Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10 juin 2016

D'Ombres et de flammes

littérature, polar

 

Un polar antimoderne

 

Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).

Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence  constituent son  souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».

Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres.  D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.

 

Christopher Gérard

 

Pierric Guittaut, D’Ombres et de flammes, Série noire, Gallimard, 18€.

 

Voir le blog de Pierric Guittaut :

https://pierric-guittaut.blogspot.be/

 

et ce que dit de lui le très-lucide Thierry Marignac :

http://antifixion.blogspot.be/2016/05/dombres-et-de-flammes-de-pierric.html

 

 

Écrit par Archaïon dans Lectures | Lien permanent | Tags : littérature, polar |  Facebook | |  Imprimer |

09 juin 2016

Les libres mémoires de Jacques Franck

jfff.png

 

Légende vivante de la vie culturelle belge, le baron Jacques Franck (1931) livre enfin ses « libres mémoires » aux milliers de lecteurs, qui,  parfois depuis des décennies, le suivent au fil des pages de La Libre Belgique, le prestigieux quotidien dont il fut naguère le rédacteur en chef.

Né dans une vieille lignée d’Anvers - l’un de ses aïeux ne fut-il pas, au XVVIIIème siècle, amiral de la flotte espagnole ? - , Jacques Franck incarne le patricien du pilier catholique… et, en même temps, une figure atypique de l’intelligentsia belge, en tout cas l’une des plus attachantes. Journaliste dans l’âme depuis la fin de la guerre, passionné par l’acte de comprendre au point d’avoir fait de l’impératif latin Intelligite (« Comprenez ! ») sa devise nobiliaire, Jacques Franck est aussi un critique fort écouté (l’un des derniers, je le crains) pour qui le monde des livres, du théâtre et du ballet ne recèle plus guère de secrets. Depuis soixante ans, l’homme a connu tout le monde, du leader socialiste Guy Spitaels à la Princesse Lilian, de Marguerite Yourcenar à Maurice Béjart, de Philippe Beaussant à Bernard de Fallois. Il a fréquenté les théâtres, les bars et les salons ; il a hanté le Sénat et la Maison du Peuple avant sa démolition ; on le croise le soir au Cercle Royal Gaulois artistique & littéraire ou à l’Opéra de la Monnaie. Il a connu Tournai en flammes à l’été 40 et le fracas des V1 tombant sur Anvers, l’Affaire royale et la décolonisation, le service militaire (bel éloge du drill : « danseur ou soldat, même beauté, même combat !») et cette fameuse crise d’un jour durant laquelle Baudouin le Catholique, par une « imprudence royale », se plaça dans l’impossibilité de régner, pour ne pas signer la loi dépénalisant l’avortement.

Justement, Jacques Franck dirigeait alors le principal quotidien catholique, auquel il fit prendre un tournant libéral, car cet homme de conviction se méfie des utopies comme des blocages mentaux, en subtil disciple de Machiavel et de Tocqueville, en bon élève des Jésuites aussi, dont il subit la férule à Namur avant de terminer son droit à Louvain, à l’époque francophone. Toute un Belgique, de jadis et de naguère, d’aujourd’hui et de toujours, apparaît au fil d’un récit rédigé comme un roman d’aventures, tant l’écrivain parvient à transcrire son inlassable curiosité, servie non seulement par une mémoire phénoménale, mais aussi et surtout par une culture éblouissante. Des moralistes du Grand Siècle aux Romantiques allemands,  qu’il connaît par cœur, des cadets dont il salue les premiers livres (j’en sais quelque chose) aux grands historiens français, Jacques Franck a beaucoup lu et assimilé, et davantage réfléchi, tel un petit-fils d’Erasme. De Stendhal aussi, quand il évoque son premier voyage en Italie vers 1956, suivi de nombreux autres. L’Allemagne de Goethe et d’Hölderlin lui est aussi une patrie, et Berlin sa ville préférée.

La Vie est un voyage se révèle bien plus précieux qu’un livre de mémoires, car à l’érudition se joint l’essentiel, la sensibilité, exprimée avec tact, toute en nuances. Esthète et moraliste, l’homme cultive la probité et pratique l’amitié avec élégance. Saluons !

Une citation pour la route : « on ne bâtit pas sur l’improvisation, même inspirée, ni sur les sentiments, même généreux. Une pensée procède d’un dialogue toujours renouvelé entre la raison et le cœur, entre l’acquis et l’innovation. Enfin, un grand journaliste doit avoir le sens de l’Etat. »

 

Christopher Gérard

 

Jacques Franck, La Vie et un voyage. Libres Mémoires, Ed. L. Wilquin, 344 pages, 25 €

 

 

Écrit par Archaïon dans XVII Provinces | Lien permanent | Tags : belgique |  Facebook | |  Imprimer |

05 juin 2016

Indra Song

littérature

 

 

« Les temps peuvent venir où les rapides sabots des coursiers barbares claqueront sur les décombres amoncelés de nos villes. »

Ernst Jünger,La Guerre comme expérience intérieure

 

La scène se passe en août 2014 dans le bureau du Président de l’hyperpuissance. Sont présents quelques membres triés sur le volet du Conseil de Sécurité : David B***, le tout-puissant chef de la police secrète ; Edward S***, le responsable occulte de Rubicon, le programme de guerre électronique ; le général Timothy W***, le dirigeant le moins corrompu du complexe militaro-industriel. Outre deux ou trois assistants qui ont juste le droit de servir les cookies et le café équitable, participe aussi à cette réunion Lord Gibbon, l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Lui, à petites gorgées, boit du thé de sa réserve personnelle, un Ging biologique, first flush. Sans lait.

Tous transpirent abondamment en raison d’une panne générale du système de climatisation.  Tous, à l’exception du Britannique, ont déjà tombé la veste et défait leur nœud de cravate. De l’ordinateur présidentiel, sur lequel se fixent tous les regards, s’échappe une voix mélodieuse qui scande une étrange mélopée : Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca…

-        Qu’est-ce que c’est que ce charabia  ? lance le Président d’un ton rogue en défaisant avec élégance ses boutons de manchettes Brooks Brothers. David ?

-        Je…Je l’ignore, Monsieur le Président, bredouille le Juif de Brooklyn - cent kilos de mauvaise graisse et d’intelligence pure. Ce truc passe en boucle depuis trente-six heures sur tous les réseaux, sur toutes les radios, tous les écrans du monde. Même sur CNN, malgré toutes nos pressions.

-        Mais encore ? Le sens de ces mots ? s’exaspère le Président. Enfin, David, vos services nous coûtent des centaines de milliards et vous ne savez rien !

-        Du sanskrit, susurre Lord Gibbon, l’air ennuyé. La langue sacrée de l’Inde, précise-t-il pour l’assemblée, qui tombe des nues. Une invocation, ou ce que les Indiens appellent un mantra. Une formule mentale qui…

 

Timothy, le chef du renseignement militaire, Viking aux yeux trop pâles, interrompt sans ménagement le diplomate :

-        Monsieur le Président, ces macaques tentent de contrôler nos systèmes de défense, j’en mettrais ma main au feu. Je préconise une réaction foudroyante : une pluie de missiles Clinton III et on n’en parle plus. On vitrifie d’abord, on discute sanskrit machin-chose ensuite.

-        Du calme, Timothy. Ne me dites pas que vous envisagez sérieusement de rayer un continent de la carte ! Comme cela, au petit déjeuner ? ironise le Président.

-        Hé, cela nous débarrasserait d’un concurrent… Et comme les Chinetoques sont sans doute dans le coup…

-        Encore un coup de Téhéran, oui ! éructe un David rouge de colère.

 

Frais comme une rose, Lord Gibbon reprend la parole, ses mains manucurées posées devant lui sur le bureau en acajou :

-        Gentlemen, il s’agit d’une invocation à Indra, le Dieu indien de la guerre, dont le refrain, que vous entendez, signifie : « Tue, tue ! Brûle, brûle ! Mange, mange ! ». D’après les analystes du MI 7, la voix est celle d’un brahmane de Bénarès.

-        Mais à quoi cela rime, cette chanson ? demande le Président.

-        Vous avez raison de parler de chanson, Monsieur le Président, le mantra, comme dit Lord Gibbon, a fait le tour du monde sous le nom d’Indra Song. Les foules en délire le scandent sans même le comprendre, comme hypnotisées, précise Edward, qui, bien à regret, sort de son mutisme.

-        Une conspiration ?

-        Pas le moins du monde, Monsieur le Président, poursuit Edward. C’est très probablement notre nouveau drone de guerre électronique, vous savez le prototype Arès. Navré d’en parler devant Monsieur l’Ambassadeur, qui n’est pas habilité, mais il y a péril en la demeure.

-        Vous ne croyez pas si bien dire, old sport, rétorque Lord Gibbon. Quant à Arès, nous étions au courant depuis le début, rassurez-vous. Vos centres de recherche étaient truffés de taupes…

-        Dites, Gibbon, intervient David, et vos services de renseignements, une belle bande de tap…

-        Je croyais que ce drone était encore expérimental, coupe le Président, qui n’apprécie que modérément ce déballage.

-        En fait, Monsieur le Président, il semble que notre drone, qui comme vous le savez est indétectable, invisible et, grâce à son moteur à oxygène, autarcique à cent pourcents, eh bien, il semble, oui, qu’Arès ait décollé avant-hier de notre base secrète du Colorado. Sans en avoir reçu l’ordre de quiconque. Depuis lors, il a disparu dans la stratosphère… Il tourne en émettant cet incompréhensible message.

-        Arès a échappé à ses maîtres, persiffle Lord Gibbon en vidant sa tasse de darjeeling.

-        Mais à la fin, qui contrôle donc cette satanée machine ? implore le Président. Timothy ?

-        Personne de connu, Monsieur le Président. On a cru un moment que c’étaient des hackers belges qui étaient derrière ce… cette catastrophe. On leur envoyé une équipe en urgence pour, disons, les traiter, mais Arès a poursuivi sa route.

-        Vous voulez dire…

-        Oui, Monsieur le Président, un drone de combat indétectable vogue dans l’espace ; toutes les trois minutes, il modifie son plan de vol de manière aléatoire. Il émet sans discontinuer Indra song. Et personne ne le contrôle : ni Washington, ni Moscou, ni Pékin.

-        Les Français ? risque David, qui ne suscite qu’un rictus nerveux du Président.

 

Tous pâlissent et, dans le salon ovale, la température augmente encore de quelques degrés. Au loin, on entend, l’une après l’autre,  mugir des sirènes. La gorge nouée, le Président se lève et pose la question qui lui brûle les lèvres : Arès est-il armé ?

-        Non, Monsieur le Président, c’est une arme de guerre électronique, explique Edward. Pas besoin de missile.

-        Comment cela, pas besoin ?

-        Je crains, intervient le Britannique, qu’Arès soit en train de prendre le contrôle du cloud dans sa totalité. D’où la panne générale de la toile et des réseaux, qui stupéfie le monde. D’où cette folie bestiale qui dévaste nos cités. Oui, Arès contrôle non seulement le Pentagone, mais aussi tous les autres centres de commandement : l’OTAN, Tel-Aviv, Rio de Janeiro, même Londres, hélas ! Arès déclenche le feu là où bon lui semble. Se tournant vers le Président, il précise : la preuve, Téhéran n’existe plus. Depuis une heure. Comme Shanghai, Karachi et Le Caire. Même San Francisco…

-        San Francisco ? Détruite par notre machine, mais c’est de la folie ! hurle le Président, les yeux hors de la tête.

-        Pas une machine stricto sensu, plutôt la fine fleur de l’intelligence artificielle possédée par, comment dire ?, une entité. Une Puissance sans visage. Indra commande, je le crains.

-        Oui, s’empresse de signaler David, comme pour rentrer à nouveau en cour, nos agents à Delhi ont capté des messages affolés du Haut-Commandement. Je commence à comprendre, maintenant.

-        Et ?

-        On dirait que les Indiens ont commencé à offrir des sacrifices de chanvre et d’encens. À cet Indra. Nous croyions que c’était un code.

-        Que disent les Russes ?

-       

-        Accouchez, David !

-        Ils ont rappelé des chamanes de Sibérie. Ils sacrifient des chevaux à, comme s’appelle-t-il encore celui-là ? fait David en consultant sa tablette portative, qui, dans un chuintement ridicule, vient de rendre l’âme.

-        Perun, laisse tomber Lord Gibbon avec un geste fataliste, le regard ailleurs. Perun le Terrible. Le frère slave d’Indra et d’Arès aux noires prunelles. Le destructeur des murailles, le pourvoyeur des charniers, le déstabilisateur des nuages. Le Dieu du carnage.

 

Tous se taisent et tentent de digérer la nouvelle. Assourdis par les murailles blindées du salon ovale, des tirs d’armes automatiques et des explosions se font entendre dans le lointain. De l’ordinateur présidentiel continue de s’échapper l’obsédant mantra : « Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca ». Les secrétaires présents se prennent même à le murmurer.

-        Mais enfin, Gibbon, vous qui semblez comprendre ce qui se passe, expliquez-moi, supplie le Président. C’est un cauchemar !

-        Un cauchemar pour vous. Un rêve pour Indra, Perun, Mars ou Arès, quel que soit le nom que lui donnent les mortels. Le Dieu de la guerre a asservi les nuages. De là, il contrôle les consciences. Gentlemen, Arès le Tueur, le Dieu aux mille vautours, le Guerroyeur infernal, s’est emparé du monde.

-        Comme… Comme en 14, bégaie Edward en retirant ses lunettes trop grandes.

 

Soudain, le sol tremble et une fine poussière s’insinue dans le salon ovale, où les lumières se sont éteintes. Plus aucune machine ne fonctionne, mais un chant - Indra Song - retentit dans le couloir, entonné à pleins poumons par une troupe qui défonce la porte blindée. Une douzaine de jeunes guerriers, à la souplesse de panthères, au regard halluciné, des mercenaires de Blackwitch empestant la sueur et le sang, qui, toutes races confondues, portent au visage les mêmes peintures de guerre, tracées au stick de camouflage - celui des forces spéciales. D’une rafale, leur chef, un colosse à la peau sombre, abat pontes et sous-fifres. La face grise, le Président s’est levé : autant mourir debout. L’un des guerriers, un chicano, lui jette alors un stick. Un autre, aux yeux bridés, lui tend une arme en scandant Indra song. De ses doigts malhabiles, le Président de l’hyperpuissance s’enduit les joues et le front de pâte. Un sourire révèle alors des dents luisantes de salive. Il empoigne le fusil d’assaut.

-        Indra commande. J’obéis.

 

Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca

 

©Christopher Gérard,

21 janvier MMXIV

Première version publiée dans Marginales 288, Comme en 14 (mars 2014).

Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

25 mai 2016

La droite littéraire

MORAND.jpg

 

"La vie n'est pas le critère à partir duquel on juge l'art." 

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, 2005.

 

Journaliste et normalien, auteur d’un essai sur le voyage d'écrivains français à Weimar sous l'Occupation (Le Voyage d’automne, Plon, 2000), F. Dufay se penche, dans Le soufre et le moisi. La droite littéraire après 1945. Chardonne, Morand et les hussards (Perrin), sur la droite littéraire après 1945 en comparant les itinéraires croisés de Paul Morand et de Jacques Chardonne. Ces deux phares de l’avant-guerre doivent « repartir à zéro » non en raison d'une quelconque collaboration mais plutôt de compromissions. « Rien d’horrible en fait », admettra Bernard Frank: quelques textes favorables à l'Europe nouvelle pour Chardonne, ancien dreyfusard et ami de L. Blum, défendu en 1945 par Mauriac et Paulhan. Morand, quant à lui, représente Vichy à Bucarest et à Berne sans pour autant s'impliquer dans la Révolution nationale. En 1953, il est réintégré dans la Carrière. Pendant la guerre, ces deux écrivains interviennent en faveur de proscrits (le propre fils de Chardonne est déporté pour espionnage). Avec le triomphe sans partage de la gauche idéologique, adepte d'une épuration permanente, toute la droite se voit en 1945 ostracisée par une nouvelle caste dominante, acquise aux utopies révolutionnaires, et qui organise autour d’elle une véritable conspiration du silence. La mode existentialiste, la toute-puissance de Sartre et des Temps modernes, le terrorisme intellectuel du PC et de ses filiales font alors peser une chape de plomb sur la vie culturelle. F. Dufay semble tout ignorer de l'atmosphère tendue de l'époque: pensons à l'affaire Kravchenko, à la négation systématique des atrocités soviétiques, aux procès de Moscou. Une poignée d’écrivains – M. Dufay écrirait « un quarteron » - se ligue pour défendre une liberté de création réellement mise en danger, ainsi que les nombreux interdits de séjour (plus d'une centaine d'auteurs, qui figurent sur la liste noire du CNE): les hussards, inventés par B. Frank dans son fameux "Grognards et hussards". Roger Nimier, le plus actif d’entre eux, se lie avec Morand et Chardonne avant de réhabiliter Céline de façon quasi miraculeuse. Tous ces « non-conformistes des années cinquante » ferraillent contre les professeurs de marxisme, les démocrates-chrétiens apeurés et autres compagnons de route.

Parmi ses multiples faiblesses, le livre superficiel de F. Dufay ne mentionne pas le lien évident avec les réseaux révolutionnaires-conservateurs des années 30, étudiés en leur temps par J.-L. Loubet del Bayle, puis par Nicolas Kessler. La monumentale Histoire des droites en France, publiée sous la direction de J.-F. Sirinelli (Gallimard) n'est pas même citée, pas plus que les thèses de N. Hewitt, de G. Loiseaux ou de J. Verdès-Leroux: il s'agit du travail d'un journaliste, plus friand d'anecdotes que d'analyses. A F. Dufay revient toutefois le mérite d'avoir souligné le paradoxe suivant: les apôtres du désengagement et d'une frivolité toute "parisienne" ont souvent fait leurs classes à l’Action française ou dans ses marges; certains reprennent du service au moment de la guerre d’Algérie (Nimier et Laurent appartiennent à la mouvance OAS). Leur désinvolture, leur indifférence à l’histoire ressemblent à des leurres : comme le remarque à juste titre B. Frank, « ce sont des écrivains que les circonstances ont contraint à se moquer de la politique ». Cette indifférence feinte pour l'histoire masque à peine l'impuissance des vaincus. Mais ce constat, B. Frank l'avait fait en 1952 avec autant d'élégance que d'esprit. F. Dufay, lui, se montre bien plus sévère que son talentueux prédécesseur et propose, au lieu d'une essai littéraire tentant de comprendre une époque troublée (la fin d'une guerre civile, les débuts de la guerre froide), une sorte d'enquête policière où le gendarme fait la morale aux délinquants, un sermon où le puritain fustige les libertins. Son moralisme est d'autant plus agaçant qu'il est anachronique, fondé sur des a priori illustrés par un vocabulaire qui trahit son hostilité profonde pour des écrivains injustement qualifiés d'épigones: les hussards, "ces écrivaillons bourrés de tics", dont le pedigree serait "chargé", "sévissent" dans des revues "ou autre Table ronde"; ils sont nourris de la "soupe primitive de l'Action française", etc. A-t-il vraiment lu toute l'œuvre de Déon et de Laurent? A-t-il pris la mesure de la mise au pas des lettres françaises en ces années d'après-guerre? Quant à Morand et Chardonne, stylistes reconnus par leurs pairs, ils se distingueraient par "une commune sécheresse de style et de cœur". Morand, qui travaille jusqu'à son dernier souffle, l'auteur de plus de 60 livres entre 1920 et 1976, date de sa mort, réduit à quelques pages d'un journal intime où il passe sa rage devant le déclin d'une civilisation! Un superbe écrivain jugé à l'aune du politiquement correct le plus abêtissant!

En outre, l'accumulation de clichés ne constituant pas une analyse, le lecteur a l'impression de lire un pamphlet dont l'auteur se contente trop souvent de lectures partielles (de préférences des citations courtes d'écrits privés), de procès d'intention (l'antisémitisme présumé, jamais prouvé, de Nimier ou de Déon; la volonté prêtée à Chardonne de lancer une épuration  à l'envers). F. Dufay a pu consulter la fameuse correspondance quotidienne échangée entre Morand et Chardonne, d'où la méchanceté n'est pas toujours absente, c'est un fait… qui ne prouve rien, si ce n'est que deux scrogneugneus peuvent très bien dire du mal de leurs contemporains comme nous le faisons tous un jour ou l'autre. Pratiquer une telle réduction du supérieur à l'inférieur - une manie des biographes à l'anglo-saxonne? - n'est-ce pas négliger l'essentiel: l'œuvre de ces artistes, manifestement méconnue. Qualifier un joyau classique tel que Parfaite de Saligny de "perle rococo" n'est pas une preuve de goût ni de lucidité. Insister avec lourdeur sur la "sécheresse" de Morand, c'est oublier que, dans Tais-toi, l'artiste met en scène un homme paralysé par la pudeur et le goût de la solitude. C'est ne pas tenir compte des témoignages nombreux  - Jacques Brenner, dans Le Flâneur indiscret  ou Marcel Schneider, dans L'Eternité fragile - sur l'attention portée aux cadets de Chardonne, la jeunesse d'esprit et la gentillesse d'un Morand léguant sa garde-robe à un homosexuel notoire (sans parler des Juifs aidés au bon moment, puisque tel est devenu le critère absolu).

L'artiste. Voilà celui que F. Dufay ne réussit pas à comprendre, et donc à aimer. Il aurait dû réfléchir à cette phrase de Barthes, tirée de Sur Racine (1963): "tout le monde sent bien que l'œuvre échappe, qu'elle est autre chose que son histoire même, la somme de ses sources, de ses influences et de ses modèles: un noyau dur, irréductible, dans la masse indécise des événements, des conditions, des mentalités collectives". Il n'a rien vu du mystère de la création, du salut par l'art grâce au purgatoire imposé (probablement mérité) à ces écrivains qui, mis hors jeu, se rétablissent grâce à leur talent bien davantage que par l'action souterraine d'une quelconque conjuration. 

 

© Christopher Gérard

 

13241248_678679025604642_8880209651650490520_n.jpg

22 mai 2016

Relire Homère

philosophie,Grèce

 

A l’occasion de la parution des Essais sur Homère (PUF, 1999), Marcel Conche avait répondu aux questions de la revue Antaios.

Pourquoi relire Homère en 2000? En quoi est-il,  incomparablement, l’Educateur par excellence?

L’an 2000 de l’ère chrétienne ne signifie pour moi rien de particulier. Si l’on fait partir l’ère des Olympiades de 776 AC, nous voici, en effet, si je ne m’abuse, dans la six cent quatre-vingt quatorzième Olympiade, chiffre qui n’a rien de particulier. Pourquoi relire Homère aujourd’hui? C’est que nous vivons en un temps où l’on sait que la vie humaine est une vie mortelle. Montaigne nous conte que saint Hilaire, évêque de Poitiers (v. 315-v.367), craignant pour Abra, sa fille unique, les embûches du monde, demanda sa mort à Dieu, ce qu’il obtint et « de quoi IL montra une singulière joie ». En l’an 1000, comme au IVème siècle, la vie éternelle était objet de certitude. En l’an 2000, c’est le contraire. Les philosophes analysent la « finitude » (Endlichkeit) comme nous étant essentielle, et notre « temporalité » (Zeitlichkeit) comme étant, par essence, une temporalité finie. Comment vivre une vie mortelle? Il s’agit de résoudre ce que Leibniz nomme un « problème de maximum et minimum »: obtenir, durant une vie brève, le maximum d’effet. Quel « effet »? Le plus d’argent possible, pensent les financiers, les boursiers. Mais l’argent n’est pas une valeur en soi. Homère est l’Educateur par excellence car il forme notre faculté critique, la krisis, la faculté de distinguer, de choisir - d’un mot qui signifie « trier ». Il nous enseigne à séparer le bon grain de l’ivraie des fausses valeurs, et à choisir les valeurs d’excellence. Comment vivre? De façon à ce que cette vie, dans sa brièveté, réalise la plus haute excellence. Achille perçoit le bonheur comme une tentation. IL choisit quelque chose de plus élevé que le bonheur. Ainsi font les héros de l’Iliade.

Mais comment le relire? Avec quels yeux?

Lire Homère à la manière des « analystes », qui font de l’Iliade et de l’Odyssée un assemblage de pièces rapportées, c’est sacrifier bien des significations qui n’existent que par l’effet d’ensemble, et comme ôter d’un organisme le tissu conjonctif pour le réduire à un squelette. Les « difficultés » relevées par les « analystes » sont d’ailleurs si peu nettes qu’il a fallu vingt-cinq siècles pour qu’elles soient remarquées. Si elles étaient si peu que ce soit concluantes, les Grecs anciens les eussent perçues. L’Iliade et l’Odyssée supposent la vision visionnaire d’un unique poète qui est aussi un poète unique: les « analystes » vont-ils tomber dans l’absurdité de supposer plusieurs Homère? Il faut lire Homère avec l’oeil non d’un dépeceur mais d’un philosophe, si le philosophe est, comme le veut Platon, l’homme des « vues d’ensemble » (République, VII, 537c) - un oeil, cependant, moins hégélien que goethéen: il ne suffit pas d’être philosophe si l’on n’est pas quelque peu poète. Car la pensée pensante n’est pas seulement conceptuelle: elle ne méconnaît pas la clarté que peuvent apporter la comparaison et la métaphore. Héraclite, Parménide, les Antésocratiques en général ne sont pas les seuls à l’avoir vu, mais aussi Bergson, Heidegger et d’autres. Il est regrettable que Heidegger n’ait pas davantage médité Homère.

Dans « Le rationalisme d’Homère », vous écrivez: « les dieux d’Homère ne sont ni en dehors de la nature, ni même en dehors du monde: ils sont, comme nous, au monde - au même monde ». Pouvez-vous préciser votre vision du divin chez Homère?

La phrase que vous citez me fait songer au fragment 30 d’Héraclite: « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il a toujours été, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure ». Ce monde, pour Homère comme pour Héraclite, est « le même pour tous »: hommes et dieux. C’est ainsi que la différence du jour et de la nuit vaut pour les dieux comme pour les hommes. Les dieux sont « au monde », comme nous. Le monde n’est pas leur oeuvre, mais l’oeuvre de la nature. Homère voit l’ »origine de tous les êtres » (Iliade, 14.246) dans l’ »Océan », symbole de la puissance et de la fécondité de la nature. L’épopée chante le monde humain, bien que la nature, avec ses météores, ses sources, ses fleuves, ses forêts, ses bêtes sauvages, soit toujours présente à l’esprit du poète. Or, les grands dieux d’Homère sont - on l’a souvent observé - absolument semblables à des hommes - excepté qu’ils sont plus forts et sont immortels: ils mangent, boivent, festoient, aiment, haïssent, se vengent, souffrent, dorment, ont des syncopes, etc. Dès lors, où est le divin? Je crois qu’il faut le chercher moins chez les dieux préoccupés surtout par la guerre des hommes, engagés dans cette guerre et tout pénétrés de passions humaines, que chez ceux qui se tiennent loin des affaires humaines, vivent dans la proximité de la nature, en symbiose avec elle. Le divin est présent sous la forme des innombrables dieux qui sont l’esprit de la nature et dont la pérennité relativise l’aventure humaine - à laquelle les grands dieux s’intéressent beaucoup trop, s’agissant de ce qui agite « de pauvres humains, pareils à des feuilles, qui tantôt vivent pleins d’éclat et mangent le fruit de la terre, et tantôt se consument et tombent au néant ». Le divin précède les dieux: il consiste dans le don initial qui leur est fait, à eux comme à nous, de la vie, de la lumière. Quant au Donneur de ce don initial, c’est la Nature, mais il ne faut pas la personnaliser: elle n’est pas un être, mais le fait même de l’être - mot qui, dit Nietzsche, ne signifie rien d’autre que « vivre ».

Vous consacrez un chapitre au pessimisme d’Homère. Ne trouvons-nous pas de nombreux traits optimistes dans son oeuvre, à commencer par une forme d’humanisme, illustrée par le bouleversant dialogue entre Achille et Priam?

La réussite d’Ulysse montre, ai-je dit, que « décisif est le rôle de la tromperie dans la réussite des hommes ». Comme tromper est un mal, et donc le mal l’emporte sur le bien dans la stratégie de ceux qui veulent triompher dans le monde, on peut parler de « pessimisme ». Mais ce n’en est pas la seule forme que l’on peut discerner chez Homère. Il parle de la mort qui « tout achève »: dès lors que la mort ne laisse, après elle, aucun espoir, il est difficile de parler d’ »optimisme ». Il est vrai que les plus hautes valeurs humaines sont incarnées par les héros, et représentées par leur attitude et leur conduite: le respect de la foi jurée (les Achéens font la guerre en vertu d’une promesse faite à Ménélas), l’esprit de sacrifice, la volonté d’excellence, le courage, bien sûr, mais aussi la fidélité, le respect et l’estime d’autrui, fût-il l’ennemi, l’esprit de bienveillance et la générosité (chez Alkinoos, notamment), la sympathie, la compassion. Mais précisément, les plus belles qualités morales se trouvent chez les hommes, non chez les dieux. or, ce sont les dieux qui ont la force et tiennent en main - dans les limites fixées par le destin - le sort des humains. Une force, en laquelle il y a bien plus d’arbitraire que de bonté essentielle, domine tout. Que les dieux n’aient pas les vertus que l’on voit chez les hommes, il ne peut d’ailleurs en être autrement. Ces vertus viennent, en effet, de cela même que les hommes ont en propre, qui est de mourir. Elles définissent la réaction de l’homme noble face à la mort: à sa mort ou à la mort d’autrui. Certes, ces vertus, du moins les vertus d’humanité, sont comme mises entre parenthèses dans le combat sanglant - ce pourquoi Homère condamne la guerre, comme le lui reproche Héraclite. Et l’on pourrait parler d’ »optimisme », s’il laissait entrevoir un monde humain où régnerait la paix. Mais je ne vois rien de tel. Vous parlez d’ »humanisme ». Soit! si vous entendez: humanisme héroïque. Homère veut que l’homme regarde vers les hauteurs. « Pessimisme », dis-je, mais, certes, pessimisme actif, héroïque, essentiellement viril. Je veux bien admettre que le pessimisme tragique d’Homère, avec, au fond, une telle confiance en l’homme, est autre chose que simplement du « pessimisme », au sens banal.

Jacqueline de Romilly a pu consacrer un fort beau livre à Hector. Quelle figure vous séduit le plus chez Homère?

Hector est un chef valeureux, un beau-frère rassurant, un père et un époux aimant et tendre, et il a bien d’autres qualités qui en font un bel exemplaire d’humanité. Mais une qualité essentielle, pour celui qui veut le salut de son peuple et des siens, est l’intelligence. Or, Hector en manque parfois. En tel moment critique, ne voyant pas au-delà de l’heure présente, il refuse le « bon conseil » de Polydamas qui, lui, « voit à la fois le passé, l’avenir », et il juge inconsidérément. Et les Troyens approuvent leur chef, « dont l’avis fait leur malheur ». Et puis, j’observe, chez lui, un trait déplaisant. Il demande un éclaireur pour aller, de nuit, surveiller ce que font les Achéens. Soit! Dolon se porte volontaire, à une condition: Hector doit jurer qu’il lui donnera les chevaux et le char de bronze du Péléide. Hector jure. Il sait pourtant - j’en suis persuadé -  que Dolon n’a aucune chance de monter un jour les chevaux d’Achille. Achille, héros démonique et fascinant, m’a captivé davantage qu’Hector. Je lui ai consacré un chapitre (et même deux). Il est le personnage clé de l’Iliade - qui chante, ne l’oublions pas, la « colère d’Achille ». Ce sont ses attitudes et ses choix qui déterminent le mouvement et l’action. Son inaction même, qui joue le rôle de ce que Hegel nomme la « négativité », n’est aucunement une absence. Inactif, mais en attente, il est singulièrement présent.

Mais vous me demandez quelle figure me « séduit » le plus. Je ne puis être « séduit » que par une nature féminine. Je laisse de côté les déesses - pour lesquelles j’ai peu d’estime. parmi les mortelles, j’ai le choix entre Briséis, Andromaque et Hélène - les autres ayant moins de présence. J’ai un faible pour Briséis; j’admire et je plains Andromaque. Mais Hélène a besoin que l’on se porte à son secours/ Elle a ce que Gorgias nomme une « mauvaise réputation » - à cause de quoi, il s’est fait son avocat. Avec raison. Hélène infidèle à son mari, Ménélas? A s’en tenir aux apparences, on ne saurait le nier. Car enfin, elle suivit Pâris. de bon gré? Sans doute, sinon eût-elle emmené des trésors et ses esclaves? Mais il y a deux sortes d’amour: l’amour de croisière, calme, raisonnable, médité - Hélène ne cessa jamais d’aimer Ménélas de cet amour -, et il y a l’amour d’emballement, la bourrasque d’amour, où le désir conduit aux décisions que l’on regrette ensuite. Mais la tempête sur la mer n’empêche pas le calme des grands fonds. Et l’amour qui dure est toujours là lorsque l’amour violent s’est exténué. On le voit bien lorsque, du haut des remparts de Troie, la femme de Pâris, aux ardeurs anciennes, aperçoit les Achéens et Ménélas, souffre, pleure et se confond en regrets.

Octobre 1999.

Né en 1922, Marcel Conche est professeur émérite de philosophie à la Sorbonne, membre de l’Académie d’Athènes et citoyen d’honneur de la ville de Mégare. Editeur à ses heures perdues, il a traduit et commenté Héraclite, Parménide, Anaximandre, Epicure aux PUF tout en trouvant le temps de publier des ouvrages classiques sur Montaigne et Lucrèce.  En septembre 1995, Marcel Conche avait déjà accordé un entretien à Antaios sur les Grecs, qualifiés de « presque les seuls philosophes authentiques » et la philosophie grecque comme fondamentalement païenne. Sur le Polythéisme: « pour le penser sans le réduire à n’être qu’une étape dans un processus, il faut sans doute tenter de revivre une expérience qui fut celle des Hellènes, celle de l’immanence et de l’évidence du sacré ». Sur l’Ancien Testament: « Plût au ciel qu’à l’âge scolaire, plutôt que des leçons d’histoire « sainte », on m’eût entretenu de la Gaya Scienza des troubadours. Le Corrézien que j’étais se fût sans doute reconnu plus d’affinité avec Guy d’Ussel et Bernard de Ventadour qu’avec Abraham et autres. » Sur les Grecs, Marcel Conche a écrit un splendide plaidoyer pour un philhellénisme bien compris: « Devenir grec » (in Revue philosophique, janvier-mars 1996, p.3-22, repris dans Analyse de l’amour et autres sujets, PUF, Paris 1997). Pour mieux connaître ce philosophe et moraliste de haute lignée, il faut lire Vivre et philosopher. Réponses aux questions de Lucile Laveggi (PUF 1992) et Ma vie antérieure (Encre marine 1998). Tout dernièrement, il a publié Le sens de la philosophie , livre dédié à sa mère qu’il ne connut pas puisqu’elle périt à sa naissance. Il s’agit d’une sobre méditation sur la signification précise du mot « philosophie »: amour de la sagesse ou « science » du vrai? M. Conche penche pour cette tension tragique vers la vérité, recherche qui se double d’un apprentissage de l’amour au sens socratique, celui-là même qui tente de rendre l’autre meilleur en lui communiquant le désir d’excellence,  propre aux âmes nobles: «  »A quoi mène la philosophie? », me demande-t-on. La première réponse est: « à rien » (à rien d’autre que la philosophie elle-même comme skepsis); la seconde: « à aimer ». » Lisons donc M. Conche, suivons les traces de cet Hellène « désengagé des fausses évidences et des obsessions collectives ».

Pour compléter cette évocation, voici une note publiée naguère dans Antaios.

Parcours d’un stoïcien

Avec Ma Vie antérieure (Encre marine), le philosophe Marcel Conche livre une émouvante méditation sur le sens du tragique et la preuve de la permanence, en ces temps d’hédonisme vulgaire, du stoïcisme comme posture philosophique, comme manière de vivre. Car ce qui frappe à la lecture de ces pages à l’impeccable langue (“ une belle langue républicaine et châtiée ” dit justement R.P. Droit dans sa chronique du Monde  du 3 avril 1998), c’est la cohérence et la rigueur du penseur, qui est aussi un moraliste, crédible puisqu’il a intimement vécu ce qu’il professe. L’évocation qu’il fait de Marie-Thérèse Tronchon, son épouse disparue en décembre 1997, est bouleversante. Elle fut son professeur de Lettres en 1941-1942 et corrigea  ses premières dissertations avant de devenir sa compagne pendant cinquante-six ans. Il s’agit, c’est évident, d’une âme de qualité, d’une Dame. Le couple formé est bien celui de deux lettrés, des jeunes gens d’autrefois, frugaux et racés, bref, toute une France traditionnelle, engloutie par la civilisation du spectacle et du fric. Marcel Conche est un pur produit des hussards noirs de la République : petit paysan corrézien, il mène, à la fin des années 30, une vie rude, mais non dépourvue d’un “ bonheur de fond ”, tout sauf béat. La campagne n’avait que peu varié depuis Louis XV ; le village constituait encore une réelle communauté organique où les désirs individuels comptaient pour rien. Entre un père, rescapé de la Grande Guerre, muré dans son silence – la mère de Marcel Conche mourut peu après sa naissance – et sa tante, le futur philosophe fait ses premières expériences : la perte de la foi (“ le sentiment nouveau se formait que la providence de l’homme peut n’être encore qu’une providence humaine ”), les velléités de révolte contre un père parfois injuste, les cours un peu particuliers de l’instituteur (plus doué pour l’éducation que pour l’instruction, mais pour qui Vercingétorix et Bayard sont des modèles) : “ tiré à quatre épingles, M. Briat incarnait les vertus de franchise, d’honnêteté, de gentillesse ”. Une courtoisie d’un autre âge !  Marcel Conche prononce un bel éloge du grec ancien, notre sanskrit : “ le grec ancien, la langue incomparable, merveilleuse, qui porte en elle ce qu’il y a de plus fort, de plus lumineux, et, en même temps, de plus délicat et de plus fin. Sans elle, que serait la philosophie ? Que serait même la pensée ? ”. Le catéchisme n’est manifestement pas sa tasse de thé : “ il était question de l’histoire “ sainte ” : il fallait se sentir concerné par ce qui était arrivé à un certain Moïse, à un certain Abraham. Désastreuse leçon car les péripéties de l’histoire des Juifs anciens n’importent qu’à ceux qui adhèrent à l’Irrationnel. (…) Car entre Athènes et Jérusalem, il faut choisir. ” Socrate lui apparaît comme une figure plus haute que le Nazaréen : “ lorsqu’on se donne la peine de multiplier les pains ou de marcher sur les eaux, c’est que l’on est en faute d’arguments ”. Malgré une envie vite passée de rejoindre le maquis, Conche préfère étudier la grammaire latine huit heures par jour, ce qui nous évite les souvenirs d’anciens combattants, lui permet d’entrer à l’Ecole Normale et de se lancer à l’assaut du savoir philosophique. Une telle ascèse nous vaut une vingtaine de livres parfaitement ciselés et sentis, quelques traductions qui serviront de référence (Héraclite, Parménide,…). Et un parcours, du catholicisme paysan à la sagesse tragique des Hellènes.

Écrit par Archaïon dans Figures | Lien permanent | Tags : philosophie, grèce |  Facebook | |  Imprimer |