04 mai 2009
Barbey d’Aurevilly, le réfractaire
Réfractaire, du latin refractarius : indocile. Voilà qui définit à la perfection cet écrivain secret, né une nuit de Samain il y a deux cents ans, et que le regretté Jean Mabire décrivait comme « l’incarnation d’un esprit de révolte et de défi ».
Jules Barbey, dit d’Aurevilly (1808-1889), d’abord républicain (pour narguer une famille aux prétentions nobiliaires et chouannes) puis défenseur du Trône et de l’Autel comme son maître Balzac. Opiomane et catholique tonitruant, dandy (ses redingotes moulantes, ses cravates précieuses, son essai sur Brummell) et pigiste désargenté; bref, une somme de contradictions qui font l’homme authentique, celui qui ne fait jamais carrière. L’anticonformiste perdu au milieu des bourgeois goguenards, le solitaire entouré de coteries. Citons à nouveau Mabire, décidément doué : « la noblesse le déçoit, la bourgeoisie le hérisse, la populace l’écoeure ». Comment ne pas être séduit par un tel énergumène qui, avec le temps, se révèle comme l’un des écrivains majeurs de son siècle, aux côtés de Baudelaire et de Gobineau, ces chantres de l’aristocratie spirituelle ?
Pour mieux connaître le « Connétable des Lettres », le lecteur se plongera sans tarder dans Les Diaboliques, son chef-d’œuvre, livre inquiétant et scabreux, d’un romantisme absolu. Et quelle langue somptueuse! Le court essai que signe l’écrivain François Tallandier sera également bienvenu tant son auteur a compris Barbey, qu’il définit comme un réfractaire par vocation et par fatalité, celui qui, d’instinct, vomit la sirupeuse doxa de son temps et qui, en fin de compte, refuse de « baiser le sabot de l’âne » - pour citer un autre rebelle, Charles de Coster.
Avec une sympathie non dénuée d’esprit critique, Tallandier a relu cet irrécupérable, antimoderne résolu autant que lucide : « les économistes effarés devant cet abîme du désir forcené de la richesse, qui se creuser de plus en plus dans le cœur de l’homme, et ce trou dans la terre qui s’appelle l’épuisement du sol ». Précurseur de la décroissance, Barbey apparaît aussi – à l’instar de Mistral – comme celui du réflexe identitaire, qui résiste à tout nivellement. En témoigne son attachement – paradoxal chez ce Parisien - à un Cotentin resté très païen. Explorateur des gouffres de l’Eros noir, Barbey a beau poser au sacristain : il scandalise les catholiques (« les vipères de vertu ») comme il horrifie les mécréants, mettant un point d’honneur à déplaire autant aux moisis qu’aux écervelés. Un libertin, qui se détache de son siècle avec superbe, les moustaches en broussaille et la cravache à la main. Le chantre des singularités proclamées comme des secrets inavouables. Un maître pour les indociles de demain.
Christopher Gérard
François Tallandier, Barbey d’Aurevilly, le réfractaire, Ed. de Bartillat, 15€. Voir aussi Jean Mabire, Que lire ? 6
19:40 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
04 août 2008
Figures dissidentes
Comme le rappelle le politologue suisse Eric Werner, le dissident est, à l’origine, celui qui s’assied en travers : non point marginal -avec ce que ce terme comporte de pose -, mais ailleurs par rapport à la doxa dominante. Paradoxal au sens étymologique. Professeur de sciences politiques à l’Université de Genève, Eric Werner a signé, aux éditions L’Age d’Homme, deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie. Il y étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives et les bouleversements en cours de la modernité tardive. Aujourd’hui, ce disciple du dissident russe Alexandre Zinoviev publie une série de courts dialogues caustiques sur ce qu’il appelle « les postiches de la démocratie-fiction ». Y interviennent le Sceptique, l’Etudiante ou l’Ethnologue, personnages masqués qui parlent en privé du monde tel qu’il va : la voiture, les tests ADN, les mégafichiers, ou de grands thèmes : l’immigration et les bouleversements qu’elle implique pour nos descendants, la lutte contre ( ?) le terrorisme et le contrôle social généralisé qui en est le corollaire obligé,… J’écris « en privé », car vu le recul des libertés publiques, il faut parfois prendre quelques précautions, comme celle conseillée au moment de l’affaire Elf à la juge Eva Joly par l’un des plus hauts magistrats de France : « Madame, je tiens de source incontestable que vous êtes entrée dans une zone d’extrême danger. Ne vous approchez pas des fenêtres. »
E. Werner joue finement du paradoxe pour démonter les discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Les figure d’Antigone et d’Œdipe lui inspirent des pages d’une lucidité exemplaire: la première n’est-elle pas l’archétype de la personne qui réalise seule son destin, car autonome ? Quant au roi de Thèbes, son ombre ne plane-t-elle pas sur mai 68 ? En effet, à rebours d’une commémoration béate ou grincheuse, Werner voit bien que ce psychodrame (que l’on distinguera nettement de la crise sociale de l’époque) fut un parricide symbolique: sans pour autant se priver de dividendes bien concrets, une génération refusa d’assumer son héritage en contestant le principe même de continuité. Au fondement de cette posture, le dogme de l’indispensable rupture avec la tradition en vue d’une illusoire liberté. D’autres réflexions, notamment sur Benoît XVI et son discours de Ratisbonne, mériteraient de longues citations tant elles vont à l’essentiel…mais ne nous approchons pas des fenêtres.
Autre philologue stricto sensu, c’est-à-dire amoureux du langage comme vecteur de vérité, Philippe Barthelet, écrivain, disciple de Gustave Thibon, producteur à France Culture, un homme très actif et qui a entrepris de bâtir une métaphysique de la grammaire. Jugez plutôt : « Quand la piété n’est plus tenable et qu’elle devient révolte, au risque de la folie mais aussi de l’insanité, celle outrancière et insignifiante dont le siècle s’accommode si bien, qu’il en a fait sa musique de table. » Ne vient-il pas de décrire en peu de mots tout le malaise moderne ? Ou encore, à propos de la vie en société : « rien n’est rompu entre nous ; tout est évanoui ». Qui dit mieux dans l’actuel vacarme ? Eloge des poètes de langue wallonne (« plus-que-français, qui portent à notre langue un amour indécourageable, celui des marches »), citations latines (Deus imperat, angelus operat, homo obtemperat – Alain de Lille, un voisin à nous), défense de l’accent circonflexe (« fantôme des lettres disparues ») ou charge contre la corruption du langage (« incivilité » ou « bouffon » ont récemment changé de sens), l’Olifant de messire Barthelet recèle des trésors de civilisation et de sagesse. Mieux : croyant en la résurrection, ce rebelle insuffle à ses lecteurs un refus serein du déclin, ce qui fait de L’Olifant un précieux viatique – terme que je ne prendrai pas ici au sens d’extrême-onction !
« Ignorance volontaire, lâcheté, servilité, grégarité, moralisme : tous les attributs du multiculturalisme » : Richard Millet, écrivain et éditeur chez Gallimard, ne mâche pas ses mots contre ceux qu’il désigne comme de « faux dévots, de mauvais prêtres – des techniciens de la parole flatulante ». Réjouissant franc-parler au temps des cuistres et des journaleux, les premiers armant idéologiquement les seconds ! Millet désigne l’ennemi, mixte de puritain et de faussaire, l’auxiliaire de l’appareil techno-marchand à prétention humanitaire. Ce lecteur de Du Bellay défend dans L’Opprobre la dimension théophanique de la langue. Le voilà donc philologue, au même titre que Barthelet ou que Werner. Un homme libre, entré en dissidence contre la doxa dominante (précisons: doxa, et non pensée), qui retrouve les accents de Jünger avec l’image salvatrice de recours aux forêts, ou ceux de Heidegger quand il évoque l’obscurcissement du monde et la fuite des dieux. Si R. Millet propose de réactiver la retraite sur les cimes, si au devoir de mémoire il préfère la prière du cœur, la seule qui vaille, s’il refuse les discours convenus sur l’Islam par exemple, au contraire de ses deux confrères, il n’évite pas toujours un écueil bien parisien tel que la jonglerie de concepts ou l’autoglorification (« je suis le dernier écrivain »). Unique bémol tout compte fait secondaire, car ferme demeure sa langue - et droite sa pensée.
Werner, Barthelet, Millet : trois besaces de tomates contre l’imposture aux mille faces.
Christopher Gérard
Eric Werner, Ne vous approchez pas des fenêtres, Xenia, Vevey, 136 p., 14€
Philippe Barthelet, L’Olifant, Rocher, Monaco, 222 p., 18€
Richard Millet, L’Opprobre, Gallimard, Paris, 178 p., 11.5€
Publié dans La Revue générale, juin 2008
14:29 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : dissidence, non conformisme, philosophie
22 mai 2008
Jüngeriana
"Comme il croit aux valeurs de la civilisation et de la culture ainsi qu'aux vertus d'Ancien Régime, comme il ne croit pas aux droits de l'homme ni au tiers-mondisme ni à la globalisation, il n'a pas sa place dans notre société. Il doit rester à Coblence dans l'Armée des princes". Marcel Schneider, Les prophéties du guerrier solitaire, Le Figaro, 2 juin 2000.
Tout d'abord, saluons les éditions du Rocher qui publient dans une élégante collection de petit format deux livres dignes de figurer dans nos bibliothèques. Un inédit en français d'Ernst Jünger: Eloge des voyelles, traduction par J.C. Evrard d'un texte datant de 1934 avec une ample introduction. Il s'agit d'une réflexion sur le langage et la langue (Sprache) que Jünger publie à un moment crucial: le triomphe de la révolution nihiliste (Hitler, Rosenberg) sur la révolution conservatrice (Heidegger, Jünger, Schmitt). Aujourd'hui, comme les lectures anachroniques et manichéennes tiennent lieu de dogme absolu, ce genre de distinction élémentaire (nihilisme hitlérien ou conservatisme révolutionnaire) est devenu suspect, voire incompréhensible pour nombre de procureurs professionnels. Dans cet essai, Jünger, en parfait "gnostique de la langue", manifeste sa nostalgie de l'Ursprache: les mélodies, les rythmes et les souffles du langage qui préexistent au système de la langue. Passent les langues articulées ; mais demeure le babil, la musique. Les voyelles sont pour ce lecteur attentif de Rimbaud, les racines du langage: elles sont féminines, fugaces et colorées (A, par exemple est pourpre, correspond à l'aigle, au rire majestueux). Elles donnent au mot sa mystérieuse poésie: "par A nous apostrophons la puissance, par O la lumière, par E l'esprit, par I la chair et par U la terre-mère". Texte obscur, exercice de philologie au sens strict sur lequel plane l'ombre de Hölderlin (étudié à la même époque par Heidegger), Eloge des voyelles contient sans doute des allusions rusées à la nature des poètes et des chefs de peuples.
Deuxième titre édité par le Rocher, qui, rappelons-le, publia au début des années cinquante les trois essais Sur l'Homme et le Temps: les récits et souvenirs d'un fidèle ami français de Jünger, Frédéric de Towarnicki, traducteur des Journaux de guerre. L'auteur nous offre des anecdotes, des réflexions ainsi que les réponses d'Ernst Jünger à diverses questions essentielles: l'astrologie ("une sorte de savoir préhistorique égaré dans notre monde moderne"), la technique au caractère magique et ambigu, le nihilisme ("les Grands Forestiers sont partout"), la guerre en général et le Paris de l'Occupation. L'idée d'interrègne, en laquelle se conjuguent titanisme et détresse spirituelle, et qui est le fruit de lectures innombrables d'Hölderlin, occupe une grande place: "les Dieux perdront de leur crédibilité. Mais ils reviendront, car ils reviennent toujours avec des visages nouveaux. Le fait qu'ils soient inventés ne prouve rien contre leur réalité". Les conceptions "cosmiques" de l’écrivain apparaissent clairement. Sont aussi évoqués des amis - Jouhandeau, Guitry, Picasso - et parmi eux la curieuse figure de Niekisch, théoricien national-bolchévique: "celui qui résiste vraiment, qui a osé faire face au tyran lorsque le danger était mortel, celui-là est rarement honoré et devient un reproche pour les autres qui piétinent le vieux lion, mais seulement après sa mort".
Philippe Barthelet, écrivain et chroniqueur à France Culture, est parvenu à rassembler une impressionnante cohorte d’amis et de spécialistes dans un somptueux Dossier H Ernst Jünger qui devra figurer dans toute bibliothèque jüngérienne. Le résultat de son labeur laisse pantois: six cents pages, septante contributions et textes d'archives, un festival de fidélité et d'intelligence. Jouhandeau, Mac Orlan, Mitterand, Boutang, Haedens, Hesse, Evola, Cocteau, Eliade, Caillois, les Belges Bauchau et Poulet, plus les grands spécialistes académiques (Poncet, Merlio, Beltran-Vidal, Hervier, etc.), mes confrères d'Algange, Massonet, Rozet, bref une pléiade d'esprits de toutes les générations se sont ligués pour rendre hommage à celui qu’Antoine Blondin nommait le "reître méditatif". Il est impossible de résumer pareil ensemble. Toutes les sensibilités y trouveront leur miel, mais je citerai pour mémoire les textes de D. Venner, lumineux sur l'essence de la Révolution conservatrice, ou celui de mon compatriote Francotte: "J'entends encore W. Roepke, l'économiste - plus ou moins contemporain de notre auteur - expliquant, lors d'un dîner, que, dans sa jeunesse, quand la littérature enfantine était peu abondante, ses parents lui donnaient à lire, en latin bien entendu, les Métamorphoses d'Ovide et, en français, les Aventures de Télémaque. Telle était la génération qui fut décimée à Langemark et sur la Somme". P.M. Coûteaux définit Jünger comme "la quintessence de l'esprit allemand qui voit dans la nature un continuum sans bornes où l'homme n'est qu'une espèce parmi les autres". Ivresse dangereusement païenne (celle de l'unité préchrétienne de l'Europe, du rejet de l'idée d'un Dieu personnel), Christianisme singulièrement cosmique dont le dogme principal est l'unité du monde. Ou encore R. Boyer analysant les riches références scandinaves de Jünger: l'Yggdrasill y occupe une plus grande place que la Croix.
Les Cahiers Ernst Jünger en sont maintenant à leur quatrième livraison, consacrée à la Grande Guerre: on y trouve les contributions d'un colloque tenu à Laon, dont Jünger se fit nolens volens le conservateur et même le sauveur au mois de juin 1940. Comme le dit F. Poncet, son traducteur aux éditions Bourgois: "E. Jünger, en juin 40, c'est un peu Bachelard ou Eliade sur le terrain". Outre un hommage à J.F. Palmier, le recueil contient d'intéressants articles en français et en allemand sur les combats de la région, l'importance de la guerre chez les deux frères, des études érudites sur l'une ou l'autre œuvre (Philémon et Baucis par exemple), deux traductions inédites: A l'ami corps et bien perdu, Du langage et du style.
D'Allemagne nous vient un beau témoignage de ce dialogue paneuropéen: les approches jüngeriennes du sculpteur français S. Mangin, un grand artiste dans la lignée de Bourdelle et de Rodin. S. Mangin est l'auteur d'un buste de Jünger à 95 ans. Les séances de pose ont lié les deux artistes d'une amitié exemplaire, qui les mena en Crète, "l'île des Dieux" dixit Jünger. Le beau livre de S. Mangin nous offre 121 clichés de ces rencontres, de ce périple méditerranéen et surtout de ses œuvres: bronzes d'un classicisme vigoureux, d'une beauté qui prend à la gorge. Je pense au monument pour Dresden, ville martyre ; à son Léonidas, à Héraclite, au Rebelle.
Christopher Gérard
E. Jünger, Eloge des voyelles, Rocher.
F. de Towarnicki, E. Jünger. Récits d'un passeur de siècle, Rocher. P. Barthelet éd., Ernst Jünger. Dossier H, L'Age d'Homme. S.D. Mangin, Annäherungen an Ernst Jünger 1990-1998, Langen Müller, München 1998, ISBN 3-7844-2701-4.
Publié dans Antaios, 2000.
*
« Parfois, je pense que les Dieux aussi feront un jour leur retour, en se manifestant sous d’autres formes. Pour moi, dans la nature, le cosmos, il y a une dimension divine, sacrée. » Ainsi parlait Ernst Jünger le 15 octobre 1995, jour anniversaire de la naissance de Virgile. Il répondait ainsi aux questions pertinentes de ses deux traducteurs italiens, Antonio Gnoli et Franco Volpi, qui ont eu la bonne idée de publier ces trois entretiens sous le titre Les prochains Titans (Grasset). Ce livre peut être considéré comme le testament de Jünger, ultime message adressé à la postérité. Le lecteur est confondu par la lucidité des réponses du centenaire de Wilflingen. D’emblée, Jünger court à l’essentiel et présente sa conception du temps: « Question: Nietzsche rompt de cette manière avec la conception linéaire du temps et revient à une conception cyclique... Réponse: Oui. Cette distinction traditionnelle entre temps cyclique et temps linéaire est très importante. Pas seulement pour Nietzsche. Spengler aussi, dans sa vision de l’histoire, soutient la conception cyclique. Et je me range également parmi les partisans du retour à une expérience cyclique du temps ». Le mythe du Progrès indéfini est impérialement balayé: « La puissance du cosmos reste identique, il n’y a ni progression ou régression, ni accélération ou décélération qui puissent la modifier. Ce qui change, ce sont les figures... » Il est vrai que Jünger, tout jeune, avait été frappé par la catastrophe du Titanic, perçue comme un signe du destin: « le naufrage de l’idée même de progrès ». A une question concernant le siècle prochain, il répond: « Je n’en ai pas une idée vraiment heureuse et positive. Pour le dire avec une image, j’aimerais citer Hölderlin, qui, dans Le Pain et le Vin, a écrit que viendrait l’ère des Titans. Dans cette ère à venir, le poète sera contraint à la léthargie. Les actions seront plus importantes que la poésie qui les chante et que la pensée qui les reflète. Ce sera donc une ère très propice pour la technique, mais défavorable à l’esprit et à la culture ». Outre des réflexions sur la télévision ou la république de Weimar, Jünger évoque les ombres d’amis disparus: Carl Schmitt, qu’il surnommait Don Capisco, Hugo Fischer (dont il s’inspire pour la figure de Nigromontanus), Georg Nebel, singulier penseur, parfait connaisseur de la Grèce antique qui voulut réconcilier les Dieux hellènes, germaniques et celui des chrétiens. Heidegger est bien entendu cité, ainsi que Friedrich Georg, l’auteur de Griechische Mythen, un ouvrage fondamental pour comprendre Ernst Jünger. Interrogé sur Eliade, il évoque l’aventure d’Antaios (1959-1971): « avec ce géant dont les forces sont revigorées par le contact avec la terre, la mère qui l’a engendré, nous entendions rappeler que la terre est le fonds commun d’où jaillissent toutes les énergies: celles-ci, bien que souvent opposées, ne peuvent être comprises qu’en relation avec leur commune origine. L’homme aussi, fils de la terre, ne peut garder son équilibre, dans le tourbillon de l’immense énergie cosmique libérée par la technique moderne que s’il retrouve son enracinement dans la profondeur de son origine terrestre ». A citer ces lignes, qui doivent être limpides en allemand, je ne peux que m’indigner de la médiocrité de la traduction commise par Myriam Bouzaher. Les éditions Grasset ont en effet été mal inspirées de confier travail aussi délicat à une traductrice ( ?) qu’il faut bien qualifier de calamiteuse: méconnaissance de la concordance des temps, subjonctifs douteux, pauvreté du vocabulaire, pâteuses répétitions: aucun des écueils de ce difficile métier ne nous est épargné.
Les éditions La Délirante nous offrent plusieurs volumes composés avec un soin d’un autre temps: tirage limité, typographie au plomb, papier chiffon, estampes et dessins à la plume, bref un soin exquis, rarissime de nos jours. Tous les jüngeriens se procureront d’urgence leur dernier bijou: San Pietro suivi de Serpentara (voir aussi Aphorismes (1995), Mantrana (1984) et Sauts de temps (1989)). Ils y suivront Jünger et son frère dans leur périple: Méditerranée mythique (encore intacte vers 1955), pêche au thon, gastronomie traditionnelle et discussions avec des insulaires particulièrement attachants... Un régal, mais aussi l’occasion pour des lecteurs nés bien après ce voyage de comprendre, douloureusement, que le monde décrit par Jünger s’est évanoui comme la Grèce de Michel Déon. Du volume intitulé Aphorismes, je picore deux ou trois sentences: numéro 1 « Dieu et les Dieux », numéro 2 « Les Dieux sont chez eux sur les planètes, Dieu dans les étoiles fixes. », numéro 26 « A mesure que monte le nihilisme, le catholicisme tend à la décomposition, le protestantisme à la momification ». Splendide hommage Au coeur aventureux, rendu par le poète Luc-Olivier d’Algange dans la revue Alexandre (septembre 1998): « Le monde moderne est une ruée vers le bas (...) « Dieu est l’Intellect », la formule de Maître Eckhart, il n’est peut-être pas vain de le souligner, rejoint celle d’Anaxagore. En décrivant les règnes du visible et de l’invisible, de la nature et des rêves, de l’action et de la contemplation, de l’immobilité et du mouvement, Ernst Jünger fit de son oeuvre un vaste traité de métaphysique expérimentale, une théodicée poétique à laquelle nous devons, nous autres Européens modernes, notre première victoire décisive sur le nihilisme ». Tout serait à citer car il s’agit d’un des plus beaux hommages en langue française rendus à Jünger.
ε ε ε
« Il nous a aidés à garder la tête haute, à ne pas sombrer dans les marécages de la politique, de l’avilissement et de la bêtise ». Marcel Schneider, Le Figaro, février 1998.
Jusqu’au bout, Jünger sera resté fidèle au poste, la plume à la main, le regard pointé sur le monde et le cœur à l’ouvrage. En octobre 1997, paraît Siebzig verweht V (Klett-Cotta Verlag), son journal depuis 1991. A la date des calendes de juin 1994, on lit une lettre qu’il m’avait adressée : « An Christopher Gérard. Dank für Antaios III. Das Heft ist wieder exzellent ». Ernst Jünger regrettait le peu d’intérêt porté à l’œuvre de son frère Friedrich Georg, le poète, l’auteur de livres essentiels sur les Mythes, les Dieux et les Héros de la Grèce antérieure. Les éditions Bourgois nous offrent, dans la ferme traduction de Julien Hervier, Feu et Sang, un texte halluciné datant de 1925. Jünger y narre ses chasses cruelles des Flandres, entre Arras et Cambrai. Le jeune guerrier découvre la guerre industrielle : « La bataille est un terrible affrontement entre industries et la victoire le succès du concurrent qui a su travailler plus vite et plus brutalement ». La domination de la machine sur l’homme, et donc du valet sur le maître, y est disséquée. Même si le courage individuel demeure encore indomptable, le lecteur ne peut que frémir devant le caractère démoniaque de la guerre mécanisée, qui annonce l’actuel triomphe conjoint de l’industrie, de la bonne conscience et de l’argent. Le jeune reître élabore dans ce livre attachant une morale soldatique : « il semble, au front, que l’homme constitue la seule grandeur véritablement à la mesure de cette terrible épreuve ». Tel le Protagoras de Platon, Jünger, souvent décrit comme inhumain, définit une sorte d’humanisme guerrier, non celui des clercs et de leurs maîtres, les marchands, mais celui des Héros homériques. Il se révèle ici digne fils de l’Hellade : le jeune bachelier, avant de s’engager à la Légion, s’était mesuré à Homère et Xénophon. Jünger décrit cette étrange transe qui saisit le guerrier, que Drieu la Rochelle éprouva à Charleroi : le couple divin de la peur et du courage. Mais ici, il s’agit aussi d’une possession par une force supérieure : « excitation et réflexion, sang sombre et feu clair, l’ample pulsation qui rythme les batailles ». Je pense au délire des Hommes-Loups de nos anciens mythes : Jünger et ses gars sont en fait unis par une fraternité quasi animale, celle de la horde… ou du monastère. Mais le fauve garde sa lucidité, malgré l’enthousiasme meurtrier: il suffit qu’un Anglais lui tende une photo de famille pour que la rage de tuer s’apaise : « Peut-être, s’il s’en tire, racontera-t-il à ses enfants qu’un talisman lui a sauvé la vie. J’abaisse mon pistolet, lâche sa vareuse d’un geste brutal, mais ce geste est déjà à demi-amical ».
Autre texte disponible en français, Sertissages. A propos de l’Apocalypse (Fata Morgana) dans une traduction d’Henri Plard. Ce court texte débute par l’invocation des prêtresses du sanctuaire de Dodone : « Zeus était, Zeus est, Zeus sera. Ô Zeus, ô Puissant que tu es ! ». L’auteur du Recours aux forêts écrit : « Le bois sacré est une île de félicité ancienne, de cette patrie spirituelle qui ne connaît pas la mort. Elle fut et demeure le refuge de l’Homme, est sa forteresse éternelle, les Dieux sont les murailles qui en couvrent les approches ». Jünger médite aussi sur le symbole de l’Arbre de vie, sur l’éternel retour des Dieux, comparable à l’incessante activité des volcans : « Proche est / Et dur à sertir le Dieu ». Son mysticisme est calme, tempéré par une raison souveraine aux antipodes de l’étroit rationalisme de la modernité ; quant aux images, elles n’ont rien de chrétien : « l’Un et le Zéro sont le lingam et le yoni de l’Univers ».
Lecteur infatigable, Jünger connaissait admirablement la littérature française, non point celle des manuels, mais la charnelle. Son essai sur Rivarol, qu’il traduisit jadis en allemand, en est l’éclatante démonstration. Grasset réédite Rivarol et autres essais, déjà publié en 1974. Jünger s’était intéressé à l’écrivain monarchiste dès le début des années cinquante. Tous deux avaient en commun une même passion pour la langue, pour la raison, une même méfiance face aux impostures illuministes. Rivarol est, avec Chateaubriand et Balzac, l’un des grands théoriciens du légitimisme et du conservatisme éclairé : « Le vrai conservateur est celui qui se laisse le moins aller au romantisme, voire à l’enthousiasme, et n’en a d’ailleurs que faire. Le « res, non verba », est sa loi». Ce bon sens «réactionnaire» lui permet de distinguer nettement entre peuple et état : les réflexions sur ce sujet sont fondamentales et devraient être méditées par tous les micro-nationalistes. Je pense ici à un vieux slogan flamingant : « Volk, word Staat ! » (Peuple, deviens Etat), qui ne peut aboutir qu’à des impostures et des catastrophes. Voilà une belle occasion de redécouvrir un auteur ostracisé par les intellectuels de cour, mais chanté par le plus grand écrivain allemand du siècle.
Sur Ernst Jünger, il faut saluer la bio-bibliographie publiée par Alain de Benoist, jüngerien que l’on peut classer dans l’espèce des amateurs acharnés, mais qui doit être un spécimen unique : alors que bien des chasseurs du dimanche tentent de l’épingler de manière peu subtile, il reste difficile à cataloguer correctement. L’outil de travail qu’il nous propose, le premier du genre en français, Ernst Jünger. Une bio-bibliographie (Trédaniel) consiste, comme son titre l’indique, en une bibliographie année après année, enrichie de notes réduites à l’essentiel sur la biographie de Jünger. Le lecteur peut donc suivre, en parallèle, une vie et une œuvre hors du commun. Livres, rencontres et voyages défilent sous nos yeux. Toutefois, il ne s’agit pas d’un essai sur l’œuvre proprement dite : pour cela, il faut consulter le numéro spécial de Nouvelle Ecole (n° 48, hiver 1996). Les écrits d’Ernst Jünger sont minutieusement recensés, ainsi que les traductions : vingt langues, du japonais au catalan ! La langue française est la mieux représentée, servie par des traducteurs de haute volée : Thomas, Plard, Hervier, Poncet, … Pour l’anecdote, mais celle-ci est pleine de sens, citons les éditions clandestines de Sur les falaises de marbre, qui ont circulé vaille que vaille en Ukraine et en Lithuanie au plus noir de la nuit stalinienne. Que des hommes aient risqué leur peau pour diffuser ces textes en dit long sur leur puissance. Quel plus bel hommage pour un écrivain ? Alain de Benoist ne reprend pas les articles politiques des années d’engagement, qui restent à rassembler. Thèses, numéros de revues, essais, de 1933 à nos jours, sont cités par ordre chronologique. L’auteur joint une filmographie et la liste des émissions radiophoniques (on peut y joindre un CD tout récent). Un cahier photographique en noir et blanc agrémente ce livre austère, qui comporte une bibliographie de l’œuvre de Friedrich Georg Jünger.
Parmi les jüngeriens qui peuplent encore bosquets et taillis, citons l’espèce des spécialistes dits agrégés (cuirasse et camouflage différents des précédents), dont la plupart peuvent par ailleurs être classé dans la sous-espèce (assez rare) des spécialistes agrégés passionnants. C’est le cas d’une intéressante colonie groupée autour du D. Beltran-Vidal, la directrice des Cahiers Ernst Jünger (CRDEJ, 1ter rue Carnot, F-05000 Gap). Le numéro II traite des rapports entretenus par l’immense lecteur que fut Jünger avec la littérature européenne, dont il avait une vision plus qu’ample. Des dizaines d’années de lecture intensive, une sensibilité artistique extraordinaire, ainsi qu’une formation intellectuelle rigoureuse (les langues anciennes et les sciences naturelles : Virgile et Linné), sans oublier une expérience hors du commun (les randonnées pédestres, la Légion, le front, l’armée, la gêne matérielle, les voyages, etc.), bref, cet ensemble unique faisait du «liseur» Jünger un cas à part, une sorte de dinosaure, entre Goethe et Malatesta. D. Beltran-Vidal traite du nationalisme de jeunesse (surtout chez Friedrich Georg), l’idéologie des anciens combattants, et de cette culture de guerre souvent méconnue, d’où des interprétations partielles. Deux études allemandes comparent l’opus jüngerianum à des œuvres a priori situées aux antipodes et replacent donc celui-ci dans le Zeitgeist. I. Rozet analyse avec autant de passion que d’érudition, le regard porté par Jünger sur l’histoire de France à travers les œuvres de Rivarol, décidément central, et de Chateaubriand. Elle montre bien que l’Anarque avait parfaitement saisi les ambiguïtés du Siècle des Lumières… qui fut aussi celui des charlatans, occultistes ou rationalistes. La Révolution française est considérée sans la moindre illusion : « un déluge », qui en annonce d’autres, encore plus sanglants, celui de 1917 par exemple. Cette catastrophique révolution fut bien une coupure dans le continuum européen, et, pour la France, la cause de son éclipse. Elle marque le début de ce que Spengler appela « le déclin de l’Occident ». I. Rozet nous fait bien comprendre à quel point Héliopolis est un livre essentiel, qui peut à bon droit être considéré comme un bréviaire pour anarques d’aujourd’hui. Jünger ne nourrit aucune illusion sur les théories contre-révolutionnaires: « le conservateur ne saurait ni vivre dans le seul passé, au risque de devenir un réactionnaire, ni concevoir le futur à la manière des tenants de l’idéologie du progrès. Le grand midi consiste peut-être à vivre dans le présent qui sait unir le passé à l’avenir ».
Publié dans Antaios, 1998-1999.
17:53 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, ernst jünger, révolution conservatrice
26 février 2008
Guy Dupré, clandestin capital
« On ne regrette pas d’avoir découvert Guy Dupré » écrivait Roger Nimier dans Carrefour, le 18 mars 1953. Nul ne regrettera de le retrouver aujourd’hui, toujours fidèle à sa vision sacerdotale de l’écriture, comme en témoigne la belle anthologie de textes non romancés, mais appartenant à la plus haute littérature, que publie la Table ronde. Préfaces, hommages ou études s’étendant de 1952 à 2005 composent un recueil où Guy Dupré révèle sa fascination pour la fonction guerrière, car pour lui la plume et le sabre vont de pair. D’où sa passion pour des écrivains initiés tels que Jünger et Nerval, Gracq et Abellio,… De même, les arcanes de la Révolution et de l’Affaire Dreyfus, le souvenir de Verdun – 14-18 demeure sa guerre, qu’il connaît sur le bout des doigts – lui permettent de se poser tour à tour en historien spécialiste des savoirs interdits et en moraliste rêveur. Qu’il nous parle de Weygand ou de Pétain, des Lumières (les vraies) ou d’André Breton, Dupré garde une impeccable tenue au milieu du débraillé tant vestimentaire que syntaxique. Illustrer notre langue par un chant incantatoire et réactiver une mémoire engloutie, telle est la double mission que, depuis cinquante ans, Guy Dupré accomplit sans faiblir.
Guy Dupré, Je dis nous, La Table ronde.
Christopher Gérard, novembre 2007.
Tempus fugit : vers 1986, la revue Matulu, fondée dans les années 70 par l’écrivain Michel Mourlet, consacra une livraison mémorable à Guy Dupré, à laquelle collaborèrent Abellio, Matzneff, Saint-Robert, Cessole, bref une sacrée phalange ! Hélas, le directeur de Matulu deuxième mouture, le romancier Grégoire Dubreuil, un temps collaborateur d’Eléments, vient de mourir, à peine quinquagénaire. Dis Manibus Grégoire Dubreuil !
***
"Tout homme digne de ce nom est en guerre. C'est un royaume à délivrer, une Prusse intérieure à sauver de la déréliction, une guerre civile à surmonter." Guy Dupré, dans Matulu, 1986.
"Dans le bleu des soirs d'Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d'exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n'est rien." Guy Dupré, Les Manœuvres d'automne, 1997.
Si un auteur mérite le titre de clandestin capital, c'est bien Guy Dupré, qui débuta en littérature par un chef d'œuvre salué par André Breton, Julien Green et Albert Béguin. À juste titre considéré comme une résurgence du romantisme allemand, Les fiancées sont froides (1953)est en effet un livre culte qui, génération après génération, envoûte un bataillon de lecteurs séduits par le ton incantatoire, unique dans les Lettres françaises d’aujourd’hui ; par le style elliptique comme par l’ironie doucement féroce d’un écrivain de race. Le récit se déroule sur les rives désolées de la Baltique, où l'on suit les dérives amoureuses et guerrières d'un hussard en lutte contre une mystérieuse « Terreur rose ».
Editeur chez Plon, Dupré publie – nous sommes dans les années soixante, au plus fort de la sarabande infernale - une édition abrégée des Cahiers de Maurice Barrès ainsi que ces fameuses Chroniques de la Grande Guerre, fatales à l'ancien Prince de la jeunesse. Voilà campé le personnage, à l'écart et à rebours du siècle. Sa signature se lit dans les principales revues littéraires des quarante dernières années, de La Parisienne à la Nouvelle Revue de Paris, de La Table ronde à Combat, en passant par Arts ou Matulu. Omniprésent sur le front des Lettres, mais toujours en retrait, Dupré évoque une sorte de Père Joseph, homme de l’ombre rendu plus mystérieux encore par un je ne sais quoi d'oriental, comme Paul Morand… ou son cher Barrès (« Au fond Barrès était un Asiate » écrit Charles de Gaulle à Guy Dupré). C’est que sa grand-mère - à Guy Dupré, pas celle du Général - était d’Hiroshima, et, de cet héritage ancestral, il a gardé un côté ascétique et décalé. Une présence, qu’on imagine en armure, la main sur la poignée du sabre, ou calligraphiant un poème avant l’assaut. Une légende aussi: cet écrivain tôt remarqué ne s'imposa-t-il pas vingt-huit ans de silence avant de publier un deuxième roman, Le Grand Coucher? A Michel Mourlet, qui l'interrogeait sur cette retraite digne d'un Chartreux ou d'un moine shintoïste, il lâcha, superbe: "je ne voulais pas devenir une "main à plume", mais continuer à prêter l'oreille à mes voix".
Dans Le Grand Coucher, Dupré narre un projet d’attentat contre de Gaulle, coupable aux yeux des conjurés d’avoir humilié l’Armée française. Curieux roman tout en sous-entendus, où passent les ombres du commandant Henry et d’autres officiers de la Section de Statistiques, qui eurent pour disciples Pierre Nord et Alexandre de Marenches.
Elève de Gracq, lecteur de Nerval et de Breton, ami d’Abellio comme de Green, Guy Dupré demeure inclassable à tous points de vue, mais pourquoi ne pas le qualifier de surromantique ou d’onironique ? Romancier ? En témoignent les trois aérolithes que viennent de republier les éditions du Rocher dans la même élégante maquette que celle des deux écrits posthumes d’André Fraigneau (un ami de Dupré, bien sûr). Essayiste ou mémorialiste ? En fait, Guy Dupré se rit des étiquettes : « la littérature française, dit-il, ne peut reverdir qu’au prix de la confusion concertée, symphonique et raisonnante des genres considérés longtemps comme autonomes et antinomiques ». Conception héraclitéenne de la littérature, où s’harmonisent les contraires et où du chaos méthodique naît une troublante beauté.
Dans Les Mamantes (1986), l’écrivain saupoudre son récit d’informations cryptées sur ce métier de seigneurs, celui pratiqué dans les sections spéciales, les loges sauvages et autres bureaux d’études. Un John Le Carré qui, nuit après nuit, ne songerait qu’à l’Allemagne impériale, la Prusse seule, « Teutonia, notre mère à tous » pour citer l’un de ses frères en romantisme.
Ce qui frappe dans ces trois romans, comme dans ses souvenirs en forme d’essais (les fascinantes Manoeuvres d’automne), c’est la place du mythe chevaleresque : dames (aînées), adoubements, culte des anciens, service inutile, bref un imaginaire à mille lieues des fadeurs de l’époque. Ainsi que la présence, obsessionnelle et quasi hallucinée, d’un Eros funèbre : veuves de la Grande Guerre ou uhlans glacés, l’essentiel chez Dupré reste que la volupté exhale un parfum de caveau. Une image en appelant une autre, cette trilogie illustre la décadence, celle du cher vieux pays miné par la guerre civile, manie (du grec mania : folie) bien gauloise et qui remonte au Bellum Gallicum, quand des tribus qui ne s’aimaient point se trahirent avec allégresse pour la plus grande gloire de César. Le destin de deux officiers français, le capitaine Dreyfus et le colonel Bastien-Thiry, symbolise aux yeux de Guy Dupré l’affaissement continu (1895-1963) de ce qui fut la première puissance continentale jusqu’à la Révolution, saignée à blanc dans les tranchées de Verdun. L’écrivain égare son lecteur dans les méandres de l’histoire occulte, celles des conjurations et des sodalités inavouées, qu’il chante dans un style elliptique, presque hautain, toujours sérieux - car il fait sienne la sentence de Julien Green : « la littérature n’est pas un jeu, mais la vie même ».
© Christopher Gérard
11 novembre 2006
Entretien avec Guy Dupré
Christopher Gérard: Qui êtes-vous? Toute votre œuvre, essais et romans confondus, témoigne d'une puissante nostalgie, celle d'un Ordre mystique et guerrier. Quelles sont les racines de cette double vocation sacerdotale et militaire?
Historiquement parlant, j’appartiens à la première génération française d’anciens non combattants. J’étais de l’une des trois classes exemptées du service militaire pour avoir été touchées, pour ceux qui n’étaient pas étudiants, par le S.T.O. À l’âge de Guy Môquet j’étudiais l’Énéide au lycée Henri IV dans la classe de Georges Pompidou. Un de mes camarades de seconde, au collège de Saint-Germain-en-Laye, Marco Menegoz, rejoignit un maquis en 44 : fusillé sans qu’on ait donné son nom à une station de métro. Autre condisciple, Pierre Sergent, engagé en 44 et devenu capitaine dans la Légion étrangère ; lors du putsch d’Alger, il rallia ceux que le général de Gaulle a appelé les « officiers perdus ». Un autre, Michel Mourre, affilié à dix-sept ans au francisme de Marcel Bucard, entra au séminaire, y perdit la foi, et se retira d’une autre façon du siècle en s’attelant à son monumental Dictionnaire d’Histoire universelle. J’avais dû, pour ma part, mes rations de survie aux Baudelaire et Rainer Maria Rilke, aux Normands Flaubert et Barbey d’Aurevilly, aux Apollinaire et Milosz qui n’avaient pas une goutte de sang français dans les veines. Sans prétendre à substituer la satiété à la disette, j’entrai dans l’après-occupation avec la volonté de me revancher sur les années de rationnement et dénutrition qui avaient menacé mes sources vives. A mon aversion pour les sectateurs de l’absurde, sartreux et camusards, se liait mon rattachement intérieur à l’ordre militaire mort à Hiroshima, où naquit la mère de mon père. Une sorte d’obligation de participer au Vème acte de l’armée sur les théâtres d’opérations extérieures, en supplantant dans son ton le souffleur. D’exprimer à ma façon « le trouble de l’armée au combat » selon l’expression du général de Gaulle, dont le général Weygand, qui lui non plus n’avait pas une goutte de sang français dans les veines, me disait qu’il « n’avait pas trop de deux églises à Colombey pour s’y confesser de ses péchés ». Au croa-croa des corbeaux au col Mao ce serait préférer le chant du cygne de l’antique honneur militaire. Chant du cygne qui me mettait dans tous mes états – ces états qui me feraient remonter jusqu’aux débuts de la guerre franco-française, commencée avec la dégradation du capitaine Dreyfus pour finir avec l’exécution du colonel Bastien-Thiry. L’honneur du capitaine Dreyfus est de n’avoir jamais été dreyfusard. Le péché de Barrès, comme celui du Bernanos de La grande Peur des Bien-Pensants, est de n’avoir pas compris que Dreyfus était de leur bord, lié par le secret professionnel, et qu’il importait de l’isoler, de le détacher de son parti, pour honorer en lui l’officier perdu, l’officier sauvé d’un chapitre inédit de Servitude et grandeur militaires.
Parmi les constantes de votre œuvre, il y a cette loi de Sainte-Beuve. Comment s'est-elle imposée à vous?
C’est dans son unique roman, Volupté, que Sainte-Beuve, qui fit Hugo cocu, a placé dans la bouche de son héros Amaury l’énoncé de ce que j’ai appelé la « loi de Sainte-Beuve ». Amaury, né dans les dernières années da la monarchie, raconte à un jeune ami les souvenirs de jeunesse de sa propre mère : « Comme les souvenirs ainsi communiqués nous font entrer dans la fleur des choses précédentes et repoussent doucement notre berceau en arrière ! » Pour nous, retourner vers la mémoire d’avant, ce serait le temps que nos mères apprirent à épingler de petits drapeaux sur la carte des départements envahis. Trop jeunes pour devenir veuves, elles correspondirent avec le promis dont elles étaient les marraines de guerre. Entre la communauté des « morts pour la patrie » et nos esseulements, une transfusion s’opérait. Nous n’aurions pas trop de cette jeunesse souterraine pour réchauffer l’hiver de la feue France. Quant à la querelle entre maréchalistes et généralistes, comment aurions-nous pu opposer le général me voici au maréchal nous voilà ? Pareils à ces tritons barbus, ces monstres marins que Marcel Proust entrevoyait à l’Opéra, dans l’ombre transparente de la baignoire de la princesse de Guermantes, et dont on n’aurait su dire s’ils étaient en train de pondre, nageaient ou respiraient en dormant. Comment les jugerions-nous, les opposerions-nous, quand, à nos yeux, leur justification secrète était de nous entretenir dans le mystère douloureux et glorieux d’où tout découle et qui s’appelle le mystère du temps ?
Votre premier roman, Les Fiancées sont froides, s'inspire du romantisme allemand bien plus que du surréalisme. Thanatos me paraît la figure tutélaire de ce livre ensorcelant, et la désertion l'un de ses thèmes principaux. Après vingt-huit ans de retraite, vous publiez Le grand Coucher, un peu votre Guerre civile. Avec Les Mamantes, vous développez le thème de la Mère (si possible veuve), préférable à la Fille (si possible vierge). Peut-on y voir le reflet d'une obsession, celle du refus d'engendrer? En fin de compte, l'écrivain n'est-il pas souvent fils et père de personne?
Dans chacun de mes trois romans le narrateur s’adresse à l’autre : dans Les Fiancées sont froides le hussard devenu écrivain public s’adresse à un hussard qui pourrait être son fils et qui a lui-même déserté ; dans Le Grand Coucher le récitant dédie son mémoire à la veuve qui servait d’appeau au colonel recruteur ; l’amant en deuil des Mamantes explique à une jeune vivante pour quelles raisons occultes il a si longtemps refusé de lui faire l’amour « à la papa ». Il y a chez les trois désertion, abandon de corps, refus de reconnaître le père comme le fils – trahison de l’histoire humanoïde au profit d’une affiliation d’ordre extra-mondain. Il leur faut transgresser la loi naturelle, substituer à la loi du sang qui régissait l’ancien pacte social la règle d’une transmission elle-même garante d’une filiation élective.
Quel regard jetez-vous sur les Lettres françaises d'aujourd'hui? Quelles lectures conseilleriez-vous à un impétrant?
Même en littérature, disait Barrès, il y a avantage à n’être pas un imbécile. Nuançons le propos : « Il y a avantage, en littérature, à ne pas entrer dans la descendance de Monsieur Homais » - avantage à ne pas prendre les lampions du 14 juillet pour les lumières du siècle. « Je m’ennuie en France, disait Baudelaire, parce que tout le monde y ressemble à Voltaire ». Aujourd’hui comme avant-hier la référence aux « lumières » est un cache-misère et le laïcisme dévot la canne blanche dont les mal-voyants se font un gourdin. A l’âge où je ne voyais pas très clair, trois livres m’avaient aidé à remettre la pendule à l’heure : Les Sources occultes du romantisme, d’Auguste Viatte ; L’Âme romantique et le rêve, d’Albert Béguin ; La Poésie moderne et le sacré, de Jules Monnerot. A ce trio salvateur, permettez-moi d’ajouter le théologien allemand H. Urs von Balthasar, dont Albert Béguin m’avait cité ce passage sur le temps que j’aimerais choisir comme épigraphe et épitaphe : « Des temps et des destins antérieurs reçoivent leur sens de temps et de destins ultérieurs, les temps antérieurs sont si peu enfermés dans le moment de la durée qu’ils ont occupé et si peu irrévocablement passés qu’ils restent au contraire directement accessibles en tout temps. Et cet accès est de telle nature qu’il détermine leur essence – passée seulement en apparence – et qu’il les transforme continuellement avec le progrès du temps. »
Paris, le 13 novembre 2006
Publié dans La Presse littéraire, décembre 2006.
16:16 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, guy dupré, nimier, hussards
24 janvier 2008
Un patricien contre la décadence
Né en 1931 d’une lignée tout ce qu’il y a de plus Vieille Europe, Ghislain de Diesbach se découvrit une vocation d’historien en observant la cohue de 1940 : ce spectacle fit de lui, et à jamais, un témoin refusant d’être dupe. Son dernier livre, composé d’aphorismes ciselés avec soin, sera lu comme une exhortation au combat contre l’imposture aux mille visages (« Il n’y a de véritable égalité que dans l’esclavage, et de liberté que dans une hiérarchie. Il n’y a de fraternité que celle des armes »). Page après page, Diesbach fait assaut d’humour et d’esprit avec un art de la formule qui évoque Chamfort et Rivarol. Tour à tour hilarant (« Certaines femmes du monde qui, priées, à quelque manifestation, répondent qu’elles y feront « un saut » ou « une apparition » comme si elles étaient des grenouilles ou des saintes ») ou poétique (« Lorsque la tristesse s’ajoute à la beauté, elle rend un être irrésistible »), sans illusion ni sensiblerie, ce moraliste de haut parage offre à son lecteur une leçon de courage, mais aussi de français, car il montre bien à quel point notre langue est la cible d’attaques sournoises. Que ce soit ce goût très moderne de l’abaissement tant vestimentaire que langagier ou le tour d’écrou égalitaire, Diesbach vise juste. Avec lui, c’est le règne des affranchis qui se trouve mis à nu.
Christopher Gérard
Ghislain de Diesbach, Petit dictionnaire des idées mal reçues, Editions Via Romana, 180 pages, 20 €
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Pourrait-on vous qualifier de « gentilhomme de notre temps »?
Qui suis-je ? Je me suis souvent posé la question sans jamais pouvoir la résoudre, ayant découvert en moi trop d’éléments contradictoires pour me reconnaître une personnalité coulée d’une seule pièce, comme ces statues qui ornent les tombeaux ou les places. J’aime à dire que je suis né sous le Second Empire et j’en ai toujours aimé le régime, ainsi que les souverains, pensant comme La Varende que Napoléon III a été le dernier roi de France. Ayant dans mes veines le sang des colonels-propriétaires du Régiment de Diesbach au service de France, et aussi celui du fondateur de la Compagnie des Indes d’Ostende, ainsi que de l’inventeur, pendant le blocus continental, du procédé pour blanchir le sucre de betterave et le commercialiser, je me sens tour à tour militaire ou manufacturier, en regrettant de n’avoir pas été armateur ou planteur. Je ne dirais donc pas que je ne me sens pas gentilhomme au sens que l’on donnait sous l’Ancien Régime à ce mot, détestant d’ailleurs le préfixe gentil, qui dit faible, et préférant le terme de « patricien » ainsi qu’on l’entendait jadis à Rome et même à Londres ou Hambourg au XVIII° siècle, ce qui permet de concilier le commerce des denrées commerciales avec celui des beaux esprits.
Quelles ont été les grandes lectures, celles qui vous ont marqué pour la vie?
Dans mon enfance, Jules Verne, chantre de l’apogée de la civilisation européenne au XIX° siècle et la comtesse de Ségur, parfait manuel de bonne éducation, puis dès mon adolescence, Maupassant, Balzac, mais surtout les auteurs anglais des XVIII° siècle et XIX° siècle, avant de passer un peu plus tard à Virginia Woolf et aux écrivains de ce que l’on appelait alors le groupe de Bloomsbury.
Et les grandes rencontres ?
Le goût des livres m’a donné celui de leurs auteurs et ce fut ainsi que dans ma prime jeunesse je suis allé voir Ferdinand Bac, le dernier témoin du Second Empire, La Varende, puis Jean Giono, me trouvant par hasard près de chez lui, et enfin Marguerite Yourcenar dont les Mémoires d’Hadrien m’avaient enthousiasmé, me faisant aimer soudain tout ce qui m’avait tant ennuyé jadis pendant mes études. Une fois à Paris, j’ai connu beaucoup d’écrivains, dont Julien Green, le plus remarquable, mais la liste, là, serait trop longue…
Outre des ouvrages d’histoire (par exemple une Histoire de l’Emigration, que l’on réédite ces jours-ci), vous avez publié, chez Perrin, des biographies d’écrivains très remarquées : Madame de Staël, Proust, Chateaubriand, Le tour de Jules Verne en quatre-vingt livres. Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé ces choix et ce que chacun de ces auteurs vous a apporté ?
Mes biographies d’écrivains, comme Madame de Staël, Proust, Chateaubriand, sont en général le fruit du hasard, voire d’une opportunité, mais il existe malgré tout un fil conducteur. Ayant par goût personnel voulu écrire une Histoire de l’Emigration, j’ai été frappé en lisant Souvenirs et Mémoires sur la fin du XVIII° siècle de l’âpreté des jugement sur Necker, véritablement jeté en pâture aux chiens après avoir été considéré pendant des années comme le sauveur de la France. Ainsi l’idée m’est-elle venue de le réhabiliter, puis, en travaillant à sa biographie, j’ai trouvé que sa fille Germaine de Staël était un personnage infiniment plus haut en couleur et intéressant. Je suis donc passé du père à la fille, et en préparant mon livre sur celle-ci j’ai amassé une documentation qui pouvait me servir également sur Chateaubriand, qui fut comme elle un grand opposant à Napoléon.
Dans ces deux écrivains, surtout Madame de Staël, j’ai admiré le goût des formules, les réflexions politiques, et j’en notais au passage avec l’idée que cela pouvait servir pour un autre livre, un ouvrage de morale politique par exemple. En revanche, j’ai fait d’autres livres pour le seul plaisir de témoigner ma reconnaissance à des auteurs qui avaient enchanté ma jeunesse, comme Jules Verne, dont j’ai analysé l’œuvre dans Le Tour de Jules verne en quatre-vingts livres, la comtesse de Ségur, dont l’œuvre, une fois décryptée, la montre, ainsi que Jules Verne, assez différente de l’image traditionnelle et enfin Ferdinand Bac, le premier à encourager ma vocation de mémorialiste et d’historien.
Vous publiez à Versailles un Petit dictionnaire des idées mal reçues, dans l’esprit de Rivarol, mais aussi de Proudhon, que vous citez: « j’ai pris la plume pour la servir – la liberté – et je n’aurai servi qu’à hâter la servitude générale et la confusion ». Quelle en est la genèse ?
Le Petit dictionnaire des idées mal reçues a été composé d’une toute autre façon et au hasard des lectures, des rencontres, des observations faites pendant ma vie professionnelle et parfois de propos entendus dans un restaurant ou pendant une soirée mondaine. En vérité, je dirais qu’il s’est fait tout seul, sans plan préconçu, ce qui explique l’ordre alphabétique. Ayant toujours détesté la bêtise, j’avais été consterné en lisant le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, brave homme et petit esprit, ainsi que le montra d’ailleurs dans ses Souvenirs son ami Maxime du Camp, un auteur méconnu, lui.
Ce déclin que vous fustigez avec panache, pensez-vous que certains livres l’aient annoncé, voire précipité ? A contrario, certains titres, du passé comme du présent, vous semblent-ils de parfaits antidotes ?
Le déclin que je stigmatise a, je le crains, toujours existé, depuis Louis XIV, je pense, et la seule chose qui a changé c’est l’accélération de l’Histoire. Avec le progrès technique, et la diffusion de plus en plus rapide, « en temps réel », des idées, surtout les mauvaises, l’homme d’aujourd’hui voit un pays se défaire ou se dissoudre alors qu’au XIX° siècle seuls des esprits pénétrants, comme Tocqueville ou Custine, voire Edmond de Goncourt, apercevaient les fissures et prophétisaient la ruine un jour de l’édifice. En ce qui concerne la France, il y eut dès l’aube du XX° siècle des écrivains comme Barrès qui sonnèrent le glas de la civilisation occidentale. Entre les deux guerres, dans les années 30, bien des écrivains publièrent des livres sur ce que l’un d’eux, un Anglais, appelait « Le suicide de la Vieille Europe ». Aucun de ces livres n’a eu malheureusement d’influence sur le cours des événements ; ils sont lus la plupart du temps par des esprits déjà convaincus, dont ils justifient les craintes ou les théories, mais demeurent sans effet sur « les masses » auxquelles reste en fin de compte le dernier mot, puisque ce sont elles qui votent.
Vous fûtes l’ami et le biographe de Philippe Jullian, « un esthète aux Enfers ». Vous avez aussi évoqué la princesse Bibesco. Ce monde des salons littéraires a-t-il disparu à jamais ? Si oui, quand et pourquoi ?
Le monde ancien, d’avant la Grande Guerre, a survécu d’une certaine manière jusqu’à mai 1968, car il y avait encore à Paris, dans ce qu’il est convenu d’appeler « le monde », des hôtesses tenant salon, des femmes aimant à réunir autour d’elles, sinon les meilleurs esprits, parfois récalcitrants, du moins des gens à la mode, ceux dont on parlait. Il y avait le salon académique de la duchesse de la Rochefoucauld, de sa belle-sœur, la comtesse de Fels, le salon musical de Mme Tézenas et d’autres encore où l’on voyait, devenus vieux, voire cacochymes, des jeunes gens qui avaient hanté jadis les salons décrits, sinon fréquentés, par Marcel Proust. Marthe Bibesco était une survivante de cette époque et l’avait bien connue ; elle l’avait aussi jugée à sa juste valeur et en a laissé une peinture exacte dans son roman le moins connu : Egalité. Philippe Jullian, lui aussi, a connu les vestiges de cette société, devenue d’ailleurs une sorte de Café-Society suivant le titre d’un de ses romans, et l’a cruellement caricaturée dans ses albums, comme dans l’illustration de certains de ses livres.
On se moquait alors, dans la fin des années 60, de ces dames assoiffées de gloire, aimant recevoir pour le plaisir d’être citées dans les chroniques mondaines, confondant leurs invités, prenant un peintre pour un écrivain, assurant à un cinéaste en vogue qu’elles se délectaient de son dernier roman, mais elles avaient du bon, car leurs salons étaient des endroits agréables où se retrouver, faire de nouvelles connaissances et faire aussi de l’esprit.
Les derniers salons ont fermé, car personne aujourd’hui n’a suffisamment de fortune pour avoir un hôtel particulier et y tenir table ouverte, ainsi que le faisait Marie-Laure de Noailles, ou un hôtel tout court, comme le Meurice où recevait chaque semaine Florence Gould. L’impôt sur le revenu, puis l’impôt sur la fortune et l’impôt sur l’impôt que représente la Contribution sociale généralisée, aboutiront progressivement à la disparition des patrimoines. Ainsi que je l’écris dans mon Petit dictionnaire des idées mal reçues, il n’y a pas en France égalité des citoyens devant l’impôt, mais égalisation des fortunes par l’impôt. Les cafés littéraires n’ont plus leur clientèle d’autrefois. La vague démocratique a tout englouti.
Vos projets ?
Dans un monde aussi démocratisé, où chaque citoyen est de plus en plus « conditionné », numéroté, en attendant d’être soviétisé par le biais trompeur du capitalisme international, comment faire des projets, sinon celui de « résister » ?
Paris, le 9 novembre 2007
Propos recueillis par Christopher Gérard.
La Presse littéraire XII, déc. 2007 – janvier 2008.
20:26 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Diesbach, réactionnaire, antimoderne
07 janvier 2008
Sur Drieu
Passionnant témoignage que publient les éditions Bartillat sur Drieu la Rochelle (1893-1945), qui, recherché à la Libération, se tua parce qu’il refusait de fuir, d’être palpé par des mains sales ou d’être considéré comme « un littérateur bafoué par la grâce ». Cet homme « attachant et exaspérant », comme le définit justement J. Hervier dans son brillant avant-propos, fut l’amant puis, jusqu’à sa mort, l’ami de Victoria Ocampo, la grande dame des lettres sud-américaines, dont nous pouvons aujourd’hui lire un extrait des mémoires. Sa première rencontre avec Drieu a pour décor le Paris de 1929 : tout de suite séduite par le dandy parisien, elle n’en est pas moins lucide sur les faiblesses d’un homme rongé par le doute (« Drieu souffrait moralement d’insomnie »), hanté par la décadence – celle de la France comme celle du jeune guerrier des tranchées. Avant tous les autres, cette femme d’exception comprend que le triste Drieu voit « tout en noir, uniquement parce qu’il isole le noir, comme un poison ». Bien des pages bouleversent le lecteur, qui découvre un Drieu encore plus fraternel : malgré leurs divergences politiques, Ocampo restera fidèle à ce réfractaire absolu qui, s’il se trompa, le fit sans bassesse.
Victoria Ocampo, Drieu, Ed. Bartillat, 151 p.
21:09 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, Drieu la Rochelle, Ocampo
06 novembre 2007
Jean Parvulesco
Une littérature dans l'ombre
Etrange et attachant personnage que cet écrivain mythiquement né à Lisieux en 1929, compatriote d'Eliade, ami d'Abellio (voir son essai Le Soleil rouge de Raymond Abellio, Ed. Trédaniel) comme de Dominique de Roux, lecteur de Bloy, Meyrink, Lovecraft. De Jean Parvulesco un expert en clandestinité tel que Guy Dupré a pu écrire qu’il témoignait de "l'entrée du tantrisme en littérature". Et en effet, chacun des romans de Jean Parvulesco peut aussi être lu comme un rituel de haute magie. C'est dire si l'œuvre reste dans l'ombre, d'autant que son auteur ne mâche pas ses mots sur notre présente déréliction. A ses vaticinations qui prédisent sans trembler un cataclysme purificateur Parvulesco ajoute des visions géopolitiques d'une troublante acuité. Avec une habileté démoniaque, l'écrivain passe d'un registre à l'autre, tantôt aux lisières du burlesque (camouflage?), tantôt prophétique - et toujours servi par une écriture hypnagogique.
Eternel conjuré, Jean Parvulesco est surtout un infatigable travailleur: il signe aujourd'hui son dixième roman depuis 1978, parmi lesquels le mythique Les Mystères de la Villa Atlantis (L'Age d'Homme), qui, avec tous les autres, forme une somme où l'ésotérisme et l'érotisme se mêlent au Grand Jeu. Fidèle au mot de son ami de Roux, Parvulesco aura appliqué Nerval en politique …et vice versa. L'homme a survécu aux camps de travail staliniens, s'est évadé d'une geôle titiste, a traîné ses bottes dans les décombres de Vienne, avant de suivre les cours de Jean Wahl à la Sorbonne, d'approcher Heidegger, Evola et Pound.
Jean Parvulesco ou la littérature de l'extrême.
Ses deux récents livres, publiés par Alexipharmaque, l'étonnante maison d'Arnaud Bordes, illustrent bien les obsessions de cet auteur qui incarne une tradition mystique et combattante. Le Sentier perdu nous fait rencontrer Ava Gardner et Dominique de Roux, tout en évoquant (invoquant?) Thérèse de Lisieux ou Leni Riefenstahl. Tout Parvulesco se retrouve dans ces couples improbables. Est-ce un journal, un essai sur le gaullisme révolutionnaire, un roman chiffré, un programme d'action métapolitique? Le sujet: la fin d'un monde en proie à la grande dissolution dans l'attente d'un embrasement cosmique. Une spirale prophétique, pour citer l'un de ses essais. Dans la Forêt de Fontainebleau se présente lui (faussement) comme un roman stratégico-métaphysique sur le rôle messianique de la France, clef de voûte du bloc continental, et du catholicisme comme unique voie de salut. J'ignore ce que pensent les évêques de ce catholicisme mâtiné de tantrisme et de tir au Beretta, mais après tout qu'importe. Enfin, Parvulesco actualise le mythe du Grand Monarque, en l'occurrence Louis XVI, miraculeusement sauvé du néant par une conspiration d'élus. Rites érotiques et meurtres rituels, cisterciens et barbouzes, Versailles et le Vaucluse: pas un temps mort dans ce roman sans pareil!
Entretien avec Jean Parvulesco
Christopher Gérard: En première ligne sur le front des Lettres depuis trente ans au moins, vous vous revendiquez d'une "nouvelle littérature grand-européenne fondée sur l'Etre". Comment définissez-vous ce combat d'hier et d'aujourd'hui?
Jean Parvulesco: Je pense que l'heure est vraiment venue pour reconnaître qu'en réalité toutes les littératures européennes ne constituent qu'une seule grande littérature, expression d'une même civilisation et d'un même destin, d'une même prédestination. Avec l'avènement et l'affirmation de l'oeuvre visionnaire de Martin Heidegger, la civilisation européenne s'est vue rappelée à l'ordre, sommée de se tourner à nouveau vers l'être, comme lors de ses origines antérieures, polaires et hyperboréennes. Origines premières que l'on a totalement oubliées dans les temps plus récents, avec les troubles profonds et les effondrements de l'actuelle dictature du non-être. Certes, à présent le grand renouveau ontologique et suprahistorique pressenti par les nôtres est encore à peine visible, maintenu encore dans l'ombre, mais déjà engagé irréversiblement à contre-courant par rapport à la situation du désastre actuel de la civilisation européenne sur le déclin, menacée à terme d'une extinction définitive. Aujourd'hui, en apparence tout au moins, le spectacle des actuelles littératures européennes est donc celui d'une insoutenable désolation, d'une soumission inconditionnelle aux abjectes exigences de notre déchéance acceptée comme telle. Mais, en réalité, sous les amoncellements écrasants des pesanteurs de l'état antérieur d'assujettissement au non-être, le feu du nouvel état, du nouveau renouvellement annoncé, brûle, dévastateur, qui très bientôt, va l'emporter. A condition que nous autres, de notre côté, nous soyons capables de faire le nécessaire, de forcer le destin. De faire ce qu'il nous incombe de prendre sur nous, révolutionnairement, pour que le grand renversement final puisse se produire dans les temps et dans toutes les conditions requises. Pour que la Novissima Aetas se laisse venir. Car tel s'avère être, en fin de compte, le mystère de la délivrance finale, que tout dépend de nous.
Cependant, la situation encore indécise des groupes, des communautés et des instances actives, des personnalités de pointe qui incarnent l'actuelle offensive du "grand renouveau" occultement déjà en cours, fait que ceux-ci doivent se maintenir, pour un certain temps, dans l'ombre, n'avancer que souterrainement. Mais cela va bientôt devoir changer. A mesure que nous allons pouvoir sortir de l'ombre, les autres vont devoir y entrer.
Comment vous situez-vous sur cette actuelle "ligne de front"?
En premier lieu, ces derniers vingt ans, j'ai écrit une trentaine d'ouvrages de combat, dont dix grands romans d'avant-garde "engagés en première ligne". Des romans faisant partie, dans leur ensemble, d'un cycle arthurien de douze titres. A présent, il me reste deux romans à publier, soit Un Voyage en Colchide, dont je viens de terminer la rédaction finale, ainsi que le dernier ouvrage du cycle de douze, dont, pour le moment, je ne pense pas pouvoir révéler le titre. Bien sûr, j'ai eu, pendant tout ce temps, et j'ai encore en continuation d'autres activités, dont je ne pense pas non plus pouvoir parler ici. Question de cloisonnement: on me guette au tournant, sûr.
Quelles ont été les grandes lectures, celles qui ont le plus contribué à votre évolution créatrice?
Je commencerai par le Gobineau des Pléiades. Ensuite, le groupement des occultistes anglo-saxons, Bram Stoker, Bulwer-Lytton, Arthur Machen, Algernon Blackwood, Dennis Wheatley, John Buchan, Talbot-Mundy. Et aussi Maurice Leblanc, Gustav Meyrink, Raoul de Warren, Henri Bosco, André Dhotel, Biély, Boulgakov. Ainsi que les plus grands, Ezra Pound, Joyce, Hamsun, Heidegger, Céline, Heimito von Doderer. Et René Daumal, Drieu la Rochelle, Raymond Abellio, Guy Dupré.
Je dois vous avouer que j'ai beaucoup et très vivement apprécié votre roman Maugis (L'Age d'Homme), sur lequel je me suis réservé le droit de faire un important article, livrer toutes les raisons, y inclus les plus cachées, de la fascination obstinée que ce roman n'a pas fini d'exercer sur moi.
Je citerai aussi les romans de David Mata, et surtout son Hermann que viennent de publier, à Pau, les éditions Alexipharmaque, dirigées par Arnaud Bordes. Enfin, il me semble que je dois parler des activités des éditions DVX qui, dans le Vaucluse, se sont destinées à faire paraître, sous la direction de Guillaume Borel, toute une série de mes écrits inédits. Le dernier publié, en octobre prochain, s'intitule Six sentiers secrets dans la nuit. Il s'agit de critiques littéraires d'actualité, représentatives du combat de salut qui est le nôtre. Six instances de haut passage.
Que pensez-vous de la prochaine rentrée littéraire?
Une chose d'une inconcevable saleté, d'une nullité totale, d'un exhibitionnisme à la fois éhonté et sans doute inconscient. On est arrivé au dernier degré de l'imbécillité et de l'imposture avantageuse. Ce sont les derniers spasmes de l'assujettissement de l'être aux dominations du non-être. Le Figaro en date du 21 août 2007 consacre deux pages entières, dont une première en couleurs, à la "rentrée littéraire en vingt titres". On y lit: Olivier Adam, A l'abri de rien, "Olivier Adam se met dans le peau d'une femme à la dérive, qui abandonne son mari et ses deux enfants pour aide aux réfugiés clandestins". Et Mazarine Pingeot, "Une femme tente d'expliquer à son mari les raisons pour lesquelles elle a tué et congelé, à sa naissance, l'enfant qu'elle avait porté en secret". Et on annonce 727 romans de la même eau, qui seront publiés d'ici à la fin octobre. Il n'y a plus rien à faire, le dispositif en pleine expansion de l'aliénation anéantissante, de la prostitution suractivée de la conscience européenne que l'on nous impose, a atteint son but, ses buts. A telle enseigne que la rédaction du Figaro précise que "nous vous présentons ici vingt titres qui feront l'actualité, cela ne présage en rien de leur qualité littéraire".
Paris, août MMVII
Publié dans La Presse littéraire 11, septembre 2007
IMPERIUM ULTIMUM
Quelques propos recueillis à l’équinoxe de printemps 1998
Mais qui êtes-vous donc ?
Jean Parvulesco: Qui suis-je ? Un combattant dépersonnalisé de l’actuelle montée révolutionnaire souterraine, montée impériale grand-continentale eurasiatique en marche vers l’installation politico-historique de notre futur Empire Eurasiatique de la Fin. Inconditionnellement engagé dans ce combat, depuis longtemps déjà, je ne me reconnais plus d’origines personnelles, ni d’autre avenir que celui de la poursuite, jusqu’au bout, de l’entreprise révolutionnaire finale qui est aujourd'hui la nôtre. Toutes mes activités créatives ou de subversion supérieure, toute ma conscience de moi-même et du monde, et jusqu’à mon existence même, dans son cours le plus immédiat, appartiennent donc au grand combat impérial souterrain actuellement en train de s’affirmer, et dans lequel je vois l’accomplissement d’une volonté providentielle finale, qui va vers l’avènement apocalyptique du Regnum Sanctum. (…)
J'ai choisi de me sacrifier sciemment pour la cause qui est la nôtre, de me dépouiller de toute prétention de vie personnelle avouable, de tout assujettissement de carrière ou de montée sociale, de tout céder, d’avance, aux impératifs visionnaires de notre combat : je n’existe plus, je ne suis plus que le “concept absolu” du grand combat révolutionnaire impérial en cours. Je crois qu’en ce qui me concerne, il s’agit peut-être d'un nouveau genre de militantisme, d'un "activisme transcendantal", qui correspond d’ailleurs au déjà fort exhaussement du niveau auquel se pose désormais le fait du combat politique lui-même, engagé à l’avant-garde d'une histoire arrivant à son terme, s’apprêtant à se dédoubler en son propre contraire lors de son passage à l’au-delà de l’histoire, à la "transhistoire" qui vient. Un "activisme transcendantal" à la disposition du nouvel Ordre combattant qui régira le monde à venir et son histoire ; une histoire, avec un mot de Heidegger, encore imprépensable. Raymond Abellio, dans Heureux les Pacifiques: "Nous n’allons qu’au peuple invisible, celui qui survivra et qui sera chargé de repeupler le monde. C’est à nous, à notre Ordre, qu’il incombera de découvrir, de retenir, de résumer l’acquis des derniers millénaires, dix mille ans peut-être, et de le passer à la nouvelle terre. Alors, pour ceux-là, je veux bien faire le militant, tu comprends. Je n’appelle plus ça de la politique". (…)
Vous conjuguez en vous de multiples et riches influences. Pouvez-vous nous avouer quelles furent pour vous les grandes lectures ? Les grands voyages ?
Mes lectures ? Je crois que, très tôt, j’avais tout lu. Sincèrement, je n’arrive pas à dégager une influence prépondérante, pour ma formation, dans l’auto-encerclement que je n'en finis plus d'édifier autour de moi, de mes lectures, même aujourd'hui. Mais faudrait-il, peut-être, que je fasse une exception pour l’œuvre de René Guénon ? C’est que je n’ai jamais rien appris, en fait, à travers mes lectures : je n’ai jamais lu que ce qui pouvait me conforter dans mes propres convictions, certitudes intérieures, illuminations, dans ce qui déjà était venu émerger du tréfonds de moi pour s’installer décisivement en ma conscience. Ainsi ai-je été puissamment soutenu dans mes certitudes visionnaires par Hölderlin, par Heidegger aussi, par quelques écrivains occultistes, comme Arthur Machen, Dennis Wheatley et Talbot Mundy, John Buchan ; par le Edgar Alan Poe des Aventures d'Arthur Gordon Pym. Et là, je tiens à citer aussi les écrits héroïques, exaltés, de Miguel Serrano. Tout ce que je sais, je l’ai donc appris, mystérieusement, par un incessant surgissement à vif qui, depuis la fin de mon enfance, s'était engagé à faire surface en moi ; déjà, peut-être, à partir de onze, douze ans ; où il m’en était venu comme un enseignement indéfiniment recommencé, renouvelé, continué, dont le murmure abyssal n’a pas fini de se produire en moi, jusqu’à présent. Un exemple : si, vers ma quinzième année, j’avais intensément pratiqué les romans de Mircea Eliade, c’est parce que l’idée m'était alors venue que je devais y trouver des passerelles, des points forts d'appui pour ma propre vision conductrice fondamentale, qui était, à ce moment-là - et qui l’est restée, aujourd'hui encore celle de l’amour considéré comme la suprême modalité de connaissance. Non, je le répète, je ne me reconnais aucune lecture dont je puisse dire qu’elle m’ait été décisive. Encore une fois, tout ce que j'ai jamais appris m’est venu de l’intérieur de moi-même, comme par un perpétuel enseignement secret. Ainsi même que le disait Augustin d’Hippone: Christus intus docet, "c’est de l’intérieur que le Christ enseigne". (…)
Quelles furent vos grandes expériences ?
J'ai connu la cellule blindée numéro 15 de la prison centrale de 1'UDBA titiste, Dalmatinska Uliga, à Belgrade, le camp de concentration de Zrenianin, dans le Banat yougoslave, ainsi que le camp de travaux forcés de Litva-Banovic, en Bosnie, dans les mines de charbon. J'ai fait clandestinement toute l'Europe, de Belgrade à Lisbonne, et toute l'Afrique du Nord aussi. J’ai été assigné à la résidence à Melilla, au Maroc espagnol, et j'ai navigué clandestinement dans toute la Méditerranée occidentale, à bord de certains bâtiments espagnols, ou qui battaient le pavillon libérien. Il y a de cela une quarantaine d'années, en des temps de folie et d’aventures aussi exaltantes que dangereuses, dont je n’ai gardé qu’un souvenir comme étranger à moi-même, comme s’il s’agissait de la vie d'un autre. J’avais alors à maintes reprises frôlé de très près la mort, vraiment de très près, j’avais senti sur moi son souffle glacé. Mais tout s’est perdu dans l’obscurité, dans les brumes d'un passé désormais insaisissable, comme vidé de lui-même, inexistant. J'ai également participé aux grandes batailles politiques de l'OAS, comme secrétaire général du Gouvernement Provisoire de l’Algérie Française et du Sahara à Madrid, et plus tard aux côtés du Dr. Jean-Claude Perez. Ainsi ai-je eu à comprendre quelle est la facticité, l’inutilité profonde de l’action directe, qui ne retentit jamais à l’intérieur sur le coup même, qui se passe toujours comme si elle ne se passait pas, hors de soi-même, dans un espace et dans une temporalité particuliers, posés en dédoublement de soi-même, toujours dans l’horizon secret de la mort, toujours assujettie au seul présent, à l'instant même. L’action directe n’a de sens que par rapport au travail d'une certaine prise en main de soi-même, qui ne se fait que dans l’inconscient profond, et dont les effets ne sauraient paraître qu’ultérieurement, quand on se trouvera hors de danger, déjà sorti de la zone des périls immédiats, de l"attention suprême". Aussi l’action directe ne sied-elle qu’à la jeunesse, à la grande jeunesse. (…)
Vous avez connu un grand nombre d’esprits libres, dont Heidegger, Evola, Pound, Abellio, Eliade, de Roux, Melville, Godard, Rohmer, etc. Pouvez-vous nous parler d’eux ? Que peuvent-ils nous apporter?
Rien, rien, ils ne peuvent rien nous apporter de nouveau, de tourné vers le plus profond futur, au-delà de la frontière du troisième millénaire, du XXIème siècle, tous ces esprits libres, ou en libération, que j'ai été amené à fréquenter ces dernières années. Car, à part Heidegger et Abellio, et quel que puisse être, par ailleurs, l'éclat de leur incontestable génie, leur mission ne semble pas avoir été celle d’inaugurer l’ouverture abyssale vers le futur encore imprépensable de temps d’au-delà de l’histoire qui sont, désormais, les temps de notre prédestination propre, leur mission aura été, au contraire, celle d'établir comme un inventaire assomptionnel de la clôture du cycle, en saisir le tout dernier éclat avant l’extinction finale. Cela étant, à ce qu’il me semble, extraordinairement flagrant dans le cas d'Ezra Pound, dont la très grande poésie ne fait que reprendre, une dernière fois, l’acquis transcendantal de la civilisation de tout un cycle déjà révolu son "chant suprême". Voyez Cantos Pisanos. J'attends donc une autre race de créateurs, tournés vers l’au-delà impérial de l’histoire, vers l’avenir transcendantal que nous devons faire nôtre, révolutionnairement, dans les termes mêmes de notre propre prédestination impériale secrète. Une race visionnaire, une race de surhommes habités déjà par la lumière insoutenable du Regnum Sanctum.
Tout ceci dit, je pourrais bien sûr vous livrer aussi un certain nombre de souvenirs significatifs sur les rencontres, les amitiés que j'ai pu avoir à nouer au sein de ma génération. Mais, sincèrement, je n’en vois pas l’utilité dans le cadre du présent entretien. A quoi servirait-il que je vous dise que Raymond Abellio s’était rendu clandestinement à Palma de Majorque, en 1964, pour faire une série de conférences initiatiques aux cadres de terrain, aux tueurs politiques de l’OAS, ou qu’il avait pris contact, à Paris, avec les services spéciaux politiques de l’Ambassade de la Chine Rouge ? Que Julius Evola avait été mêlé de près à certaines activités extérieures secrètes de l'OAS, que Dominique de Roux avait tenté de mettre en place un grand Empire transatlantique comprenant le Portugal, le Brésil et l'Afrique portugaise ? Et qu’il en avait été empêché de mener à bout son grand projet visionnaire par les services spéciaux de Washington ? (…)
Vous vous êtes imposé comme l’un des maîtres du roman géopolitique. Que pouvez-vous nous dire sur votre conception d'un « grand gaullisme » ?
En fait, le roman occidental - le "grand roman" occidental - ne fait que représenter indéfiniment la dialectique de la « romance arthurienne » originelle, qui est celle du salut et de la délivrance du Regnum historique à l’aide d’une intervention suprahistorique occulte, avec le soutien donc d'une machination amoureuse supérieure, menée à son bout, finalement victorieuse. « L’amour l’emporte ». Tout roman occidental majeur traitera donc, d'une manière plus ou moins dissimulée, du salut et de la délivrance du Regnum, des opérations exigées par la libération finale de celui-ci. Opérations qui doivent nécessairement se passer dans l’espace visible de l’histoire, et relevant par conséquent de la géopolitique. Par la force même des choses, tout authentique roman occidental va donc devoir constituer le récit d'une instruction géopolitique de la réalité, instruction dissimulée derrière son propre conditionnement circonstanciel, derrière les développements mêmes de son propre récit porteur. Ainsi que vous l’avez fort bien saisi, mes romans n’en font pas exception : ils suivent, jusqu’au bout, la dialectique intérieure de la "romance arthurienne", l’instruction géopolitique occulte du concept périclité du Regnum et de sa recouvrance suprahistorique finale. Voir, à ce sujet, L'Etoile de l'Empire Invisible, Les mystères de la Villa "Atlantis", etc.
Quant à mon gaullisme, son secret tient, peut-on dire, dans une simple phrase de Bossuet: « Les desseins du prince ne sont bien connus que par leur exécution ». Ce fut en effet quand, dans les années soixante, je m'étais aperçu, sur la marche même des faits, de la mise en situation active du "grand dessein" secret du général de Gaulle, qui, en s’appuyant sur le pôle carolingien franco-allemand reconstitué par ses propres soins, avait entamé, déjà, le processus de l’intégration à terme de l’ensemble du Grand Continent Eurasiatique, intégration menée au titre d'un projet impérial ultime de dimensions transcendantales, que force m’avait-il été de finir par reconnaître le gaullisme pour ce qu’il était en dernière analyse, à savoir une conspiration impériale suprahistorique en marche, et utilisant, pour ce faire, la France comme un outil prédestiné d’action, de présence et d'établissement. Une conspiration impériale grand-continentale eurasiatique suivant, dans ses grandes lignes, le projet originel du Kontinentalblock de Karl Haushofer. Ce à partir de quoi je ne pouvais que m’y rallier en force, et d’en suivre le mouvement de plus près, d’y intervenir pour le soutenir, pour en accélérer et exacerber les thèses engagées en action, pour lui fournir les armes nouvelles de ses développements à venir. Je m’y reconnaissais entièrement, il ne me restait plus qu’à le suivre entièrement. En même temps, je ne voulais admettre aucune contradiction de fait entre mon nouvel engagement à l'égard du gaullisme et mes combats antérieurs à la pointe la plus activiste de l’OAS. Car, dans l'OAS, je n’avais pas un seul instant vu un mouvement politique, une organisation disposant d'un sens politique propre, mais seulement une sorte d'école de cadres politico-révolutionnaires supérieurs, se forgeant au feu de l’action, sur le terrain, en vue d'une utilisation politique ultérieure, celle-ci réellement révolutionnaire, avec des justifications réellement historiques, visant au changement de l’histoire, à sa transfiguration finale. (…)
Paris, équinoxe de printemps 1998.
Publié dans Antaios 1998.
20:25 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, empire
10 octobre 2007
Marcel Conche
Phusikôtatos anèp
Le travail en profondeur du philosophe Marcel Conche doit être loué tant la démarche, alliant rigueur et modestie, paraît exemplaire. Avec Présence de la Nature (PUF, 2001), il propose un essai sur la nature, péri phuséôs comme diraient ceux qu'ils nomment les Antésocratiques. En effet, ce recueil de onze essais rédigés dans une langue limpide, d'une érudition impeccable et à la logique implacable, aborde la présence de la nature en des termes dignes des Phusikoi présocratiques: "La Nature est ce qui s'offre à tous les hommes, partout et toujours, et les premières religions furent des religions de la nature". Homère est présenté comme le premier penseur-poète de la nature: pourquoi en effet séparer artificiellement Homère, Hésiode et les Présocratiques? M. Conche tente donc de penser la phusis, qui est vie et mort, mélange et séparation. Comment? En méditant sur ce qui se montre sans présupposé aucun. En entendant l'appel du réel. Le philosophe qui, en vrai Grec, ne désire pas être sous influence, doit ainsi dépasser les blocages mentaux induits par le monothéisme. Peu de penseurs eurent ce courage; la plupart, de Descartes à Kant demeurèrent sous influence, grands sans doute, mais point vrais. C'est à un retour aux Grecs que convie M. Conche qui, rappelons-le, est correspondant de l'Académie d'Athènes, citoyen d'honneur de la ville de Mégare. Ces titres n'ont rien d'anecdotique: ils révèlent la nature du penseur, mêmement poète puisque parti en quête de la vérité, ce qui constitue pour un homme de son ordre le comble du bonheur, mais un bonheur sans rien d'euphorique, celui du sage tragique. Suivons ses traces avec pour compagnons Héraclite et Rimbaud. Ecoutons-le: "Si la philosophie a un avenir, si donc il convient de philosopher à la façon des Grecs - c'est-à-dire en pensant plutôt qu'en se regardant penser -, et si la conscience et l'approfondissement de l'énigme doivent être préférés au réconfort de la synthèse conceptuelle et de l'analyse prolongées pour elles-mêmes, alors la leçon des Antésocratiques, et spécialement d'Héraclite, est celle qui répond à la "demande philosophique" d'aujourd'hui."
Publié en 2001
20:43 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, humanisme
05 septembre 2007
Bruno Favrit
Grand voyageur devant les Immortels, Bruno Favrit est un adepte de la haute montagne, l’un de ces esprits solitaires qui aiment à méditer du haut des cimes. Dans son premier roman, qui fait suite à plusieurs essais (dont un rafraîchissant Nietzsche aux éditions Pardès), il entraîne le lecteur des sommets balkaniques aux vignes de Provence sur les traces d’un proscrit, un reître en cavale, rescapé d’une guerre perdue. Fanatiquement rebelle au monde techno-marchand, ce ksatriya égaré fuit le siècle et ses tentations, vivant comme un animal traqué et pratiquant une méditation sans rien de transcendantal. Il s’agit bien d’un périple spirituel, une peregrinatio, aventure autant intérieure qu’extérieure, et d’une leçon de liberté. L’homme recourt aux forêts et aux rochers pour s’immerger dans une nature divine, la seule loi qu’il accepte encore. Pour dépeindre cet éreintant parcours, B. Favrit use d’une prose anguleuse comme une paroi, dont l’âpreté souligne son indocilité foncière, celle du desperado. Disciple de Diogène et de l’empereur Julien, le héros nous convie à le suivre dans sa guerre sainte, celle qu’il mène contre les Infidèles – et contre lui-même. A lire ce récit abrupt, comment ne pas songer au fragment XVIII d’Héraclite : « Qui n’espère pas n’atteindra pas l’inespéré, qui est au-delà de toute recherche et à l’écart de toutes les routes » ?
Bruno Favrit, Criminel de guerre, Editions ACE, 126 p., 15€
17:38 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, montagne
04 juin 2007
Rencontre avec Luc-Olivier d'Algange
Poésie et métaphysique
Propos recueillis par Christopher Gérard
Mystérieux Luc-Olivier d'Algange! Depuis près de trente ans, il sème à tous vents poèmes et essais dans les revues les plus diverses aux quatre coins du monde. De cet homme, né en 1955 à Göttingen, on sait qu'il a participé à Style, collaboré à plusieurs Dossiers H (Jünger, Daumal, Dominique de Roux,…) et qu'il peaufinait plusieurs essais en y mettant une telle lenteur que le doute s'était insinué dans les esprits les plus favorables à sa quête. Voilà que coup sur coup il balaie les inquiétudes de ses amis avec L'Ombre de Venise (Ed. Alexipharmaque) et L'Etincelle d'Or (Les Deux Océans), deux livres rares où il synthétise des décennies de réflexions sur le Vrai et le Beau. D'emblée, il définit son dandysme comme l'exact contraire de l'hédonisme actuel ("le véritable dandy se voit dans une citadelle assiégée") tout en se réclamant de Platon et de Baudelaire. Refusant avec panache le nivellement et la tyrannie de l'Utile, d'Algange se fait le chantre d'un temps vertical, un temps créateur, comme d'un fanatisme éclairé, qu'il oppose à la tolérance feinte des nouveaux pharisiens. Poète et métaphysicien (pour lui toute poésie est gnose), il fustige le monde de la lettre morte, notre monde moderne, et nous exhorte à la reconquête d'une souveraineté tant intérieure qu'extérieure. A le lire, on songe à un alchimiste égaré dans le siècle des Titans… Ou plutôt l'un de ces exploratores dont parle César dans la Guerre des Gaules: un éclaireur envoyé en territoire ennemi, et qui, dans une solitude quasi totale, prépare une lointaine victoire.
Entretien
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définir : homme de Tradition (plutôt que traditionaliste ?), dandy ?
Les vastes questions inclinent aux réponses les plus ingénues. Nous sommes ce que nous devenons dans une « inscience » divine, que je me figure assez bien sous la forme d’un tourbillon ou d’une spirale. Nous allons à la conquête de notre propre élan. La vie m’apparaît plus hélicoïdale que linéaire… Qui suis-je ? Le plus simplement du monde : un écrivain français pour qui le monde existe. Le monde, c’est-à-dire la terre, le ciel, les hommes et les dieux. Notre langue nous définit de façon plus précise que maintes théories, politiques ou philosophiques, plus ou moins abstraites. La langue française est, pour moi, une rivière scintillante, je la vois courir à travers des paysages, des temporalités, des états d’âme, des nuances qui m’apparaissent d’autant plus précieux que menacés par l’actuelle morale de Panurge, cette « ruée vers le bas », pour reprendre le mot de Léon Bloy. Or, les nuances sont, étymologiquement, les nuages, et le propre des plus belles rivières, de celle dont le bruissement accompagne nos songeries, est de naître de la nuit et de se perdre dans le ciel (ou de s’y retrouver !)… C’est, à tout le moins, ce que nous dit notre rêverie ! Le cours de la langue française, que nous préférons aux discours, féconde les paysages où il passe. Notre langue, comme la France, vient de haut et de loin. Nous en avons une certaine idée née de l’expérience. Et comme le rappelle Novalis, tout est écriture magique, les ailes des papillons, les fleurs de givre, les runes étranges que l’érosion trace sur les pierres. Le monde est récitation et prière, quand bien même « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » La Tradition est ainsi l’exact contraire de l’immobilité ; elle suppose le tradere, c’est à dire la traduction. Et la traduction, selon la vox cordis, la voix du cœur, qu’évoque Pierre Boutang, prouve l’existence du sens, c’est à dire d’un mouvement ou d’une émotion.
Sans bien savoir qui nous sommes, nous savons cependant que nous sommes uniques (non par introspection psychologique ou conviction individualiste, mais en nous remémorant les arguments décisifs de Parménide et de Zénon prouvant que le propre de l’être est d’être unique). Notre dissemblance témoigne de l’Un. Jünger distingue à juste titre, en usant d’un privilège de la langue allemande, le « Einzelne » de l’ « Individuum », l’individu créateur, libre, héritier, selon la formule de Dominique de Roux, d’une « certaine conscience européenne de l’être », de l’individu perdu dans l’individualisme de masse qui nous condamne à laisser parler « autre chose » à notre place, cet « autre chose », n’étant nullement le chant des Muses ou les voix sidérales des dieux mais de piètres idéologies, autrement dit des lieux communs. S’il y a un génie propre à la littérature française, j’aimerais y voir justement le génie des hommes libre. Tout se joue dans cette audace : ne rien laisser parler à notre place, avoir l’audace de cette singularité qui est la véritable fidélité. Les dandies en eurent l’intuition, qui leur épargna les errements des idéologues, des militants, des grégaires. Lorsque le clerc honteux, l’âme viciée par la mauvaise conscience, s’adonne aux marches forcées du « progrès », aux totalitarismes, aux morales collectivistes, le dandy sauvegarde la vérité sous les atours de la beauté.
Etre homme de Tradition, c’est tenter, avec la témérité de ceux qui s’engagent dans une cause qui semble perdue, une résistance à l’idéologie du progrès, sans pour autant devenir platement réactionnaire. Au demeurant, ce qui résiste à la progression du monde moderne, ce n’est pas la réaction ou la régression mais bien la digression, la « sente forestière » dont parlait Heidegger. A la table rase de la modernité, l’homme de Tradition oppose le palimpseste ; au progrès, à la linéarité, il oppose la digression, - ce qui suppose d’abord un autre rapport au temps. Pour le Moderne la fin justifie les moyens, et « l’avenir reconnaîtra les siens ». Pour l’homme de Tradition, le temps rayonne, il émane de l’instant, qui est l’éternité même, les finalités appartiennent au mystère ou à l’indiscernable, la beauté du geste est salvatrice.
J’aime particulièrement cette tradition des écrivains fragmentaires ou digressifs, illustrée par Montaigne ou Pascal, Joseph Joubert, les fusées baudelairiennes, les promenades de Valery Larbaud, les « graviers des vies perdues » de Dominique de Roux, les « Baraliptons » de Philippe Barthelet. Ces écrivains hostiles aux voies ferrées, semblent n’aller nulle part, s’éloignent des voies communes pour mieux faire l’expérience de la proximité ardente. Il me vient à croire que les plus beaux livres sont constitués de paralipomènes ; ce qui importe dans un livre est une invitation vers « l’en-dehors ».
Pouvez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours spirituel et littéraire ? Les grandes lectures qui vous ont marqué à jamais, les grandes rencontres ?
Le regard rétrospectif est souvent trompeur, les grandes étapes que nous croyons distinguer dans notre cheminement témoignent bien mieux de ce que nous sommes au moment où nous parlons que du chemin parcouru. Nous confondons, souvent de bonne foi, les auteurs qui nous ont véritablement influencés avec ceux qui nous apparurent comme des confirmations d’une pensée déjà éprouvée. De même que l’histoire est écrite par les vainqueurs, le moment présent détient le secret de ce que nous pensons de notre passé. Or, de mon propre passé, je ne trouve à dire que du bien, mais un bien indéfinissable, polyphonique, versicolore, chatoyant. Je ne puis m’empêcher de voir dans le passé personnel ou hérité un faisceau de circonstances heureuses, de coups de chance, de bonheurs inexplicables, de dons inespérés, quand bien même rien ne m’inclina jamais à me dissimuler à moi-même le caractère désastreux de la situation d’ensemble, dans une France triplement, ou quadruplement vaincue, dont l’hébétude s’est changée peu à peu en un conformisme assez hargneux, voire inquisitorial, au point de faire de tout auteur, une figure assez crédible d’accusé. Dans le domaine littéraire, de nos jours, le rôle de procureur ne le cède, et rarement encore, qu’à celui de l’avocat. Il me semble, au contraire, que les œuvres, par les joies qu’elles nous donnent, par l’énergie nerveuse qu’elles nous communiquent, par les sollicitations sensibles et intellectuelles qu’elle prodiguent, appartiennent aux bienfaits de l’existence, quand bien même elles contredisent à nos convictions ou à nos croyances.
Ma première grande lecture, fut celle, vers l’âge de dix ans, de Balzac. Expérience prodigieuse : l’impression que le Saint-Esprit lui-même était descendu sur terre pour connaître l’humanité ! Je vous livre mon sentiment d’alors dans toute sa naïveté… Il n’en demeure pas moins que ma lecture de René Guénon, de Raymond Abellio ou de Henry Corbin est issue, pour ainsi dire de ma lecture du Louis Lambert de Balzac. Loin de moi d’exclure l’hypothèse que ma curiosité pour la Chine et le Tibet, ma lecture des taoïstes et de Milarepa n’eût été influencée, depuis l’enfance, par les albums de Hergé. Mon père eut l’excellente idée de me faire lire Voltaire et Barbey d’Aurevilly, sans me dire exactement s’il fallait préférer l’un ou l’autre. J’eus ensuite la chance d’avoir pour professeur en classe en cinquième, Jacques Delort, auteur d’un beau livre sur la poésie et le sacré, qui nous fit découvrir, entre autres, Rimbaud, Mallarmé, Stefan George, Saint-John Perse, André Breton et René Daumal. J’étais armé. Mes promenades du côté du Quartier Latin et de Saint-Germain, du temps où les librairies et les salles de cinéma n’avaient pas encore cédé la place aux marchands de ticheurtes et de bouffe, me permirent de parfaire une culture improvisée, je ne dirais pas d’autodidacte, mais d’amateur ou de promeneur. Quelques expériences dionysiaques me portèrent à m’intéresser à Mircea Eliade, Julius Evola et Ernst Jünger. Enfin, je devins un lecteur éperdu des romantiques allemands et anglais dont les œuvres me semblaient non seulement une admirable révolte contre la platitude imposée, mais comme l’approche d’une connaissance de l’âme humaine et de l’âme du monde. Novalis, Jean-Paul Richter, Arnim, Brentano, Chamisso, Eichendorff, Hoffmann, Schlegel, ces noms évoquent une pensée déliée, heureuse, légère où la raison et les mystères s’épousent plus qu’il ne se heurtent, où l’on pouvait croire encore en une civilisation, c’est à dire en une civilité romane, placée sous le signe des Fidèles d’Amour. Si l’on connaît mieux un écrivain en lisant ses livres qu’en dînant avec lui, au contraire du préjugé journalistique et de la psychologie de bazar, deux rencontres demeurent marquantes pour moi, celle de Raymond Abellio, attentif et généreux, et celle de Henry Montaigu, chevalier de l’Idée Royale « quêteur de Graal et chercheur de noise ».
Dans ce monde allergique à la fidélité, quelles sont vos fidélités, vos citadelles pour citer Saint-Exupéry ?
Pour commencer, le beau livre de Saint-Exupéry, Citadelle, auquel vous faites allusion, ouvrage méconnu mais de grand souffle, - un souffle de soleil brûlant, et « politiquement incorrect » comme par inadvertance, sans poses ni grimaces. Remarquons, en passant, à quel point nos classiques sont ignorés. Qui sont les lecteurs de la Vie de Henry Brulard de Stendhal, ou de son Voyage en Italie ? La littérature européenne s’éloigne vertigineusement de nos mémoires. Voyez les commémorations de Corneille, plus que discrètes ! Or, les tragédies de Corneille sont un diapason de l’âme française. Péguy en parle admirablement. Qu’en est-il de la grandeur d’âme ?
Nos citadelles intérieures sont la condition de notre survie individuelle et collective. Elles appartiennent au temps, en tant que succession d’événements sacrés, non moins qu’à l’espace qualifié, et relèvent de ce que Henry Corbin nommait le monde imaginal, qui unit le sensible et l’intelligible. La plus haute de ces citadelles est sans doute l’œuvre de Sohravardî, qui sut unir en une seule force téméraire, l’herméneutique abrahamique, la fidélité zoroastrienne, la philosophie néoplatonicienne et les aperçus védantiques sur la « non-dualité ». Œuvre poétique, spéculative et visionnaire, œuvre héroïque de résistance aux « docteurs de la Loi », l’œuvre de Sohravardî nous montre qu’un philosophe, au vrai sens du terme est d’abord à lui-même son temps propre, l’inventeur d’une temporalité toujours nouvelle, qui n’appartient pas au passé, et moins encore à l’avenir, mais bien à la présence réelle des êtres et des choses. Nous comprenons alors que ce n’est point l’homme qui est dans l’histoire mais l’histoire qui est dans l’homme, de même que ce n’est point l’âme qui est dans le corps, comme un attribut ou une composante, mais le corps qui est dans l’âme, à fleur d’âme, comme on dit à fleur de peau.
Mais citadelles aussi, et par allusion au beau livre de Pierre Hadot, outre les œuvres déjà nommées, les Pensées de Marc Aurèle, les Grands Hymnes d’Hölderlin, - car sont également nécessaires la rectitude intérieure et la foudre d’Apollon, les pierres taillées de la citadelle et le vertige du ciel très-haut, l’impondérable nostalgie de la terre céleste, et même ce péril, « cet azur qui est du noir » dont parle Rimbaud… Les citadelles nous protègent autant qu’elles nous livrent à des forces qui nous dépassent. Elles sauvent autant qu’elles mettent en danger. Je songe à la forteresse d’Alamût, où se réfugièrent les ismaéliens, annonciateurs d’une « Grande Résurrection » paraclétique et dont l’Histoire ne garde qu’une légende noire.
Depuis trente ans, vous écrivez sans relâche, imperturbable. Pouvez-vous évoquer en quelques mots votre conception du travail de l’écrivain, par exemple en partant de deux citations de L’Ombre de Venise (« Les œuvres ne valent qu’opératoires, je veux dire en tant qu’instrument de connaissance. Toute poésie est gnose » et « faisons du mot saveur un mot-clef ») ?
Ces trente ans que vous évoquez me donnent un vague sentiment d’effroi. J’ai toujours l’impression d’écrire pour la première fois et dans la plus grande improvisation. L’art d’écrire m’évoque la navigation. Nous prenons le large sur une embarcation plus ou moins frêle, avec une vague idée de retour, et sommes ensuite livrés à toutes sortes de chances maritimes ou météorologiques auxquelles nous ne pouvons presque rien. La notion de « travail du texte » me semble incongrue : elle vaut pour ceux qui restent à quai et passent leur temps à ripoliner leur coque. Si les œuvres ne sont pas des instruments de connaissance, si elles ne nous portent pas vers des Hespérides inconnues, vers ces « Jardins de la mer » qu’évoquent les Alchimistes, si nous ne sommes pas tantôt encalminés tantôt jetés dans la bourrasque, à quoi bon ? La saveur est le savoir, le sel de Typhon. La saveur est exactement le « gai savoir » nietzschéen, la sapide sapience qui est le secret de tout art de l’interprétation. L’écrivain est aruspice, il s’inspire des configurations aériennes ; ses signes sont des vols d’oiseaux sur le ciel blanc. La fin de l’interprétation est de prendre les choses pour ce qu’elles sont, des Symboles, autrement dit de magnifiques évidences. Nous écrivons pour que les choses redeviennent ce qu’elles sont, dans toute leur plénitude. Nous témoignons d’une préférence pour ce qui est, nous ne voulons pas d’autre monde que celui-ci, qui est à la fois naturel et surnaturel, en gradations infinies, du plus épais au plus subtil, du plus tellurique au plus archangélique. Nous aimons cette joie qui nous est donnée et nous détestons ce qui voudrait nous en exproprier.
L’Ombre de Venise : quelle en est la genèse ? Et le principal angle d’attaque… Car il s’agit d’un livre de combat, n’est-ce pas ?
Toute œuvre est de combat ; c’est exactement ce qui distingue une œuvre d’un travail. La genèse de L’Ombre de Venise fut simplement le dessein de capter un moment de ce dialogue intérieur qui accompagne mes promenades. Je suis, en effet, comme Powys, un écrivain du grand air… Quant au combat, c’est un combat contre l’abrutissement, l’inertie, le ressentiment, un combat contre l’indifférence et l’oubli qui nous menacent à chaque instant. Un combat contre le travail et contre la distraction, un combat pour l’otium. Un combat pour la possibilité d’être dans un corps, une âme et un esprit, autrement dit un combat pour la multiplicité des états de la conscience et de l’être. Tout, dans le monde moderne, semble vouloir nous réduire individuellement et collectivement à un seul état de conscience plus ou moins harassé, hypnotique, triste et morose. Il s’ agit de s’éveiller, de reprendre possession des biens qui nous sont offerts, à commencer, par notre pouvoir d’énonciation de ce beau cosmos miroitant qui nous entoure. La morale procustéenne dispose de mille ruses pour nous affaiblir, j’écris pour en déjouer quelques unes. D’où l’importance de l’œuvre de Nietzsche, qui inspire ces déambulations vénitiennes, exhortations à « l’éternelle vivacité » que nous préférons à la « vie éternelle ».
Vous vous dites anarchiste, comme beaucoup d’hommes d’ordre déçus par la caricature d’ordre à nous imposée. Ne seriez-vous pas, surtout, l’un de ces Impériaux, attaché à une antique légitimité ?
Anarchiste je ne peux l’être que relativement à l’ordre bourgeois, aux simulacres ou aux antiphrases des « valeurs » pétainistes ou « démocratiques », mais nullement en me rapportant à l’étymologie du mot qui veut dire « sans principes ». Car ce sont précisément les Principes qui s’opposent aux valeurs, qui résistent à leur despotisme ! Les « valeurs » sont sociales, grégaires, moralisatrices alors que le Principes sont métaphysiques. Les « valeurs » sont réactives, les Principes sont fondateurs. Rien, désormais, n’est plus « anarchiste », au sens étymologique, qu’un bourgeois. « Ni Dieu, ni Maître », ce pourrait être le slogan du Monsieur Homais nouvelle formule. Ma vie est pleine de dieux et de maîtres, de dieux qui fondent ma liberté, et de maîtres qui me font disciple, et non esclave. C’est la gratitude qui invente en nous les dieux et les maîtres : nous voulons remercier ce beau soleil, nous le nommons : il vit en nous. Tout ceux qui nous ont appris quelque chose sont nos maîtres. Le Prophète Mahomet, parfois bien inspiré, ne dit rien d’autre : « Celui qui t’apprend un mot est ton maître pour la vie ». Quant à la légitimité, elle est ce qui vient de la nuit des temps, et elle se reconnaît par contraste. La laideur du pouvoir de l’argent et de la technique suffit à démontrer leur illégitimité à régner sur nous.
Vous évoquez à chaque page le réenchantement du monde, et même une ferveur païenne. Qu’entendez-vous par ce paganisme… aux accents souvent taoïstes ?
Il y eut, aux dernières décennies du siècle précédent, un fort courant « philosophique », prônant le « désenchantement du monde ». Ces philosophes associaient l’enchantement à la barbarie, l’un d’eux n’hésitant pas à écrire, je cite : « Critiquer la technique au nom de la poésie de la nature est une barbarie » ! On voit bien ce qu’un philosophe héritier des Lumières peut trouver à redire aux enchantements. Mais ces ensorcellements obscurs, cette défaite de la Raison, cette capitulation de l’entendement devant des puissances ténébreuses me semblent bien plus, désormais, le fait de la Technique que d’une « poésie de la nature ». Autrement dit : la conscience humaine, avec ses vertus classiques, ou pour ainsi dire « humanistes », est aujourd’hui bien plus directement menacée par l’hubris technologique, avec ses folies génétiques et ses réalités virtuelles, que par les héritiers de Jacob Böhme ou de Novalis.
L’idée que l’enchantement et l’entendement humain soient exclusifs l’un de l’autre est des plus étranges. Ces dieux et ces mythologies chasseresses dans les jardins royaux, les Contes de Perrault, et, plus proche de nous Jean Cocteau, dans ses œuvres littéraires et cinématographiques, témoignent de l’alliance heureuse entre l’esprit décanté, usant des pouvoirs de la raison et l’enchantement immémorial. Toute pensée naît, pour reprendre l’expression de René Char, d’un « retour amont ». Aux antipodes des philosophes du désenchantement, nous trouvons donc les taoïstes, épris de ces « randonnées célestes » propices aux belles lucidités : « Après la perte du Tao, écrit Lao-Tzeu, vint la vertu. Après la perte de la vertu, vinrent les bons sentiments. Après la perte des bons sentiments vint la justice. Après la perte de la justice restèrent les rites ». Ainsi nous est donné à comprendre, pour nous en garder, le triomphe des écorces mortes : le fondamentalisme moderne et la modernité fondamentaliste qui se partagent le monde.
L’enchantement, loin d’être le signe d’une dépossession ou d’une régression est le signe d’une recouvrance. C’est au moment où nous nous approchons du sens que le monde s’irise et s’enchante. Nous désirons un monde clair, et le mot lui-même renvoie d’abord au son, avant de dire la lumière ou la raison. C’est d’un chant que naît la clarté, comme le disent les poèmes d’Hölderlin. Un monde désenchanté est un monde obscurantiste, « qui ne rime plus à rien », un monde sans voix, ou dont les voix sont couvertes par « le vacarme silencieux comme la mort ».
Avec L’Etincelle d’Or, vous livrez un traité d’herméneutique. Qu’entendez-vous par ce terme et en quoi êtes vous adepte d’Hermès ?
L’herméneutique est l’art de l’interprétation. Premier et ultime recours contre le fondamentalisme, contre les citernes croupissantes de l’exotérisme dominateur l’herméneutique n’est autre que la source vive, le tradere de la tradition, l’attention aiguisée par la véritable fidélité à la lettre. Toute herméneutique est une odyssée. Mais encore faut-il préciser que l’interprétation doit être sacrée et cosmique et non point psychologique, historique, ou sociale. En me référant à ma langue maternelle, je dirais que l’herméneutique est ce qu’on appelle, en allemand, Wesenschau, autrement dit la perception intuitive d’une essence. Elle illustre la devise de la philosophie grecque : sôzeïn ta phaïnomena, sauver les phénomènes. Il ne s’agit pas de nier les phénomènes, de refuser les apparences, de porter atteinte à la légitimité de la lettre (et ainsi de faire triompher quelque abstraction) mais bien de les sauver de l’insignifiance et de l’oubli. L’herméneutique s’attache à ce qui se montre en se cachant, pour ainsi dire le Logos du phénomène, cet invisible présent dans le visible, qui est sa présence réelle, son « acte d’être »… Vaste sujet que nul ne traite mieux que Henry Corbin ! L’alchimie et la poésie dont il est question dans L’Etincelle d’Or (« l’étincelle d’or de la lumière nature ») sont des herméneutiques à la fois immanentes et transcendantes. Elles montrent que les disciples d’Hermès n’ont jamais cessé d’œuvrer en une filiation ininterrompue. Inextinguible est cette flamme claire qui veut transmuter le plomb de la réalité quotidienne, l’accorder au soleil et au bruissement des abeilles d’Aristée. La « science d’Hermès » est d’abord une « luminologie ». Les mots et les choses vivent de l’éclat qui les frappe, de l’intelligence qui les illustre. Le disciple d’Hermès consent à l’épiphanie du mot.
Quel serait le conseil que vous donneriez à un jeune lettré ?
Aucun, de crainte d’être de mauvais conseil. Sinon, peut-être, de sauvegarder en lui, contre les ricaneurs, le sens de la tragédie et de la joie.
Paru dans La Presse littéraire, mars 2007.
16:38 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, tradition, philosophie


