30 août 2007

Lettre à Maurice Dantec

Lettre à Maurice Dantec, catholique de la fin des temps

 

Honoré confrère,

Votre Théâtre des opérations III, American Black Box, m'a tour à tour enthousiasmé et exaspéré, pour des raisons exactement contraires à celles que vous prêtez à vos adversaires. J'en ai goûté l'ardeur à vitupérer, dans la lignée d'un Bloy, tous ces producteurs de toxines, ces "caniches autocontrits de l'Occident", ci-devant rouges adeptes de la charia, islamites de synthèse, conformistes cool et autres dégénérés du système techno-marchand. J'apprécie nombre de vos salves contre la servitude volontaire, celle de nos contemporains. J'aime que vous citiez Drieu la Rochelle, Dominique de Roux (émouvant hommage sous votre plume acide), Céline ("écrivain futuriste, pont entre Rabelais et Burroughs"), mon cher Gomez Davila dont vous retrouvez trop rarement les accents, Abellio et, summum de la provocation, Maurras, penseur classique de haut parage.

 

Quiconque écrit que "la haine de l'aristocratie cache la haine de l'art; la haine de la monarchie cache la haine de Dieu; la haine de Dieu cache la haine de la justice" ne peut être totalement mauvais. Voilà pourquoi je vous écris, aux bons soins d'une revue, Eléments, que vous mitraillez sans discernement. Sachez en effet que la fidélité aux anciens Dieux, la mienne en tout cas, ne se confond nullement avec un quelconque jeu de rôle et encore moins avec des nostalgies totalitaires. J'ignore pourquoi tant de nouveaux Chrétiens se sentent obligés d'en faire trop en caricaturant le paganisme de la sorte, trahissant davantage leurs hantises  qu'une foi affermie. La mauvaise foi - sans jeu de mot  - cache rarement une sincérité de bon aloi. Trop de zèle nuit à la crédibilité et, si vous avez raison d'écrire qu'on tient un journal comme on tient un fusil, permettez-moi de vous dire, honoré confrère, que vous tirez comme un pied.

Vous ne maîtrisez pas votre respiration et vous appuyez sur la gâchette à tort et à travers, davantage absorbé par la contemplation de Maurice G. Dantec plutôt que par vos cibles. Résultat, vous faites un médiocre sniper, à qui je ne confierais jamais le moindre Dragunov, car les munitions coûtent cher (surtout au marché noir). Et, à force de gesticuler et de signaler votre position, vous risquez une bastos libératrice, celle qui vous enverrait rejoindre "le rivage lumineux de l'Etre" comme nous disons nous autres d'Athènes et de Rome, ou, pour parler catholique, le petit Jésus.

 

Des mauvaises langues prétendent que vous êtes psychotique, ce dont vous vous scandalisez. Mais pourquoi infliger à vos lecteurs la liste sans fin des psychotropes que vous ingurgitez, sans oublier les drogues, sans oublier ce goût des raclées (reçues plutôt que données), ces tatouages, et ce rock, inframusique qui m'a toujours paru une parfaite incarnation des forces du néant?

J'aime que vous vous référiez, à l'instar de mon ami Jean Parvulesco, au noyau carolingien de l'Europe impériale, au Saint-Empire dont je suis moi-même un loyal sujet. L'actuelle déréliction de notre continent, "hypermarché ouvert à tous les vents migratoires comme mafieux", vous fait hurler de douleur, signe de noblesse. Mais pourquoi, diables, se réfugier au Québec et faire l'article de l'Otan? Pourquoi cette confiance naïve, impolitique, et pour tout dire puérile, dans une Amérique "néo-contantinienne" qui sauverait le monde en éradiquant des réseaux terroristes qu'elle a elle-même formés? Pourquoi ces appels à une croisade dans le style Déroulède: "prions pour que Jérusalem soit épargnée et reste, en attendant qu'elle redevienne Capitale du Monde"? Ah ces majuscules, ces trémolos! Laissez donc cette capitale à tous ses habitants et cessez d'appeler aux armes pour défendre une terre qui n'est ni celle de vos ancêtres ni celle de vos descendants. Ou alors émigrez et prenez du service dans Tsahal: vous serez cohérent, et respectable. Les villes à défendre, nos villes, se nomment Athènes, Rome, Prague et elles ont besoin de tous leurs fils. Pourquoi déserter de la sorte, et insulter ceux qui restent à leur poste?

J'aime que vous ridiculisiez l'antiracisme publicitaire (les "Droâs de l'Haummeuh"), que vous chantiez avec lyrisme nos mégalithes dressés depuis six mille ans. Je jubile quand je lis que, à un "marxiste tendance Groucho", vous rétorquiez, superbe: "et moi, je suis franquiste, tendance Dali". Vous avez du panache quand vous voulez! Du courage aussi, mais vous manquent la maîtrise et la sérénité, fruits d'une connaissance de soi théorisée par nos Pères, ceux d'Athènes. Vous manque le "rien de trop" delphique, celui d'Apollon, notre Seigneur à nous, qui n'est pas un sauveur, Dieux merci, mais un inspirateur. Vous manque une claire vision des cycles, comme vous aveuglent cette obsession d'apocalypse (un genre littéraire juif à l'origine, devenu un leurre pour Gentils), cette rage théologique (parfaitement hérétique, soit dit en passant, car, pour ne citer qu'un exemple, le mot charité vous semble inconnu), cette croyance absurde que "c'est la fin", tout un fatras messianique appuyé sur une érudition mal digérée ou carrément fantaisiste (vos propos sur les présocratiques ou sur Platon frisent le ridicule). Mais non, honoré confrère, le secret, terrible, est qu'il n'y aura pas de fin. Ni de sauveur: ni la VIème Flotte ni la Sainte Face. Aucune présence surnaturelle, ni le bonheur ni même le malheur. Vision autrement grandiose, car tragique, de ce que Homère, l'éducateur de l'Europe, nomme le rapide Destin. Vision qui ne peut qu'inspirer une joie sauvage aux meilleurs, ceux qui refusent ces illusions consolatrices: salut, progrès, fin de l'histoire.

Il est temps de conclure. Votre révolte contre le nihilisme est salutaire, mais pour s'inscrire dans la durée, pour dépasser le niveau de l'appel au secours ou du prêche évangélique, elle devra s'appuyer sur bien autre chose que des vociférations hurlées avec démesure. Elle devra éviter l'écueil sur lequel vous trébuchez sans cesse: la parodie, car, honoré confrère, vous demeurez, quoi que vous prétendiez, un enfant perdu de la décadence.

Puissent les Dieux vous donner la force de devenir un Véridique!

Christopher Gérard

Paru dans Eléments 125, été 2007.

06 décembre 2006

Schola delenda est

En mars MMV, je m'insurgeais contre le contrat stratégique pour l'école francophone de Belgique concocté par les services de la ministre Arena. Dans un texte largement diffusé, jusque chez notre vice-premier ministre, et partiellement publié dans L'Echo de la Bourse, je rappelais que arena, ae est aussi un nom latin, de la première déclinaison en -a. Faisant référence au dictionnaire Gaffiot, je donnais les sens multiples de ce mot utilisé depuis au moins vingt-trois siècles: le sable, le terrain sablonneux, le désert, le rivage, l'arène et, par conséquent, les combats du cirque. Quelle plus magnifique démonstration de l'infinie richesse d'une langue qui, en deux millénaires, a modelé le mental européen? Quelle plus belle preuve de l'utilité du latin pour inciter l'élève, quelles que soient ses origines, à développer son sens de l'observation et de l'analyse, à approfondir la connaissance de sa propre langue? Instrument idéal de promotion, le cours de latin permet ainsi à des enfants issus des milieux les plus divers de s'initier aux plaisirs subversifs de l'étymologie, sans doute l'arme de destruction massive par excellence de tous les slogans, publicitaires ou politiques.

Ne voir dans le latin qu'un méchant instrument de ségrégation sociale relève du procès d'intention que le témoignage de n'importe quel professeur balaie sans peine. Combien sommes-nous à avoir trouvé dans le cours de latin un antidote contre le désespoir, contre la bêtise des adultes avec leurs divorces "indolores", leurs calculs sordides… Combien sommes-nous à avoir trouvé, dans l'étude acharnée des déclinaisons et dans l'immersion au sein d'un monde à la fois proche et lointain, un tremplin vers une libération spirituelle, intellectuelle autant que sociale?

De ce projet, je critiquais le charabia, d'une lourdeur et d'un pédantisme à donner la migraine, les néologismes en cascade, tout l'arsenal du "pédagogisme" le plus dogmatique et le plus obscur, à un point tel qu'on se demande si l'objectif n'est pas justement d'imposer à la communauté éducative une novlangue incapacitante. Pédagogisme qui se révèle pour ce qu'il est: non point un savoir fondé sur l'expérience, mais une idéologie technocratique, celle des pédocrates de cabinet, opposés aux pédagogues de terrain, aujourd'hui sommés de réciter le nouveau catéchisme. Un exemple? La sacro-sainte notion de "compétence", jamais définie de manière claire mais correspondant parfaitement aux critères de la rentabilité marchande, car aisément quantifiable. Avec R. Debray, aux compétences préférons les aptitudes, qui ont le mérite de rompre avec cette "logique d'esclave, celle du salaire aux pièces ou du travail en miettes"(Pour l'amour de l'art, Paris 1998).

Autre élément remarquable de ce projet, la mise en accusation à peine camouflée du monde enseignant. Ce dernier, dont le statut s'est constamment dégradé depuis trente ans tant en France qu'en Belgique (nominations tardives, traitement médiocre, image de marque dépréciée par tous y compris par des ministres), dont le travail a été rendu harassant (classes surpeuplées, programmes illisibles, inflation de la paperasse, horaires mal conçus - par exemple pour les conseils de classe et autres délibérations), prié de faire toujours mieux avec toujours moins, se trouve en fait en première ligne, frappé de plein fouet par les effets pervers de l'utopie globalitaire. Souvent inconscients de ce fait par manque de recul, les enseignants sont en fait les premiers à payer les frais d'une faillite, celle d'un système techno-marchand qui broie impitoyablement les personnes (explosion de la famille), dilue les cadres de référence autres que financiers et impose lentement mais sûrement un mode de pensée unique dont les prétentions émancipatrices cachent mal une praxis aliénante. Ainsi l'éducation y était-elle définie comme "le premier vecteur d'émancipation". Fort bien, mais la transmission? Car le rôle de l'école n'est-il pas avant tout de transmettre un héritage qu'il appartiendra aux jeunes générations d'enrichir et de transmettre à leur tour? Face au grand laminage qu'on appelle mondialisation, face au brouillage grandissant des repères, seule l'identité de chacun, qui est son héritage actualisé, offre une protection contre les dérives intégristes et consuméristes. Paradoxe majeur que celui d'une école où tous rivalisent de bons sentiments, mais qui, cédant à l'utilitarisme le plus borné, prépare ses élèves à une soumission complète aux lois de la technique et du marché. Comme l'a bien observé M. Bougard (L'école et ses dupes. Libres propos sur quelques mythes pédagogiques, Labor 1996), l'un des risques majeurs de ce processus d'involution consiste en une "dilution de la logique qui doit amener chaque élève et étudiant au stade de crétin militant". Nous parlons bien d'un enseignement de l'ignorance, pour citer l'essai de J.C. Michéa.

Parmi les dogmes de cette bonne pensée, celui de l'intégration par décret, en lieu et place d'assimilation par l'effort. Toujours, il s'agit, pour réduire les fractures sociale et ethnique (ce dernier point, n'est jamais abordé avec franchise), d'imposer d'en haut ce que d'aucuns nomment joliment "la valorisation des bonnes pratiques".

Un essai récent, d'un courage et d'une lucidité admirables, vient nourrir ces réflexions. En voici un aperçu, sous forme de citation: "Il nous faut métamorphoser les anciennes armes des "nantis" en armes de résistance contre la perte de la mémoire et de la faculté de s'exprimer, la dissolution dans le présent, l'obéissance aux sirènes de la consommation ou à la dictature spirituelle du livre unique". En quelques mots est ainsi résumé le stimulant essai de Michèle Gally, professeur de Lettres classiques à l'Ecole Normale Supérieure, qui fonde sa démonstration sur cet inquiétant constat: notre civilisation est la seule, et la première dans l'histoire, à nier ses propres valeurs comme à refuser de les transmettre. Pour citer Pascal Quignard, dans Les Ombres errantes: "Les lettrés ne peuvent plus se tenir debout aux côtés des feudataires. Le brahmane et le rajah ne se parlent plus. Pour la première fois la forme d'une société s'oppose à l'existence d'une littérature". C'est sans doute ce qui me frappe le plus depuis vingt ans que j'observe la déglingue programmée de l'école: ce refus conscient de transmettre une tradition, qui n'est jamais qu'un suicide différé, un suicide sans courage. D'où le plaisir et l'approbation éprouvés à la lecture de cette savante déconstruction des utopies liberticides. Derrière les slogans modernistes et égalitaires - dont le grotesque "école de la réussite" - se cache une idéologie sournoise de la table rase, qui déstructure l'individu et l'enferme dans une amnésie et un narcissisme morbides, pour le livrer pieds et poings liés au système techno-marchand. En ce sens, la "ringardisation" déjà ancienne des cours de littérature et leur mise hors-la-loi ne doivent rien au hasard: "s'il n'y a pas de complot ni de big brother (…), il est des intérêts puissants qui préfèrent l'aliénation des esprits à la faculté de penser par soi-même, la dépendance économique et mentale d'ignorants sans repère, fascinés par les miroirs aux alouettes qu'on leur tend."

De manière lucide, Michèle Gally perçoit dans l'apprentissage des langues dites mortes et des belles lettres (qu'elle refuse de scinder) un facteur de résistance à une mondialisation barbare. Elle rappelle que l'humanisme ne se réduit pas à une banale et souvent peu sincère forme de philanthropie, mais bien comme un idéal de liberté de l'homme par la connaissance de son héritage plurimillénaire. Nous sommes loin de la doxa dominante d'une époque en effet "malade du temps et de la mémoire", une époque qui valorise la dictature d'un présent vide de toute profondeur temporelle, celui des nihilistes. Or, les humanités ou belles lettres - littératures anciennes, modernes et contemporaines confondues en un tout dynamique - constituent un facteur de résistance idéal à cette tyrannie en tant qu'incarnation d'une solidarité effective entre les siècles et les générations. L'humanisme, en fin de compte, n'est-il pas la conscience du temps alluvial, de l'indispensable multiplicité des mémoires, de la rencontre féconde avec des ancêtres parfois lointains? Mais voilà, depuis 1968 au moins, toute solidarité avec les prédécesseurs est devenue suspecte. Toute transmission se voit stigmatisée au nom d'un modernisme totalitaire, qui diabolise le principe d'autorité pour mieux dissoudre le lien social.

Justement, le latin correctement enseigné pourrait jouer un rôle à la fois émancipateur et intégrateur, en libérant la personne de l'emprise des affects (le viol des foules permanent par la crétinisation médiatique), en tissant entre adolescents d'origines diverses un lien fédérateur. La lecture des littératures, d'Homère à Gracq (un surnom latin, soit dit en passant), exalte la faculté de penser sur un mode critique, par-delà les dogmes les plus insidieux, avec l'humilité qui convient à tout héritier conscient de n'être que le maillon d'une chaîne. Quel plaisir, à quatorze ans, de mémoriser les phrases apprises deux, quatre, dix siècles avant soi! Quel sentiment de continuité, quelle force dans cette incorporation volontaire à cette gigantesque armée des ombres!

Le comble, c'est que les lettrés, qui devraient se liguer pour défendre leur héritage, se soumettent aux nouveaux impératifs catégoriques - le simple nom de Bologne bloque toute réflexion critique sur l'enseignement. Nouvelle trahison, celle de clercs justifiant la démolition générale, celle de pédocrates issus des classes supérieures ("ceux qui parlent le plus haut d'égalitarisme sont ceux qui appartiennent le plus souvent à l'élite sociale"), qui sapent au lieu de maintenir. Qui collaborent au lieu de résister et de "construire des individus qui ne soient ni noyés dans les modes de pensée collectifs d'une société médiatique, ni dans les rituels ressuscités de diverses communautés". Les parents, les professeurs, tous ceux qui sont attachés à la pérennité d'un type d'homme, l'héritier autonome qui à son tour transmet, liront ce livre courageux.

Michèle Gally, Le Bûcher des humanités. Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation!, Armand Colin.

En complément, je signale l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire (NRH, en kiosque), le numéro d’octobre, consacré à l’école, du succès au chaos. On y lit e.a. un entretien éclairant avec le professeur Pitte, président de la Sorbonne Paris IV (« on acceptez la sélection pour les footballeurs, pas pour les étudiants. La hiérarchie existe tant dans le monde animal, végétal qu’humain »).

 

 

 

19 novembre 2006

Mahomet ou Charlemagne?

Tel est en effet le dilemme posé par l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. L’adhésion de ce pays extra-européen, qui marquerait la mort politique de l’Europe, serait un non-sens à la fois géographique, historique et politique. Le seul élément positif du débat suscité par la menace turque est qu’il force les Européens à réfléchir sur le sens donné au mot « Europe », sur la forme qu’ils désirent donner à leur communauté de destin. Les lettrés rappelleront que les plus grands esprits européens ont combattu la Sublime Porte, par la plume ou par l’épée : Cervantès, qui perdit un bras à Lépante, Erasme, Victor Hugo et Lord Byron, tant d’autres encore.

Dans notre réflexion, les figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent jouer le rôle de symboles des deux options possibles : l’une, prophétique, celle du monothéisme de marché, ne concevant l’Union européenne que comme une zone de libre-échange la plus vaste possible – et donc extensible à l’infini (Le Canada ? Israël ? Le Maroc ?) -, peuplée de consommateurs privés de véritables points d’ancrage, si ce n’est un vague contrat « citoyen » (droits de l’homme et cartes de crédits: la nouvelle traduction de Bible and business). L’autre, celle de Charlemagne, héritière de la Rome des Césars et du Saint Empire, conçoit l’Europe comme un bloc civilisationnel, enraciné dans une histoire plurimillénaire et dans une géographie bien comprise, fondé sur un héritage très charnel, à la fois helléno-germanique et pagano-chrétien, c’est-à-dire un polythéisme des valeurs.

Aux figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent se substituer celles de Carthage et de Rome, au mercantilisme des thalassocraties la vision purement politique des empires de la terre. Mais, si j’ai choisi Mahomet, c’est bien entendu pour rappeler un fait essentiel  aux distraits: l’entrée dans l’Union européenne de la Turquie – rapidement rejointe par les républiques turcophones d’Asie centrale - signifierait que, dans moins de quinze ans, un Européen sur deux serait musulman, que la première armée du continent serait néo-ottomane et que les Turcs constitueraient des majorités dans toutes les assemblées européennes. Catastrophe historique qui marquerait l’étape ultime d’une stratégie séculaire de sabotage de l’union continentale par les puissances maritimes, Empire britannique tout d’abord, Etats-Unis ensuite. Car, l’étude un tant soit peu sérieuse de l’histoire de la Route de la Soie (devenue aujourd’hui Route du Pétrole, mais c’est le même axe depuis Alexandre le Grand), montre vite qu’une lutte sournoise oppose depuis des siècles deux types de civilisation, deux modèles d’empire. L’actuelle hégémonie américaine permet à Washington, qui a pris la relève de la City, de poursuivre avec autant de cohérence que de patience une vieille stratégie d’affaiblissement de l’Europe, qu’elle fait tout pour couper de la Russie. A ce propos, il est surprenant de constater à quel point certaines élites européennes ont pour Ankara les yeux de Chimène, alors que Moscou leur paraît mille fois plus exotique que la Nouvelle-Guinée ! Cet aveuglement, rarement dicté par la naïveté, fait le jeu de notre ennemi géopolitique, qui a tout intérêt à neutraliser un concurrent potentiel en jouant la carte de la libanisation du continent, commencée avec le Rideau de fer, poursuivie avec ses menées dans les Balkans, de la Bosnie au Kossovo. Une fois l’Europe paralysée, Washington pourra sans crainte tourner ses regards vers ses autres concurrents : Moscou, Delhi et Pékin. Surtout, cassant l’axe eurasien qui commande ce que le géopoliticien MacKinder appelait le Heartland - le cœur des terres émergées -, Washington pourra asseoir durablement son emprise mortifère sur un monde condamné à la soumission et à la misère.  En ce sens, le rôle historique des Européens n’est-il pas de résister, en commençant par riposter aux sophismes des amnésiques et des stipendiés ? Accepterons-nous que Rome ne soit plus dans Rome et que flotte sur ses temples écroulés la bannière de Mahomet ?

Christopher Gérard

Paru dans La Libre Belgique du 13 décembre 2002

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 "Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats." Recep Tayyip Erdogan, citant Ziya Gökalpturc

Cette citation en dit long sur le rêve de ceraines élites néo-ottomanes. En janvier 2003, le ministre des affaires étrangères turc, Abdüllah Gül, n'a-t-il pas déposé la candidature turque… à la Ligue arabe, ce qui en dit long sur l'européanité de ce pays d'Asie, tout en démontrant que, si les nostalgies impériales d'Ankara sont bien réelles (et parfaitement légitimes), sa prétendue laïcité, elle, n'est plus qu'un dangereux mirage.  Dans La Turquie dans l'Europe Un cheval de Troie islamiste? (Editions des Syrtes, avant-propos de Péroncel-Hugoz), Alexandre Del Valle, géopoliticien français, spécialiste de l'islamisme radical, permet de faire le point sur le total non sens que constituerait l'intrusion turque dans l'Union européenne. En raison de son poids démographique, la Turquie, pays asiatique en voie d'islamisation rapide, deviendrait l'acteur prépondérant sur la scène européenne: première armée du continent avec un million de soldats (une armée peu soucieuse d'arguties juridiques ou morales dans son travail de nettoyage des minorités turbulentes), elle serait aussi la plus importante représentation au Parlement européen (92 députés contre 75 pour la France). Au fil des pages, A. Del Valle  aligne argument sur argument, chiffres et références (souvent issues de la presse turque) à l'appui. Le résultat est confondant, tant l'aveuglement de certains Européens paraît total. Il est vrai que, comme le souligne dans sa préface Péroncel-Hugoz, ancien grand reporter du Monde: "les WASP encore au pouvoir sur les bords du Potomac ne redoutent vraiment qu'une chose: l'émergence d'une hyperpuissance paneuropéenne, seule capable de tenir la dragée haute à la quasi planétaire hégémonie états-unienne. Ils ont calculé que si l'Europe occidentale, outre le vieillissement de ses indigènes, se trouvait aux prises en permanence avec des troubles ethno-confessionnels type Liban, Yougoslavie ou "djihad de proximité" de nos banlieues, notre continent s'épuiserait à résister aux désordres socioculturels inévitablement liés à l'islamisation de vieilles terres chrétiennes. Déjà désorientés par la forte immigration afro-arabo-islamique non désirée, les Européens n'auraient plus assez de force pour contenir un islam conquérant, dès lors renforcé sur notre sol par le consistant apport humain du jeune colosse turc". Tout est dit, et avec une lucidité terrible… sinon que, une fois la Turquie dans la place, la porte s'ouvrirait toute grande aux républiques musulmanes d'Asie centrale et aux millions de turcophones des confins de la Chine. Comment rêver neutralisation plus définitive de l'Europe, une Europe alors forcée d'oublier Poitiers et Lépante? N'est-ce pas Chateaubriand, diplomate de haut lignage, qui, dans les Mémoires d'Outre-Tombe (livre 30), met en garde les Européens contre "la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs (qui) pourront ramener l'avenir au temps de Charles Martel, ou au temps du siège de Vienne"?