12 novembre 2006
Celtes et Grecs
Président de la Société de Mythologie française et chercheur au CNRS, B. Sergent est un turbulent disciple de G. Dumézil, qui a publié d'importantes synthèses sur les Indo-Européens. Dans son dernier livre (Le Livre des Dieux. Celtes et Grecs II, éd. Payot, près de 800 pages, dont 50 de bibliographie), il présente un imposant dossier qui devrait causer bien des polémiques. La thèse principale, déjà développée dans Le Livre des héros. Celtes et Grecs I (1999), est que Grecs et Celtes possèdent non seulement une mythologie commune, mais aussi des figures divines; que ces deux peuples proviennent d'une tribu indivise (sans doute vers le Vè millénaire AC? Sur la moyenne Volga?) et que leurs littératures, comme celles de l'Inde ou de la Scandinavie, prolongent chacune à leur façon des textes épiques et théogoniques antérieurs, ceux d'un peuple indo-européen primitif dont nous sommes les descendants. Voilà un élément de taille à verser au dossier de l'identité européenne! En bref, B. Sergent réduit à néant toute contestation - et toute dilution - de l'héritage commun des Indo-Européens, notamment la thèse (absurde) d'une langue mystérieusement dépourvue de locuteurs et réduite à "un réseau d'isoglosses". Il s'agit d'un fameux pavé lancé dans la mare, celle de grenouilles hostiles au principe d'héritage indo-européen - un obstacle à la globalisation heureuse? L'un des principaux chapitres du livre traite des profondes parentés entre le Lug celtique et Apollon, et donc entre les Celtes et les Hellènes. Lumineux et polytechniciens, Lug et Apollon, figures fondatrices, sont les maîtres des astres et du temps: ils créent les lumières célestes, tant diurnes que nocturnes. A nouveau, Sergent pulvérise une thèse récurrente, celle de l'origine proche orientale d'Apollon, divinité venue en Grèce du Nord, et non de l'Est.
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10 novembre 2006
Pour Matzneff
Voici venir le Fiancé, le beau roman de Gabriel Matzneff, n’a pas eu le Prix Renaudot. L’écrivain, présent dans l’arène littéraire depuis plus de quarante ans, se voit refuser une légitime distinction. Je vous propose donc, ami lecteur, de lire le discours tenu lors d’un banquet philosophique en présence de l’écrivain.
"La noblesse est d'oser être supérieur à l'approbation, et d'avoir confiance en son destin." Le Taureau de Phalaris, 1987.
Matzneff, éducateur des âmes? Voilà une excellente façon de définir cet écrivain solitaire qui, pour nous, est un maître. Commençons pas préciser ce que nous entendons par "éducateur des âmes", et, pour ce faire, ouvrons notre dictionnaire. Je ne vous parle pas ici du Littré, compagnon obligé de tout lettré au même titre que le Gaffiot ou le Bon Usage. Non, je vous parle du Taureau de Phalaris, le dictionnaire philosophique, et l'un des grands livres de notre ami. L'éducateur des âmes y est défini comme celui qui nous enjoint à élever notre âme, celui qui, sur tous les tons, nous exhorte au sursum corda!
Pour ma part, Gabriel Matzneff joue ce rôle depuis le mois de janvier 1985, quand je me procurai Le Défi. Je me bornerai aujourd'hui à n'évoquer que trois ouvrages de Gabriel Matzneff, trois titres qui m'ont appris à devenir ce que je suis. Le Défi, lu en janvier 1985, alors que je travaillais à mon mémoire sur l'empereur Julien. Le Carnet arabe, lu en février 1987 en parallèle avec les Journaux parisiens de Jünger. Et Le Taureau de Phalaris, acquis le mois suivant et lu pendant mon séjour au nouveau monde en même temps que le Précis de décomposition. Matzneff, Jünger, Cioran, auxquels il faut ajouter Michel Mohrt, Jacques Laurent et Alexis Curvers: telles furent mes rencontres de cette époque, tels furent mes éducateurs, des éducateurs qui exercèrent une influence autrement plus puissante que bien des "créatures ministérielles" rencontrées à l'université ou ailleurs, esprits vains qui pactisent avec l'imposture.
J'ai bien sûr, par la suite, lu toute l'œuvre de Gabriel Matzneff, mais ces trois titres m'ont marqué à tout jamais à un moment crucial de mon existence - entre 23 et 25 ans -, pendant ces années décisives de mon éducation esthétique, éthique, philosophique et religieuse. Je ne parle pas de politique, même si je tiens Le Carnet arabe pour un classique que tout diplomate devrait avoir lu.
L'esthétique d'abord: en trois livres, Matzneff m'apprit le dandysme et le dilettantisme. Tel un guide, l'écrivain convainquit le jeune blanc bec si sûr d'une science encore neuve de la supériorité absolue de l'otium, le divin otium, noble par essence, sur toute forme d'agitation. Dans sa lettre à Tristan (les premières pages du Défi), superbe appel à l'intelligence de l'esprit, de l'âme et du corps, l'écrivain exalte le gnôthi seauton delphique et rejoint les maîtres d'une tradition classique, déjà suspecte dans les années 60. Pour un jeune érudit de 23 printemps encore vaguement soumis aux dogmes de Notre Mère la Sainte Université, quelle libération dans cette exaltation de la capacité d'émerveillement - fondement de toute philosophie digne de ce nom -, dans ce refus des faux devoirs et du faux sérieux! Relisons quelques lignes de cette Lettre à Tristan: "soyez un intelligent, écrit Matzneff, c'est-à-dire un esprit délié, indépendant, apte à réfléchir par lui-même, à comprendre, à refuser, à s'enthousiasmer, à aimer". Ou, plus loin: "conservez précieusement cette vertu d'enfance qu'est l'insouciance (les chrétiens l'appellent: abandon à la volonté de Dieu; les païens: amor fati) et la concilier avec le sentiment tragique de la vie, voilà la gymnastique à quoi je vous invite".
De l'esthétique, nous passons insensiblement à l'éthique, qui lui est consubstantielle. Apprendre à se connaître soi-même et à s'accepter, se moquer de l'approbation des autres et refuser l'oubli impie du passé, tout cela condamne à une forme de solitude, de "clandestinité supérieur" pour citer Matzneff, qui m'apprit ainsi le génie de la singularité. Bien des années plus tard, le 8 décembre 1998, à deux pas d'ici, Gabriel Matzneff inscrivait sur mon exemplaire des Passions schismatiques: "pour vous, cher C., passionné, schismatique, et, dieux merci, persévérant dans votre singularité". Vous imaginez à quel point le disciple était comblé, comme adoubé parmi les Fils de Roi! Paradoxe, celui que d'aucuns voient comme un jouisseur m'avait appris à lire Nietzsche et Cioran sans œillères. C'est dans Matzneff que j'appris l'existence de penseurs dont les magazines ne parlent jamais: Chestov, Rozanov, Schopenhauer,…
Sur le plan religieux, Matzneff m'a ouvert les yeux sur les splendeurs de l'orthodoxie et réconcilié avec la religion. J'ai lu avec ravissement son Carnet arabe, dédié d'une part au soleil de Justice qu'incarne le Christ - mais un Christ sans rien de souffreteux, un Christ glorieux -, de l'autre au Soleil invaincu de l'Empire. Je reste quant à moi un fidèle et loyal païen, jusqu'au bout des ongles. Mon syncrétisme - et je dois souligner que "syncrétisme " est le plus long article du Taureau de Phalaris -, mon syncrétisme est celui de Julien ou de Proclus. Mes dieux demeurent ceux du Tibre et du Gange… Mais qu'importe, puisque "l'essentiel", écrit Matzneff, "c'est de prier".
Terminons par un peu de latin, car, avec Matzneff, le latin n'est pas une langue morte réservée à une poignée de scrogneuneus (je cite). Facere docet philosophia, non dicere. La philosophie doit nous enseigner le bonheur. Asocial et rêveur, Gabriel Matzneff nous montre par ses livres que la littérature peut jouer le même rôle.
Cette lucidité, cette constance, cette solitude, je tiens à les saluer aujourd'hui.
Pour compléter cet hommage, je joins deux chroniques publiées naguère dans Antaios (1993-2001).
“ Les amis de l’empereur Julien sont toujours des gens bien; et ses calomniateurs des canailles ” Gabriel Matzneff
“ Souvent, lorsque je suis à Paris et que l’air est doux, je vais m’asseoir sur un banc du square de Cluny qui, entre les ruines du palais et l’asphalte du boulevard Saint-Germain, forme un timide asile de verdure, et, fermant les yeux, je me dis: “ Rentre en toi-même, Gabriel, et comprends que c’est ici, oui, ici, que le Génie de l’Empire est, en cette nuit mémorable, apparu à Julien ”. Tous les membres de notre Sainte Phratrie auront immédiatement reconnu l’allusion au pronunciamiento de février 360, qui vit Celtes et Pétulants acclamer Flavius Claudius Julianus Augustus - Julien le Grand -, et le porter sur le pavois, à la mode germanique. Le sort en était jeté: ce jeune prince se révoltait contre le chrétien Constance et accédait enfin à la pourpre impériale. Lutèce devra attendre Napoléon Ier, un autre personnage cher à Matzneff, pour assister au couronnement d’un empereur, lui aussi fasciné par l’Astre invaincu. Quel plaisir de lire ces lignes - et tout le livre limpidissime - de Gabriel Matzneff! Enfin, après Alfred de Vigny, Gilbert Lely et André Fraigneau, un hommage fervent est rendu au dernier souverain païen: “ rien n’est plus digne de respect que la tentative de restauration opérée par Julien l’Apostat: offrir à nouveau des sacrifices sur les autels abandonnés de Vénus et de Bacchus, rendre aux fidèles païens les temples dont le despotisme des empereurs néo-chrétiens et le fanatisme de certains évêques les avaient injustement dépossédés ”. Merci, cher Matzneff, pour ces lignes justes et d’une si haute noblesse: après des siècles d’oubli et de calomnies, un salut fraternel est adressé à ces résistants païens, par un écrivain orthodoxe, qui fait bien de rappeler que le libérateur des Gaules n’a jamais été honoré par la Mairie de Paris. Pas un square, pas la moindre ruelle dédiée à l’empereur Julien: voilà une injustice à réparer d’urgence, messieurs les édiles!
J’aime aussi que Matzneff règle son compte à cette canaille de Cyrille, personnage que je maudis autant que Grégoire de Nazianze, un autre de leurs “ saints ”, depuis le jour où, rhétoricien, j’ai découvert les livres qui ne m’ont plus jamais quitté, La Vie de l’Empereur Julien de J. Bidez, ou La Réaction païenne de P. de Labriolle... L’immonde Cyrille, directement responsable de l’assassinat de la belle et savante Hypathie, lynchée par des moines crasseux; Cyrille d’Alexandrie, celui qui commit une pâle réfutation du Contre les Galiléens de Julien, livre brûlé en place publique. Quel homme courageux, cet évêque, qui réfute un livre voué au bûcher, fait égorger la plus grande philosophe de son temps et raille des Païens condamnés au silence sous peine de mort! Un vrai kaguébiste, que l’Eglise présente encore comme l’un de ses Pères. Le plus extraordinaire est, répétons-le, que justice est ici rendue par un chrétien orthodoxe, car Matzneff ne renie en rien la foi de ses pères: “ A l’encontre de certains de mes amis qui ont accoutumé de se réunir au solstice de juin dans une clairière pour couper le gui, sauter au-dessus du feu de bois et chanter des hymnes à Apollon, je n’ai jamais éprouvé le besoin de prendre part à des cérémonies néo-païennes. En fait de culte, les mystagogies de l’Eglise orthodoxe me suffisent, et c’est dans l’intimité de mon coeur, par mon style de vie, que je demeure fidèle aux dieux en exil, à l’enseignement d’Epicure et d’Aristippe ”. Superbe synthèse entre les splendeurs de l’Orthodoxie et la fidélité aux Dieux éternels. Et excellente leçon que nous fait notre ami: occupons églises et chapelles, chers frères en Cernunnos et Epona! Que Druides et Flamines soient les premiers à suivre, masqués, les antiques processions!
Oui, il faut remercier Matzneff pour ces lignes si pures, pour sa piété à l’égard du passé: qui aujourd’hui, parmi ceux qui signent essais et romans, connaît encore l’histoire romaine, la sagesse gréco-latine, bref tout notre héritage classique? Qui peut en parler avec tant de chaleur, de style et de pertinence? Matzneff noster: mixte de Casanova et de Saint-Simon, piéton solitaire et homme libre. Son dernier livre, Boulevard Saint-Germain, inaugure une collection des éditions du Rocher, La fantaisie du voyageur. Des écrivains sont conviés par Christian Giudicelli à parler d’une ville chère à leur coeur. Gabriel Matzneff évoque donc ce boulevard qu’il arpente depuis bien longtemps. C’est l’occasion pour lui de redonner vie - privilège des mages et des thaumaturges - à des amis disparus, à des lieux évanouis. Librairies, restaurants (“ Nous mangeons comme des goinfres... On dirait des seigneurs du Moyen Age dans un film américain! ” lui dit un jour Montherlant), salons (celui de Jacques de Ricaumont, qui fit tant pour E. Jünger), la piscine Deligny (cabine 41),... Le lecteur attentif décèlera vite, dans cette peregrinatio d’allure primesautière, un profond sens du tragique; les allusions à Bourvil, à maintes belles aujourd’hui mères de famille, aux éditions Yamamoto ou à certain crâne baladeur ne doivent en effet pas masquer l’essentiel. Boulevard Saint-Germain se lira comme une méditation tour à tour poignante et espiègle sur le déclin et la mort qui s’avance, comme le témoignage d’un authentique libertin, un écrivain masquant sous les trompeuses apparences de la futilité et du snobisme une âme de gentilhomme, où s’équilibrent virilité et sensibilité.
Antaios, 1998.
“Du point de vue social et littéraire, votre solitude est extrême. Votre originalité risque de vous coûter cher”. Jacques B. à Gabriel Matzneff, 29 octobre 1974.
Voilà que nous revient Gabriel Matzneff avec La Passion Francesca (Gallimard, L’Infini) ses Carnets Noirs des années 1973-1976. Il y narre par le menu la passion qu’il éprouva pour une jeune beauté, chaude garce et caractère impossible. En bon latiniste, Gabriel Matzneff s’est souvenu de l’étymologie du mot passion, que le Christianisme a bien gardé en mémoire: patior, je souffre. Car des souffrances, il en endure, point trop stoïquement. Les grincheux parleront d’impudeur, les jaloux d’immoralité et les néo-inquisiteurs prendront un malin plaisir à citer l’un ou l’autre passage soigneusement tronqué. La belle préface de Maître Th. Lévy met en garde contre ce genre de tentation impure et, surtout, dresse un portrait très juste de notre archange: “pas d’arrière-pensées, pas de calculs, rien que de la passion irritable. Des caprices, de l’instabilité parfois jusqu’au cynisme, mais aucun coffre-fort ni tricherie. Il en devient même impotable, comme une eau trop claire pour ceux qui n’ont pas assez soif”. Très juste en effet, foi de témoin: le cher Gabriel ne peut que désorienter conformistes et cagots. Ses manies d’homme libre l’empêchent de frimer et sa solitude, recherchée il est vrai - elle est la condition de son talent -, le dessert dans un monde où l’argent, les réseaux sont tout. Sa passion pour Francesca est examinée, disséquée, jour par jour, heure par heure, avec un soin maniaque. Nous suivons pas à pas dans leur affrontement, une guerre sans rien de froid qui oppose l’écrivain, souvent bien naïf, et son amante, un modèle de volonté de domination, poussée jusqu’au délire: “je vous sucerai le coeur et le cerveau, comme on boit du coca-cola avec une paille. (...) Vous êtes en mon pouvoir, et pour y échapper, votre coeur devra saigner des larmes et des larmes de sang”. On aura compris à lire ces lignes écarlates que la petite capricieuse, si elle est douée pour la volupté, est un monstre d’autoritarisme. La victime, dans cette histoire, est bien le vilain monsieur, toutefois sauvé par l’écriture et par un reste d'instinct de conservation qui lui fait larguer les amarres à temps. Gabriel Matzneff nous donne en effet une belle leçon, un peu malgré lui: fuyons la passion, mes amis, - ce “véritable cyanure” -, fuyons ces femmes nocturnes, possessives et destructrices. Le paradoxe est de voir cet égoïste accepter de souffrir mille tracas: “le fond de mon caractère, c’est un goût forcené de la destruction, heureusement tempéré par mon extraordinaire égoïsme”. Heureusement, il reste les livres et les amis. Pour les maîtres, Tonton Arthur, Plutarque et Juvénal, sans oublier Casanova. Et les complices: des mousquetaires, Philippe de Saint-Robert, par exemple, ami comme Matzneff de Montherlant, qui, dans le Figaro-Magazine du 6 juin 1998, souligne le courage du solitaire du Vieux Paris. Ce qui frappe, à la lecture de ce livre déplaisant, - car le spectacle d’une telle passion est tout sauf plaisant -, c’est cette jeunesse de coeur, cette fermeté d’écriture. Dieux merci, Sa Haute Noblesse garde intactes son espièglerie, sa légèreté. Oui, il faudra penser à le béatifier, ce singulier paroissien!
Antaios, 1997.
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09 novembre 2006
Relire Caillois
Entretien avec Stéphane Massonet
Qui était cet homme singulier au parcours si riche? Que peut-il apporter à un lecteur d’aujourd’hui ?
Comment situer un écrivain comme Caillois? Un homme des confins, qui s’installe aux carrefours du rationnel et de l’irrationnel? Dans le cadre de mon travail, j’ai tenté d’exploiter quatre pôles de sa démarche, circulant entre la philosophie et la littérature, entre la science et la poésie. Mais assurément, il existe bien d’autres lieux, bien d’autres carrefours à partir desquels il convient d’interroger un homme et une pensée aussi riches. Il suffit peut-être d’énumérer les différents domaines dans lesquels il s’est aventuré pour donner une idée de la diversité de son oeuvre: le mythe, le sacré, le jeu, la guerre, la littérature, la poésie, la peinture, le rêve, la géographie, le monde animal, ou encore les pierres sur lesquelles il a donné de très beaux textes. Dès lors, que peut apporter un tel auteur au lecteur actuel? Peut-être une nouvelle idée de l’encyclopédisme: un savoir non pas académique (au sens institutionnel) mais plutôt une curiosité qui circule aux quatre coins du monde, taupe errante, zigzagante, parfois myope, mais finissant toujours par rapporter quelque butin, qui vient se loger dans une des cases de son échiquier imaginaire. Mais pour qu’une telle démarche n’aboutisse pas à un cabinet de curiosité, fallait-il encore se forger une méthode qui puisse rendre compte de cette diversité.
Telle sera l’idée des sciences diagonales qu’il défendra sa vie durant, notamment avec la revue Diogène. Derrière la notion de diagonale se profile l’idée de relier entre eux des domaines éloignés du savoir, de rapprocher des données incongrues, qui semblent faire exception dans leur domaine respectif, mais dont le mécanisme (ou plutôt l’impossibilité d’expliquer) reposerait sur une logique semblable. Ce savoir oblique cherche à mettre de l’ordre dans l’irrationnel (on a souvent décrit Caillois comme un rationaliste du mystère) en lançant des ponts entre des continents éloignés du savoir. En bref, il questionne les frontières, redéfinit le découpage des sciences et nos manières de penser. Ce sont là, me semble-t-il, les présupposés d’un encyclopédisme nouveau.
Peut-on le définir comme un esprit “farouchement religieux”?
“Farouchement”, certainement. “Religieux”, je ne sais pas. Le mot religieux (et son corollaire religion) pose problème, comme vous le savez. Et Caillois, en tant que grammairien, n’avait pas manqué de souligner cette difficulté. En tant qu’élève de Marcel Mauss à la Sorbonne en 1937, il avait entrepris de rédiger une thèse sur “Le vocabulaire religieux des Romains”. Mauss mit son disciple en garde, notamment sur le sens qu’il faut donner au mot religion. “L’étymologie relegere n’est pas douteuse, disait-il, mais on s’extasie dangereusement sur ce qu’elle cache ou trahit. Bien que relegere n’ait jamais voulu dire “relier”, on tient pour assuré que telle est l’essence de la religion”. Et cette preuve par l’étymologie permettait ainsi de relier tout et n’importe quoi: le ciel et la terre, l’humain et le divin, la nature et le surnaturel. Pour Caillois (et c’est ce qui le rapproche aussi bien de Mauss que de Dumézil), il fallait s’en tenir à l’affirmation de Festus, selon lequel les religions sont des “noeuds de paille” (religiones tramenta erant), ces noeuds de paille qui servaient à fixer les poutres des ponts. La preuve ne se trouve donc pas dans l’étymologie du mot relegere, mais plutôt dans le fait que le grand prêtre romain se nomme pontifex: le grand pontonnier. En ce sens-là, Caillois serait immanquablement un esprit religieux. Il n’a cessé de lancer des ponts entre des régions disparates et morcelées du savoir. Le pont est chez Caillois le concept théorique central de ses approches de l’imaginaire. Le pont ou encore la correspondance, pour reprendre un terme baudelairien, lui-même emprunté à Swedenborg. Mais plutôt que le dualisme hypostatique de ce dernier, il conviendrait d’évoquer la proximité de Caillois avec les alchimistes de la renaissance. Lorsqu’il s’approche du monde minéral, dans ses derniers textes, nous retrouvons la trace ou la théorie des signatures d’un Paracelse, tandis que la différence entre le monde intérieur et extérieur se résorbe en des liens inextricables (mais pourtant théoriquement dénombrables) entre le monde humain et la nature.
C’est là où Caillois rompt avec la religion. Chez lui, il n’y a nulle transcendance: il refuse tout dualisme. Il y a un immanentisme qui dynamise la matière jusqu’à une conception unitaire du monde. Caillois est avant tout matérialiste, d’un matérialisme mystique, qui s’apparente parfois à la physique du XVIIIème siècle (on pense parfois à Diderot en le lisant): mais au-delà de la matière, il n’y a rien. Ou plutôt, il n’y a pas d’au-delà. Sa mystique est donc une mystique “soft”, sans violence ni illumination. Après avoir invoqué la figure de Lucifer dans ses analyses sur les mythes, pour pouvoir mieux éclairer de la lux vertigineuse des représentations collectives, le monde des pierres dans lequel éclôt la mystique cailloisienne, amènera l’auteur à renoncer à l’éclaircissement, à la lumière. Le minéral (et sa mystique) enténèbre le regard de Caillois. Cet enténèbrement est comme une lente dissolution du soi dans la nuit de la pierre, une expérience dépossessive de son identité qui se dissout dans la matière. Cette expérience, Caillois tenta de la théoriser dans ses premiers textes sur le mimétisme animal et la psychasthénie légendaire ou encore dans son étude sur les démons du midi. Plus tard, Caillois ne démentira jamais son intérêt pour les fantômes, les ombres (ou le côté obscur de la nature et surtout le regard trompé). Dans un de ses derniers textes, “Le petit guide du XVème arrondissement à l’usage des fantômes”, où l’auteur rappelle cette célèbre phrase du Nosferatu de Murnau: “Dès qu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre”, Caillois termine son récit en révélant qu’il n’est pas l’auteur de ce texte, mais un fantôme qui s’empare de son corps plus de trente ans plus tôt: “Je jouais à traquer le fantôme: j’étais le fantôme.(…) Je cherche en vain à me persuader que je suis le jouet d’une illusion due à ma fatigue, à ma mauvaise vue. Je suis déjà acculé au mur de la maison peinte. Je le sens se diluer pour m’accueillir et moi-même m’y dissoudre. A l’ultime seconde, je revois en un éclair le visage éperdu de jeune français auquel j’avais doucement mis fin à la vie consciente pour m’approprier son corps, son identité et ses souvenirs. Il était seul. Il revenait du cinéma. Il était depuis peu dans la région. J’ai oublié son nom. Pourtant c’est celui sous lequel j’ai signé tous les livres que j’ai publiés depuis plus de trente ans.”
Jean d’Ormesson, qui a travaillé trente ans à ses côtés (à Diogène), dit de Caillois qu’il est « tout entier du côté de Dionysos ». Qu’en pensez-vous ?
La formule est peut-être en elle-même trop entière. Comment être tout entier du côté de Dionysos? Certes Caillois est un homme des confins ou des antipodes. Il a invoqué le vent hyperboréen au seuil du Collège de Sociologie avant de décrire les paysages austères de la Terre de Feu. Il n’a cessé d’écrire et d’interroger la Chine, tout en vouant à l’Antiquité classique une reconnaissance profonde. Justement, chez Caillois, il me semble qu’on trouve quelqu’un qui a tenté ce précaire équilibre entre le classicisme et le dionysiaque. L’excès, le mystère, la transgression le retiennent: mais il ne désire se perdre dans ces abîmes. Georges Bataille serait beaucoup plus proche de Dionysos et de par sa réflexion sur le corps et son érotisme. Chez Caillois, il n’y a pas de pensée du corps, pas plus qu’un érotisme. Si Caillois s’est penché sur l’aspect dionysiaque des communautés, s’il n’a cessé de porter son attention sur les ivresses qui hantent l’homme, ce ne serait pas pour s’y perdre, mais plutôt pour mettre au jour les mécanismes qui sous-tendent l’irrésistible attrait vers l’excès et le vide. Les surréalistes lui ont suffisamment reproché son excès de rationalisme face au mystère. Cet excès serait justement un antidote nécessaire à celui qui s’intéresse à ce genre de phénomène. Mais, qui sait, Jean d’Ormesson a effectivement côtoyé Caillois pendant des années, et il est fort pensable que dans le quotidien, il ait été un homme d’excès et de vertige.
Quelle est la place du mythe dans sa pensée?
Le mythe est certainement l’alpha et l’oméga de la pensé e de Caillois. Lorsque ce jeune adolescent fréquente Roger Gilbert Lecomte et René Daumal du groupe “Le Grand Jeu”, le mythe est déjà présent, ne fût-ce qu’au titre de mythe personnel. Les premiers textes qu’il rédigera durant cette période (publiés chez Fata Morgana sous le titre La Chute des corps) tentent de rendre compte d’expériences de dépersonnalisation et de perte de l’identité, thème que Caillois reprendra et développera plus tard dans ses études mythographiques sur les démons du midi ou la mante religieuse. Ces premiers textes, Caillois refusera de les considérer comme des poèmes: ils constituent plutôt des documents dont il faudra systématiser la logique. Et pour ce faire, il se tournera vers le mythe. Il y aurait donc une sorte de poétique refoulée chez Caillois, qui voudrait faire du mythe la première case de son échiquier de l’imaginaire. A l’autre bout de son parcours, lorsque Caillois décide d’écrire sa biographie intellectuelle quelques mois avant de nous quitter, il intitule son texte Le Fleuve Alphée. Il découvre ainsi dans le cours de ce fleuve mythique, non pas la ligne, mais l’image de sa propre aventure intellectuelle. Comme vous le savez, ce fleuve mythologique se jette dans la mer Méditerranée et la traverse avant de redevenir un fleuve dans l’île d’Ortygie, près de Syracuse, et venir s’effacer dans une source à rebours. Pour comprendre cette métaphore, il faut justement lire ce retour vers sa source systémique comme une tentative de réhabiliter ce qui fut refoulée: cette poétique, qui au détour d’une vie et d’une exigence intellectuelle (pour ne pas parler d’une austérité et d’un ascétisme de l’esprit), viendra s’incarner dans le minéral. Et si le biographique s’inscrit sous le signe du mythe, ces derniers textes sur les minéraux décrivent des agates comme des mythologies à l’état naissant. Un très beau texte intitulé “Yggdrasill stupéfié” retrace à rebours le passage ou le pont entre le vivant et la pierre, par la pétrification du monde végétal. La mante religieuse et les insectes mimétiques, dans lesquels Caillois n’a cessé de lire des comportements ou des correspondances humaines, notamment par le port du masque et le vertige chamanique de la dépossession et de la régression à l’état prénatal, assureraient le passage entre l’animal et le végétal. Tout comme Alphée, le mythe introduit chez Caillois un temps circulaire en un monde unitaire où les symboles et les phénomènes circulent, mais selon des schémas repérables, répétables. Ainsi le mythique et le biographique se projettent en métaphysique. Enfin, il reste le mythe. Là, il faut lire Le Mythe et l’Homme pour comprendre la pluralité de domaines dans lesquels Caillois a tenté de traquer les manifestations et représentations collectives. Ce qui ressort de ces lignes de 1938 est la volonté de relancer et de revitaliser le mythe; non par les mythes anciens, mais par des mythes modernes. Caillois parlera d’un passage du mythe humilié au mythe triomphant, qui tient dans son analyse du héros mythique, celui qui accomplit des actes transgressifs, paroxysme et interdit au travers desquels toute société se renouvelle. Après la guerre, Caillois va approcher les mythes comme des formes littéraires. La théologie et la métaphysique, selon la thèse borgésienne, seraient considérées comme une des premières manifestations de la littérature fantastique. Donc il faut historiciser le rapport de Caillois aux mythes, et si Sartre parlait à propos de Rougement et de Caillois d’une sorte de mythe du mythe, qui avait cours durant l’entre-deux-guerres, il ne faut pas oublier que le mythe était une arme de combat, une sorte d’anti-mythe qu’il fallait ériger contre les idéologies politiques de l’époque, et plus particulièrement les mythes fascistes. Ici Caillois rejoint Bataille et cette tentative d’opposer des contre-mythes au fascisme. Son étude sur la mante religieuse croise celle d’Acéphale (ou plutôt son absence de figure) chez Bataille ou encore la Judith décapitant Holopherne chez Leiris. L’absence de tête ou la décapitation est ici, à cette époque, un thème très frazerien. C’est toute la théorie de la mise à mort de la royauté sacrée qu’il faut lire dans cette réflexion sur le mythe.
Caillois, comme Jünger, s’est penché sur le thème de la guerre… même s’il n’a pas connu l’épreuve du feu. Qu’en est-il de leur regard à tous deux sur la guerre, comme « expérience intérieure » ?
La différence entre ces deux regards sur la guerre tient au fait que Jünger l’a connue comme une expérience directe, sur le vif, brûlante, fondamentale et bouleversante, tandis que Caillois l’a pensée de loin, en prenant ses distances et en la regardant au travers du prisme de la sociologie. Ceci dit, la pensée et la vie de Caillois ont été profondément marquées par la guerre. Né en 1913, les premiers souvenirs de son enfance portent la trace des désastres du premier conflit mondial. Ses jeux d’enfants (et il faut se rappeler l’importance du jeu aux côtés de la guerre et du sacré dans l’anthropologie de Caillois), ses premiers jeux donc se déroulaient dans les décombres d’une Reims dévastée. Secrètement, l’écriture de Caillois portera toujours la trace d’une sorte de parole qui viendrait après l’apocalypse. Son goût pour les paysages et les géographies désertiques, raréfiés et lunaires, où l’homme et ses oeuvres ont peu de place, et plus tard les pierres, est lié à cette expérience première. L’influence de la seconde guerre mondiale sera plus décisive. Elle amènera Caillois à revoir ses positions politiques et sociologiques. Il renouera avec la littérature et reviendra d’Argentine en 1945 avec les premières traductions françaises de Borgès. Car justement, ce seront la distance et l’exil qui lui permettront de prendre toute la mesure de la guerre. A la veille du conflit, Caillois invoquait, en conclusion de son étude L’Homme et le Sacré, les forces virulentes et excessives du sacré pour combattre une société vouée à la déliaison du profane. Après la guerre, à l’occasion de la seconde édition du livre, il constatera que face aux forces destructrices, dont la guerre moderne représente comme la résonance des fêtes primitives dominées par le sacré gauche, s’impose une autre forme de dissolution: celle de la pourriture par dépérissement. “Tout ce qui ne se consume pas, dira Caillois, pourrit. Aussi la vérité permanente du sacré réside simultanément dans la fascination du brasier et de l’horreur de la pourriture”. Ainsi, se trouve désamorcée cette logique violente, virulente, selon laquelle il s’agissait de réactiver le sacré de transgression dans le monde moderne. Face à la guerre ou aux phénomènes humains, Caillois laisse place à une autre loi: celle de la nature. Pour revenir à Jünger, Caillois a situé sa démarche parmi les mystiques de la guerre, une mystique qui absolutise un conflit à présent devenu total, général et impersonnel. Comme sociologue, Caillois s’est donc penché sur la dimension imaginaire et collective de la guerre, tentant de démêler cette inexplicable et incontrôlable force qui pousse les hommes à la destruction et aux désastres. Il a montré comment la guerre révélait une nouvelle forme de sacré en devenant ce que Mauss appelait un fait total, qui, sociologiquement, implique la totalité de l’existence sociale. Cette logique est devenue possible avec la Révolution Française, qui transforma le citoyen, tout citoyen, en un soldat qui défend sa nation. Alors que disparaît la caste du combattant (dans la trifonctionnalité indo-européenne), avec ses règles et sa courtoisie, le suffrage universel aura pour corollaire le service militaire obligatoire. La démocratie rend possible la nation en guerre, et après Hegel et Clausewitz, le XXème siècle couronnera ce vertige paroxystique par des capacités illimitées de destruction. Face à la mystique jüngerienne, celle de Der Kampf als inneres Erlebnis, qui acquiesce et embrasse à bras le corps la guerre moderne, Caillois pose une question fondamentale à l’homme moderne sous forme d’une alternative indécidable. Ou bien les inégalités sociales sont codifiées et la guerre est courtoise, limitée, ritualisée comme une sorte de jeu ou de cérémonie, ou bien l’égalité des droits et la participation à la vie publique amènent la guerre à se développer en conflits illimités. Face à ce dilemme, Caillois voudrait opposer l’exemple de la Chine classique, qui a su séparer l’état et l’armée.
Quelle fut l’influence de Dumézil sur Caillois?
L’influence de Dumézil est importante chez Caillois. Le paradoxe serait que Caillois fut bien plus marqué par le premier Dumézil, celui d’avant la découverte de la trifonctionnalité en 1938, alors que Caillois contribua en partie à la découverte de celle-ci. Dumézil, dans sa préface de Mythes et Dieux des Germains (1939), remercie Caillois pour l’aide qu’il lui a apportée dans ses séminaires. De même, Caillois remerciera Dumézil l’année suivante pour avoir accepté de suivre les dernières épreuves de L’Homme et le sacré, alors qu’il se rendait en Argentine. C’est donc vers Ouranos-Varuna qu’il faut se tourner pour comprendre la pensée de Caillois, et la thèse de Frazer sur la nécessaire mise à mort de la souveraineté sacrée. Le Festin d’immortalité traitait déjà de la femme fatale et de la boisson d’immortalité, alors qu’Ouranos-Varuna traite des rapports entre souveraineté et castration, des thèmes qui se cristalliseront chez Caillois dans le mythe de la mante religieuse, ainsi que les mythes de conquête du ciel, et sa contrepartie, la descente aux enfers.
La marque la plus décisive de Dumézil sur Caillois serait cet esprit comparatiste qui ne s’embarrasse pas des frontières géographiques. Ici, encore, Caillois veut aller plus loin, puisque sa perspective dépasse le domaine indo-européen pour viser une mythologie universelle. J’ai retrouvé un manuscrit de Caillois que je publierai prochainement, sur le thème du Déluge. A la suite d’une proposition de Daumal à Paulhan, il avait été décidé de faire un volume dans la collection la Pléiade sur la mythologie universelle. En 1936, Caillois se trouve à la tête du projet, et se charge de rédiger, après la Genèse et la Chute, la troisième partie sur le Déluge. Le projet sera refusé par Gide, justement parce qu’il se veut trop universel et qu’il finit par ranger le déluge biblique au même rang que les autres mythes. En fait, Caillois va même plus loin, puisqu’il se servira du récit diluvien sumérien pour démontrer l’antériorité de l’inondation et de la civilisation sumérienne par rapport au récit biblique. Il voulait contrer la thèse de Charles Martsan, dans La Bible a dit vrai (résultats des fouilles effectuées de 1924 à 1934 en terre biblique), qui historicise le récit biblique. Ensuite Caillois, fort proche de Dumézil, compare le déluge grec de Deucalion et le rêve de Manou de l’Inde védique, avant de suivre un autre spécialiste de l’Inde, quelque peu oublié de nos jours: A.M. Hoccart. Celui-ci a également étudié la royauté avec son essai de 1927, Kingship, tout en offrant des extensions entre l’Inde et l’archipel du Pacifique. Enfin, Caillois évoquera les déluges dans les mythes américains. Il me semble que, sans Dumézil, Caillois ne se serait pas aventuré dans une tâche aussi immense.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Caillois et à Corbin ? Existe-t-il un lien entre ces deux penseurs, outre leur collaboration à Antaios (1959-1971) ?
La coïncidence entre ces deux auteurs dépasse la simple collaboration à Antaios. Il suffit de reprendre leurs vies et leurs bibliographies respectives pour se rendre compte combien l’un et l’autre n’ont cessé de se rencontrer, de se croiser tout au long de leurs parcours respectifs. Dès les années 30, les deux hommes ont fréquenté le même milieu intellectuel, ont publié dans les mêmes revues (NRF, Recherches Philosophiques, Mesures, …). Et puis, comment peut-on s’ignorer lorsqu’on travaille sur les mythes, le sacré et la religion tout en côtoyant les mêmes personnes. Rappelons que ce fut Georges Bataille qui encouragea Corbin à publier ses traductions de Heidegger. Plus tard, Caillois devait publier Corbin dans le volume qu’il dirigea avec von Grunenbaum sur Le Rêve et les sociétés humaines (Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1967). La biographie de Caillois par Odile Felgine rapporte les différentes occasions où les deux hommes se sont rencontrés. Caillois invitait les Corbin à la maison, etc. Mais évidemment, il existe une dimension bien au-delà de l’anecdote, par laquelle le biographique ou l’événementiel rejoint le symbolique ou le mythique. Ce point, Gilbert Durand l’a touché du doigt dans son texte sur “Caillois et l’approche de l’imaginaire”, lorsqu’il rappelle non seulement l’amitié des deux hommes, mais comment leurs pensées devaient se cristalliser autour de l’exil, peu avant le seconde guerre mondiale. Caillois partira pour l’Argentine, dans les bagages de Victoria Ocampo et y découvrira Borgès, ainsi qu’un paysage qui le marquera jusqu’à la fin de sa vie. Corbin sera lui bloqué à Istambul, alors qu’il tentait de découvrir et de classifier des manuscrits de Sohrawardî. Bien des années plus tard, en mars 1952, lorsque Caillois est chargé par l’Unesco de représenter l’Iran et l’Irak à l’occasion du millénaire d’Avicenne, il sera déçu par Bagdad, la ville des Mille et une Nuits, mais retrouvera en Iran l’émerveillement qu’il avait connu alors, pendant ses années d’exil en Argentine.
Plus personnellement, je n’ai cessé de m’intéresser aux penseurs des années trente qui se sont penchés sur l’imaginaire, pour tenter de débloquer la situation sclérosée dans laquelle le néo-kantisme avait abandonné l’imaginaire. Cette nouvelle génération sera marquée par la phénoménologie (introduite par Aron, Sartre et Corbin) et tentera de dynamiser l’imaginaire, de lui restituer ses droits dans le domaine de la connaissance. A côté de Corbin et de Caillois, nous trouvons Bachelard, Armand Petitjean ou encore Jean-Paul Sartre, avec ses premiers essais sur l’imaginaire et, plus important, un récit comme La Nausée, qui ouvre la phénoménologie sur l’étude du vide, du néant, du vertige, de la mort. Bref, tout ce que la bonne conscience rationaliste rejette dans les marges de la folie ou de l’hallucination. Tel est l’apport de ces penseurs: rendre à l’image une valeur épistémique. Restituer les images (qu’il s’agisse de mythe, de rêve ou de fiction littéraire) dans l’ordre du savoir. Bien entendu, comme je l’ai dit à propos de l’encyclopédisme et de la théorie des correspondances, ce genre de savoir restera louche, gauche, oblique, refoulé dans les brumes du délire psychologique tant qu’une telle réévaluation de l’imaginaire ne s’accomplira pas par un ébranlement de la rationalité étroite et utilitaire.
Calendes de juin 1998.
Professeur de littérature comparée, Stéphane Massonet (1962) est Docteur en Philosophie de l’Université Libre de Bruxelles. Sa thèse portait sur la phénoménologie de l’Imaginaire. Il s’est spécialisé dans l’étude des avant-gardes et des non-conformistes du XXème siècle : Corbin, Caillois, Michaux, Mesens, … Il a publié La Chute des corps de Roger Caillois (Fata Morgana), la Correspondance entre Tristan Tzara et E.L.T. Mesens (Didier Devillez) et Les labyrinthes de l’Imaginaire dans l’œuvre de Roger Caillois, (L’Harmattan Littératures).
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Dominique de Roux
Editeur des Mémoires du général de Gaulle dans la Pléiade, Jean-Luc Barré livre avec Dominique de Roux, le provocateur (Fayard) une biographie artistique, intellectuelle et politique appelée à devenir une référence, tant l’ouvrage se distingue par sa probité et par sa pertinence. Qualités d’autant plus méritoires que l’auteur s’est attaqué à un personnage complexe, ô combien attachant, plus souvent honni qu’adulé, un authentique franc-tireur : Dominique de Roux (1935-1977), fondateur des mythiques Cahiers de l’Herne, des éditions Christian Bourgois et de la collection 10/18, sans oublier cette mystérieuse revue Exil.
Issu d’une famille languedocienne remontant au XIIIè siècle et demeurée fidèle au principe monarchique, Dominique de Roux incarne l’exilé de l’intérieur par excellence, lui qui passa sa courte existence à défendre Céline, Pound, Gombrowicz ou Abellio. Editeur au flair unique, défricheur né, rétif à tous les conformismes (d’où ses polémiques avec Barthes), allergique à ce qu’il nommait « la volaille universitaire », héraut d’un gaullisme mystique (« appliquer Nerval en politique »), de Roux s’épuisa dans une course haletante qui ressemble fort à une quête du Graal au sein d’un monde désenchanté.
Agent d’influence, sans doute lié un moment aux services spéciaux français, comme le suggère son biographe, qui a eu accès à une vaste correspondance privée ainsi qu’aux journaux intimes de l’écrivain, de Roux fut une sorte de paladin à la recherche d’une cause digne de lui. En guise de Guerre d’Espagne, les maquis angolais, où cet homme de lettres fluet joua le rôle de conseiller politique de Jonas Savimbi, le Che Guevara africain. Ainsi que la Révolution des Oeillets, que ce romancier tenta de subvertir pour « retarder la vieillesse du monde ».
Remarqué dès on premier roman, Mademoiselle Anicet, que Morand trouva « étonnant », de Roux développa jusqu’à son dernier souffle une vision guerrière de la littérature, aux antipodes des divertissements et des complaisances, hochets dérisoires d’une intelligentsia liquéfiée. Pour Dominique de Roux, la littérature ne se conçoit que comme « modalité d’approche de la mort ». Nulle rhétorique, nulle pose, mais un profond sens du tragique avivé jusqu’à l’incandescence, une révolte instinctive contre le règne de la matière, sous quelque masque qu’il s’avance. Voilà pourquoi Dominique de Roux reste pour quelques esprits schismatiques – salut à Gabriel Matzneff, son ami fidèle – une ombre fraternelle que l’on salue aux heures de doute et de déréliction.
Le scandale de sa mort prématurée à 41 ans est celui d’une oeuvre inachevée. A nous, les survivants, de relire les livres de ce chouan, des oeuvres ne ressemblant à rien de connu: La mort de Céline, Immédiatement, Le Cinquième Empire, ces bréviaires pour insoumis.
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Sur Céline
Entretien avec Marc Laudelout, directeur du Bulletin célinien
Quiconque s’intéresse à Céline – au « miracle Céline » (Julia Kristeva) - rencontre un jour ou l’autre Marc Laudelout, pour qui rien de ce qui est célinien n’est étranger. N’oublions pas Dame Arina, sa sémillante épouse, qui l’assiste dans son labeur quotidien, car Marc Laudelout, inlassablement, avec une exactitude helvétique, publie son Bulletin tous les mois… et parvient à surprendre ses lecteurs grâce à des trouvailles, des entretiens, une iconographie, et toujours ce ton de bonne compagnie qui n’empêche ni l’ironie ni l’humour. Prenons le numéro de mai 2006 : un admirable dossier consacré à Robert Denoël, l’éditeur du Voyage, assassiné en 1945 dans des circonstances qui font penser à un « contrat » digne d’un film de gangsters (voir à ce sujet le site très complet du libraire liégeois Thyssens http://www.thyssens.com/). Dans le numéro de novembre 2006, mes compatriotes Marc Hanrez et Frédéric Saenen évoquent les rapports entre Céline et mon cher Morand. Bref, le Bulletin propose une foule de documents rares, des informations précieuses, souvent introuvables ailleurs. Ce qui frappe avant tout, c’est la liberté de ton et l’ouverture d’esprit du Bulletin, dont témoigne le courrier des lecteurs. Et comme nombre de collaborateurs sont des écrivains, de Claude Duneton à Jacques d’Arribehaude, on prend plaisir à lire ce cahier mensuel. Dieux merci, Laudelout n’a jamais voulu que son Bulletin devînt celui d’une paroisse, car il a fait siennes les paroles de son ami Pol Vandromme : « il ne s’agit pas de réhabiliter l’homme Céline, les hommes sont ce qu’ils sont, hélas ! mais de s’abstenir enfin de l’utiliser pour réduire l’écrivain en bouillie ».
Qui êtes-vous et comment est née cette passion qui vous permet de publier, depuis 25 ans, un bulletin exclusivement consacré à Céline ?
Tout a commencé par la découverte d’un exemplaire de l’édition originale du Voyage au bout de la nuit dans la bibliothèque paternelle. Mon père – feu le professeur Henri Laudelout (Université de Louvain) – avait lu ce roman à la fin des années trente grâce à un jeune enseignant intérimaire qui en avait parlé avec enthousiasme en classe. Recommander ce brûlot dans un collège catholique était très audacieux à l’époque ! Bien des années plus tard, la lecture de ce livre fut aussi un grand choc pour moi (j’avais alors une quinzaine d’années) et j’ai ensuite lu tous ses autres livres, dont Mort à crédit que je ne suis pas le seul à considérer comme un pur chef-d’œuvre. Si je suis enseignant de profession, j’ai toujours eu une vocation rentrée de journaliste ; aussi, j’ai décidé de créer, en 1979, une revue semestrielle entièrement consacrée à l’écrivain. C’est ainsi qu’est née La Revue célinienne qui, après avoir publié trois numéros (dont un numéro double, en 1981, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort), a édité les livres que mon ami Pol Vandromme a entrepris d’écrire sur un sujet qu’il n’avait qu’effleuré en 1963 avec l’une des premières monographies sur Céline. Vinrent donc ensuite : Robert Le Vigan, compagnon et personnage de L.-F. Céline ; Du côté de Céline, Lili (sur le personnage de sa femme dans son œuvre romanesque) ; et Marcel, Roger et Ferdinand (sur les relations croisées entre Marcel Aymé, Roger Nimier et Céline). La Revue célinienne ayant disparue en tant que telle, je décidai de poursuivre la recension de l’actualité célinienne avec un modeste bulletin, d’abord trimestriel, puis mensuel. Il est aussi passé de 8 à 24 pages. Son seul titre de gloire est d’être sans doute la seule publication mensuelle consacrée à un écrivain. En ce qui me concerne, je me considère comme un simple publiciste célinien, rien de plus.
Quelles sont les grandes étapes de l’histoire du Bulletin célinien ?
Au début, ce fut un petit bulletin bien sobre qui se limitait à rendre compte de l’actualité autour de Céline (publications, échos de presse, conférences et colloques, etc.) Ensuite, le bulletin s’étoffa et publia aussi des témoignages sur l’homme, des études sur l’œuvre, des recensions, des documents et de la correspondance inédite. Nous avons aussi publié des numéros spéciaux sur quelques figures ayant croisé l’existence de Céline : Robert Denoël, Léon Daudet, Éliane Bonabel, Henri Mahé, Lucien Rebatet, etc. Récemment, nous avons publié des entretiens avec quelques grands céliniens : François Gibault, Philippe Alméras, Serge Perrault, Frédéric Vitoux, Henri Thyssens,... Un événement marquant fut sans doute cette dédicace d’Elizabeth Craig (la dédicataire du Voyage) aux lecteurs du Bulletin que nous avions reproduite en première page de couverture. On croyait avoir perdu sa trace depuis les années trente. C’est le professeur Alphonse Juilland qui l’a retrouvée après de longues recherches aux États-Unis. Au total, nous avons donc publié près de 300 numéros qui constituent, je le pense, une mine de renseignements pour ceux qui s’intéressent à cet écrivain. Parallèlement à la publication du périodique, nous avons créé un site Internet qui propose une somme aux étudiants ou tout simplement à ceux qui veulent en savoir plus sur cette œuvre considérable du XXe siècle.
Les grandes rencontres ?
Je dis parfois que j’ai contracté une double dette envers Céline puisqu’il m’a permis de faire la connaissance d’une série de personnes que je n’aurais jamais rencontrées autrement. Les énumérer toutes est impossible. Laissez-moi citer tout de même Arletty, Pierre Monnier (qui vient de nous quitter à l’âge de 94 ans), Paul Chambrillon, Robert Poulet, Pierre Duverger, Frédéric Vitoux, Alphonse Juilland, mon compatriote Marc Hanrez, sans oublier celle qui devint mon épouse, Arina Istratova, qui eut l’audace de traduire Mea culpa à Moscou en août 1991 lors du premier putsch contre Gorbatchev.
Vous fréquentez donc les « céliniens » depuis un quart de siècle. Quel genre de tribu est-ce ?
Il y a autant de céliniens que de variétés de plantes d’appartement ! Ce n’est pas du tout un groupe homogène : les céliniens plutôt « de gauche » (Sollers, Godard, Vitoux,...) cotoient les céliniens plutôt « de droite » (Gibault, Alméras, Hanrez,…). Cela fait partie de l’aspect pittoresque des choses mais tout le monde se réunit, notamment au sein de la Société des Études céliniennes, dans une même admiration pour l’écrivain. C’est Henri Godard, éditeur de Céline dans La Pléiade, qui m’écrivait un jour que « nous avons en commun de travailler à donner à Céline, en dépit des handicaps, toute la place qui est la sienne ». La ligne de fracture se situe peut-être dans l’appréciation des textes qu’on appelle erronément « pamphlets » (ce terme désigne, en principe, des textes courts) et qui sont, en réalité, des sortes de satires. Tout serait beaucoup plus simple si ces textes étaient littérairement médiocres. Mais ce n’est pas le cas. Je veux dire que les « pamphlets » ne sont pas à l’œuvre de Céline ce qu’est, par exemple, Le Péril juif à l’œuvre de Marcel Jouhandeau. Céline est assurément un grand écrivain de combat qui ne perd pas du tout son talent lorsqu’il s’attaque à ceux qu’il a dans sa ligne de mire. On peut le déplorer mais c’est ainsi. D’autant qu’il n’existe pas deux Céline : le bon romancier et le mauvais pamphlétaire. Son œuvre forme un tout indivisible. Certes, on trouve dans les textes polémiques des choses insupportables ou odieuses, mais on y voit aussi un Céline visionnaire fustigeant, par exemple, en 1937 la standardisation du livre, la société du spectacle, la pollution des villes et surtout une communauté (la nôtre) qui est en train de perdre son âme et son identité.
Mais en fin de compte, qui est Céline ?
Céline, né sous le signe des Gémeaux, est une personnalité très ambivalente. Aussi, il est tour à tour misanthrope et compatissant, généreux et avare, courageux et pusillanime, etc. Il a souvent donné une image de lui qui n’était pas conforme à ce qu’il était : « Il faut noircir et se noircir », disait-il en tant que romancier fuyant les bons sentiments. C’est aussi ce qu’il a fait pour ce qui le concerne. Marcel Aymé a sans doute évoqué avec le plus de justesse sa vraie personnalité : « Ce n’était pas un homme au cœur dur », disait-il. Et il le connaissait bien.
Quel livre de Céline conseilleriez-vous à un novice ? Et sur Céline ?
La grande part de son œuvre est très accessible puisque tous ses romans sont à présent disponibles en collection de poche. Son premier roman, Voyage au bout de la nuit, est un classique indémodable qui doit faire partie de la bibliothèque de tout honnête homme. Il ne faut pas se fier aux apparences : loin d’être le roman populiste qu’on a dit, c’est un grand livre métaphorique et poétique. Son chef-d’œuvre demeure, pour moi, Mort à crédit, où le tragique côtoie le comique d’une manière irrésistible. Il faut lire aussi D’un château l’autre dans lequel il raconte l’épopée foireuse des rescapés de la collaboration française en Allemagne. Un monument ! Mea culpa, libelle anticommuniste et antimatérialiste, est ce qu’on a écrit de mieux dans le genre. Voilà quatre titres que je recommanderais au béotien. Sur Céline, je conseille la lecture des monographies de Pol Vandromme et de Pierre Lainé (éd. Pardès) pour une première approche. Pour mieux connaître la personnalité de l’homme, il faut lire Ferdinand furieux de Pierre Monnier (livre hélas épuisé que L’Age d’Homme devrait rééditer) et les biographies de François Gibault (Mercure de France) ou de Frédéric Vitoux (Grasset). C’est dans l’édition critique de La Pléiade que l’on trouve les commentaires les plus pénétrants sur l’œuvre. Nombreux sont les essais de qualité qui ont paru sur lui : le Céline d’Anne Henry (éd. L’Harmattan) ou celui de Paul del Perugia (Nouvelles Éditions Latines), sans oublier l’essai de Philippe Muray disparu prématurément (Gallimard).
Parlant de Céline, il est en effet impossible de passer sous silence ses textes polémiques, ceux qu’on appelle à tort les « pamphlets ». N’est-ce pas Gripari qui avait raison en parlant de « littérature anticolonialiste » ? Peut-on séparer Bagatelles du Voyage ?
C’est, en effet, Pierre Gripari qui, d’une manière très pertinente, a évoqué ainsi Bagatelles. Son argumentation mérite d’être citée tel quelle : « La partie anti-juive, violente, brillante, extrêmement drôle, ne constitue nullement un appel au meurtre. Elle appartient, très banalement, à ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature anticolonialiste. (...) Son motif unique, c’est un refus horrifié de la croisade antifasciste, de cette guerre civile européenne qu’on est en train de nous préparer sous couleur de Front populaire, avec le tout le camouflage d’optimisme et de progressisme bêtifiant que l’on retrouve dans les films français des années trente. Cette guerre, prophétise-t-il, ne sera qu’une guerre juive, faite pour le seul profit des juifs et des staliniens. Nous autres, indigènes d’Europe, nous n’avons rien à gagner, et tout à y perdre. » Je conçois que cette analyse puisse choquer, même si Gripari s’empressait d’ajouter que Hitler a évidemment sa part de responsabilité dans le suicide de l’Europe. Ces textes de Céline, écrits pour la plupart d’entre eux dans les années trente, sont difficilement incompréhensibles aujourd’hui car ils sont jugés à travers le prisme des atrocités qui se sont passées pendant la guerre. Et c’est notamment pour cette raison que l’ayant droit n’autorise pas leur réédition. C’est jusqu’au titre du premier « pamphlet » antisémite – Bagatelles pour un massacre – qui est de nos jours pris à contresens. Céline, héros médaillé de la Grande Guerre, voulait absolument éviter un nouveau conflit franco-allemand qu’il jugeait fratricide. Comme il n’était pas démocrate, peu lui importait qu’une alliance se fît avec l’Allemagne nationale-socialiste si c’était pour prévenir la guerre. Son pacifisme absolu a autorisé tous les excès, toutes les dérives. Il faudra sans doute attendre que Céline entre dans le domaine public pour que cette partie sulfureuse de son œuvre soit rééditée. Officiellement… car il existe de nombreuses rééditions non autorisées.
Céline a inspiré (inspire encore) d’autres écrivains : lesquels vous semblent les plus intéressants ?
En effet, Céline a inspiré de nombreux écrivains avec certaines réussites (Frédéric Dard, Alphonse Boudard) mais bien des tentatives moins concluantes. Le piège étant bien entendu de vouloir s’inspirer directement de son style. Comme Proust, Céline est inimitable. Certains romans sont céliniens dans le ton (je songe, par exemple, au récent Cave canem de François Gibault) mais il évitent heureusement de l’être dans la forme. L’originalité de Céline réside aussi dans la façon à la fois lucide et cruelle de voir le monde et d’exprimer les sentiments inavouables. Mais Céline, c’est avant tout une grande leçon de liberté et d’invention stylistiques. C’est en cela qu’il a permis à beaucoup d’écrivains d’être eux-mêmes et de se libérer d’une forme d’académisme. C’est notamment le cas du Sartre de La Nausée où l’influence célinienne est perceptible. Ce livre comporte d’ailleurs une phrase de Céline en exergue. Il y a aussi toute une génération de journalistes qui a été directement influencée par son écriture. « Enfin Céline vint ! », pourrait-on dire.
Bruxelles, le 12 juin 2006.
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