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01 avril 2021

Diogène à Paris

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Vu par Jean-Luc Manaud 

 

Dans Cioran. Ejaculations mystiques, son bel essai consacré à l’ermite de la rue de l’Odéon, le poète Stéphane Barsacq montre bien à quel point la lecture de Cioran (1911-1995) peut « enchanter nos peines ». Un autre ami, hélas depuis peu disparu, le philosophe et rebouteux Jean-François Gautier, précisait : « Plus qu’un nihiliste, Cioran, mystique de l’ennui, fut un grand affirmatif du génie d’exister sans illusions : sans remords inutiles. » Enfin, un troisième ami cher, Gabriel Matzneff, qui a longtemps arpenté les allées du Jardin du Luxembourg en compagnie de l’exilé roumain, orthodoxe comme lui, le décrit comme « un pyrrhonien nerveux et apocalyptique », écartelé « entre la transe et l’aboulie ». Qu’ajouter de plus à ces tentatives de définition de ce négateur viscéral, dont la lecture m’a souvent fait éclater de rire ?

 

Roboratifs, ses aphorismes, ciselés dans une langue digne du Grand Siècle, exaltent et stimulent. Quelquefois farceur, toujours lucide, l’hérétique des Carpates, suscite le rire et le doute libérateurs, et le refus de l’enthousiasme, à juste titre taxé de « bestial ». Sa fascination, au temps de sa folle jeunesse, pour une certaine Allemagne comme pour de barbares sursauts, l’avait à jamais vacciné – ce que feignirent de ne pas comprendre d’anachroniques justiciers …

Cioran, notre Diogène, revient par la grâce… d’une bande dessinée dont j’ai pu, depuis un an ou deux, apprécier la qualité dans les colonnes de la revue Eléments. Patrice Reytier s’est amusé à illustrer une septantaine d’aphorismes, dont une majorité d’inédits dénichés dans les archives de Cioran au CNL. Tout l’art, réussi avec brio, consistait à découper un aphorisme en trois vignettes. Au départ perplexe, je dois confesser mon coupable plaisir, tant l’artiste rend bien l’esprit du moraliste. Au classicisme extrême des maximes correspond la ligne claire du dessinateur, qui rejoint Hergé ou Edgar-Pierre Jacobs.

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Un vieux monsieur, toujours cravaté, souvent en imperméable, à la belle crinière grise coiffée en arrière, y déambule, pensif, dans un Paris intemporel, du Luxembourg à la place Saint-Sulpice.

Entre syllogismes et gémissements, les maximes les plus profondes avoisinent les plus habiles pirouettes, comme souvent chez ce génial pince-sans-rire.

« Quel dommage, s’exclame Cioran en passant devant Notre-Dame, que le scepticisme ne puisse pas être une religion ». Assis sur un banc du Luxembourg, il bougonne : « Toutes ces gifles  qui, pour n’avoir pas été données, se retournent contre nous ». Le long de la Seine, « Il y a chez moi un fonds de venin que rien ne pourra entamer ni neutraliser ». Le ciel rose de Paris qui s’éveille colle bien à cette sentence : « La pureté des premières heures. Dès qu’on avance dans la journée, la lumière se prostitue ».

Je pourrais en citer bien d’autres, évidemment, comme cette si juste maxime : « Celui qui a échappé à la calomnie n’aura pas connu le plus fort des stimulants ». Ou encore le génial « Est nécessairement vulgaire tout ce qui est exempt d’un rien de funèbre ».

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Vu par Eric Steppenwolf

Je ne sais plus qui rapportait cette anecdote si révélatrice, et qui m’enchante : Cioran admirait Henri Michaux, un temps son voisin dans le VIème arrondissement. Comme un soir, les deux amis discutaient jusque tard dans la nuit, Michaux laissa voir à quel point le bouleversait l’idée même d’une disparition de l’homme en tant qu’espèce. Et Cioran de trancher : « Je ne lui ai jamais pardonné cette émotion ».

Christopher Gérard

 

Cioran, On ne peut vivre qu’à Paris, Dessins de Patrice Reytier, Bibliothèque Rivages, 13.90€

 

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Écrit par Archaïon dans Lectures | Lien permanent | Tags : littérature, cioran |  Facebook | |  Imprimer |

29 mars 2021

Hôtel Beauregard

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Mon jeune confrère Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire, avait, l’an dernier, publié un salubre et courageux premier roman, plus exactement un conte philosophique, Un traître mot.

Dans une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, où l’imposture victimaire et la traque des phobies les plus absurdes seraient devenues la règle, il imaginait les mésaventures d’un jeune normalien qui, à la suite d’un dérapage verbal et d’une plainte déposée par une étudiante « issue de la Diversité »  pour une note d’examen jugée oppressive, se voyait traîné comme un malpropre au tribunal et condamné séance tenante à une peine de prison ferme. Un traître mot décrivait non sans humour son incarcération et sa rééducation lexicale, et surtout sa résistance victorieuse au lavage de cerveau néo-obscurantiste.

La présente pandémie lui inspire un autre conte philosophique, Hôtel Beauregard, d’après le nom d’un hôtel abandonné du vieux Nice, qui sert de refuge à quelques rebelles au nouvel ordre sanitaire instauré après la cinquième vague d’un virus au nom imprononçable. Axelle, jeune doctorante en microbiologie marine, vit le énième confinement, entre son laboratoire de Monaco et ses prothèses électroniques, smartfaune étincelant de nuit comme de jour & ordinateur nomade, « source facile et intarissable du commun abreuvoir ». Thomas Clavel voit bien à quel point cet univers numérique, en fait parallèle, constitue un inframonde « ayant abandonné l’antique scène tellurique, cosmique, céleste ».

C’est précisément de ces abysses que surgira le malheur quand un simple cliché posté tous azimuts par un collègue étourdi déclenche un mécanisme digne d’une tragédie grecque. Car ces réseaux sociaux se trouvent piratés par des êtres maléfiques, nouveaux possédés, venus du fin fond des Enfers : dénonciateurs anonymes ou fanfarons, puritains de clavier, vengeurs en tous genres y pullulent, pareils aux démons de l’imagerie médiévale. Le fameux cliché d’Axelle démasquée attire l’attention de Nahama, blogueuse à moitié illettrée devenue toute-puissante influenceuse et même, par la grâce du pouvoir,  Ambassadrice de l’Hygiène publique. Les lecteurs du Zohar se souviendront que Nahama, épouse de Noé, engendre des démons, comme Lilith.

Cette opportuniste lance contre l’inoffensive Axelle une chasse à l’homme (ou faut-il désormais écrire « à la femme » ?) où la haine incandescente, la surenchère la plus effroyable - toujours au nom de l’Empire du Bien - vont porter leurs fruits les plus vénéneux.

Subtile méditation sur le visage, le masque et l’incarnation, Hôtel Beauregard suscite l’effroi et la réflexion. Ce conte pâtit, ce sera mon unique bémol, du style oral adopté par un ou deux personnages, qui parlent « jeune » - argot qui vieillira vite … et qui m’écorche les oreilles. Dieux merci, Thomas Clavel écrit un français classique et poétique, ces quelques dialogues mis à part. Ce jeune écrivain prometteur fait sienne la réflexion d’Artaud, dans Le Théâtre et son double, « Bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, la peste fait tomber le masque, découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. »

Christopher Gérard

Thomas Clavel, Hôtel Beauregard, La Nouvelle Librairie, 218 pages, 14.90€. Chez le même éditeur, Un traître mot.

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Voir ma notule du 19 juillet 2020.

23 mars 2021

La Littérature à balles réelles

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Né en 1966 en Aquitaine, Bruno Lafourcade, diplômé de Lettres modernes, est l’auteur d’un courageux Sur le suicide (Ed. François Bourrin), que j’avais chroniqué in illo tempore, ainsi que d’une charge à la baïonnette, Les Nouveaux Vertueux. Plenel, Fourest, Joffrin, etc. & tous leurs amis (Ed. Jean Dézert).  

Pour ma part, je l’ai vraiment découvert comme écrivain avec son roman L’Ivraie (Ed. Leo Scheer), un vrai livre d’auteur accompli, hilarant et désespéré, incorrect et plein d’humanité, qui retraçait le parcours  d’un ancien gauchiste de la génération Touche pas à mon pote devenu sur le tard professeur de français dans un lycée technique et donc condamné à « une existence grise et bouchée ». Bruno Lafourcade s’y révélait polémiste de race, déchaîné contre l’imposture aux mille faces, toujours avec esprit et dans une langue précise, ponctuée à la perfection (rara avis) et servie par un style percutant.

Dans Les Cosaques & le Saint-Esprit (Ed. La Nouvelle Librairie), une centaine de chroniques qui sont autant d’anathèmes et de fulminations, il dressait le portrait d’une certaine France, celle de M. Macron, et faisait preuve d’une très sûre allergie aux impostures de l’époque.

Infatigable, le voilà qui revient avec La Littérature à balles réelles, pamphlet en forme d’abécédaire qui l’inscrit dans la tradition de Gracq et de Jourde, et, plus haut, de Barbey d’Aurevilly ou de Bloy. Totale est sa franchise, et inexistante sa timidité : « J’ai du meurtrier en moi », proclame-t-il en précisant, le farceur, « Il n’y a pas que de l’aigreur en moi, il y a aussi du fanatisme. »

L’homme est sincèrement ulcéré par le triomphe des cacographes et par la liquidation des vrais auteurs, condamnés aux interstices de notre société. Du coup, il empoigne sa carabine et, par ordre, d’Adam (Olivier) à Viviant (Arnaud) en passant par … Lafourcade (Bruno), il nettoie, impavide. L’exercice serait convenu s’il n’était soutenu par un style, une drôlerie, un sens de la formule lapidaire au sens strict - Bruno Lafourcade  lapide ses cacographes.

Tel zoïle « est traduit dans le monde entier ; dans un monde juste, il le serait devant les tribunaux. » De tel vieil adolescent cynique, Lafourcade dit justement que « son insignifiance croisa celle de l’époque ». Et ainsi de suite, je refuse de citer les noms, mais tous ont ceci en commun d’être peu ou prou oléagineux, c’est-à-dire « informes dans la langue, conformes dans les idées ».

Entre deux salves, notre puriste profère de précieuses vérités sur le style : « une page sans point-virgule ne mérite pas d’être lue (…) car son absence authentifie deux impuissances : celle de la pensée et celle de la phrase ». Ou encore cette très juste réflexion, d’une réelle profondeur sur l’importance du remords en littérature : « On écrit avec ses scrupules ; si sûr que l’on soit de son style, on ne peut faire l’économie de sa honte ».

Soyons complet : il arrive à notre fusilier littéraire de saluer des confrères : Camus et sa phrase « infaillible », Finkielkraut, « penseur du chagrin et de la perte », Duteurtre et Maulin. Attendons donc qu’il nous livre le tableau de ses admirations.

 

Christopher Gérard

 

Bruno Lafourcade, La Littérature à balles réelles, Ed. Jean Dézert, 100 pages, 12€. A commander à jeandezert-editeur.fr

 

Voir aussi ma chronique du 20 septembre 2020.

22 mars 2021

Christopher Gérard et le brouillage des frontières génériques

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Romaniste, spécialiste de le littérature belge, Renata Bizek-Tatara enseigne à l'Université Marie Curie Skłodowska de Lublin (Pologne). Elle s'intéresse à mes livres, sur lesquels elle a publié trois savantissimes études :

- «"Aspects postmodernes du fantastique belge : Vogelsang ou la mélancolie du vampire de Christopher Gérard ", dans Roman francophone de l’extrême contemporain, 2018, p. 71-80.

- "A la recherche du père, à la recherche de Bruxelles : Porte Louise de Christopher Gérard dans "Acta philologica", 2017, n° 51, p. 243-250.

- "Christopher Gérard et le brouillage des frontières génériques", dans Moderna Sprak, 2020, 114, 1, , p. 90-107.

"Habile jongleur des esthétiques révolues, l'écrivain s'amuse à les juxtaposer, brasser et  déformer à son gré : par-là, il abolit les stéréotypes de lecture et propose à un lecteur averti une aventure intellectuelle de la fiction subvertie, une littérature ludique qui est un jeu raffiné".

 

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Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

16 mars 2021

Sur Claude Sautet

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Né en 1968, Ludovic Maubreuil est un cinéphile passionné à l’immense culture, résolument à contre-courant, comme le montre son site http://cinematique.blogspirit.com/.

Pour lui, la cinéphilie est une servante de la philosophie, à rebours de l’actuelle doxa qui réduit le cinéma à un jeu gratuit. Pour Maubreuil, les salles obscures (pour ne rien dire des omniprésentes séries) sont devenues autant de cavernes au sens platonicien : des dortoirs pour consommateurs fourbus.

Dans  Cinématique des muses, il présentait une étrange galerie de vingt-et-un portraits de muses ou d’initiatrices, parmi lesquelles Mimsy Farmer et cette fascinante allégorie de la Mort, Cathy Rosier, l’inoubliable pianiste du Samouraï.

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Aujourd’hui, il réhabilite Claude Sautet (1924-2000), un réalisateur attachant quelque peu sous-évalué par la critique et dont il montre bien l’aptitude à mettre un univers en forme. Le titre de son passionnant essai, Claude Sautet. Du Film noir à l’œuvre au blanc, fait référence au Grand Œuvre alchimique et à son symbolisme au sens jungien. Séparation du subtil et de l’épais, stade de purification sous l’égide de la Lune, l’œuvre au blanc est la deuxième étape, juste après l’œuvre au noir, qu’elle poursuit dans le sens d’un accroissement de la conscience de soi. Ludovic Maubreuil se penche ainsi sur le riche symbolisme chromatique des films de Sautet, qui, manifestement, comme tous les maîtres authentiques, ne laissait rien au hasard. Neurologue de formation, Ludovic Maubreuil revisite tous ces grands films que furent Les Choses de la vie, avec les inoubliables Michel Piccoli et Romy Schneider, César et Rosalie, sans oublier les premiers, Classe tous risques, avec l’immense Lino Ventura.

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Personnages, situations, récurrences (comme le trio amoureux, la tabagie ou le rôle de l’argent), mais aussi dialogues et plans traduisent la profondeur et la subtilité de ce cinéaste. Le regretté Jean Parvulesco avait, dans son étrange roman Les Mystères de la Villa Atlantis, où le cinéaste apparaît aux côtés de Bulle Ogier ou de Dominique Sanda, souligné « l’irrémédiable, la vertigineuse et si belle tristesse du cinéma de Sautet ». L’homme n’avait en effet pas son pareil pour mettre en images la dissonance moderne, la poignante solitude de nos contemporains. Magnifiquement joués, ses couples incarnent cette déréliction d’enfants mécontents et gavés, qui fut le propre d’une époque : « Le cinéma de Sautet, c’est la tragédie de l’homme séparé, dont les déboires professionnels ou sentimentaux ne sont finalement que l’allégorie ».

Comment ne pas être ému par ce livre empli de savoir et de sensibilité, et qui fut parmi les derniers publiés par Pierre-Guillaume de Roux, gentilhomme des lettres ?

Une suggestion ? Que le cher Ludovic Maubreuil nous offre un essai du même niveau sur Jean-Pierre Melville !

 

Christopher Gérard

 

Ludovic Maubreuil, Claude Sautet. Du Film noir à l’œuvre au blanc, Pierre-Guillaume de Roux, 226 pages, 18€

 Il est question de Ludovic Maubreuil dans Quolibets :

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Écrit par Archaïon dans Lectures | Lien permanent | Tags : cinéma, pierre-guillaume de roux |  Facebook | |  Imprimer |