13 octobre 2009

Langendorf

Plus connu en Italie et dans le monde germanique que dans son Helvétie natale, Langendorf est l’auteur d’un livre culte, Un débat au Kurdistan (1969), où ce spécialiste de la pensée stratégique illustrait une philosophie du renseignement.  Féru d’histoire militaire, fasciné par les empires austro-hongrois et ottoman, Langendorf a aussi écrit sur la mystique, l’érotisme, les ours ou les tortues ; bref, l’homme fait montre d’une érudition allègre, jamais gratuite. Son dernier roman, Zanzibar 14, nous plonge dans les touffeurs de l’Afrique orientale, à la veille de la grande conflagration. Nous y suivons à la trace Wilhelm von Kampe, alias le Docteur Auberson, alias Monsieur Albert, alias Mister Camp, un Nachtrichtenoffizier au service du Kaiser. Agent efficace, doté d’un instinct sûr et d’un remarquable sens de l’observation, cet espion qui se fait passer pour un médecin suisse amateur de papillons renseigne Berlin sur les mouvements de la Royal Navy dans une zone stratégique. A perfect spy ? Presque, car notre prédateur a un défaut : le goût du meurtre (au cran d’arrêt, seize centimètres). Un commander venu de Londres, chargé d’enrayer par tous les moyens l’infiltration d’agents allemands du Congo au Mozambique, le piste. Tous les moyens ? Même les plus inattendus, qui tiennent du supplice chinois et de la cuisine, car Langendorf a vu Le Festin de Babette. Un roman pervers et jubilatoire.

 

Christopher Gérard

 

Jean-Jacques Langendorf, Zanzibar 14, Ed. Infolio.

 

 

30 septembre 2009

Jean Clair

Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant

 

« Comment peut-on croire qu’une civilisation se fonde, s’institue, se préserve et se défend avec des morales lénifiantes, molles et désarmées ? » A elle seule, cette (fausse) question donne le ton du Journal de l’historien d’art Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant. Dans ce troisième volume, qui fait suite aux précieux Journal atrabilaire et Lait noir de l’aube, l’ancien élève de la communale devenu académicien se souvient sans sensiblerie aucune d’une enfance pauvre qui fit de lui un exilé (« ce n’est pas pour moi »), de la vie à la campagne avant 1960 et des cycles saisonniers, de son double héritage, celui des bocages vendéens et des monts du Morvan. Il évoque sa mère avec une émotion contenue et observe notre monde tel qu’il va (de travers) : avec justesse tant dans l’expression – sa langue ravira les amateurs les plus exigeants – que dans sa réflexion, impitoyable à l’égard de l’imposture aux mille faces. De ses origines modestes, Clair a conservé un sens aigu de l’injustice, que viennent renforcer un mélange très français de raison et de contemplation classiques, un humour à l’anglaise ainsi qu’une culture à l’allemande. Si je devais définir Jean Clair par une seule épithète, je choisirais « dense ». Vieille Europe au suprême. Un civilisé, désolé d’assister au crépuscule d’un monde qui sombre dans la vulgarité  et une sirupeuse insignifiance: « qui croit encore à l’histoire ? Qui a encore envie de tourner la page pour dévoiler la suite ? » Toutefois, Jean Clair ne cède jamais à un nihilisme grincheux : s’il fustige notre déroute morale et esthétique – c’est tout un -, il le fait avec panache, sauvé par le culte de la grammaire comme par un bon sens hérité de ses ancêtres paysans. Bref, ce mélancolique a tout pour déplaire aux militants festifs de nos démocraties populacières. Lisons Jean Clair, et devenons les amis du noble Solitaire.

 

Christopher Gérard

 

Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant, Gallimard, 250 p.

 

Lait noir de l’aube

Ce vers de Paul Celan vient donner son titre au Journal que Jean Clair a tenu de l'automne 2005 à l'automne 2006: un cycle saisonnier pour exprimer la mélancolie et la révolte d'un lettré qui ne se console pas du "grand solde des décadences avant liquidation générale". Les lecteurs du Journal atrabilaire (Gallimard, 2006) y retrouveront les saines fulminations de l'ancien directeur du Musée Picasso, ses charges bienvenues contre la culture officielle (arts premiers, parcours citoyen, blablabla) et ses formes sournoises d'académisme (l'art moderne vu comme "épisode maniaco-dépressif de l'histoire des formes"), une pensée résolument à contre-courant qui évoque le regretté Philippe Muray, des rêves aussi comme chez Jünger, car l'esprit de Jean Clair ne demeure jamais en repos. Tout part de l'acedia qui, chez Homère, signifie l'oubli de ceux qui nous ont précédés. Nous y sommes: l'amnésie volontaire triomphe chez homo festivus au risque de voir la Cité se déliter. Un sage médiéval, Hugues de Saint-Victor, parle d'acédie pour désigner "la tristesse née de la confusion de l'esprit, de la lassitude et de l'amertume de l'âme". Malgré les narcotiques de plus en plus puissants comme la télévision et ses images mercurielles (id est vénéneuses), malgré l'hédonisme obligatoire (Fête dring dring, gay pride, Débile parade), malgré le jogging et l'obsession du corps, notre merveilleuse civilisation occidentale s'enfonce dans le marasme ou, pour citer Clair: "Nous sommes entrés, insensiblement, dans une Société anonyme composée de maquereaux et de putes". L'une des caractéristiques de cette société est son refus de l'otium, le nonchaloir typique des civilisations accomplies, remplacé par le triste et pesant negotium, le sacro-saint bizness. Le silence, la médiation, la flânerie, toute espèce de gratuité en sont proscrits. Comme jadis sous d'autres régimes, cette glissade totalitaire influence la langue des nouveaux serfs: "ces appellations qui sont autant de borborygmes, et de défis à la raison: l'"auteure", la "professeure", tous les "areu areu" d'un français retombé en enfance, mais que nous serons tenus de respecter sous peine d'être traduits devant les tribunaux, pour anti-féminismeu". Pessimiste, Jean Clair? Seuls les aveugles et les pusillanimes tenteront de se rassurer en l'étiquetant de la sorte. Les autres apprécieront sa vision tragique, tempérée par un amour de l'art et par une culture humaniste. Et reprendront, à sa suite, le combat contre la bêtise à front de taureau.

Christopher Gérard

Jean Clair, Lait noir de l'aube, Gallimard.

Jean Clair, Journal atrabilaire (Gallimard)

Né en 1940 dans une famille modeste, Jean Clair est un modèle d'ascension sociale: études d'histoire de l'art et d'esthétique, thèse à Harvard, direction du Musée Picasso et de la Biennale de Venise, sans oublier ces prestigieuses expositions, montées parfois avec difficulté (Magritte, Balthus, Chirico, et la toute récente Mélancolie). Son œuvre d'écrivain - une trentaine de volumes - témoigne d'une liberté d'esprit comparable à celle d'un Marc Fumaroli: tous deux ont en commun, outre une culture profonde, une même réticence face aux dogmes bien-pensants, notamment sur l'art moderne. Ainsi Jean Clair a-t-il pu critiquer le surréalisme, vache sacrée d'un certain establishment, comme il a pu dissocier la modernité, fondée sur le désenchantement du monde soumis à la technique, de l'hybris avant-gardiste ("L'avant-garde est à l'esthétique ce que le messianisme est à la politique; et il en partage l'intolérance"). Bref, Clair est un homme libre qui n'hésite pas à écrire: "dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"". Son Journal de la saison 2004-2005 illustre ce réjouissant non-conformisme. Qu'il nous parle de la disparition du silence, remplacé par le grondement continu des moteurs et le fracas syncopé des batteries ("le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l'illimitation du mal"), de cette manie bien française de remplacer les titres d'articles par des calembours (comme pour empêcher toute réelle réflexion), de l'omniprésence très hexagonale elle aussi des acronymes, du téléphone portatif, objet de parade, ou des blessures de l'enfance dont nul ne guérit, de Céline ou d'Aragon, Clair vise juste et atteint sa cible, qui n'est autre que notre civilisation des apparences. "Grand solde des décadences avant liquidation générale", s'exclame-t-il avec mélancolie, mais sans aigreur, car son pessimisme reste tonique comme un bain glacé dans l'eau des montagnes. Jamais il ne s'apitoie ni ne ronchonne, non, il constate, ironise, servi par un sens très latin de la formule: "un pays qui n'est plus conscient ni fier de ses propres idéaux finit seulement par appeler pluralisme ou tolérance ce qui n'est qu'impuissance". Dégustons sans tarder Jean Clair pour mieux affronter l'imposture aux mille faces.

Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.

26 novembre 2008

Le Peintre de batailles

« La différence entre bons et mauvais qui a marqué l’humanisme chrétien est fausse. Nous sommes le bien et le mal en même temps. »

Arturo Pérez-Reverte, Le Figaro littéraire, 11 janvier 2007

 

Né en 1951, Arturo Pérez-Reverte s’est en moins de quinze ans imposé comme l’un des écrivains majeurs du monde hispanique. Ses romans (Le Tableau du maître flamand, Le Club Dumas, …) ont connu un succès international qui lui a ouvert les portes de l’Académie royale. Ce navigateur, grand spécialiste du Siècle d’Or, aurait pu poursuivre une confortable carrière d’auteur à succès s’il n’avait, dans Le Peintre de batailles (Seuil), convoqué les fantômes rencontrés dans une vie antérieure. Car Pérez-Reverte a, pendant plus de vingt ans, traîné ses bottes du Liban au Salvador, des Falkland aux Balkans comme correspondant de guerre. Plus précisément, comme photographe des horreurs de la guerre ou, pour le citer : « un fils de pute, mais honnête en quelque sorte ».

Le héros de son roman, Faulques, dont le nom évoque les reîtres d’autrefois, lui ressemble : « un prédateur graphique sans complexe ». Après vingt ans de baroud sur tous les fronts, Faulques se retire, malade, dans une tour sur les rives de la Méditerranée, où il entreprend de composer une fresque circulaire représentant l’archétype de la ville en flammes, la quintessence des orages d’acier. L’homme a au préalable couru tous les musées d’Europe pour s’imprégner des toiles les plus atroces, qui toutes décrivent le sort jadis advenu à Troie : l’incendie, le pillage, la mise à sac. Le souvenir d’une femme aimée, Olvido, vient aussi le hanter dans son labeur solitaire jusqu’au jour où se présente devant lui un certain Markovic, qu’il a pris naguère en photo du côté de Vukovar. Ce cliché, qu’il avait totalement oublié (refoulé ?), a scellé le destin du milicien croate. Au terme d’une traque de dix ans, le rescapé des tueries balkaniques vient demander des comptes à celui que le malheur des uns – Druses flingués au bord d’une fosse, Ethiopiennes violées et autres torturés par caprice – a d’une manière rendu célèbre.

Un dialogue d’une terrifiante densité s’engage entre le milicien, qui est tout sauf un ange, et ce photographe dont les mains ne semblent pas souillées que de seule peinture. Markovic existe-t-il ? N’incarne-t-il pas une voix intérieure, obsédante, qui oblige Faulques à fouiller toujours plus profond dans sa mémoire ? A chacun d’en décider. L’essentiel réside dans cette méditation sur le mal, totalement libérée des illusions judéo-chrétiennes, et dont Pérez-Reverte, nourri d’Homère et de Virgile, propose une interprétation tragique. « Chaque Titanic a son iceberg qui l’attend », s’exclame-t-il avant de préciser dans un entretien avec le Figaro littéraire : « je préfère un méchant intelligent et cultivé à un imbécile gentil » et de vitupérer une époque où, grâce à la technique, l’idiot occupe la première place (sonore, par exemple).

L’écrivain a donc pris le risque de déplaire au grand nombre, qui ne veut ni ne peut imaginer en quoi consiste l’essence du tragique, inévitable autant qu’immérité. L’horreur absolue pour un esprit puritain. Disciple de Nietzsche comme de Goya, Pérez-Reverte retrouve des accents athéniens pour dépeindre « le caprice géométrique de l’Univers », l’ordre implacable masqué par l’apparent chaos, le filet invisible à l’œil inattentif et les flèches d’Apollon, tueur solaire. Avec ce remarquable roman philosophique refont surface d’une part une pensée rétive au principe même de consolation, de l’autre une exaltation du héros, non point le soudard couvert de médailles, mais l’homme enthousiasmé à l’idée de ne pas se dérober à son destin.

Pour ma part, je place Le Peintre de batailles aux côtés de Malatesta et du Serpent à plumes dans ma bibliothèque païenne.

 

Christopher Gérard

 

 

 

02 juin 2008

Marc Klugkist

Une discrète maison bruxelloise, hébergée par la librairie La Proue (16 Galerie Bortier, 1000 Bruxelles) avait déjà attiré l’attention des bibliomanes avec Les Boues, du poète J. Noiret, sans oublier ce texte introuvable de la très prometteuse Lou Arauxo. Voilà que le Petit Humain publie une méditation de Marc Klugkist,  ci-devant poète du Collège Saint-Michel passé à l’ULB où il a étudié la philosophe avec une prédilection pour Spinoza … et Huysmans. Homme de théâtre, il s’interroge aujourd’hui sur les fins dernières en refusant à la fois « la noble posture de l’homme résigné » et les angoisses d’un athéisme triste. Lui, le mécréant « joyeux » (il insiste : joyeux), nous propose une typologie d’adversaires tels qu’il les rêve : le ptérodactyle édenté, le vautour idéaliste et même le frigide cosmique, tous mêmement esclaves et tyrans d’eux-mêmes comme des autres. Une dissertation, que dis-je, un exercice, rédigé dans la plus pure tradition.

Christopher Gérard

Publié dans la Revue générale, mai 2008

Marc Klugkist, Brève méditation sur la décomposition des cadavres et sur l’infinité de l’univers, Editions du Petit Humain).

27 février 2008

Sainte Russie

Pour célébrer le 90ème anniversaire de la révolution russe, les éditions du Rocher proposent une réédition augmentée de Les Blancs et les Rouges. Histoire de la guerre civile russe (1917-1921), passionnant essai que Dominique Venner, directeur de la Nouvelle Revue d’Histoire, a naguère consacré à un cataclysme qui engendra le plus terrifiant régime des temps modernes. D’une précision militaire, son récit de l’atroce guerre civile, des mutineries de 1917 aux ultimes révoltes populaires au bolchevisme, permet de comprendre à quel point « un soulèvement de millions de croquants hérissés de baïonnettes, conduits par une petite meute de fanatiques binoclards » fut la matrice d’un siècle de fer. Car la terreur instaurée par Lénine et Staline frappa durablement les esprits de l’époque par sa brutalité même et fut, plus tard, l’une des causes de l’avènement des dictatures mussolinienne et hitlérienne. Outre ce regard dans une perspective large, l’originalité de l’ouvrage réside dans l’étude comparée des Rouges et des Blancs : portraits et récits de campagnes alternent, illustrés par de nombreux témoignages à chaud longtemps occultés par une historiographie marxisante. De même, les insuffisances et les points forts de chaque camp sont analysés avec finesse : les Blancs comptèrent de valeureux chefs (Dénikine, Koltchak, sans oublier Wrangel, mort en exil à Bruxelles); quant aux Rouges, ils ne furent pas partout vainqueurs (Pologne, Finlande, Etats baltes). Bien des dogmes sont ainsi pulvérisés, notamment celui de « l’humanisme » de Lénine, qui ordonne sans hésiter des massacres d’une effroyable ampleur, ou celui du sens de l’histoire : en 1919 encore, les jeux n’étaient pas faits.

Après la prise du pouvoir par les bolcheviques, deux millions de Russes fuirent une Russie martyrisée. Dix mille d'entre eux trouvèrent refuge dans notre pays. C'est leur histoire, celle de l'émigration russe en Belgique durant l'Interbellum, qu'un jeune chercheur de l’Université de Louvain et du FNRS, W. Coudenys, a étudiée avec une minutie exemplaire (Leven voor de Tsaar. Russische ballingen, samenzweerders en collaborateurs in België,Davidsfonds). Tous ces exilés n'étaient pas nobles comme le général baron Wrangel, dernier chef des Armées blanches, mort (empoisonné?) à Uccle en 1928, mais nombre d 'officiers purent survivre grâce à l'aide de la Belgique, qui participa à l'intervention alliée contre les Rouges (voir les témoignages de l’écrivain belge Marcel Thiry). Le Roi Albert n'avait-il pas caché à l'époque son hostilité aux Soviets? W. Coudenys a dépouillé une masse impressionnante d'archives inédites - journaux de l'émigration, dossiers de la Sûreté, etc. - et nous offre ainsi un tableau très vivant de cette Russie de l'exil, tiraillée entre la fidélité et l'adaptation à un monde en crise. L'aspect culturel n'est pas négligé: cercles littéraires et groupes musicaux, sans oublier ce singulier courant eurasiste qui tint son premier congrès international à Bruxelles. Le rôle de l'épiscopat belge, comme celui de l'Université de Louvain, qui forma de nombreux cadres d'origine russe, bref, toute la vie d'un milieu caractérisé par une grande dignité, est retracée avec une précision d'entomologiste. L'émigration blanche étant un rarissime exemple d'armée en exil (pendant vingt ans), le chercheur s'est également penché sur les nombreuses associations militaires, surveillées et infiltrées avec une rare maestria par les services soviétiques. Voilà donc un éclairage fort utile sur l'histoire belge de l'entre-deux-guerres et de l'occupation, car une poignée de Blancs reprit le combat sous l'uniforme feldgrau, avec les déconvenues que l'on devine. Sur l’émigration russe, il faut remarquer que le dernier film d'E. Rohmer, Triple agent  (lire aussi Eric Rohmer, Triple agent, Petite bibliothèque des cahiers du cinéma), un chef-d'œuvre d'intimisme, narre l'histoire d'une trahison dans le Paris des Russes blancs, celle du colonel Skobline. Enfin, sur les associations militaires, lire, de Paul Robinson, The White Russian Army in Exile 1920-1941(Oxford University Press).

Personnage clef du monde littéraire pétersbourgeois et figure éminente avec son mari l’écrivain Dimitri Merejkovski du symbolisme russe, Zinaïda Hippius (1869-1945) assista à la chute du tsarisme et à l’avènement du bolchevisme, après l’intermède Kerenski. Son  journal des années 1914-1920 (Journal sous la Terreur, Collection Anatolia, éditions du Rocher), en grande partie occulté par le régime soviétique durant 70 ans, paraît enfin, livrant un témoignage accablant sur l’asservissement de la Russie à une clique d’idéologues barbares. Aux insuffisances des élites traditionnelles, à l’aveuglement des intellectuels répondent la brutalité sans complexe des Rouges qui, en quelques jours, s’emparent du pouvoir à la pointe des baïonnettes. Les étapes de ce processus infernal sont décrites au jour le jour avec une effrayante lucidité : qu’elle évoque le musellement de la presse, les arrestations (« Chaque jour, on fusille quelqu’un dans chaque soviet d’arrondissement ») et les viols, l’esclavage déguisé et le marché noir, les rafles de « bourgeois » et la délation généralisée, les pillages et les soûleries, les retournements de veste ou les fuites sans gloire, Hippius se hausse au niveau des grands historiens romains. Nous assistons éberlués à la fin d’un monde certes imparfait mais civilisé, et à la naissance d’une tyrannie : « tout le monde meurt (sauf les commissaires, leurs valets et les bandits). Plus ou moins vite. »

Spécialiste des courants nationalistes russes, Marlène Laruelle s’était fait remarquer par une brillante thèse sur l’eurasisme (L’idéologie eurasiste russe ou comment penser l’Empire, L’Harmattan, 1999). Elle s’attaque dans Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXème siècle, (CNRS éditions), au mythe aryen dans l’aire culturelle russe. Définissant ce mythe comme « une recherche romantique des origines » ou comme « mode de lecture du monde », M. Laruelle montre que, au contraire de l’allemand, l’aryanisme russe fut toujours étranger au racialisme. Il convient donc de distinguer l’aryanisme, fils du romantisme européen, du racialisme, fruit monstrueux du scientisme. Le premier n’est nullement prédestiné à devenir ce qu’il fut de 1933 à 1945. De même, la diabolisation des courants romantiques, présentés comme menant fatalement au nazisme, devient intenable, puisque la quête identitaire russe, ignorant l’antisémitisme et en fait tout racisme, cette quête impériale plutôt que nationale, fascinée par l’Asie blanche tout en affirmant une européanité plus complète, se distingue radicalement de l’allemande. Laruelle montre avec brio que l’aryophilie russe fut pensée comme une réconciliation de l’occidentalisme et du slavophilisme. La Russie comme autre Europe. Sa thèse étudie également l’instrumentalisation du mythe aryen par la politique tsariste  en Asie centrale : à l’époque du Grand Jeu (Kipling), les Slaves considéraient leur expansion dans ces régions stratégiques comme le « juste retour » des Aryens dans leur patrie originelle. Une thèse passionnante sur un sujet sensible, traité avec autant de tact que de probité.

 

04 octobre 2007

A propos de Constat d'Occident

Laurent Schang, biographe du fondateur de l'aïkido, nous livre aux éditions Alexipharmaque un court recueil de nouvelles, où il chante des faits d'armes et des guerriers: Guevara pataugeant dans les brumes congolaises, Mishima au moment de son suicide, Jünger dans les Flandres où "chevauche la Mort" pour citer une vieille chanson de reîtres,… Comme il l'avoue lui-même sans détours, jusqu'à présent la Providence n'a fait de lui qu'un lansquenet de bibliothèque. Ses campagnes? Des songes. Quant à ses corps à corps, des souvenirs de lecture. D'où l'embarras du lecteur: ses nouvelles, plus proches du journalisme que de ce qu'il appelle "la littérature pure", ne traduisent ni l'expérience du correspondant de guerre ni la vision d'un artiste, mais le romantisme martial d'un adolescent qui se rêva condottiere. Certains noms illustres sont convoqués, mais seuls les obscurs retiennent l'attention. La réflexion sur l'Europe, plus qu'originale, tirée de ces destins romancés, gagnerait à être développée: Constat d'Occident est une macédoine trop vite composée qui m'a laissé sur ma faim. Je l'ai lu en une heure avec une émotion qui a cédé la place à un agacement grandissant: ce manque de sérieux, bien rendu par ce piètre jeu de mot en guise de titre, qui rappelle les chapeaux de Libération. Pourquoi faire ainsi le badin? La guerre n'interdit-elle pas toute frivolité à ceux qui ne l'ont pas éprouvée dans leur chair? Le style haché, moins austère que sec, ne fait pas de Constat d'Occident un livre que je suis sûr de relire. Je préfère le prendre comme une promesse, celle de l'accomplissement d'un écrivain à naître, dont le modèle pourrait être en effet Jean-Jacques Langendorf. Laurent Schang nous doit mieux que ces amuseries. Si mes souvenirs sont exacts, la devise des Marines est "dig or die". Creusez donc, soldat Schang, plus profond.

Laurent Schang, Constat d'Occident, Ed. Alexipharmaque, 136 p., 17 euros.

Quelques questions à Laurent Schang Propos recueillis par Christopher Gérard

Qui êtes-vous ?

Je dirais… Laurent Schang, trente-trois ans, l’âge du Christ, burelier du français d’entreprise bureau, quand au même âge Alexandre le Grand mourait de la fièvre à Babylone, maître d'un empire vaste du Danube à l'Indus et Bonaparte, sous lequel déjà perçait Napoléon, se faisait nommer consul à vie après le coup d'état du 18 brumaire. Une définition qui, je crois, en dit assez long sur celui que je pense être. Bref, le digne fils de sa génération, tout entière passée à côté de l'Histoire, à l'instar de ces hommes nés ou trop tôt ou trop tard aux différentes époques. Nous reste donc, en guise de compensation: les sports de combat - le karaté pour moi -, le syndicalisme étudiant, à la rigueur les sorties de stade les soirs de match. Visiter les champs de bataille, les musées; autant d'expériences capitales vécues par procuration. Natif d'une région marquée par les deux guerres mondiales, où tout dans le paysage ramène le piéton au passé guerrier de l'Europe, j'ai grandi dans le souvenir des états de service de mes grands-pères, l'un et l'autre sous-officiers de l'armée française. Mon envie, tardive, d'écrire découle sans erreur possible de ce vide essentiel dans mon curriculum vitae et du besoin, illusoire, de le combler par des mots. En revanche, si j'écris, je récuse la définition d'écrivain. Le statut d'écrivain devrait toujours être une qualité qu'on vous attribue, une distinction honorifique conférée à la grâce du temps et d'une œuvre, pas une décoration factice dont on se pare en société pour épater les autres invités à la table, surtout dans ce pays où, peut-être l'aurez-vous remarqué, les écrivains, vrais ou faux, courent les rues. Donc, "Laurent Schang écrit". Il lit aussi, beaucoup et depuis son enfance, et plus de récits que de la littérature pure. A commencer par tous les magazines de militaria cités dans la nouvelle titre.

Parlons de ces grandes lectures…

Je ne sais pas pour vous mais en ce qui me concerne, les souvenirs de lecture les plus marquants sont ceux restés associés dans ma mémoire à des lieux précis – cette terrasse en ville par exemple, où j’ai lu de bout en bout, dans un état quasi second, Immédiatement de Dominique de Roux. Un choc, la fusion, au sens physique du terme, du style et des idées, et le début d’un engouement jamais démenti. Ou encore ma découverte dans l’arrière-salle d’un café de Jean-Jacques Langendorf et de son roman d’aventures et de mort, Un débat au Kurdistan (L'Age d'Homme), autre cadeau, ô combien déterminant par la suite, de mon ami François Bousquet. Entrer en possession d’un livre obéit chez moi à un rituel fixe : dans une atmosphère propice à l’évasion, confortablement installé, j’en feuillette au hasard les pages, je caresse sa couverture, respire son odeur. J’imagine les longues heures à venir en sa compagnie. Et aussi le moment où il ira rejoindre ses camarades dans ma bibliothèque, rayons vingtième siècle ou littérature de genre. Ainsi, de mes vingt ans je garde trois souvenirs de lecture, trois chefs-d’œuvre lus pratiquement à la même époque. Les Réprouvés, d’Ernst von Salomon, aussi vigoureux et plus palpitant que Kessel et Hemingway réunis, sur les soubresauts de la révolution allemande de 1918, vus du camp légitimiste ; Les Noyers de l’Altenburg, d’André Malraux, acheté lors de sa sortie en poche, pour moi la synthèse et l’aboutissement de son œuvre romanesque ; enfin, Portrait de l’aventurier, de Roger Stéphane, un classique (le colonel Lawrence, à califourchon sur sa motocyclette) dont le titre dit tout. Plus tard, c’est à leur lumière que je relirai le meilleur de Jean Mabire, dont je tiens en très haute estime la biographie du baron Ungern, Ungern le baron fou, et Hugo Pratt dessinateur et romancier. Décrié, à tort, pour sa prétendue mièvrerie, Saint-Exupéry fait lui aussi partie intégrante de mon panthéon et j’invite chacun à lire les reportages saisissants de Terre des hommes.

Et les grandes rencontres, les expériences (l'aïkido, votre passage au Figaro) ?

Avec le recul et en y repensant bien, mon rapide passage au Figaro littéraire il y a six ans relève plus du malentendu qu’autre chose. Patrick Besson m’avait enjoint après ma soutenance d’adresser à Jean-Marie Rouart, son rédacteur en chef d’alors, un exemplaire de mon mémoire de lettres modernes, deux cents cinquante pages consacrées aux néo-hussards (Besson, Neuhoff, Tillinac) et à leurs acolytes : Rive droite, L’Idiot international, etc. Il faut croire que dans mon travail j’avais su éviter l’habituel charabia universitaire. La place de critique des essais était libre. Moi qui n’en lis jamais, j’ai eu une semaine pour me décider. L’air de rien, tout le monde ne naît pas Rastignac rêvant de conquérir Paris. Cela dit, arrivé le dernier dans l’équipe à la demande de Jean-Marie Rouart, je la quitterai le premier au bout d’un an, remercié par la direction pour cause de restructuration, d’ailleurs peu de temps avant son propre renvoi. De ce stage accéléré en milieu journalistique (pas suffisant pour bénéficier des avantages de la carte de presse), je garde un classeur contenant mes articles préférés – mon press-book ! – et un petit réseau d’amitiés durables, parmi lesquelles je compte avec une légitime fierté l’essayiste Rémi Soulié, François Bousquet, donc, libraire et critique, ou le romancier alsacien de Paris Jean-Jacques Mourreau. Pour qui écrit-on d’abord, sinon ses amis ? Ce n’est déjà pas toujours drôle… Vous connaissez la citation de Paul Morand : « Je déteste écrire, j’adore me relire. » Surtout peut-être, j’en retire les débuts de ma collaboration à feue la revue underground Cancer !, mes vrais débuts en fait, grâces en soient rendues ici à son rédacteur en chef, Bruno Deniel-Laurent. En m’ouvrant les colonnes de Cancer !, je lui dois d’avoir fait mes deux plus belles rencontres, en la personne de Sarah Vajda, ma bonne fée tsigane, romancière (Amnésie, Contamination) et biographe, un peu de Shakespeare et de Racine à Tel-Aviv, Malibu Beach, et en celle de Jean-Jacques Langendorf, l’auteur de tous les livres que j’aurais aimé écrire, histoire, romans, nouvelles, qui m’honore dans celui-ci d’une préface à faire rougir de confusion un adjudant-chef parachutiste.

Vous mentionnez l’aïkido en tant qu’expérience et en effet, si ma pratique de cet art martial ne s’est pas révélée concluante, en raison notamment de la dérive new age de son enseignement en France, du moins m’a-t-elle permis de trouver la matière de mon premier livre. La vie de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido (Pygmalion), se confond avec l’histoire du Japon moderne, aussi aventureuse et chaotique, sinon plus. Génie du combat à mains nues, Ueshiba (1883-1969) s’engagea dans l’armée en 1904 pour tester ses techniques contre les Russes, reçut en file indienne les états-majors de la marine et de l’armée à son dôjô, fraya un temps avec la junte, entraîna en personne un frère de l’empereur Hiro-Hito. Mais esprit mystique, un cas rare au Japon du shintoïsme et des sept écoles du bouddhisme, il fonda une colonie à l’extrême nord du pays, dans l’île d’Hokkaido, participa à une expédition assez délirante en Mongolie sur les traces du Roi du Monde, qui faillit bien se terminer par un peloton d’exécution chinois, et connut l’illumination (l’Eveil) à trois reprises. J’ai donc profité de l’occasion pour me rendre sur place, visiter les lieux importants de sa vie. Plutôt que du Japon, parler des Japons conviendrait mieux, tellement l’ancien et le nouveau se côtoient en permanence mais semblent ne jamais pouvoir communiquer. Tôkyô est une ville très plate contrairement à ce qu’on pense, tout en béton et quartiers résidentiels, vide le jour et grouillante de vie la nuit. En l’occurrence, le dôjô historique du maître – en japonais O Sensei –, minuscule, se trouve  au beau milieu d’un de ces pâtés d’immeubles sans âme. Des descriptions romantiques de Lafcadio Hearn aux portraits désenchantés de Murakami Ryu, ce résumé du Japon contemporain en vaut un autre.

Votre recueil de nouvelles aurait pu s’intituler La Rumeur des batailles… Quel en est le fil conducteur : serait-ce la guerre comme expérience intérieure ?

La référence à Jünger est belle en effet, trop belle même ! C’est Lamennais souhaitant à une vie réussie la mort parfaite sur le champ de bataille. Non, en vérité, je m’intéresse moins du point de vue littéraire aux guerres proprement dites qu’au vécu de leurs protagonistes, avant, pendant et surtout après l’apprentissage décisif du feu. Rappelez-vous, Fabrice del Dongo arrivant en retard à Waterloo ou le prince André Bolkonski assistant à la bataille d’Austerlitz couché dans l’herbe suite à une blessure grave nous donnent autant à voir sur les guerres napoléoniennes que tous les ouvrages spécialisés. Les à-côtés du conflit, des motivations personnelles aux enjeux géopolitiques, comme la perception fatalement réduite, limitée sous la visière du casque au champ de vision immédiat qu’ont les combattants du drame en cours, voilà ce qui m’attire, avec aussi, c’est vrai, une fascination certaine pour la mort violente. N’ayant pas connu la guerre – je conserve un souvenir cuisant de ma tentative d’engagement à vingt-et-un ans dans les rangs de l’armée croate –, et sauf à me croire comme Patton la réincarnation de tous les grands généraux du passé, je me garderais d’employer cette formule d’expérience intérieure. Cent dollars le Tchétchène, deux cents dollars l’Arabe est née de mes discussions à bâtons rompus avec une journaliste russe et le reporter de guerre Patrick Chauvel au sujet de ce conflit. Quant à la nouvelle intitulée Pour l’honneur de Tsahal, elle résulte de mes lectures et de la sympathie que j’éprouve pour la jeunesse israélienne. Tsahal est une armée de conscrits, il ne faut pas l’oublier. Et les Israéliens d’aujourd’hui, des Occidentaux identiques aux autres, aussi consuméristes et petits-bourgeois. Je me méfiais du roman après les excès commis à mon sens par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Le choix de la saynète s’est dès lors imposé, à la fois pour les qualités qu’elle requiert, rapidité de ton, brièveté du récit, et pour la très grande diversité des époques qu’elle permet d’aborder au sein d’un même recueil.

Je n’y retrouve pas Otto de Habsbourg, « l’homme qui a dit nein », pour citer l’un de vos textes parus dans une revue aujourd'hui disparue. En revanche, Charles de Habsbourg Lorraine joue un rôle certain…

Et pour cause, « mon » Otto de Habsbourg est aujourd’hui la propriété exclusive des Éditions Fayard, au même titre que l’ensemble des contributions apportées au collectif Cancer ! présente Gueules d’Amour, encore une initiative du très dynamique Bruno Deniel-Laurent. La critique n’a pas suivi à la sortie du livre, tant pis. L’idée même de publier une galerie de portraits allant de Simone Weil à Richard Virenque, rédigés par les illustres inconnus de la revue Cancer ! tenait de la gageure, et pour cette simple raison le défi méritait d’être relevé. Raphaël Sorin croyait avoir décelé en nous la nouvelle garde des lettres françaises, la génération montante qu’on nous promet à chaque décennie. Depuis, il ne nous adresse plus la parole, c’est bien dommage ! Qu’importe, de toute façon le livre existe, pilonné ou pas il en restera toujours quelque chose… À l’époque où j’ai commis cet exercice d’admiration, le « non » était à la mode en France. Non au nazisme, au communisme, non au politiquement correct, au libéralisme américain, non à tout ; nous vivions à l’heure de l’inventaire exhaustif de nos figures intellectuelles, celles à sauver comme celles juste bonnes à jeter. À quatre-vingt quinze printemps cette année, Otto de Habsbourg Lorraine incarne la quintessence de l’aristocrate (centre-)européen, mais un aristocrate détaché des mondanités, un perdant de l’histoire si l’on songe que sans 14-18 il aurait régné sur un empire vieux de six cents ans, et en même temps un ambassadeur dévoué de la Communauté Économique Européenne dès le traité de Rome de 1957. Ses veines charrient le même sang noir et or que Charles Quint, la grande Marie-Thérèse et François-Joseph Ier d’Autriche réunis. Je suis Lorrain aussi et rappelez-vous de la réponse de la reine de France Marie-Antoinette au juge lui ordonnant de décliner son identité : « Moi, Marie-Antoinette, de Lorraine et d’Autriche. » De sa vie Otto de Habsbourg Lorraine (Otto de Lorraine Habsbourg si l’on respecte la stricte généalogie) n’aura coiffé aucune couronne. Pour autant, il n’est pas interdit de rêver d’une Europe future unie autour d’un empereur élu, et dans ce cas, pourquoi ne pas placer à la tête de l’Union l’héritier présomptif de la famille Habsbourg Lorraine, Charles, le fils d’Otto ? Nouvelle d’anticipation géopolitique, "Huntingtonons, huntingtonons !" s’y prêtait de manière idéale.

Pour finir, l’Occident, comment le définirez-vous à votre héritier ?

Qui a dit déjà qu’il écrivait des livres pour trouver les réponses à ses interrogations ? Eh bien, ma démarche est exactement similaire, à ceci près que la question d’une définition de l’Occident valable pour tous demeure, et d’abord pour moi. Constat d’Occident, du recueil la nouvelle la plus personnelle en effet, se borne à récapituler, à travers un autre moi, la notion d’Occident aux différentes périodes de l’histoire, vue à hauteur d’individu, de l’imagerie naïve de l’école primaire aux reportages diffusés en boucle sur les chaînes d’information satellitaires. À plusieurs endroits du livre, j’en appelle aux mânes de Toynbee, Grousset, même Marx, et si concordance il y a entre ces penseurs, c’est autour d’un certain esprit occidental, fait d’individualisme et de dynamisme créateur, qui aboutit sur la longue durée à une aventure humaine sans équivalent, toujours à pied d’œuvre aujourd’hui, par delà la fragilité des conquêtes, les croyances religieuses du moment. Alors l’Occident, un territoire, une philosophie, ou juste le contraire de l’Orient ? L’Europe, les États-Unis, d’accord, mais la Russie, la Turquie kémaliste ? On parle bien parfois d’Extrême-Occident pour qualifier le Japon surgi de l’ère Meiji. Le Mishima de "Mort d’un pédé" symbolise ainsi tout le pouvoir de séduction et le danger d’une culture occidentale de façade. Le nombre des adhérents au club fluctue aussi avec le temps, les organisations internationales. Les vrais amateurs savent, eux, que la solution de l’énigme se cache à l’intérieur de l’énoncé.

De guerre lasse, j’ai donc conçu chacune de mes nouvelles comme une approche distincte du problème. Si "P.08" s’attache à montrer le retour paradoxal à la barbarie primitive occasionné par l’industrialisation à outrance de la guerre entre 1914 et 1918, "Guevara dans la brume" met en scène un Che aux prises avec une révolution africaine qu’en moderne Occidental imbu de progressisme il est incapable de comprendre, en l’espèce le Congo de 1965. L’idéologie étant un des moteurs constants de l’Occident, je l’ai encore évoqué de deux façons, en retraçant la naissance du capitalisme en Angleterre dans "L’État c’est nous", en rendant hommage ensuite à Curzio Malaparte, le plus communiste des fascistes italiens (« italianissime ») avant 1943, et le plus fasciste des communistes prochinois après, dans "Malaparte à Jassy". Maintenant, selon Spengler une civilisation peut être considérée sur le déclin dès lors qu’elle s’interroge sur ses valeurs fondatrices. Dans ce sens, Constat d’Occident se veut aussi une réaction au pessimisme ambiant, à cette tendance à l’autodénigrement trop répandue à mon goût.

Vos projets ?

D’abord, donner une suite à Constat d’Occident. J’ai ouvert là un champ d’exploration à mi chemin de la littérature et de l’histoire militaire que je n’ai pas fini d’arpenter, loin s’en faut. Avec mon éditeur Arnaud Bordes, nous nous sommes mis d’accord pour une série de portraits « à la Mac Orlan », son titre est déjà tout trouvé, comme les dix étapes et quelque de ce voyage autour du monde en guerre, du désert du Chaco à feue la République de Rhodésie. Où l’on découvrira des légionnaires tchécoslovaques perdus au cœur de la Sibérie rouge, un grognard à la tête de bois ou le dernier vol du plus jeune des as de la Luftwaffe. Mais, je m’arrête ici, je m’en voudrais d’offrir des idées à d’autres ! En parallèle, je travaille à un petit essai à paraître en 2008 sur l’interdépendance des notions de guerre et d’Europe entendue comme civilisation et institution politique. Une tentative de redéfinition de l’Occident, de réaffirmation de ses intérêts particuliers aussi, à moyen et long terme. Ajoutez un roman d’anticipation à dominante géopolitique et une étude sur l’emploi stratégique et tactique de l’arme blindée à travers le siècle écoulé et nous aurons fait le tour de la question. Mais mes deux priorités immédiates restent l’organisation de mon pèlerinage sur les hauts lieux de la guerre russo-finlandaise et l’hypothétique bouclage financier de mon non moins hypothétique stage dans les rangs de l’armée israélienne, pas avant 2010 selon toute vraisemblance.

Publié dans La Presse littéraire, 11, septembre 2007

 

03 octobre 2007

Le Tombeau d'Aurélien

Dialogue classique

Claude Imbert, naguère élève de M. Griaule et de C. Levi-Strauss, est mélomane, journaliste (fondateur du Point) et lettré classique. Il avait publié, en 1984, un remarquable Ce que je crois (Grasset), où il jetait un regard fort critique sur notre société sans boussole. Il nous revient avec un ouvrage de fiction inspiré du Dialogue des Morts de Lucien, le plus voltairien des auteurs anciens: Le tombeau d'Aurélien (Grasset, 2000). Aurélien est un patricien gallo-romain de la fin du IVème siècle dont la devise est "servir est mon honneur". Par une mystérieuse faille temporelle, il noue une correspondance avec Antoine, un érudit contemporain qui occupe la même villa d'Aquitaine, seize siècles plus tard. N'essayons pas de savoir comment ce prodige est possible, acceptons-le comme un présent des Dieux, car c'est l'occasion pour nous de lire cette correspondance croisée entre le passé et le présent et vice versa, traduite et annotée par Claudius Imbrehtus, humaniste de la fin du XXème siècle. L'aisance de l'auteur dans le monde antique est étonnante, non dénuée d'humour et d'esprit critique; il voit bien ce qui distingue celui-ci de la modernité: "la fixité opposée à la frénésie de l'avenir, le rythme corporel opposé à cette césure permanente entre le corps et l'esprit, le naturel de l'animal social dans le monde antique opposé à la désocialisation aujourd'hui" (Le Figaro littéraire, 23 mars 2000). C. Imbert s'attaque au grand tabou actuel, celui de la décadence, sans jamais sombrer dans un pessimisme aigre ni dans le moindre moralisme. Il n'est même pas nostalgique, ce qui serait facile, puisqu'il dit son espoir de renaissances futures, fondées sur le recours à la tradition classique. Sa posture est celle d'Epicure  et d'Epictète: "pas de vrai bonheur sans une constante conscience de la mort. Pas de vrai bonheur sans l'apprentissage volontaire des règles simples de dignité: dégoût des vanités, respect du courage médité. Pas de vrai bonheur si l'on ne résiste aux illusions de l'humaine condition. Pas de vrai bonheur enfin sans le désir d'embellir les appétits élémentaires de l'homme, à commencer par les plus puissants et primitifs qui sont le boire, le manger et le désir amoureux". On sent chez C. Imbert une sympathie pour la romanité comme style de vie au sens le plus noble du terme: "En vieux Romain de l'ancien style, je crois qu'il existe une politesse du paraître. Je soupire de la voir renversée par la mode du laisser-aller". Les lettres d'Aurélien et d'Antoine sont truffées de remarques justes sur l'art, l'abstraction, les plaisirs de la table et du lit, la technique et le savoir, la modernité et surtout le christianisme. Car Aurélien, qui vit à l'époque du triomphe politique des Chrétiens (il est contemporain de l'Affaire, je veux dire celle de l'Autel de la Victoire), n'est nullement ébloui par leur révélation et leurs pratiques et retrouve pour les fustiger les accents de Tacite: "pestilences d'Asie", "appropriation de Dieu par un juif illuminé pour la glorification de l'individu". Aurélien voit arriver aux commandes d'un Empire déclinant des Chrétiens avides de pouvoir et fanatiques. Antoine, lui, assiste à l'effondrement du christianisme sous les coups du matérialisme: "Dieu n'est pas mort, mais Jésus expire". Le premier s'inquiète de voir délaissés les Dieux de sa tradition, le second déplore la rupture de cette antique ronde des Dieux et des hommes. Tous deux communient dans l'exaltation de la discipline de l'âme, fondement de l'humanisme traditionnel. Païens et Chrétiens liront donc ce livre - qui fait songer à certains égards au Mauvais choix de J.L. Curtis - avec joie et reconnaissance.

Publié en 2000

 

22 août 2007

Marcel Schneider

Sacrum Imperium

Sacrum Imperium Romanum Nationis Germanicae : tel est bien le fondement de la puissante nostalgie qui habite les meilleurs des Européens, dont Ernst Jünger fut le modèle au XXème siècle. Voici révélé en quelques mots – latins –  le contenu du livre que Marcel Schneider, ami de Dumézil, fin mélomane et grand connaisseur de la civilisation européenne, a consacré à l’énigme allemande. L’ouvrage est dédié au Maître de Wilflingen, « le poète d’idées le plus génial depuis Nietzsche », dont l’itinéraire est retracé dans le dernier chapitre. Sa conversion tardive (à 101 ans) au catholicisme maternel, est d’ailleurs expliquée par cette nostalgie d’Empire : le rôle de la théologie ne fut pas déterminant chez cet adepte d’une conception cyclique du temps ! Grâce à  une culture d’une ampleur étonnante, une culture très vieille Europe, l'auteur a bien compris l’âme et les valeurs du Deutschtum : « la vaillance, le mépris du danger, le culte de l’exploit héroïque et de l’effort, la fidélité au suzerain et à la bien-aimée, le fatalisme qui fait accepter la mort, non seulement avec résignation, mais avec une joie sombre. L’amor fati, cet acquiescement passionné au destin, ce consentement profond, presque viscéral que l’Allemand fait aux lois inéluctables de la nature ». M. Schneider rappelle fort à propos l’importance de la fascination celtique et de la tentation occitane dans la culture allemande. Sur Nietzsche, l’auteur se surpasse : « Jamais Nietzsche n’a mieux laissé éclaté son mépris de la bourgeoisie triomphante abrutie par le nationalisme et la démocratie qu’en privilégiant le mythe de l’Eternel Retour. La grande idée de Platon et d’Aristote que le temps est cyclique, que l’humanité connaît des périodes de grandeur et de décadence, que tout s’abîme et renaît, qu’il n’y a ni amélioration ni progrès, que les révolutions cosmiques, que les rotations parcourues par les astres nous enseignent que le cycle est infini, que le temps détruit et restaure, que tout recommence sans fin, sans repos ni mesure, sans raison ni déraison ». Le plus curieux est qu’après une telle exaltation de la Grande Roue, M. Schneider se livre à des professions de foi ...parfois absurdes : la conversion sanglante de l’Europe orientale par les Teutoniques est par exemple présentée comme un « événement fabuleux ». Toute la démarche chrétienne, dans ce qu’elle peut comporter d’intrinsèquement schizophrène, apparaît bien dans ce livre : fascination pour le « mal » (le paganisme) et déclarations vertueuses (l’Eglise serait le « miroir de toute civilisation »). Ceci nous vaut quelques contradictions, dont sa vision de la forêt : « forêt vengeresse », celle d’Arminius, qui incarne le « Paganisme refoulé » (par qui ?) et donc « la puissance de la nature sauvage, la frénésie sexuelle, l’inconscient grouillant (sic) de pulsions malsaines, tout ce que le christianisme nous ordonne de repousser comme appartenant à Satan ». Cent pages plus loin, M. Schneider chante le recours aux forêts d’Ernst Jünger, en oubliant que le résistant au titanisme moderne est le descendant direct du rebelle païen.

Christopher Gérard

M. Schneider, L’ombre perdue de l’Allemagne, Grasset, Paris 1999.

17 janvier 2007

Arnaud Bordes

Qui est donc cet Arnaud Bordes, rat de bibliothèque et adepte déclaré des sortilèges saturniens ? Un émule de Baudelaire ? Un disciple affamé de Schwob ? Un affidé du Sâr Péladan ? Mystère. Comment ose-t-il publier Le Plomb (Editions A contrario), nouvelles pleines de miasmes exquis, de peaux lépreuses, de chignons assassins et de pluies bien entendu verdâtres ? Mystère. Le délit, toutefois, ne fait aucun doute : son recueil circule sous le manteau, faisandé à souhait, avec des incipit tels que « J’ai pour nom Sépulcre Penthas », des génuflexions devant des oeuvres démoniaques, par exemple Le Chasseur maudit, de Franz von Stuck, que je croyais être le seul à connaître. Comment peut-il écrire ces lignes : « Je suis un vieux livre à la reliure cassée, qui s’ouvre et se ferme mal, aux pages tachées, moisies et palimpsestes » ? Comment peut-il clamer impunément sa trouble passion pour l’automne et son odeur nauséeuse ? Par quelle malsaine lubie ose-t-il imaginer que, en dépit de toute logique, des chefs-d’œuvre littéraires se mettraient à disparaître par une opération du Démon : d’abord Dominique, puis L’Île au trésor, ensuite Madame Putiphar, et même La Pierre de Lune ? Pourquoi pas Le Songe d’Empédocle, tant qu’on y est ? Si je prends la peine – et je pèse mes mots – de mettre en garde les fidèles contre la menace que fait courir ce Plomb à la morale citoyenne, c’est pour une raison toute simple : le talent de cet individu risque de séduire les âmes innocentes et de les précipiter dans des délices, oui, putrides !

Non content de collaborer à des revues bizarres comme Jibrile, brûlot aristo-prolétarien basé à Liège (www.revuejibrile.com/), de fonder une maison d’édition plus que suspecte (www.alexipharmaque.net/), Arnaud Bordes aggrave son cas en publiant Voir la Vierge (Editions Auda Isarn). Figurez-vous un lettré décadent qui, s’inspirant à la fois d’Huysmans et de Borgès, multiplie les allusions alchimiques et les phantasmes meurtriers (notre homme parle du grand œuvre de Jack l’Eventreur !). Il y a du des Esseintes chez ce jeune écrivain, mais en plus cruel : ne nous inflige-t-il pas un vocabulaire précieux, tout en allitérations torpides ? Ses adjectifs étonnent, ses métaphores ravissent ; quant à l’implicite, A. Bordes en est le virtuose, car si ce qu’il écrit se révèle souvent terrible, ce qu’il suggère – un auteur qui suggère, en l’an de grâce MMVI ! – suscite une délicieuse répulsion. De Borgès, le grand Arnaud a appris les circularités érudites, les voyages à Prague ou à Paphlagor. Et là aussi il se montre plus cruel que son maître : instruments de torture, rêves mortels ou barons fous – le cher Roman von Ungern-Sternberg - peuplent ses pages à la sagesse hérétique. En vérité, je vous le dis : prendre une coupable volupté à déchiffrer ces humeurs noires et rouges, c’est mettre son âme en péril.

Christopher Gérard Paru dans la Revue littéraire, MMVI

Entretien avec Arnaud Bordes

Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Comment vous définiriez-vous?

Je me définirais comme un lecteur, dans l’espoir d’être un vrai lecteur, tel que défini par Marcel Schwob : « le vrai lecteur construit presque autant que l’auteur : seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. »

Les grandes lectures?

J’incline à l’occulte, que j’entends moins comme science ou pratique, comme donc occultisme que, étymologiquement, comme ce qui est caché et, plus largement, ce qui est méconnu. Lors,  les grandes lectures s’associent souvent à une quête de livres, auteurs et textes peu fréquentés voire, sans doute, rares ou parfaitement oubliés. Et j’ai grand plaisir à lire, par exemple, Paul d’Abbes, Maurice Boué de Villiers, Eugène Demolder, Révéroni Saint-Cyr ; ou, d’auteurs mieux connus, les œuvres qui le sont le moins, Le Curé de Meudon d’Eliphas Lévi, En 18… de Edmond et Jules de Goncourt. Néanmoins, assurément, il y des écrivains qui me sont très importants - j’évoquerai Marcel Schwob, Claude-Sosthène Grasset d’Orcet, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Pierre Mac-Orlan, Charles Sorel, Fulcanelli, Pline l’Ancien, Ambroise Paré, Arthur Machen ; autant qu’il y a des récifs d’écoles et de genres sur lesquels j’aime aborder ou, c’est selon, m’échouer - je citerai le naturalisme, que je révère, avec l’épique Emile Zola et, excepté Maupassant, qui m’apparaît surfait, et dont les effets narratifs me semblent parfois trop mélodramatiques, tous les auteurs des Soirées de Médan, Léon Hennique, Paul Alexis…, puis ceux du « manifeste des cinq », Paul Bonnetain, J.H Rosny Ainé…, le fantastique, avec Gustav Meyrink, H.E Ewers, K.H Strobl, H.P Lovecraft, C.A Smith, Nathalie Henneberg…, le roman d’aventure, avec R. L Stevenson, William Defoe, J.M Falkner…, le romantisme allemand avec, en cimaise, Ludwig Tieck.

Les rencontres?

Avec mes éditeurs, Mathieu Baumier d’A Contrario et Pierre Gillieth d’Auda Isarn, qui ont rendu visible mon travail d’écriture. C’est une évidence. Mais c’est essentiel. Je leur en sais infiniment gré.

Avec deux récents recueils de nouvelles, Le Plomb (Ed. A contrario) et Voir la Vierge (Ed. Auda Isarn), vous faites irruption dans le monde des Lettres. Quelle est donc votre conception de la littérature? Acceptez-vous le jugement du poète F. Saenen, qui dit que pour vous "la littérature n'est en définitive qu'érudition parallèle et passion occulte? »

Je ne désapprouverai pas le poète F. Saenen. François Villon volait les enseignes des boutiques. Il les volait par goût de potache mais aussi parce qu’elles étaient riches de sens : au Moyen-Âge, les figures, dans leur profusion bizarre, grotesque, précieuse, qu’elles fussent-elles gargouilles ou enluminures, étaient premièrement la représentation, la mise en image, des Lieux rhétoriques et, précisément, des Lieux de mémoires – topoi et autres loci – qui aident à la construction du discours de l’orateur et, conséquemment, suscitent l’émotion de l’auditoire ; et secondement véhiculaient et celaient une ou des langues, des gnoses, des secrets de fabrication, des savoirs, un style, que l’on connaît sous différentes appellations : argot, brouillard, langue des oiseaux, langue diplomatique… Ainsi, en quelque sorte, la littérature c’est voler les enseignes, d’abord pour s’initier à des images fortes, formidables, controuvées parfois mais justes dans l’économie du discours, pour s’initier ensuite à des éruditions, fussent-elles à la marge. Egalement, en rhétorique, est l’asianisme, qui désigne un style abondant, s’éprouvant et se prouvant lui-même, hors de toute mesure, un style proliférant dans l’infini du lexique, un style qui est son propre thème, qui est texte et pré-texte. C’est ici la tradition de la littérature comme artifice, comme prescription d’artifices, laquelle m’intéresse fort, sachant que Le Verbe, après tout, est le premier artifice…

En définitive, et reprenant ce que je disais ailleurs, j’ai tendance à poser la littérature comme décor. Il y a l’endroit du décor, selon que l’on s’accorde plutôt à la raison, la lumière, le connu, et puis l’envers du décor, selon que l’on s’accorde plutôt au rêve, à l’ombre, à l’inconnu. Cependant, l’essentiel c’est le décor, c’est la littérature ; le tout étant de s’en approcher le plus possible, d’y atteindre parfois ; peu importe l’itinéraire, que l’on choisisse l’endroit ou l’envers. Ce n’est pas l’ombre, l’inconnu, le rêve qui s’opposent à la « vraie vie » mais, fût-elle la plus réaliste, la littérature, laquelle, toujours, systématiquement voire systémiquement, et quasi par définition, (n’)est (que) représentation, mise à distance par imitation, enchantement : décor, donc. A cet égard, à la limite, il n’est pas de pire ou de meilleure opposition à cette « vraie vie » que le réalisme (d’où mon admiration), puisque, par nature, et plus que toute autre école, il en consacre en effet l’imitation, puisqu’il la reproduit, puisque, et vraiment, il la contre-fait ; or, par force, qui contrefait fait s’oppose.

Et n’est-ce pas dans cette volonté même d’aller au vrai, à la simplicité, de revenir, selon l’expression, aux faits, que se trouve la preuve que la littérature en est l’exact opposé, qu’elle est factice de toutes les manières ? Qu’aurait-on besoin d’aller au vrai, de retourner à la vie, si en effet la littérature l’était, vraie et vive ? Aussi le réalisme est peut-être moins une tentative d’appréhender le réel qu’une tentative de faire oublier qu’il s’agit, encore et toujours, de littérature, de décor ; c’est de la littérature qui essaie de ne pas se poser comme telle mais qui, ce faisant, s’impose. Et tout cela vaut pour le rêve, l’ombre, l’inconnu, auxquels la littérature s’oppose aussi, en tant qu’ils sont également la vie, la « vraie vie », qu’ils en sont parties intégrantes – comme la mort. Le fantastique, le décadentisme sont juste des moyens de convoquer, de saisir, mai toujours en les imitant, d’autres aspect de cette « vraie vie » ; ils ne sont pas plus objectivement oniriques ou léthifère que le réalisme est objectivement… réaliste ; ils sont un simulacre, une contrefaçon : un décor. 

Je décèle chez vous, comme chez Guy Dupré, une double fascination pour la guerre et pour toutes les gnoses.

Merci de m’associer à Guy Dupré, dont je suis loin de la maîtrise.  Oui, la guerre, pour son intensité esthétique, pour ce qu’elle invente d’images ultimes. La guerre, non pas du chevalier qui s’épure dans les combats pour atteindre à des transcendances graaliques et dont l’épée est une croix, mais celle du routier, au plastron rouillé, à la mauvaise rapière, dont le ciel est un horizon incendié de massacres.  Je me plais à croire que la guerre par l’évocation de cadavres mène au cadavre des mots. Et si on peut chercher l’Esprit et Le Verbe et La Prière sous les mots, on peut également en chercher la chair et les viscères. Un ossuaire, un charnier de mots : c’est une gnose contraire.

"Décadent" vous l’êtes, mais que vous inspire notre décadence?

C’est une certitude - je me donne la morphine, dans un boudoir capitonné de tentures crépusculaires, que décorent des estampes, intitulées « soins cosmétiques », où sont des jeunes femmes qui coupent les veines maigres de leurs poignets bleuâtres.

Un mot sur Alexipharmaque et vos projets?

Les éditions Alexipharmaque poursuivent leur chemin, modeste mais, je le crois, de qualité. Elles restent toujours attentives à la publication d’auteurs essentiels, tels Luc-Olivier d’Algange, David Mata, Jean Parvulesco, et de jeunes écrivains talentueux, tel Edgar.PS., dont Les Correspondances du baiser sont d’un style très sûr et abordent finement la notion de mystère. Prochainement, nous publierons Constat d’Occident  de Laurent Schang, qui est un recueil de nouvelles historiques, politiques, guerrières, d’une austère superbe ; et, dans un travail de réédition, ouvrant une nouvelle collection, L’Orient Vierge  de Camille Mauclair.

Le 17 janvier MMVII

07 décembre 2006

Livres propos

Un empirisme allègre

Professeur de lettres, P.-L. Moudenc rédige avec brio depuis vingt ans « Livres propos », le feuilleton littéraire de l’hebdomadaire Rivarol, où il a succédé à Robert Poulet, l’ami de Céline et de Montherlant. A mille lieues d’une prose militante aux excommunications sans appel, il propose  à ses lecteurs un modèle de critique littéraire, suprêmement libre et d’un réjouissant non conformisme, ou plutôt d’un anti-conformisme non subversif, car il est homme d’ordre et de tradition comme en témoigne son style, d’une pureté rarissime dans le monde étique des lettres contemporaines. Qu’il publie dans un journal radical n’y change rien : en fait, il aurait bien sa place dans un organe plus consensuel, tant ses articles, ciselés avec soin et d’une profondeur sans rien de professoral, comblent les esprits les moins sectaires du monde. Loin de ne s’intéresser qu’aux écrivains d’un seul camp, Moudenc aborde tout auteur qui le fait vibrer : « l’honneur du critique est de se garder de toute attitude systématiquement partisane, de savoir reconnaître le talent où qu’il se trouve ». Nulle doctrine donc, nulle grille de lecture, mais un empirisme allègre, une exigence sans compromis mariée à une splendide indépendance d’esprit. Disciple de Proust (Contre Sainte-Beuve), Moudenc n’explique pas mécaniquement l’œuvre par l’homme, sans pour autant se désintéresser de la biographie. Le tout est servi par une prose lumineuse, ponctuée avec grâce : non point le travail bâclé d’un journaliste pressé, mais bien une œuvre d’écrivain (« Le style se nourrit de contraintes et violenter la langue est un exercice des plus périlleux. Sauf à être porté par le souffle du génie – celui de Céline précisément »).

Dans Livres propos (Ed. Dualpha, préface de P. Vandromme, 428 pages), c’est une centaine de chroniques (sur 435 publiées depuis 1985) qui nous sont ainsi offertes, non retouchées. Nous plongeons dans un passé parfois lointain (Barbey d’Aurevilly ou Dumas, mais ni Bourges ni Gobineau, hélas !), ou plus proche (Gide, qu’il place très haut, comme Giono : « Que reste-t-il de lui ? Tout ! »). Je mentirais en omettant une évidence : Moudenc se penche plus volontiers sur des auteurs rejetés par l’actuelle doxa (Boudard, Vialatte, Fraigneau, Abellio), voire exorcisés à coups de formules propitiatoires par les chiens de garde (Céline, le Rebatet des Deux Etendards). Dieux merci, notre Aristarque ne se soucie pas des seuls Français, puisqu’il livre des pages pleines de gratitude sur Jünger, Kerouac ou Buffalino. Les écrivains actuels sont en minorité : Houellebecq est remis à sa vraie place, celle d’opposant aux dogmes du moment (« De style, point. Une sécheresse érigée en système ») ; Nabe suscite sa perplexité ; Cérésa, Tristan et même l’auteur du Songe d’Empédocle sont salués avec générosité.

Un regret ? N’avoir pas retrouvé les clandestins capitaux que sont Guy Dupré, Gabriel Matzneff, François Augiéras, Michel Mourlet,… Ni mes chers Roumains Vintila Horia, un tout grand, de même que Petru Dimitriu ! Au travail, camarade Moudenc !

Publié dans La Presse littéraire 3, février 2006.

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