16 octobre 2008
Métaphysique de la grammaire
Rencontre avec Philippe Barthelet
Ecrivain, disciple du philosophe Gustave Thibon, producteur à France Culture et chroniqueur à Valeurs actuelles, Philippe Barthelet a dirigé deux Dossiers H (L’Age d’Homme) remarqués, l’un consacré à Ernst Jünger, l’autre, monumental, à Joseph de Maistre. Après la lecture de Baralipton et de L’Olifant, ses deux derniers essais (Rocher), comment mieux le définir, si ce n’est comme un amoureux du langage en tant que vecteur de vérité ? Voici par exemple un exemple de la philologie au sens strict d’un homme qui a entrepris de bâtir une métaphysique de la grammaire : « Quand la piété n’est plus tenable et qu’elle devient révolte, au risque de la folie mais aussi de l’insanité, celle outrancière et insignifiante dont le siècle s’accommode si bien, qu’il en a fait sa musique de table. » Ne vient-il pas de décrire en quelques mots tout le malaise de la modernité ? Ou encore, à propos de la vie en société : « rien n’est rompu entre nous ; tout est évanoui ». Qui dit mieux dans l’actuel vacarme ? Barthelet tient aussi sur le téléphone portatif, ce fléau qui transforme les personnes de chair et de sang en vulgaire décor, ou sur la superstition documentaliste des universitaires (« qui croient comprendre ce qu’ils nomment ») des propos d’une réjouissante hauteur d’âme et de ton. Que ce soit dans la défense de l’accent circonflexe (« fantôme des lettres disparues ») ou dans sa charge contre la corruption du langage (« incivilité » ou « bouffon » ont récemment changé de sens), l’Olifant recèle des trésors de sagesse et de civilisation. Mieux : croyant en la résurrection, ce rebelle dans la plus pure lignée jüngérienne insuffle à ses lecteurs un refus serein du déclin, ce qui fait de son livre un précieux viatique.
Christopher Gérard
Philippe Barthelet, L’Olifant, Rocher, Monaco, 222 p., 18€
QUESTIONS À PHILIPPE BARTHELET
Propos recueillis par Christopher Gérard
Qui êtes-vous ?
Voilà une question bien terrible, en ce qu’elle interdit toute réponse véridique à celui à qui elle est posée, à moins pour lui de sortir de soi pour adopter le point de vue extérieur de qui pose la question – autrement dit, à moins pour lui de cesser d’être lui-même au profit de la réduction à une étiquette ou à un rôle plus ou moins convenu… La réponse la plus véridique, en dehors du silence, serait celle de Zarathoustra : « Je suis celui qu’il me faut être… » Si vous trouvez, bien à tort, cette tautologie mégarique un peu facile, nous pourrons ajouter Hugo à Nietzsche ; Hugo qui, au-delà de lui-même a répondu une fois pour toutes et pour tous ceux qui sont assez inconsidérés pour se vouer à l’écriture : « Nul ne sait qui je suis ni comment je me nomme… »
Quelles sont les principales étapes de votre itinéraire ?
J’éprouve aujourd’hui de plus en plus la pertinence du proverbe portugais de Claudel : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». J’ai d’abord fait des études de droit et de science économique, puis j’ai raté (d’assez peu, mais enfin j’ai raté, Dieu merci…) le concours de Saint-Cyr avant de céder à la tentation philosophique à cause de Pierre Boutang qui professait à la Sorbonne. La politique m’avait aussi rattrapé, et en même temps que je préparais une licence de philosophie, je faisais partie du cabinet de Michel Jobert, ministre d’État chargé du Commerce extérieur (c’était en 1981, le premier gouvernement de François Mitterrand).
Pierre Boutang a été pour moi une rencontre décisive, par sa poétique, assomption secrète de sa théorie politique : il n’aurait guère supporté que l’on résume son enseignement par un mot d’un feld-maréchal prussien, Gneisenau : « La sûreté des trônes se fonde sur la poésie » - et pourtant… Et à ce point vous avez à peu près tout : la métaphysique, soit la logique ou l’art de penser, la rhétorique ou l’art de dire et la théologie ou l’art de ne plus dire ; vous avez donc Pierre Boutang, un philosophe traducteur de Platon, commentateur de Blake et de Maurice Scève, ami de Paulhan, exégète de saint Bernard, de Nicolas de Cues et de Wittgenstein ; un feld-maréchal prussien (chut !), détenteur de la plus haute vérité dont soit capable la science politique et par dessus le marché (puisque vous en parlez) chevalier de l’ordre Pour le Mérite, un siècle avant le dernier, Ernst Jünger…
J’ai vite épuisé les plaisirs de la vie de cabinet comme ceux du bachotage (ou de l’agrégachotage) et je me suis mis à rêver d’écrire un traité de métaphysique de la grammaire – rien de moins. J’ai éprouvé que ce sujet n’était pas traitable si je puis dire frontalement, en tout cas pour quelqu’un qui n’est pas professeur – qui ne postule pas que l’on écrit dans un monde et que l’on vit dans un autre. Dès lors que l’on est impliqué – pris dans les plis – on se rend compte qu’il faut trouver un biais d’écriture – une écriture qui me semble par là, par son intention même et malgré les premières apparences, essentiellement romanesque. C’est Olivier Germain-Thomas qui m’a offert, d’une façon tout à fait inattendue, le moyen de sortir de l’impasse : en me donnant une chronique dans son émission de France Culture, « Tire ta langue ! » chronique qui m’a fourni en prétextes, c’est-à-dire en angles d’attaque, pour écrire autrement que je ne l’avais imaginé ce fameux traité de métaphysique de la grammaire. Pas du tout sous la forme d’un traité, précisément : de même qu’on ne prouve la marche qu’en marchant, la métaphysique (de la grammaire qui plus est, ce qui est presque une redondance) ne se traite pas du dehors : elle se fait. C’est ainsi que s’est peu à peu constitué ce que j’ai appelé « le roman de la langue », qui, comme Harry Potter, compte sept volumes : L’Étrangleur de perroquets, Baraliptons, L’Olifant et quatre inédits, si mon éditeur a encore un peu de courage – ou de patience pour aller jusqu’au bout. Un « roman », j’y tiens : le mot – la définition - est encore ce qui correspond le mieux au dessein qui a présidé à cette aventure. La langue est à la fois le pays que l’on explore et le moyen de l’exploration, la carte et la boussole (et aussi le rhum et les biscuits au gingembre que l’on emporte avec soi, comme dans Moby Dick). Mais on part, c’est l’essentiel, et sans trop savoir où l’on va, à la grâce de Dieu. Encore une fois, et c’est ce qui compte, c’est une aventure…
Quelles ont été pour vous les grandes lectures ?
Pêle-mêle et en en oubliant dix pour chaque nom cité : Malraux, Simone Weil, Nietzsche, Péguy, saint Bernard, Nicolas de Cues, Paracelse, Guénon, Bernanos, Hofmannsthal, Dumas, Gide, Valéry, Sterne, Melville, Joseph de Maistre, Jünger, Dominique de Roux, Nerval, Stevenson, Conrad, Villiers de l’Isle-Adam, Thibon, Orwell, Gobineau, Léon Bloy, Custine, Ramana Maharshi, Cocteau, Rozanov, Bojer, Léon Daudet, Cingria, Joseph Joubert… (je ne cite pas les « classiques », supposés aller de soi : peut-on dire que l’on aime Horace ou La Fontaine, Bossuet ou Laclos ?) Je vous citerai encore Le Chat du capitaine, dont j’ai oublié l’auteur, un roman de la Bibliothèque verte, le premier livre qui m’ait fait pleuré…
Et puis aussi, je devais avoir trois ou quatre ans, quelques vers d’Henri de Régnier :
« Je n’ai rien, que trois feuilles d’or et qu’un bâton
De hêtre, je j’ai rien… »
qui ont été pour moi une révélation. Non pas tant la révélation de la poésie, ce qui en soit n’a guère d’importance, non : la révélation du monde. C’est le monde qui, d’un seul coup, m’était offert – par la poésie. (Depuis ce jour lointain Henri de Régnier est pour moi hors critique, comme on dit hors concours…)
Les grandes rencontres ?
Je vous ai déjà répondu : les rencontres des grands aînés et des maîtres : Ernst Jünger, Gustave Thibon, Pierre Boutang, cette liste n’établit évidemment pas entre eux une relation d’équivalence, mais chacun d’eux aura beaucoup compté pour moi dans son ordre. On peut y ajouter Henry Montaigu, qui a fort généreusement ouvert à l’étudiant ignare et enthousiaste que j’étais les colonnes de sa revue, La Place Royale, et qui m’a permis de publier, toujours à l’enseigne de la Place Royale, les Entretiens avec Gustave Thibon, qui furent mon premier livre. Je dois ajouter aussi deux écrivains que je n’ai pas rencontrés physiquement, mais avec qui j’ai pu correspondre et qui auront été, chacun à sa façon, les génies tutélaires de mon adolescence : André Malraux et Dominique de Roux.
Et les amitiés littéraires ?
Vous voulez dire parmi les contemporains vivants ? À vrai dire je me sens infiniment œcuménique, et je regrette simplement de ne pas mieux connaître mes contemporains, ce qui est toujours la fatalité des vies parallèles… Deux noms me viennent à l’esprit tout à trac : Luc-Olivier d’Algange, qui est à la fois et par redondance poète et métaphysicien, et qui est aussi un contemporain de Platon et de Jamblique ; et Valère Novarina, qui s’est embarqué avec son théâtre dans une aventure merveilleuse et terrible dont Dieu sait où elle le mènera… Mais les deux, si différents qu’ils soient de par leur « idiosyncrasie », comme disait Gide, on ceci en commun qu’il ne trichent pas avec « l’honneur des hommes, (le) saint langage » comme disait Valéry.
Pour la génération immédiatement précédente, je vous avouerai que c’est maintenant, maintenant seulement que je la rencontre. L’un des plus beaux mots que je connaisse : « Nous aurions bien besoin d’un peu de bonheur » pourrait être d’une midinette, il est de Napoléon à Sainte-Hélène. C’est un écho assez déchirant de l’injonction de M. de Gobineau : « Le bonheur est une vertu ». « Ne savez-vous pas, avait dit Rousseau avant lui, que la vertu est un état de guerre ? » belle leçon d’étymologie involontaire, puisque la vertu, en grec, se dit arêté, comme l’apanage du dieu Arès. Accepter le devoir de bonheur est peut-être une question de maturité : il faut attendre Sainte-Hélène… Vous dirais-je que j’ai relu l’hiver dernier Le Rouge et le Noir avec passion, mais comme on lit Les Trois Mousquetaires ou Le Comte de Monte-Cristo, en voulant connaître la suite ? Je l’avais lu par devoir pour le bac de français (et d’autant plus par devoir que ma ville natale, Dole, passe pour avoir inspiré Verrières à Stendhal – c’est du moins une prétention locale à quoi Julien Gracq, à qui j’avais eu le malheur d’en parler, avait opposé un démenti catégorique…) Stendhal n’est pas une lecture pour adolescents. Pour la génération immédiatement précédente, je veux parler des « hussards » entendus au sens le plus large possible, je vous avoue que dans mon jeune âge j’avais un peu lu Nimier à cause de Bernanos, et puis c’est tout : quelque chose me retenait, une espèce d’agacement d’ordre idéologique, pour tout dire. Je me voulais gaulliste (un « gaulliste tendance O.A.S. » comme je me suis présenté un jour à la Fondation, ci-devant Institut Charles-de-Gaulle, dont j’ai l’honneur de faire partie : on a bien voulu croire à une plaisanterie d’un goût douteux, alors que je m’efforçais seulement de serrer au plus près la réalité, qui est toujours d’apparence plus contradictoire que les idées réductrices que nous nous en faisons…) Pour moi le gaullisme c’était et c’est encore à la fois Philippe de Hautecloque et les pêcheurs de l’île de Sein, Malraux et Romain Gary, Louise Michel et Jeanne d’Arc, un mélange aussi de république romaine et de conspiration : donc l’antigaullisme, de droite ou de gauche, m’agaçait un peu – par principe. Et puis la rencontre s’est faite peu à peu, d’elle-même et sur le seul terrain qui vaille : celui de la littérature. Ce fut d’abord Jacques Laurent qui m’honora d’une préface pour L’Étrangleur de perroquets ; ce fut ensuite une préface que l’on me demanda à mon tour pour les romans de Françoise Sagan dans la collection « Bouquins » - et cette préface, curieusement, est parmi les textes que j’ai écrits l’un des plus chers à mon cœur. J’avais déjà donné quelques préfaces, attendues, si je puis dire : à L’Écriture de Charles de Gaulle, de Dominique de Roux, au Boqueteau 125, de Jünger, à L’Éloge de la bêtise, de Jean Paul… mais là, lorsqu’on m’a proposé de préfacé Sagan (et « on » était Guy Schoeller, son ancien mari) j’ai eu l’impression qu’enfin, on me prenait au sérieux… Aujourd’hui, j’ai pris la direction d’un Cahier de l’Herne Michel Déon : la boucle est bouclée. Les « hussards » (où j’inclus volontiers Françoise Sagan et quelques autres, Stephen Hecquet par exemple, ou même Roger Vailland, si fervent gobiniste et laudateur du cardinal de Bernis) s’étaient attiré une critique de Mauriac, qui se voulait définitive – et qui pouvait arrêter un jeune homme à prétention métaphysique : « C’est une eau peu profonde ». Maintenant j’objecterais simplement à Mauriac le mot de Nietzsche sur les Grecs, « superficiels par profondeur ».
On le voit aujourd’hui : rien n’était plus urgent, rien n’était plus nécessaire, et salutaire, que d’opposer le goût du bonheur aux désespérantes prétentions de « l’engagement ». C’est appliquer à la littérature le grand mot de Joseph de Maistre, qu’il faut faire non pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. Il fallait, il faut faire non pas une littérature engagée en sens contraire (sans quoi l’on retombe dans la logomachie ou l’idéomachie maurrassienne, par exemple, ce qui est jouer et prolonger le jeu de l’adversaire), il fallait faire le contraire d’une littérature engagée. C’est à dire la littérature, tout simplement, délestée de cette « pierre au cou » qu’est pour elle la politique aux yeux de Stendhal. Et de toutes les « pierres au cou » possibles et du même ordre : religieux, moral, esthétique (l’obéissance à des a priori non littéraires).
Vous avez publié au Rocher un livre d’entretien avec Gustave Thibon. Que diriez-vous pour convaincre un jeune lecteur de se plonger dans l’œuvre de celui qu’un poète maudit a qualifié de « plus attendu de nos jeunes soleils » ?
Que voulez-vous dire à un jeune lecteur pour le convaincre, sinon de lire ? Je lui conseillerais de commencer par le livre qui me semble la meilleure porte d’entrée à l’œuvre de Gustave Thibon : L’Ignorance étoilée – le livre d’ailleurs par lequel moi-même je l’ai rencontré (après sa préface à La Pesanteur et la Grâce). Il représente à mes yeux une sorte de point d’équilibre assez parfait entre sa première manière (sa manière de jeunesse, plus démonstrative) et les livres de son grand âge, plus elliptiques et par là peut-être, plus déconcertants pour commencer… j’ai beaucoup de mal à parler de Gustave Thibon, et sans doute est-ce commettre une injustice à son égard en le citant avec d’autres noms parmi les « grandes rencontres » qui ont compté pour moi. Beaucoup plus qu’une « grande rencontre », l’amitié dont il m’a honoré aura été pour moi, et je m’en rends compte chaque jour davantage, une paternité spirituelle. Mais je vous renvoie à la première question : la prolixité de la réponse est en raison inverse de la proximité du sujet, si je puis dire.
Vous avez dirigé à L’Age d’Homme un imposant Dossier H sur Jünger. Qu’est-ce qui vous a le plus séduit chez lui et en quoi l’ultime chevalier de l’Ordre Pour le Mérite demeurera-t-il l’un de nos contemporains capitaux ?
Je suis né dans une terre d’Empire, le comté palatin de Bourgogne, et les bateliers jusqu’à la dernière guerre descendaient la Saône en disant, pour désigner la droite et la gauche, non pas « tribord » et « bâbord », mais « France » et « Empire ». Cette rivière-là coule en moi, je suis un Français des confins, de ce « royaume de Bourgogne et d’Arles », pour reprendre la titulature des Hohenstaufen, cette Bourgogne cisjurane de la reine Berthe dont a si bien parlé Cingria (voilà en passant un des écrivains majeurs de mon ciel), l’héritage mouvant de cette Lotharingie impossible. Non que j’en partage, d’ailleurs, les chimères : la France est la France, comme aurait dit le général de Gaulle, et l’Empire est, à sa manière, quelque chose de la France… Mais il suffit là-dessus – cela nous entraînerait trop loin.
Alors, Ernst Jünger ? le dernier représentant de l’Allemagne romaine, catholique, l’Allemagne du vin, l’Allemagne romantique si l’on veut, qui est aussi l’Allemagne du génie des batailles et des forêts, qu’elle a su maîtriser. Le philosophe défroqué que je suis admire en lui le mythosophe, si je puis dire, l’élève à la fois de Schelling et d’Hölderlin qui a su, par exemple, retrouver dans Le Mur du temps et à sa façon toute personnelle, l’enseignement d’un René Guénon que par ailleurs, il n’a peut-être pas lu – mais ça n’a pas d’importance, sans doute n’en avait-il pas besoin…
L’un des plus grands charmes de l’Allemagne – et de la langue allemande, un charme qui est évidemment dangereux, comme tous les charmes véritables, c’est ce contact immédiat entre les mots et les choses : l’allemand est ingénûment alchimique. Celui qui a pu fournir à Goethe une idée de son docteur Faust, Corneille Agrippa, médecin, kabbaliste et historiographe de Charles Quint, celui que l’on appelait « l’archisorcier » et que l’accusation de sorcellerie avait fait passer un an au cachot, a enseigné dans le collège où je serai moi-même élève, il ne s’en est fallu que d’un peu moins de cinq siècles… En son honneur, j’ai collaboré au Robert culturel du français en écrivant les articles « magie » et « tradition »…
Pour en revenir à Ernst Jünger (il est nécessaire de préciser son prénom : Friedrich Georg, son frère bien-aimé, poète et métaphysicien lui-même, s’appelle lui aussi Jünger), j’ai eu en effet le privilège de le rencontrer assez assidûment pendant les dernières années de sa vie, chez lui, à Wilflingen, avec son dernier traducteur français, le poète Éric Heitz. Ce qui m’a le plus séduit chez lui, me demandiez-vous ? Peut-être sa malice et son rire. En quoi demeure-t-il un de nos « contemporains capitaux » ? sans aucun doute par son œil de mouche : l’œil absolu, comme les musiciens parlent d’oreille absolue. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger ; c’est-à-dire qu’il tient à la nature aussi bien qu’au surnaturel, et qu’il connaît – dans le détail – tout l’entre-deux. Ses Chasses subtiles – et des idéologues qui se croient pourtant sympathisants avaient critiqué l’importance que je donne dans le Dossier H au Jünger naturaliste et entomologiste, comme s’il était un savant pour rire, un entomologiste du dimanche et que tout cela n’était au fond de sa part qu’une pose esthétique : on ne peut espérer plus parfait contresens – ses Chasses subtiles, donc, l’ont conduit tout naturellement à revenir au giron de l’Église catholique, comme au foyer de la tradition occidentale. C’était un païen, je veux dire un Allemand, qui savait comprendre l’histoire…
Vous avez aussi publié, toujours à L’Age d’Homme, un Dossier H sur Joseph de Maistre et puis chez Pardès une biographie de Dominique de Roux. Ces deux écrivains allaient chacun à sa manière à contre-courant. Pourquoi les lire aujourd’hui ?
Pourquoi les lire aujourd’hui ? mais parce qu’on ne trouve guère mieux dans leur ordre respectif ! Joseph de Maistre est un magistrat ; il a sans cesse le souci du cas concret, de ce que Gustave Thibon appelle de son côté le « retour au réel ». Ce qui est une leçon de philosophie, mais aussi de littérature : rien ne guérit mieux des nuées, dans la pensée comme dans l’expression, que ce « retour aux choses mêmes ». Je suis moi-même, et je m’en rends compte aujourd’hui, redevable au droit que j’ai étudié de ce souci de la propriété des mots. C’était la leçon de Stendhal : écrire comme le code civil, et il n’y a en effet de meilleur maître en prose française. (Les jurisconsultes qui ont écrit le code civil étaient les écoliers de Montesquieu, et les collègues français de Joseph de Maistre).
Quant à Dominique de Roux, je l’aime pour la même raison que j’aime le comte de Maistre et le marquis de Sade, lesquels sont les seuls contemporains à avoir pris au sérieux la Révolution française… Dominique de Roux, lui, est le seul qui ait pris au sérieux le gaullisme… même et y compris contre de Gaulle lui-même et la tentation (inévitable) du pot-bouille pompidolien à quoi la Ve République devait fatalement succomber… Il a pris au sérieux, contre de Gaulle lui-même et les « gaullistes » installés, ce qu’il pouvait y avoir d’épique et de légendaire dans la geste de la France Libre, ce qui leur donnait, pour reprendre un mot dont ils étaient friands, leur légitimité… Leclerc, c’est autre chose que Bonaparte en Italie : c’est tout simplement la Table Ronde… Ensuite, que de Gaulle ait lui-même, pour reprendre le mot de Péguy, sacrifié sa mystique à la politique, c’était inévitable et dans l’ordre de la manifestation historique, ce que l’Inde appelle « la chute des temps ». Mais enfin il était bon que quelqu’un prît les choses au sérieux, et les grands hommes au mot – et Dominique de Roux l’aura fait pour de Gaulle et pour son époque…
Dans L’Olifant (Rocher), vous partez en guerre (sainte) contre les corrupteurs de notre langue, qu’ils soient universitaires ou publicitaires, pisse-copie ou politiciens. Contre les misologues de tout poil, vous revêtez l’armure du philologue… pour un combat décisif ?
La philologie c’est d’abord, comme son nom l’indique, l’amour, la quête amoureuse du Logos ; et de Pythagore à saint Jean, le Logos est un des noms de Dieu – ou plus précisément un des noms du Christ, que saint Jérôme traduit par Verbum. Saint Bernard est un remarquable philologue, au sens obvie, courant de ce terme, parce qu’il est philologue au sens étymologique : quêteur amoureux du Verbe. La philologie est la première forme de l’amour de Dieu. (Quand j’ai publié mon livre sur saint Bernard, j’avais rappelé cette évidence étymologique au micro d’une radio dont l’animateur, qui était un prêtre, avait trouvé que j’exagérais…) Est-ce que l’on prend au sérieux ce que les mots veulent dire, telle est la seule question… Sur ce point de la philologie, dont le double sens rappelle celui d’oraison, l’oratio latine, à la fois les parties du discours et la prière, saint Bernard est le maître des maîtres. Le premier mot qu’il ait écrit est « écrire », justement : Scribere, c’est l’attaque d’un sermon qui constitue à elle seule un art littéraire : Scribere me aliquid et devotio jubet : la dévotion me commande d’écrire… Première question que doit se poser tout écrivain : qu’est-ce qui me commande d’écrire ? (que si l’écriture ne lui est pas « commandée », s’il peut en douter un seul instant, alors il ferait mieux d’aller pêcher à la ligne ou de faire des mots croisés).
Donc, la philologie : quant à la misologie, que vous lui opposez (et c’est à très bon droit que vous rappelez cette opposition platonicienne), vous souffrirez que je vous fasse une réponse… égyptienne. Vous savez que les Égyptiens, au grand scandale des égyptologues qui sont naturellement comme nous tous imbus de tous nos préjugés scientistes, historicistes, documentalistes, etc., que les Égyptiens, donc, ne faisaient pas mention dans leurs chroniques ou leurs monuments des événements détestables, catastrophes naturelles, guerres perdues, etc. Ce qui témoigne d’une sagesse très remarquable (la sagesse est, dans cet ordre cosmique, l’art de savoir comment les choses se passent ; ce que d’aucuns modernes présomptueux appelleront encore « superstitions », pour s’en gausser ; Joseph de Maistre, qui n’était ni moderne ni présomptueux et qui savait ce que penser veut dire, trouvait au contraire qu’il n’y a rien de plus précieux ni de plus respectable que les superstitions.) Que si rappeler, c’est évoquer, c’est-à-dire peu ou prou invoquer le retour, ne pas rappeler (et délibérément), c’est travailler à éviter ce retour indésirable. Donc la sagesse, ou la superstition, commandent de ne pas parler des « misologues », fût-ce pour s’en plaindre. Sur ce point je suis superstitieux comme un Étrusque – ou comme un Égyptien. Vous me permettrez seulement de citer un mot de Jean Prévost que citait souvent Gustave Thibon, et qui est la définition du stoïcisme : « Faire, quand plus rien ne va, comme si tout allait encore ». Ce qui exclut d’être un contempteur de la décadence – un contempteur, autrement dit un parasite, un nourrisson clandestin de la décadence que l’on condamne : car enfin, on peut se demander parfois de quoi parleraient certains, s’ils n’avaient pas de décadence à pourfendre, autrement dit si tout allait à peu près bien ? « Combat décisif », dites-vous ? À vrai dire, je ne me sens guère d’humeur apocalyptique ; je n’écris pas pendant la veillée d’armes, à la veille d’Armaggedon. J’écris, tout simplement ; il y a, dans les frondaisons d’une école maternelle en face de chez moi, un merle qui, le matin et le soir, chante seul – et admirablement. Vous dirai-je que j’essaie de l’imiter, à ma façon et dans mes limites ? Mon merle ne se préoccupe pas d’être entendu ; il chante, sa nature de merle le lui commande, qui est sa devotio à lui ; c’est tout. Que pourrais-je faire de mieux de mon côté, avec un tel exemple ?
Paris, fête de Saint-Philippe 2008
Publié dans La Presse littéraire, juin 2008.
16:11 Publié dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, barthelet, jünger
02 juin 2008
Marc Klugkist
Une discrète maison bruxelloise, hébergée par la librairie La Proue (16 Galerie Bortier, 1000 Bruxelles) avait déjà attiré l’attention des bibliomanes avec Les Boues, du poète J. Noiret, sans oublier ce texte introuvable de la très prometteuse Lou Arauxo. Voilà que le Petit Humain publie une méditation de Marc Klugkist, ci-devant poète du Collège Saint-Michel passé à l’ULB où il a étudié la philosophe avec une prédilection pour Spinoza … et Huysmans. Homme de théâtre, il s’interroge aujourd’hui sur les fins dernières en refusant à la fois « la noble posture de l’homme résigné » et les angoisses d’un athéisme triste. Lui, le mécréant « joyeux » (il insiste : joyeux), nous propose une typologie d’adversaires tels qu’il les rêve : le ptérodactyle édenté, le vautour idéaliste et même le frigide cosmique, tous mêmement esclaves et tyrans d’eux-mêmes comme des autres. Une dissertation, que dis-je, un exercice, rédigé dans la plus pure tradition.
Christopher Gérard
Publié dans la Revue générale, mai 2008
Marc Klugkist, Brève méditation sur la décomposition des cadavres et sur l’infinité de l’univers, Editions du Petit Humain).
18:51 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, athéisme, spinoza, ulb
10 avril 2008
Traditio perennis
Traditio perennis
Propos recueillis par Laurent Schang
En octobre 2000 paraissait à L’Age d’Homme, providence des dissidents, mon essai Parcours païen, que je qualifiais d’archéologie de la mémoire. L’ouvrage, rapidement épuisé, a reparu en 2007 chez le même éditeur dans une version revue et augmentée, sous le titre La Source pérenne. Voici ce que le jeune Laurent Schang disait de Parcours païen dans Le Baucent, revue littéraire publiée à Metz.
Acte un. Imaginez un gamin, douze ans à peine, passionné d'archéologie, penché sur le squelette d'un guerrier franc enterré là depuis quoi ? dix, quinze siècles... L'enfant, pas encore un adolescent, s'active pour mettre au jour les restes du vieux Belge qui en son temps dut être un rude gaillard. Pour Christopher plus qu'une pièce de musée, c'est une authentique relique qu'il est en train d'exhumer. Mieux: qu'il ressuscite. Premier sentiment de religiosité, et déjà, confusément, le sens du tragique. L'alchimie s'opère.
Acte deux, quelques années ont passé. Nous retrouvons Christopher, jeune homme toujours passionné de fouilles, dégageant du chantier où il s'affaire une pièce de monnaie romaine du règne de Constantin. On lui a dit que ces ruines, tout ce qu'il reste d'un édifice jadis magnifique, remontent aux premiers chrétiens et à leur frénésie destructrice. Pourquoi un tel déchaînement de violence ? Il frotte la pièce, parvient à lire l'inscription qui y est martelée. En bon latiniste, il n'éprouve aucune peine à la traduire. Soli Invicto Comiti. Sans qu'il s'en rende bien compte, quelque chose se produit en lui, comme une prise de conscience qui va déterminer toute sa vie. Sa religion est faite.
Si vous demandez à Christopher Gérard ce qu'il fait dans la vie, question typiquement occidentale qu'il déteste, sa réponse sera invariablement la même: «archéologue de la mémoire». Avec ça, vous serez bien avancé. Demandez-lui plutôt qui il est, et d'où il vient. Là, il vous répondra tout accent dehors: «Moi, Irlandais, Germain et Hellène»! Né new-yorkais en 1962, d'un père belge et d'une mère d'origine irlandaise, Christopher Gérard n'attend pas sa première année pour faire son grand retour sur le Vieux Continent. Il n'en bougera plus que pour effectuer des en Inde, ce qui, pour Gérard l'indo-européen revient au même, ou à peu près. Une fois diplômé de l'Université Libre de Bruxelles (licence de philologie), Gérard se lance dans l'enseignement. Mais pas n'importe lequel, celui de la plus vieille sagesse européenne, celle que lui a révélé sa formation de latiniste.
Ne manquant pas d'ambition et prenant son courage à deux mains, il écrit à Ernst Jünger, pour obtenir de lui l'autorisation de reprendre à son compte la publication d'Antaios, revue que le nonagénaire auteur du Traité du rebelle avait cofondée et animée avec Mircea Eliade de 1959 à 1971. Jünger accepte. Le premier numéro d'Antaios nouvelle formule paraît sous le parrainage de l'anarque à l’été 1993 (seize livraisons ainsi que plusieurs plaquettes paraîtront jusqu’en 2002). Antaios se veut une source d'inspiration pour préparer le XXIème siècle, dont on sait depuis Jünger qu'il sera celui des Titans, et le XXIIème siècle, celui des Dieux. Depuis, Antaios s'honore d'accueillir dans ses pages Michel Maffesoli, Alain Daniélou, Arto Paasilina, Robert Turcan, Gabriel Matzneff, ou Jean-Claude Albert-Weill.
Le paganisme selon Christopher Gérard? L'expression, superbe, est de lui: «redevenir soi-même macrocosme». Pas de divinité tutélaire, ni de menu à la carte, façon New Age. Pas question de se convertir au brahmanisme ou à l'hindouisme. Ridicule! Pas de mythe de l'Age d'Or. Pas d'illusion sur la technique, mais pas de blocage mental dessus. Pas d'idolâtrie non plus. «Méden agan» (rien de trop). Prier une multitude de dieux revient toujours à vénérer le seul et même dieu démultiplié en autant de services à rendre. Non, le paganisme vrai consiste à révérer l'un et son contraire, Apollon et Artémis, Sol et Luna, tous participant d'un même ordre du monde harmonieux, dans une pratique personnelle, libre et joyeusement acceptée. Une ascèse, un combat aussi, contre le monothéisme génocidaire, l'homogénéisation, les idéologies modernes. Rien de plus éloigné du paganisme que le fanatisme, le sectarisme religieux. Cest pourquoi Gérard n'aime pas le mot foi, et lui préfère fides (sa devise, «Fides aeterna»). Et n'allez pas lui dire que le monde est désenchanté, lui vous rétorquera crépuscule en bord de mer, brame du cerf au petit matin, bruissement du vent dans les branches, chant du ruisseau.
Le Baucent: Pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore, Christopher Gérard, pourquoi ce titre, Parcours païen ?
Parcours païen est un recueil de textes illustrant le réveil des Dieux dans la conscience d'un jeune Européen d'aujourd'hui. La pensée grecque, surtout celle des présocratiques (sans oublier l'héritage tragique), l'empereur Julien, le souvenir de fouilles archéologiques menées durant l'adolescence, la figure solaire de Mithra, des voyages aux Indes sur les traces d'Alain Daniélou, l'Irlande ancestrale, tous ces éléments à première vue disparates, mais d'une cohérence souterraine, composent le paysage mental d'un «Païen» d'aujourd'hui. La vision proposée est donc personnelle: il s'agit bien d'un itinéraire et d'un témoignage, celui de la permanence d'un courant polythéiste en Europe. En rassemblant ces textes, j'ai voulu offrir au lecteur des pistes de réflexion et montrer que le paganisme est à la fois civilisateur et apaisant. Trop de malentendus, de caricatures l'ont rendu suspect et il était temps d'en finir avec toute une bimbeloterie. Ce recours à la mémoire païenne constitue un idéal de résistance aux ravages de la modernité. Prenons un exemple: les Grecs nous ont livré comme principale leçon de ne se laisser arrêter par aucune question, de refuser tout dogmatisme. Or notre modernité, héritière d'un christianisme désincarné (protestantisé), se fonde sur des dogmes: autonomie de l'individu, mythe du progrès et de la croissance, etc. Etre Païen, c'est opposer à ces chimères les cycles éternels, la souveraineté de la personne, c'est-à-dire des hommes et des femmes de chair et de sang qui héritent, maintiennent et transmettent des traditions, une lignée, un patrimoine au sens large. Je lisais il y a peu le beau roman d'un authentique Païen, Jean-Louis Curtis, Le Mauvais Choix (Flammarion 1984). Ecoutons ce que cet homme remarquable hélas disparu dit du paganisme: «On discerne dans le paganisme une grâce quasi miraculeuse, une intelligence profonde de la vie, du bonheur de vivre. Alors point de religion contraignante, mais seulement des fables gracieuses ou terribles, (...) des choses de beauté qui étaient à la portée de tous». Curtis voit bien que les utopies, ces maladies de l'intelligence, vomissent le sacré parce qu'elles y voient une menace. Etre païen aujourd'hui, c'est refuser les utopies, la marchandisation du monde et le déclin de la civilisation européenne. C'est aussi revendiquer haut et fort une souveraineté attaquée de toutes parts. Je signale qu'en plus, l'ouvrage comprend une défense de l'Empire: du Brabant à la Zélande, de la Lorraine au Limbourg, nous sommes tous les héritiers d'une civilisation prestigieuse. Il nous appartient de rétablir l'axe carolingien, pivot d'un ordre continental digne de ce nom. Adveniet Imperium!
Le Baucent: Vous citez abondamment Ernst Jünger et on comprend pourquoi. Mais que pensez-vous de son compatriote Hermann Hesse, dont l'œuvre immense, disponible au format de poche, présente bien des similitudes avec celle de Jünger, en particulier s'agissant de la vision du monde, et ce malgré deux cheminements dans le siècle à l'opposé l'un de l'autre ? Je pense à Siddharta, Demian, ou Le Loup des steppes.
Vous avez raison de faire référence à cet écrivain «alémanique», que Jean Mabire définit très justement dans Que lire II (1995) comme «le plus fidèle disciple de Nietzsche, mais aussi des romantiques allemands». La lecture de Siddhartha m'a bouleversé autant que celle de Sur les falaises de marbre. Hesse, comme Jünger est l'un des grands éveilleurs de l'aire germanique: tout jeune Européen doit avoir lu Le Loup des steppes, Le Voyage en Orient, Le jeu des perles de verre,... J'empoigne mon exemplaire annoté de Siddhartha et je tombe sur ces lignes: «Qu'un héron vînt à passer au-dessus de la forêt de bambous et Siddhartha s'identifiait aussitôt à l'oiseau, il volait avec lui au-dessus des forêts et des montagnes, il devenait héron, vivait de poissons, souffrait sa faim, parlait son langage et mourait de sa mort». Quelle plus belle évocation du paganisme?
Propos recueillis par Laurent SCHANG, le 8 novembre 2000, anniversaire de l'interdiction de tous les cultes païens par Théodose (392) pour la revue Le Baucent (Metz).
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27 février 2008
Sainte Russie
Pour célébrer le 90ème anniversaire de la révolution russe, les éditions du Rocher proposent une réédition augmentée de Les Blancs et les Rouges. Histoire de la guerre civile russe (1917-1921), passionnant essai que Dominique Venner, directeur de la Nouvelle Revue d’Histoire, a naguère consacré à un cataclysme qui engendra le plus terrifiant régime des temps modernes. D’une précision militaire, son récit de l’atroce guerre civile, des mutineries de 1917 aux ultimes révoltes populaires au bolchevisme, permet de comprendre à quel point « un soulèvement de millions de croquants hérissés de baïonnettes, conduits par une petite meute de fanatiques binoclards » fut la matrice d’un siècle de fer. Car la terreur instaurée par Lénine et Staline frappa durablement les esprits de l’époque par sa brutalité même et fut, plus tard, l’une des causes de l’avènement des dictatures mussolinienne et hitlérienne. Outre ce regard dans une perspective large, l’originalité de l’ouvrage réside dans l’étude comparée des Rouges et des Blancs : portraits et récits de campagnes alternent, illustrés par de nombreux témoignages à chaud longtemps occultés par une historiographie marxisante. De même, les insuffisances et les points forts de chaque camp sont analysés avec finesse : les Blancs comptèrent de valeureux chefs (Dénikine, Koltchak, sans oublier Wrangel, mort en exil à Bruxelles); quant aux Rouges, ils ne furent pas partout vainqueurs (Pologne, Finlande, Etats baltes). Bien des dogmes sont ainsi pulvérisés, notamment celui de « l’humanisme » de Lénine, qui ordonne sans hésiter des massacres d’une effroyable ampleur, ou celui du sens de l’histoire : en 1919 encore, les jeux n’étaient pas faits.
Après la prise du pouvoir par les bolcheviques, deux millions de Russes fuirent une Russie martyrisée. Dix mille d'entre eux trouvèrent refuge dans notre pays. C'est leur histoire, celle de l'émigration russe en Belgique durant l'Interbellum, qu'un jeune chercheur de l’Université de Louvain et du FNRS, W. Coudenys, a étudiée avec une minutie exemplaire (Leven voor de Tsaar. Russische ballingen, samenzweerders en collaborateurs in België,Davidsfonds). Tous ces exilés n'étaient pas nobles comme le général baron Wrangel, dernier chef des Armées blanches, mort (empoisonné?) à Uccle en 1928, mais nombre d 'officiers purent survivre grâce à l'aide de la Belgique, qui participa à l'intervention alliée contre les Rouges (voir les témoignages de l’écrivain belge Marcel Thiry). Le Roi Albert n'avait-il pas caché à l'époque son hostilité aux Soviets? W. Coudenys a dépouillé une masse impressionnante d'archives inédites - journaux de l'émigration, dossiers de la Sûreté, etc. - et nous offre ainsi un tableau très vivant de cette Russie de l'exil, tiraillée entre la fidélité et l'adaptation à un monde en crise. L'aspect culturel n'est pas négligé: cercles littéraires et groupes musicaux, sans oublier ce singulier courant eurasiste qui tint son premier congrès international à Bruxelles. Le rôle de l'épiscopat belge, comme celui de l'Université de Louvain, qui forma de nombreux cadres d'origine russe, bref, toute la vie d'un milieu caractérisé par une grande dignité, est retracée avec une précision d'entomologiste. L'émigration blanche étant un rarissime exemple d'armée en exil (pendant vingt ans), le chercheur s'est également penché sur les nombreuses associations militaires, surveillées et infiltrées avec une rare maestria par les services soviétiques. Voilà donc un éclairage fort utile sur l'histoire belge de l'entre-deux-guerres et de l'occupation, car une poignée de Blancs reprit le combat sous l'uniforme feldgrau, avec les déconvenues que l'on devine. Sur l’émigration russe, il faut remarquer que le dernier film d'E. Rohmer, Triple agent (lire aussi Eric Rohmer, Triple agent, Petite bibliothèque des cahiers du cinéma), un chef-d'œuvre d'intimisme, narre l'histoire d'une trahison dans le Paris des Russes blancs, celle du colonel Skobline. Enfin, sur les associations militaires, lire, de Paul Robinson, The White Russian Army in Exile 1920-1941(Oxford University Press).
Personnage clef du monde littéraire pétersbourgeois et figure éminente avec son mari l’écrivain Dimitri Merejkovski du symbolisme russe, Zinaïda Hippius (1869-1945) assista à la chute du tsarisme et à l’avènement du bolchevisme, après l’intermède Kerenski. Son journal des années 1914-1920 (Journal sous la Terreur, Collection Anatolia, éditions du Rocher), en grande partie occulté par le régime soviétique durant 70 ans, paraît enfin, livrant un témoignage accablant sur l’asservissement de la Russie à une clique d’idéologues barbares. Aux insuffisances des élites traditionnelles, à l’aveuglement des intellectuels répondent la brutalité sans complexe des Rouges qui, en quelques jours, s’emparent du pouvoir à la pointe des baïonnettes. Les étapes de ce processus infernal sont décrites au jour le jour avec une effrayante lucidité : qu’elle évoque le musellement de la presse, les arrestations (« Chaque jour, on fusille quelqu’un dans chaque soviet d’arrondissement ») et les viols, l’esclavage déguisé et le marché noir, les rafles de « bourgeois » et la délation généralisée, les pillages et les soûleries, les retournements de veste ou les fuites sans gloire, Hippius se hausse au niveau des grands historiens romains. Nous assistons éberlués à la fin d’un monde certes imparfait mais civilisé, et à la naissance d’une tyrannie : « tout le monde meurt (sauf les commissaires, leurs valets et les bandits). Plus ou moins vite. »
Spécialiste des courants nationalistes russes, Marlène Laruelle s’était fait remarquer par une brillante thèse sur l’eurasisme (L’idéologie eurasiste russe ou comment penser l’Empire, L’Harmattan, 1999). Elle s’attaque dans Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXème siècle, (CNRS éditions), au mythe aryen dans l’aire culturelle russe. Définissant ce mythe comme « une recherche romantique des origines » ou comme « mode de lecture du monde », M. Laruelle montre que, au contraire de l’allemand, l’aryanisme russe fut toujours étranger au racialisme. Il convient donc de distinguer l’aryanisme, fils du romantisme européen, du racialisme, fruit monstrueux du scientisme. Le premier n’est nullement prédestiné à devenir ce qu’il fut de 1933 à 1945. De même, la diabolisation des courants romantiques, présentés comme menant fatalement au nazisme, devient intenable, puisque la quête identitaire russe, ignorant l’antisémitisme et en fait tout racisme, cette quête impériale plutôt que nationale, fascinée par l’Asie blanche tout en affirmant une européanité plus complète, se distingue radicalement de l’allemande. Laruelle montre avec brio que l’aryophilie russe fut pensée comme une réconciliation de l’occidentalisme et du slavophilisme. La Russie comme autre Europe. Sa thèse étudie également l’instrumentalisation du mythe aryen par la politique tsariste en Asie centrale : à l’époque du Grand Jeu (Kipling), les Slaves considéraient leur expansion dans ces régions stratégiques comme le « juste retour » des Aryens dans leur patrie originelle. Une thèse passionnante sur un sujet sensible, traité avec autant de tact que de probité.
20:14 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : russie, émigration, venner
26 février 2008
Guy Dupré, clandestin capital
Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,
aux éditions L’Age d’Homme
http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4296-7&type=47&code_lg=lg_fr&num=0
Entretien avec Guy Dupré
Christopher Gérard: Qui êtes-vous? Toute votre œuvre, essais et romans confondus, témoigne d'une puissante nostalgie, celle d'un Ordre mystique et guerrier. Quelles sont les racines de cette double vocation sacerdotale et militaire?
Historiquement parlant, j’appartiens à la première génération française d’anciens non combattants. J’étais de l’une des trois classes exemptées du service militaire pour avoir été touchées, pour ceux qui n’étaient pas étudiants, par le S.T.O. À l’âge de Guy Môquet j’étudiais l’Énéide au lycée Henri IV dans la classe de Georges Pompidou. Un de mes camarades de seconde, au collège de Saint-Germain-en-Laye, Marco Menegoz, rejoignit un maquis en 44 : fusillé sans qu’on ait donné son nom à une station de métro. Autre condisciple, Pierre Sergent, engagé en 44 et devenu capitaine dans la Légion étrangère ; lors du putsch d’Alger, il rallia ceux que le général de Gaulle a appelé les « officiers perdus ». Un autre, Michel Mourre, affilié à dix-sept ans au francisme de Marcel Bucard, entra au séminaire, y perdit la foi, et se retira d’une autre façon du siècle en s’attelant à son monumental Dictionnaire d’Histoire universelle. J’avais dû, pour ma part, mes rations de survie aux Baudelaire et Rainer Maria Rilke, aux Normands Flaubert et Barbey d’Aurevilly, aux Apollinaire et Milosz qui n’avaient pas une goutte de sang français dans les veines. Sans prétendre à substituer la satiété à la disette, j’entrai dans l’après-occupation avec la volonté de me revancher sur les années de rationnement et dénutrition qui avaient menacé mes sources vives. A mon aversion pour les sectateurs de l’absurde, sartreux et camusards, se liait mon rattachement intérieur à l’ordre militaire mort à Hiroshima, où naquit la mère de mon père. Une sorte d’obligation de participer au Vème acte de l’armée sur les théâtres d’opérations extérieures, en supplantant dans son ton le souffleur. D’exprimer à ma façon « le trouble de l’armée au combat » selon l’expression du général de Gaulle, dont le général Weygand, qui lui non plus n’avait pas une goutte de sang français dans les veines, me disait qu’il « n’avait pas trop de deux églises à Colombey pour s’y confesser de ses péchés ». Au croa-croa des corbeaux au col Mao ce serait préférer le chant du cygne de l’antique honneur militaire. Chant du cygne qui me mettait dans tous mes états – ces états qui me feraient remonter jusqu’aux débuts de la guerre franco-française, commencée avec la dégradation du capitaine Dreyfus pour finir avec l’exécution du colonel Bastien-Thiry. L’honneur du capitaine Dreyfus est de n’avoir jamais été dreyfusard. Le péché de Barrès, comme celui du Bernanos de La grande Peur des Bien-Pensants, est de n’avoir pas compris que Dreyfus était de leur bord, lié par le secret professionnel, et qu’il importait de l’isoler, de le détacher de son parti, pour honorer en lui l’officier perdu, l’officier sauvé d’un chapitre inédit de Servitude et grandeur militaires.
Parmi les constantes de votre œuvre, il y a cette loi de Sainte-Beuve. Comment s'est-elle imposée à vous?
C’est dans son unique roman, Volupté, que Sainte-Beuve, qui fit Hugo cocu, a placé dans la bouche de son héros Amaury l’énoncé de ce que j’ai appelé la « loi de Sainte-Beuve ». Amaury, né dans les dernières années da la monarchie, raconte à un jeune ami les souvenirs de jeunesse de sa propre mère : « Comme les souvenirs ainsi communiqués nous font entrer dans la fleur des choses précédentes et repoussent doucement notre berceau en arrière ! » Pour nous, retourner vers la mémoire d’avant, ce serait le temps que nos mères apprirent à épingler de petits drapeaux sur la carte des départements envahis. Trop jeunes pour devenir veuves, elles correspondirent avec le promis dont elles étaient les marraines de guerre. Entre la communauté des « morts pour la patrie » et nos esseulements, une transfusion s’opérait. Nous n’aurions pas trop de cette jeunesse souterraine pour réchauffer l’hiver de la feue France. Quant à la querelle entre maréchalistes et généralistes, comment aurions-nous pu opposer le général me voici au maréchal nous voilà ? Pareils à ces tritons barbus, ces monstres marins que Marcel Proust entrevoyait à l’Opéra, dans l’ombre transparente de la baignoire de la princesse de Guermantes, et dont on n’aurait su dire s’ils étaient en train de pondre, nageaient ou respiraient en dormant. Comment les jugerions-nous, les opposerions-nous, quand, à nos yeux, leur justification secrète était de nous entretenir dans le mystère douloureux et glorieux d’où tout découle et qui s’appelle le mystère du temps ?
Votre premier roman, Les Fiancées sont froides, s'inspire du romantisme allemand bien plus que du surréalisme. Thanatos me paraît la figure tutélaire de ce livre ensorcelant, et la désertion l'un de ses thèmes principaux. Après vingt-huit ans de retraite, vous publiez Le grand Coucher, un peu votre Guerre civile. Avec Les Mamantes, vous développez le thème de la Mère (si possible veuve), préférable à la Fille (si possible vierge). Peut-on y voir le reflet d'une obsession, celle du refus d'engendrer? En fin de compte, l'écrivain n'est-il pas souvent fils et père de personne?
Dans chacun de mes trois romans le narrateur s’adresse à l’autre : dans Les Fiancées sont froides le hussard devenu écrivain public s’adresse à un hussard qui pourrait être son fils et qui a lui-même déserté ; dans Le Grand Coucher le récitant dédie son mémoire à la veuve qui servait d’appeau au colonel recruteur ; l’amant en deuil des Mamantes explique à une jeune vivante pour quelles raisons occultes il a si longtemps refusé de lui faire l’amour « à la papa ». Il y a chez les trois désertion, abandon de corps, refus de reconnaître le père comme le fils – trahison de l’histoire humanoïde au profit d’une affiliation d’ordre extra-mondain. Il leur faut transgresser la loi naturelle, substituer à la loi du sang qui régissait l’ancien pacte social la règle d’une transmission elle-même garante d’une filiation élective.
Quel regard jetez-vous sur les Lettres françaises d'aujourd'hui? Quelles lectures conseilleriez-vous à un impétrant?
Même en littérature, disait Barrès, il y a avantage à n’être pas un imbécile. Nuançons le propos : « Il y a avantage, en littérature, à ne pas entrer dans la descendance de Monsieur Homais » - avantage à ne pas prendre les lampions du 14 juillet pour les lumières du siècle. « Je m’ennuie en France, disait Baudelaire, parce que tout le monde y ressemble à Voltaire ». Aujourd’hui comme avant-hier la référence aux « lumières » est un cache-misère et le laïcisme dévot la canne blanche dont les mal-voyants se font un gourdin. A l’âge où je ne voyais pas très clair, trois livres m’avaient aidé à remettre la pendule à l’heure : Les Sources occultes du romantisme, d’Auguste Viatte ; L’Âme romantique et le rêve, d’Albert Béguin ; La Poésie moderne et le sacré, de Jules Monnerot. A ce trio salvateur, permettez-moi d’ajouter le théologien allemand H. Urs von Balthasar, dont Albert Béguin m’avait cité ce passage sur le temps que j’aimerais choisir comme épigraphe et épitaphe : « Des temps et des destins antérieurs reçoivent leur sens de temps et de destins ultérieurs, les temps antérieurs sont si peu enfermés dans le moment de la durée qu’ils ont occupé et si peu irrévocablement passés qu’ils restent au contraire directement accessibles en tout temps. Et cet accès est de telle nature qu’il détermine leur essence – passée seulement en apparence – et qu’il les transforme continuellement avec le progrès du temps. »
Paris, le 13 novembre 2006
Publié dans La Presse littéraire, décembre 2006.
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