12 janvier 2012

La séquence de l’énergumène

En exergue au Sabre de Didi (1986), étincelant recueil de chroniques publiées naguère dans Combat et dans Le Monde, Gabriel Matzneff plaçait cette phrase de l’Abbé Galiani : « Planer au-dessus et avoir des griffes ».  Il pourrait la reprendre telle quelle pour ce choix d’articles de Combat où,  de 1963 à 1965, il tint une rubrique télévisuelle hautement polémique, intitulée « la séquence de Gabriel Matzneff ». Le plus drôle est que le jeune polémiste, « vêtu du probité candide et de lin blanc », n’avait jamais regardé la télévision et qu’il ne possédait même pas de poste !

S’il crut brièvement en la possibilité – toute théorique – du pouvoir éducatif de la télévision, qui élèverait le niveau moyen des téléspectateurs, il se rendit vite compte que l’ORTF, alors monopole de l’état gaulliste, servait surtout à endormir les masses et à les faire bien voter. Ses séquences cessèrent d’ailleurs avec l’élection du général de Gaulle au suffrage universel et la défaite de François Mitterand, pour qui Matzneff avait rompu quelques lances. Matzneff suivit, dieux merci, le bon conseil de Montherlant (« ne vous laissez pas bouffer par le journalisme. Vous devez rompre avec l’actualité, prendre le large ») pour aller à l’essentiel : son premier roman, L’Archimandrite (1966).

Ces deux années de journalisme professionnel lui permirent toutefois d’aiguiser son style et son esprit critique tout en ouvrant les yeux, non sans stupéfaction, sur l’univers de ses contemporains. Rapidement, ses illusions sur la télévision s’évanouissent : « allumer le petit écran, c’est entrer en catalepsie. Son pouvoir est totalitaire, hypnotique, et j’appliquerais volontiers à la télévision la définition que Platon donne de l’espoir : c’est le « songe de l’homme éveillé ». (…) La télévision, que nous subissons, effleure mais ne pénètre pas. La télévision est l’expression la plus poussée du mal qui, tel un cancer, ronge le monde moderne : la culture générale. Rien n’est plus fatal à l’aristocratie de l’esprit, à la haute vie de l’âme, que cette rage de toucher à tout, de savoir un peu de tout, d’être informé de tout ». Datées de décembre 1963, ces lignes disent tout sans avoir pris la moindre ride. C’est d’ailleurs ce qui frappe à la lecture de La Séquence de l’énergumène : la lucidité de leur auteur, qui use de sa chronique pour illustrer ses « passions schismatiques » (l’orthodoxie, le goût du bonheur …), défendre les dissidents russes et les embastillés, saluer ses maîtres et complices, de Lucrèce à Montherlant.

Toute l’œuvre future de Matzneff se retrouve dans ces séquences, souvent écrites en parallèles à la chronique hebdomadaire de Combat : une magnifique capacité d’admiration (pour Astruc ou Bouquet, Béart ou Bardot, tant d’autres), une allègre férocité dans la mise en pièces des fausses gloires et des larbins du jour, une indépendance d’esprit alliée à une saine méfiance pour la politique – qui avilit (Mauriac !). Quelle causticité, quand il brocarde les grosses légumes du jour, le Cardinal en tête : « soleil de la République, principe vivifiant de la nation, Père Noël gratuit, obligatoire et permanent ». Si la plupart de ses têtes de Turc ont sombré dans l’oubli, le polémiste lui demeure, plus vert que jamais, fidèle à lui-même, superbe. Semper idem.

La langue est déjà celle du joaillier accompli : fluide et aérienne, d’une précision diabolique, bellement ponctuée ; bref, fidèle à la ligne claire chère à Hergé.

 

Christopher Gérard

 

Gabriel Matzneff, La Séquence de l’energumène, Editons Léo Scheer, 340 pages, 21€ L’éditeur annonce un récit en 2012 : Monsieur le comte monte en ballon.

10 janvier 2012

Déon & Marceau: une longue amitié

Tous ceux qui ont écrit à Michel Déon savent qu’il est l’un des rares écrivains qui répond au courrier, ce qui leur vaut le plaisir de recevoir une enveloppe habituellement ornée d’un timbre de l’Éire oblitéré à Baile Átha Luain. Comme l’écrit sa fille Alice dans sa préface : « J’ai toujours vu mon père répondre à son courrier le matin. Mise en train, volonté de maintenir le lien avec Paris, moyen de rompre avec la solitude de l’écriture ? »

Il y a une quinzaine d’années, elle annotait avec soin le magnifique portefeuille de lettres échangées pendant plus de quarante ans entre Michel Déon et son aîné André Fraigneau (1905-1991) et qui témoignait d’une belle amitié littéraire*. Aujourd’hui, c’est au tour de la correspondance de Michel Déon avec Félicien Marceau, cent quatre-vingts lettres et cartes postales (dont certaines illustrées de gorges méditerranéennes), de nous charmer et de nous émouvoir : un demi-siècle de complicité, de rosseries à l’égard du milieu littéraire, de voyages (Positano dans les années 60), d’invitations à Neuilly, Spetsaï ou Tynagh… L’ensemble se lit avec une telle jubilation que l’on ne peut que déplorer que le téléphone, quotidien dès 1986, ait fait se raréfier les courriers, jusqu’à l’ultime mot de F. Marceau, qui pince le cœur.

Nos deux bretteurs ont plus d’un point en commun, par exemple d’avoir chacun connu la défaite de 1940 et d’avoir tenté, pendant la guerre, de sauver ce qui pouvait l’être : Déon à l’Action française aux côtés de Maurras à Lyon, Marceau, qui s’appelait encore Carette, à Radio-Bruxelles et dans le petit monde de l’édition belge. Ne fut-il pas, Marceau, l’éditeur de Ghelderode, grâce à sa maison, les éditions du Houblon? Pour l’un et l’autre, la Libération fut un moment difficile, comme en témoignent, chez Déon, La Corrida (1952), qui peut aussi se lire comme la cavale d’un proscrit, et dans Les Années courtes (1968), les mémoires de guerre de Marceau. Tous deux ont fait l’expérience d’une forme d’exil, volontaire pour Déon en Amérique du nord, forcé pour Marceau en Italie puis en France, sa nouvelle patrie d’accueil**. Les relient aussi le goût de l’Italie, celle de Casanova et de Stendhal, et surtout leur travail d’écrivain.  Ce qui frappe à la lecture en 2011 de ces échanges, c’est l’importance qu’occupe encore la littérature dans la France – et l’Europe – de l’après-guerre. Malgré l’exil, malgré tous les obstacles, ces deux écrivains de belle envergure parviennent, en restant eux-mêmes, à faire valoir leur talent tout en menant des existences comblées. Pareils itinéraires sont aujourd’hui impensables. On s’en réjouit doublement pour eux : dans la grande débâcle, au moins ces deux-là auront marqué leur temps et témoigné de la permanence d’un type humain. Le reste, les blagues de potaches à l’Académie, les coups de pattes à tel ou tel candidat (malheureux ou non), les conseils de lecture (Dupré, Carrère, Raspail), la comédie des prix, le reste, oui, relève de l’anecdote - souvent plaisante. Demeure le témoignage d’une fraternité d’esprit, d’une noblesse hors du commun, quand l’un dit son bonheur sincère de lire le livre réussi de son confrère.

 

Christopher Gérard

 

* Michel Déon André Fraigneau, Une longue amitié. Lettres 1947-1991), La Table ronde, Paris 1995.

** Comme pour ses compatriotes Dominique Rolin, Paul Nothomb, Henry Bauchau, Robert Poulet, Alain Bosquet, sans oublier Georges Simenon.

 

Michel Déon et Félicien Marceau, De Marceau à Déon. De Michel à Félicien. Lettres 1955-2005, Gallimard, 196 pages, 18,50€

 

 

19 décembre 2011

Pour Montherlant

Alors qu’il était encore étudiant, le comte Henri de Meeûs d’Argenteuil, futur juriste dans une banque franco-belge, s’est pris de passion pour l’œuvre de Montherlant. Quarante ans après, sa ferveur est demeurée intacte : après la magnifique Journée Montherlant qu’il a organisée à Bruxelles en 2007, il a créé le site www.montherlant.be , qui se révèle une mine d’or sur l’auteur de Port-Royal. Aujourd’hui, il publie Pour Montherlant, luxueux ouvrage richement illustré, défense et illustration d’un écrivain à la fois oublié et occulté pour des raisons qui ne sont pas toujours littéraires. Montherlant s’en doutait d’ailleurs à la fin, quand il évoquait « ces deux vautours, la Calomnie et la Haine ». Henri de Meeûs ne décolère pas contre certains biographes, dont il prend le contrepied, témoignages et citations à l’appui, par exemple en étudiant les relations féminines de Montherlant, notamment l’écrivain d’origine azérie Banine, qui fut aussi éprise de Jünger. Surtout, il a pu rencontrer Elisabeth Zehrfuss, consulter son journal inédit truffé de 200 lettres de Montherlant, adressées à son amie entre 1934 et 1972. les citations qu’il propose illustrent le caractère farceur et enfantin d’un écrivain trop souvent réduit à ses poses marmoréennes (Céline ne l’appelait-il pas Buste à pattes ?). Il se risque aussi à suggérer que Montherlant élabora peut-être un plan de destruction de son œuvre pour parachever sa mort volontaire (aedificabo et destruam). Outre une biographie, des notices sur la famille (y compris la liste des ascendants jusqu’en 1500), une copieuse bibliographie de et sur Montherlant, l’ouvrage comporte des études sur des proches, comme le poète d’ultragauche P. de Massot, et surtout Philippe Giquel, figure centrale dans la vie et l’œuvre de l’écrivain, puisque cet ancien condisciple de collège, le prince de La Ville, hanta Montherlant sa vie durant. Divers témoignages de confrères, Green, Gide (« un homme aussi précautionneux ; si excellent écrivain qu’il puisse être »), Drieu, Mauriac (ô combien vipérin !), Martin du Gard ou encore son cousin Michel de Saint Pierre enrichissent ce beau volume, l’œuvre d’une vie.

 

Christopher Gérard

 

Henri de Meeûs, 478 pages, 50€. Nombreuses illustrations.

Edition hors commerce à commander exclusivement sur www.montherlant.be

 

 

 

 

07 décembre 2011

Avec Paul Morand

« Voyager, c ‘est s’étonner ; sinon le voyage n’est plus qu’un déplacement » disait Paul Morand à la fin de sa vie. Rassemblés avec bonheur par Olivier Aubertin, grand connaisseur de Morand comme de Jünger, six textes rares, échelonnés de 1924 à 1972, d’un élégant opuscule nous laissent entendre la voix de l’écrivain diplomate, qui s’y révèle historien et géographe à la fulgurante lucidité autant que poète de haut parage. Quel meilleur guide que Paul Morand pour suivre, au fil de l’eau, l’axe de l’Ancienne Europe ?  L’homme savait tout, voyait tout et écrivait comme personne. Bayreuth, Walhalla orchestral, et ses mélomanes bavards comme des pies, décrit en 1931 avec un mélange d’impertinence pince-sans-rire et d’angoisse devant les prophètes de vengeance d’une Germanie mal vaincue. Le Rhin et ses auberges aux meubles luisants ; Vienne et ses palais, « capitale d’un monde révolu » ; Budapest l’orientale et ses cicatrices ; Prague « sous la neige rose des fleurs de cerisiers »,… Magnifique descente que nous offre, le log du Rhin et du Danube, « serpent long comme deux fois la France » aux eaux tour à tour moussues et huileuses, un Morand elliptique et suprêmement cultivé. Mélancolique aussi, car il cache à peine sa nostalgie du monde d’avant le cataclysme d’août 1914, celui du Saint-Empire, quand les Habsbourg, hobereaux helvètes devenus empereurs régnaient sur la Mitteleuropa. Seuls les lecteurs superficiels prendront pour un mondain Art déco un  auteur aux intuitions profondes (« De la Mandchourie à l’Alsace et au Valais, il existe une civilisation du poêle »), au regard d’autant plus acéré qu’il avait vécu une grande partie de son existence hors de France et qui, en 1925, répond à un détracteur : « I am simply an author ; and like the Danube, I carry impartially corpses and flowers ».

Le même éditeur nous permet de découvrir un autre ensemble de textes rarissimes de Morand consacrés à Venise. Les amoureux de la Sérénissime, et les lettrés en général, connaissent tous Venises, l’un de ses seuls textes autobiographiques où il revient sur ses quarante séjours dans la lagune. D’autres Venise se glissera dans la poche de votre redingote avant d’aller s’asseoir « sous le Chinois », au Florian. D’autres Venise : une incursion à toute allure dans Venise (cent vingt églises, quatre cent onze ponts, zéro voiture), portée par un style sec et rapide comme une vedette. Erudit, drôle (« Midi ; personne ne parle plus ; les Vénitiens ont des spaghettis plein la bouche ; ils y ajoutent tant de fruits de mer que les nouilles deviennent algues. »), cruel, snob – mais oui, et alors ? - ; Paul Morand, semper idem. Vous y croiserez Henri de Régnier, Alfred Fabre-Luce, Byron et Montaigne. Wagner et les vaporetti, des cigares et des monocles. D’autres Venise.

 

Christopher Gérard

 

Paul Morand, Entre Rhin et Danube, Ed. Nicolas Chaudun, 159 pages, 8€. Et D’autres Venise, 86 p. 7 €

L'un des rares écrivains français ayant fait, dès ses débuts en 1949, "allégeance au Rêve", Marcel Schneider connaît sur le bout des doigts le Romantisme allemand, l'opéra et le monde de la danse. Un esthète au sens le plus noble du terme, bref un civilisé, qui suivit le conseil de son ami Dumézil: "Plonge-toi dans la forêt de toi-même, c'est là que tu trouveras les dieux". Ce qu'il fit, à rebours des modes. A lire les cinq volumes de L'Eternité fragile, ses mémoires, on reste pantois devant le récit d'une vie aussi riche: Cocteau, Dumézil, Nouréev, Jünger, Chardonne, Marie-Laure de Noailles ou Selma Lagerlöf, qui n'a-t-il fréquenté? Quiconque se plonge dans Ce que j'aime ne pourra que frémir de bonheur tant M. Schneider correspond à l'Anarque, insurgé d'une exquise courtoisie, toutefois dénué de la moindre complaisance pour les producteurs de toxines qui tiennent le haut du pavé. Romancier sensible, gardien d'une tradition menacée, nostalgique du Saint-Empire (« une construction grandiose et superbe, à la puissance invisible »), M. Schneider se révèle surtout moraliste de haut parage. Comment en effet ne pas se reconnaître dans cette maxime : « Ce qui s’oppose au monde qui nous environne a le plus de chances de s’affirmer et de durer » ?

Vers 1960, Denise Bourdet le présenta à Paul Morand, dans le mythique appartement de l’avenue Charles-Floquet, avec ses têtes de Bouddha et ses meubles chinois. Très vite, ces deux écrivains très différents deviennent complices, à tel point que c'est Marcel Schneider qui héritera la garde-robe de l'académicien. Telle est la trame de Mille roses trémières, bouleversant Tombeau pour Monsieur Morand. Certes, M. Schneider n'arrache pas tous les masques de l'homme pressé… qui avait dit l'essentiel dans son dernier roman, Tais-toi. Mais tous les amis de Morand, tous ceux qui le tiennent pour l'un des plus grands écrivains français du siècle, tous ceux qui - j'en suis - ont exulté à la lecture des quinze cents pages du Journal inutile, ce livre qui scandalisa tout ce que la France compte de médiocres et d'envieux (parmi les rares exceptions, l’ambigu Sollers, qui parle d’aristocracisme), toux ceux-là serreront Mille roses trémières contre leur cœur. Car ce livre, à l’instar du Journal de Jünger, comme Les étonnements de Guillaume Francoeur ou Le Treizième César, est l'un de ces talismans que l'on ne prête pas mais que l'on offre à qui en est digne. D'emblée, M. Schneider définit son ami: Morand, c'est le style Flaubert, c'est-à-dire le contraire de la chiennerie moderne. Morand fut le témoin attentif de la fin d'un monde: "aujourd'hui où tout est perdu, où nous vivons dans les décombres de ce qui fut une grande civilisation, on mesure ce qu'il entrait de lucide désespoir dans la hâte de Morand à fixer les derniers reflets, les ultimes vestiges de ce qu'il considérait comme la grandeur et la beauté". Confondant avec une rare maestria art de vivre et art d'écrire, Morand comprit le premier que l'heure était venue et qu'il ne lui restait plus qu'à faire de sa vie une œuvre d'art. Dandy, Morand? Cliché facile (jazz, cocktails et Hispano Suiza) de l'indifférent muré dans son snobisme, qui masque l'écorché vif, le patricien désespéré du suicide de sa race, l'écrivain solaire face au déchaînement des forces démoniaques. Grâce à la ferveur de Marcel Schneider, héritier fidèle, l'immense Paul Morand est parmi nous.

 

Ancien élève de l’E.N.S., Michel Collomb a édité Morand dans la Bibliothèque de la Pléiade. Au cours de ses travaux, il a eu accès à des sources inédites, d’où l’intérêt du recueil rassemblant quatorze articles d’une plaisante lecture, car, s’il est érudit, M. Collomb ne donne jamais dans la « déconstruction » à la mode chez les gras chanoines de Notre Mère la Sainte Université.

Admiré par Céline, Morand demeure l’un des grands stylistes français du XXème siècle, qui poussa le paradoxe jusqu’à illustrer une vision du monde pré-moderne (anti-moderne, comme dirait A. Compagnon) par des procédés littéraires révolutionnaires. Art de l’ellipse et de l’accélération, fragmentation du texte et mises en abyme, Morand se joua des règles avec un rare brio – relisons Hécate - et incarna, à sa manière faussement désinvolte (ce mondain travaillait comme un forçat), une Révolution conservatrice à la française.

Chez Morand, la nostalgie du monde ancien a pour corollaire un intérêt soutenu pour les changements de la modernité : son esthétique de la vitesse se fonde ainsi sur la conscience aiguë de l’érosion finale et l’intérêt pour les progrès techniques reste sans illusion aucune. En un mot, que Collomb n’écrit pas, Morand est un écrivain tragique : Tais-toi, dont il n’est malheureusement pas question dans ce recueil, en constitue une parfaite illustration. De même, l’auteur du Journal inutile, étudié par notre clerc avec une compréhensible prudence, défend page après page un aristocratisme qui refuse tout reniement, – posture ô combien inhabituelle dans la gent littéraire. Les critiques s’en tirent en avançant que Morand n’aurait pas « compris » son époque, alors que sa lucidité sur le suicide européen est sans faille.

Collomb repère chez Morand l’influence profonde du pessimisme historique schopenhauerien comme d’une forme de darwinisme, qui expliquent entre autres sa hantise du péril jaune.  Il cite aussi un passage sur les pédérastes, qui date de 1926 : « Nouvelle Internationale, comme tant d’autres libérés par la guerre, ces nouveaux riches se risquèrent, puis pullulèrent, se répandirent partout avec cette indiscrétion, ces petites fureurs, ce prosélytisme froufroutant qu’on leur connaît. Ayant grandi dans les catacombes, ils s’épanouirent vers 1920, comme une société secrète s’emparant du pouvoir et heureuse de faire des statuts ésotériques de l’ordre la constitution même de la république. (…) C’est alors que les modes, les salons, les cafés, l’art, furent envahis d’une gent amère, insidieuse, ayant du goût à en périr et rien que cela, impulsive, névrosée, subtile, puérile et empoisonnée. »  Une fine lame, et un grand classique.

 

Christopher Gérard

 

Marcel Schneider, Mille roses trémières. L'amitié de Paul Morand, Gallimard, 136 p., 12,50 euros. L'Eternité fragile (5 volumes), de même que Ce que j'aime, chez Grasset.

Michel Collomb, Paul Morand. Petits certificats de vie, Editions Hermann, 152 pages, 22€.

 

 

 

23 novembre 2011

Sur Le Bloc de Jérôme Leroy

Jusqu’à présent, la droite radicale n’inspirait guère les romanciers, si l’on excepte Fasciste, talentueux roman d’apprentissage de Thierry Marignac (Payot, 1988), Les Sectes mercenaires (Le poulpe, 1996) ou Blocus solus, polars ésotériques du très marginal Bertrand Delcour.

Jérôme Leroy a-t-il lu ces auteurs ? Sans doute. Lui-même, proche un temps de la mouvance royaliste (tendance Boutang) et collaborateur de la brillante revue « néo-hussarde » Réaction, n’a cessé, dans ses précédents romans, de dépeindre un monde crépusculaire, en proie aux tortueuses manipulations de polices parallèles qui tentent de maîtriser un chaos grandissant. Monnaie bleue (Rocher, 1997), à mon sens l’une de ses réussites majeures, illustrait avec talent sa vision pessimiste d’une France décadente, au bord de la guerre ethnique et gangrenée par une corruption digne du Bas-Empire romain. Les héros de J. Leroy, généralement des professeurs de lettres en zone prioritaire (« à discrimination positive », dirait-on en Belgique), se révèlent des nostalgiques alcoolisés, à la fois bibliophiles désenchantés et amoureux passionnés qui, un soir de fin du monde, se retrouvent entraînés dans les soubresauts d’un régime à l’agonie. Tous ses livres en témoignent : à l’instar de son confrère Sébastien Lapaque, lui aussi issu de l’Action française, il se passionne pour les vins non soufrés, non filtrés, bref, de ces vins qui vous délient la langue sans vous filer une casquette à boulons.

Les auteurs de polars noirs Battisti, Fajardie et Jonquet l’inspirent, eux aussi, pour ce qui est de la critique sociale, toujours présente, parfois appuyée au point d’en devenir vaguement ornementale. On songe aussi à Orwell ou à Dick pour l’uchronie. Bolcho ami de Raspail, réac admirateur de Chavez ? Qu’importe : le camarade Leroy – rouge et blanc - est un écrivain de race doublé d’un authentique lettré… à l’ancienne, un homme complexe.

Avec Le Bloc, sa première Série noire, Jérôme Leroy reprend ces ingrédients pour mieux déconcerter ses lecteurs. Je mentirais en affirmant que ce polar est aussi réussi que ses précédents romans, notamment en raison du prêchi-prêcha que l’auteur s’impose, comme pour se convaincre lui-même. Pourtant, je l’ai lu d’une traite ! L’histoire ? La dernière nuit d’une amitié que les bassesses de la politique vont pulvériser. A ma gauche, Antoine, bourgeois de Rouen et prof de lycée tourné fascistoïde « à cause d’un sexe de fille »  - les héros de Leroy sont de sacrés polissons - et marié à la fille du Borgne (pardon, du Manchot), présidente du Bloc, qui arrive aux portes du pouvoir par la grâce de sanglantes émeutes. A ma droite, Stanko, prolo du nord, skinhead à peine détatoué (mais qui a lu le Journal de Jules Renard), l’homme des basses œuvres du Parti. Ce professionnel de la violence doit disparaître pour amadouer une droite « respectable », totalement dépassée par les événements qu’elle a déclenchés. Un commissaire des RG particulièrement vicieux, figure souvent présente dans l’œuvre de Leroy, réclame aussi le paiement d’une dette ancienne : un attentat naguère passé sous silence.

Antoine, le dilettante, ne lèvera pas le petit doigt pour sauver son petit frère : il se contentera de lever le coude pour, à grandes rasades de vodka glacée, se remémorer leur histoire commune. De son côté, Stanko, le professionnel, est devenu le gibier du groupe qu’il a entraîné. Lui aussi se souvient, et il se défend bec et ongles, jusqu’à l’apothéose, digne de Mishima. Au lecteur de décider qui est le plus vivant des deux.

Au fil des pages de ce roman bavard et ambigu, le lecteur croise les fantômes de J.-E. Hallier, de Christian de la Mazière (le Waffen-SS aux lunettes de soleil du Chagrin et la Pitié), A.D.G., et même l’ombre d’un activiste dextriste disparu dans un attentat à la bombe. La description du Bloc, de son folklore et de ses purges, se révèle tout compte fait moins effrayante que la peinture d’une France déboussolée, en proie aux manœuvres d’apprentis sorciers prêts à tout, y compris à la politique du pire, pour rester au pouvoir. Si Leroy trempe sa plume dans le vitriol, c’est surtout pour fustiger et l’autisme de la gauche caviar et le cynisme de la droite saumon, unies dans une même répulsion. A l’évidence, sa sensibilité le rapproche bien plus des rebelles résolus que des libertaires jouisseurs et autres névrosés (surtout en version « citoyenne »). Leroy excelle à décrire de l’intérieur les deux visages d’un type d’homme, le condottiere politique. Il n’évite malheureusement pas les dialogues explicatifs, légers comme un tract de la CGT, quand l’ancien skin se met à pérorer comme un prof conscientisé ! Authentique antimoderne sous le masque du marxiste « balnéaire », le camarade Leroy clame avec une fougue bienvenue son dégoût pour « la grande braderie des valeurs ». Bien plus qu’un roman politique, bien plus qu’une dénonciation d’un parti, Le Bloc se lira comme une imprécation contre le nihilisme.

 

©Christopher Gérard

 

Jérôme Leroy, Le Bloc, Série noire, Gallimard.

 

 

NB: Le sigle © signifie que toute reproduction de mes textes est interdite sans autorisation expresse. Pour dire la vérité, j'en ai soupé des blogueurs du dimanche qui, incapables de pondre trois lignes, viennent faire leur marché sans même avoir la correction de solliciter une permission allant de soi.