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21 septembre 2020

Avec Bruno Lafourcade

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Au seuil de l’Apocalypse

« Quant à moi, j’attends les Cosaques et le Saint-Esprit. Tout le reste n’est qu’ordure ! » prophétisait Léon Bloy vers 1915, en pleine tuerie mondiale. Avec son dernier recueil, dont le titre s’inspire du grand imprécateur, Bruno Lafourcade a voulu présenter, par le biais d’une centaine de chroniques qui sont autant d’anathèmes et de fulminations, le portrait d’une certaine France, celle de M. Macron et des hyperféministes, celle des théoriciens de la dislocation des héritages et des créatures télévisuelles. Une France où règnent, comme dans tout le bel Occident, mais de façon plus affirmée car théologiquement justifiée par les chanoines de l’Eglise du Néant, « la réification des hommes, la marchandisation des corps, la manipulation biologique, la délocalisation de tout et de tous » - l’ensemble vendu par les diverses propagandes comme un vert paradis.

Bruno Lafourcade a naguère publié un essai courageux Sur le suicide, une charge contre les Les Nouveaus Vertueux. Plenel, Fourest, Joffrin, etc. & tous leurs amis, un fort roman, L’Ivraie, qui retrace le parcours d’un ancien gauchiste devenu sur le tard professeur de français dans un lycée technique de la banlieue bordelaise. Il s’y montrait hilarant et désespéré, incorrect et plein d’humanité. Et styliste exigeant, car l’homme connaît la syntaxe et la ponctuation, classiques à souhait. Qu’il fasse l’éloge du remords (« qui oblige ») ou du scrupule, de la modestie conservatrice face à l’arrogante confiance en soi du progressiste, du dédain face à la haine plébéienne (« on imagine mal tout le dédain que peut contenir un point-virgule »), Bruno Lafourcade se montre drôle et féroce, quasi masochiste à force de pointer avec tant de lucidité les horreurs de ce temps – un misanthrope doublé d’un moraliste, classique jusqu’au bout des ongles. Saluons ce polémiste inspiré, son allergie si salubre aux impostures de l’époque. Et cette charge contre telle crapule télévisuelle, minuscule écrivain qui, sur le tard, après vingt ans de courbettes, renie un confrère, son aîné, devenu pour la foule l’égal de Jack l’Eventreur.

 

Christopher Gérard

Bruno Lafourcade, Les Cosaques & le Saint-Esprit, La Nouvelle Librairie, 346 pages, 16.90€

 

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 Bruno Lafourcade et CG lors de la réception des Prix de L'Incorrect

 

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littérature

Né en 1966 en Aquitaine, Bruno Lafourcade a, entre diverses besognes alimentaires (agriculture & publicité), poursuivi des études de Lettres modernes à Lyon ; il est l’auteur d’un courageux Sur le suicide (Ed. François Bourrin), dont j'ai parlé naguère. Un roman le fait sortir de sa tanière des Landes et attire l’attention sur ce chroniqueur souvent acerbe de notre bel aujourd’hui (voir son jubilatoire pamphlet contre les nouveaux puritains, Plenel, Taubira et tutti quanti).

En trois cents pages, son roman L’Ivraie retrace en effet le parcours de Jean Lafargue, rebelle pur sucre, devenu sur le tard professeur de français dans un lycée technique de la banlieue bordelaise et donc condamné à « une existence grise et bouchée ».

Encore un témoignage sur la misère des lycées techniques, se demandera le lecteur ? En fait, les choses sont bien plus complexes, grâce au talent, indiscutable, de Lafourcade, qui signe là un vrai livre d’écrivain, hilarant et désespéré, incorrect et plein d’humanité.

Car le vrai sujet du livre, c’est le crépuscule, celui d’une civilisation et celui d’un homme – minuscule grain de sable coincé dans les interstices d’un système devenu fou. C’est dire si chacun peut se reconnaître dans ce récit picaresque, truffé de morceaux d’anthologie comme la description d’une bibliothèque de province ou d’une salle des professeurs (« une pièce qui puait l’ennui professionnel, le café industriel et la mort administrative »), les réflexions sur la destruction de notre langue (devenue pour tant de gens un « chaos de subordonnées sans principales, de principales sans verbes et de verbes sans sujets, avec un « quoi » omniprésent à l’agressivité rentrée »).

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal proclame, non sans une certaine mauvaise foi, que « la politique dans une œuvre d’art, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert » : avec Lafourcade, il faut parler de canonnade, tant le polémiste de race se déchaîne contre l’imposture aux mille faces, toujours avec esprit et dans une langue précise servie par un style percutant – un vrai tueur.

A surveiller de près, ce Bruno Lafourcade, qui mérite amplement sa fiche S (comme styliste).  

 

Christopher Gérard

 

Bruno Lafourcade, L’Ivraie, Ed. Léo Scheer, 320 pages, 21€

Du même auteur, Les Nouveaus Vertueux. Plenel, Fourest, Joffrin, etc. & tous leurs amis, Ed. Jean Dézert, 200 pages.

 

Le site de l'écrivain : https://brunolafourcade.wordpress.com/

 

Voir ma chronique du 11 septembre 2014 sur son essai :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2014/09/11/sur-un-bel-essai-de-bruno-lafourcade-5445486.html

 

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

19 juillet 2020

Avec Thomas Clavel

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Salubre et courageux premier roman que nous offre le jeune Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire. Le sujet d’Un traître mot, qui se révèle davantage conte philosophique que roman stricto sensu ? L’avènement d’une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, et ce à la suite de la providentielle promulgation, par un Parti présidentiel au faîte de sa puissance, d’une loi d’exception dite AVE, pour Application du Vivre Ensemble. L’imposture victimaire, la déconstruction gratuite et obligatoire, la traque des phobies les plus absurdes deviennent ainsi la règle, sans faire de bruit et dans ce qui ressemble à un lâche acquièscement de tout le corps social.

Le héros de ce conte cruel, Maxence, jeune normalien pur sucre, spécialiste de Blanchot et enseignant à Paris III - le parfait bobo à trotinette dans sa bulle hyperprotégée - fait l’expérience du basculement en cours à la suite d’un dérapage verbal au téléphone. Trois mots de travers sur les Roms enregistrés avec zèle par sa correspondante, un article consacré à l’œuvre littéraire de Renaud Camus, la plainte d’une étudiante « issue de la Diversité »  pour une note d’examen jugée oppressive et voilà notre blanc-bec mis en examen, traîné au tribunal, sommé de justifier ses écrits, et pour finir condamné à une peine de prison ferme. Les magistrats n’ont-ils pas été exhortés à sévir avec rigueur contre les crimes de parole, devenus plus impardonnables que les crimes de sang ? Les prisons ne se vident-elles pas de leurs délinquants coutumiers pour se remplir de pénitents, soumis à une rééducation lexicale ? Maxime fera donc l’expérience de la taule (confortable, nous sommes bien dans un conte), où il révélera des qualités de meneur en créant un mouvement de résistance poétique qui, par l’apprentissage clandestin de l’impiété verbale, désintoxiquera les prisonniers du poison de l’idéologie. Maxence apprendra à ses camarades à feindre la contrition linguistique et, surtout, à se réapproprier leur héritage poétique.

Un conte, vous disais-je, contre le fanatisme et l’obscurantisme, ici progressistes. Une charge contre les nouveaux Tartuffe, rendue plus puissante encore par la structure double du récit, où vient s’enchâsser une description des prodromes de la guerre civile dans un Beyrouth encore paradisiaque.

Du beau travail d’écrivain, empli d’humour, au service de la vérité et de la probité.

 

Christopher Gérard

 

Thomas Clavel, Un traître mot, La Nouvelle Librairie, 226 pages, 14,90€

 

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21 mai 2020

Pour Stendhal

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Historien renommé, spécialiste de l’Empire et de la Restauration, Emmanuel de Waresquiel s’est amusé, dans un court essai écrit pendant ses vacances d’été à la campagne, à rédiger une lettre d’amitié à Henri Beyle (1783-1842). Lecteur de Stendhal depuis trente ans, l’historien a voulu voir plus clair sur la parenté d’âme qui le lie à l’auteur de La Chartreuse de Parme.

Ce faisant, M. de Waresquiel rejoint, aux côtés de Jacques Laurent, de Jean Prévot et de Philippe Berthier, la cohorte des beylistes plutôt que la troupe des stendhaliens. Ceux-ci utilisent Stendhal pour faire carrière ; ils « travaillent sur » l’écrivain, parfois non sans apporter leur petite pierre à l’édifice. Ceux-là se découvrent une passion pour « le rêveur définitif » et, en amis, témoignent de leur reconnaissance pour cet homme qui leur a offert « cette disposition passagère à la légèreté et au bonheur » - je cite ici Waresquiel. C’est dire si J’ai tant vu le soleil illustre l’état de grâce de son auteur. Il ne nous apprend à peu près rien sur Stendhal, sinon cette référence à une lettre inédite de M. de Beyle (sic) à Talleyrand, datée du 7 avril 1814, par laquelle cet admirateur de Napoléon… se rallie au gouvernement provisoire.

Non, ce court essai vaut pour sa fervente lucidité, pour son intelligence sensible – le livre d’un ami destiné aux amis d’Arrigo Beyle, Milanais, aux aficionados de ce sous-lieutenant de cavalerie qui chargea les Autrichiens à l’âge de dix-sept ans.

Ce livre est pour tous ceux qu’émeut l’amoureux transi et qu’amuse l’arriviste pataud.

Pour tous les frères de Quest’anima adorava Cimarosa, Mozart e Shakespeare.

 

Christopher Gérard

 

Emmanuel de Waresquiel, J’ai tant vu le soleil, Gallimard, 118 pages, 13€

 

 

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : stendhal |  Facebook | |  Imprimer |

05 janvier 2020

Avec Christian Dedet

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Né en 1936 dans une vieille famille languedocienne, l’Occitan Christian Dedet, qui fut longtemps médecin, publie maintenant depuis soixante ans, depuis son premier roman, Le Plus grand des taureaux,  paru au Seuil en 1960. Jeune étudiant en médecine, pris d’un pressentiment, il rendit visite à Céline quelques jours à peine avant sa mort, comme il le rappelle dans son Journal (deux passionnants volumes parus aux éditions de Paris, Sacrée jeunesse et L’Abondance et le rêve). Il fréquenta alors Montherlant, Delteil, Cailleux, Dominique de Roux, Huguenin, tant d’autres dont le généreux Vandromme. Il écrit dans Esprit comme dans La Table ronde ou dans Les Nouvelles littéraires.

 

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Christian Dedet a aussi mené une carrière d’explorateur et de baroudeur, en Afrique – La Mémoire du fleuve, sans doute son plus grand succès de librairie, témoigne de son amour pour ce continent.

Aujourd’hui, il livre ses carnets de voyage en Guyane, qu’il a sillonnée à pied et en pirogue sur les traces du Docteur Bougrat, un confrère d’avant-guerre condamné au bagne à perpétuité pour un meurtre qui fut sans doute un accident thérapeutique. Bougrat s’était évadé de Cayenne pour refaire sa vie au Vénézuela, comme médecin des pauves – comme le bon docteur Destouches à Meudon.

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Carnets de Guyane. En descendant le Maroni est le récit de cette enquête menée par le très stendhalien Christian Dedet. J’y ai retrouvé des rêveries d’adolescent, quand je me passionnais pour le destin tragique de Raymond Maufrais, ce jeune (et imprudent) aventurieux disparu dans l’enfer vert et que son père allait tenter, dix ans durant, de retrouver. En vain.

Avec Dedet, nous marchons dans l’étouffante jungle équatoriale, nous voguons sur les boues du Maroni, nous visitons les ruines pathétiques des cachots de l’ancien bagne, et notamment ce qui reste de la prison du capitaine Dreyfus, sur l’Îlôt du Diable. Nous faisons connaissance avec les derniers Indiens sauvages, menacés de dégénérescence dans une Guyane en proie aux chercheurs d’or venus du Brésil et du Surinam, avec des expatriés hauts en couleurs aussi.

Grâce à son immense culture, grâce à sa bienveillance qui est peut-être celle du praticien pour ses patients, grâce aussi à sa curiosité et à sa jeunesse d’esprit, Christian Dedet nous enchante, dilettante attentif et lucide – une splendide figure d’humaniste, que je suis fier de connaître.

 

Christopher Gérard

Christian Dedet, Carnets de Guyane. En descendant le Maroni, Transboréales, 330 pages, 12,90 €

 

Voir aussi ma note précédente :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2014/10/06/l-abond...

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

19 décembre 2019

Michel Déon

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« Je suis un pessimiste heureux » disait Michel Déon (1919-2016), le dernier des Hussards, dont l’œuvre illustre un mixte de courage et de santé, de même qu’un très sûr dégoût pour toute forme d'imposture ou d'avilissement.

Sa mort à près de cent ans a laissé ses amis inconsolables, et surtout ces cadets - j’en suis - qui ont eu la chance d’être lus et commentés avec autant de bienveillance que d’attention.

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L’un d’eux, l’avocat et écrivain François Jonquères (1967), a manifesté sa piété dans ses livres, où Déon apparaît, mais aussi par la création du Prix littéraire des Hussards, en compagnie, entre autres, de Christian Millau, l’auteur d’un magnifique essai, Le Galop des Hussards.

François Jonquères nous livre, dans la collection d’opuscules numériques Duetto, une émouvante lettre d’adieu à son maître et ami. Truffée d’allusions à l’œuvre, connue sur le bout des doigts par ce déonien d’honneur, mais aussi de souvenirs et de confidences, ce Michel Déon évoque Chardonne et Morand, Joyce (Déon possédait une vaste collection d’éditions d’Ulysse, à ses yeux le roman le plus important du XXème siècle) et bien sûr Stendhal, dont il avait lu dix fois La Chartreuse de Parme et Lucien Leuwen.

Lors d’une rencontre à Paris quelques années avant sa mort, Déon m’avait parlé d’un grand roman inachevé sur la Révolution française qu’il gardait dans un tiroir de l’Old Rectory à Tynagh, County of Galway. François Jonquères a vu et même parcouru Port-Amen.

Puisse ce manuscrit paraître un jour prochain, fût-il inachevé, hélas ! posthume, comme le Lamiel de Stendhal !

       

Christopher Gérard

 

François Jonquères, Michel Déon, Duetto, 2.99€

 

Il est longuement question de Michel Déon dans mes Quolibets 

 

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Voir aussi mes chroniques précédentes :

 

http://archaion.hautetfort.com/archive/2019/03/27/deon-jo...

et

http://archaion.hautetfort.com/archive/2016/12/31/exit-mi...

 

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