05 novembre 2008
Robert Poulet
Auteur en 2003 d'une monumentale biographie de Robert Poulet (1893-1989), l'historien et éditeur Jean-Marie Delaunois a eu l'excellente idée d'en proposer une version abrégée qui permet au lecteur de se forger une opinion sur cet homme ô combien paradoxal. Il a dépouillé une imposante documentation, souvent inédite (notamment L’Oiseau des tempêtes, les mémoires de Robert Poulet) et rencontré tous les témoins de ce parcours si singulier, de la gloire à l’exil. Delaunois étudie le cas Robert Poulet dans toutes ses dimensions : esthétiques (du dadaïsme juvénile au classicisme de la maturité), éthiques (des dérives des années 20 au rigorisme catholique), politiques (du " fascisme occidental " à l’anarchisme de droite), etc.
Né à Liège dans la bourgeoisie catholique, Robert Poulet aura tout connu au long de son existence: les études d'ingénieur des Mines, la découverte de Wagner à 18 ans, le front des Flandres où il gagne ses galons d'officier au mérite, la vie de bohème dans la France des années 20, le cinéma muet comme acteur et scénariste (il participe au tournage du Napoléon d'Abel Gance), les milieux littéraires où il fait une entrée fracassante avec Handji (1931), un roman remarqué par les plus grands. Cet anarchiste de tempérament, ulcéré comme beaucoup d'anciens de la Grande Guerre (ses futurs amis Drieu et Montherlant par exemple) par la crise des années 30, fréquente alors ces non conformistes qui tentent de concilier tradition et révolution dans le but d'enrayer le déclin. De poète exalté, il se métamorphose en conseiller du prince, tout aussi exalté mais dans un monde qui bannit toute naïveté. Or, Poulet, comme le montre bien Delaunois, est tout sauf un esprit pragmatique. Aveuglé par un ahurissant complexe de supériorité comme nombre de génies (car Poulet fut un génie… littéraire), l'écrivain se veut théoricien d'un ordre nouveau. Il donne des leçons à gauche et surtout à droite, rompt des lances en faveur de la neutralité belge après Munich, bref il s'engage sur une voie minée au risque d'être manipulé. Après la défaite, il se trouve, en compagnie du très ambigu P. Colin, à la tête du Nouveau Journal par "devoir de présence", pour le "moindre mal", dans le cadre d'une collaboration conditionnelle, certainement non vénale et ce jusqu'en 1943, quand Degrelle, par pur opportunisme, proclame la germanité des Wallons, mettant ainsi fin aux illusions. Robert Poulet, qui incarna en Belgique la figure du non-conformiste des années 30, voulut, d’écrivain pauvre, devenir maître à penser d’une sorte de révolution nationale à la belge. Rallié à une collaboration conditionnelle, à ce qu’un grand résistant a nommé un "patriotisme collaborateur", Poulet se crut, un peu naïvement sans doute, l’homme du roi Léopold III, et l’élément central d’une politique de présence face aux Allemands. On pense à Drieu, le rêveur qui se voulut homme d’action, mais Poulet était, lui, un cérébral pur, dévoré d’orgueil, perdu dans des nuées fanatiquement préférées au réel.
Poulet s'est-il lancé dans cette aventure avec les encouragements du comte Capelle, conseiller du Souverain? Il l'affirmera une fois condamné à mort en 1945, entrant à son corps défendant dans l'Affaire royale, où son cas est instrumentalisé par les ennemis de Léopold III. Un paradoxe de plus: méprisé sous l'Occupation par les amis du Grand Reich comme par la Résistance, ce littéraire qui s'est cru homme de pouvoir découvre les dures lois de la Realpolitik, ce monarchiste renforce la clique hostile au Roi; bref, Poulet s'enlise dans un bourbier presque mortel, car le Régent avait signé son arrêt de mort. Le déclenchement de l'Affaire qui porte son nom le sauve du poteau et, en 1951, il est conduit à Paris dans une voiture du Ministère de la Justice avec pour ordre de ne plus se manifester en Belgique. Exit Poulet? Nenni: à 57 ans, aidé par ses fidèles amis Hergé et Marceau, il se remet à publier sans trêve jusqu'à son dernier souffle, bâtissant une oeuvre puissante autant qu'originale, à rebours du siècle. Fracassant: le terme convient parfaitement à ce personnage ambivalent… et fracassé, car jamais Poulet ne digérera ce qu'il estime être une injustice majeure. En témoigne une stupéfiante lettre à Baudouin Ier. Delaunois pose à ce sujet des questions pertinentes: la justice de l'été 45 fut-elle sereine et impartiale? Pouvait-on sérieusement accuser Poulet d'avoir voulu nuire méchamment au pays? Sa conduite, dictée par un orgueil démesuré, valait-elle douze balles au petit matin? A-t-il vraiment trahi? Loin de céder à la tentation commode de l'anachronisme moralisateur, J.-M. Delaunois rend bien la complexité du personnage, écrivain majeur, immense critique, mais piètre politique.
Christopher Gérard
Jean-Marie Delaunois, Robert Poulet, Pardès, coll. Qui suis-je ? La biographie complète (540 pages) a été publiée en 2003 sous le titre, Dans la mêlée du XXème siècle. Robert Poulet, le corps étranger, aux éditions De Krijger.
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05 mai 2008
Verhaeren
L’Age d’Homme, maison d’édition basée à Lausanne comme à Paris (belle librairie rue Férou) et qui a déjà publié tant d’écrivains belges (de Claus à Lampo, d’Henrard à Thinès), crée une collection à l’élégante jaquette, qui s’intitule La petite Belgique. Ses directeurs, le sagace Jean-Baptiste Baronian et l’insaisissable Jacques Booth, ont choisi d’honorer en premier l’un des maréchaux de nos Lettres, Emile Verhaeren (1855-1916), qui fut en quelque sorte le Whitman d’une Belgique en pleine ascension. Poète vitaliste, Verhaeren se révèle aussi fin critique : les articles ici rassemblés parurent pour la plupart dans L’Art moderne (1881-1914), l’hebdomadaire bruxellois dirigé par Edmond Picard. Ils évoquent avec un sens étonnant de la formule et une généreuse sympathie des poètes, de Baudelaire aux Symbolistes. Ce qui frappe à leur lecture, c’est la jeunesse de ton et l’enthousiasme de Verhaeren : rien de compassé ni de vieilli dans ces courtes études. Que de trouvailles aussi, car notre poète parvient, parfois de façon géniale, à brosser un portrait, à souligner une qualité. A propos de Baudelaire par exemple, Verhaeren se surpasse : « ce noir et lumineux jardinier des fleurs perverses », « son vers a des torsions d’épileptique, la cruauté lui plaît, les monstres le tentent, le vice raffiné l’enchaîne, le mal savant l’attire ; Satan, d’un bout à l’autre, règne dans son œuvre ». Qui dit mieux et plus clairement ce qu’il faut savoir de Baudelaire ? Seul un poète écrit de façon durable sur un confrère, et les théoriciens, tôt ou tard, « bourdonnent » comme dit justement Verhaeren. Verlaine lui inspire aussi de splendides lignes : « brûlant toujours, soit de vices, soit de vertus. Flammes rouges ou lueurs blanches le ravagent ou l’illuminent de leurs brûlures ou de leurs clartés. » Chardonne prétendait que les Belges écrivent « pointu » : il devait avoir lu Verhaeren ! Imitons-le.
Christopher Gérard
Paru dans La Revue générale, avril 2008
Emile Verhaeren, De Baudelaire à Mallarmé. Suivi de Parnassiens et Symbolistes, L’Age d’Homme.
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Corinne Hoex
Archéologue de formation, Corinne Hoex devait, lors de ses stages de fouille, manier la truelle comme le chirurgien son scalpel : avec virtuosité et tout en délicatesse pour ne pas érafler le tesson belgo-romain, non sans une mâle vigueur pour dégager les racines. Elle s’était fait remarquer en 2001 avec Le Grand menu, un roman dont elle condense aujourd’hui la matière première dans Ma robe n’est pas froissée, une nouvelle – parfaitement réussie – plutôt qu’un deuxième roman. C’est la description (la confession ?) par le biais de brefs tableaux d’une enfant trop sage de nos béates Sixties, niée par des parents qui auraient mieux fait de s’abstenir. Une fillette ignorée par une mère à l’indifférence glacée (« chaque fois que ses yeux se détournent de moi, le manque de son regard m’efface davantage. C’est une souffrance sans forme. Sans lieu. Pire que la pire des gifles, le plus brutal des coups de règle, le plus hargneux des coups de cravache, ces violences précises, ciblées, qui m’auraient sauvée du néant »), tyrannisée par un père maniaque et vaguement abruti (« Tu aimais l’ordre. L’exactitude. Les collections. Les catalogues. Les inventaires. Tu es mort méticuleusement. Une métastase ici. Une autre là. »). Un couple de névrosés qui engendrent une masochiste, comme une certaine joyeuse Belgique (Volvo, kwistax et babeluttes de Furnes) en fabriqua à la pelle, petites feuilles mortes livrées au premier venu, à savoir l’amant libérateur (« Subitement, sa bouche se colle sur la mienne. Il me prend comme on extermine. »). De nos jours, ce genre de parcours étant devenu un lieu commun de l’industrie du livre féminin, les librairies regorgent de ces autofictions, pitoyables thérapies d’où suinte l’ennui. Grâces en soient rendues à Vénus Victrix, Corinne Hoex est poète jusqu’au bout des ongles - qu’elle a acérés. Chez cet écrivain, nulle complaisance mais la lucidité sans faille de l’analyste, qui m’a fait songer au Mars de F. Zorn. Quant à la langue, ciselée et ponctuée avec grâce (rara avis), elle transcrit de façon percutante l’enfer quotidien d’une héroïne couturée de cicatrices. Corinne Hoex écrit comme on sabre, avec une rage froide et ce qu’il faut de saine jubilation. Bref, elle s’impose avec une grâce qui balaie le désespoir.
Christopher Gérard
Paru dans La Revue générale, avril 2008.
Corinne Hoex, Ma robe n’est pas froissée, Les Impressions nouvelles, 112 pages, 12€
16:42 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature
01 octobre 2007
Belgium nostrum
Sur l'actuelle crise politique belge, j'ai rédigé un billet d'humeur, publié dans L'Echo de la Bourse du 22 septembre 2007.
L'actuelle crise, qui touche davantage les politiciens que les citoyens belges, témoigne de l'affligeante absence de conscience et de culture historiques de notre classe dirigeante. Au Nord comme au Sud, les slogans et les provocations prennent trop souvent le pas sur une réflexion nourrie de l'expérience séculaire de nos pays belgiques. Car, n'en déplaise aux amnésiques et aux bateleurs, le Belgium, qui s’étend grosso modo entre Rhin, Meuse et Escaut, constitue une réalité depuis plus de vingt siècles.
Nous sommes un très vieux peuple, au même titre que les Ibères ou les Helvètes. Les Belges d’aujourd’hui peuvent en effet s’enorgueillir de posséder l’un des plus vieux noms de peuple d’Europe. Dans une page célèbre de sa Guerre des Gaules, César évoque ces guerriers fortissimi, "très braves", qui lui donnent tant de fil à retordre: unis au sein de confédérations souples, Ambiens et Bellovaques, Atrébates et Nerviens lui font payer très cher une lente pacification. César, et avec lui d'autres auteurs anciens, distinguent les Belges des autres Celtes comme des Germains.
Il existe en outre chez nous comme une tradition d'indépendance et de rébellion face à toutes les unifications forcées. A ces multiples “ pays ” du Belgium nostrum, jaloux de leurs libertés et de leurs différences, correspondent aujourd’hui les trois Belgiques: la flamande, l’allemande et la romande, toutes trois légitimement attachées à leur identité. En nous, se conjuguent héritage celtique, germanité et romanité, plus quelques influences italo-espagnoles ou autrichiennes ultérieures. Voilà pourquoi, dans nos régions, le nationalisme, en tant qu'idéologie issue de la Révolution française, vide les patries charnelles de leur sève et n'aboutit qu'à des simulacres de souveraineté. A l'hypothétique nation qui divise et fragmente en mobilisant des individus unis par la somme de leurs frustrations préférons la patrie mythique, celle qui inclut et rassemble des personnes de façon constructive.
Brabançons (que nul ne confondra avec les Flamands) et Limbourgeois, Hennuyers et Namurois, Liégeois et Luxembourgeois constituent un ensemble lié par une histoire prestigieuse, celle de la Lotharingie et des Ducs de Bourgogne. Déjà à l'époque des XVII Provinces, nous formions une mosaïque où se mêlaient les parlers romans et thiois, unie autour d'un souverain – souvenons-nous de Charles-Quint - d'autant plus légitime qu'il n'appartenait à aucune des composantes et qu'il veillait à l'intérêt général. Aujourd'hui, la personne du Roi, qui apparaît comme l'un des rares hommes d'état de nos pays belgiques, incarne cette continuité séculaire, ainsi qu'un courage physique, une rectitude dont feraient mieux de s'inspirer divers candidats au pouvoir.
Il faut distinguer deux choses: un régime politique et une entité géopolitique, l’espace Rhin-Meuse-Escaut dont je parlais à l'instant. On peut et l’on doit adapter le premier. Mais ni la géographie ni l’histoire ne se modifient au gré de passions qui souvent ne sont que le paravent de l’égoïsme et d'appétits sordides. A l’immobilisme des uns répond l'agitation des autres, qui passent constamment du misérabilisme à l'arrogance. Tous perdent de vue l'essentiel: depuis l'Antiquité, l'identité des habitants du Belgium demeure par essence indéfinissable et médiane.
Nous sommes des peuples d'entre-deux que nul ne réduira à des abstractions.
© Christopher Gérard
16:15 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Belgique, royauté, Flandres, Wallonie
03 mai 2007
Yves-William Delzenne
Dans l'ultime volume de son Journal, l’un de mes mages, Ernst Jünger, écrit - à 99 ans - ces lignes terribles: "A partir de l'attentat de Sarajevo, chaque journée m'apparaît comme un cauchemar". Ce sentiment mystérieusement inné chez moi, cette intuition, je la retrouve au détour des pages d’Yves-William Delzenne. Né en 1948, l’homme se tient résolument à l’écart des modes et se consacre au divin otium tout en demeurant fidèle à ses « nostalgies batailleuses » : goût du passé, culte de l’art pour l’art, un dandysme évoquant André Fraigneau, Jean-Louis Curtis ou Marcel Schneider, ces amateurs de salons, fous d’opéra et témoins désolés d’un art de vivre aujourd’hui clandestin. Le raffinement de la prose, le mystère savamment entretenu ainsi qu’un jeu subtil sur la mémoire et le temps, la nostalgie de feue l'Europe, une érudition parfois cruelle comme l'image troublante de cette sœur-amante qui traverse toute l’œuvre, poèmes et romans confondus (réédités en un fort volume au Cri, auquel on ajoutera Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, chez le même éditeur): tout me séduit, et surtout me rassure. En cette fin de cycle, où triomphe le mufle de l'amnésique volontaire, je suis heureux de voir que ma solitude n'est pas totale. Yves-William Delzenne a voulu réagir à l’actuelle « cuisine» littéraire dans une lettre ouverte qui circule sous le manteau. De même que j’ai tenu à saluer Gabriel Matzneff, dont le dernier roman, Voici venir le Fiancé, n’a reçu aucun prix, de même je me fais un devoir de rendre publique la protestation d’Yves-William Delzenne, avec sa bénédiction.
"Un peu de sérieux
En vérité, l’Académie française donne son prix à Littell en admettant les obscénités contenues dans son texte ; Vallejo est promis au succès alors qu’il plonge son lecteur dans – écrit-on – « un marécage de fantasmes nauséabonds » ; ce ne sont qu’exemples récents mais, hélas, déjà annoncés par de précédentes bacchanales du pauvre. (Le Royaume, d’où j’écris, n’est pas en reste de textes scabreux, complaisants de vulgarité – chez mon éditeur lui-même – et cependant salués, voire couverts de prix qui n’impressionnent, il est vrai, personne).
On applaudit aux monstres nés de cerveaux malades, car on feint de croire que le génie vit à la porte de l’hôpital psychiatrique. Je crains qu’on n’y conduise sûrement les lecteurs et peut-être toute la société déjà dépeinte débile et ensanglantée par les plasticiens, assourdie par un rock and roll quasi démoniaque et abêtie par la télévision. Est-ce là la dégénérescence de notre vieux monde ?
Dussé-je passer définitivement pour désuet, je refuse de considérer le jeu comme jouable et j’en viens à me demander s’il ne conviendrait pas de déposer la plume en signe de protestation, à supposer qu’un dépôt de plume fasse quelque bruit. Voilà qui est peu probable.
J’ai toujours aspiré à l’harmonie, à la beauté, au frémissement d’émotions nuancées, voire délicates. Je crois avoir montré le visage et l’allure d’un homme du monde, bien que fantasque et fort libre. J’ai aimé et voulu dire ces amours en une belle langue bien assonancée. On m’a complimenté, approuvé parfois, mais comment demeurer serein au cœur de cette folle république des Lettres sans me croire devenir aussi singe que la majorité régnante de mes confrères ?
Je préfère me retirer. Je préfère mon bonheur personnel et mon équilibre à cette sombre compétition où gagnent les laids (je parle de leur style, pour autant qu’on puisse leur en reconnaître un), les tarés et les simplets. Que l’on aille pas croire à de l’aigreur, j’ai été trop favorisé par la vie pour cela. J’en viens d’ailleurs à penser que c’est cette faveur qui, quelque talentueux qu’on ait bien voulu me considérer, me rendra quelque jour inapte à figurer parmi la gent écrivaine, posture où il convient de montrer moins de superbe que j’en ai.
Mon retrait du devant de la scène littéraire n’est pas un échec mais un refus. Offrirai-je encore quelques livres à mes lecteurs dans l’espoir de leur indiquer les voies du bonheur et de leur donner des adoucissements aux malheurs inévitables ? Je ne saurais répondre aujourd’hui à cette question, sinon que le métier de la littérature me paraît bien abîmé, dévalorisé et dévié.
Yves-William Delzenne
Novembre MMVI
Entretien avec Yves-William Delzenne
Afin de mieux faire connaître cet homme si singulier et au talent reconnu, je suis allé le voir dans son refuge ostendais.
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment, vous, définiriez-vous celui que Jacques De Decker qualifie d’auteur belge « qui se distingue par sa discrétion et son élégance »?
D’abord, je ne me vois pas comme un auteur belge, pas davantage français. J’ai l’impression curieuse de traduire une langue inconnue quand j’écris dans ce français qui est le mien : un français le plus pur, le plus élégant et le plus précis possible. Le texte doit « chanter » au final pour rendre cette langue intérieure, exotique, qui est la mienne. Je suis quelqu’un de très exotique en somme. « Élégant et discret », cela me convient, je le prends comme un compliment. Mon monde de prédilection a toujours été celui des ambassades - j’ai eu des amitiés profondes dans ce milieu - parce que dans ce cadre mes qualités sont facilement reconnues, ailleurs je chante résolument trop haut, mais j’aime aussi les bouges, l’envers des villes, les vies cachées. On ne sait jamais qui je suis exactement, même moi peut-être.
Quelles ont été pour vous les grandes rencontres? Un mot sur vos débuts, l’atmosphère à l’époque, les salons…
Cocteau, Markevitch encore plus (même sur le plan, sinon littéraire [il a écrit ses mémoires cependant ] romanesque… de la personne), le prince Youssoupoff et Louise de Vilmorin. (Elsa Triolet dans le métro, pas un mot. Elle me regarda longuement. J’avais dix-sept ans.) En Belgique : Andrée Sodenkamp : une reine de l’alexandrin, un peu Folle de Chaillot dans la vie, et Marcel Lobet. Marcel Lobet m’a reconnu publiquement (secrètement aussi ; nous avons partagé ce qui, pour lui, était un lourd secret). Sa dernière lettre a été pour moi, sur son lit d’hôpital. Il me disait que de tous les livres lus, il désirait retenir le mien et partir avec lui. C’était L’Orage. J’ai beaucoup négligé la vie littéraire, belge et française, même si on m’a généralement - il y a maintenant plus de quarante ans - favorablement accueilli. Ce ne serait plus le cas aujourd’hui. Pour Jeanine Moulin, par exemple, je savais écrire, elle saluait cela. Si j’ai négligé cette vie, c’est qu’elle m’a paru ennuyeuse, compassée (contrairement à l’ambiance des ambassades - celle de l’Iran du Shah, par exemple, où je disais des poèmes devant des femmes couvertes de diamants et des jeunes secrétaires lustrés). J’ai fréquenté des salons, rares et déjà décrépits, mais j’ai aussi rencontré des poètes au sauna !
Les grandes lectures, les auteurs dévorés avec passion… et ceux que vous relisez quarante ans après vos débuts littéraires ?
Tourgueniev, Tolstoï, Pouchkine, Musset bien sûr. Une « poétesse » a cru m’insulter un jour en me traitant de Musset du vingtième siècle. Le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait. Nerval. Je relis sans cesse Les filles du feu. Stevenson dont j’adore Le Maître de Ballantrae. Zweig et Mann. Tonio Kröger a déclenché ma vocation. Je l’ai lu très tôt. À treize ans ! J’écrivais déjà des poèmes, déjà publiés dans des revues et dans Le Soir même… Passons. N’oublions cependant pas Dominique de Fromentin. La Redevance du fantôme d’Henry James. Maeterlinck et Apollinaire pour la poésie ; tant d’autres livres ! J’ai tout lu. Je lisais partout, pour m’éloigner de l’école, en tournée lorsque je faisais l’acteur comme un personnage de Nerval, dans les trains - j’en ai tant pris ! -, dans les hôtels - j’y ai vécu si souvent ! -, dans mon lit et ceux des autres. Je n’ai jamais beaucoup respecté les livres. Je les ai perdus, donnés, semés. On ne voit jamais de bibliothèques dans mes appartements. Mais je ne serais pas sincère si je n’évoquais pas la lecture - vers douze, treize ans aussi - des Faux monnayeurs de Gide. J’ai lu tout Gide mais je ne parviens guère à le relire. Tout Colette aussi dont j’aime toujours le français gras et fruité.
Justement, puisque nous parlons de littérature, vous avez rendu publique une protestation intitulée « Un peu de sérieux » (Evelyn Waugh disait « un peu d’ordre ! ») sur l’actuelle cuisine littéraire. Quel regard portez-vous sur celle-ci ? Et sur le monde de l’édition, que vous connaissez ?
J’ai peur, très peur de voir s’effondrer l’art du roman, un peu comme Yves Saint Laurent qui assista à la mort de la haute couture. N’est-ce pas intolérable de penser que des auteurs acceptent de voir « retoucher » leur livre quand on ne les « conseille » pas ? J’ai quitté un éditeur pour cela. Je ne voulais pas qu’on tripatouille ma prose, encore moins qu’on rabote mes idées, si peu correctes il est vrai. Pour moi, la littérature est un duel entre soi et soi. Un métier d’aristocrate ou de voyou. Un métier d’homme libre. Oui, un métier cependant, car pour bien écrire il faut beaucoup écrire, longuement. Je n’ai pas dit : beaucoup publier. Je suis horrifié par l’état des Lettres en France, par un certain renoncement des éditeurs devant les médias et les agents. Que l’avenir nous préserve des agents ! En Belgique tout est verrouillé. Quelques personnes se font des courbettes et voilà tout, pas ou très peu de polémique. On écrit que je suis élégant et discret dans la marge d’un journal et le même journal - tombé bien bas depuis quelque temps - encense un cuistre qui publie dix pages sur Zidane, à Paris, avec de l’argent belge probablement. Les éditeurs ? Ils se regardent en chiens de faïence. C’est très triste mais je ne vais pas en faire une maladie, même si mon éditeur devait renoncer à publier Le petit livre belge, une pochade un peu encombrante bien que légère en quantité.
Tous vos écrits, prose et poésie confondues, portent l’empreinte d’une profonde culture musicale. Votre épouse est pianiste, vous-même ne manquez pas le festival de Salzbourg. « De la musique avant toute chose » ?
Oui, la musique avant tout. D’ailleurs, pour moi, il y a grande littérature quand celle-ci donne à penser à de la musique. J’ai toujours dit que je désirais égaler Chopin, créer ces formes très contrôlées mais qui paraissent très libres. L’illusion de la confidence, parler au cœur, ce qui demande beaucoup d’intelligence et des moyens raffinés. Je suis un artiste, pas un intellectuel, et sans doute suis-je plus proche du musicien que de tout autre artiste. J’ai épousé une musicienne mais je suis aussi fils de musicien et même petit-fils de musicien. Mes plus chers amis sont des musiciens.
Votre œuvre romanesque, qui culmine dans Ainsi fut dissipé le charme nostalgique (Le Cri), ne fait-elle pas écho à l’incipit de Sur les falaises de marbre, ce roman fondateur d’Ernst Jünger magnifiquement traduit par Henri Thomas : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour, quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. » ?
Comme c’est bien dit : « plus impitoyable que l’espace… » ! J’ai la nostalgie du présent même, parfois. Hier, mon épouse essayait des robes du soir ; je lui ai conseillé celles qui m’évoquaient des moments dans le passé, des mots, Proust, et je sais qu’en les revêtant, en les accessoirisant de perles, de fourrures - avec des gants, je tiens beaucoup aux gants, - elle saura créer, au présent, de la nostalgie. Un jour - j’écrivais L’Orage - des spectateurs, dont nous étions croyions-nous, nous ont abordés à l’entracte. C’étaient des Juifs polonais qui avaient cru revoir en nous des princes varsoviens. Ils y croyaient pour de bon comme si nous étions venus de leur passé pour les enchanter. Je me souviens, c’était à un récital, le dernier, de Magaloff. Je ne sais pas d’où vient cette nostalgie dont j’étais déjà conscient enfant. Peut-être de mon grand-père, un bel homme romanesque et cultivé. Ernst Jünger ? Oui, c’est bien, très bien.
Parmi les leitmotivs de votre œuvre, ce couple ambigu (frère, sœur, amants) et princier…
C’est la question la plus indiscrète. Ce n’est d’ailleurs pas une question, plutôt un constat. Ce couple, est une clé et un idéal. C’est un miroir aussi, le miroir de mon couple, sa liberté et l’indestructible alliance de deux personnes qui se ressemblent, qu’on devine être ensemble même lorsqu’on les rencontre séparément. Un couple comme celui-là demeure toujours un mystère, alors même que certains s’offusquent de sa très - trop - grande liberté. Ce n’est pas un couple bourgeois, vraiment pas. Princier ? Oui. Il est tellement au-dessus de la morale courante, il se prête si mal au moule démocratique. C’est aussi un couple d’artistes mais sans folklore. Une véritable femme du monde et un poète gentleman qui ont décidé de traverser ensemble la vie, celle de quelques autres et la leur, comme un voyage. Après tout ce qu’on peut en dire par rapport à mon épouse et à moi, c’est aussi une métaphore de la beauté et du temps qui passe. Dans Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, Cyril prend peur, il décide, après toutes ces années, de ne pas le revoir. À la fin de L’Orage, un jeune homme, moins compliqué, l’attend. C’est qu’il n’a à lui donner que son corps (accessoirement un bijou volé et un livre où manquent des pages) ; pour Cyril, il s’agit de son âme.
Il me semble aussi distinguer dans vos écrits un goût immodéré (et ceci n’est pas une critique) pour les velours, les soieries et les brocarts. Votre côté flamand ?
Je suis un couturier et un décorateur rentrés… J’ai fréquenté ces milieux aujourd’hui ravagés (un peu moins la décoration) par le commerce le plus plat. Villars (l’antiquaire) disait que j’avais un côté Christophe Decarpentrie. Ce n’était peut-être pas tout à fait, dans sa bouche, un compliment. Or Christophe, c’est le Flamand de Tournai (par son père, comme moi). Vous savez, je vis dans un appartement tout blanc, assez vide au premier regard, avec la mer pour cadre mais je collectionne des vêtements féminins avec un goût prononcé pour le somptueux, même de ville. Ah ! Le Givenchy du temps de sa gloire… J’ai dû être marchand d’étoffes dans une autre vie, un marchand vénéto-flamand en effet.
Vos projets ?
Trop. Deux livres au moins (je ne parle pas du Petit livre belge, je l’ai dit, très léger et néanmoins encombrant) mais je ne suis pas pressé. Je suis capable de travailler sur ces deux manuscrits pendant dix ans comme, à peu près, sur Ainsi fut dissipé le charme nostalgique. Je suis capable aussi de les donner sous une identité d’emprunt, l’un des deux en tout cas. Je n’ai pas de statut sinon celui de la discrétion (plus j’y pense, plus je crois que ce mot ne me convient pas). Savez-vous que j’ai, un jour, menacé Hubert Nyssen d’un duel à l’épée ? Il a répondu à cette proposition par un très plat : « N’en faisons pas tout un fromage. » Ces deux livres auront pour centre d’intérêt l’Inde comme un souvenir, une nostalgie. Mais mon principal projet est de faire survivre en moi l’éternel jeune homme, comme disait Lucie Spède dans la préface à mon premier et encore maladroit roman.*
La Course des chevaux libres. (Le Cri.)
Yves-William Delzenne a publié chez Le Cri, éditeur à Bruxelles :
La Course des chevaux libres, roman, 1983 /L’Orage, roman, 1991 /Poèmes, anthologie, 1993
Les Tours de Dresde, roman, 1994 / La Nostalgie batailleuse, nouvelles, 1995 /L’immortel bien-aimé, poème, 1998 /Œuvre complète, 2003
Dernier ouvrage paru : Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, roman, 2006
En préparation chez le même éditeur : Le petit livre belge
Chez d’autres éditeurs : Un Amour de fin du monde, roman, Actes Sud, 1987 / Le Sourire d’Isabella, roman, Actes Sud, 1989
Les dés de pierre, Casterman, 1995
Entretien paru dans La Revue générale, avril 2006.
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04 décembre 2006
Le Tchékhov belge
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ?
D'un naturel paresseux, je suis grand travailleur par passion, mélancolique de tempérament, mais furieux optimiste de conviction. Mon credo le plus essentiel : la vie est bonne, le bonheur est au bout. La clé de ce bonheur, c’est l'amour, dans son acception la plus large.
Quelles ont été pour vous les grandes lectures ? Les grandes influences ?
Mauriac, dans ma jeunesse, m’a donné le goût de la densité sculpturale, Dostoïevski m’a communiqué un peu de son immense empathie avec le drame humain. Plus tard, le nouveau roman a renforcé ma conviction de notre impuissance à rendre compte du mystère du monde et à le faire rentrer dans les catégories de notre esprit. Il m’a détourné de la suffisance intellectuelle et orienté vers une attitude plus modeste et plus concrète pour aborder les êtres et les choses.
Les grandes rencontres littéraires et artistiques en plus de quarante ans de carrière?
Trois rencontres furent pour moi capitales. Franz Weyergans, dans les années soixante, fut le premier à croire en moi et à m’introduire dans le milieu de l’édition. Charles Bertin, ensuite, m’a aidé de ses conseils avec une lucidité et une générosité dont je lui sais infiniment gré. Vladimir Dimitrijévic, enfin, par l’accueil chaleureux qu’il m’a réservé aux Editions de l’Age d’Homme, m’a donné la confiance nécessaire pour écrire mes cinq derniers romans.
Dans votre dernier roman A Samedi ? (L’Age d’Homme), vous mettez en scène un sympathique trio de potaches devenus avec le temps des amis fidèles. Quelle est la part d’autobiographie dans ce roman intimiste.
Tout roman est autobiographique, me semble-t-il, dans la mesure où le thème choisi par l’auteur l’est en fonction d’un souvenir à raviver, d’une peur à exorciser, d’un remords à apaiser, d’un manque, d’un regret, d’une nostalgie à combler. Pourquoi ai-je ressenti l’impérieux besoin d’écrire un livre sur l’amitié ? Pour le savoir, il faudrait une psychanalyse. Ceci dit, ce récit est purement imaginaire et je n’ai jamais vécu d’amitié en trio.
Quand vous écrivez : « Le triomphe de mon trio, quelle injure aux naufrages de nos duos passés », voulez-vous dire que l’amitié l’emporte souvent sur l’amour ?
Un de mes petits fils, depuis ses premières années de primaire, me parle de deux copains avec lesquels il forme un trio très soudé. Il a grandi. Comme la plupart des jeunes, il a mis quelque temps avant de se fixer en amour et je me suis posé la question : comment l’amour, beaucoup plus essentiel dans une vie que l’amitié, est-il souvent plus fragile qu’elle ? Pour mettre en lumière ce paradoxe, j’ai imaginé que le narrateur raconte cette aventure à son amante et que le souvenir de l’amitié se mêle constamment au vécu de l’amour. Chacun des deux partenaires a connu des échecs en amour. Aspirant à rendre leur union définitive et à la sceller par la venue d’un enfant, il est naturel qu’ils mettent en regard la solidité d’une amitié de jeunesse avec le naufrage de leurs amours passées.
Votre éditeur et ami Vladimir Dimitrijévic, quand il parle de vous, vous qualifie de Tchékhov belge. Alors, quid de Tchékhov ?
Je suis absolument confus de ce rapprochement. Mais quand il l’a risqué, Vladimir Dimitrijévic ignorait – et il va sans doute seulement apprendre – que Tchékhov est depuis quarante ans mon auteur fétiche en théâtre et que je lui voue un véritable culte. Je me sens à des années lumière du génie de Tchékhov, mais qu’on ait pu déceler une parenté, même lointaine, entre lui et moi, c’est pour moi un grand bonheur.
Le ton de vos romans varie en fonction des personnages. Comment caractériser le ton de A Samedi ?
Celui de l’autodérision. Il faut imaginer le narrateur un demi-sourire au coin des lèvres. Par pudeur, pour masquer son émotion, il fait des phrases, pastichant sa propension à la littérature et sa déformation de professionnel de la culture. Il exagère ironiquement les manifestations de son vieillissement, jouant au vieillard précoce, pour monter en épingle l’écart entre son âge et celui de sa compagne plus jeune.
Publié dans la Revue générale, janvier MMV
23:10 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Belgique, roman
Michel Rosten
Autour de L'Immortelle
Jacques Franck a parfaitement défini le pari réussi de Michel Rosten, jeune écrivain de soixante printemps, en parlant de "roman qui tranche sur la production littéraire belge, où les esprits chétifs et les âmes fragiles surabondent" (La Libre Belgique du 25 février 2005). Nul nombrilisme en effet dans cette vaste fresque qu'est L'Immortelle (L'Age d'Homme), mais une œuvre très slave qui emporte le lecteur dans ses flots tumultueux, qui sont ceux de la grande histoire. Servi par une solide culture classique (de Thucydide à Montaigne, en passant par Salluste et Chateaubriand) comme par une connaissance encyclopédique du monde communiste, Michel Rosten retrace le paysage tant physique que mental de l'Europe captive, celle qui fut sacrifiée à Yalta. Nous suivons ainsi ses multiples personnages pendant trente ans, des premières lueurs du dégel jusqu'à l'effondrement sans gloire du Rideau de fer. L'architecture rigoureuse du roman, calquée sur le plan d'une célèbre partie d'échecs, permet de passer sans peine d'une séance de comité central à une beuverie d'officiers, d'un meurtre politique aux tourments amoureux de dissidents indomptables. L'auteur démonte avec brio la langue de bois en vigueur à l'époque - chacune possède la sienne - et, magie de la littérature, nous fait rencontrer de nouveaux amis qui nous accompagneront longtemps dans nos rêveries.
Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Par quel chemin êtes-vous devenu ce que vous êtes?
Socrate recommandait de « se connaître soi-même », ce qui démontre de manière indirecte la difficulté de l’exercice. Pour ma part, je doute de l’avoir convenablement mené à son terme ; mais, en même temps, je crois que cet inachèvement fait partie du charme de l’existence : ne plus se surprendre soi-même ne peut que conduire à un désastre intérieur. Je n’ai donc que de rares convictions. Je ne fréquente aucune église (si ce n’est les grandes cathédrales romanes, pour admirer tympans et chapiteaux), je n’ai jamais adhéré à un parti politique ni à un syndicat. Cela n’a rien d’exceptionnel, évidemment ; mais il ne m’en faut pas davantage pour entretenir une grande sympathie pour « l’anarque », dont Ernst Jünger a tracé le portrait, et m’en sentir très proche. Si je me réfère à cet écrivain, qui a beaucoup compté pour moi, c’est pour avouer que la littérature aura été, in fine, mon véritable credo. C’est la lecture qui, dans un premier temps, m’a façonné : depuis les romans de Stendhal que, adolescent, je lisais la nuit, sous ma couverture, à l’aide d’une torche électrique, jusqu’à Climats de Maurois, que j’ai dévoré au lieu de préparer un examen de chimie, en passant par le théâtre de Ghelderode, un auteur que, rhétoricien, j’admirais d’autant plus qu’il me permettait de lui rendre visite de temps en temps et d’imaginer la bataille de Waterloo qu’il rejouait sur une grande table couverte d’innombrables soldats de plomb…
Quelles ont été pour vous les grandes lectures? Les grandes influences? Quelles sont les principales figures de votre panthéon personnel?
En troisième gréco-latine, un professeur de français, Franz François, fit de moi un lecteur boulimique, passionnément attaché à André Malraux et à André Gide. Ensuite, pendant deux ans, Paul Delsemme acheva de m’inoculer le « vice impuni de la lecture », partagé par un ami de toujours, Frédéric Baal - un condisciple qui allait marquer, quelques années plus tard, le théâtre d’avant-garde en fondant le Théâtre Laboratoire Vicinal, qui se produisit dans le monde entier. A la fin des années cinquante, lors d’une année de transit à l’Université Libre de Bruxelles, nous avions l’habitude, pendant les heures de fourche, de nous lire à voix haute, dans les allées du cimetière d’Ixelles, les romans de Beckett, les poèmes de Michaux, L’Homme sans qualité de Musil, etc. Puis vint l’illumination du Voyage au bout de la Nuit, souvent relu. Je n’ai plus connu, par la suite, des émotions aussi violentes, bien que les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe aient toujours compté à mes yeux un peu plus que le reste, au même titre que Tolstoï ou Proust. J’ai connu aussi quelques passions : Boulgakov et Grossman, Jünger et Corti.
Mais, en définitive, la plus grande figure de mon panthéon personnel, pour reprendre votre expression, reste Beethoven car, en toutes circonstances (joie ou misère), c’est toujours vers lui que je me suis tourné. La profusion de ses chefs-d’œuvre, la rigueur de son écriture, l’évolution exceptionnelle de ses conceptions musicales (la dimension du jazz se perçoit même dans sa dernière sonate pour piano, l’opus 111…) en font, à mes yeux, un génie absolu dans l’histoire de l’humanité.
Pendant plus de trente ans, vous avez été journaliste à La Libre Belgique. Responsable des affaires est-européennes, vous avez voyagé dans toute l'Europe communiste. Vous avez rencontré ses élites officielles (aujourd'hui aux oubliettes de l'histoire) et clandestines. Quelles figures vous ont le plus marqué?
Il va sans dire que ce sont les élites clandestines qui m’ont le plus marqué. Un courage inimaginable habitait ces gens qui savaient que, du jour au lendemain (aussi connus fussent-ils), ils pouvaient disparaître. Au début des années soixante-dix, lors d’une soirée qu’il avait organisée chez lui, Adam Kreczmar, un jeune dramaturge polonais de mes amis - hélas décédé prématurément -, mit à la porte un dignitaire communiste (qui allait finalement atteindre les plus hautes sphères du pouvoir) avant que ne dégénère une discussion sur Soljenitsyne ! Cela dit, l’homme qui m’a le plus impressionné reste Mstislav Rostropovitch que la bonne fortune m’a permis de rencontrer longuement à trois reprises. En dehors de l’admiration, largement partagée, qu’impose ce violoncelliste exceptionnel, l’homme est d’une générosité - dans tous les sens du terme – sans pareille. Au lendemain de la guerre, alors que Prokofiev était considéré comme un musicien dégénéré, le jeune « Slava » s’est installé pendant six mois chez le compositeur pour lui montrer toutes les ressources de son instrument et lui permettre d’écrire un concerto pour violoncelle. Puis, au début des années cinquante, il tapa les amis afin que le musicien, en complète disgrâce, ne meure pas de faim ! Deux décennies plus tard, il accueillait dans sa datcha Soljenitsyne, devenu un écrivain pestiféré... Bref, jamais homme ne m’a paru aussi parfaitement en accord avec sa conscience et représenter, avec une modestie sans pareille, un exemple aussi difficilement imitable – la personne étant, dans son cas, à la mesure de l’artiste.
Je voudrais aussi mentionner, pour répondre à votre question, le père Popieluszko, dont les messes pour la patrie apportèrent un prolongement (redoutable et redouté) aux homélies que Jean-Paul II prononça lors de ses premiers pèlerinages en Pologne, ainsi que l’action déterminée de Lech Walesa que j’ai rencontré à Gdansk (malgré la surveillance policière), peu après qu’il eut obtenu son prix Nobel, « Solidarnosc » étant délégalisé. Soit dit en passant, l’électricien des chantiers Lénine à Gdansk me fascina bien davantage que le chef de l’Etat que je revis par la suite dans l’exercice de ses fonctions.
Vous avez intitulé votre roman L'Immortelle. Pouvez-vous dire quelques mots du titre?
Le titre est emprunté à une partie d’échecs, jouée à Londres en 1851 et considérée comme la plus belle qui se vit sur les soixante-quatre cases. Les personnages de mon roman ont donné vie - si j’ose dire... – aux pièces et aux pions, dont ils ont emprunté le destin sur l’échiquier. J’ai établi un parallélisme entre l’effondrement inattendu des noirs (qui avaient pris la reine, les deux tours, un fou et deux pions aux blancs) et la débâcle des régimes communistes qui disposaient de tous les moyens (l’armée, la police, l’administration…) grâce auxquels ils pouvaient réduire à néant les prétentions de l’opposition. Mais l’Histoire nous a appris depuis longtemps que les peuples acharnés à conquérir leur liberté finissent d’ordinaire par l’obtenir…
L'Immortelle est le roman de la décadence, celle de régimes perdus d'orgueil. Pourtant, à chaque page, à travers la grisaille, transparaît l'espoir, ténu mais toujours invaincu. Ce balancement permanent correspondrait-il à votre nature profonde? Quand vous parcouriez la Pologne ou la Tchécoslovaquie dans les années 70, quel était votre état d'esprit? Espoir, désespoir?
Vous avez raison de considérer qu’il s’agit d’un roman de la décadence. Mais, à vrai dire, que représente la décadence d’un régime politique, sinon un épisode insignifiant dans le cours turbulent des siècles ? Et s’il est vrai que l’espoir à une place non négligeable dans mon récit (sinon comment justifier que des hommes se résignent à se battre au nom de leur idéal ?), je préférerais que l’on y reconnaisse la chronique d’une rébellion car celle-ci, dans toute société, demeure un puissant facteur de renouvellement. C’est en suivant de Sirius le déroulement de ces révoltes - mais aussi leur écrasement à Prague et à Gdansk - que j’ai rassemblé le matériel et les impressions dont je me suis servi pour écrire L’Immortelle, sans avoir eu pour autant, à l’époque, le désir d’en tirer un autre parti que professionnel.
Le personnage central du roman, le dissident russe Kareline, doit-il beaucoup à un certain Rosten?
Votre perspicacité m’embarrasse. Il est vrai que j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce personnage qui m’a été inspiré par le dissident polonais Adam Michnik que j’interviewais chaque fois qu’il ne croupissait pas en prison. Et, j’ajoute que les « notes éparses » de Kareline, qui ponctuent chaque chapitre du roman, correspondent, pour l’essentiel, à ma perception des choses.
Je me trompe peut-être, mais il me semble que L'Immortelle est aussi une critique subtile du système occidental…
Si la critique est subtile, tant mieux ! Mais il n’y a aucune raison de cacher que je n’ai pas voulu me limiter à une critique des régimes communiste disparus. Je me suis servi de cette toile de fond misérable pour dépeindre en même temps notre société occidentale, si vertueuse, si démocratique et toujours prête à donner des leçons. Car les hommes restent les mêmes partout (ambitieux, autoritaires, injustes, ignobles - à l’exception du « happy few ») quel que soit le régime sous lequel ils vivent.
Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.
16:00 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, Belgique
03 décembre 2006
Henry Bauchau
Autour de L'Enfant bleu (Actes Sud)
Henry Bauchau : Les questions que vous m'avez envoyées sont intéressantes, mais elles tournent trop autour du symbolisme. Après tout, mon roman L’Enfant bleu (Actes Sud) est l'histoire actuelle d’un jeune malade appartenant de la banlieue de Paris, qui vit en même temps la vie courante des banlieusards et une vie fantasmatique souvent terrifiante.
Christopher Gérard : vous lui donnez pourtant un nom mythologique, Orion.
Oui. Pendant que je commençais à réfléchir à ce roman, j’ai souvent songé à un tableau de Poussin, vu à une exposition avec Pierre Jean Jouve. J’étais très intéressé par les réactions de Jouve, car c'est un homme qui avait une vision très forte et subtile des tableaux. Ce tableau-ci ne l’avait pas intéressé, alors qu'il m’avait beaucoup frappé. On y voit Orion aveugle, dirigé par un enfant qu'il porte sur ses épaules.
Orion, dans la mythologie grecque, est aussi une sorte de héros foudroyé. Comme l’adolescent du récit ?
Le tableau de Poussin me semblait illustrer le cas de certains psychotiques. D’un côté, le géant aveugle, de l’autre un enfant qui le guide. Cet enfant, c'est le jeune psychotique lui-même et c'est sa propre enfance qui va le guider. Orion, le héros du roman, va pouvoir retrouver en lui les traces perdues de l'enfant bleu. Orion suit un long chemin, vit des péripéties multiples avant de se souvenir de cet enfant bleu. Un enfant de sept ans - alors que lui alors n’en avait que quatre - qui l’a aidé à survivre à l’hôpital où on l'opérait du cœur. L'enfant bleu l’a compris, l'a défendu, lui a appris des choses et lui a permis de ne pas laisser voir à quel point il était différent des autres. Le retour de l'image de l’enfant bleu a peu à peu guidé Orion vers lui-même jusqu'au moment où il a été capable de dire « je » et de renoncer à casser dans le métro, à passer à l'acte pour se venger. A ce moment, une voix d'enfant bleu lui dit: "Prends ton bonnet et va mendier!" Ainsi le don des autres va soulager Orion de son chagrin et de l'injustice qu'il vient de subir.
Le métro est une image récurrente dans le roman. Ne joue-t-il pas, dans cette sorte de remontée, le rôle des Enfers ?
Ne compliquons pas trop. Le métro et le bus sont le problème de tous les banlieusards, des millions de personnes qui vivent à la périphérie. Ils passent chaque jour, aux heures de pointe, un part pénible de leur temps dans le métro ou dans les bus. Orion en souffre beaucoup, il l’évoque dans ses dessins, où l'on voit des démons ou des squelettes dans les bus.
Je crois que ceci nous amène au démon de Paris, qui fait tant souffrir Orion.
Le démon de Paris est une vision, parfois une hallucination d’Orion, née d'une souffrance intérieure qui provoque en lui des réactions physiques. Elle est née des craintes causées par son sentiment d'incapacité à jouer son rôle dans la situation d'enfant, d'adolescent et enfin d'adulte. Il s’agit aussi de pulsions réprimées.
Orion est donc un cas que vous avez suivi?
Non. J’ai suivi de nombreux cas que j’ai condensés ici. Même si un de ces cas a été plus important que les autres. Un roman, c’est partir des expériences de la vie puis laisser aller l’imagination. Tout n’est pas réaliste dans L’Enfant bleu. On pénètre dans l’imaginaire d’Orion – donc de plusieurs malades - et dans mon imaginaire propre. C’est un livre que j’ai écrit pas à pas, dans l’inconnu, sans savoir comment j’aboutirais et j'ai mis plus de quatre ans à l'écrire.
Je voudrais revenir au démon de Paris.
C'est une image très forte qui obsédait l'un de mes malades, un adolescent psychotique à qui le monde faisait peur, qui devait faire un long trajet de sa banlieue à Paris, chaque jour. Il est vrai qu'il règne dans Paris une sorte de démon collectif, comme toutes dans les grandes villes du monde.
Existe-t-il?
Oui, il existe dans le traitement. Dans L'Enfant bleu, Véronique, la psychanalyste, ne peut nier le démon de Paris, car elle le voit en action chez Orion. Si elle le nie, elle empêche la parole du malade de se proférer et elle rend impossible tout dialogue avec Orion. En revanche, ce qu'elle fait à plusieurs reprises, c'est de bien préciser: Je suis payée par l'Hôpital pour ne pas croire au démon, car c'est une institution laïque. Cela, Orion peut l'entendre et l'accepter, car il voit bien que Véronique est à ses côtés et croit avec lui, durant ses crises, à "son" démon de Paris.
Seulement quand elle est avec Orion?
Cela, c'est au lecteur de l'élucider. Que chacun fasse sa propre lecture.
Vous-même, au cours de vos multiples expériences, n'avez-vous pas dû "croire" à divers démons de Paris ou d'ailleurs?
Oui. Quand on a comme moi vécu une longue vie, traversé deux guerres pour arriver à un moment où la guerre ne cesse de régner, comment ne pas croire qu'il y a des forces du mal en action? Il y a en nous ce que Freud nomme la pulsion de mort. Comment nier cette pulsion de mort avec la bombe atomique qui risque de se diffuser partout, y compris dans des groupuscules de terroristes? Le démon d'Orion, c'est le démon de Paris. Une vision qui lui est propre et qui n'a rien à faire avec les représentations, qui correspondaient à leur époque, des démons du Moyen Age.
Et Véronique?
C'est une vraie psychanalyste, qui a suivi tout le curriculum, qui a elle-même subi une psychanalyse. Quand elle se trouve devant Orion, elle est très désorientée au début par ses symptômes. Elle se met à l'écoute, cherchant s'il y a une voie vers la guérison. Elle entend dans la parole d'Orion une image éclatante de beauté: celle des trois cents chevaux blancs de la Vierge de Paris galopant à travers les rues de la ville pour y poursuivre le démon. Elle se dit que celui qui a pu concevoir cette image est peut-être un artiste et qu'il faut essayer la voie de l'art. Elle encourage Orion dans cette voie, mais sans chercher à interpréter psychologiquement ses oeuvres. Elle le conseille au point de vue artistique. Mais elle accepte toutes les manifestations de son talent, notamment des dessins qui lui font horreur.
A la lecture de ce roman souvent déstabilisant, une question vient à l'esprit: l'art préserve-t-il de la folie - vous préférez parler de délire - ou en constitue-t-il une part essentielle?
J'ai tenté d'exprimer mon point de vue dans un poème, Deuxième exercice du matin. Je vous en cite quelques vers:
Exercice du langage
Déchirante obliquité
A la porte du délire
Déliante obscurité
L'innocence de l'oreille
Se prosterne plus profond
Il faut pouvoir aller jusqu'à la porte du délire et revenir sur ses pas dans ce que nous appelons le monde réel.
Comme Orphée?
Comme Orphée… Je pense que l'art est pour beaucoup de malades psychiques un instrument qui peut les aider dans la découverte d'eux-mêmes, qui peut les mener à une relative guérison. Chaque époque décide d'une certaine conception de la normalité, elle est particulièrement étroite à notre époque. L'art peut être un moyen de mener vers la liberté. Beaucoup de malades parviennent à créer des œuvres en inventant leur propre technique, comme on peut le voir au Musée de l'Art Brut à Lausanne. Songez au Facteur Cheval qui au cours d'une de ses tournées heurte du pied un caillou, le prend en main, le trouve si beau qu'il se dit que si la nature peut faire des pierres de cette beauté, il peut lui-même construire un palais.
Et se guérir tout seul?
Peut-être.
Paris, 15 octobre 2004
Publié dans la Revue générale, décembre MMIV.
15:40 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, Belgique
18 novembre 2006
Hella Haasse
Née en 1918 à Batavia (aujourd'hui Djakarta), Hella S. Haasse est la grande dame des lettres néerlandaises. Depuis une dizaine d'années, son œuvre est publiée en français par Actes Sud, qui a offert au public francophone ce pur chef-d'œuvre de Haasse, Un goût d'amandes amères (1998), bijou digne d'être comparé à ceux de Gevers ou de Yourcenar. Tout récemment, l'éditeur provençal nous propose un roman autobiographique intitulé Sleuteloog, publié à Amsterdam en 2002. Comme toute littérature qui vise à l'essentiel, L'Anneau de la clé se fonde sur des réminiscences. Par un subtil crescendo, celles-ci dévoilent la jeunesse indonésienne d'une historienne d'art parvenue au soir de sa vie. Un coffre d'ébène impossible à ouvrir, un jeune chercheur avide d'informations sur une femme énigmatique, et voilà l'octogénaire Herma Warner qui revit les années d'insouciance aux Indes néerlandaises, avant l'invasion japonaise et les troubles liés à l'indépendance. Qui était Dée Meyers, devenue Mila Wyschinska? L'héritière frivole d'une des plus anciennes familles javanaises? Une activiste au service des damnés de la terre? Une islamiste acharnée? Sur ce dernier point, Haasse montre, sans l'air d'y toucher, la totale régression subie par des populations soumises au prosélytisme coranique et forcées de pratiquer une terrible amnésie collective. Sur un plan strictement littéraire, la romancière excelle dans la peinture d'un monde évanoui, entre illusion et réalisme - mais un réalisme magique, car le royaume des morts n'est jamais loin.
Publié dans la Revue générale, novembre MMIV
23:45 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Paul Willems
Deux bijoux, publiés par Bruno Roy sous la belle casaque ivoire des éditions Fata Morgana, tirés à 500 exemplaires et ornés de bois de Max Elskamp. Dans Lire, écrire le grand dramaturge belge Paul Willems (1912-1998) livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit - seul ou accompagné (une lectrice, un chat) -, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux chenets », à Missembourg, le domaine familial près d’Anvers, où, comme sa mère l’écrivain Marie Gevers, il apprit le français dans le Télémaque de Fénelon. C’est ainsi que pratiquait une certaine bourgeoisie flamande, comme ces Russes d’avant la Révolution, qui apprenaient le français au berceau (Nabokov), au temps où l’Europe cultivée parlait la langue de Stendhal.
Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingt ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ». Plus loin, l’écrivain évoque ses chasses au phoque sur les bords de l’Escaut (avant la guerre !), et, semble-t-il avec un peu moins de facilité, cet acte d’écrire dont la sanction demeure « rarement mortelle, toujours sournoise, et en définitive ambiguë ». Je m’en voudrais de ne pas citer cet émouvant hommage rendu aux professeurs de lycée, « modestes et merveilleux artisans qui nous ont appris à penser comme il faut qu’on écrive et à écrire comme il faut que l’on pense ».
Dans Le Pays noyé, qui date de 1990, Willems nous plonge dans une rêverie rappelant Julien Gracq ou Caspar David Friedrich, le peintre de l’intériorité romantique. Un empire perdu là-bas tout au Nord; un paradis où les femmes couvertes de feuilles de chêne choisissent leur amant d’un soir ; deux frères promis à une cruelle ordalie ; une fille des eaux ensorcelante,… Le décor planté, le lecteur, pour qui tout est théâtre ici, peut assister à la chute fracassante de l’innocence, à la fin d’un âge d’or, que, toutefois, des bardes – les veilleurs - sont chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour. Du grand art, servi par une langue ciselée à la lumineuse netteté.
Paru dans la Revue littéraire, 2006
19:15 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Belgique


