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08 octobre 2026

Les scénarios de l’Affaire Dreyfus

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Sujet tabou, avec ce que cela comporte d’irritant, si l’on en croit Ernst Jünger, qui, dans ses Journaux parisiens, évoque l’Affaire Dreyfus en ces termes : « Un fragment d’histoire secrète (…) une affaire taboue ». Luc Dellisse, romancier et spécialiste du scénario, reprend le dossier … à sa manière. L’Affaire, rappelle-t-il, s’inscrit dans un contexte géopolitique bien spécifique : l’avènement de la Troisième République dès 1871, à la suite d’un désastre militaire, et la montée en puissance de l’Allemagne. Une guerre secrète oppose ces deux empires, surtout depuis l’Alliance russe de 1892. Dans l’attente de la conflagration, jugée inévitable, le renseignement allemand, en plein essor, s’intéresse à la future « arme secrète » de l’armée française : le futur canon de campagne à tir rapide (à frein oléopneumatique), alias le canon de 75, salvateur en 1914 avec ses vingt coups à la minute. Le renseignement français, lui, tente d’intoxiquer Vienne et Berlin en mettant en avant un prototype moins performant, le canon de 120 (à frein hydraulique), trois fois moins rapide.

Luc Dellisse présente ses scénarios avec brio, suscitant ainsi chez le lecteur de passionnantes rêveries politico-militaires. Innocent, car authentique patriote (d’origine alsacienne de surcroît), Dreyfus était-il missionné pour désinformer les Allemands ? Qui furent les vrais traîtres (sans doute plusieurs) ? Que recherchait le SR allemand ? Etait-il dupe ? Quoi qu’il en soit, les conséquences de la fracture franco-française furent gigantesques, ainsi que le comprit bien le Prince de Bülow, le Bismarck de Guillaume II : « Le mieux est que l’affaire continue de s’envenimer, désagrège l’armée, scandalise l’Europe ». Un grand journal autrichien de l’époque qualifie l’Affaire de « Sedan intérieur », pour désigner l’effrayant abîme creusé entre l’armée et la nation.

Cette réflexion sur l’Affaire tombe à pic au moment où les forces de discorde jouent une pièce des plus périlleuses.

 

Christopher Gérard

 

Luc Dellisse, Les Scénarios de l’Affaire Dreyfus, La Renaissance française, 148 pp, 9 euros

 

https://larenaissancefrancaise.org/2026/10/01/parution-dun-nouvel-ouvrage-aux-editions-lrf-en-poche/

 

Trois questions à Luc Dellisse sur l’Affaire

Propos recueillis par Christopher Gérard

 

Quelle est la genèse de ce livre sur un épisode majeur de la « guerre franco-française » ?

Ma première plongée dans l’affaire Dreyfus remonte à plus de vingt ans. À cette époque, j’enseignais les techniques de scénario à l’université de Rennes 2. J’avais un cours consacré aux dramaturgies du réel. C’est-à-dire que j’essayais d’appliquer les principes mêmes de la création scénaristique à des événements historiques effectifs, qui offraient donc la double caractéristique de s’être produits dans le passé et ne plus pouvoir accueillir de faits nouveaux ; et de devoir être abordés sans aucune intervention fictionnelle : car l’exercice n’avait de sens que si on ne truquait pas les données de départ en les fictionnalisant. Il s’agissait d’examiner le sens d’éléments factuels mais demeurés inexpliqués.

J’ai ainsi consacré mes cours à plusieurs petits mystères historiques, pour essayer de comprendre ce qu’ils voulaient dire. Les tables tournantes de Guernesey, où tous les morts évoqués parlent comme Victor Hugo, et pourtant ce n’est pas lui qui transcrit les coups, et il n’intervient pas non plus sur les transcriptions. L’affaire Corneille / Molière, où Jean-Baptiste Poquelin pourrait avoir utilisé le style et le savoir de Corneille pour écrire certaines pièces de Molière. Tout cela était encore de simples exercices d’école.

Quand j’ai voulu m’attaquer à un événement historique majeur comme l’affaire Dreyfus, dont la quasi-totalité des faits étaient connus, mais dont le sens demeurait mystérieux, j’ai dû vraiment l’étudier en profondeur, en me reportant aux livres et aux documents publiés ou disponibles sur internet. J’ai ainsi lu une bonne vingtaine d’ouvrages, pris des dizaines de pages de notes, et j’ai entrevu peu à peu une très étrange aventure. Elle ne se limitait pas à une question d’esprit de corps de l’armée, ni d’erreur judiciaire couverte par la hiérarchie, ni même de menées antisémites, si virulentes. Elle semblait relever aussi de la manipulation, du complot, de l’intoxication, et permettait d’imaginer divers scénarios, tous plausibles, mais incompatibles entre eux, pour unifier les pièces de ce puzzle. Ce cours m’a donné beaucoup à penser.

Mais ce n’est qu’au printemps dernier que reprenant mes lectures, mes notes, j’ai décidé d’en tirer un livre où la recherche du sens, sous la forme de cohérences narratives plausibles, permettrait de parler de l’affaire Dreyfus sans tomber dans le commentaire idéologique ni dans l’illusion rétrospective. Simplement en pratiquant des combinatoires, pour dégager, si possible, par essais et par erreurs, une meilleure vue d’ensemble.

Tout est faux dans cette affaire, à commencer par le bordereau. Mais forgé par quel service ? Quel est le scénario qui a votre préférence ?

Vous avez raison dans une large mesure. Les principales pièces figurant dans le dossier Dreyfus, et dont la plupart y sont arrivées après même la condamnation d’Alfred Dreyfus, sont des faux ou en tout cas, des pièces truquées. Il y en a treize, que je détaille dans mon livre. Leur fausseté essentielle n’étant pas toujours que c’étaient des documents forgés, mais qu’ils étaient rattachés arbitrairement à Dreyfus, alors qu’ils n’avaient rien à voir avec lui. La seule pièce solide, celle qui a déclenché toute l’histoire, c’est précisément le bordereau. Il est indubitablement de la main de Ferdinand Esterhazy, cela est établi depuis la fin du XIXe siècle, et Esterhazy lui-même a fini par l’admettre. Sans la déclaration arbitraire du lieutenant-colonel d’Aboville, qui a prétendu reconnaître l’écriture de Dreyfus, il est probable que l’affaire Dreyfus s’appellerait l’affaire Esterhazy. Mais cela n’éclaircit rien pour autant. Car si Esterhazy a bien écrit le bordereau, qui mentionne que des documents « secret-défense » sont livrés à l’Allemagne, on ne sait ni comment il se serait procuré ces pièces confidentielles, ni en quelle quantité, ni même exactement pour quel bénéfice. Esterhazy coupable de trahison est assez certain. Seul coupable ? Loup solitaire ? Traître organisé ? Ce n’est pas le plus probable.

À l’exception du bordereau et, plus tard, du « petit bleu », télégramme de la main de l’attaché militaire allemand qui désigne nommément Esterhazy, les autres pièces du dossier, avec leur caractère douteux ou carrément truqué, ont été conçues ou déformées spécialement pour accuser Dreyfus, sur lequel, en réalité, il n’y avait rien, mais que sa judéité et son caractère peu expansif désignaient pour fournir un parfait coupable de substitution. Tous ces faux étaient le fait de membres de l’armée, et notamment du service de renseignement. La question reste donc d’abord le pourquoi d’une telle obstination dans l’erreur et la désinformation.

Peut-on imaginer une intoxication double, services allemands et français échangeant des renseignements plus ou moins authentiques dans l’espoir de percer le secret de l’Armée française - le plan du futur canon de campagne à tir rapide ? Dans ce contexte, Dreyfus aurait-il pu, sur ordre, livrer des informations choisies aux Allemands ?

Vous avez désigné plus haut l’affaire Dreyfus comme un épisode d’une « guerre franco-française ». Oui, il y a certainement eu durant ces graves événements des aspects relevant presque de la guerre civile. Mais il est encore plus juste de considérer que c’est un épisode de la guerre franco-allemande, une guerre froide à cette époque, mais terriblement réelle, et cruciale pour la France. Elle se situe d’ailleurs exactement à mi-parcours entre les guerres de 1870 et de 1914. Le bordereau, déclencheur de l’affaire, surgit en septembre 1894, et si sa signification reste en partie obscure, son rôle sera ravageur.

Il établit que les secrets militaires livrés à l’Allemagne portent essentiellement sur l’artillerie. Or les canons de campagne sont les seules formes d’armes lourdes existant à l’époque. La maîtrise de leur qualité et de leur supériorité, c’est la maîtrise de la guerre elle-même. En 1914, il y aura des avions, des chars, même des sous-marins. Vingt ans plus tôt, rien de tout cela n’existe, en tout cas de façon opérationnelle. Le destin d’un pays, en cas de conflit armé, repose exclusivement sur l’artillerie. Cette primauté donne tout son poids tragique au bordereau.

Un des scénarios possibles, en effet, est que le modèle de canon sur lequel des informations ont été transmises aux Allemands n’était pas celui que développaient en réalité les ingénieurs militaires français : les secrets livrés seraient donc une fausse piste, un leurre, pour laisser dans l’ombre l’arme véritable. Je ne dis pas que cela est sûr, mais il y a des arguments solides qui vont dans ce sens. Dans cette hypothèse, le bordereau serait une trace de cette manœuvre d’intoxication de l’adversaire. Et ce pauvre Dreyfus, victime collatérale d’un montage qui le dépasse, un pion sacrifié sans scrupule – d’autant plus que l’antisémitisme dans l’armée avait des racines profondes, et que certains ont dû éprouver une joie mauvaise à sacrifier un Juif.

Mais ce ne pouvait être là le plan dès le départ. L’écriture de Dreyfus ne ressemble pas à celle d’Esterhazy. Le meilleur graphologue de l’époque, Gobert, l’expert de la Banque de France, ne s’y est pas trompé. Et ni les Français, ni les Allemands, s’ils avaient mis malignement en circulation un document trompe-l’œil comme le bordereau, ne pouvaient deviner qu’on attribuerait à Alfred ce qui était de la main de Ferdinand.

Mais admis ce court-circuit initial qui a eu pour effet d’envoyer un innocent au bagne à Cayenne et de mettre la France en révolution, peut-on imaginer qu’une fois accusé faussement, Dreyfus ait accepté son sort, pour servir les desseins de l’état-major ? Ce n’est pas impossible : son patriotisme et son sens de la hiérarchie auraient pu le mener jusque-là. Mais d’une part, il a toujours clamé son innocence. D’autre part, consentant ou non, cela ne changeait rien à son sort. On ne lui a pas demandé son avis pour le condamner à perpétuité. Pour quelles fins obscures ? Mon livre, en examinant certaines pistes prometteuses, permet à chaque lecteur de se faire une opinion personnelle.

 

 

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01 août 2026

Morand

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Fondée en pays messin à la fin de l’autre siècle par les deux confrères Patrick Wagner et Laurent Schang, Livr’Arbitres est une élégante revue littéraire non conformiste qui a consacré de mémorables livraisons à Michel Déon, Jacques Chardonne, Ernst Jünger. Les Belges y sont les bienvenus. D’une facture soignée,
Livr’Arbitres est l’une des revues littéraires qui comptent tout en restant dans une marge relative, et dont les numéros sont déjà recherchés par les bibliophiles, ne fût-ce que pour le signet qui accompagne chaque exemplaire.
Le dernier numéro de ce trimestriel, le 54 de juin 2026, propose des dossiers fouillés sur trois figures plus qu’originales et aux antipodes l’une de l’autre : Paul Morand, l’ancien ambassadeur de Vichy ; François Augiéras, l’anarchiste païen et Goliarda Sapienza, la libertaire nietzschéenne.

Le dossier Morand est bien fourni ; il constitue un portrait kaléidoscopique d’un des plus grands écrivains français du XXème siècle avec Proust, son ami qui préfaça son premier livre, et Céline, qui, pourtant avare de compliments, saluait en Morand
« un satané authentique orfèvre de la langue ». Toute l’ambivalente profondeur de Morand transparaît dans ce recueil d’articles : son côté « dinosaure » formé au XIXème siècle, sa modernité (vitesse & voyages) sans chiqué, son style éminemment classique, son génie de la formule qui lui permet de croquer un personnage ou une situation en un trait fulgurant, en une percutante image d’une totale originalité. A cet effet, la lecture de ses Journaux est un rare plaisir. Toujours pertinent, toujours inattendu, jamais convenu, Morand étonne, charme et agace à la fois. Son esprit foncièrement réactionnaire ne l’empêche nullement de ne pas voir le monde tel qu’il tourne : « J’aurai joui mieux que personne du monde qui finit, en ayant pleine conscience ; j’aurai vu les derniers beaux pays, vidé les dernières bouteilles, reçu les derniers hommages de races encore respectueuses. Je me promène dans les mondes jaune et noir comme un seigneur qui reçoit les hommages des paysans en juin 1789 ; tout en sachant que cela ne durera pas. » Au jeune Michel
Mourlet, qui le rencontre en 1972, le vieil académicienconfie : « Il faut voyager pour être seul, silencieux, exigeant, fidèle au secret ; sortir de chez soi, c’est rentrer en soi-même (…) Le voyage, c’est une seconde jeunesse ».
Ses descriptions de ville, Bucarest, New York, Londres sont désormais d’indémodables classiques : « Paris c’est le bistrot et Londres, c’est le club. (…) A Londres, les choses sont belles à cause des gens, à Paris, malgré eux ».

Christopher Gérard


Livr’Arbitres 54, 170 pages, wwwlivrarbitres.com

 

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26 mars 2026

Le parfait gentleman en quelques leçons

 

 

 

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Naguère, j’ai chroniqué Le Guide du style classique et sartorial (Éditions de l’Honnête Homme), œuvre d’un collectif proposant une claire synthèse sur les fondamentaux de l’élégance masculine, celle, classique au suprême, du gentleman. Après avoir défini le style classique comme une discipline, voire comme une ascèse, les rédacteurs (anonymes) étudiaient les pièces de la garde-robe classique, sobre à souhait et adaptée à toutes les situations. Leur modèle ? L’ancien Prince de Galles, devenu Charles III, bien entendu !

La même maison  (les mêmes rédacteurs ?) me fait parvenir Le petit guide du parfait gentleman, lui aussi à contre-courant de la morbide obsession pour la sacro-sainte « déconstruction » de tous les repères, fruits de générations d’expérience, d’effort et de discipline. Ce collectif refuse, en saine logique, toute tabula rasa ; il s’insurge contre cette manie de vouloir délester l’homme de son héritage : « Pas d’épanouissement durable sans verticalité ».

La figure du gentleman, qui remonte bien haut dans notre histoire, incarne « l’accord entre la force et la mesure, entre la liberté intérieure et le respect d’autrui, entre la droiture et la délicatesse ». Le gentilhomme préfère assumer plutôt que revendiquer ; surtout, il gouverne ses passions (par exemple, en n’achetant pas de manière compulsive des cravates milanaises sur la toile !), préfère l’effort au relâchement et la tenue au laisser-aller. D’une certaine manière, être un gentleman illustre le principe de souveraineté, aux antipodes de l’informe léthargie.

Parfois naïf et n’évitant pas toujours le prêchi-prêcha, l’essai se lit néanmoins avec plaisir et approbation, tant il tranche d’avec l’actuelle liquéfaction. J’ai particulièrement apprécié la défense de la correction de notre langue française, que même trop d’acteurs de la jeune génération n’articulent plus correctement. Pour la justifier, les rédacteurs se réfèrent à Joseph de Maistre : « Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage ». Malgré ses regrettables coquilles, ce court essai salubre sera lu par gentilhommes & gentlemen.

Pour la route, un principe bien vu et que, mea culpa, j’ignorais : un gentleman n’offre jamais un vêtement à une femme qui n’est pas la sienne, car « le principe veut que celui qui habille puisse déshabiller ».

 

 

Christopher Gérard

 

Le petit guide du parfait gentleman, Les Éditions de L’Honnête Homme, 156 pages.

 

 

 

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29 janvier 2026

Du sartorialisme et de l’élégance masculine

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Au milieu d’un avachissement devenu la règle, fondé sur cette panique générale de sortir du lot, tâcher d’incarner un idéal d’excellence et d’autonomie, incarner, chacun à sa manière et selon ses moyens, la rébellion du gentilhomme contre la barbarie contemporaine me semblent de jolis défis pour les Insulaires d’aujourd’hui.

Offrir aux regards une silhouette intemporelle, avec juste assez de désinvolture (sans pour autant en faire un système), n’est-ce pas pratiquer une diététique pour lutter contre la douleur que suscite un monde devenu si grossier ?

Par sa posture, incarner le vestige, le revenant, celui qui, debout au milieu des ruines, témoigne de sa différence, quel exaltant programme !

 

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Cette posture a été illustrée par quelques essais classiques, que je me fais un plaisir et un devoir de rappeler une fois de plus : les introuvables De l’Élégance masculine, de la regrettée Tatiana Tolstoï (1987), le très spirituel Chic anglais, de l’illustre James Darwen (1990) ; les livres illustrés de l’Américain Bruce Boyer, du Britannique James Sherwood, disparu des radars, ou du Français Julien Scavini, lui-même tailleur. Sans oublier le Chouan des villes, dont j’ai parlé naguère.

 

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Il y a des années déjà, je suivais de loin en loi divers sites internet, parmi lesquels stiff-collar.com/ du cher Scavini, architecte devenu tailleur, dessinateur de talent au goût parfait, et qui reste, lui aussi, fidèle à l’élégance British pur sucre ou encore lechouandesvilles.over-blog.com, hélas inactif .

 

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J’étais bien sûr tombé sur le site Parisian Gentleman d’Hugo Jacomet, sans le suivre de manière régulière. Trop parisien à mes yeux (le culte à mon sens convenu de telle ou telle maison ; l’obsession du bespoke), un tantinet publicitaire aussi, ce qui me chiffonnait. Bref, j’avais - mea culpa - manqué quelques bons papiers, que l’auteur réunit dans un recueil bienvenu, intitulé L’Élégance est un art de vivre.

Hugo Jacomet y défend avec esprit une forme de dissidence « discrète et apaisée » au sein de laquelle celui qu’il appelle le sartorialiste (du latin sartor – le tailleur) incarne « la figure irréductible de l’individu non réformé ». J’aime beaucoup cette idée de « non réformé » et que Jacomet prenne ainsi, non sans courage, de la hauteur pour marquer son opposition au concassage général, que les pédants nomment déconstruction, c’est-à-dire la destruction systématique, idéologiquement justifiée, des identités au profit d’abstractions pseudo-vertueuses, en réalité totalitaires.

Avec Jacomet, Scavini et quelques autres, notamment un nombre grandissant de jeunes gens assoiffés de style et d’élégance, tant morale que vestimentaire (l’une devant aller de pair avec l’autre), je pense que ce relâchement, cette « déverticalisation » qui prennent des allures d’effondrement civilisationnel doivent être contrés, avec le sourire. Jacomet fait bien de lier ce souci sartorial à une éthique de l’homme civilisé, en rébellion contre la dérive normative de notre société. Le port de la cravate ainsi prend un tout autre sens : loin d’être un réflexe conformiste, il marque la volonté d’un effort de raffinement, c’est-à-dire d’un égard accru tant pour soi-même que pour autrui, doublé d’un dépassement par le haut de cette trivialité qu’abhorrait tant Baudelaire. Ainsi, j’ai particulièrement apprécié sa défense du costume comme manifestation… de contre-culture. Boutade ? Facile pirouette ? Que nenni – vérité profonde.

Choisir une cravate (ah les Petronius 1926, les Drake ou les Breuer, au toucher inimitable !) et une pochette (ah les soies aériennes de chez Charvet ou de chez Budd !), lustrer ses Crockett & Jones ou ses Edward Green, bref se mettre en forme de grand matin permet d’affronter le monde avec sérénité et confiance.

Cerise sur le gâteau : croiser au hasard des rues un gentilhomme ou une femme ayant consenti les mêmes efforts redonne du courage en confortant notre volonté d’être différent dans un monde de jour en jour plus grégaire.

 

Christopher Gérard

 

Hugo Jacomet, L’Élégance est un art de vivre, Ed. Intervalles, 237 pages, 20€

 

 Lire aussi tous les livres de Julien Scavini

 

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 Lire aussi, sur Archaion

 

http://archaion.hautetfort.com/archive/2014/10/20/de-l-elegance-masculine-5472457.html

http://archaion.hautetfort.com/archive/2020/12/28/le-chouan-des-villes-6287020.html

 

 

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23 juin 2025

Avec Bruno de Cessole

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Cessole à Lisbonne

 

Naguère, j’ai eu à plusieurs reprises, l’occasion d’évoquer Bruno de Cessole, écrivain raffiné qui incarne depuis des décennies ce que le grand érudit Mario Praz appelait «  un agent secret de la civilisation », dressé, tel une digue, contre la marée de l’indifférencié.

Comme tous ses amis, je savais qu’il s’était retiré à Lisbonne, ville littéraire par définition. Son dernier roman, Tout est bien puisque tout finit, se lira aussi comme une flânerie dans cette ville fascinante, sans doute l’une des capitales de l’exil intérieur, avec Naples et Venise.

 

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Le héros du roman est un écrivain couvert d’honneurs, Baltasar dos Santos, fils de maçon portugais émigré en France, passé par l’école de la République et devenu plus français que les Français, « par conquête et non par héritage », à l’instar de certains Russes blancs. Après cinq romans élitistes et « surécrits » salués par la critique mais boudés par le public, dos Santos jette l’éponge et gagne New York pour y suivre un séminaire de creative writing. Le voilà métamorphosé en écrivain à succès, pondant chaque année un roman à la syntaxe simplifiée, au vocabulaire étique et aux sujets soigneusement choisis parmi les scies politiquement correctes.

Le voilà devenu une figure de cette littérature industrielle autant que prostitutionnelle qui fait vibrer les attachées de presse et tout un public sous-cultivé. Couronné par le Nobel, dos Santos, dans un renversement théâtral, vend la mèche le soir même de la remise du Prix, devant le tout Stockholm : « je suis un charlatan, un imposteur, qui a trahi ses idéaux, etc. ». Non content de s’accabler pour ses « cochonneries littéraires » (Balzac), il ridiculise aussi les jurés pour leur aveuglement et leur conformisme. Scandale international, à la plus grande jubilation de l’écrivain, immédiatement lâché de partout. Après un voyage à New York, occasion d’un joli portrait critique de la Grande Pomme, dos Santos décide, un peu comme son confrère Salinger, de fuir la presse et de plonger dans une sorte de clandestinité. Un courrier de Lisbonne joue le rôle imparti par le rapide destin et ce sera sur les bords du Tage que se planquera Baltasar dos Santos, notre faux cynique. Ce qui nous vaut un splendide portrait de ville, une magnifique évocation d’un art de vivre entre douceur maritime et mélancolie impériale – un bijou de culture et de sensibilité.

Omniprésentes, les ombres de Pessoa, de ses homonymes comme de la poétesse Sophia de Mello, l’amie de l’éditeur Joaquim Vital ; fugitive, celle d’un autre éditeur disparu, Dimitri.

Cet exil, ma foi bien confortable (dos Santos a tout de même reçu le chèque suédois), connaîtra une fin quand, du Brésil, parvient la nouvelle qu’un homonyme ( !) a publié un roman. Le tragique s’invite aussi, à sa manière, ici cruelle et feutrée.  En fin de compte, tout est bien, puisque tout finit, avec panache et de manière magistrale.

 

 Christopher Gérard

 

Bruno de Cessole, Tout est bien puisque tout finit, Le Cherche-Midi, 350 pages, 23€

 

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L’Île du dernier homme

Naguère critique littéraire à Valeurs actuelles et directeur de la Revue des deux mondes, Bruno de Cessole a publié il y a quelques années Le Défilé des réfractaires et L’Internationale des francs-tireurs,  deux anthologies subjectives des auteurs qui ont formé sa sensibilité à rebours du siècle. Tous avaient en commun une réticence à plier le genou devant les donneurs de leçons, un même goût de l’allure... et un très-sûr dégoût des infections mentales. Le regretté Guy Dupré ne parlait-il pas à son propos de « patricien du langage » ?

Voilà que Bruno de Cessole sort de son ermitage avec un roman de plus de quatre cents pages qui illustre cette sentence de Benjamin Franklin placée en exergue du livre : « Ceux qui sacrifient la liberté pour la sécurité n’obtiendront ni ne méritent ni l’une ni l’autre ». Tout ce roman d’une belle gravité s’interroge sur la place laissée ( ?) à nos libertés en ces temps de lutte « contre le terrorisme ». Entre l’Île-de-France et les Cotswolds, de l’Afrique de l’Ouest à Jura, la plus isolée des Hébrides écossaises, de Beyrouth à Alep, nous suivons à la trace un journaliste parisien et une analyste des services secrets britanniques. D’une part, François, quinquagénaire aux goûts littéraires très sûrs (Stendhal, Larbaud, Morand) mais pris d’une périlleuse empathie pour les fous d’Allah sur lesquels il enquête non sans naïveté. De l’autre, Deborah, fille d’un officier du MI 6 qui travaille pour le GCHO, « les grandes oreilles » du Royaume Uni. Le premier est l’un de ces hommes de gauche taraudés par la mauvaise conscience, ce satané désir de repentance comme par « l’obscure attirance pour le pouvoir et la soumission ». Amoureux déçu de la France, cet islamo-gauchiste qui a rendu des services à la cause palestinienne (surtout par mépris de soi) ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’Islam combattant, jusqu’à une forme sournoise, plus ou moins avouée, de masochisme qui n’est pas rare dans certaine intelligentsia. Un esprit torturé, complexe, aux lisières de la félonie tant l’aveugle le désir d’un idéal de rechange : « Lui aussi il abominait chez ses contemporains leur effroi devant les vérités trop rudes, leurs compromissions, leur penchant à vouloir tout concilier, ainsi que l’absence de hauteur et de vision à long terme au sein d’une classe politique incompétente ou corrompue ».

De l’autre, sa cadette, linguiste qui perd peu à peu ses illusions sur son rôle dans la protection occulte de ses concitoyens face à l’affolante extension de la surveillance globale. Orwell n’est pas cité par hasard par le père de Deborah, vieil espion désabusé…

Des contacts entre François et des djihadistes de Trappes et de Manchester laissent des traces. La DGSE confie la surveillance du journaliste aux collègues d’Outre-Manche, dans le cadre d’un partage des besognes (et des data). Le GCHO transmet le dossier à la section des dirty tricks et l’affaire s’emballe, comme dans les romans de John Le Carré et de Percy Kemp, un ami de Cessole. L’un et l’autre, le jobard et l’espionne, tous deux manipulés, se retrouvent en Ecosse pour un fatidique face à face sous l’œil d’un inaccessible grand cerf. Un fort roman, érudit et passionné, littéraire en diable. Le retour bienvenu de Bruno de Cessole.

 

Christopher Gérard

 

Bruno de Cessole, L’Île du dernier homme, Albin Michel, 432 pages, 21.90€

 

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Un entretien avec Bruno de Cessole (2008).

 

Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?

 

Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne  le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence  en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature  - à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ? L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même -  et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me  l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel,  critique littéraire, et comme écrivain, notamment  dans ce livre, d’être un passeur, de  faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions,  une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé ( expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain ) je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects,  je  fais aussi allégeance à Flaubert ( pour son éthique littéraire) et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers, comme  Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef, Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa,  Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré…

 

Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?

 

L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont  les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers,  appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.

 

Ce roman, qui comme l’a bien vu Guy Dupré est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (FrédéricII !!!)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait?

 

Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche,  Schopenhauer, et, bien sûr, E.M Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien  à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il,  ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il  …  

 

Tout le roman (le conte) baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente (et provisoire ?) déréliction ?

 

De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’ exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation  violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre , ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte,  face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : «  Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité ». De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire ( le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude,  envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.

 

Propos recueillis par Christopher Gérard pour le Magazine des Livres

Paris, octobre 2008.

 

Il est question de Bruno de Cessole dans mes Nobles Voyageurs

 

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