05 mai 2007
Enquête sur le roman
Une maison parisienne, Le Grand Souffle (http://www.legrandsouffle.com/livres_eslr.html), publie ces jours-ci un recueil collectif, dirigé entre autres par Arnaud Bordes, jeune espoir de la littérature dissidente, et par Stephan Carbonnaux, biographe de R. Hainard. Il s’agit d’Enquête sur le roman, où une cinquantaine d’écrivains francophones (trois Belges, les Liégeois Frédéric Saenen et Frédéric Dufoing, animateurs de Jibrile, et l’auteur de ces lignes) répondent à quelques questions sur l’actuelle crise de la littérature. Convié à cette enquête grâce au cher David Mata, j’ai surmonté ma méfiance pour tout discours théorique sur la littérature et me suis prêté au jeu de répondre à ces questions un peu tarabiscotées, mais qui ont le mérite de pousser à s’interroger sur la doxa dominante.
J’y retrouve quelques complices du temps d’Antaios : Michel Mourlet, le premier à croire à la revue et qui m’invita chez lui en 1993 pour un déjeuner mémorable (Matulu, Fraigneau, le calva du bouilleur de cru, …) ; Jean-Claude Albert-Weil l’inhumaniste ; Luc-Olivier d’Algange le gnostique ; Jean Parvulesco (nos rendez-vous quasi clandestins Chez Francis où il me contait ses souvenirs sur Eliade et Evola, l’entrevue historique Douguine-Parvulesco). Ainsi que des amis plus récents : Alain Paucard (du XIVème), David Mata l’hidalgo,… Sans oublier Déon, le maître. Et Juan Asensio alias Stalker, qui ferraille contre l’imposture ; Sarah Vajda, fille d’Athènes et de Jérusalem, tous dissidents résolus. Bref, une belle galerie, où chacun donne un avis personnel, souvent pertinent, sur la crise actuelle du roman, de la littérature française, et en fait de notre modernité finissante.
Ma contribution, appuyée sur les thèses de Dumézil à propos des trois fonctions archétypales de l’univers mental des Indo-Européens, illustre une vision païenne de la littérature, et de première fonction. Je pense que c’est la première fois qu’un écrivain de langue française se réclame de façon explicite du paganisme indo-européen. En voici quelques extraits :
« Mon idéal? La littérature comme sacerdoce. L'écriture comme théurgie, comme exaltation de la beauté du monde visible et invisible. Elle doit consister à chanter les fiançailles et les noces plutôt que le divorce, l'Amour qui tout étreint plutôt que la Discorde aux noires prunelles. L'art comme digue dressée face au déclin, aux forces de la déréliction et de la mort. L'artiste? L'agent des Puissances, le barde au service de Dieux, qui, par sa bouche, s'adressent aux mortels. Si la littérature n'est pas une forme de dévoilement, si elle ne nous protège pas, comme le dit Kundera dans son Art du roman (Gallimard, 1986), contre « l'oubli de l'être », elle n'est que profane, c'est-à-dire insignifiante. La fonction de l'artiste est de se mettre à l'écoute des Puissances pour une plus grande connaissance de soi, des Dieux et du monde. Quant à l'œuvre, opus magnum, elle a pour finalité de réintégrer en disant le vrai, qui est toujours beau. La fonction de l'artiste est bien d’ordre sacerdotal : tout poète ne peut être que théurge. Notre tâche, d’essence magique et religieuse, consiste à restaurer l’ordre du monde par le mythe, le rite et l’image. Notre mission est de modeler une pâte que les insensés, oublieux de sa nature divine, jugent informe. Caspar David Friedrich disait que le vrai peintre ne peint que ce qu’il voit en lui : le visible et l’invisible, unis et dévoilés tous ensemble.
Or, l'âge moderne est résolument postlittéraire. Le livre se réduit à une marchandise et trop d'auteurs acceptent sans broncher les dogmes du jour, par exemple celui de l’horizontalité. Un écrivain qui aurait le toupet de défendre et d’illustrer par son œuvre une littérature verticale se verrait aussitôt rejeté dans les marges. Les mercenaires de la pensée unique déchiquetteraient à pleines dents le malheureux assez naïf pour prétendre qu’écrire est un acte dicté par les Muses et dont la mission consiste à dire le Juste, le Vrai et le Beau. Qu’est-ce qu’un artiste qui ne serait pas en quête du divin ? Un histrion. L’un de ces leurres dont est friand le système techno-marchand.
Aux antipodes, la vision traditionnelle de l'écriture, qui remonte très haut dans le passé de notre civilisation. Grâce aux savantes recherches du mythologue Georges Dumézil, nous savons que les civilisations indo-européennes connaissent trois fonctions archétypales: magico-religieuse (sagesse), guerrière (force) et de (re)production (santé). Dumézil appelait cela l'idéologie tripartie, terme par lequel il entendait un ensemble de principes, de jugements de valeur, d'idées justifiant l'état du monde visible et invisible. Il s'agit d'un cadre mental contraignant, d'une vision globale et idéale de l'univers, d'un système conceptuel autonome, spéculatif et non spéculaire. Cette idéologie tripartie ou trifonctionnelle caractérise le paysage mental des IE, et d'eux seuls, à qui elle fournit trois principes d'action et de réflexion pour coordonner, hiérarchiser les choses humaines et divines dans le but de garantir l'harmonie sociale et cosmique. En clair, la sagesse doit idéalement prévaloir sur la force et sur la santé.
Il était fatal qu'à la dictature d’une fonction correspondît la littérature exaltant ses idéaux. De façon tout à fait cohérente, les dominants de l'actuelle fin de cycle prônent les valeurs de leur caste. Valeurs qui ont leur place dans l'ordre divin, mais qui aujourd'hui sont les seules à avoir droit de cité.
Mon drame est d'appartenir peu ou prou à la première fonction, et de partager avec une minorité aujourd'hui diabolisée la vision magico-religieuse de l'écriture. Je me suis permis ce petit exposé de mythologie comparée pour tenter de cerner les racines du malaise qui frappe tous ceux que révulse l'actuelle scolastique littéraire: peur panique de toute transcendance, réduction totalitaire du supérieur à l'inférieur, relâchement stylistique, travail de sape mené contre la langue et ses codes, etc. Tout se tient, car le marché n'a besoin ni de poètes ni de critiques. Il leur préfère les "créatures ministérielles" (Schopenhauer) de la littérature subventionnée, si possible moniteurs d'ateliers d'écriture ou encore spécialistes du littéraire groupés en unités de recherche et adeptes de grilles de lecture. Atelier, grille, unité: les mots d'ordre de la mise au pas. Ecrire - et donc transmettre - est une forme de résistance à cette dernière. En guise de conclusion, je cède la parole à Jünger, qui, dans Héliopolis, nous confie: "le classique, c'est le dessein souverain de l'homme de s'avancer en bon ordre à la rencontre du Tout". »
A. Bordes et alii, Enquête sur le roman,
Le Grand Souffle, Paris, 384 pages, 18€
23:20 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, littérature
03 mai 2007
Yves-William Delzenne
Dans l'ultime volume de son Journal, l’un de mes mages, Ernst Jünger, écrit - à 99 ans - ces lignes terribles: "A partir de l'attentat de Sarajevo, chaque journée m'apparaît comme un cauchemar". Ce sentiment mystérieusement inné chez moi, cette intuition, je la retrouve au détour des pages d’Yves-William Delzenne. Né en 1948, l’homme se tient résolument à l’écart des modes et se consacre au divin otium tout en demeurant fidèle à ses « nostalgies batailleuses » : goût du passé, culte de l’art pour l’art, un dandysme évoquant André Fraigneau, Jean-Louis Curtis ou Marcel Schneider, ces amateurs de salons, fous d’opéra et témoins désolés d’un art de vivre aujourd’hui clandestin. Le raffinement de la prose, le mystère savamment entretenu ainsi qu’un jeu subtil sur la mémoire et le temps, la nostalgie de feue l'Europe, une érudition parfois cruelle comme l'image troublante de cette sœur-amante qui traverse toute l’œuvre, poèmes et romans confondus (réédités en un fort volume au Cri, auquel on ajoutera Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, chez le même éditeur): tout me séduit, et surtout me rassure. En cette fin de cycle, où triomphe le mufle de l'amnésique volontaire, je suis heureux de voir que ma solitude n'est pas totale. Yves-William Delzenne a voulu réagir à l’actuelle « cuisine» littéraire dans une lettre ouverte qui circule sous le manteau. De même que j’ai tenu à saluer Gabriel Matzneff, dont le dernier roman, Voici venir le Fiancé, n’a reçu aucun prix, de même je me fais un devoir de rendre publique la protestation d’Yves-William Delzenne, avec sa bénédiction.
"Un peu de sérieux
En vérité, l’Académie française donne son prix à Littell en admettant les obscénités contenues dans son texte ; Vallejo est promis au succès alors qu’il plonge son lecteur dans – écrit-on – « un marécage de fantasmes nauséabonds » ; ce ne sont qu’exemples récents mais, hélas, déjà annoncés par de précédentes bacchanales du pauvre. (Le Royaume, d’où j’écris, n’est pas en reste de textes scabreux, complaisants de vulgarité – chez mon éditeur lui-même – et cependant salués, voire couverts de prix qui n’impressionnent, il est vrai, personne).
On applaudit aux monstres nés de cerveaux malades, car on feint de croire que le génie vit à la porte de l’hôpital psychiatrique. Je crains qu’on n’y conduise sûrement les lecteurs et peut-être toute la société déjà dépeinte débile et ensanglantée par les plasticiens, assourdie par un rock and roll quasi démoniaque et abêtie par la télévision. Est-ce là la dégénérescence de notre vieux monde ?
Dussé-je passer définitivement pour désuet, je refuse de considérer le jeu comme jouable et j’en viens à me demander s’il ne conviendrait pas de déposer la plume en signe de protestation, à supposer qu’un dépôt de plume fasse quelque bruit. Voilà qui est peu probable.
J’ai toujours aspiré à l’harmonie, à la beauté, au frémissement d’émotions nuancées, voire délicates. Je crois avoir montré le visage et l’allure d’un homme du monde, bien que fantasque et fort libre. J’ai aimé et voulu dire ces amours en une belle langue bien assonancée. On m’a complimenté, approuvé parfois, mais comment demeurer serein au cœur de cette folle république des Lettres sans me croire devenir aussi singe que la majorité régnante de mes confrères ?
Je préfère me retirer. Je préfère mon bonheur personnel et mon équilibre à cette sombre compétition où gagnent les laids (je parle de leur style, pour autant qu’on puisse leur en reconnaître un), les tarés et les simplets. Que l’on aille pas croire à de l’aigreur, j’ai été trop favorisé par la vie pour cela. J’en viens d’ailleurs à penser que c’est cette faveur qui, quelque talentueux qu’on ait bien voulu me considérer, me rendra quelque jour inapte à figurer parmi la gent écrivaine, posture où il convient de montrer moins de superbe que j’en ai.
Mon retrait du devant de la scène littéraire n’est pas un échec mais un refus. Offrirai-je encore quelques livres à mes lecteurs dans l’espoir de leur indiquer les voies du bonheur et de leur donner des adoucissements aux malheurs inévitables ? Je ne saurais répondre aujourd’hui à cette question, sinon que le métier de la littérature me paraît bien abîmé, dévalorisé et dévié.
Yves-William Delzenne
Novembre MMVI
Entretien avec Yves-William Delzenne
Afin de mieux faire connaître cet homme si singulier et au talent reconnu, je suis allé le voir dans son refuge ostendais.
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment, vous, définiriez-vous celui que Jacques De Decker qualifie d’auteur belge « qui se distingue par sa discrétion et son élégance »?
D’abord, je ne me vois pas comme un auteur belge, pas davantage français. J’ai l’impression curieuse de traduire une langue inconnue quand j’écris dans ce français qui est le mien : un français le plus pur, le plus élégant et le plus précis possible. Le texte doit « chanter » au final pour rendre cette langue intérieure, exotique, qui est la mienne. Je suis quelqu’un de très exotique en somme. « Élégant et discret », cela me convient, je le prends comme un compliment. Mon monde de prédilection a toujours été celui des ambassades - j’ai eu des amitiés profondes dans ce milieu - parce que dans ce cadre mes qualités sont facilement reconnues, ailleurs je chante résolument trop haut, mais j’aime aussi les bouges, l’envers des villes, les vies cachées. On ne sait jamais qui je suis exactement, même moi peut-être.
Quelles ont été pour vous les grandes rencontres? Un mot sur vos débuts, l’atmosphère à l’époque, les salons…
Cocteau, Markevitch encore plus (même sur le plan, sinon littéraire [il a écrit ses mémoires cependant ] romanesque… de la personne), le prince Youssoupoff et Louise de Vilmorin. (Elsa Triolet dans le métro, pas un mot. Elle me regarda longuement. J’avais dix-sept ans.) En Belgique : Andrée Sodenkamp : une reine de l’alexandrin, un peu Folle de Chaillot dans la vie, et Marcel Lobet. Marcel Lobet m’a reconnu publiquement (secrètement aussi ; nous avons partagé ce qui, pour lui, était un lourd secret). Sa dernière lettre a été pour moi, sur son lit d’hôpital. Il me disait que de tous les livres lus, il désirait retenir le mien et partir avec lui. C’était L’Orage. J’ai beaucoup négligé la vie littéraire, belge et française, même si on m’a généralement - il y a maintenant plus de quarante ans - favorablement accueilli. Ce ne serait plus le cas aujourd’hui. Pour Jeanine Moulin, par exemple, je savais écrire, elle saluait cela. Si j’ai négligé cette vie, c’est qu’elle m’a paru ennuyeuse, compassée (contrairement à l’ambiance des ambassades - celle de l’Iran du Shah, par exemple, où je disais des poèmes devant des femmes couvertes de diamants et des jeunes secrétaires lustrés). J’ai fréquenté des salons, rares et déjà décrépits, mais j’ai aussi rencontré des poètes au sauna !
Les grandes lectures, les auteurs dévorés avec passion… et ceux que vous relisez quarante ans après vos débuts littéraires ?
Tourgueniev, Tolstoï, Pouchkine, Musset bien sûr. Une « poétesse » a cru m’insulter un jour en me traitant de Musset du vingtième siècle. Le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait. Nerval. Je relis sans cesse Les filles du feu. Stevenson dont j’adore Le Maître de Ballantrae. Zweig et Mann. Tonio Kröger a déclenché ma vocation. Je l’ai lu très tôt. À treize ans ! J’écrivais déjà des poèmes, déjà publiés dans des revues et dans Le Soir même… Passons. N’oublions cependant pas Dominique de Fromentin. La Redevance du fantôme d’Henry James. Maeterlinck et Apollinaire pour la poésie ; tant d’autres livres ! J’ai tout lu. Je lisais partout, pour m’éloigner de l’école, en tournée lorsque je faisais l’acteur comme un personnage de Nerval, dans les trains - j’en ai tant pris ! -, dans les hôtels - j’y ai vécu si souvent ! -, dans mon lit et ceux des autres. Je n’ai jamais beaucoup respecté les livres. Je les ai perdus, donnés, semés. On ne voit jamais de bibliothèques dans mes appartements. Mais je ne serais pas sincère si je n’évoquais pas la lecture - vers douze, treize ans aussi - des Faux monnayeurs de Gide. J’ai lu tout Gide mais je ne parviens guère à le relire. Tout Colette aussi dont j’aime toujours le français gras et fruité.
Justement, puisque nous parlons de littérature, vous avez rendu publique une protestation intitulée « Un peu de sérieux » (Evelyn Waugh disait « un peu d’ordre ! ») sur l’actuelle cuisine littéraire. Quel regard portez-vous sur celle-ci ? Et sur le monde de l’édition, que vous connaissez ?
J’ai peur, très peur de voir s’effondrer l’art du roman, un peu comme Yves Saint Laurent qui assista à la mort de la haute couture. N’est-ce pas intolérable de penser que des auteurs acceptent de voir « retoucher » leur livre quand on ne les « conseille » pas ? J’ai quitté un éditeur pour cela. Je ne voulais pas qu’on tripatouille ma prose, encore moins qu’on rabote mes idées, si peu correctes il est vrai. Pour moi, la littérature est un duel entre soi et soi. Un métier d’aristocrate ou de voyou. Un métier d’homme libre. Oui, un métier cependant, car pour bien écrire il faut beaucoup écrire, longuement. Je n’ai pas dit : beaucoup publier. Je suis horrifié par l’état des Lettres en France, par un certain renoncement des éditeurs devant les médias et les agents. Que l’avenir nous préserve des agents ! En Belgique tout est verrouillé. Quelques personnes se font des courbettes et voilà tout, pas ou très peu de polémique. On écrit que je suis élégant et discret dans la marge d’un journal et le même journal - tombé bien bas depuis quelque temps - encense un cuistre qui publie dix pages sur Zidane, à Paris, avec de l’argent belge probablement. Les éditeurs ? Ils se regardent en chiens de faïence. C’est très triste mais je ne vais pas en faire une maladie, même si mon éditeur devait renoncer à publier Le petit livre belge, une pochade un peu encombrante bien que légère en quantité.
Tous vos écrits, prose et poésie confondues, portent l’empreinte d’une profonde culture musicale. Votre épouse est pianiste, vous-même ne manquez pas le festival de Salzbourg. « De la musique avant toute chose » ?
Oui, la musique avant tout. D’ailleurs, pour moi, il y a grande littérature quand celle-ci donne à penser à de la musique. J’ai toujours dit que je désirais égaler Chopin, créer ces formes très contrôlées mais qui paraissent très libres. L’illusion de la confidence, parler au cœur, ce qui demande beaucoup d’intelligence et des moyens raffinés. Je suis un artiste, pas un intellectuel, et sans doute suis-je plus proche du musicien que de tout autre artiste. J’ai épousé une musicienne mais je suis aussi fils de musicien et même petit-fils de musicien. Mes plus chers amis sont des musiciens.
Votre œuvre romanesque, qui culmine dans Ainsi fut dissipé le charme nostalgique (Le Cri), ne fait-elle pas écho à l’incipit de Sur les falaises de marbre, ce roman fondateur d’Ernst Jünger magnifiquement traduit par Henri Thomas : « Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour, quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. » ?
Comme c’est bien dit : « plus impitoyable que l’espace… » ! J’ai la nostalgie du présent même, parfois. Hier, mon épouse essayait des robes du soir ; je lui ai conseillé celles qui m’évoquaient des moments dans le passé, des mots, Proust, et je sais qu’en les revêtant, en les accessoirisant de perles, de fourrures - avec des gants, je tiens beaucoup aux gants, - elle saura créer, au présent, de la nostalgie. Un jour - j’écrivais L’Orage - des spectateurs, dont nous étions croyions-nous, nous ont abordés à l’entracte. C’étaient des Juifs polonais qui avaient cru revoir en nous des princes varsoviens. Ils y croyaient pour de bon comme si nous étions venus de leur passé pour les enchanter. Je me souviens, c’était à un récital, le dernier, de Magaloff. Je ne sais pas d’où vient cette nostalgie dont j’étais déjà conscient enfant. Peut-être de mon grand-père, un bel homme romanesque et cultivé. Ernst Jünger ? Oui, c’est bien, très bien.
Parmi les leitmotivs de votre œuvre, ce couple ambigu (frère, sœur, amants) et princier…
C’est la question la plus indiscrète. Ce n’est d’ailleurs pas une question, plutôt un constat. Ce couple, est une clé et un idéal. C’est un miroir aussi, le miroir de mon couple, sa liberté et l’indestructible alliance de deux personnes qui se ressemblent, qu’on devine être ensemble même lorsqu’on les rencontre séparément. Un couple comme celui-là demeure toujours un mystère, alors même que certains s’offusquent de sa très - trop - grande liberté. Ce n’est pas un couple bourgeois, vraiment pas. Princier ? Oui. Il est tellement au-dessus de la morale courante, il se prête si mal au moule démocratique. C’est aussi un couple d’artistes mais sans folklore. Une véritable femme du monde et un poète gentleman qui ont décidé de traverser ensemble la vie, celle de quelques autres et la leur, comme un voyage. Après tout ce qu’on peut en dire par rapport à mon épouse et à moi, c’est aussi une métaphore de la beauté et du temps qui passe. Dans Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, Cyril prend peur, il décide, après toutes ces années, de ne pas le revoir. À la fin de L’Orage, un jeune homme, moins compliqué, l’attend. C’est qu’il n’a à lui donner que son corps (accessoirement un bijou volé et un livre où manquent des pages) ; pour Cyril, il s’agit de son âme.
Il me semble aussi distinguer dans vos écrits un goût immodéré (et ceci n’est pas une critique) pour les velours, les soieries et les brocarts. Votre côté flamand ?
Je suis un couturier et un décorateur rentrés… J’ai fréquenté ces milieux aujourd’hui ravagés (un peu moins la décoration) par le commerce le plus plat. Villars (l’antiquaire) disait que j’avais un côté Christophe Decarpentrie. Ce n’était peut-être pas tout à fait, dans sa bouche, un compliment. Or Christophe, c’est le Flamand de Tournai (par son père, comme moi). Vous savez, je vis dans un appartement tout blanc, assez vide au premier regard, avec la mer pour cadre mais je collectionne des vêtements féminins avec un goût prononcé pour le somptueux, même de ville. Ah ! Le Givenchy du temps de sa gloire… J’ai dû être marchand d’étoffes dans une autre vie, un marchand vénéto-flamand en effet.
Vos projets ?
Trop. Deux livres au moins (je ne parle pas du Petit livre belge, je l’ai dit, très léger et néanmoins encombrant) mais je ne suis pas pressé. Je suis capable de travailler sur ces deux manuscrits pendant dix ans comme, à peu près, sur Ainsi fut dissipé le charme nostalgique. Je suis capable aussi de les donner sous une identité d’emprunt, l’un des deux en tout cas. Je n’ai pas de statut sinon celui de la discrétion (plus j’y pense, plus je crois que ce mot ne me convient pas). Savez-vous que j’ai, un jour, menacé Hubert Nyssen d’un duel à l’épée ? Il a répondu à cette proposition par un très plat : « N’en faisons pas tout un fromage. » Ces deux livres auront pour centre d’intérêt l’Inde comme un souvenir, une nostalgie. Mais mon principal projet est de faire survivre en moi l’éternel jeune homme, comme disait Lucie Spède dans la préface à mon premier et encore maladroit roman.*
La Course des chevaux libres. (Le Cri.)
Yves-William Delzenne a publié chez Le Cri, éditeur à Bruxelles :
La Course des chevaux libres, roman, 1983 /L’Orage, roman, 1991 /Poèmes, anthologie, 1993
Les Tours de Dresde, roman, 1994 / La Nostalgie batailleuse, nouvelles, 1995 /L’immortel bien-aimé, poème, 1998 /Œuvre complète, 2003
Dernier ouvrage paru : Ainsi fut dissipé le charme nostalgique, roman, 2006
En préparation chez le même éditeur : Le petit livre belge
Chez d’autres éditeurs : Un Amour de fin du monde, roman, Actes Sud, 1987 / Le Sourire d’Isabella, roman, Actes Sud, 1989
Les dés de pierre, Casterman, 1995
Entretien paru dans La Revue générale, avril 2006.
17:47 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, Belgique
17 janvier 2007
Arnaud Bordes
Qui est donc cet Arnaud Bordes, rat de bibliothèque et adepte déclaré des sortilèges saturniens ? Un émule de Baudelaire ? Un disciple affamé de Schwob ? Un affidé du Sâr Péladan ? Mystère. Comment ose-t-il publier Le Plomb (Editions A contrario), nouvelles pleines de miasmes exquis, de peaux lépreuses, de chignons assassins et de pluies bien entendu verdâtres ? Mystère. Le délit, toutefois, ne fait aucun doute : son recueil circule sous le manteau, faisandé à souhait, avec des incipit tels que « J’ai pour nom Sépulcre Penthas », des génuflexions devant des oeuvres démoniaques, par exemple Le Chasseur maudit, de Franz von Stuck, que je croyais être le seul à connaître. Comment peut-il écrire ces lignes : « Je suis un vieux livre à la reliure cassée, qui s’ouvre et se ferme mal, aux pages tachées, moisies et palimpsestes » ? Comment peut-il clamer impunément sa trouble passion pour l’automne et son odeur nauséeuse ? Par quelle malsaine lubie ose-t-il imaginer que, en dépit de toute logique, des chefs-d’œuvre littéraires se mettraient à disparaître par une opération du Démon : d’abord Dominique, puis L’Île au trésor, ensuite Madame Putiphar, et même La Pierre de Lune ? Pourquoi pas Le Songe d’Empédocle, tant qu’on y est ? Si je prends la peine – et je pèse mes mots – de mettre en garde les fidèles contre la menace que fait courir ce Plomb à la morale citoyenne, c’est pour une raison toute simple : le talent de cet individu risque de séduire les âmes innocentes et de les précipiter dans des délices, oui, putrides !
Non content de collaborer à des revues bizarres comme Jibrile, brûlot aristo-prolétarien basé à Liège (www.revuejibrile.com/), de fonder une maison d’édition plus que suspecte (www.alexipharmaque.net/), Arnaud Bordes aggrave son cas en publiant Voir la Vierge (Editions Auda Isarn). Figurez-vous un lettré décadent qui, s’inspirant à la fois d’Huysmans et de Borgès, multiplie les allusions alchimiques et les phantasmes meurtriers (notre homme parle du grand œuvre de Jack l’Eventreur !). Il y a du des Esseintes chez ce jeune écrivain, mais en plus cruel : ne nous inflige-t-il pas un vocabulaire précieux, tout en allitérations torpides ? Ses adjectifs étonnent, ses métaphores ravissent ; quant à l’implicite, A. Bordes en est le virtuose, car si ce qu’il écrit se révèle souvent terrible, ce qu’il suggère – un auteur qui suggère, en l’an de grâce MMVI ! – suscite une délicieuse répulsion. De Borgès, le grand Arnaud a appris les circularités érudites, les voyages à Prague ou à Paphlagor. Et là aussi il se montre plus cruel que son maître : instruments de torture, rêves mortels ou barons fous – le cher Roman von Ungern-Sternberg - peuplent ses pages à la sagesse hérétique. En vérité, je vous le dis : prendre une coupable volupté à déchiffrer ces humeurs noires et rouges, c’est mettre son âme en péril.
Christopher Gérard Paru dans la Revue littéraire, MMVI
Entretien avec Arnaud Bordes
Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Comment vous définiriez-vous?
Je me définirais comme un lecteur, dans l’espoir d’être un vrai lecteur, tel que défini par Marcel Schwob : « le vrai lecteur construit presque autant que l’auteur : seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. »
Les grandes lectures?
J’incline à l’occulte, que j’entends moins comme science ou pratique, comme donc occultisme que, étymologiquement, comme ce qui est caché et, plus largement, ce qui est méconnu. Lors, les grandes lectures s’associent souvent à une quête de livres, auteurs et textes peu fréquentés voire, sans doute, rares ou parfaitement oubliés. Et j’ai grand plaisir à lire, par exemple, Paul d’Abbes, Maurice Boué de Villiers, Eugène Demolder, Révéroni Saint-Cyr ; ou, d’auteurs mieux connus, les œuvres qui le sont le moins, Le Curé de Meudon d’Eliphas Lévi, En 18… de Edmond et Jules de Goncourt. Néanmoins, assurément, il y des écrivains qui me sont très importants - j’évoquerai Marcel Schwob, Claude-Sosthène Grasset d’Orcet, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Pierre Mac-Orlan, Charles Sorel, Fulcanelli, Pline l’Ancien, Ambroise Paré, Arthur Machen ; autant qu’il y a des récifs d’écoles et de genres sur lesquels j’aime aborder ou, c’est selon, m’échouer - je citerai le naturalisme, que je révère, avec l’épique Emile Zola et, excepté Maupassant, qui m’apparaît surfait, et dont les effets narratifs me semblent parfois trop mélodramatiques, tous les auteurs des Soirées de Médan, Léon Hennique, Paul Alexis…, puis ceux du « manifeste des cinq », Paul Bonnetain, J.H Rosny Ainé…, le fantastique, avec Gustav Meyrink, H.E Ewers, K.H Strobl, H.P Lovecraft, C.A Smith, Nathalie Henneberg…, le roman d’aventure, avec R. L Stevenson, William Defoe, J.M Falkner…, le romantisme allemand avec, en cimaise, Ludwig Tieck.
Les rencontres?
Avec mes éditeurs, Mathieu Baumier d’A Contrario et Pierre Gillieth d’Auda Isarn, qui ont rendu visible mon travail d’écriture. C’est une évidence. Mais c’est essentiel. Je leur en sais infiniment gré.
Avec deux récents recueils de nouvelles, Le Plomb (Ed. A contrario) et Voir la Vierge (Ed. Auda Isarn), vous faites irruption dans le monde des Lettres. Quelle est donc votre conception de la littérature? Acceptez-vous le jugement du poète F. Saenen, qui dit que pour vous "la littérature n'est en définitive qu'érudition parallèle et passion occulte? »
Je ne désapprouverai pas le poète F. Saenen. François Villon volait les enseignes des boutiques. Il les volait par goût de potache mais aussi parce qu’elles étaient riches de sens : au Moyen-Âge, les figures, dans leur profusion bizarre, grotesque, précieuse, qu’elles fussent-elles gargouilles ou enluminures, étaient premièrement la représentation, la mise en image, des Lieux rhétoriques et, précisément, des Lieux de mémoires – topoi et autres loci – qui aident à la construction du discours de l’orateur et, conséquemment, suscitent l’émotion de l’auditoire ; et secondement véhiculaient et celaient une ou des langues, des gnoses, des secrets de fabrication, des savoirs, un style, que l’on connaît sous différentes appellations : argot, brouillard, langue des oiseaux, langue diplomatique… Ainsi, en quelque sorte, la littérature c’est voler les enseignes, d’abord pour s’initier à des images fortes, formidables, controuvées parfois mais justes dans l’économie du discours, pour s’initier ensuite à des éruditions, fussent-elles à la marge. Egalement, en rhétorique, est l’asianisme, qui désigne un style abondant, s’éprouvant et se prouvant lui-même, hors de toute mesure, un style proliférant dans l’infini du lexique, un style qui est son propre thème, qui est texte et pré-texte. C’est ici la tradition de la littérature comme artifice, comme prescription d’artifices, laquelle m’intéresse fort, sachant que Le Verbe, après tout, est le premier artifice…
En définitive, et reprenant ce que je disais ailleurs, j’ai tendance à poser la littérature comme décor. Il y a l’endroit du décor, selon que l’on s’accorde plutôt à la raison, la lumière, le connu, et puis l’envers du décor, selon que l’on s’accorde plutôt au rêve, à l’ombre, à l’inconnu. Cependant, l’essentiel c’est le décor, c’est la littérature ; le tout étant de s’en approcher le plus possible, d’y atteindre parfois ; peu importe l’itinéraire, que l’on choisisse l’endroit ou l’envers. Ce n’est pas l’ombre, l’inconnu, le rêve qui s’opposent à la « vraie vie » mais, fût-elle la plus réaliste, la littérature, laquelle, toujours, systématiquement voire systémiquement, et quasi par définition, (n’)est (que) représentation, mise à distance par imitation, enchantement : décor, donc. A cet égard, à la limite, il n’est pas de pire ou de meilleure opposition à cette « vraie vie » que le réalisme (d’où mon admiration), puisque, par nature, et plus que toute autre école, il en consacre en effet l’imitation, puisqu’il la reproduit, puisque, et vraiment, il la contre-fait ; or, par force, qui contrefait fait s’oppose.
Et n’est-ce pas dans cette volonté même d’aller au vrai, à la simplicité, de revenir, selon l’expression, aux faits, que se trouve la preuve que la littérature en est l’exact opposé, qu’elle est factice de toutes les manières ? Qu’aurait-on besoin d’aller au vrai, de retourner à la vie, si en effet la littérature l’était, vraie et vive ? Aussi le réalisme est peut-être moins une tentative d’appréhender le réel qu’une tentative de faire oublier qu’il s’agit, encore et toujours, de littérature, de décor ; c’est de la littérature qui essaie de ne pas se poser comme telle mais qui, ce faisant, s’impose. Et tout cela vaut pour le rêve, l’ombre, l’inconnu, auxquels la littérature s’oppose aussi, en tant qu’ils sont également la vie, la « vraie vie », qu’ils en sont parties intégrantes – comme la mort. Le fantastique, le décadentisme sont juste des moyens de convoquer, de saisir, mai toujours en les imitant, d’autres aspect de cette « vraie vie » ; ils ne sont pas plus objectivement oniriques ou léthifère que le réalisme est objectivement… réaliste ; ils sont un simulacre, une contrefaçon : un décor.
Je décèle chez vous, comme chez Guy Dupré, une double fascination pour la guerre et pour toutes les gnoses.
Merci de m’associer à Guy Dupré, dont je suis loin de la maîtrise. Oui, la guerre, pour son intensité esthétique, pour ce qu’elle invente d’images ultimes. La guerre, non pas du chevalier qui s’épure dans les combats pour atteindre à des transcendances graaliques et dont l’épée est une croix, mais celle du routier, au plastron rouillé, à la mauvaise rapière, dont le ciel est un horizon incendié de massacres. Je me plais à croire que la guerre par l’évocation de cadavres mène au cadavre des mots. Et si on peut chercher l’Esprit et Le Verbe et La Prière sous les mots, on peut également en chercher la chair et les viscères. Un ossuaire, un charnier de mots : c’est une gnose contraire.
"Décadent" vous l’êtes, mais que vous inspire notre décadence?
C’est une certitude - je me donne la morphine, dans un boudoir capitonné de tentures crépusculaires, que décorent des estampes, intitulées « soins cosmétiques », où sont des jeunes femmes qui coupent les veines maigres de leurs poignets bleuâtres.
Un mot sur Alexipharmaque et vos projets?
Les éditions Alexipharmaque poursuivent leur chemin, modeste mais, je le crois, de qualité. Elles restent toujours attentives à la publication d’auteurs essentiels, tels Luc-Olivier d’Algange, David Mata, Jean Parvulesco, et de jeunes écrivains talentueux, tel Edgar.PS., dont Les Correspondances du baiser sont d’un style très sûr et abordent finement la notion de mystère. Prochainement, nous publierons Constat d’Occident de Laurent Schang, qui est un recueil de nouvelles historiques, politiques, guerrières, d’une austère superbe ; et, dans un travail de réédition, ouvrant une nouvelle collection, L’Orient Vierge de Camille Mauclair.
Le 17 janvier MMVII
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16 janvier 2007
Les 40 ans de l'Age d'Homme
« La littérature représente pour moi une dimension intemporelle qui complète la vie » Vladimir Dimitrijević
S’il y a deux substantifs qui s’appliquent à Vladimir Dimitrijević, le fondateur des éditions de L’Age d’Homme, ce sont bien l’inassouvissement et l’insoumission. Celui que ses amis appellent Dimitri est un bourreau de lecture, l’un de ces hommes de l’ancien monde, qu’un livre élève et métamorphose. Un homme pour qui lire s'apparente à prier. Cette soif-là jamais ne sera apaisée, et Dimitri lira jusqu’à son dernier souffle tant est dévorante sa passion de découvrir une voix originale entre les lignes d’un manuscrit. A l’entendre parler, l’œil en feu, d’un de ces Russes, de ces Suisses ou de ces Anglais encore inconnus, je comprends combien Dimitri est resté l’explorateur qui jamais ne renoncera à boucler son paquetage pour une expédition lointaine.
D’avoir grandi en dictature – la Yougoslavie des années 40 et 50 – fut pour lui un traumatisme : les bons livres prohibés et la mélasse imposée, les imposteurs portés au pinacle alors que les vrais écrivains croupissaient en taule ou en exil. En réaction contre la censure, Dimitri s’est adoubé éditeur, à treize ans, par dégoût pour toutes les polices. Mais qu’est-ce qu’un éditeur ? Quelqu’un qui lit et fait lire, dixit Dimitri. D’abord libraire, et un libraire célèbre à Lausanne, il est devenu, en 1966, éditeur ayant pignon sur rue. Quarante ans et 4000 titres plus tard, dans un système techno-marchand soumis à une mise au pas autrement plus efficace que celle des démocraties populaires, un pareil homme ne peut manquer d’ouvrage. Au contraire, depuis la chute du Mur, j’ai l’impression qu’il a dû mettre les bouchées doubles pour compenser, avec ses maigres moyens, la prudence "citoyenne" de maints confrères. En outre, il doit aujourd'hui comme hier faire face à ce que le regretté Philippe Muray nommait "la fièvre cafteuse" et "l'envie du pénal": dans tous les régimes, les apparatchiks font payer leur talent et leur solitude aux artistes. Nihil novi sub sole.
Le plus remarquable est que cet anniversaire, ce soient les éditions du Rocher qui le fêtent, avec Les Caves du Métropole, étonnante chrestomathie: quarante auteurs choisis en toute subjectivité par le maître d'œuvre du volume, le critique Augustin Dubois. Conseillé par Samuel Brussel, le directeur de la collection Anatolia (et héritier hérétique de Dimitri), A. Dubois a sélectionné des extraits d'auteurs maison, précédés d'une brève introduction non dénuée d'humour ni de courage: si Bloy se voit comparé au capitaine Haddock, Léontiev est qualifié de profond et Nougé, le surréaliste belge, préféré à Breton, Crevel, Tzara et consorts. L'ouvrage se termine par un court texte où Dimitri évoque sa passion en termes imagés: "je cherche dans chaque livre la pièce manquante de cette immense mosaïque qu'est l'existence". Voilà de l'excellent travail, et un beau geste: un éditeur salué par son confrère, n’est-ce pas seigneurial ?
© Christopher Gérard
17:39 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
14 décembre 2006
Mystiques païens
Heureuse initiative que celle des éditions Arfuyen, de rééditer le livre ancien (1944) du Père Festugière Trois dévôts païens. Firmicus - Porphyre - Sallustius. Ce grand helléniste (1898-1982), auteur de plus de septante ouvrages, dont la monumentale Révélation d’Hermès Trismégiste (rééditée en 2006 aux Belles Lettres), s’était spécialisé dans l’étude de la religion personnelle des Anciens: “ Un certain accent pareil, de piété clame et sereine, où se mêlent, à doses inégales, l’élan vers les choses divines, la résignation aux maux inévitables, la force d’âme qui vainc la douleur. (...) Une commune persuasion que les valeurs les plus hautes sont celles de l’esprit ”. Les trois mystiques évoqués furent de grandes figures du paganisme tardif. Firmicus Maternus tout d’abord, astrologue, sénateur, auteur d’un traité intitulé Mathèsis, et, hélas, du fameux De Errore profanarum religionum, où, pour citer Festugière, il se montrait “ chrétien résolu, imbu d’une ardeur farouche et d’un esprit de revanche qui attristent chez un disciple de l’Evangile ”. Firmicus était en fait un renégat, un converti qui brûlait ce qu’il avait adoré, notamment le mithriacisme. Son dernier livre est un “ manuel d’intolérance ” (G. Boissier), dans lequel l’auteur incitait les empereurs chrétiens à éradiquer le paganisme: “ celui qui sacrifie aux Dieux sera déraciné de la terre ”. Avant de trahir, Firmicus avait chanté Sol Invictus :“ Soleil souverainement bon, souverainement grand, qui occupes le milieu du ciel, intellect et régulateur du monde, chef et maître suprême de toutes choses, qui fais durer à jamais les feux des autres étoiles en répandant sur elles, en juste proportion, la flamme de ta propre lumière, (...) vous enfin, fidèles compagnons du Soleil, Mercure et Vénus... ”.
Le second est Porphyre, auteur du Contre les Chrétiens, et surtout de la Lettre à Marcella, que Festugière considère comme le testament spirituel de l’Hellénisme: “ Voici en effet le fruit principal de la piété: rendre un culte à la Divinité selon les coutumes des pères, non qu’elle ait besoin encore de cet hommage, mais parce que, dans sa majesté toute vénérable et bienheureuse, elle nous invite à l’adorer. Les autels de Dieu, on ne perd rien à les servir, on ne gagne rien à les négliger, mais quiconque honore Dieu comme si Dieu avait besoin encore de cet hommage, se tient, sans qu’il s’en rende compte, pour plus grand que Dieu. Ce n’est pas la colère des Dieux qui nous blesse, mais notre propre ignorance des choses divines. La colère est étrangère aux Dieux. Car il n’y a colère que si l’on s’oppose à notre vouloir; or, rien ne s’oppose au vouloir de Dieu ”.
Quant au troisième, c’est Saloustios, l’ami de Julien, notre empereur, et l’auteur d’un petit traité de théologie païenne Des Dieux et du Monde. Saloustios était issu d’une ancienne famille installée en Gaule depuis longtemps. Haut fonctionnaire, il fut aux côtés de Julien sur tous les fronts, jusqu’à la mort de l’autocrate. Il composa un petit catéchisme à l’usage des hautes castes de l’Empire, que le Père Festugière, décidément fasciné, a fort bien traduit: “ Qu’en certains lieux de la terre il y ait des gens qui ne croient pas aux Dieux et qu’il doive y en avoir souvent encore après nous, ce n’est pas là chose propre à troubler les gens sensés. Cela n’affecte pas les Dieux pas plus que, on l’a dit, les honneurs ne leur profitent ”.
Proclus
Les éditions Arfuyen, toujours elles, avaient publié en 1994 les Hymnes et prières du néoplatonicien Proclus (8 février 412 - 17 avril 485): l’ouvrage contient le texte grec et l’élégante traduction française de H.D. Saffrey, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme païen, avec I. et P. Hadot, J. Trouillard, L.G. Westerink et J. Combès. Car, Dieux merci, le néoplatonisme, longtemps négligé, est à présent l’objet d’études systématiques et les textes fondateurs (Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et Damascius) sont en cours d’édition. Le mérite des éditions Arfuyen est précisément de nous livrer les prières païennes des derniers néoplatoniciens de l’Ecole d’Athènes, mais débarrassées des notes érudites, qui pourraient effaroucher le néophyte. Avec ce superbe livre, les amateurs disposent d’un authentique bréviaire néoplatonicien. Après des études à Alexandrie, Proclus devint le chef de l’Ecole néoplatonicienne d’Athènes, et ce au moment où le christianisme était devenu la religion officielle de l’Empire. Initié aux rites théurgiques par Asclipégéneia, la fille de Plutarque d’Athènes, son maître avant Syrianus, Proclus fut le dernier sage de l’Antiquité à connaître toutes les doctrines grecques sur le bout des doigts. En butte à l’intolérance des chrétiens, il dut s’exiler un an. Nous possédons encore sa Théologie platonicienne, publiée aux Belles Lettres en cinq volumes, par H.D. Saffrey précisément (1968-1987). La pensée de Proclus et des derniers (?) néoplatoniciens récapitule un millénaire de pensée grecque... et je connais des érudits qui ne sont pas loin de penser que tout se trouve chez Proclus et Damascius. Les continuateurs de Plotin ont composé des hymnes en l’honneur des Dieux et des Héros. Ce recueil était celui utilisé par l’école néoplatonicienne dans ses dévotions quotidiennes. Alors que le culte public des Dieux était interdit (Loi du 8 novembre 392, promulguée par Théodose), les familles pieuses continuèrent très tard - jusqu’au VIème siècle - à pratiquer des liturgies clandestines: cultes domestiques avec chants, prières, processions de statues, hymnes anciens mais aussi nouveaux car la tradition était bien vivante. Sur ces milliers d’hymnes, peu ont survécu: les Hymnes “Orphiques”, les Hymnes Homériques, ceux de Callimaque... et ceux de Proclus aujourd’hui accessibles à tous. Lors des fouilles effectuées au pied de l’Acropole d’Athènes, les archéologues ont découvert la maison du philosophe Plutarque, où enseignèrent les maîtres néoplatoniciens Syrianus, Proclus, Marinus, Isidore, Zénodote et Damascius, et ce jusqu’en 529, date funeste à laquelle Justinien ferma l’école et interdit toute pensée non chrétienne (et non orthodoxe). Ce fut alors l’exil en Perse pour Damascius et ses disciples, puis le repli sur Harrân, où une école néoplatonicienne païenne survécut jusqu’au XIème siècle au moins. Dans les ruines de cette maison athénienne, on a retrouvé une chapelle comportant des niches et dans l’une d’elles, une statue de Cybèle, la Grande Mère des Dieux.... On peut définir Proclus comme un moine païen: sa vie était réglée comme celle d’un cistercien ou d’un bénédictin. Jeûnes, prières, veillées en l’honneur des Dieux, saluts quotidiens au Soleil (au lever, au midi, au coucher) alternaient avec le travail philosophique proprement dit: explications et commentaires des “auteurs du programme”: Platon, Aristote, “Pythagore” (Jamblique, semble-t-il) ainsi que les poètes, considérés comme théologiens: Homère, Hésiode et les Rhapsodies Orphiques. L’idéal du philosophe néoplatonicien est en effet de célébrer le Bien-Un, qui est au-delà de l’Etre, et dont l’âme est la “trace cachée”. Il s’agit ici d’une religio mentis, d’une religiosité tout intellectuelle: l’acte religieux par excellence est la lecture, du Parménide de Platon par exemple. Le Soleil joue un rôle important dans ces dévotions: chanté par Euripide (Ion), Julien (Discours sur Hélios-Roi, très lus dans les cénacles non chrétiens de Byzance), et enfin par Proclus, dont l’Hymne au Soleil est l’expression d’une spiritualité très raffinée et épurée. Pour les platoniciens, Hélios est identifié au Bien (Platon, République VI), pour Proclus, “il transcende d’une unique supériorité tout ensemble ce qui se voit et ce qui est vu”. Rejeton du Bien, il règne sur le domaine sensible comme le Bien sur le domaine intelligible: Bien et Soleil sont tous deux Rois. Le Corpus Hermeticum (XIII) nous livre un témoignage sur l’adoration du Soleil: “Eh bien donc, mon enfant, tiens-toi debout en un lieu à ciel ouvert et, face au vent du Sud, au moment de la chute du Soleil couchant, fais adoration; et de même encore, au lever du Soleil, en te tournant vers le vent d’est. Silence donc, enfant.” Un oracle d’Apollon rendu à la cité d’Oinoanda est clair quant au rituel de la prière au Soleil: “Vous devez lever les yeux vers l’Ether pour prier, le matin, en regardant vers l’Orient.” Le Soleil, relais de l’action de l’Un, est identifié à Apollon par de nombreux auteurs: Euripide, Callimaque et Héraclite le mythographe, dans ses Allégories d’Homère: “Qu’Apollon soit identique au Soleil, que ce soit un seul Dieu sous deux noms différents, cela ressort nettement des révélations secrètes que l’on fait sur les Dieux dans les cérémonies des Mystères, et du refrain populaire qui proclame sur tous les tons: Le Soleil, c’est Apollon, et Apollon, c’est le Soleil.” L’ouvrage, décidément très précieux, contient également des hymnes à Aphrodite, aux Muses, à Hécate, à Athéna riche en ressources...Païens clandestins à Athènes mais aussi à Mistra, dans l’entourage du philosophe Georges Gémiste Pléthon (au XVème siècle), ces textes sublimes, s’ils sont lus et intériorisés, pourront à nouveau sacraliser le quotidien des païens d’aujourd’hui comme ils le firent il y a quinze siècles.
Plotin
Grâces en soient rendues au Cerf, qui comme son nom ne l’indique pas, est une maison catholique, fondée par des Dominicains, pour ce labeur acharné en faveur de la pensée grecque. Non contents d’être le premier éditeur français en matière de judaïsme, “ Latour-Maubourg ” publie, sous la direction de P. Hadot, professeur au Collège de France et spécialiste incontesté du néoplatonisme, un cinquième Traité de Plotin. Il s’agit du Traité 51, qui traite de l’origine des maux, à savoir la matière. C’est D. O’Meara, déjà coauteur de La Philosophie épicurienne sur pierre (Cerf), qui s’est chargé de l’édition du texte, de sa traduction et des notes. Ce texte est fondamental puisqu’il influencera, via la réponse de Proclus, toute la réflexion occidentale sur le problème du mal. Sur l’importance de Plotin dans le débat philosophique de notre civilisation, L. Ucciani, éditeur des cahiers Charles Fourier, publie Sur Plotin. La gnose et l’amour (Kimé), un essai austère et quelque peu jargonnant tendant à démontrer à quel point Plotin marquera la pensée chrétienne (parler de philosophie chrétienne serait un non-sens puisque cette religion fonde toute sa doctrine sur une révélation dogmatique). En ce sens, Plotin, théoricien de l’amour dont s’inspireront les Pères chrétiens, est à la base de l’identité occidentale. Toutefois, Ucciani repère un thème, celui de la gnose, que l’Eglise a occulté, tant celle-ci était incontrôlable et dangereuse pour le contrôle des mentalités.
Suivre les Dieux
Pierre Hadot est l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme antique, courant philosophique qui exercera une influence capitale sur l’histoire intellectuelle de l’Occident (ainsi que sur les courants juifs, islamiques via le soufisme). Son Eloge de la philosophie antique (Allia) reprend sa leçon inaugurale au Collège de France, qui porte sur “ l’étroite liaison entre grec et latin, philosophie et philologie, hellénisme et christianisme ”. Elève de P. Courcelle, lui-même auteur d’une thèse monumentale sur les lettres grecques tardives de Macrobe à Cassiodore, il rend hommage au maître disparu, selon la vénérable tradition du Collège de France. Il développe ensuite la thèse de Courcelle, qui lui a servi de point de départ : l’influence du néoplatonisme grec païen sur la pensée latine chrétienne (Ambroise traduit en fait Plotin). A l’époque, la thèse ne plut guère tant certains chrétiens ne supportaient pas de voir analyser la conversion d’Augustin comme une allégorie littéraire d’origine païenne. L’influence païenne sur des textes aussi importants pour notre culture que les Confessions d’Augustin ou La Consolation de la Philosophie de Boèce est pourtant une réalité. P. Hadot, méfiant face aux murailles de Chine, préfère considérer l’hellénisme comme un tout d’Alexandre à Justinien. Les périodes hellénistique, romaine et proto-byzantine - un millénaire d’histoire - doivent à ses yeux être étudiées comme un ensemble cohérent. La synthèse opérée à cette époque entre Platon, Aristote, le stoïcisme (et la marginalisation des autres courants, dont l’épicurisme, déjà mal vu) donne en fait le néoplatonisme, qui influencera tous les penseurs occidentaux, ainsi que les théologiens juifs et musulmans. C’est Augustin, évêque chrétien d’Hippone, qui résume la pensée antique en une formule proche du Gnôthi seauton delphique : “ Ne t’égare pas au dehors, rentre en toi-même, c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité ”. Hadot insiste aussi sur le caractère pratique de la pensée païenne, qui est un genre de vie (contrôle de soi, méditations, type de langage, attitude face aux conventions sociales, du refus cynique à l’acceptation sceptique,…). Nous sommes bien plus proches, mutatis mutandis, de certains courants orientalisants contemporains que de l’actuelle doxa académique, désincarnée et totalement coupée du corps : “ Le souci du destin individuel et du progrès spirituel, l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles, même celle des sceptiques, proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux et de la grandeur de l’existence, voilà, me semble-t-il, ce qui dans la philosophie antique n’a jamais été dépassé et reste toujours vivant ”. A lire ces lignes lumineuses, on comprend à quel point un Marcel Conche est demeuré fidèle à cette vision grecque (et indienne) de l’amour de la sagesse.
Akolouthein tô theô : suivre la Divinité. Telle est la définition de la philosophie païenne, avant son asservissement par la théologie, événement funeste de l'histoire européenne, que l'on peut dater avec précision: 529PC, date de la fermeture de l’Université d’Athènes par Justinien. Après cette date, toute pensée non chrétienne est interdite. J. Follon publie, sous une forme d’une grande élégance, une Introduction à l’esprit de la philosophie ancienne (Peeters), caractérisée comme un effort pour “ suivre la Divinité ” dans le double sens de la contemplation par la pensée et de l’imitation par l’action. Il examine la quête païenne du sacré depuis les antésocratiques jusqu’aux néoplatoniciens : l’homme y est lié au divin ; sa noblesse étant d’origine céleste et les Dieux constituant des modèles pour les mortels. L’auteur de ce livre est clairement chrétien : le christianisme y est vu comme le couronnement de la pensée antique, qui n’aura été qu’une longue praeparatio evangelica. Mais l’ouvrage est sérieusement charpenté, les références précises abondent ainsi que les citations de textes originaux. Pythagore est défini comme un philosophe de la raison, par opposition aux religions apocalyptiques. La connaissance des causes et des principes premiers est la condition sine qua non d’une connaissance véritable – et désintéressée - de la nature (ciel/terre). Le Maître de Samos distingue trois types de vie : jouisseuse (recherche des plaisirs), politique (recherche des honneurs) et contemplative (recherche de la sagesse) : il est en cela fidèle à la vieille trifonctionnalité indo-européenne. Comme Hadot, J. Follon insiste sur le caractère pratique autant que théorique de cette pensée. Pour le sage païen, l’imitation du divin dans sa vie privée est l’objectif à atteindre : philosophie et “ religion ” sont donc liées, la seconde ne constituant pas un rejet de la raison (Dieu étant Logos) comme le prétendent les orthodoxies chrétienne et laïco-scientiste. Ce genre de vie philosophique découle d’une parfaite connaissance des causes premières ; il est fondé sur le détachement et la poursuite d’un idéal de sagesse. Parmi les grandes différences entre philosophie et théologie chrétienne - parler de philosophie chrétienne n’a à mes yeux aucun sens puisqu’il existe des dogmes dans cette religion de type antirationnel et apocalyptique, étrangère au mental indo-européen -, Follon cite la création ex nihilo (chez les païens, il n’y a pas de réelle création par un Dieu personnel, mais bien émanation, transformation d’une substance primordiale), l’incarnation du Logos (pour les païens, Dieu est impassible, étranger à tout ce qu’endurent les mortels, quoi qu’en disent les fables des poètes). Le thème de la résurrection des corps faisait déjà rire les Grecs venus écouter Paul de Tarse sur l’Aréopage d’Athènes (Actes des Apôtres, 17). Le discours de ce dernier est d’ailleurs truffé d’allusions au paganisme, mais la pierre d’achoppement reste la résurrection d’un corps voué à la corruption. Ce salut de l’âme et du corps est impensable pour un païen. Encore une différence essentielle : l’amour que le Dieu des chrétiens porterait aux mortels. Pour les disciples de Chrestos, Dieu aime passionnément les hommes. Il est piquant de constater que cette vision infantile du sacré n’a guère empêché des massacres sans nom, théologiquement justifiés : l’amour et la haine sont en effet liés et prôner un amour aussi abstrait qu’impossible dans la réalité constitue sans aucun doute une dangereuse imprudence.
Dans la belle collection Vestigia éditée par le Cerf et l’Université de Fribourg, le même auteur, J. Follon publie une fort utile anthologie de textes païens sur l’amitié, des présocratiques à Thémistius (Sagesses de l’amitié. Anthologie de textes philosophiques). Cette initiative est du plus haut intérêt, car le thème de l’amitié ne semble pas passionner les philosophes contemporains, qui le boudent depuis Descartes. En revanche, dans l’Antiquité, l’amitié (la philia hellénique) occupe une place importante; elle est sans doute centrale dans la pensée païenne. Pour les chrétiens, l’Amour, un amour généralement abstrait, et la Charité, qui a pour corollaire l’intolérance (la correction fraternelle), importent surtout: amour de Dieu pour les hommes, et amour des prochains en vue de Dieu. Mais quid des païens, des hérétiques? Sont-ils comptés au nombre des prochains? Etudier l’histoire de l’Eglise, c’est répondre à la question. Cette importance accordée, au détriment de l’amitié, à l’amour, non point celui du Beau ni celui porté au maître de l’Ecole, est l’une des ruptures causées par la christianisation. Dans nos langues, encore aujourd’hui, l’amour est central, et l’amitié plus marginale.
Schelling disait, dans Les Ages du Monde, que “ le temps est le véritable point de départ de toutes les recherches en philosophie ”. L. Couloubaritsis et J.J. Wunenburger publient aux Presses de Strasbourg les actes de colloques tenus à Bruxelles et Dijon sur la figure du temps, de l’Antiquité païenne à la littérature de science-fiction (Les Figures du Temps). Une importante part du volume est consacrée à Chronos, Aïon et Kairos, au temps et à l’éternité chez Platon, au temps de l’initiation gréco-romaine. Les textes sont souvent érudits, mais parfois, l’on se contente de jargonner... ou de (maladroitement) paraphraser des textes antiques. P. Walter, explorateur du mental européen archaïque, étudie le temps des fées dans le folklore médiéval. Il montre que l’Eglise, pour mettre au pas la société sauvage, dut en contrôler l’imaginaire et, pour ce faire, liquida autant que possible le temps magique, cyclique, des païens. Il fallut évincer ce temps par trop festif, riche en alternances et en retournements, pour le remplacer par le temps de la production, linéaire et quantifié, celui des marchands. P. Somville se penche sur la conception cyclique, temps religieux par excellence et cite les lignes très nietzschéennes de B. Strauss: “ Univers non créable, non destructible. Entrelacements, ondoiements, entrechoquements. Pas de début, pas de fin. La métaphore du premier et de l’unique, la “ singularité ” s’évanouit comme toutes les autres ”.
Publié dans Antaios, 1998-1999.
15:45 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, philosophie


