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28 février 2019

Entretiens de mars

 

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Au mois de mars MMXV, à l’occasion de la réédition de mon roman Le Songe d’Empédocle, j’avais répondu aux questions de Pierre Saint Servan, critique littéraire et journaliste à Novopress. En voici le texte légèrement remanié.

 

Vous écrivez de votre héros, le jeune Padraig, « à quinze ans, il était déjà un émigré de l’intérieur ». Qu’a donc ce monde moderne pour susciter ainsi chez les esprits les plus vifs ou les plus sensibles un tel sentiment de rejet ? Ou peut-être que n’a-t-il pas ?

Comme le remarqueront les lecteurs du Songe d’Empédocle, le jeune Padraig est du genre à avoir « la nuque raide », pour citer l’Ancien Testament, une fois n’est pas coutume. Je veux dire que ses origines hiberniennes et brabançonnes ne prédisposent en rien cet homme archaïque à la soumission, fût-elle grimée en divertissement festif, ni à la docile acceptation des dogmes, quelle que soit leur date de fabrication. Druide et barde à la fois, il ne peut que suffoquer dans l’étouffoir spirituel que représente son époque, définie en ces termes  par le regretté Philippe Muray : « Le grand bain multicolore du consentir liquéfiant ».

Eh bien, le Vieil-Européen qu’est Padraig ne consent ni ne baigne ! Il surnage en recrachant une eau souillée. L’inversion des valeurs, l’ostracisme contre toute verticalité, le règne des parodies, la prolétarisation du monde meurtrissent ce clerc obligé de vivre dans une clandestinité supérieure.

Vous le savez aussi bien que moi : il n’est jamais drôle de participer au déclin d’une civilisation. Dans son Introduction à la métaphysique, Martin Heidegger dit l’essentiel sur l’âge sombre qui est le nôtre : « Obscurcissement du monde, fuite des Dieux, destruction de la terre, grégarisation de l’homme, suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre ».

N’oublions pas non plus que notre ami Padraig vit à Bruxelles, capitale de la Fédération, dont la bureaucratie tentaculaire construit ce trou noir où s’évapore l’homme de chair et de sang…

 

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Alors qu’elles irriguent toute votre œuvre et – nous le devinons – toute votre vie, comment fûtes-vous confronté à la culture antique et aux traditions européennes ? Cette eau irriguait-elle encore votre famille ou avez-vous dû remonter à contre-courant jusqu’à la source ?

 

La Belgique, nos voisins français l’ignorent souvent, est un pays fort singulier, difficile à comprendre, car encore très médiéval, traversé de clivages qui peuvent (à tort) prendre l’apparence de frontières : la langue, l’argent (comme partout), la sensibilité philosophique. On appartient au réseau catholique, soit au réseau laïc – ce qui conditionne le choix de l’école, de l’université, et donc du milieu fréquenté. Du conjoint aussi. Né dans un milieu déchristianisé depuis le XIXème siècle – des socialistes purs et durs qui, en 1870, par solidarité avec la Commune, descendirent dans la rue avec le drapeau rouge – je suis le fruit de l’école publique, et fier de l’être. J’ai étudié à l’Université de Bruxelles, créée peu après notre indépendance en réaction à la mainmise du clergé sur l’enseignement.

Par tradition familiale et scolaire, j’appartiens à ce milieu anticlérical (mais non plus socialiste, même si mon grand-père était, comme tant d’autres anciens combattants, monarchiste de gauche) qui a ses ridicules et ses grandeurs, comme la bourgeoisie catholique. Dès l’âge de douze ans, j’ai eu la chance d’étudier le latin à l’athénée (et non au collège – clivage oblige), un latin exempt de toute empreinte chrétienne : l’Antiquité, la vraie, la païenne, m’a donc été servie sur un plateau d’argent par des professeurs d’exception, de vrais moines laïcs que je ne manque jamais de saluer. Comme en outre, j’ai participé dès l’âge de treize ans à des fouilles archéologiques dans nos Ardennes, le monde ancien m’a très vite été familier.

 

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J’en parle dans La Source pérenne, qui retrace mon itinéraire spirituel : en dégageant les ruines d’un sanctuaire païen du Bas Empire, en nettoyant tessons et monnaies de bronze portant la fière devise Soli invicto comiti, en reconstruisant les murs du fanum gallo-romain (car en plus d’être terrassier, j’ai aussi joué au maçon – l’archéologie comme humanisme intégral), j’ai pris conscience de mon identité profonde, antérieure. Ce paganisme ne m’a pas été « enseigné » stricto sensu puisque mon entourage était de tendance rationaliste. Je l’ai redécouvert seul… à moins que les Puissances – celles du sanctuaire ? – ne se soient servies de moi. Les lectures, les fouilles, le goût du latin puis du grec, des expériences de type panthéiste à l’adolescence dans nos forêts, tout cela a fait de moi un polythéiste dès l’âge de seize ans. Depuis, je n’ai pas dévié et n’ai aucunement l’intention de le faire : je creuse mon sillon, en loyal paganus.

 

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Pendant près de dix années, vous avez repris le flambeau de la revue polythéiste Antaios. Dans quel esprit avez-vous plongé dans cette aventure ?

Durant mes études de philologie classique, j’avais découvert un exemplaire d’Antaios, la revue d’Eliade et de Jünger (1959-1971). Sa haute tenue, l’éventail des signatures (de Borges à Corbin) et cette volonté de réagir contre le nihilisme contemporain m’avaient plu. A l’époque, au début des années 80, le milieu universitaire se convertissait déjà à ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « politiquement correct », expression confortable et passe-partout à laquelle je préfère celle d’imposture matérialiste et égalitaire, plus offensive. L’aventure d’Antaios (1992-2001) est née d’une réaction à l’imposture ; elle constituait, oui, une offensive. Minuscule, périphérique, mais réelle et qui, j’en suis certain, a laissé des traces.

En 1992, comme il n’existait aucune revue sur le paganisme qui correspondît à mes attentes de rigueur et d’ouverture, j’ai décidé de relancer Antaios, deuxième du nom, dans le but de défendre et d’illustrer la vision païenne du monde, et aussi, je le concède, de me faire quelques ennemis. Jünger m’a écrit pour m’encourager ; il me cite d’ailleurs dans l’ultime volume de ses mémoires, Soixante-dix s’efface. Pour son centième anniversaire en 1995, je lui ai fait parvenir la réplique en argent de la rouelle gallo-romaine qui servait d’emblème à Antaios.

L’esprit de la revue, que j’ai dirigée de manière autocratique, se caractérisait par une ouverture tous azimuts – ce qui m’a été reproché à ma plus profonde jubilation. Le franc-maçon progressiste côtoyait l’anarchiste déjanté et le dextriste ; l’universitaire frayait avec le poète : de Jean Haudry, sanskritiste mondialement connu, à Jean Parvulesco, l’ami d’Eliade et de Cioran, tous communiaient dans une quête des sources pérennes de l’imaginaire indo-européen, de Delphes à Bénarès. Seule l’originalité en ouvrait les portes, ainsi que la fantaisie et l’érudition. Jamais l’esprit de chapelle. Ce fut un beau moment, illustré par les trois aréopages parisiens, où nous reçûmes des gens aussi différents que Michel Maffesoli ou Dominique Venner. Je suis particulièrement fier des livraisons consacrées à Mithra, aux Lumières du Nord. Quand je suis allé aux Indes et que j’ai montré Antaios à des Brahmanes traditionalistes, j’ai eu la joie d’être approuvé avec chaleur.

 

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Ce n’est pas vous faire insulte que de noter que votre goût ne vous porte pas vers la sphère politique. Vous préférez regarder le monde avec l’œil du philosophe et de l’esthète détaché. Considérez-vous que l’ensemble des conflits actuels, des luttes humaines peuvent finalement être ramenées au combat primordial du Beau contre le laid ?

 

Le faux n’est jamais beau, le laid jamais vrai : telle est la loi du Dharma, l’ordre naturel des choses. Il serait toutefois réducteur de tout interpréter selon ce prisme, même si cette dimension n’est pas absente de l’incessant polemos… auquel je prends part à ma manière, car l’écrivain n’est jamais « détaché » de son peuple ni de son temps. D’où mon intérêt pour la géopolitique et pour l’histoire comme art de décoder l’actualité, comme technique de résistance aux propagandes les plus sournoises. Si l’esthète peut lui aussi être un combattant, ne fût-ce que par une posture refusant le relâchement général, le consommateur, lui, ne se hausse jamais à ce niveau. Toutefois, vous avez raison, la posture du militant n’est pas la mienne… même si je me considère d’une certaine manière comme un soldat métapolitique au service d’une idée de la civilisation européenne, dont le déclin programmé me crucifie. Soldat de l’Idée, d’accord, mais pas dans une unité régulière. A chacun de servir à sa manière, du mieux qu’il peut. Moi, c’est comme électron libre.

 

Je n’ai pas hésité à écrire ailleurs que votre songe d’Empédocle me semblait voisin et frère des grandes aventures adolescentes de la collection Signe de Piste. Je pense notamment à la saga du Prince Eric et au Foulard de Sang. Qu’en pensez-vous ?

 

Jean-Louis Foncine était un fidèle abonné d’Antaios, que je retrouvais à divers colloques dans les années 90. Un gentilhomme d’une politesse exquise, Croix de Guerre 39-40, qui m’avait offert Un si long orage, ses mémoires de jeunesse (il avait vécu le bombardement de Dresde). Je dois toutefois préciser que je n’ai jamais lu une ligne de cette littérature qui, dans les athénées belges en tout cas, est connotée « collège », donc bourgeoisie bien-pensante : a priori, ces beaux jeunes gens si blonds, si proprets et leur chevalerie un peu ambiguë ne m’inspirent guère. Moi, je lisais plutôt Jules Verne et Alexandre Dumas, Tintin, Blake et Mortimer… Si vous cherchez des sources au Songe d’Empédocle, voyez plutôt du côté de Hesse et Jünger, de Lawrence et Yourcenar. Le regretté Pol Vandromme, qui m’aimait bien, avait comparé Le Songe d’Empédocle aux « réussites majeures d’André Fraigneau », un auteur qui a illuminé mes années d’étudiant.

 

Dans un récent échange avec Alain de Benoist, celui-ci envisageait que les luttes idéologiques soient de plus en plus attirées sur un plan secondaire et que ce sont les modes de vie, les incarnations qui pourraient faire échec au chaos « des adorateurs de la matière et [des] serviteurs de l’or ». Cette approche du « grain de sable » vous est-elle familière ?

 

Oui, vivent les grains de sable, qui rayent les dentiers ! Leurres et simulacres peuplent en effet notre modernité finissante, où règnent la futilité et le mensonge. Regardez l’Ukraine : même l’identité nationale peut être manipulée au service de l’hyperpuissance…

Le règne des médias menteurs et des images trafiquées pollue tout, y compris et surtout la langue française, notre bien le plus précieux. En tant que philologue, ancien professeur de latin et de français, en tant qu’écrivain, membre de cette pluriséculaire légion étrangère qui tente de servir la langue française avec honneur et fidélité, je ne puis qu’être horrifié par les distorsions démoniaques que les agents du système lui font subir. Au point de ne jamais regarder la télévision, de ne pas écouter la radio, de lire très peu de journaux, depuis bientôt trente ans. La plupart des débats avec leurs slogans truqués et leurs fausses lignes de fracture me soulèvent le coeur. Dès les premières lignes, je perçois chez un confrère à quelles sources il s’abreuve, s’il résiste ou non à la mise au pas, s’il fait partie des Véridiques, les seuls que je respecte. Pour ma part, je tente, non sans peine, de préserver mes yeux, mes oreilles, tant je sais la laideur contagieuse. Il y a une phrase du génial penseur colombien Gomez Davila qui synthétise à merveille cette vision : « Seuls conspirent efficacement contre le monde actuel ceux qui propagent en secret l’admiration de la beauté ».

 

Vous citez volontiers Ernst Jünger parmi vos maîtres, vos créanciers spirituels. Comment avez-vous rencontré son œuvre ?

Par les Orages d’acier, magnifique journal des tranchées, que j’ai lu étudiant. Par Les Falaises de marbre – un livre talisman pour moi. Puis par les Journaux parisiens, lus à l’armée, et ensuite tout le reste.

 

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Si vous deviez retenir trois grandes idées ou visions dans la cohorte de ses essais, journaux et correspondances, quelles seraient-elles ?

 

Les idées ne m’intéressent guère : j’imagine le jeune biologiste à Naples avec son nœud papillon, le capitaine de la Wehrmacht qui sauvegarde des archives pendant la Campagne de France, l’entomologiste aux cheveux blancs, le centenaire qui grille une cigarette dans son jardin… Il y a quelque chose de magique chez cet homme. Une lumière intérieure, une probité, une classe. Voyez le buste qu’en a fait Arno Breker : impérial.

 

Si Ernst Jünger est reconnu – peut-être plus en France qu’en Allemagne – comme un auteur majeur du XXème siècle, il est peut être d’autant plus extraordinaire par l’exemplarité de sa vie. Sa « tenue » comme dirait Dominique Venner. Qu’en pensez-vous ?

 

Bien sûr ! Comment ne pas être séduit par la haute tenue de l’homme, sa noblesse si visible, qui font de lui un modèle d’altitude. Un seigneur, subtil et érudit, sensible et lucide. Rara avis !

 

Ceux qui envisagent l’œuvre de Jünger de manière trop figée, comme l’Université y invite souvent, y découpent facilement des blocs (l’élan guerrier, l’exaltation nationaliste, l’admiration pour la technique puis sa critique, le retrait de l’anarque …). Jünger n’est-il pas tout simplement Européen, c’est-à-dire déterminé à faire naître de la confrontation des actes et des idées un dépassement par le haut. Ce qu’il semble avoir pleinement réussi en un siècle de vie…

 

Jünger est un seigneur, qui n’a pas dérogé. Pour ma part, c’est davantage l’observateur des hommes et de la nature, le capitaine des troupes d’occupation qui salue l’étoile jaune, le conjuré de 44, le subtil diariste qui me séduisent. Le romancier de Sur les Falaises de marbre, qui nargue un régime sombrant dans la folie furieuse – les massacres de Pologne et d’ailleurs. L’anarque, en un mot. Le théoricien de la technique, le nationaliste des années 1920 ne m’intéressent qu’à titre anecdotique.

 

Ce qui est souvent passé au second plan lorsque l’on évoque Jünger est son rapport extrêmement profond, amoureux, mystique avec la nature. Sa passion entomologique n’est nullement anecdotique. Il semble nous enseigner qu’en toutes circonstances, la contemplation de la nature suffit à nous ramener aux vérités premières…

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C’est un trait de caractère éminemment germanique, cette tendresse pour la nature, cette vision panthéiste du monde.


En faisant renaître la revue Antaios, vous avez été régulièrement en contact avec le sage de Wilflingen, quels souvenirs conservez-vous de ces échanges ?

 

 

J’ai quelques cartes et lettres, un livre hors commerce dédicacé d’une splendide écriture, Prognosen. Une citation dans son Journal – ce qui ne me déplaît pas. Une carte postale à son image qu’il m’écrivit pour ses cent ans : l’écriture en est d’une absolue netteté. Ferme, comme celle de Dominique Venner sur sa lettre d’adieu, envoyée le jour de sa mort volontaire…

 

Permettez-moi de soumettre à l’auteur du Songe d’Empédocle ces quelques mots : « On ne peut échapper à ce monde. Ici ne s’ouvre qu’un seul chemin, celui de la salamandre, qui mène à travers les flammes »

 

Belle illustration de la tension tragique, que je fais mienne.

 

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Le questionnaire de Proust

 

 

Le principal trait de votre caractère ?

Un goût pour la contemplation, couplé à une forme d’impertinence.

La qualité que vous préférez chez un homme ?

La droiture.

La qualité que vous préférez chez une femme ?

La fidélité.

Qu’appréciez-vous le plus chez vos amis ?

Droiture et fidélité.

Votre principal défaut ?

L’ impatience !

Votre occupation préférée ?

Flâner, lire et rêver.

Ce que vous voudriez être ?

Poète.

Où aimeriez-vous vivre ?

Venise, Oxford, un manoir en Touraine…

Le lieu où vous vous sentez le plus l’âme européenne ?

Le Panthéon de Rome.

Vos auteurs favoris en prose ?

Stendhal, Léautaud, Morand.

Vos poètes préférés ?

Ronsard, Nerval, Verlaine.

Vos musiciens préférés ?

Bach, Scarlatti, Chopin.

Trois personnages que vous admirez particulièrement ?

Socrate, l’empereur Julien, Nietzsche.

Trois noms qui vous sont chers ?

Alexandre, Hélène, Vladimir.

Le fait militaire que vous estimez le plus ?

La résistance des Grecs aux Thermopyles.

Le don de la nature que vous voudriez avoir ?

Peindre.

Comment aimeriez-vous mourir ?

D’un coup.

Votre état d’esprit actuel ?

Mélancolique.

Votre devise ?

Fortitudo et sapientia
(courage et sagesse).

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26 février 2019

Le Prince d'Aquitaine - vu par les confrères.

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Un très grand livre.

Jacques De Decker, de l'Académie royale

 

*

Si Le Prince d’Aquitaine relève de l’exorcisme, et même d’une certaine revanche posthume, c’est par le brassage de la vie et par l’exceptionnel relief de ses observations, traduites par une écriture claire et cinglante, bien accordée au défi de l’ «Inconsolé», que ce livre nous atteint et nous touche. 

Jean-Louis Kuffer

 

*

C'est la pérennité de la nature humaine à travers les aléas de l'Histoire, ainsi qu'une manière de se fortifier contre les obstacles que nous aimons chez Christopher Gérard ; à quoi il convient, pour la bonne bouche, d'ajouter l'impertinence de son attachement aux racines gréco-romaines de l'Europe, et un goût fort peu démocratique des raffinements vestimentaires !

Michel Mourlet

 

*

Une grande pudeur doublée d'une lucidité désenchantée, le tout servi par un style d'une élégance rare.

Olivier Maulin

*

Ce texte qui a l'impassible et admirable vibrato du vécu (...). Livre concis, écrit à la cravache, terrifiant !

Christian Dedet

 

*

Une âme sensible, écorchée vive, mais simultanément courageuse, prête - pour reprendre la formule finale - à s'élancer hors de la tranchée.

Gabriel Matzneff

*

Une lecture éprouvante et plaisante (plaisante puisque éprouvante), comme le sont les lectures qui comptent, lecture où l’on pénètre dans les zones de l’existence que tout écrivain digne de ce nom se doit d’arpenter : la honte, le ressentiment, la rancœur, la violence, la solitude.

Patrice Jean

*

L'élégance de n'en pas trop dire, de savoir s'arrêter où il convient.

Arnaud Bordes

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Une maïeutique princière d’Aquitaine, certes, mais aussi de Danemark, selon les voies sinueuses et droites de la géographie poétique, et les moyens impériaux de la puissante brevitas ; un récit d’initiations, une renaissance cathartique - donnée pour telle - dont la petite musique, douloureuse et gaie, emporte.

Rémi Soulié

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Une valeur sûre de la rentrée. (...) Son  style pénétrant, son érudition latine, ses vestes en tweed et ce détachement quasi-aristocratique font (de C.G.) un auteur précieux car inclassable".

Thomas Morales

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Un livre nervalien où Drieu la Rochelle, celui du Feu-follet et de Récit secret, aurait trouvé sa part. Un grand livre.

François Bousquet

*

Avec Le Prince d'Aquitaine, référence obligée au poème de Nerval, il livre un étonnant portrait de son père - flambeur, flambant & flambé -, et explique, au gré de souvenirs d'enfance qui restituent à la perfection ce qu'il faut déjà appeler une "fin de siècle", sa propre "difficulté d'être". L'ensemble est beau et sobre. Christopher Gérard émeut par une sincérité contenue qui ne fait pas abstraction du style. On est dans La Lettre au père de Kafka, revue et corrigée par Drieu la Rochelle. Emotion garantie.

Stéphane Barsacq

 *

Dans ce qui restera, comme une œuvre marquante, sa version de La Fêlure, Christopher Gérard — par son évocation d’un  père essentiellement absent, occupé à la dilapidation des ressources et au saccage de la filiation — nous parle de tout autre chose : l’hébétude des fils que nous étions, devant la génération la plus narcissique du monde connu, sans vergogne et sans amour. Des brumes d’Ostende, où une grand-mère lui transmet, gamin naïf et affectueux, au soleil de Capri, dans des réceptions capiteuses dont le gamin narrateur s'émerveille en dépit des querelles qui éclatent au petit bonheur des égarements du père à la dérive, Dolce Vita — actrices, ambassadeurs, vieux dignitaires mussoliniens — jusqu’aux aux aubes glaciales de Bruxelles hivernale, où le père flambeur, débauché et sans scrupules, compromet sa famille, entouré des truands, mercenaires et demi-mondaines du Bruxelles de la grande époque, Christopher Gérard dessine en effet un destin et une révolte — (...) — nous étions réfugiés politiques au pays du dandysme et de la politesse du désespoir. Cracher, seulement cracher, mais mettre tout le Niagara dans cette salivation,  disait notre cher Drieu à propos de Céline. C’était notre mission, Christopher Gérard la remplit ici avec éclat et mélancolie. Son règlement de comptes avec le père n’en est pas un, juste un compte-rendu d’amour absent. (...) 

Non, Christopher Gérard  a écrit un roman, un drame de mots construit sur la tension entre ses personnages, illuminé par les fulgurances d’un style limpide — la pureté de la langue de Christopher !… —  dans lequel, quoiqu’ayant horreur des récits d’enfance, je me reconnais.

À lire sans délai.

Thierry Marignac

 

*

A travers les confidences d’un Européen à son père, la déchéance et la renaissance de notre civilisation nous apparaissent fugitivement, comme à la lumière d’un éclair. Car le récit tout entier est une figure de style : une synecdoque, du drame familial à la tragédie d’un peuple. Le descendant, s’exprimant à la première personne, parle pour les enfants du siècle, et l’écho de sa plainte aiguë et contenue tremble comme le manifeste implacable de l’Europe éternelle contre la modernité vaincue, un père failli et pourtant omniprésent.

Les ressources du style romanesque offrent à cette poignante catilinaire un tour élégant et l’enrichissent de détails qui chacun invite à la rêverie ou à la réflexion. Le narrateur s’avère bien un émule du Desdichado de Gérard de Nerval, auquel fait référence le titre du roman. Sa traversée de l’Achéron vers la rive de Vénus et du Soleil invaincu, c’est le cheminement incertain d’Europe au-delà du siècle maudit, au-delà de ses mutilations et de ses intoxications. (...)

Le Prince d’Aquitaine plaira sans doute aux esthètes, et non moins aux hommes d’action. Puisse-t-il inspirer les lecteurs à être l’un et l’autre ! C’est le mérite que l’on peut attendre d’un roman qui célèbre une paix profonde, obtenue par un noble combat : inviter chaque Européen à affronter son destin, et renouer avec lui.

Thibaud Cassel

 

*

D’une part, instruire le procès d’une génération désenchantée, qui a manqué au devoir de transmettre à la suivante le sens d’une certaine dignité, du tragique et, plus fort encore, du bonheur à être au monde. D’autre part, poser un acte littéraire, en affirmant que la construction d’un individu reste possible quand bien même celui qui l’a lancé dans l’existence lui dénierait toute qualité.

Frédéric Saenen

 

*

**

 

Un fils s’adresse à l'ombre de son père et, ce faisant, dresse un portrait cruel d'une génération tout en évoquant avec une certaine nostalgie le monde d’avant – celui des années 50 à 70. En chemin, il retrace un triple parcours spirituel, esthétique et moral étalé sur un siècle et qui prend sa source à l’automne 1914, quand un obus allemand fracasse le destin de sa lignée.

Méditation sur la résilience et sur les blessures transgénérationnelles comme sur la faillite d’une époque, Le Prince d’Aquitaine est un roman à la veine blasonnée et secrète, qui témoigne d'un cheminement douloureux et stoïque pour... le meilleur du talent.

Réflexion sur le dandysme et sur la vision tragique de l’existence, où le lecteur croisera Drieu, Stendhal et Léautaud, Le Prince d'Aquitaine est aussi un roman initiatique, fruit de réminiscences et d’observations.

 

*

 

 Incipit 

 

 

"Toi et moi, nous sommes le fruit des épousailles du sable et de l’acier.


En septembre 1914, sous les remparts d’Anvers, une salve d’artillerie décida de notre destin à tous les deux, quand, pulvérisant la tranchée où il se terrait avec son peloton, elle fit de Fernand Elysée ***, mon grand-père, ton géniteur, le héros de la famille, le Grand Invalide.

Enterré vivant, le beau Fernand ne dut son salut qu’à la présence d’esprit d’un brancardier qui, au passage, aperçut un bras émergeant encore tiède des décombres.

Au milieu des explosions, sous la mitraille, ce brancardier prit le risque de dégager le corps écrasé de ton père, assurant ainsi à notre lignée un répit d’un siècle. Fernand se réveilla à Londres après des semaines de coma ; quant à ses camarades, oubliés, ils dorment encore dans l’argile, aux pieds de l’ancienne citadelle.


Finies les charges contre les Allemands : le jeune aspirant, si fringant dans sa vareuse, n’était plus qu’un infirme disloqué, cloué sur un lit du King Albert Hospital de Highgate, puis affaissé dans sa chaise roulante, comme sur cette photo prise à la Villa Léopold, au Cap-Ferrat en février 1917.

Un jeune guerrier foudroyé, à la bouche amère et aux traits creusés par l’épreuve. Couvert de médailles, et des plus prestigieuses, mais condamné dix ans durant à une totale immobilité, puis aux béquilles, à la pitié des femmes, aux morsures d’un dos fracassé. Un jour, Grand-Mère m’a dit qu’il était parvenu à connaître le nombre exact des fleurs du papier peint de la chambre où il se morfondait en pratiquant un peu de vannerie pour ne pas sombrer. J’imagine ton père gisant sur son lit, comptant les fleurs une par une, attendant des soins inutiles.


J’ai là sous les yeux l’album que lui offrit à Londres une amie anglaise, truffé de messages de compassion et d’espoir destinés au courageux aspirant de la salle III, tracés avec élégance à l’encre violette par ses infirmières – la princesse Henriette de Ligne ; Agnes Ryckers, de Boston ; bien d’autres dames du temps jadis, qui citaient Lamartine et Musset pour adoucir sa peine. De lire, ici et maintenant, ces noms de femmes qui, elles aussi, dorment de leur dernier sommeil, m’émeut davantage que ton trépas à toi. Absurde, n’est-ce pas, cette humidité qui me brouille le regard ?"

 

Une tragédie antique en trois générations

 

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Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature, roman initiatique |  Facebook | |  Imprimer |

25 février 2019

Avec Jacques de Decker à propos du Prince d'Aquitaine

 

Cinquante minutes avec Jacques De Decker,

Secrétaire perpétuel de l'Académie royale,

à propos de mon roman Le Prince d'Aquitaine,

à la bibliothèque centrale de Bruxelles, dans l'ancien couvent des Riches Claires :

 

 http://www.brunette.brucity.be/bib/bibp1/BIBLIOVIDEO.html?V1=x722pvx&V2=&O:Christopher%20G&#233rard

 

 

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Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

24 février 2019

Entretien sur Le Prince d'Aquitaine

 

 

 

Trois questions à Christopher Gérard

 

littérature

Le Prince d’Aquitaine est votre douzième livre et votre cinquième roman. Comment qualifier ce livre et, tout d’abord, pourquoi ce titre d’inspiration nervalienne ?

 

Vous avez raison de souligner l’origine du titre, qui évoque de manière explicite, par le biais d’une citation des Chimères, l’un des plus mystérieux poèmes de Nerval, et l’un des plus sublimes sonnets de notre littérature – El Desdichado : « Je suis le Ténébreux, - le Veuf, -l’Inconsolé, Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie ; ».

Le Prince d’Aquitaine est en fait un chevalier de la suite de Richard-Cœur-de-Lion, dépossédé (tel est le sens de l’espagnol desdichado) de son trône, celui de Castille, par Jean-sans-Terre.  Ce prince évincé se réfugie en Languedoc, si l’on en croit Walter Scott dans Ivanhoe, un roman de chevalerie qu’avait dévoré Gérard de Nerval. L’Aquitaine, ici, est une terre mythique, de même que le prince est légendaire. Le sonnet tout entier baigne dans une atmosphère mystique et hermétique qui a fasciné et continue de fasciner ses lecteurs. Le Prince d’Aquitaine incarne à mes yeux la solitude du chevalier médiéval, la lente remontée depuis le monde des Enfers d’un homme frappé par le cruel destin, mais qui survit à l’épreuve. Il faut aussi savoir que l’un des manuscrits du poème, celui qui appartint à Eluard, porte comme titre non pas El Desdichado, mais Le Destin.

Mon roman illustre le combat mené, entre misère et orgueil, entre la nuit la plus noire et le soleil le plus éclatant, par un jeune chevalier contre des destins contraires – j’insiste sur le caractère symbolique, et donc universel, du récit, qui ne se réduit pas à une banale autobiographie. D’où, je pense, son caractère anachronique au sens noble – à rebours du siècle. Le dernier mot du livre, katharsis, purification en grec ancien, rappelle qu’il s’agit d’une tragédie, qui, selon Aristote, se définit par la purification qu’elle impose au spectateur. Il s’agit bien d’un roman initiatique, doublé d’une description quasi clinique d’un phénomène de résilience -  comment d’anciennes cicatrices se referment, comment une armure muée en prison tombe en pièces, désormais inutile.

 

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Dans vos deux premiers romans, Le Songe d’Empédocle et Maugis (L’Age d’Homme), vos personnages sont en quête de sacré, à rebours d’une époque anémique. Dans Le Prince d’Aquitaine, le procédé semble différent, même si le lecteur n’en sort pas indemne. Qu’en est-il ?

 

Deux ou trois mots sur le roman proprement dit, pour éclairer le lecteur.

Le Prince d’Aquitaine  est un itinéraire affectif, esthétique et philosophique, qui s’étend sur un siècle, des tranchées de l’automne 1914 à nos jours. C’est aussi le dialogue d’un fils avec l’ombre de son père, qui trace un portrait parfois cruel du monde « d’avant » – celui des années 50 à 80.

On y lit des réflexions sur le dandysme, sur la vision tragique de l’existence, sur les blessures trans-générationnelles – un obus allemand occasionnant ici des plaies qui durent cent ans. Drieu, Stendhal, Léautaud sont convoqués. C’est le fruit de dizaines d’années d’observations, d’expériences et de réflexions, dans un esprit antimoderne.

Comme dans mes précédents romans, le sujet central est bien ce combat millénaire que se livrent les forces du chaos, ici incarnées par un personnage littéralement possédé, le père du narrateur, et celles de la lumière, ou, pour citer Empédocle d’Agrigente, Arès aux noires prunelles, figure de la Haine et de la division, et Aphrodite aux mille parfums, figure de l’Amour et de la concorde. Mon narrateur, né dans une famille éclatée, dévastée par le nihilisme contemporain, étouffe et risque de perdre le combat qu’il mène, d’abord de manière inconsciente dans son enfance, contre ces forces infernales. Tout le récit narre comment ce fils du Soleil triomphe, malgré les blessures, et regagne son royaume, évitant ainsi d’être stérilisé et de rejoindre le vaste troupeau des âmes mortes.

 

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On trouve, au fond, dans votre roman une opposition entre la mémoire, la tradition, le sacré et ce que leur impose « l’époque » par ses injonctions modernistes et son mépris affiché envers qui prétendrait devenir ce qu’il est. Ce qui est fascinant, c’est de suivre le narrateur tout au long d’un parcours où il s’efforce de se construire face à un père fantasque, insaisissable, et qui ne ménage pas les siens. Derrière cette figure paternelle, il y a une tension, une tragédie, n’est-ce pas ?

 

Exactement. Un fils s’adresse au fantôme paternel non pour régler des comptes, mais pour les apurer et pour se libérer d’une ombre maléfique, car possédée par l’autodestruction, ici symbolisée par l’alcool.

Il ne s’agissait pas de déballer je ne sais quels banals secrets de famille, besogne dépourvue d’intérêt comme de tenue. Dans ce roman, qui est avant tout une construction littéraire, l’essentiel réside dans la colère froide du narrateur, dans la tension tragique vécue par une jeune âme qui tente de surnager face au courant qui l’emporte vers le gouffre. Pour reprendre la métaphore nervalienne, le « dépossédé » au sens de déshérité se lance à la reconquista de son royaume intérieur et devient ainsi ce qu’il est. Parfois, il faut le savoir, l’ennemi n’est pas au pied de nos murailles, mais dans la place, dans notre dos, voire en nous-mêmes !

Quand je parle d’héritage, je songe surtout à cet héritage immatériel que, pour la première fois dans l’histoire de notre civilisation, une génération d’ingrats refuse de transmettre par haine de soi. Et en même temps, le narrateur, de possédé au sens d’aliéné, devient « dépossédé » au sens de libéré. Cette tension dont vous parlez se résout par la joie tragique et grâce au triomphe de l’Amour.

 

Christopher Gérard

Propos recueillis par le confrère Bruno Favrit.

Août XVIII

 

littérature

 

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31 décembre 2018

De bibliotheca mea

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Entretien avec Rony Demaeseneer

 

Dans l’intimité d’une bibliothèque d’écrivain…

 

Quelles sont vos premières lectures marquantes ? Ces lectures sont-elles associées pour vous à des souvenirs, des impressions liées à la matérialité du livre : une illustration de couverture, un grain de papier, un format, une odeur, une collection, etc.

C’est le 6 décembre 1972 qu’un livre a changé ma vie. A peine âgé de dix ans, j’ai reçu de ma grand-mère un album illustré qui, malgré déménagements & pérégrinations, ne m’a jamais quitté : Légendes de la Grèce ancienne. Le monde merveilleux des dieux, des déesses, des nymphes et des héros, de Roger Lancelyn Green, écrivain britannique formé à Merton College (Oxford) sous la direction de C. S. Lewis et, comme lui, membre du cercle littéraire informel des Inklings.

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Comment ne pas rêver, toute une vie d’homme et d’artiste, aux noms d’Ouranos  et de Gaïa, dont naquirent Océan, Chronos (le Temps, au centre de toute vie d’écrivain ?), le géant Antée (lequel donna son nom à une prestigieuse revue symboliste belge du début du XXème siècle, où l’on lisait Christian Beck, André Gide et Rémy de Gourmont) ? Combien d’heures solitaires passées à rêver à Mnémosyne, qui de Zeus enfanta neuf filles, les Muses ? A Phaéton et au char du Soleil, à l’imprudent Icare, à cette fascinante Toison d’Or (qui parle au cœur de tous les Bruxellois), au courageux Thésée ? Quelques années plus tard, un splendide feuilleton italien m’initia aux voyages d’Ulysse, au courage de Thésée, à la noblesse du chien Argos.

 

D’autres invoqueront Proust ou Kafka. Moi, ce sont les  dieux et les déesses, les nymphes et les héros qui, à jamais, ont peuplé mon imaginaire. Cet album aux couleurs fauves me plongea dans le monde de la lecture, que je n’ai plus quitté. Toujours grâce à ma grand-mère, j’ai découvert, dans la bibliothèque verte, dont je recevais un volume à chaque bon bulletin, Les Aventures de Langelot, un agent secret au service de la France (du Général), dont l’auteur, le lieutenant X, je l’appris trente ans plus tard, n’était autre que Vladimir Volkoff, qui allait, par le truchement de mon éditeur Dimitri, devenir un ami.

Sans oublier Henry de Monfreid et Joseph Peyré - un avant-goût de l’aventure à une époque, les tristes années 70, où l’on voyageait peu, même en rêve. Puis, dans l’horrible reliure bleue des éditions Walter Beckers de Kalmthout, Jules Verne (Michel Strogoff, Vingt mille lieues sous les mers. Et, mon préféré, Voyage au centre de la terre). Un peu plus tard, dans les petits volumes de poche Marabout à cinq francs, les récits d’explorateurs (comme le spéléologue Norbert Casteret) ou de guerriers (Le Grand cirque de Pierre Clostermann, l’épopée des Belges de la RAF…), mais pas Bob Morane, que je n’ai jamais lu (de même que je n’ai jamais, au grand jamais, ouvert un volume de la collection Signes de piste, qui n’avaient pas leur place dans la mouvance laïque et dont je n’ai perçu que fort tard, à l’âge adulte, le caractère ambigu). Progressant avec vaillance, toujours chez Marabout, je fis la connaissance du plus merveilleux défenseur de l’esprit mousquetaire comme de l’idéal monarchique, l’immense Alexandre Dumas, éducateur des âmes. Bien plus tard, quand, au lieu de m’ennuyer comme un rat mort à divers cours ex cathedra de l’ULB (je précise : ni ceux de Lambros Couloubaritsis ni ceux de Charles Delvoye), je traînais en bibliothèque et chez les bouquinistes, j’appris la passion pour Dumas de Jacques Laurent, l’un des plus talentueux Hussards.

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Je fus ému jusqu’aux larmes quand je sus que mon cher Jacques Laurent ne se résigna à lire Le Vicomte de Bragelonne que peu de temps avant de se tuer, tant l’accablait l’idée même de « voir » la mort de ses amis d’Artagnan et surtout celle, dans la grotte, de Porthos. Si je cite cette anecdote, c’est pour confirmer aux lecteurs que, pour moi, la littérature n’est pas un jeu et que des personnages de roman peuvent devenir des amis.

Un mot encore pour saluer cette collection de poche Marabout avec ses couvertures kitsch et néanmoins fascinantes : il faut dire et redire l’importance historique de cette maison qui, grâce au travail de Jean-Baptiste Baronian, révéla au jeune public Thomas Owen et Jean Ray, les Sortilèges de Ghelderode et les errances de Gérard Prévot, tant d’autres encore. Comment en effet oublier ces beaux recueils, La Belgique fantastique, bientôt suivi de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France ?

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Puis vinrent, à la fin de l’adolescence, les collections de poche « sérieuses », au papier si vite jauni, Press Pocket, Folio, Le Livre de Poche, qui ne portaient pas encore en quatrième de couverture ces satanés codes-barres : Les Tambours de bronze, de Jean Lartéguy ; La 317ème section de Pierre Schoendorffer ; tout Joseph Kessel (Nuits de princes !); Maupassant (Bel-Ami !), Nietzsche et Huysmans, Jünger. En rhétorique, deux chocs, Voyage au bout de la nuit, lu de manière hallucinée en deux jours et une nuit, et Le Rouge et le noir, dégusté dans une sorte de transe.

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Plus tard viendront les casaques rouge et noir des éditions de la Table ronde (celle de Laudenbach), les livres si originaux de L’Age d’Homme (où j’allais un jour faire mon entrée) et de la collection Alphée des éditions du Rocher, ceux d’une grande maison bruxelloise, les éditions Jacques Antoine, avec leur élégant graphisme, la jolie collection littéraire d’André Versaille chez Complexe…

Dans mes Quolibets, j’ai salué soixante-huit figures d’irréguliers, dont un clandestin capital dont je viens d’apprendre la mort, mon ami Guy Dupré, l’auteur de Les Fiancées sont froides.

Etes-vous d’une certaine manière un « fouineur », « chineur » de bibliothèque, librairie et/ou bouquineries ? On retrouve ça et là cette ambiance de librairie, de bouquinerie dans certains de vos ouvrages, je pense entre autres au narrateur d’Aux Armes de Bruxelles ?

Dans Aux Armes de Bruxelles, mes flâneries urbaines, j’évoque une quinzaine de librairies, dont certaines ont disparu, comme Corman (rue Ravenstein et celle d’Ostende), Libris (y compris l’antenne du Passage 44) ou Pauli (rue de Namur et Porte Louise). Parmi elles, nombre de bouquineries, petit monde que j’ai beaucoup fréquenté en quarante ans et qui, lui aussi, a subi des pertes irréparables, de Henri Mercier, de La Proue, à Jean-Pïerre Canon, de La Borgne Agasse, sans oublier Françoise De Paepe, du Bateau Livre, rue des Eperonniers, qui, vers 1983, me poussa à lire Chardonne et Léautaud.  

Pendant près de deux ans, à la fin des années 80, j’ai moi-même été libraire, chez Libris, avenue de la Toison d’Or. J’y ai rencontré le vieux Robert Laffont, l’écrivain Pascal Quignard et quelques autres… Mon grand plaisir était d’être le premier à ouvrir les colis d’offices – les nouveautés.

J’ai passé des centaines d’heures en chasses solitaires chez les libraires, surtout d’occasion, qui, très longtemps, ont occupé la quasi totalité de mes loisirs. Adolescent, puis jeune homme et enfin adulte, j’ai fouiné comme un sanglier dans la forêt, papoté avec les libraires, enregistré dans ma mémoire mille titres et anecdotes glanés dans les rayons, avant de recouvrir mes trouvailles de papier cristal – sans doute le seul travail manuel dans lequel je ne me montre pas totalement manchot.

 

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Dans mon premier roman, Le Songe d’Empédocle, j’ai utilisé en les métamorphosant ces souvenirs de chasse aux livres. Surtout, l’un des personnages du roman est précisément la bibliothèque « borgésienne » du héros … Encore aujourd’hui, malgré le manque de temps, il m’arrive de hanter le Pêle-Mêle et les Petits Riens, Nijinski et Génicot, où je croise les confrères Delperdange et De Decker, Crickillon et Baronian.

Simplement, j’achète bien moins que naguère, conscient que le temps m’est compté… comme la place – j’y reviendrai.

Quant aux bibliothèques, je leur dois maintes découvertes, et ce dès la fin de l’école primaire, quand nos instituteurs nous emmenaient rue de la Paille, à L’Heure joyeuse, tout près du repaire historique du mouvement Cobra. A la fin des Plastic Seventies, je fréquentais la bibliothèque communale d’Ixelles, rue Mercelis – rue mythique (De Coster, Baudelaire, Poulet-Malassis). Je n’oublierai jamais le bruissement des néons de la grande salle, quand je faisais mon choix dans les rayons. Une fois étudiant, j’eus accès aux trésors de la bibliothèque des Sciences humaines de l’ULB (et à son immense salle de lecture avec ses recoins cachés à l’étage), ainsi qu’au Sanctum Sanctorum, je veux dire la Royale, à une époque où le service y était exécrable. Longtemps, je m’y suis morfondu dans l’attente que la lumière rouge daigne enfin clignoter sur ma table de travail, signe que l’ouvrage demandé était arrivé - ou non. L’une de mes victoires fut de pouvoir y occuper, plus ou moins clandestinement, une table à l’étage, avec les vrais papivores blanchis sous le harnais (et quelques toqués mémorables). Pourtant, j’ai toujours préféré travailler chez moi, quitte à photocopier des tonnes d’articles, car, au fond, ce que j’aime, dans les bibliothèques, c’est surtout l’accès direct, qui permet les flâneries… et surtout la rêverie.

Avez-vous un côté bibliophile ? Etes-vous attentif aux tirages de tête, aux reliures, etc.

Bibliophile, je ne le suis guère stricto sensu. Aucun goût pour les grands papiers, de toute façon hors de ma portée en raison de leur prix, et parce que cette pratique sent l’investissement et la thésaurisation. Que certains puissent acheter un livre non coupé et ne pas le lire pour cette raison me dépasse. En revanche, une belle reliure peut me faire envie… pourvu que le texte soit à la hauteur, car ce dernier conserve la priorité absolue. Surtout, un bel envoi, même sur un volume fatigué, me touche, de même qu’une jolie provenance. Je possède ainsi une étude sur Louis Ménard dédicacée à James Ensor, un exemplaire du S.P. du Treizième César de Montherlant adressé à Guy Vaes (deux € au Pêle-Mêle), un Morand dédicacé à Déon et un Abellio à Poulet…

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Je ne dépenserai jamais pour cela des sommes folles, n’étant en réalité ni collectionneur ni fétichiste, mais un bel envoi, oui, risque de me séduire. C’est pourquoi, chaque fois que j’ai pu l’obtenir d’un écrivain que j’admirais, j’ai fait dédicacer au moins un de ses livres, sinon davantage. De même, je conserve avec soin la correspondance, parfois volumineuse, que j’ai échangée avec ceux que Matzneff appelle justement les maîtres et complices, de Jünger (qui me cite dans ses Mémoires) à Déon, de Vaes à Vandromme.

 

Votre bibliothèque personnelle constitue-t-elle un outil de référence pour l’écriture ? Feriez-vous la distinction entre une bibliothèque de travail et une bibliothèque d’agrément au sein de vos collections ? Peut-on y relever un classement ; comment sont rangés les ouvrages, par langue, par auteur, par genre, par affinité, etc.

Ma bibliothèque regroupe quelque cinq mille volumes répartis dans un petit appartement de quatre pièces qui constitue à la fois un oratoire et un laboratoire, un bureau et un refuge, dépourvu du moindre téléphone et même d’internet. J’ai poussé le zèle jusqu’à saboter la sonnette ! Nul n’y a accès ; je garde pour moi le privilège d’y passer l’aspirateur et d’en dépoussiérer les étagères, quand l’envie me prend (deux fois par an). Il n’y a donc que très peu de livres dans l’appartement où je vis (à un autre étage du même immeuble Art déco), à la grande surprise/déception de mes invités : juste quelques coffee table books et les quelques volumes en lecture. Mon épouse pratique de même et dispose d’une chambre de bonne sous les combles, elle aussi pleine comme un œuf.

Outil de référence ? Cela me paraît bien académique : le principal outil, ce sont ce que Hercule Poirot nomme the little grey cells ; puis viennent les réminiscences, les carnets et les archives. Je ne fais pas de différence entre bibliothèques : pour moi, le dictionnaire de Littré, celui de Bertaud du Chazaud pour les synonymes, mon fidèle vieux Grevisse (l’édition de 1950, trouvée pour trente francs aux Petits Riens), les trois volumes du Dupré sont une source inépuisable de plaisirs. Un écrivain digne de ce nom n’est-il pas avant tout philo-logue – amoureux des mots et de la langue qu’il sert, la plume à la main ?

Le classement ? D’une totale subjectivité et juste assez désordonné pour garder son charme. Je me méfie des bibliothèques trop nettes comme je ris sous cape quand je vois tel confrère posant devant ses Pléiades, agglutinés comme à la FNAC.

Chaque auteur y a droit à son espace, parfois important, comme Jünger ou Eliade, Drieu la Rochelle ou Montherlant, Morand ou Barbey d’Aurevilly, Mohrt ou Déon, Waugh ou Léautaud, Le Carré ou Vandromme, etc. J’ai groupé mes auteurs par aire géographique ou historique : les Anciens (les volumes des collections Loeb et Budé), les Irlandais, les Russes, les Belges… Il y a aussi des ensembles plus thématiques : les mythologies, la philosophie, l’esthétique …

 

Avez-vous besoin d’être entouré de livres pour écrire ? Ou bien pouvez-vous écrire dans un train, un café, etc.

Si je puis prendre des notes un peu partout dans un carnet, j’écris chez moi, dans le silence et entouré de mes amis Littré, Larousse et Cie. Je ne pourrais jamais écrire dans un café – ce qui me paraît souvent une pose, à mes yeux ridicule, celle des faux écrivains, qui veulent être vus en proie « aux affres de la création », comme chantait l’autre.

Pour moi, écrire est un acte intime, solitaire, relevant d’une ascèse toute en gaîté, d’un dialogue muet avec soi-même et avec les maîtres. De toute façon, je dois pouvoir me lever pour gyrovaguer à mon aise, pour me relire à haute voix et tester une phrase. Impensable à La Mort subite !

 

Les auteurs, les ouvrages que vous citez dans vos livres peuvent-ils être d’une certaine façon vus comme des clins d’œil à des écrivains qui font partie de votre famille littéraire, donc aussi qui composent votre bibliothèque personnelle et intime ?

C’est là une évidence : les exergues, comme les titres, font partie intégrante de l’œuvre ; ils révèlent des filiations et/ou des pistes. Certains sont peut-être des pièges ou des leurres. Si je cite Empédocle ou Léautaud, Huguenin ou Rezzori, il y a bien une raison, qui ne s’explique pas.

 

Prêtez-vous vos livres facilement ? Mais surtout les récupérez-vous en général aussi facilement ?

Sauf rarissimes exceptions, je ne prête pas mes livres.

Entre ces deux citations, vers laquelle pencheriez-vous ?« Un livre de cuisine, ce n’est pas un livre de dépenses, mais un livre de recettes. » de Sacha Guitry ou « Un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches. »de Jean-Paul Sartre ?

Je refuse de choisir entre l’amusante pirouette de boulevard et la sentence faussement profonde. Depuis les cours de rhétorique, où je fus abreuvé jusqu’à la nausée de sa prose moralisatrice, Sartre m’inspire de la répulsion. Prétendre comme il le fait qu’un livre « n’est rien que » traduit surtout sa sécheresse d’âme.

Je vous en propose donc une troisième, autrement plus fraîche et plus dense, picorée dans Mille roses trémières du regretté Marcel Schneider : « Le rôle de l’écrivain est de créer la vision par le style et de faire passer un courant magnétique entre le lecteur et lui ». Vision, style, courant magnétique, tout est dit. Le reste est bavardage de pédants.

 

Christopher Gérard

Janvier MMXVIII

 

 

 

 

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