04 octobre 2007
A propos de Constat d'Occident
Laurent Schang, biographe du fondateur de l'aïkido, nous livre aux éditions Alexipharmaque un court recueil de nouvelles, où il chante des faits d'armes et des guerriers: Guevara pataugeant dans les brumes congolaises, Mishima au moment de son suicide, Jünger dans les Flandres où "chevauche la Mort" pour citer une vieille chanson de reîtres,… Comme il l'avoue lui-même sans détours, jusqu'à présent la Providence n'a fait de lui qu'un lansquenet de bibliothèque. Ses campagnes? Des songes. Quant à ses corps à corps, des souvenirs de lecture. D'où l'embarras du lecteur: ses nouvelles, plus proches du journalisme que de ce qu'il appelle "la littérature pure", ne traduisent ni l'expérience du correspondant de guerre ni la vision d'un artiste, mais le romantisme martial d'un adolescent qui se rêva condottiere. Certains noms illustres sont convoqués, mais seuls les obscurs retiennent l'attention. La réflexion sur l'Europe, plus qu'originale, tirée de ces destins romancés, gagnerait à être développée: Constat d'Occident est une macédoine trop vite composée qui m'a laissé sur ma faim. Je l'ai lu en une heure avec une émotion qui a cédé la place à un agacement grandissant: ce manque de sérieux, bien rendu par ce piètre jeu de mot en guise de titre, qui rappelle les chapeaux de Libération. Pourquoi faire ainsi le badin? La guerre n'interdit-elle pas toute frivolité à ceux qui ne l'ont pas éprouvée dans leur chair? Le style haché, moins austère que sec, ne fait pas de Constat d'Occident un livre que je suis sûr de relire. Je préfère le prendre comme une promesse, celle de l'accomplissement d'un écrivain à naître, dont le modèle pourrait être en effet Jean-Jacques Langendorf. Laurent Schang nous doit mieux que ces amuseries. Si mes souvenirs sont exacts, la devise des Marines est "dig or die". Creusez donc, soldat Schang, plus profond.
Laurent Schang, Constat d'Occident, Ed. Alexipharmaque, 136 p., 17 euros.
Quelques questions à Laurent Schang Propos recueillis par Christopher Gérard
Qui êtes-vous ?
Je dirais… Laurent Schang, trente-trois ans, l’âge du Christ, burelier du français d’entreprise bureau, quand au même âge Alexandre le Grand mourait de la fièvre à Babylone, maître d'un empire vaste du Danube à l'Indus et Bonaparte, sous lequel déjà perçait Napoléon, se faisait nommer consul à vie après le coup d'état du 18 brumaire. Une définition qui, je crois, en dit assez long sur celui que je pense être. Bref, le digne fils de sa génération, tout entière passée à côté de l'Histoire, à l'instar de ces hommes nés ou trop tôt ou trop tard aux différentes époques. Nous reste donc, en guise de compensation: les sports de combat - le karaté pour moi -, le syndicalisme étudiant, à la rigueur les sorties de stade les soirs de match. Visiter les champs de bataille, les musées; autant d'expériences capitales vécues par procuration. Natif d'une région marquée par les deux guerres mondiales, où tout dans le paysage ramène le piéton au passé guerrier de l'Europe, j'ai grandi dans le souvenir des états de service de mes grands-pères, l'un et l'autre sous-officiers de l'armée française. Mon envie, tardive, d'écrire découle sans erreur possible de ce vide essentiel dans mon curriculum vitae et du besoin, illusoire, de le combler par des mots. En revanche, si j'écris, je récuse la définition d'écrivain. Le statut d'écrivain devrait toujours être une qualité qu'on vous attribue, une distinction honorifique conférée à la grâce du temps et d'une œuvre, pas une décoration factice dont on se pare en société pour épater les autres invités à la table, surtout dans ce pays où, peut-être l'aurez-vous remarqué, les écrivains, vrais ou faux, courent les rues. Donc, "Laurent Schang écrit". Il lit aussi, beaucoup et depuis son enfance, et plus de récits que de la littérature pure. A commencer par tous les magazines de militaria cités dans la nouvelle titre.
Parlons de ces grandes lectures…
Je ne sais pas pour vous mais en ce qui me concerne, les souvenirs de lecture les plus marquants sont ceux restés associés dans ma mémoire à des lieux précis – cette terrasse en ville par exemple, où j’ai lu de bout en bout, dans un état quasi second, Immédiatement de Dominique de Roux. Un choc, la fusion, au sens physique du terme, du style et des idées, et le début d’un engouement jamais démenti. Ou encore ma découverte dans l’arrière-salle d’un café de Jean-Jacques Langendorf et de son roman d’aventures et de mort, Un débat au Kurdistan (L'Age d'Homme), autre cadeau, ô combien déterminant par la suite, de mon ami François Bousquet. Entrer en possession d’un livre obéit chez moi à un rituel fixe : dans une atmosphère propice à l’évasion, confortablement installé, j’en feuillette au hasard les pages, je caresse sa couverture, respire son odeur. J’imagine les longues heures à venir en sa compagnie. Et aussi le moment où il ira rejoindre ses camarades dans ma bibliothèque, rayons vingtième siècle ou littérature de genre. Ainsi, de mes vingt ans je garde trois souvenirs de lecture, trois chefs-d’œuvre lus pratiquement à la même époque. Les Réprouvés, d’Ernst von Salomon, aussi vigoureux et plus palpitant que Kessel et Hemingway réunis, sur les soubresauts de la révolution allemande de 1918, vus du camp légitimiste ; Les Noyers de l’Altenburg, d’André Malraux, acheté lors de sa sortie en poche, pour moi la synthèse et l’aboutissement de son œuvre romanesque ; enfin, Portrait de l’aventurier, de Roger Stéphane, un classique (le colonel Lawrence, à califourchon sur sa motocyclette) dont le titre dit tout. Plus tard, c’est à leur lumière que je relirai le meilleur de Jean Mabire, dont je tiens en très haute estime la biographie du baron Ungern, Ungern le baron fou, et Hugo Pratt dessinateur et romancier. Décrié, à tort, pour sa prétendue mièvrerie, Saint-Exupéry fait lui aussi partie intégrante de mon panthéon et j’invite chacun à lire les reportages saisissants de Terre des hommes.
Et les grandes rencontres, les expériences (l'aïkido, votre passage au Figaro) ?
Avec le recul et en y repensant bien, mon rapide passage au Figaro littéraire il y a six ans relève plus du malentendu qu’autre chose. Patrick Besson m’avait enjoint après ma soutenance d’adresser à Jean-Marie Rouart, son rédacteur en chef d’alors, un exemplaire de mon mémoire de lettres modernes, deux cents cinquante pages consacrées aux néo-hussards (Besson, Neuhoff, Tillinac) et à leurs acolytes : Rive droite, L’Idiot international, etc. Il faut croire que dans mon travail j’avais su éviter l’habituel charabia universitaire. La place de critique des essais était libre. Moi qui n’en lis jamais, j’ai eu une semaine pour me décider. L’air de rien, tout le monde ne naît pas Rastignac rêvant de conquérir Paris. Cela dit, arrivé le dernier dans l’équipe à la demande de Jean-Marie Rouart, je la quitterai le premier au bout d’un an, remercié par la direction pour cause de restructuration, d’ailleurs peu de temps avant son propre renvoi. De ce stage accéléré en milieu journalistique (pas suffisant pour bénéficier des avantages de la carte de presse), je garde un classeur contenant mes articles préférés – mon press-book ! – et un petit réseau d’amitiés durables, parmi lesquelles je compte avec une légitime fierté l’essayiste Rémi Soulié, François Bousquet, donc, libraire et critique, ou le romancier alsacien de Paris Jean-Jacques Mourreau. Pour qui écrit-on d’abord, sinon ses amis ? Ce n’est déjà pas toujours drôle… Vous connaissez la citation de Paul Morand : « Je déteste écrire, j’adore me relire. » Surtout peut-être, j’en retire les débuts de ma collaboration à feue la revue underground Cancer !, mes vrais débuts en fait, grâces en soient rendues ici à son rédacteur en chef, Bruno Deniel-Laurent. En m’ouvrant les colonnes de Cancer !, je lui dois d’avoir fait mes deux plus belles rencontres, en la personne de Sarah Vajda, ma bonne fée tsigane, romancière (Amnésie, Contamination) et biographe, un peu de Shakespeare et de Racine à Tel-Aviv, Malibu Beach, et en celle de Jean-Jacques Langendorf, l’auteur de tous les livres que j’aurais aimé écrire, histoire, romans, nouvelles, qui m’honore dans celui-ci d’une préface à faire rougir de confusion un adjudant-chef parachutiste.
Vous mentionnez l’aïkido en tant qu’expérience et en effet, si ma pratique de cet art martial ne s’est pas révélée concluante, en raison notamment de la dérive new age de son enseignement en France, du moins m’a-t-elle permis de trouver la matière de mon premier livre. La vie de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido (Pygmalion), se confond avec l’histoire du Japon moderne, aussi aventureuse et chaotique, sinon plus. Génie du combat à mains nues, Ueshiba (1883-1969) s’engagea dans l’armée en 1904 pour tester ses techniques contre les Russes, reçut en file indienne les états-majors de la marine et de l’armée à son dôjô, fraya un temps avec la junte, entraîna en personne un frère de l’empereur Hiro-Hito. Mais esprit mystique, un cas rare au Japon du shintoïsme et des sept écoles du bouddhisme, il fonda une colonie à l’extrême nord du pays, dans l’île d’Hokkaido, participa à une expédition assez délirante en Mongolie sur les traces du Roi du Monde, qui faillit bien se terminer par un peloton d’exécution chinois, et connut l’illumination (l’Eveil) à trois reprises. J’ai donc profité de l’occasion pour me rendre sur place, visiter les lieux importants de sa vie. Plutôt que du Japon, parler des Japons conviendrait mieux, tellement l’ancien et le nouveau se côtoient en permanence mais semblent ne jamais pouvoir communiquer. Tôkyô est une ville très plate contrairement à ce qu’on pense, tout en béton et quartiers résidentiels, vide le jour et grouillante de vie la nuit. En l’occurrence, le dôjô historique du maître – en japonais O Sensei –, minuscule, se trouve au beau milieu d’un de ces pâtés d’immeubles sans âme. Des descriptions romantiques de Lafcadio Hearn aux portraits désenchantés de Murakami Ryu, ce résumé du Japon contemporain en vaut un autre.
Votre recueil de nouvelles aurait pu s’intituler La Rumeur des batailles… Quel en est le fil conducteur : serait-ce la guerre comme expérience intérieure ?
La référence à Jünger est belle en effet, trop belle même ! C’est Lamennais souhaitant à une vie réussie la mort parfaite sur le champ de bataille. Non, en vérité, je m’intéresse moins du point de vue littéraire aux guerres proprement dites qu’au vécu de leurs protagonistes, avant, pendant et surtout après l’apprentissage décisif du feu. Rappelez-vous, Fabrice del Dongo arrivant en retard à Waterloo ou le prince André Bolkonski assistant à la bataille d’Austerlitz couché dans l’herbe suite à une blessure grave nous donnent autant à voir sur les guerres napoléoniennes que tous les ouvrages spécialisés. Les à-côtés du conflit, des motivations personnelles aux enjeux géopolitiques, comme la perception fatalement réduite, limitée sous la visière du casque au champ de vision immédiat qu’ont les combattants du drame en cours, voilà ce qui m’attire, avec aussi, c’est vrai, une fascination certaine pour la mort violente. N’ayant pas connu la guerre – je conserve un souvenir cuisant de ma tentative d’engagement à vingt-et-un ans dans les rangs de l’armée croate –, et sauf à me croire comme Patton la réincarnation de tous les grands généraux du passé, je me garderais d’employer cette formule d’expérience intérieure. Cent dollars le Tchétchène, deux cents dollars l’Arabe est née de mes discussions à bâtons rompus avec une journaliste russe et le reporter de guerre Patrick Chauvel au sujet de ce conflit. Quant à la nouvelle intitulée Pour l’honneur de Tsahal, elle résulte de mes lectures et de la sympathie que j’éprouve pour la jeunesse israélienne. Tsahal est une armée de conscrits, il ne faut pas l’oublier. Et les Israéliens d’aujourd’hui, des Occidentaux identiques aux autres, aussi consuméristes et petits-bourgeois. Je me méfiais du roman après les excès commis à mon sens par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Le choix de la saynète s’est dès lors imposé, à la fois pour les qualités qu’elle requiert, rapidité de ton, brièveté du récit, et pour la très grande diversité des époques qu’elle permet d’aborder au sein d’un même recueil.
Je n’y retrouve pas Otto de Habsbourg, « l’homme qui a dit nein », pour citer l’un de vos textes parus dans une revue aujourd'hui disparue. En revanche, Charles de Habsbourg Lorraine joue un rôle certain…
Et pour cause, « mon » Otto de Habsbourg est aujourd’hui la propriété exclusive des Éditions Fayard, au même titre que l’ensemble des contributions apportées au collectif Cancer ! présente Gueules d’Amour, encore une initiative du très dynamique Bruno Deniel-Laurent. La critique n’a pas suivi à la sortie du livre, tant pis. L’idée même de publier une galerie de portraits allant de Simone Weil à Richard Virenque, rédigés par les illustres inconnus de la revue Cancer ! tenait de la gageure, et pour cette simple raison le défi méritait d’être relevé. Raphaël Sorin croyait avoir décelé en nous la nouvelle garde des lettres françaises, la génération montante qu’on nous promet à chaque décennie. Depuis, il ne nous adresse plus la parole, c’est bien dommage ! Qu’importe, de toute façon le livre existe, pilonné ou pas il en restera toujours quelque chose… À l’époque où j’ai commis cet exercice d’admiration, le « non » était à la mode en France. Non au nazisme, au communisme, non au politiquement correct, au libéralisme américain, non à tout ; nous vivions à l’heure de l’inventaire exhaustif de nos figures intellectuelles, celles à sauver comme celles juste bonnes à jeter. À quatre-vingt quinze printemps cette année, Otto de Habsbourg Lorraine incarne la quintessence de l’aristocrate (centre-)européen, mais un aristocrate détaché des mondanités, un perdant de l’histoire si l’on songe que sans 14-18 il aurait régné sur un empire vieux de six cents ans, et en même temps un ambassadeur dévoué de la Communauté Économique Européenne dès le traité de Rome de 1957. Ses veines charrient le même sang noir et or que Charles Quint, la grande Marie-Thérèse et François-Joseph Ier d’Autriche réunis. Je suis Lorrain aussi et rappelez-vous de la réponse de la reine de France Marie-Antoinette au juge lui ordonnant de décliner son identité : « Moi, Marie-Antoinette, de Lorraine et d’Autriche. » De sa vie Otto de Habsbourg Lorraine (Otto de Lorraine Habsbourg si l’on respecte la stricte généalogie) n’aura coiffé aucune couronne. Pour autant, il n’est pas interdit de rêver d’une Europe future unie autour d’un empereur élu, et dans ce cas, pourquoi ne pas placer à la tête de l’Union l’héritier présomptif de la famille Habsbourg Lorraine, Charles, le fils d’Otto ? Nouvelle d’anticipation géopolitique, "Huntingtonons, huntingtonons !" s’y prêtait de manière idéale.
Pour finir, l’Occident, comment le définirez-vous à votre héritier ?
Qui a dit déjà qu’il écrivait des livres pour trouver les réponses à ses interrogations ? Eh bien, ma démarche est exactement similaire, à ceci près que la question d’une définition de l’Occident valable pour tous demeure, et d’abord pour moi. Constat d’Occident, du recueil la nouvelle la plus personnelle en effet, se borne à récapituler, à travers un autre moi, la notion d’Occident aux différentes périodes de l’histoire, vue à hauteur d’individu, de l’imagerie naïve de l’école primaire aux reportages diffusés en boucle sur les chaînes d’information satellitaires. À plusieurs endroits du livre, j’en appelle aux mânes de Toynbee, Grousset, même Marx, et si concordance il y a entre ces penseurs, c’est autour d’un certain esprit occidental, fait d’individualisme et de dynamisme créateur, qui aboutit sur la longue durée à une aventure humaine sans équivalent, toujours à pied d’œuvre aujourd’hui, par delà la fragilité des conquêtes, les croyances religieuses du moment. Alors l’Occident, un territoire, une philosophie, ou juste le contraire de l’Orient ? L’Europe, les États-Unis, d’accord, mais la Russie, la Turquie kémaliste ? On parle bien parfois d’Extrême-Occident pour qualifier le Japon surgi de l’ère Meiji. Le Mishima de "Mort d’un pédé" symbolise ainsi tout le pouvoir de séduction et le danger d’une culture occidentale de façade. Le nombre des adhérents au club fluctue aussi avec le temps, les organisations internationales. Les vrais amateurs savent, eux, que la solution de l’énigme se cache à l’intérieur de l’énoncé.
De guerre lasse, j’ai donc conçu chacune de mes nouvelles comme une approche distincte du problème. Si "P.08" s’attache à montrer le retour paradoxal à la barbarie primitive occasionné par l’industrialisation à outrance de la guerre entre 1914 et 1918, "Guevara dans la brume" met en scène un Che aux prises avec une révolution africaine qu’en moderne Occidental imbu de progressisme il est incapable de comprendre, en l’espèce le Congo de 1965. L’idéologie étant un des moteurs constants de l’Occident, je l’ai encore évoqué de deux façons, en retraçant la naissance du capitalisme en Angleterre dans "L’État c’est nous", en rendant hommage ensuite à Curzio Malaparte, le plus communiste des fascistes italiens (« italianissime ») avant 1943, et le plus fasciste des communistes prochinois après, dans "Malaparte à Jassy". Maintenant, selon Spengler une civilisation peut être considérée sur le déclin dès lors qu’elle s’interroge sur ses valeurs fondatrices. Dans ce sens, Constat d’Occident se veut aussi une réaction au pessimisme ambiant, à cette tendance à l’autodénigrement trop répandue à mon goût.
Vos projets ?
D’abord, donner une suite à Constat d’Occident. J’ai ouvert là un champ d’exploration à mi chemin de la littérature et de l’histoire militaire que je n’ai pas fini d’arpenter, loin s’en faut. Avec mon éditeur Arnaud Bordes, nous nous sommes mis d’accord pour une série de portraits « à la Mac Orlan », son titre est déjà tout trouvé, comme les dix étapes et quelque de ce voyage autour du monde en guerre, du désert du Chaco à feue la République de Rhodésie. Où l’on découvrira des légionnaires tchécoslovaques perdus au cœur de la Sibérie rouge, un grognard à la tête de bois ou le dernier vol du plus jeune des as de la Luftwaffe. Mais, je m’arrête ici, je m’en voudrais d’offrir des idées à d’autres ! En parallèle, je travaille à un petit essai à paraître en 2008 sur l’interdépendance des notions de guerre et d’Europe entendue comme civilisation et institution politique. Une tentative de redéfinition de l’Occident, de réaffirmation de ses intérêts particuliers aussi, à moyen et long terme. Ajoutez un roman d’anticipation à dominante géopolitique et une étude sur l’emploi stratégique et tactique de l’arme blindée à travers le siècle écoulé et nous aurons fait le tour de la question. Mais mes deux priorités immédiates restent l’organisation de mon pèlerinage sur les hauts lieux de la guerre russo-finlandaise et l’hypothétique bouclage financier de mon non moins hypothétique stage dans les rangs de l’armée israélienne, pas avant 2010 selon toute vraisemblance.
Publié dans La Presse littéraire, 11, septembre 2007
15:34 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
03 octobre 2007
Le Tombeau d'Aurélien
Dialogue classique
Claude Imbert, naguère élève de M. Griaule et de C. Levi-Strauss, est mélomane, journaliste (fondateur du Point) et lettré classique. Il avait publié, en 1984, un remarquable Ce que je crois (Grasset), où il jetait un regard fort critique sur notre société sans boussole. Il nous revient avec un ouvrage de fiction inspiré du Dialogue des Morts de Lucien, le plus voltairien des auteurs anciens: Le tombeau d'Aurélien (Grasset, 2000). Aurélien est un patricien gallo-romain de la fin du IVème siècle dont la devise est "servir est mon honneur". Par une mystérieuse faille temporelle, il noue une correspondance avec Antoine, un érudit contemporain qui occupe la même villa d'Aquitaine, seize siècles plus tard. N'essayons pas de savoir comment ce prodige est possible, acceptons-le comme un présent des Dieux, car c'est l'occasion pour nous de lire cette correspondance croisée entre le passé et le présent et vice versa, traduite et annotée par Claudius Imbrehtus, humaniste de la fin du XXème siècle. L'aisance de l'auteur dans le monde antique est étonnante, non dénuée d'humour et d'esprit critique; il voit bien ce qui distingue celui-ci de la modernité: "la fixité opposée à la frénésie de l'avenir, le rythme corporel opposé à cette césure permanente entre le corps et l'esprit, le naturel de l'animal social dans le monde antique opposé à la désocialisation aujourd'hui" (Le Figaro littéraire, 23 mars 2000). C. Imbert s'attaque au grand tabou actuel, celui de la décadence, sans jamais sombrer dans un pessimisme aigre ni dans le moindre moralisme. Il n'est même pas nostalgique, ce qui serait facile, puisqu'il dit son espoir de renaissances futures, fondées sur le recours à la tradition classique. Sa posture est celle d'Epicure et d'Epictète: "pas de vrai bonheur sans une constante conscience de la mort. Pas de vrai bonheur sans l'apprentissage volontaire des règles simples de dignité: dégoût des vanités, respect du courage médité. Pas de vrai bonheur si l'on ne résiste aux illusions de l'humaine condition. Pas de vrai bonheur enfin sans le désir d'embellir les appétits élémentaires de l'homme, à commencer par les plus puissants et primitifs qui sont le boire, le manger et le désir amoureux". On sent chez C. Imbert une sympathie pour la romanité comme style de vie au sens le plus noble du terme: "En vieux Romain de l'ancien style, je crois qu'il existe une politesse du paraître. Je soupire de la voir renversée par la mode du laisser-aller". Les lettres d'Aurélien et d'Antoine sont truffées de remarques justes sur l'art, l'abstraction, les plaisirs de la table et du lit, la technique et le savoir, la modernité et surtout le christianisme. Car Aurélien, qui vit à l'époque du triomphe politique des Chrétiens (il est contemporain de l'Affaire, je veux dire celle de l'Autel de la Victoire), n'est nullement ébloui par leur révélation et leurs pratiques et retrouve pour les fustiger les accents de Tacite: "pestilences d'Asie", "appropriation de Dieu par un juif illuminé pour la glorification de l'individu". Aurélien voit arriver aux commandes d'un Empire déclinant des Chrétiens avides de pouvoir et fanatiques. Antoine, lui, assiste à l'effondrement du christianisme sous les coups du matérialisme: "Dieu n'est pas mort, mais Jésus expire". Le premier s'inquiète de voir délaissés les Dieux de sa tradition, le second déplore la rupture de cette antique ronde des Dieux et des hommes. Tous deux communient dans l'exaltation de la discipline de l'âme, fondement de l'humanisme traditionnel. Païens et Chrétiens liront donc ce livre - qui fait songer à certains égards au Mauvais choix de J.L. Curtis - avec joie et reconnaissance.
Publié en 2000
20:35 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, humanisme
01 octobre 2007
Belgium nostrum
Sur l'actuelle crise politique belge, j'ai rédigé un billet d'humeur, publié dans L'Echo de la Bourse du 22 septembre 2007.
L'actuelle crise, qui touche davantage les politiciens que les citoyens belges, témoigne de l'affligeante absence de conscience et de culture historiques de notre classe dirigeante. Au Nord comme au Sud, les slogans et les provocations prennent trop souvent le pas sur une réflexion nourrie de l'expérience séculaire de nos pays belgiques. Car, n'en déplaise aux amnésiques et aux bateleurs, le Belgium, qui s’étend grosso modo entre Rhin, Meuse et Escaut, constitue une réalité depuis plus de vingt siècles.
Nous sommes un très vieux peuple, au même titre que les Ibères ou les Helvètes. Les Belges d’aujourd’hui peuvent en effet s’enorgueillir de posséder l’un des plus vieux noms de peuple d’Europe. Dans une page célèbre de sa Guerre des Gaules, César évoque ces guerriers fortissimi, "très braves", qui lui donnent tant de fil à retordre: unis au sein de confédérations souples, Ambiens et Bellovaques, Atrébates et Nerviens lui font payer très cher une lente pacification. César, et avec lui d'autres auteurs anciens, distinguent les Belges des autres Celtes comme des Germains.
Il existe en outre chez nous comme une tradition d'indépendance et de rébellion face à toutes les unifications forcées. A ces multiples “ pays ” du Belgium nostrum, jaloux de leurs libertés et de leurs différences, correspondent aujourd’hui les trois Belgiques: la flamande, l’allemande et la romande, toutes trois légitimement attachées à leur identité. En nous, se conjuguent héritage celtique, germanité et romanité, plus quelques influences italo-espagnoles ou autrichiennes ultérieures. Voilà pourquoi, dans nos régions, le nationalisme, en tant qu'idéologie issue de la Révolution française, vide les patries charnelles de leur sève et n'aboutit qu'à des simulacres de souveraineté. A l'hypothétique nation qui divise et fragmente en mobilisant des individus unis par la somme de leurs frustrations préférons la patrie mythique, celle qui inclut et rassemble des personnes de façon constructive.
Brabançons (que nul ne confondra avec les Flamands) et Limbourgeois, Hennuyers et Namurois, Liégeois et Luxembourgeois constituent un ensemble lié par une histoire prestigieuse, celle de la Lotharingie et des Ducs de Bourgogne. Déjà à l'époque des XVII Provinces, nous formions une mosaïque où se mêlaient les parlers romans et thiois, unie autour d'un souverain – souvenons-nous de Charles-Quint - d'autant plus légitime qu'il n'appartenait à aucune des composantes et qu'il veillait à l'intérêt général. Aujourd'hui, la personne du Roi, qui apparaît comme l'un des rares hommes d'état de nos pays belgiques, incarne cette continuité séculaire, ainsi qu'un courage physique, une rectitude dont feraient mieux de s'inspirer divers candidats au pouvoir.
Il faut distinguer deux choses: un régime politique et une entité géopolitique, l’espace Rhin-Meuse-Escaut dont je parlais à l'instant. On peut et l’on doit adapter le premier. Mais ni la géographie ni l’histoire ne se modifient au gré de passions qui souvent ne sont que le paravent de l’égoïsme et d'appétits sordides. A l’immobilisme des uns répond l'agitation des autres, qui passent constamment du misérabilisme à l'arrogance. Tous perdent de vue l'essentiel: depuis l'Antiquité, l'identité des habitants du Belgium demeure par essence indéfinissable et médiane.
Nous sommes des peuples d'entre-deux que nul ne réduira à des abstractions.
© Christopher Gérard
16:15 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Belgique, royauté, Flandres, Wallonie
13 septembre 2007
André Fraigneau
« Exemple d’un génie tout en nuances et qui se définit par ses nuances, gêné seulement ici par la difficulté de transposer dans le français classique la véritable sensibilité romantique, celle qui vient d’Allemagne, d’une certaine Rome ou d’une certaine Grèce et s’en va vers la mort. » C’est ainsi que Robert Poulet traça naguère le portrait d’André Fraigneau (1905-1991), clandestin capital. A 17 ans, ayant obtenu une entrevue avec Barrès, il s’entendit conseiller par le Prince de la jeunesse d’aller se retremper dans le grand fleuve : le Rhin. Pour ce lecteur passionné de Gobineau et du Sâr Péladan, ce fut le début d’une vie de voyages, de fêtes et de rêveries, dont témoigne l’œuvre, souterraine mais constamment rééditée depuis les années 30 (tout dernièrement au Rocher, providence des écrivains secrets – grâces en soient rendues à Pierre-Guillaume de Roux !). Ami de Cocteau, de Drieu et de Malraux, Fraigneau fut tour à tour conseiller littéraire (chez Grasset, Plon, à la Table ronde), homme de radio, chroniqueur (NRF, les Cahiers des Saisons, La Table ronde, Matulu,…) et surtout le romancier du bonheur avec des livres cultes tels que La Grâce humaine, Le Songe de l’Empereur ou le Journal d’un solitaire. Génération après génération, de jeunes impétrants en littérature découvrent ses livres grâce à de mystérieuses rumeurs pour devenir les aficionados d’André Fraigneau… et de sa garde rapprochée. Qui aime le « colonel honoraire » ne pourra que faire amitié avec Déon, Dupré, Vandromme, Schneider, Sentein, Frébourg, sans oublier Mourlet, le maître d’œuvre de ce riche volume qui a bataillé ferme pour rassembler hommages et textes retrouvés, parfois enregistrés pour la radio et miraculeusement sauvés de l’oubli. La brillante préface de M. Mourlet illustre à la perfection l’influence secrète de Fraigneau sur une cohorte d’écrivains: s’il ne fut jamais le chef d’une école - même s’il dispensa gratuitement quelques cours du soir à la Rhumerie martiniquaise -, Fraigneau le Grec incarna à la perfection une double quête esthétique et mystique, entre dandysme et jansénisme. Comme le souligne Mourlet : « son style construit l’écrivain comme il construit son style ». Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Malgré la reconnaissance immédiate des plus grands, Fraigneau subit après-guerre le purgatoire pour de banales raisons politiques (ses deux voyages à Weimar avec le lieutenant Heller), mais en réalité pour une fondamentale question d’allure. Pensons à Montherlant aujourd’hui, qui paie cher Le Treizième César, comme Fraigneau naguère Fortune virile. Heureusement, les oubliettes républicaines comportaient des issues de secours par où s’engouffrèrent des amis sûrs : Boutang, Déon, Sénart, Blondin. Le flambeau fut transmis jusqu’à nos jours, pour ne plus s’éteindre : Fraigneau s’en doutait, lui qui, peu de temps avant sa mort, affirmait que « la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier ».
Michel Mourlet dir., André Fraigneau. Le livre du centenaire, France-Univers, 224 p., 18€
21:00 Publié dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, hussards
12 septembre 2007
Les Demoiselles du Taranne
Harem Saint-Germain
La lecture de ce volume du Journal 1988 de Gabriel Matzneff sera pleine d'enseignements pour tous ses aficionados: cette année faste ne vit-elle pas la parution (impensable en 2007) d'Harrison Plaza, roman des tumultueuses amours avec "Allegra", la tendre souris que le fauve avait attirée dans ses griffes? Largué par la nymphette peu avant la sortie du livre qu'elle avait inspiré, l'écrivain se lance alors dans un galop d'enfer qui donne le tournis: les demoiselles se bousculent dans le plume de l'hôtel Taranne comme les prénoms s'accumulent sous la plume du diariste. De nombreux crochets témoignent du recul des libertés en vingt ans: les avocats veillent au grain, les éditeurs retranchent l'ivraie … et l'écrivain en est pour ses frais. Il est vrai que, in illo tempore, toutes les victimes du Monstre n'avaient [peut-être] pas l'âge requis. Cette valse rose entraîne notre Don Juan dans les affres d'une jalousie, ô combien incongrue, qu'il noie dans le bon vin, celui qu'il lampe chez Lipp - quelle fortune il aura claquée dans cette célèbre brasserie! - ou en compagnie d'amis fidèles (Cioran, Vrigny, Giudicelli, Pierre-Guillaume de Roux…). Au fil des pages, le lecteur attentif reconnaîtra l'intrigue d'un roman à venir, Les Lèvres menteuses, à paraître en 1992. Matzneff a donc mille fois raison d'affirmer que ses passions nourrissent son œuvre: même en gamahuchant Marie-Ségolène et Nicoletta, il note le détail pathétique ou hilarant, la répartie qui fait mouche. Une telle conscience professionnelle mérite d'être soulignée! Sa quête effrénée du plaisir, qui prend ici des allures de travaux forcés, dicte ces mots à ce chasseur jamais en repos: "Quelle comédie, l'existence! Quelle pitoyable et ridicule et toute-puissante prison, les passions!". Amoureux d'un plaisir donné et reçu comme d'un français servi de façon seigneuriale, le styliste Matzneff ne célèbre jamais que les passions d'un homme atteint de ce que Marsile Ficin, cité à la dernière ligne du Journal, nommait la rabies venerea, la rage vénérienne. Curieusement, peu de visages féminins émergent réellement de ce harem Saint-Germain: la plupart des demoiselles sont décrites à la hussarde, séduites et remplacées en cinq sec. Ce carpe noctem, entonné sur tous les tons, est-il sincère? Mystère. En revanche, lorsqu'il évoque un endroit disparu, un ami emporté par la maladie, Matzneff bouleverse son lecteur. Ainsi, Guy Hocquenghem est salué avec émotion par un débauché devenu pudique comme une jeune fille. Une phrase de Maupassant, que Matzneff découvre avec une joie communicative, me paraît révélatrice: "Je n'ai pas eu, en toute ma vie, une apparence d'amour, bien que j'aie simulé souvent ce sentiment que je n'éprouverai sans doute jamais".
Christopher Gérard
Gabriel Matzneff, Les Demoiselles du Taranne, Gallimard, 396 p., 22 euros.
Paru dans La Presse littéraire 10, été 2007.
16:15 Publié dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, matzneff


