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22 novembre 2016

Pour saluer Boutang

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Un arpenteur de l’être

 

« Arpenteur de l’être » (Mattéi) ou «prophète d’une âge recommencé des saints et des héros » (Colosimo) : deux Jean-François de taille s’accordent pour définir Pierre Boutang (1916-1998) comme un géant. Dans ses Carnets noirs, Gabriel Matzneff a dit la terreur que le bretteur royaliste pouvait inspirer à ses contradicteurs. Fut-il un autre Platon… mais dans un genre obscur ? Telle est la question qu’évoque Rémi Soulié dans un recueil de textes d’une piété quasi filiale. Vers 1990, khâgneux à peine guéri d’une méchante fièvre marxiste (inoculée par un poète), le jeune Cathare de Toulouse tourne catholique contre-révolutionnaire – d’une chapelle l’autre. Des Rouges aux Blancs. Il peut donc rencontrer Boutang, sur qui il livre aujourd’hui une somme de réflexions parfois profuses (tant de citations) et d’émouvants souvenirs, puisqu’il fréquenta le maître jusqu'à sa mort. Et quel maître, capable de réciter le Parménide en grec, et Toulet, et Poe, et Scève, tout en ingurgitant des litres de vin (« Le vin, voilà quelque chose que le diable ne peut avoir créé », s’exclame ce drôle de paroissien) et en enguirlandant son disciple à propos de ponctuation, de Guénon ou de l’Eglise, sa « mère ». Ce Grec qui avait trop lu l’Ancien Testament (d’où une prose parfois talmudique, bien éloignée de la clarté hellénique), cet inspiré (cet illuminé ?) fascine et laisse perplexe. Un génie, cet obsédé de transcendance absolue qui, paradoxe, trempa dans toutes sortes de complots (le Débarquement allié en Afrique du Nord, l’assassinat de l’amiral Darlan, le gaullisme révolutionnaire) ? Un fumiste ? Mais l’homme créa La Nation française, l’un des (rares) feux d’artifice de l’après-guerre littéraire ; mais il écrivit ce La Fontaine politique, mais il eut l’oreille du vieux Maurras. En vérité, Soulié ne tranche pas ; il rend grâce et hommage – avec une magnifique ferveur.

 

Christopher Gérard

 

Rémi Soulié, Pour saluer Pierre Boutang, ed. Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, 21€

 

21 novembre 2016

En dédicace à Paris

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Retrouvez-moi à la soirée de la revue Livr'Arbitres, ce vendredi 25 novembre dès 20h.

 

 

 

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18 novembre 2016

Le Songe d'Empédocle

littérature,roman

 

 

Par Frédéric Saenen, poète, critique et romancier :

http://le-carnet-et-les-instants.net/2015/03/03/491/  

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Vu par Thierry Marignac, écrivain, boxeur :

 http://antifixion.blogspot.be/

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Vu par Loïc di Stefano, du Salon littéraire

 

http://salon-litteraire.com/fr/christopher-gerard/review/...

 

Commenté par l'auteur ici :

http://fr.novopress.info/184051/les-grands-entretiens-nov...

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Prolixe, au micro d'Edmond Morrel :

http://www.espace-livres.be/Le-songe-d-Empedocle-de?rtr=y

 

Par un hoplite de l'Institut Iliade :

http://institut-iliade.com/le-songe-dempedocle/

 

Vu par le confrère Bruno Favrit

 

http://argonautedelideal.blogspot.fr/2015/04/le-songe-dem...

 

 

Vu par le, président de l'Association des écrivains Belges :


http://www.ecrivainsbelges.be/index.php?option=com_conten...

 

 

 

Par Francis Richard, l'un des plus importants critiques d'Helvétie :

http://www.francisrichard.net/2015/03/le-songe-d-empedocl...

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Pour commander :

 http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=...

 

ou

 

L'Age d'Homme,Paris,tél: 01 55 42 79 79

 lagedhomme@orange.fr.

littérature,roman

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"Christopher Gérard pense à contre-courant du siècle et écrit à contre-mode de la platitude littéraire d'aujourd'hui. C'est un auteur hors norme, qui fait craquer l'univers confiné du parisianisme, qui largue les amarres, gonfle les voiles pour le départ du voyage de l'apothéose romantique. Une singularité éclatante inspire et soutient sa nostalgie cosmique (…) Aucun des travers de l'académisme ornemental et sous surveillance des augures; mais le libre mouvement du romanesque magique qui, dans une langue naturelle et limpide, rappelle les réussites majeures d'André Fraigneau" Pol Vandromme, Dernières Nouvelles d'Alsace

"Sa quête est toute de noblesse et de dépouillement." Jacques Franck, La Libre Belgique

"Un roman très érudit, d'une belle écriture, riche en images frappantes ou charmeuses." Jacques Crickillon, Lectures

"Voilà un roman qu'eût aimé Abellio, un "roman du huitième jour"." P.-L. Moudenc, Livres propos.

"De ce livre qui concilie la haute culture et une réjouissante alacrité, de ce roman pétulant qui est une somme, dire que c'est un pur joyau ne serait pas faux. Ce serait banal, insuffisant." David Mata, Eléments

"Voici quelques années, en lisant la relation biographique de son Parcours païen, nous avions pressenti que nous avions davantage affaire à un véritable écrivain qu'à un spécialiste de la mythographie. Avec ce songe d'Empédocle Christopher Gérard confirme son appartenance inspirée à l'ordre intemporel des adeptes de l'orbe littéraire. (…) Dans ces temps de reconnaissance et de regroupement qui sont les nôtres, Le Songe d'Empédocle a déjà stature et statut de signe. Des Dieux." André Murcie, Chroniques de pourpre

"Un jeune et talentueux auteur belge, Christopher Gérard, dans un roman aussi passionnant que savant, Le Songe d'Empédocle, entraîne ses lecteurs sur les traces d'une société initiatique imaginaire, la "Phratrie des Hellènes". (…) Relier, comme il arrive à le faire brillamment, au-delà de l'espace et du temps, les cultures grecques, étrusques, iraniennes, celtiques et indiennes est une salutaire bousculade de nos habitudes culturelles. Sa description de cette société initiatique idéale témoigne d'une remarquable connaissance, vécue ou non, d'une telle démarche." Francis Baudoux, La Franc-maçonnerie: une psychothérapie de groupe pour gens dits "normaux"?

"Alors que le sinistre nocher, Charron pour ne pas le nommer, convoie les vivants au royaume des morts, Christopher Gérard procède d'une autre logique, exhumant des ténèbres infernales tout un peuple de dieux et de héros pour les rendre au rivage verdoyant de la vie. Le Songe d'Empédocle s'inscrit dans cette veine secrète et surnaturelle de la littérature française, celle qui s'enfonce au plus loin dans le cœur élémental et ardent de notre présence au monde et renoue ainsi avec les matrices ouraniennes de la haine et du désir entremêlés." Adrienne Bonnel, Situation critique

"J'aime votre livre. Pour son titre d'abord, qui ouvre à la pensée le troisième espace comme dirait René Char, pour sa méthode ensuite, et le parti que vous avez pris de faire assister le lecteur à une errance, à un voyage initiatique. (…) Brocéliance, Merlin, Dada, l'Ordre teutonique… Oui, voilà le vrai savoir. Grâce à vous, l'eau parlante ne s'est point tarie…" Yves Battistini

"Ton merveilleux livre, qui ne s'adresse qu'à des hommes - et des femmes - capables de faire leur "révolution intérieure" ou l'ayant déjà faite (…) Toi aussi, tu nous enseignes la ferveur." Jean Mabire

 

 

 

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux, Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature, roman |  Facebook | |  Imprimer |

17 novembre 2016

Eloge des Grecs

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Eloge des Grecs

 

Homines maxime homines ! Surhumains. Tels étaient les Grecs de jadis, aux dires du Romain Pline, que cite fort à propos Bernard Nuss dans son sympathique Eloge des Grecs. Sympathique et surtout impertinent, au sens précis du terme, tant les Grecs d’aujourd’hui se sont vus, il y a à peine deux ans, traîner dans la fange par tout ce que la presse mainstream compte de mercenaires, ceux-là mêmes qui, depuis, nous vendent le malheur des migrants et l’invasion du continent. Alors, l’Europe (allemande) pouvait bien exclure Athènes, mais elle devait, elle est encore sommée d’inclure des millions de miséreux, afghans ou nigériens, pakistanais ou libyens pour expier je ne sais quel crime – celui d’exister, sans doute.

Revenons aux Hellènes d’autrefois, « superficiels par profondeur », comme disait Nietzsche, qui furent le zénith de notre monde, et que Florence, Oxford et Versailles ont tenté d’égaler. Ancien diplomate, B. Nuss a voulu, par le biais d'un essai sur la Grèce éternelle,  nous livrer quelques réflexions souvent toniques sur notre civilisation fatiguée, taraudée par le doute et la mauvaise conscience.

Le propre des Grecs, le fondement de la vision hellénique du monde étant de refuser avec passion toutes les tutelles, spirituelles (le Livre unique et son infaillible clergé) ou politiques (le monarque devant qui l’on se prosterne – une abomination absolue que les Grecs nommaient proskynésis), ils ont très tôt, dès Homère, dès les Physiciens d’Ionie, tenu à prendre leur destin en mains, en personnes autonomes – qui forgent elles-mêmes leurs lois, et qui remettent en question toute opinion (la doxa, jamais confondue avec la vérité, l’alètheia). La liberté du citoyen, le savoir désintéressé, la lucidité qui libère des illusions, l’ironie dévastatrice, la divine harmonie : autant de conquêtes grecques. Et le théâtre ! Malheur aux civilisations sans théâtre, condamnées à la barbarie !

Parfois péremptoire (mais pour la bonne cause), vif de ton et vigoureux dans sa dénonciation de notre présente décadence, le hoplite Nuss exalte nos Pères à nous. Idéalisés, ces hommes plus qu’humains dont parlait Pline ? Sans doute. Par exemple quand il passe un peu vite sur le procès de Socrate. Injuste, Bernard Nuss ? Peut-être dans sa vision, tronquée, d’Ulysse, et dans son jugement, discutable, sur l’Odyssée – décrite comme inférieure à l’Iliade. Un peu rapide sur le polythéisme et sur les mythes, qui entretiennent et sauvegardent pourtant ce climat mental, cette altitude qui vaccinent contre les miasmes du Dogme et du Péché.

Qu’importe, absolvons-le au nom d’Apollon et de Dionysos. Lisons son bréviaire hellénique : « La Grèce a toujours été un modèle incomparable et le contact des Grecs a rendu intelligents et moins vulgaires de nombreuses générations d’Européens. »

 

Christopher Gérard

 

Bernard Nuss, Eloge des Grecs, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 20 tétradrachmes.

 

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Les Titans et les Dieux

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Un (vieil) entretien avec Guillaume Faye,

naguère paru dans Antaios (2001)

 

Qui êtes-vous ?

Guillaume Faye : Il m’est impossible de me définir. Je suis en tout cas multifacettes, non spécialisé, « polythéiste » dans ma propre vie. Bien que diplômé de Sciences-Po, licencié d’histoire-géo et Docteur en Sciences politiques, je n’ai jamais pris mes diplômes au sérieux et ne les ai jamais utilisés pour « réussir » dans la société bourgeoise ou l’intelligentsia officielle. J’ai vendu des voitures au porte-à-porte, animé des émissions comiques sur les radios et les télés grand public, écrit des livres et des articles sur tous les sujets, des plus « sérieux » aux plus légers. J’ai travaillé dans la publicité et dans la grande presse, etc. Actuellement, j’écris des livres, je fais des conférences un peu partout en Europe et je viens de lancer une lettre d’informations socio-économiques dont je me félicite du succès.

Mes origines ancestrales sont strictement limitées, depuis de nombreuses générations, aux « régions » gauloises Poitou-Charentes et Limousin, heureux assemblage de traditions celtiques et romaines. J’ai été élevé dans le culte du nationalisme français, de tendance bonapartiste, et le résultat paradoxal en fut un patriotisme européen. Mon milieu social d’origine est celui de la grande bourgeoisie parisienne, que je connais parfaitement de l’intérieur et dont je n’ai jamais partagé les idéaux conformistes et matérialistes, que je n’ai jamais enviée, parce que le style de vie qu’elle me proposait, fondamentalement, ne m’intéressait pas.

Quel a été votre itinéraire intellectuel ?

Je n’aime pas ce mot d’« intellectuel ». Permettez-moi cette remarque un peu crue : j’ai toujours pensé que les intellectuels étaient à l’intelligence ce que la masturbation est à l’amour. L’« intellectuel » est un être narcissique, héritier des théologiens de Byzance, réfugié dans les idées pures (et fausses à 95%), qui perd son temps et en fait perdre aux autres. Au départ, n’oublions pas que c’est un terme péjoratif créé dans les années 90 du XIXe siècle, désignant la classe des professeurs, publicistes et journalistes qui préféraient les dogmes idéologiques à la réalité. Rien de moins païen que ce terme d’« intellectuel » ! Puisqu’il entérine une césure mortelle entre l’intellect (Geist) et l’âme vitale (Seele).

Mon premier éveilleur fut Nietzsche, surtout Le Gai Savoir et L’Antéchrist, que m’a fait découvrir mon prof de philosophie alors que j’étais chez les Jésuites à Paris, corporation religieuse qui ne dispensait que du bout des lèvres une éducation chrétienne, mais s’intéressait nettement plus à l’humanisme gréco-latin antique. Les deux sources de mon Paganisme, le nietzschéisme et la culture gréco-latine, proviennent donc paradoxalement des Jésuites.

J’ai eu la chance de faire de longues études très éclectiques : langues anciennes, sciences politiques, histoire, géographie, philosophie, économie, ce qui m’a permis de ne pas me spécialiser et de rester un « touche-à-tout ». De même, j’ai été influencé par la méthode de pensée du courant marxiste, sans partager aucun de ses choix de société ou utopies. Ma formation fut très variée et, au fond, très peu française. Descartes, Montaigne, Bergson et consorts ne m’ont jamais inspiré, pas plus que Maurras d’ailleurs. J’ai toujours été attiré par les philosophies allemande et anglo-saxonne : Nietzsche, Hegel, Heidegger, Simmel, Tönnies, Schmitt, Spencer, Lash, etc. Cependant, je me suis toujours méfié des savants proclamés comme tels, des homines unius libri (« hommes d’un seul livre ») ou des compilateurs. Je n’appartiens à aucune chapelle théorique ou idéologique, j’ai toujours essayé de penser par moi-même.

Mais, au total, ce ne sont pas tellement les livres qui m’ont influencé, c’est ma vie, tout simplement. Je ne suis pas un « érudit » ni un adepte des citations mises bout à bout et du « collage intellectuel », manie des autodidactes. Je ne collectionne pas les livres, comme d’autres les soldats de plombs ou les timbres-poste. Je préfère réfléchir par moi-même, créer sans cesse de nouveaux concepts à partir de la réalité quotidienne observée et de mes intuitions, provoquées par une lecture (très personnelle et iconoclaste) de tel auteur, sur lequel je rebondis, ou par une conversation, une observation, la lecture de la presse ou d’un livre d’histoire. Je fonctionne par éclairs et par intuitions, mais je ne me définis pas par rapport à une « école de pensée » ou un « courant d’idées ». Je ne possède chez moi que cent livres, les plus essentiels. Tous les autres, je les ai donnés ou vendus.

J’ai été influencé par les éthologues, les sociologues, les économistes et les philosophes allemands sans oublier toute l’Ecole de Francfort et Habermas ou des auteurs aussi différents que Koestler, Heidegger, Spencer, Ardrey. Contrairement aux Américains francophiles, j’ai toujours pensé que l’école structuraliste française (Lacan, Foucault et consorts) manquait de clarté. Je ferais, pour les Français, de notables exceptions pour Julien Freund, Maffesoli, Lefebvre, Deleuze et Debord. J’ai participé un temps au courant situationniste, pour la puissance de sa critique de la société occidentale et de son vide. Ce qui m’a paradoxalement amené à m’intéresser, dans les années 70, au GRECE et à la « Nouvelle droite », à laquelle j’ai apporté une importante contribution. Mais j’ai quitté ce courant en 1986, car je sentais que les idées que j’y développais n’étaient plus en phase avec la stratégie de recentrage idéologique de ses dirigeants. Cela dit, j’y ai rencontré des hommes comme le philosophe Giorgio Locchi, l’historien Pierre Vial, Pierre Brader, le politologue Robert Steuckers et d’autres, qui m’ont ouvert de nombreuses pistes et qui tous ont, comme moi, quitté cette famille de pensée.

Et votre itinéraire spirituel ?

Mon Paganisme n’a rien de spiritualiste ni de mystique ; il est charnel, vécu, je dirais : poétique et totalement personnel. Mon itinéraire est tout sauf « spirituel », mais purement sensuel. La richesse du Paganisme, que ne possède aucune autre « religion », c’est qu’on y trouve une extraordinaire pluralité de sensibilités : du Paganisme des bois et de l’enracinement, à celui du déchaînement de la technoscience ; du Paganisme des brumes de la lande à celui des divinités du feu solaire. Du Paganisme des fontaines et des nymphes à celui du bruissement sourd des batailles, de celui du chant des fées ou du galop des lutins dans les sous-bois, à celui du tonnerre des réacteurs, de celui des grands Dieux tutélaires à celui des lares. Mais le génie du Paganisme, c’est de rassembler dans une totalité cosmique et organique l’ensemble des passions humaines, avec leurs misères et leurs grandeurs. Le Paganisme est bien le miroir du monde vivant.

Je n’ai jamais été attiré par les textes ésotériques, les élans mystiques, les recherches et les discours sur la symbolique. Pour moi, le Paganisme est d’abord poésie, esthétique, exaltation et intuition. En aucun cas théorie, chapelle ou instrumentalisation.

C’est du Paganisme grec et romain que je me sens le plus proche. Il marqua toute mon éducation, d’autant plus que j’ai fait dix ans d’études gréco-latines et que j’étais capable (ce que je ne puis plus faire actuellement, sed nihil obstat quibus perseverant) de lire à peu près dans le texte Ovide ou Xénophon. Bien entendu, j’ai beaucoup de connivence et de sympathie pour les sensibilités païennes celtiques, germaniques, scandinaves et indiennes, qui sont tout aussi riches. Je regrette de mal connaître l’Hindouisme, le plus important Paganisme vivant d’aujourd’hui, mais j’aimerais combler cette lacune.

Je me souviens du Serment de Delphes, prononcé sur le site sacré, devant la Stoa, au début des années quatre-vingts, au petit matin, par un aréopage de jeunes Européens. Il fut prononcé à l’instigation de Pierre Vial et de notre défunt ami grec Jason Hadjidinas. Il y avait là des Européens de toutes les nations de notre Maison commune. Toute ma vie, je resterai fidèle à ce serment. Ce fut une intense émotion, une émotion religieuse. Ce serment avait pour objet d’agir concrètement, dans le monde, pour les valeurs païennes.

La « spiritualité » désincarnée m’a toujours semblé très ennuyeuse, tout simplement peut-être parce que je ne la comprends pas. D’Evola, je ne retiens que les passages sociologiques et politiques, mais l’« évolianisme » m’a toujours paru déplacé et les textes de Guénon (d’ailleurs converti à l’Islam) totalement abscons. Mon Paganisme, essentiellement apollinien et dionysiaque, est l’inverse d’une attitude méditative ; il est intuitif, fasciné par le mouvement, l’action, l’esthétisme de la puissance (et non pas de la prière). C’est pour moi l’essence même de la force vitale, du vouloir-vivre. La vie est l’efficacité, la production historique. L’histoire retient les res gestae, les actes, pas la contemplation abstraite et dandy pour des théories inutiles, balayées par l’oubli. Seul le faire est efficace et, seul, il est le but de la pensée comme des mouvements esthétiques de l’âme.

Le principal danger qui guette le Paganisme, c’est l’intellectualisme de la gratuité, la « pensée », idolâtrée pour elle-même, desséchée et abstraite, para-universitaire, déconnectée du réel et des impératifs de l’urgence. Le Paganisme n’est ni dissertation savante, ni « connaissances » froides, mais attitudes pour l’action. Pour moi, il est immersion dans la vie, pratique qui transforme le monde. Ce ne sont jamais les mots qui comptent d’abord, ni les idées, mais les actes concrets auxquels ces idées et ces mots conduisent. Une idée n’est pas intéressante parce qu’elle est brillante en elle-même, mais si elle donne lieu à une modification d’un état de fait, à une incarnation dans un projet : tel est le centre de l’épistémologie païenne ; à l’inverse de l’épistémologie judéo-chrétienne, où l’idée ne vaut qu’en elle-même, où les contingences matérielles, l’urgence, le réel sont méprisés. J’ai toujours été frappé par le fait que les Paganismes gréco-latin, germanique, ou celtique, n’avaient rien de méditatif ou de contemplatif. Ils étaient éminemment actifs, politiques et guerriers.

Plusieurs Judéo-Chrétiens qui s’ignorent pensent, de manière tout à fait biblique, que la volonté de puissance est un péché contre Dieu, un défi, et que, selon l’enseignement des bons Pères, la seule puissance acceptable serait l’« empire intérieur », dématérialisé. Cette vision suppose que le monde obéit au dualisme : d’un côté le « spirituel », le sacré, la méditation ; de l’autre le vulgaire profane, englué dans une frénésie absurde de domination, de calculs, de batailles, de stratégies. Je prétends au contraire que le matérialisme et le sens du sacré sont intimement liés dans le Paganisme, « matérialisme » n’étant évidemment pas confondu avec consumérisme.

Une autre chose très étrange m’a rendu « païen » sans le formuler, quand je replonge dans les mystères de ma petite enfance. C’est la fascination pour la nature sauvage, plus exactement pour la forêt, la mer et la montagne. Une simple anecdote, assez curieuse : jeune adolescent, j’avais coutume de traverser à pied une des plus belles forêts d’Europe, la forêt de la Coubre, dans mon pays natal, en Saintonge. Une immense étendue de pins et de chênes torturés par le vent. Plus on s’approche de la mer, plus on entend et plus l’on sent le hululement d’Eole — le redoutable suroît — et l’aboiement rageur de l’océan atlantique. Puis, on escalade une dune, où les derniers pins se meurent, rongés par le sel et les rafales. Et d’un coup, éclate la splendeur de Poséidon : une splendeur sauvage, menaçante, indifférente aux lamentations humaines. Des vagues énormes qui explosent en rugissant, des tourbillons qui bruissent, une interminable côte de sable blanc et les panneaux inscrits en rouge : « baignade interdite ». J’ai toujours été fasciné par ce côté sauvage et menaçant de la nature, où la beauté pure cache un terrible danger, la morsure des Dieux.

Mais, dans cette vision païenne du monde, je suis également attiré par les villes colossales et par l’architecture monumentale d’affirmation et de puissance, d’esthétique et de force harmonieuse : Versailles, le Taj-Mahal, la cathédrale de Strasbourg ou d’Ulm, l’école architecturale allemande de Chicago, le néo-classicisme des années 30, la brutale beauté d’un sous-marin nucléaire ou d’un avion de combat, etc. C’est l’assomption de la puissance et de l’ordre, qu’elle émane de la nature ou de l’homme, qui façonne mon Paganisme personnel. Ma démarche n’a donc jamais été fondée sur la réflexion sèche, ni sur une quelconque extase mystique, mais plutôt sur l’émotion directe. Un ami chrétien m’a « accusé » un jour de « Paganisme onirique ». Il avait raison, sans voir que les rêves des hommes sont peut-être les messages des Dieux. Voilà bien longtemps que ces derniers ont inventé internet…

Vous voilà donc païen, attentif aux signes, vivant sismographe. Mais qu’est-ce que le Paganisme pour vous aujourd’hui ? Quelle est votre approche personnelle ?

Mon Paganisme n’est pas réactif, mais positif. Je ne suis pas anti-chrétien mais pré et post-chrétien. Je ne tire pas sur les ambulances, je n’ai pas de comptes à régler. Le Paganisme a précédé le Christianisme et survivra à sa disparition dans le cœur des Européens. Ma conviction tranquille est que le Paganisme est éternel. Comme vous l’exprimez dans votre Source pérenne, le Paganisme s’organise autour de trois axes : l’enracinement dans la lignée et le terroir, l’immersion cosmique dans la nature et ses cycles éternels, et une « quête », qui peut être une ouverture à l’invisible comme une recherche aventureuse (Pythéas, Alexandre, l’école pythagoricienne, etc.) et « désinstallée ». En ce sens, le Paganisme est la plus ancienne et la plus naturelle des religions du monde. Il a profondément innervé l’âme européenne. À l’inverse des monothéismes, on peut même dire que c’est la plus authentique des religions puisqu’elle « relie » les hommes d’une même communauté dans le monde réel et concret, au lieu d’être, comme le Christianisme ou l’Islam une croyance codifiée et un ensemble de décrets impératifs et universels qui ne s’adressent qu’à l’individu désireux d’« acheter » auprès d’un Dieu omnipotent son « salut ».

Ce qui signifie que les traits majeurs du Paganisme sont l’union du sacré et du profane, une conception cyclique ou sphérique du temps (au rebours des eschatologies du salut ou du progrès, dans lesquelles le temps est linéaire et se dirige vers une fin salvatrice de l’histoire), le refus de considérer la nature comme une propriété de l’homme (fils de Dieu) qu’il pourrait exploiter et détruire à sa guise ; l’alternance de la sensualité et de l’ascèse ; l’apologie constante de la force vitale (le « oui à la vie » et la « Grande Santé » du Zarathoustra de Nietzsche) ; l’idée que le monde est incréé et se ramène au fleuve du devenir, sans commencement ni fin ; le sentiment tragique de la vie et le refus de tout nihilisme ; le culte des ancêtres, de la lignée, de la fidélité aux combats, aux camarades, aux traditions (sans sombrer dans le traditionalisme muséographique) ; le refus de toute vérité révélée universelle et donc de tout fanatisme, de tout fatalisme, de tout dogmatisme et de tout prosélytisme de contrainte. Ajoutons que, dans le Paganisme, se remarque sans cesse l’« opposition des contraires » au sein de la même unité harmonique, l’inclusion de l’hétérogène dans l’homogène.

J’ajouterais que la morale païenne, celle par exemple d’un Marc-Aurèle, comporte certainement des exigences bien supérieures à celles du Christianisme. Le Paganisme auquel je me réfère, et qui est principalement gréco-romain, réclame de l’homme une maîtrise de soi, un respect des règles de la communauté et de l’ordre vital qui ne sont pas imposés par la logique intéressée punition/récompense d’un Dieu omnipotent, mais vécus de l’intérieur, psychologiquement intégrés comme « devoirs » nécessaires.

Les Dieux des panthéons païens ne sont pas moralement supérieurs aux hommes. Ils sont simplement immortels, ce sont des « surhommes » doués de pouvoirs magiques. Ce qui fait que, dans le Paganisme, l’homme n’est pas infériorisé par rapport à la divinité, comme il l’est dans les monothéismes du Livre. On le voit très bien dans l’Iliade, où les Dieux prenaient parti pour l’un et l’autre camp, en possédant, eux aussi, tous les défauts, qualités et passions des humains.

Je suis façonné par deux versions du Paganisme parfaitement opposées et complémentaires : un Paganisme de la nature et un Paganisme de la puissance, de l’artifice, de l’arraisonnement du monde, tous les deux aussi émotionnels. Mon Paganisme, je le reconnais, et c’est ce qu’a m’a reproché un jour amicalement Michel Maffesoli, en me qualifiant de « prométhéen », (à la suite de la lecture de mon livre L’Archéofuturisme) et donc de « moderne », est hanté, tenté par l’hubris. Quant à Alain de Benoist, il a traité ma vision du monde de conforme à celle des Titans, selon les catégories de Jünger. Je ne conteste pas cette analyse issue d’un auteur qui, bien que s’étant jadis déclaré « païen », est resté en réalité profondément judéo-chrétien (de tendance agnostique moderniste) dans son idéologie, sa sensibilité et ses centres d’intérêt.

L’Europe n’a jamais cessé d’être taraudée par son inconscient païen : toute la poésie européenne en témoigne, de même que les arts plastiques. Les œuvres poétiques purement chrétiennes ne sont pas exaltantes et tout l’art sacré catholique est empreint de Paganisme, ne serait-ce que par la représentation permanente du divin qui s’y opère et qui contredit l’impératif iconoclaste du monothéisme. Dans le Christianisme, ce qui m’a toujours gêné, disons dans le Christianisme d’après Vatican II (qui n’a plus rien à voir avec celui des Croisades), c’est qu’il distille une préférence systématique pour le faible, la victime, le vaincu ; il place l’orgueil au rang de péché et condamne la sensualité, même saine, comme contraire aux voies divines. Ce furent la lecture de Nietzsche, mais surtout l’observation des prélats et des Chrétiens d’aujourd’hui, qui me convainquirent du caractère souffreteux et contre-nature de la morale chrétienne, une morale de malades, une rationalisation des frustrations. Cette idée de rédemption par la souffrance, qui n’a rien à voir avec l’idée païenne de mort héroïque, s’apparente à une haine de la vie. Et puis, je ne supportais pas l’idée de péché originel, l’idée qu’on me tînt responsable des souffrances du Christ. Plus que toute autre religion, le Paganisme est à la fois garant de l’ordre social, de l’ordre cosmique et naturel, garant de la pluralité des croyances et des sensibilités. Il repose sur la logique du « chacun chez soi », et non sur le fantasme de la mixité universaliste chaotique. Son modèle social associe étroitement les notions de justice, d’ordre et de liberté, ces dernières étant fondées sur la discipline. Il part du principe que l’humanité est diverse, et nullement destinée à s’unifier, que l’histoire est un devenir imprévisible et sans fin. Il suppose, à l’inverse des monothéismes, une humanité hétérogène composée de peuples homogènes, l’essence du politique étant la constitution de l’homogénéité de la Cité, sacralisée par les divinités, dans laquelle l’identité se confond absolument avec la souveraineté. Organique et holiste, la vision païenne du monde considère les peuples comme des communautés de destin. Ainsi qu’on le vit dans le Paganisme grec, la notion de Cité, soudée par le patriotisme et l’identité commune (reflet des diversité des divinités et de la nature) est fondamentale dans le Paganisme, où les divinités tutélaires avaient une dimension essentiellement politique et enracinée.

Outre un Paganisme apollo-dionysiaque, je penche pour ce qu’on pourrait appeler une « approche titanesque », aux accents faustiens et prométhéens, fondée sur l’esthétique et l’éthique de la puissance, la divinisation du Surhomme — ce qui n’a rien de « moderne » mais tout d’archéofuturiste — puisque le mythe d’Héraclès et la geste de l’Iliade sont l’expression explicite et tonitruante de ce titanisme, dans lequel les héros humains se hissent au niveau des Dieux. Qu’on songe à Achille, Priam, Agamemnon et tous ces personnages de la mythologie ou de la tragédie grecques qui, habités par le surhumanisme, tendaient réellement à atteindre au divin.

Pour moi — et cette approche surprend ou choque certains Païens — le Paganisme est non seulement associé à une esthétique de la « nature menaçante », à une vision des divinités comme entités empreintes d’une certaine brutalité, d’une sauvagerie vengeresse (la « Chasse sauvage » entourée d’une aura de sortilèges et d’imprécations, le fantastique roman de Machen, Le Grand Dieu Pan où les Dieux antiques resurgissent, transfigurés et vengeurs, en pleine Angleterre moderne), mais aussi au déchaînement prométhéen de l’hubris technoscientifique — il ne s’agit pas ici d’en parler d’un point de vue socio-idéologique — qui m’a toujours semblé porteur d’une part majeure de l’âme païenne (qu’on songe à Vulcain-Hephaïstos, le Dieu des forges) dans la mesure où par la « technique-de-puissance », à distinguer de la « technique-de-confort », l’homme européen a toujours voulu inconsciemment concurrencer la puissance divine et se l’approprier. D’ailleurs la tradition judéo-chrétienne ne s’y est pas trompée : l’homme y est sommé par Dieu de ravaler son « orgueil de puissance », de ne pas approcher l’arbre de la connaissance, de ne pas créer d’artifices concurrents de la nature immuable et parfaite conçue par le créateur. D’ailleurs, reprenons le nom des fusées ou programmes spatiaux américains du temps où Von Braun les baptisait : Thor, Atlas, Titan, Jupiter, Delta, Mercury, Apollo… Aucune ne s’appelait « Jesus », « Peace and Love » ou « Bible ». Et ce, dans un pays où le Christianisme est, de fait, religion d’État. De même, la fusée européenne est Ariane, les missiles nucléaires de l’armée de terre française, Pluton et Hadès, et celui de l’armée indienne, Agni. Les navires de guerre britanniques portent traditionnellement des noms de même origine : Hermès, Ajax, Hercules… Il existe donc bien un lien, un fil mental entre les réminiscences de la mythologie païenne et cette « technoscience-de-puissance ».

Dans les sonoramas, les émissions de radio, puis la bande dessinée Avant Guerre, j’ai procédé à une véritable divinisation allégorique de la technoscience, notamment militaire, spatiale et biologique. Cette démarche est constante dans la science-fiction, notamment chez l’Américain Philip K. Dick (ouvertement païen), immense auteur, bien plus connu en Europe que dans son pays. De même, on remarquera l’opposition constante des mentalités christianomorphes à l’ingénierie génétique, aux biotechnologies (comme jadis à la recherche et aux interventions médicales). Ces dernières leur apparaissent comme une profanation de l’œuvre de Dieu. Expliquons-nous. Pour le Judéo-Christianisme comme pour l’Islam, l’univers est divisé entre sacré et profane. Le sacré ne réside qu’en Dieu. La nature, domaine de l’immanence profane, ne peut être modifiée que par Dieu, et non par l’homme. Si l’homme en vient à se modifier lui-même (ingénierie génétique), il commet le pire des péchés : le péché d’orgueil, évidemment, en prétendant « améliorer » ce que Dieu a créé et en ne se soumettant pas à la prédestination. Il commet un second péché, un péché contre l’anthropocentrisme. L’homme a été créé à l’image (imparfaite, mais à l’image quand même) de son Créateur, radicalement séparé du reste de la nature, plantes et animaux, considérés comme de simples mécanismes biologiques instrumentaux. Où va-t-on si l’homme se décrète créateur de lui-même, manipulateur de sa propre vie ? Il commet une double faute : il s’assimile lui-même à un animal, reniant son âme et sa filiation divines en s’immergeant dans le flux biologique ; il se décrète semblable au reste du vivant (c’est le péché d’incarnation) ; et, pis, il s’adjuge le droit de toucher à sa propre nature intime, qui est la propriété du Dieu-Père, et de s’élever, de s’améliorer ; c’est le péché d’assomption.

Le refus de ces deux sacrilèges a été constant dans les monothéismes dualistes : de l’allégorie du Golem (la créature artificielle et diabolique créée par l’homme), à la lutte contre les théories évolutionnistes, ils ont toujours dénié à l’homme le droit de devenir démiurge. Ils l’ont toujours pensé comme immuable et créé d’un bloc, soumis. Pour des Païens, cette position est incompréhensible : la nature est sacrée par elle-même, elle n’est pas l’œuvre profane d’un esprit sacré qui règne dans les nuées. Elle est incréée et le divin est partout. L’homme n’est pas immuable, mais immergé dans le torrent du devenir. Il n’existe aucune opposition entre le « naturel » et l’artificiel humain, puisque tout est naturel, même l’artifice. La « sur-nature » engendrée par la science humaine est toujours de la nature. La question, pour un Païen, est de savoir si tel artifice (notamment biologique) est positif ou non, concrètement, ou s’il est nuisible ; mais certainement pas de condamner l’Artifice dans son ensemble en tant que principe métaphysique. C’est pour cela que l’écologisme radical défendu par certains est profondément judéo-chrétien.

Autrement dit, à la question : « est-ce que les clonages ou les incubateurs, les organismes génétiquement modifiés, la technologie nucléaire, sont éthiques ou non ? », question posée par la conscience monothéiste, il substituera une autre question plus pratique et proche du réel : « est-ce que telle intervention sur le génome ou la structure de la matière peut être nuisible ou bénéfique ? » Dans la pensée païenne, les idées sont instrumentales. On voit donc que la mentalité païenne se garde de toute métaphysique et qu’elle reste « physique », tout simplement parce qu’elle est persuadée que rien ne pourra jamais désenchanter la nature. On peut ainsi estimer, ce que j’ai essayé d’expliquer dans mon essai L’Archéofuturisme, qu’en matière de biotechnologies (qui vont, liées avec l’informatique, provoquer un cataclysme au cours du XXIe siècle), les mentalités judéo-chrétienne et islamique ne pourront pas assumer éthiquement, théologiquement et culturellement la technoscience à venir, d’essence titano-prométhéenne. Seule, à mon avis, la mentalité païenne pourra l’assumer. D’ailleurs, on remarque déjà, signe prémonitoire, que les trois aires culturelles qui n’ont pas été innervées par le monothéisme, l’Inde, le Japon et la Chine, considèrent l’ingénierie génétique comme parfaitement naturelle.

Je ne puis parler ici que de manière sibylline, lapidaire et symbolique, en lançant des pistes. Il existe pour moi, un « soleil noir » du Paganisme, un foyer incandescent et souterrain, ce que Heidegger appelait le deinotatos, le « plus risqué », c’est-à-dire l’essence même du tragique et du défi jeté à la face du destin. La technoscience liée à la volonté-de-puissance ; le surhumanisme, la synergie entre l’esthétique et l’appel à ce qu’on pourrait appeler l’« auto-affirmation », les tentatives de se faire Dieu, tout cela fait partie d’un univers mental qu’il est impossible de nommer clairement, qui doit rester dans l’ombre, l’« ombre propice » comme disait Ovide. Mais cette dimension démiurgique appartient en propre au Paganisme européen ; il l’innerve toujours, comme une braise qui ne s’éteint jamais et qui peut, à tout moment, devenir volcan. Elle s’exprime avec une grande force dans le roman de Erle Cox, La Sphère d’or, qui m’a beaucoup impressionné. Ces intuitions ont été développées dans l’émission de radio de science-fiction Avant-Guerre, réalisée avec feu le peintre Olivier Carré, dont les textes existent, qui seront sans doute un jour publiés, mais qui sont encore trop brutaux pour être bien compris. Ce que nous appelions le retour des dieux transfigurés. Il y a un secret de famille dans le Paganisme européen, que toutes les vieilles mythologies — jusqu’au cycle arthurien — évoquent bien sans en dévoiler la nature, un secret dont le cœur (le Graal ?) est à mon avis l’impensable, un secret que Heidegger avait pressenti et dont il s’était effrayé. Dans son texte fondamental, Holzwege (traduit en français par « Sentiers qui ne mènent nulle part »), Heidegger, à mon avis savait parfaitement que ces sentiers menaient bel et bien quelque part… J’avais exprimé cette interprétation dérangeante dans un numéro de la revue Nouvelle Ecole consacrée au philosophe allemand. Heidegger a eu peur de sa propre lucidité. Il a noyé ses intuitions dans le silence. Et puis, on l’a tellement récupéré, neutralisé, défiguré… Où mène le sentier (c’est-à-dire le cheminement de notre histoire) ? Vers la possible victoire des Titans et de Prométhée. Zeus, je sais, m’en voudra, mais cette victoire, je la souhaite, fût-elle éphémère, sera une explosion esthétique, le couronnement des démiurges, l’instant éternel, dont parlait Nietzsche. Lui qui, précisément, effrayait tant Heidegger qui l’avait trop bien compris et non pas sottement lu.

Mais comment vivre cette tension, cet assaut ?

En Europe, le Paganisme — qui fut, de manière protéiforme, son ancienne religion — est présent de multiples manières : un Paganisme « folklorique » (sans connotation péjorative), surtout celto-scandinave, qui ne s’accompagne d’aucune croyance envers des Dieux personnifiés mais relève d’un panthéisme traditionaliste et ethniste ; on trouve aussi, surtout avec le recul massif du culte catholique, le retour à un Paganisme populaire diffus, dont la célébration en hausse des cycles saisonniers et des solstices, ainsi que la reprise de la fête celtique des morts (Halloween) — dont il existe évidemment comme pour Noël une récupération commerciale — sont de bons exemples. Rappelons que la « repaganisation » de Noël, fête contre laquelle l’Église a constamment lutté, qui date du début du XXe siècle (avec remplacement de la crèche par l’arbre) et qui constitue, plus de 1500 ans après la réponse du berger à la bergère à la christianisation médiévale du solstice d’hiver, fut un signe avant-coureur absolument capital d’une régénération spontanée et populaire du Paganisme ancestral.

On note aussi la persistance, dans les arts, la littérature, la philosophie, la bande dessinée d’évidents courants païens, souvent inconscients. Car le Paganisme ne ressortit pas d’une dénomination, mais d’une attitude vitale spontanée, d’une vision du monde. John Boorman, Michel Maffesoli, et tant d’autres continuent une interminable lignée de Païens qui ne se définissent pas comme tels.

À mon avis, en dépit d’une évidente parenté des conceptions du monde, la grande différence entre le Paganisme hindou et celui des Païens d’Europe, c’est que le premier, n’ayant pas connu de discontinuité ni d’acculturation, est resté très proche des religiosités populaires de l’Antiquité européenne : on croit, réellement, au premier degré, à l’existence du panthéon divin. Il est impossible d’en revenir, en Europe, à cette posture. Notre Paganisme européen est en bribes et en même temps souterrain. Comme par hasard, dans cet interrègne, prélude aux plus grands affrontements, le Paganisme resurgit pour combler le vide d’un Église officielle qui a capitulé. Aujourd’hui, en Europe, c’est à la naissance d’un néo-paganisme que nous devons nous attendre. Il est impossible d’en prévoir ou d’en décréter les formes.

Quel peut être son avenir ?

L’Europe de 2020 sera un capharnaüm de croyances et de religions. Le Christianisme s’effondre, se décompose. La lutte se fera entre le Paganisme et l’Islam. Combat spirituel ou combat tout court ? On ne sait pas. Le Paganisme est le contraire même de l’esprit de sérieux et c’est en cela qu’il est le plus sérieux et le plus durable. La puissance, l’invincibilité du Paganisme (et la raison d’ailleurs pour laquelle c’est de lui que l’Islam a le plus peur — voir l’affaire des Versets sataniques), c’est qu’il épouse les forces vitales et donc qu’il est inextirpable, qu’il ne pourra jamais disparaître, à l’inverse des monothéismes, qui n’ont eux qu’un temps dans l’histoire, puisqu’ils sont fondés sur des théories dogmatiques nécessairement passagères. Il est cependant hautement improbable que l’Europe en revienne à des cultes païens en tant que tels, comme en Inde aujourd’hui ou dans l’Europe pré-chrétienne. Les actuels cultes druidiques, par exemple (Bretagne, Irlande, Angleterre, etc.), non seulement apparaissent ultra-minoritaires mais encore ont un caractère factice, folklorico-spiritualiste, mais non pas religieux et fidéistes au premier degré authentique. Je vois plutôt la situation suivante se mettre progressivement en place dans les vingt ans : 1) L’Islam devient la première religion pratiquée (causes démographiques et conversion des autochtones), ce qui constitue une catastrophe. 2) En dépit d’une aggravation prévisible de la situation socio-économique et d’une montée des périls (toujours propices à la religiosité monothéiste du Salut), l’Église catholique, engoncée dans sa ligne idéologique anti-sacrale et laïcisante, continuera de faire du syndicalisme et de la politique : son déclin se précipitera, comme sa marginalisation. Je ne crois nullement à une « réaction catholique massive » de retour au Catholicisme du XIXe siècle, comme le souhaite Jean-Paul II. 3) Je prévois une prolifération de sectes ou de « tribus » (selon l’expression maffesolienne) d’inspiration chrétienne, minoritaires mais prospères : traditionalistes, charismatiques, mystiques syncrétiques, etc. pas vraiment reconnues par le Vatican. 4) Il faut s’attendre à une expansion lente mais continue du Bouddhisme à l’occidentale, reflet déformé du bouddhisme asiatique originel. 5) Un recul sévère de l’athéisme ou de l’indifférence agnostique est à prévoir dans le siècle de fer qui s’annonce, d’où évidemment une attirance nouvelle pour des formes imprévues de Paganisme. La prolifération de ce que j’ai appelé les religions sauvages (sans aucune connotation péjorative), véritable capharnaüm du pire comme du plus intéressant, constitue pourtant un terreau sur lequel peut s’opérer une véritable régénération métamorphique du Paganisme européen. Ces « religions sauvages » existent déjà et ont un côté glauque, disons tâtonnant. Mais elles correspondent à un besoin ; celui de renouer avec une mémoire floue, semi-oubliée.

Je pense donc que nous allons voir surgir, au cours du XXIe siècle, des formes imprévues de Paganisme, qui s’apparenteront à une métamorphose des Dieux. Tout est possible, tout est envisageable dans ce chaos, d’où un ordre, un après-chaos, surgira nécessairement. Il faut se méfier, d’autre part, de tous ceux (qu’ils se disent Païens ou qu’ils appartiennent à des milieux catholiques intégristes) qui analysent — pour l’approuver ou pour le condamner — le délitement actuel des mœurs (Gay Pride, Love Parade, homophilie, anti-natalisme, féminisme, toxicomanie tolérée, pornophilie abrutissante, abolition des codes sociaux, dégénérescence artistique…) comme un retour du Paganisme. Le Paganisme est le contraire même du relâchement, de la déstructuration des énergies vitales observables dans l’Occident contemporain. Il s’avère tout au contraire comme la ritualisation et l’assomption des impératifs d’ordre vital. Ses principes cosmiques (du grec kosmein, mettre en ordre, parer, organiser) intègrent à la fois, dans une conjonction des contraires apparents, les forces dionysiaques de la sensualité et du principe de plaisir aux nécessités apolliniennes de maîtrise et d’ordre global. Tout ce qui nuit à la perpétuation saine de l’espèce et du peuple, à l’homogénéité organique de la Cité ou de l’État (au sens romain du mot) ne peut se prétendre « païen ». Un Païen ne sera jamais ni un puritain ni un obsédé sexuel (les deux étant d’ailleurs très proches…), ni un anarchiste ni un tyran (le second procédant du premier).

De même, le Paganisme ne doit se confondre ni avec le dogmatisme intolérant ni avec la tolérance absolue. Sous prétexte de « polythéisme social », certains Païens superficiels applaudissent à la tribalisation de la société, au communautarisme, sans savoir que tous les auteurs païens de la Grèce antique — à commencer par Aristote avec son concept de philia, « amitié envers le proche » — ont toujours mis en garde contre l’idée de peuples hétérogènes, ces derniers étant le terreau de la violence et du despotisme. Ce sont au contraire les monothéismes qui défendent l’idée de mixité, afin de disposer de masses d’autant plus malléables qu’elles ne sont plus cimentées par des solidarités ethno-culturelles. Ces Païens de pacotille partagent avec les prélats post-conciliaires, l’approbation de l’accueil de l’islam comme un « enrichissement œcuménique » (sans comprendre la logique totalitaire — sans connotation péjorative — et monopolistique de la religion de Mahomet) ; et de même, ils pratiquent, au nom d’une vision abstraite et fausse d’un monde futur organisé en « réseaux », prétendu « polythéiste », sans peuples ni nations, une tolérance envers les « tribus » marginales et déviantes et, derechef, avec un cosmopolitisme débridé. Ce dernier est parfaitement étranger à la vision païenne de la Cité et s’apparente à une très ancienne conception judéo-chrétienne et paulinienne (bien plus qu’hébraïque) du pluriversum politique. N’oublions pas non plus que le Paganisme gréco-romain était placé sous l’autorité hiérarchique des grands Dieux tutélaires, qui fédéraient l’État ou la Cité, qui plaçaient l’ordre politique de la communauté du peuple, de l’ethnos, au dessus des licences individuelles ou des forces hétérogènes et centrifuges d’on ne sait quelles « communautés ».

Dans un autre registre, je me méfie d’un Paganisme purement négatif et réactif qui n’est qu’un anti-catholicisme passionnel. Tirer à boulets rouges sur le Catholicisme européen traditionnel est une perte de temps. J’ai moi-même écrit la préface d’un livre consacré au culte marial — et qui a gêné beaucoup de Catholiques — où je rappelle cette évidence que la Vierge Mère et son culte s’enracinent profondément dans la mentalité européenne pré-chrétienne et qu’un Païen doit les respecter. Car autrement, comment expliquer, à travers les siècles, l’immense succès populaire de la vénération pour Marie et pour les Saints ? D’ailleurs, les épiscopats actuels de l’Eglise post-conciliaire ne mettent-ils pas un sérieux bémol (ce qui explique en partie la désaffection pour leur « nouvelle Église ») sur ces cultes soupçonnés de « polythéisme » ? Concernant la différence entre le Paganisme d’aujourd’hui et le Christianisme, je suivrai la position du médiéviste P. Vial, qui rappelle que le Paganisme n’est pas antichrétien, mais à la fois achrétien et postchrétien. Comme il le souligne, dans la lignée de Nietzsche, le point de rupture affectif entre la conception judéo-chrétienne du monde et la conception païenne, que j’ai personnellement toujours ressentie et qui fut une des causes majeures de mon choix du Paganisme, c’est que les Chrétiens préfèrent le martyr au héros, que leur dolorisme célèbre la vertu rédemptrice de la souffrance, qu’ils préfèrent le masochisme, la culpabilité, le repentir à l’esthétique de la vie et de la volonté de puissance, la morale du péché plutôt que l’éthique de l’honneur et de la honte.

Je vais maintenant risquer une prédiction historique, relevant de la pure intuition, qui peut être totalement fausse comme totalement vraie : je vois, en Europe, le XXIe siècle, comme celui de la marginalisation radicale du Christianisme, et de l’affrontement d’un Paganisme protéiforme resurgi de l’ancestrale mémoire, et de l’Islam conquérant. Les Catholiques minoritaires se classeront selon les deux camps. Mais, comme l’avait déjà vu Montherlant en un livre prémonitoire et méconnu (Le Solstice de Juin), dans la guerre des Dieux à venir — et qui a toujours conditionné toute l’histoire humaine — « le Grand Pan est de retour » comme acteur majeur de la conscience européenne menacée.

Quel regard portez-vous sur le Judéo-Christianisme ?

À mon avis, la cause pour laquelle les Paganismes européens ont été, dans l’espace de l’Empire romain, submergés par le Christianisme, fut le chaos ethnique apparu à la fin du IIe siècle. Le Dieu unique salvateur, celui de toutes les ethnies, qui s’adressait d’abord à des individus déboussolés et déracinés, est venu remplacer les divinités tutélaires dans un monde en proie aux désordres, aux divisions, aux guerres. Ma position, qui peut choquer, est la suivante : le Christianisme et l’Islam furent des sectes apocalyptiques qui ont réussi, profitant du chaos pour prospérer, remplacer les religions naturelles et devenir des cultes institués. Bien entendu, le Catholicisme romain ou l’Orthodoxie gréco-slave, par une sorte de compromis historique, de syncrétisme avec le Paganisme ont profondément rompu avec le Judéo-Christianisme des origines — vers lequel l’Église depuis Vatican II veut revenir, au prix, comme par hasard, d’une phénoménale perte d’audience auprès des Européens…

Je ne suis pas historien, mais j’avance l’hypothèse que la grande rupture historique ne fut pas tant la séparation du Judaïsme stricto sensu et du Christianisme universaliste initiée par Paul de Tarse que l’élaboration d’un judéo-christianisme paganisé (le catholicisme et l’orthodoxie) au cours du Moyen Âge. C’est ce qui a permis au Christianisme de s’implanter en Europe. La deuxième grande rupture, en sens inverse, est intervenue dans les années 60 du XXe siècle, quand le catholicisme, suivant la voie funeste du protestantisme, s’est « dépaganisé » et laïcisé. Le résultat ne s’est pas fait attendre : désaffection massive, brutale et généralisée. On entend dire que le Catholicisme s’est « rejudaïsé ». Non ! Le Judaïsme est une vraie religion nationale et affirmative, qui n’a rien à voir avec le dépouillement rituel et l’humanitarisme profane du corpus et du discours catholiques actuels, avec ce concept flou d’Amour proféré avec une insistance névrotique, et qui n’évoque rien pour les fidèles. Je n’éprouve aucun ressentiment contre le Catholicisme, qui est un réalité un Polythéisme déguisé, mais qui s’est sabordé en tant que religion avec Vatican II, par l’abandon de sa langue sacrée et de ses rites, et qui, en en revenant à un Monothéisme absolu, devient une copie qui ne peut plus lutter contre les originaux : l’Islam et le Judaïsme. Au fond, le destin du Christianisme est dramatique. Il s’est implanté au prix d’une paganisation, d’un reniement d’un certain nombre de ses principes. Puis, voulant retrouver ses principes, il a effectué un deuxième syncrétisme (Vatican II) avec les idées de la modernité, celles des Lumières, mais qui provenaient précisément de ses propres principes laïcisés ! Ainsi, au terme de cet implacable mouvement dialectique, le Christianisme s’est désacralisé en redevenant réellement lui-même et s’est aboli dans son assomption même. L’idée de divin, dans l’Église d’aujourd’hui, se résume à des incantation sur le Christ et son Amour, à l’affirmation d’une morale sociale (celle, très floue, des droits de l’homme et d’un altruisme abstrait et extrémiste, d’un pacifisme convenu) qui n’est que la vulgate de l’idéologie profane hégémonique. Le Christianisme est devenu un discours idéologique que n’éclaire plus aucune transcendance ni aucune grande politique, comme l’a vu le penseur catholique Thomas Molnar. On est loin de la foi des cathédrales.

Dans mon essai L’Archéofuturisme, je me suis pris à rêver d’un retour des Européens à ce type de Pagano-Catholicisme médiéval, tandis que les élites conscientes adopteraient un Néo-Paganisme à la fois marc-aurélien et prométhéen. Peut-être le destin nous concoctera-t-il cette solution ?

Sur le fond, la mentalité païenne, par rapport à la chrétienne, a été conformée par l’ancienne attitude de l’homme païen antique face à ses Dieux : ne chercher aucune consolation auprès du divin. Les Dieux ne respectent que la fierté et la force. Pas d’imploration. L’homme ne peut être heureux et sain que par lui-même, que par sa propre puissance psychique intérieure et l’affirmation de sa volonté. L’homme païen ne se couche pas devant ses Dieux ; il les défie. Ou il les remercie et cherche à se les rendre favorables. Le Christianisme a développé une théologie de la castration, où nous sommes coupables et infériorisés. Le Païen séduit ses Dieux ou les affronte, le Monothéiste les implore et s’humilie.

D’autre part, le Judéo-Christianisme, pas plus que l’Islam, n’ont résolu cette question fondamentale autrement que par l’argument du mystère : si Dieu est infiniment bon et infiniment puissant, pourquoi autorise-t-il la souffrance, pourquoi pas le paradis sur Terre pour tous ? Dieu ne mentirait-il pas ? Ou bien il est infiniment bon et il autorise le mal, parce qu’il n’est pas infiniment puissant. Ou bien il est infiniment puissant et il autorise le mal, donc il a un côté cruel. C’est le fameux « problème du mal ». Les théologies monothéistes des religions du Salut n’ont jamais résolu cette énigme, que les philosophies païennes ont parfaitement résolues, de la Grèce à l’Inde : les divinités ne sont ni omnipotentes ni infiniment altruistes. Elle sont comme nous immergées dans le cosmos, soumises au hasard erratique du fatum (des Romains) ou de la moïra (des Grecs). Cette divergence philosophique démontre à mon sens que la mentalité païenne, plus proche du réel, a un beaucoup plus grand avenir devant elle que les autres. Tout cela étant dit, je tiens à répéter que j’éprouve une vive sympathie pour le Catholicisme et l’Orthodoxie traditionnels, car un Païen raisonne toujours concrètement et sans fanatisme.

Dans l’un de vos derniers essais, vous exaltez ce que vous appelez l’archéofuturisme. Qu’en est-il ?

Je ne vais pas m’étendre trop longuement sur cet essai, L’Archéofuturisme, dont le titre est un néologisme que j’ai forgé. Ce n’est qu’un ensemble de pistes, destinées à faire réfléchir et agir. J’y développe quatre idées principales :

  1. Après la parenthèse utopique de la modernité (prolongement laïcisé des rêveries judéo-chrétiennes), le monde futur en reviendra à l’« archaïque », c’est-à-dire non pas au passé, mais aux principes millénaires des sociétés humaines, qui sont l’inverse mêmes de ceux, suicidaires, de l’Occident actuel.
  2. La civilisation occidentale, faute de se fonder sur l’ordre naturel, se dirige vers une convergence des catastrophes dans tous les domaines. Il faut s’attendre au chaos et préparer, dans cet interrègne, l’après-chaos.
  3. Les réalisations actuelles et à venir de la technoscience sont en contradiction avec l’éthique de la modernité (issue du Christianisme) et remettront en scène une éthique prométhéenne du déchaînement et du risque propre à la mentalité païenne antique, de même qu’une éthique proche de celle de l’humanisme grec, pour lequel aucune Loi transcendante n’est supérieure à la volonté humaine, dans l’absolu.
  4. Cette contradiction entre la loi naturelle et le prométhéisme ne pourra être surmontée que par un dépassement de l’égalitarisme : une humanité fonctionnant « à deux vitesses ».

Il faut se reporter à mes textes pour mieux comprendre ce que j’expose ici lapidairement.

Vous avez aussi publié un essai controversé sur la colonisation de l’Europe par l’Islam. Que pouvez-vous nous en dire ?

La domination, à l’horizon 2020, pour des raisons démographiques, de l’Islam, n’est pas réjouissante. Face à l’Islam et à l’athéisme matérialiste, la faiblesse du Christianisme (qui fut jadis sa force mais qui s’inverse, en un retournement dialectique) est d’être une religion structurée du Salut, organisée comme un État, autour d’un clergé, de dogmes, de constitutions rigides. Or toute organisation est mortelle et dépérit face à une organisation concurrente, que ce soit dans l’ordre politique, économique ou religieux. C’est en ce sens qu’aujourd’hui, le Christianisme recule massivement face à l’Islam, sur le plan physique comme sur le plan moral. Le Catholicisme est en état d’anémie avancée. Il a opéré son suicide théologique avec Vatican II, en abandonnant sa langue sacrée universelle, le latin, alors que l’Islam n’a jamais abandonné, sur la Terre entière, l’Arabe religieux du Coran.

D’autre part, le Catholicisme a commis une gigantesque erreur en voulant se moderniser. Dans les rites, les textes sacrés, comme dans le discours théologal. Cet aggiornamento lui sera fatal. La force de l’Islam, c’est son immuabilité. En revanche, le Paganisme ressemble au roseau de la fable de La Fontaine, face au chêne monolithique d’une religion révélée, il est élan vital, et non organisation contingente bétonnée autour d’un dogme. Sa souplesse provient de son scepticisme et de son réalisme. Le Christianisme en Europe recule face à l’Islam, parce qu’il est opposé à un frère concurrent plus vigoureux que lui ; le Paganisme n’entre pas dans ces querelles de famille. Il est tout autre. C’est pourquoi, dans son entreprise logique et très ancienne — et aujourd’hui reprise — de progression en Europe, l’Islam aura comme principal adversaire la mentalité païenne. Je sais qu’il existe de prétendus Païens favorables à l’Islam. Ils se trompent lourdement, par méconnaissance de ce dernier et ignorent apparemment le sort que le Coran leur réserve, sous la dénomination de mécréants et d’idolâtres : alors que les Juifs et les Chrétiens se retrouveront minorés et soumis (dhimmis), eux, subiront le sort des moutons de l’Aït-el-Khébir. Il suffit de lire la sourate 4 du Coran, enseignée dans toutes les mosquées d’Europe et dans toutes les écoles coraniques pour s’en convaincre.

Je fais en général hurler certains Chrétiens quand je leur explique qu’en tant que Païen, je m’oppose à la transformation des églises en mosquées, alors que l’épiscopat l’admet. Il faut bien préciser que je n’éprouve envers l’Islam aucun mépris, aucune haine. Simplement, je refuse, en tant que Païen, son projet de société et de spiritualité pour mon propre peuple. Je le connais bien, je l’ai longuement étudié. J’ai lu le Coran, à l’inverse des intellectuels parisiens, partisans de la cohabitation communautarienne. J’ai été invité à parler « contre l’Islam » par des Musulmans ; ils ont été surpris par le fait que je connaissais bien leur volonté de conquête de l’Europe, de la transformer en Dar-Al-Islam, et que leur discours sur l’Islam laïc et intégrable harmonieusement était un double discours, un propos hypocrite, recommandé par le Prophète lui-même quand on prend d’assaut une nouvelle terre (« baise la main que tu ne puis encore couper »). Ces Musulmans, Arabes et Pakistanais, n’ont pas cherché à me contrer. Ils ont souri, et m’ont dit, en substance : « heureusement qu’il y a peu d’Européens qui nous connaissent comme vous nous connaissez ».

Sur le chapitre du danger de l’Islam, je suis en parfait accord avec un de ses meilleurs connaisseurs actuels, le jeune chercheur et prolixe Alexandre del Valle. Il appartient à ces milieux chrétiens traditionnels qui ont parfaitement compris que contre le danger urgent de la progression de l’Islam à l’échelle mondiale, une alliance avec les forces du Paganisme, de l’Europe à l’Inde, est indispensable. L’Islam est un universalisme guerrier, le plus absolu de tous les monothéismes de la vérité révélée. Il ne tolère à terme rien d’autre que lui même et sa conception théocratique du monde, où la foi se confond avec la loi est, au sens étymologique, totalitaire. Même s’il défend très souvent de bons principes, même s’il s’oppose avec raison au décadentisme occidental, il demeure incompatible avec notre mentalité et nos traditions. Je n’ai rien contre l’Islam, sur sa propre terre, mais sa progression constante en Europe occidentale (déjà la seconde religion pratiquée en France ou en Belgique) inquiète davantage le Païen que je suis que les athées de la gauche laïque et que les Chrétiens.

Quelles sont les figures divines qui vous inspirent le plus ?

Chaque divinité représente une des facettes de la nature humaine, et loin de moi l’idée de rejeter Vénus-Aphrodite ou Mercure-Hermès ou les modestes Dieux lares gardiens de la famille. J’admets parfaitement que mon interprétation prométhéenne du Paganisme soit critiquée par d’autres Païens. En réalité, il a toujours existé deux formes de Paganisme, qui peuvent d’ailleurs s’imbriquer ; l’un populaire (d’où le terme de pagani « paysans »), qu’on retrouve chez tous les peuples de la Terre — jusque chez les populations islamisées —, adopte des croyances superstitieuses simples, mais nullement méprisables, et nécessaires au bon ordre social ; l’autre est le Paganisme des philosophes, qui ne croit évidemment pas à l’existence objective des divinités, mais, au sein d’un doute terrible et tragique, reconnaît l’existence de « quelque chose » de surnaturel, d’inexplicable, rejette le matérialisme athée, respecte toutes les religions de la Terre comme des parcelles de vérité. Mais il récuse absolument l’idée de vérité révélée. Des Brahmanes indiens aux Druides celtiques, il y a une force à la fois tellurique et cosmique qui échappe totalement aux religions de la révélation et du salut. Cette force ne peut pas être exprimée dans un dogme, un catéchisme. Elle se ressent et s’éprouve. Elle relève d’une initiation, à la fois populaire et spontanée, ou bien aristocratique. Le Paganisme est fait pour les peuples et les communautés d’appartenance, non pour les masses et les individus déracinés. Il relève à la fois de la superstition populaire et de la discipline mentale. Il associe les croyances magiques dans les divinités animales et forestières (pôle dionysiaque et enraciné) aux tonnerres apolliniens. Toutes les divinités m’inspirent, mais plus précisément Dionysos, symbole de fidélité et de durée vitale. Dieu souriant (mais au sourire inquiétant), il symbolise le flux du vivant, la révolte contre les ordres et les dogmes sclérosants ; il est le Dieu des plaisirs, du vouloir-vivre, mais aussi du lignage et de la continuité de la vie. Ce n’est pas un hasard si les Chrétiens ont emprunté certains de ses traits et attributs pour en attifer leur Satan. Principe chtonien, Dionysos le sensuel est l’inverse même du pervers. Il incarne des principes totalement contraires à ceux de la modernité. Il est l’exact opposé, plus que tous les autres Dieux de la Grèce, de toute la conception monothéiste et judéo-chrétienne du monde qui innerve notre civilisation. Ce que Nietzsche avait parfaitement compris, qui en faisait, lui aussi la divinité centrale de son panthéon personnel. Dionysos est le plus tragique de tous les Dieux : il joue, il rit, il appelle à jouir, mais il prépare aussi les mortels à leur inéluctable fin. Il est, bien entendu, comme l’a démontré Pierre Vial, l’exact pendant d’Apollon, la divinité solaire (contradictio oppositorum). J’avoue que j’ai découvert un des auteurs qui m’a le plus marqué par son œuvre exceptionnelle, Michel Maffesoli, grâce à son essai L’Ombre de Dionysos où il démontre l’invaincue et invincible influence du Dieu des pampres et des sarments. J’ajoute que je ne partage nullement les analyses et options sociologiques de cet auteur, ce qui démontre que je relativise et n’absolutise pas les miennes, ayant conscience que nous sommes tous dans le champ de la doxa et rarement de l’épistémè.

Mais je n’en néglige pas pour autant Apollon, le Dieu solaire. Un texte qui m’a beaucoup marqué est un quatrain, à mon sens un des plus beaux de la langue française, écrit par Paul Valéry. Dans son poème Ève, il oppose et associe magnifiquement la sensualité dionysiaque d’une jeune fille au réveil matinal (permanence de la vie renouvelée mais éphémère) et la souveraine course du soleil. J’ai toujours estimé que ces quatre vers étaient parmi les plus païens de la poésie francophone : la jeune fille, nue dans ses draps, s’éveille et s’ébroue comme un jeune animal et…

Cependant, du haut-ciel, foudroyant l’heure humaine,
Monstre altéré du Temps, immolant le futur,
Le sacrificateur Soleil roule et ramène
Le jour après le jour sur les autels d’Azur.

Dionysos renouvelle les formes vitales par la métamorphose (une beauté vieillira, mais une nouvelle beauté à venir lui succédera), tandis qu’Apollon, dans son immuable course (labor solis, ergon heliou) protège et assure cette métamorphose. Dans le couple Apollon-Dionysos, l’éphémère et la permanence s’associent dans l’harmonie. Pour moi, le Paganisme est donc fondamentalement le culte du réel et de la vie dans toutes leurs dimensions (biologiques, astronomiques, physiques, etc.) et, contrairement aux religions du salut, il se refuse à construire une méta-réalité, un

 

mensonge, un fantôme (les « marionnettes », ta aggalmata de l’allégorie de la caverne de Platon) mais affronte en face la douce et dure tragédie du vivant.

À cet égard, pour reparler de Valéry, je conseille la lecture du musical poème décasyllabique Le Cimetière Marin qui est à mon sens le plus impressionnant manifeste païen depuis Les Amours de Ronsard. Il faut également répéter que le Paganisme est fondamentalement esthétique, principe à la fois apollinien et dionysiaque. L’art, la poésie et l’architecture de notre époque qui considèrent la rigueur et la discipline esthétiques comme des contraintes incorrectes et qui, souvent, justifient par la rationalité la simple laideur, ne sont pas seulement une révolte contre l’âme païenne, mais un modèle qui ne durera pas et qui débouchera sur une catastrophe. Le Paganisme est l’avenir du monde, tout simplement parce qu’il considère le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait devenir, et non pas tel qu’il doit être.

Pour répondre, en final, à votre question, je dirais qu’il faut inventer de nouveaux Dieux. C’est une tendance profonde de l’homo europaeus, mentalité épique. «  De nouveaux dieux vont fleurir notre avenir  ». J’ai parfaitement conscience que mes réponses recèlent de multiples contradictions. Mais, je ne cherche pas à être mécaniquement cohérent. Je ne prends pas fort au sérieux ces penseurs entomologistes qui débusquent les contradictions chez les autres. Toute création est le résultat de contradictions, toute pensée vibre au sein d’un nœud de vipères.

Tiré des archives d' Antaios (n° XVI, printemps 2001).

 

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Sur le Paganisme.

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |