la Ville éternelle et son petit peuple. Cela nous vaut une notice chaleureuse. J'ai ainsi pu lui faire découvrir quelques Thiois: Marie Gevers la païenne, Charles Bertin le francophile… mais pas Marc. Eemans, le dernier survivant du groupe surréaliste, qui était déjà son ami quand j'ânonnais encore poeta, a, am.

Jean Mabire était élégant, au physique (ces gilets de tweed, un port de tête!) comme au moral. La preuve? Un visage d'une beauté brute. Le regard clair, le sourire lumineux et quelle bienveillance pour ses cadets! On est fier d'avoir connu cet homme honnête et fidèle qui, dans sa vie comme dans ses livres, nous enseigne le risque et la ferveur.

© Christopher Gérard, 2006.

 

04 décembre 2006

Tombeau pour Vladimir Volkoff

« Je souhaite ardemment qu’on prie pour moi après ma mort. »

La Garde des ombres, 2001.

A l’annonce de sa mort, comment ne pas songer à cette citation, tirée de son livre le plus bouleversant, où l’auteur nous confie qu’il prie tous les soirs pour une galerie de personnages  hauts en couleur : sa mère (« Il y a la guerre et tu t’appelles Volkoff. Bien sûr que tu es volontaire ! »), tel baroudeur, des amis, beaucoup d’aïeux, dont le grand-père Vladimir Alexandrovitch, responsable des services de renseignements de l’Amiral Koltchak,  dernier régent de la Russie impériale. Disparu dans la tourmente révolutionnaire (sans doute fusillé avec son chef), ce général blanc ne laissa rien à son fils, qui connut les rigueurs de l’exil, si ce n’est une légende orale comme dans toutes les familles : la certitude qu’une photographie existait de lui en compagnie de seize officiers blessés et de la Tsarine, dans tel numéro de la revue Ogoniok, 1915. Toute sa vie, le père de Volkoff chercha ce cliché introuvable. En vain. En 1991, quand notre Volkoff, officier français, « retourna » en Russie, sa première démarche fut pour la bibliothèque de Saint-Pétersbourg. La numéro apporté, ouvert avec l’émotion que l’on devine, le petit-fils de l’officier blanc reconnaît un visage : « j’ai sous les yeux le visage du héros dont les gènes sont en moi. » Pour cette seule phrase, Volkoff est cher à mon cœur pour toujours, car tout y est : la fidélité à la patrie perdue, un style aux antipodes de la chiennerie moderne, le style « paladin », bref un modèle pour nous ses cadets, nés trop tard dans un monde trop flasque. J’ai découvert Volkoff grâce au Retournement (en grec métanoïa), génial roman sur le thème de l’espionnage… et de la conversion religieuse. Puis, j’ai lu une grande partie de l’œuvre de celui que Robert Poulet, sans doute l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle, décrivait en 1986 comme « « l’écrivain le plus fort et le plus subtilement brimé des lettres contemporaines ». Quelle jubilation à la lecture de son traité Du Roi (« le roi, personnage très mystérieux où le sacré religieux et le sacré politique se recoupent »), défense et illustration de la monarchie en tant que système anagogique, qui élève l’homme ! Comme Volkoff parvient, dans L’Interrogatoire, à cerner l’esprit tordu des puritains américains ! Et Pourquoi je suis moyennement démocrate, quelle charge contre l’imposture qui rabaisse l’homme ! Ne parlons pas du Bouclage, son roman le plus subversif, que la critique, terrorisée, ignora avec docilité. Son éditeur, Vladimir Dimitrijevic, le décrit finement comme « un bon génie de la cité, un romancier optimiste et bienveillant envers ses personnages, dont aucun n’est assez vil, jusque dans les eaux les plus troubles, pour ne pas être touché par la grâce ». Car chez Volkoff, tout tourne autour du Mal et du Mensonge, dont l’utopie bolchevique fut l’un des grimaçants visages. Dès l’enfance, ce Russe blanc qui soit dit en passant incarna un parfait exemple d’assimilation à la terre d’accueil, put méditer sur l’omniprésence des forces démoniaques, celles-là mêmes qui saccageaient la sainte Russie. Fervent lecteur de Volkoff, je lui écrivis donc pour lui dire mon admiration, non sans lui cacher tout ce qui nous séparait : il était – je devrais écrire : il est, dans l’éternité – orthodoxe ; je suis l’un de ces Gentils qui brûlent de l’encens aux anciens Dieux. A travers une dizaine de bristols frappés de ses armoiries, un dialogue courtois se noua : « Je demeure chrétien, mais je ne suis pas fermé à l’héritage polythéiste de l’Europe », « le paganisme ne m’étant pas étranger, tout chrétien que je me veux. J’ai aussi pleuré sur la mort de Pan ». Pour terminer ce bref hommage, un témoignage: quand je le rencontrai pour la première fois au Salon du Livre, au stand des éditions L’Age d’Homme, nous n’étions plus des inconnus et, comme il me dédicaçait l’un de ses livres en usant d’une formule élogieuse, je répliquai : « Comme on dit en escrime : touché ». Son regard me transperça :

-         Escrimeur ? 

-         Oui, Votre Haute Noblesse. 

-         Suivez-moi !

Impossible de ne pas obéir. Je le suivis dans l’allée et nous mimâmes quelques assauts au milieu des passants ahuris. Tel était Vladimir Volkoff, le frère d’armes que je pleure ce soir.

Dormez en paix, Votre Haute Noblesse. Nous prions pour vous.

Paru dans Contrelittérature 17, hiver 2006, puis dans le Dossier H Volkoff (L’Age d’Homme, 2006).

Le Tchékhov belge

Entretien avec Jacques Henrard

Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ?

D'un naturel paresseux, je suis grand travailleur par passion, mélancolique de tempérament, mais furieux optimiste de conviction. Mon credo le plus essentiel : la vie est bonne, le bonheur est au bout. La clé de ce bonheur, c’est  l'amour, dans son acception la plus large.

Quelles ont été pour vous les grandes lectures ? Les grandes influences ?

Mauriac, dans ma jeunesse, m’a donné le goût de la densité sculpturale, Dostoïevski m’a communiqué un peu de son immense empathie avec le drame humain. Plus tard, le nouveau roman a renforcé ma conviction de notre impuissance à rendre compte du mystère du monde et à le faire rentrer dans les catégories de notre esprit. Il m’a détourné de la suffisance intellectuelle et orienté vers une attitude plus modeste et plus concrète pour aborder les êtres et les choses.

Les grandes rencontres littéraires et artistiques en plus de quarante ans de carrière?

Trois rencontres furent pour moi capitales. Franz Weyergans, dans les années soixante, fut le premier à croire en moi et à m’introduire dans le milieu de l’édition. Charles Bertin, ensuite, m’a aidé de ses conseils avec une lucidité et une générosité dont je lui sais infiniment gré. Vladimir Dimitrijévic, enfin, par l’accueil chaleureux qu’il m’a réservé aux Editions de l’Age d’Homme, m’a donné la confiance nécessaire pour écrire mes cinq derniers romans.

Dans votre dernier roman A Samedi ?  (L’Age d’Homme), vous mettez en scène un sympathique trio de potaches devenus avec le temps des amis fidèles. Quelle est la part d’autobiographie dans ce roman intimiste.

Tout roman est autobiographique, me semble-t-il, dans la mesure où le thème choisi par l’auteur l’est en fonction d’un souvenir à raviver, d’une peur à exorciser, d’un remords à apaiser, d’un manque, d’un regret, d’une nostalgie à combler. Pourquoi ai-je ressenti l’impérieux besoin d’écrire un livre sur l’amitié ? Pour le savoir, il faudrait une psychanalyse. Ceci dit, ce récit est purement imaginaire et je n’ai jamais vécu d’amitié en trio.

Quand vous écrivez : « Le triomphe de mon trio, quelle injure aux naufrages de nos duos passés », voulez-vous dire que l’amitié l’emporte souvent sur l’amour ?

Un de mes petits fils, depuis ses premières années de primaire, me parle de deux copains avec lesquels il forme un trio très soudé. Il a grandi. Comme la plupart des  jeunes, il a mis quelque temps avant de se fixer en amour et je me suis posé la question : comment l’amour, beaucoup plus essentiel dans une vie que l’amitié, est-il souvent plus fragile qu’elle ? Pour mettre en lumière ce paradoxe, j’ai imaginé que le narrateur raconte cette aventure à son amante et que le souvenir de l’amitié se mêle constamment au vécu de l’amour. Chacun des deux partenaires a connu des échecs en amour. Aspirant à rendre leur union définitive et à la sceller par la venue d’un enfant, il est naturel qu’ils mettent en regard la solidité d’une amitié de jeunesse avec le naufrage de leurs amours passées.

Votre éditeur et ami Vladimir Dimitrijévic, quand il parle de vous, vous qualifie de Tchékhov belge. Alors, quid de Tchékhov ?

Je suis absolument confus de ce rapprochement. Mais quand il l’a risqué, Vladimir Dimitrijévic ignorait – et il va sans doute seulement apprendre – que Tchékhov est depuis quarante ans mon auteur fétiche en théâtre et que je lui voue un véritable culte. Je me sens à des années lumière du génie de Tchékhov, mais qu’on ait pu déceler une parenté, même lointaine, entre lui et moi, c’est pour moi un grand bonheur.

Le ton de vos romans varie en fonction des personnages. Comment caractériser le ton de A Samedi ? 

Celui de l’autodérision. Il faut imaginer le narrateur un demi-sourire au coin des lèvres. Par pudeur, pour masquer son émotion, il fait des phrases, pastichant sa propension à la littérature et sa déformation de professionnel de la culture. Il exagère ironiquement les manifestations de son vieillissement, jouant au vieillard précoce, pour monter en épingle l’écart entre son âge et celui de sa compagne plus jeune.

Publié dans la Revue générale, janvier MMV