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13 mars 2018

Maîtres & complices

 

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« J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » répondit un jour Gabriel Matzneff à un lecteur tenté par le désespoir. La réédition bienvenue de ses Maîtres et complices, à mes yeux l’un de ses tout beaux livres avec La Diététique de Lord Byron et Le Taureau de Phalaris, confirme, s’il le fallait encore, la place, centrale, qu’occupe cet écrivain majeur dans la littérature française.

Maîtres et complices est le premier livre de Gabriel que, vers 1994, j’ai reçu en S.P. (les fameux « service de presse, ces exemplaires gratuits que vous adressent - ou non - les éditeurs et que les critiques exhibent comme des trophées … ou revendent à la sauvette). Avec un bel envoi, le premier d’une longue série, le plus souvent à l’encre turquoise. Vingt ans après (et des poussières), je reprends mon exemplaire annoté au crayon pour, très vite, me laisser bercer par la langue sans fausse note ni fausse monnaie de Matzneff, toute de limpidité, tour à tour savante et familière, si ferme et fluide à la fois – adamantine.

Là réside le génie de ce franc-tireur qui, quoiqu’il écrive, parvient à communiquer au lecteur une ferveur, un enthousiasme que peu de contemporains seraient aptes à susciter. En trois cents pages, Gabriel Matzneff salue les auteurs qui l’ont révélé à lui-même et qui lui ont permis d’édifier sa citadelle intérieure : il s’agit bien d’exercices d’admiration. Sénèque et Hergé, Nietzsche et Pétrone, Chestov et Schopenhauer, Littré et Casanova  composent ce panthéon où se croisent ceux qu’invoquait Byron, l’un des Dieux de Matzneff : « Ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et (qui), du fond de leur urnes, gouvernent nos âmes ».

Son propos est d’une exemplaire piété : si l’Eglise (orthodoxe) prie pour les morts, si Mnémosyne, Dame Mémoire, enfante les neuf Muses, un clerc digne de ce nom doit lui aussi dire sa dette. D’où ce livre à la miraculeuse séduction, ce parfait témoignage de dandysme.

Pour ma part, j’adore à la folie cette fidélité à ses maîtres, cette manière inimitable, civilisée au suprême, de transmettre une flamme – lux perpetua.

 

Christopher Gérard

 

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, La Petite Vermillon n° 100, 314 pages, 8.70€

 

Il est longuement question de Gabriel Matzneff dans

 

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Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

19 février 2018

Présence de Michel Déon

 

 

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Dans Bagages pour Vancouver, émouvant volume de mémoires, Michel Déon rappelait sa volonté, et celle de ses amis, dont le regretté Pol Vandromme, de faire respirer à ses lecteurs « un air moins malsain que celui de notre époque »  tout en réintroduisant dans ses livres « le plaisir et la mélancolie de vivre, une certaine dignité devant l'œuvre de la mort. » Le moins que l’on puisse dire est que l’actualité récente illustre que ce combat ne finira jamais. La Mairie de Paris, probablement pour de basses raisons idéologiques (en réalité esthétiques : rien de plus implacable que la haine du beau et du vrai), ne refuse-t-elle pas d’accorder un refuge aux cendres de l’écrivain qui, Parisien de naissance, a si bien chanté la rue Férou et la Rhumerie martiniquaise ? Comble de l’élégance, ledit refus est notifié par un scribouillard à peine quinze jours après le décès de Chantal Déon, la veuve du vieux gentilhomme. Dieux merci, la toile s’est enflammée, toutes générations confondues, et une centaine de confrères, toutes sensibilités mêlées, a manifesté sa consternation.

Un joli livre des éditions Séguier, une maison à l’ancienne qui publie des bijoux d’élégance (par exemple les souvenirs du cher Michel Mourlet), salue la mémoire de Michel Déon. L’auteur, Christian Authier, est critique au Figaro et romancier (Prix Roger Nimier) ; essayiste, il a évoqué Clint Eastwood et Patrick Besson. Il prend aujourd’hui la suite de Pol Vandromme, qui, dans Le Nomade sédentaire, avait naguère salué son ami de cinquante ans.

Les Mondes de Michel Déon, une biographie se lit d’une traite, « comme un roman » pour user d’un truisme, par la grâce d’un style fluide et d’une empathie quasi amoureuse pour l’écrivain. Quelques clichés en noir et blanc illuminent le texte, dont celui où l’on voit Michel Déon embrasser Jacques Laurent lors de l’entrée de ce dernier à l’Académie, ou cet autre d’un jeune seigneur de 1936 posant devant un College de Cambridge.

Authier souligne le talent que possède Déon d’enchanter et de désenchanter dans un même élan  son lecteur par le biais de livres, oui, déchirants et qui donnent souvent l’impression d’être né trop tard. Des Gens de la nuit aux Poneys sauvages, Déon a traduit ce discret mais tenace désespoir et l’on a eu tort de le qualifier d’écrivain du bonheur. Déon, écrivain tragique, donc – terme toutefois absent chez Authier.

Pourtant, d’où provient, lorsqu’on referme cette biographie, l’impression de rester sur sa faim, comme après avoir dégusté une pâtisserie trop sucrée ? Du style consensuel de son auteur ? De ce manque de densité propre aux néo-néo-hussards ? De l’absence de faits nouveaux, du caractère si attendu des sources où le biographe a puisé : ni archives, ni correspondance, ni articles (de L’Action française au Figaro, en passant aussi par Défense de l’Occident), ni même ses trente ou quarante livres illustrés ne sont conviées au festin ?

Bref, il reste à écrire une grande biographie critique du grand antimoderne que fut Michel Déon, écrivain tragique.

 

Christopher Gérard

 

Christian Authier, Les Mondes de Michel Déon. Une biographie, Editions Séguier, 21€

 

Voir aussi mon adieu à Déon sur Archaion, à la date du 31 décembre 2016

 http://archaion.hautetfort.com/archive/2016/12/31/exit-michel-deon-5893194.html

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Il est question de Michel Déon dans Quolibets 

 

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Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

31 décembre 2017

Souvenirs d’un gandin lettré

 

 

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Amis lecteurs, vous connaissez tous par cœur ce mot de  Baudelaire, qui définit l’esprit dandy comme « le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences » et celui de Jünger pour qui « le dandy, qui prend pour important ce qui ne l’est pas, qui se moque de ce qui est important ».

En porte-à-faux par rapport à une modernité qu’il méprise souverainement, le dandy, nous le savons, oscille entre rébellion aristocratique et mystification narcissique, entre discipline d’airain et alanguissement fin de race. A sa manière, il incarne, parfois aux lisières du ridicule, l’antimoderne, celui qui, sous le masque de la froideur, tente de surmonter la douleur suscitée par notre bel aujourd’hui. Impertinent (ce qui lui est reproché, même par des hommes proches de lui), subversif avec panache, le dandy se révèle avant tout un dégoûté, hanté par la déchéance, qui exalte sa différence au milieu des termites.

Voilà que, par le truchement du cher Patrick Wagner, qui d’une poigne de fer dirige la si précieuse revue Livr’Arbitres, je reçois un curieux opuscule édité au détriment du Bretteur, « près les anciennes Halles de Paris » et qui a pour titre, Mes Tailleurs. Souvenirs d’un gandin lettré. Comment ne pas être séduit ? L’auteur, Bernard Baritaud, m’est inconnu… mais je sais l’estime que lui porte Marc Laudelout – impeccable passeport. Plus que courtois, l’envoi évoque un commun dédain pour les « mièvreries contemporaines ». Hésiter plus longtemps ? Les quatre-vingt-cinq pages se lisent d’une traite ; elles illustrent ces réflexions sur le dandysme tant l’auteur, né à l’extrême fin des années 30, se révèle tout sauf futile lorsqu’il se souvient d’un tailleur de Poitiers, de Dakar, de Bruxelles (Ah, l’Union des Drapiers, avenue Louise puis rue de Namur !) ou de Venise – car l’homme, diplomate ou espion, a beaucoup voyagé,  et même vécu outremer. La tête bien faite, car formée par de saines lectures (Stendhal et Morand, Cendrars et Léautaud), Bernard Baritaud a compris que l’élégance vestimentaire, si elle témoigne du maintien en « ce monde de  sagouins » d’un type d’homme, est aussi un jeu littéraire : les vrais élégants, au moment de choisir le veston, la chemise et la cravate du jour (de l’heure), se souviennent des hésitations de Maurice Ronet dans Le Feu-follet de Louis Malle, des culottes blanches de Stendhal à la Scala de Milan ou des tweeds de Morand (que feu Marcel Schneider reçut en héritage). Je ne suivrai pas Bernard Baritaud dans tous ses anathèmes (sa condamnation de la pochette, sauf, celle, churchillienne, de sa robe de chambre, ne me convainc guère) ; je puis déplorer certains oublis (il semble ignorer l’existence du chemisier romain Battistoni, à deux pas du Greco, comme celle du jeune tailleur Scavini, à deux pas des Invalides), mais je me réjouis de rencontrer bientôt un habitué de Savile Row, et donc un camarade de combat contre le néant qui tout emporte.

 

Christopher Gérard

 

Bernard Baritaud, Mes Tailleurs. Souvenirs d’un gandin lettré, Editions Le Bretteur (lebretteur@free.fr), tiré à cent exemplaires, 11€. La même maison a réédité l’Eloge du duel de Marcel Boulenger et America felix,  les poèmes américains du cher Marc Hanrez.

19 décembre 2017

Matulu, journal rebelle

 

 

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En plus de vingt-cinq ans, et bien avant la parution d’Une Vie en liberté, ses passionnants mémoires, j’aurai eu de nombreuses occasions d’évoquer le cher Michel Mourlet, écrivain salué tout jeune par Morand et Fraigneau, critique dramatique, théoricien (mac-mahonien) du cinéma et acteur (dans A bout de souffle), défenseur de la langue française, militant souverainiste… Je renvoie le lecteur à Quolibets, mon journal de lectures, où je consacre quelques pages à ce clandestin capital.

Un autre ami, François Kasbi, s’est donné la peine, et avec quel brio, de composer une anthologie de textes parus dans la mythique revue fondée et dirigée par Mourlet au début des années septante, Matulu, et qui, à l’instar de ses aînées Opéra et La Parisienne, fut un temps le rendez-vous des non conformistes. Mensuel artistique et littéraire, Matulu dura trois ans – trente livraisons qui rassemblèrent la fine fleur de l’underground et qui sont autant de trésors sans rien de fané.

Le résultat ? Près de cinq cents pages bien serrées que l’on lira en grognant de plaisir, un verre de pure malt à la main. Brûlot antimoderne, « goélette corsaire » comme l’a un jour définie son fondateur, Matulu maintint sans passéisme ni exclusive un style, une tradition que d’aucuns, en ces années de délire moderniste (« du passé faisons table rase »), entendaient, les fous, éradiquer.

Une revue d’arrière-garde en somme… si ce n’est que les contributeurs étaient tout sauf des idéologues et avaient le sectarisme en sainte horreur.

Au fil de ces bonnes pages, le lecteur croisera Abellio, Etiemble, Georges Mathieu, Jean-Pierre Martinet, Alfred Eibel. Les dossiers sont consacrés à Retz, à Bernanos, à Cossery, à La Fontaine, à Caillois… Montherlant y donne son ultime entretien, intitulé Le Solstice d’hiver (« la glissade et le pétrin ») ; Déon s’y confie (« les romans sont des mensonges »), de même que Morand (« les mots sont la drogue des écrivains ») ou Laudenbach.

En un mot comme en cent, relire le meilleur de Matulu, c’est redécouvrir les marges, les vraies, les précaires – les clandestines. C’est s’initier auprès de maîtres à l’art aristocratique de la dissidence.

Christopher Gérard

François Kasbi dir., Matulu. Journal rebelle (1971-1974), Editions de Paris, 480 pages, 20€. Voir aussi, Michel Mourlet, Une Vie en liberté, Séguier, 450 pages, 22€.

 

Voir aussi  ma chronique sur Une Vie en liberté

sur ce même site à la date du 3 mai 2016

http://archaion.hautetfort.com/archive/2016/05/03/les-heureuses-rencontres-de-michel-mourlet.html

 

Et, last but not least, mes Quolibets

 

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17 novembre 2017

Avec Patrice Jean

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L’Homme surnuméraire

 

Honneur au confrère Olivier Maulin, qui, dans une magnifique chronique littéraire (Valeurs  actuelles du 31 août dernier), attirait l’attention de ses lecteurs sur un écrivain qualifié, à juste titre, d’immense. Dithyrambiques, Maulin & Gérard  ? Bluffés, partisans ?

Que nenni ! En près de trois cents pages, Patrice Jean, philosophe qui enseigne dans un lycée de Saint-Nazaire, livre avec L’Homme surnuméraire un grand roman, qui restera tant que subsistera, horresco referens, une élite raffinée. Double, et même triple, ce roman se révèle celui d’un virtuose de la narration, qui parvient sans peine aucune à enchâsser deux récits complémentaires en gommant toute trace d’échafaudage. Le premier narre la trahison vécue par un père de famille, agent immobilier de son état, un brave homme que sa femme et ses enfants trouvent trop ringard à leur (détestable) goût et abandonnent au bord du chemin comme un animal de compagnie qui aurait fait son temps. Pour pouvoir fréquenter des charlatans de l’Université, sa femme le quitte sur les conseils de sa meilleure amie, une écervelée ; de honte, ses enfants ne lèvent même plus leur regard sur lui. Serge Le Chenadec est ce petit-bourgeois de province, ce rescapé du monde d’avant ostracisé et nié par des mutants et qui, un moment tenté par le suicide (Quai Voltaire, à deux pas de l’appartement où se donna la mort Henry de Montherlant), vivra une sorte de miracle en retrouvant une amie de lycée, Chantal, vieille fille sans charme qui pratique, elle, le plus pur amour oblatif. Mais cette belle histoire n’est qu’un roman… qui agit, et comment !, sur les personnages de l’autre roman contenu dans l’œuvre. Ceux-ci, des intellectuels prolétarisés (une enseignante et un nègre, pardon un rewriter), dérivent, l’une en acceptant les avances d’un immonde mandarin de l’imposture matérialiste et égalitaire, le Grand Universitaire (traduit en vingt-quatre langues) qui annone Derrida & Genette à tout bout de champ, l’autre en pasteurisant, narines bouchées, des chefs-d’œuvre de la littérature, expurgés de tout élément sexiste, xénophobe, blablabla. Sombreront-ils avec leur époque ?

Roman subversif en diable, L’Homme surnuméraire tranche, entre autres, par le calme courage avec lequel son auteur pulvérise le dispositif académique de contrôle littéraire, ses stratégies d’intimidation, son stérilisant jargon, ses cuistres, mixtes de Trissotin, Tartuffe et Torquemada naguère dénoncés par Michel Mourlet. Entre les technocrates de la culture, hommes de pouvoir pratiquant la morbide accumulation d’un savoir désincarné, et les hommes en trop, grains de diamant qui rayent les rouages de la méga-machine, Patrice Jean choisit le camp de la liberté, suivant en cela les traces de Gombrowicz, cité en exergue du roman : « l’art devra se débarrasser de la science et se retourner contre elle ». Souvent hilarant, toujours émouvant, il excelle dans l’art de la satire, par le truchement d’une ironie suprêmement socratique et d’un style limpide. Plus grave, il défend, contre l’abaissement spirituel, un héritage fondé non sur le morcellement et la séparation post-modernes, mais bien sur « l’agglomération, la construction, la permanence ».

L’Homme surnuméraire ? Un splendide exemple de subversion classique, un livre romain.

 

Christopher Gérard

 

Patrice Jean, L’Homme surnuméraire, Editions rue Fromentin, 276 pages, 20€.