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08 janvier 2021

Vivonne ou l’Effusion

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Adrien Vivonne, poète chanté naguère par ses confrères Norge et Pirotte  (le cher Michel Déon le fit traduire en gaélique), ce poète étrangement occulté, est le personnage principal du dernier roman de son ami Jérôme Leroy.

A dire vrai, Vivonne apparaît plutôt comme un conte philosophique, aux lisières du réalisme magique tant sa complexe structure et son ampleur poussent à la rêverie et à l’évasion.

 

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J’y retrouve bien des obsessions de Jérôme Leroy, déjà mises en scène dans Monnaie bleue, Les Jours d’après ou Un peu tard dans la saison, car, livre après livre, depuis trente ans, en authentique écrivain, Jérôme Leroy édifie son univers et déploie ses harmoniques.

Le crépuscule d’une civilisation qui se délite et implose dans la folie meurtrière et le chaos climatique ; l’Eclipse, mystérieux phénomène qui fait disparaître des citoyens par milliers, sans tambours ni trompettes, comme transportés dans un monde parallèle, celui de la Douceur, où tout est « rose, orange, bleu, mauve ». La paternité révélée sur le tard, l’usage des psychotropes, la pluie sur les toits du Rouen « d’avant », la tenace nostalgie des îles-refuges (grecques, faut-il le préciser), le carcan techno-marchand et la rage désespérée qu’il suscite, et, comme un dur refrain, larvée ou incandescente, la pire des violences, la guerre civile. Tel est le décor. Outre des sauts temporels parfois périlleux, l’artiste y ajoute le Stroke, AVC planétaire qui fait s’arrêter net drones, smartfaunes et ordinatoires.  Les personnages peuvent entrer en scène.

Surtout, la poésie y joue son rôle … essentiel, puisque sa dimension quasi théurgique permet des miracles : les lecteurs sincères de Vivonne peuvent, grâce à elle, passer de l’Autre Côté, faire sécession, soulever le Voile d’Isis.

 

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J’y retrouve aussi des figures typiques de Jérôme Leroy, Garnier, éditeur dans le VIème et faux frère de première catégorie ; Chimère (ou Chimène, les manuscrits ne sont pas unanimes), la khâgneuse devenue guerrière sans pitié dans les rangs de Nation celte, une milice pratiquant les sacrifices humains  et dont les druides ont lu Evola et Dumézil dans le texte – c’est dire s’ils sont féroces.

Apparaît surtout la figure du Poète aveugle, celui qui chanta jadis la couleur vineuse de l’océan ; les Physiciens Empédocle et Héraclite, les penseurs d’avant le dogme. Nulle rédemption dans ce conte païen, mais, je le répète, la sécession des meilleurs.

Comme dans Un peu tard dans la saison, dont Vivonne serait une suite, l’histoire est tout à la fois abracadabrantesque et archétypale, racontée depuis le futur, où règne la Douceur, nouvel ( ?) Age d’or qui ignore la violence et l’avidité – une sorte de Flower Power réalisé par des anarcho-végétariens qui adorent les Dieux d’avant la Croix.

Vivonne, à l’évidence, récapitule en l’amplifiant l’imaginaire d’un authentique voyant dont les larmes sont les nôtres.

 

Christopher Gérard

 

Jérôme Leroy, Vivonne, La Table ronde, 408 pages, 22€

 

Lire aussi :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2017/02/16/un-peu-tard-dans-la-saison-5911818.html

 

Il est question de Jérôme Leroy dans Quolibets

 

littérature

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

02 janvier 2021

Entretien sur Maugis III

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À quel genre littéraire appartient Maugis ? Peut-on parler de roman historique ou mythique ?

 

Maugis est l’un des noms de Merlin et en fait son avatar ardennais. Il est, dans ce roman, le nom initiatique du héros, l’ex-lieutenant François d’Aygremont, poète ballotté dans un siècle tumultueux, celui des Grandes Conflagrations, nom que je donne à la deuxième Guerre de Trente Ans, et dont nous suivons dérives & égarements jusqu’à son refuge dans l’Himalaya.

Je n’ai jamais voulu écrire un roman historique au sens strict du terme, exercice périlleux qui aboutit le plus souvent à ce que Dominique de Roux appelait non sans drôlerie « romans en costume ». Les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, ou L’Homme aux yeux gris, de Petru Dumitriu, pour citer deux œuvres qui m’ont marqué, constituent les exceptions qui confirment la règle, justement parce qu’ils échappent aux pièges de la reconstitution maniaque ou à la mise en scène gratuite.

Maugis pourrait en effet être qualifié de roman mythique ou, comme l’a écrit naguère mon ami Luc-Olivier d’Algange, de roman historial, au sens que Martin Heidegger donnait à ce terme. Historial signifie que le récit, clairement inspiré de la Matière de Bretagne et des chansons de geste telles que Les Quatre Fils Aymon, inclut l’invisible, et donc le mythe et l’allégorie, les archétypes et les figures divines. Les aventures du jeune poète servent de canevas pour illustrer l’évolution intérieure du personnage  - la descente dans les couches souterraines de la conscience, comme l’illustre le passage irlandais. Si je devais citer des modèles, j’évoquerais Sur les Falaises de marbre ou Héliopolis, d’Ernst Jünger, les romans de Hermann Hesse…

 

Vous sentez-vous héritier de cette veine que l’on dit avoir été inventée par l’écrivain belge Robert Poulet, le réalisme magique ?

 

Robert Poulet a en effet écrit un étrange roman, Handji,  inspiré d’un courant remontant en fait à Novalis, le Magischer Realismus, qu’un immense écrivain flamand, Hubert Lampo, a illustré avec brio dans La Venue de Joachim Stiller - pur chef-d’œuvre dont la traduction avait paru à L’Age d’Homme. Cette veine panthéiste d’expression germanique, allemande et flamande, transpose la réalité dans toutes ses composantes, y compris métaphysiques et même mystiques. Elle me paraît autrement plus riche et plus prometteuse pour la connaissance de l’âme humaine que le très-surfait surréalisme, surtout dans sa version belge, qui relève le plus souvent de la farce ou du canular. D’ailleurs, le surréalisme littéraire fut quasi inexistant en terre flamande… à l’exception du peintre et poète Marc. Eemans, disciple de Julius Evola que j’ai connu à la fin de sa vie et qui a inspiré la figure de cet Arminius qui apparaît dans Maugis comme dans mon premier roman, Le Songe d’Empédocle.

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Je dois davantage à Lampo qu’au romancier Poulet, même si je considère celui-ci comme l’un des tout grands critiques littéraires belges avec le regretté Pol Vandromme. Enfin, ce réalisme magique a aussi eu une expression hispanique, real maravilloso, avec Borges par exemple, qui a magnifiquement illustré cette tentation de tout percevoir. Tous ces auteurs, de Jünger à Borges et Eliade, mes maîtres, considèrent la littérature comme une forme d’expérience du sacré.

 

La figure centrale est le « Thiois » François d’Aygremont, fils posthume de Beuve le brave. Il tente d’éclaircir le mystère de cette présence fantomatique qui plane sur son passé, et c’est en partant à la recherche de la connaissance parfaite qu’il lèvera le voile sur l’énigme qui pèse sur ses origines. Vous êtes revenu, avec quelle justesse, sur la question des rapports avec la figure du père dans votre récent roman Le Prince d’Aquitaine. Cette question vous préoccupe-t-elle encore aujourd’hui ou a-t-elle été résolue par la littérature ?

 

Je pense que ces questions liées aux figures archétypales préoccupent plus d’un esprit. Le Prince d’Aquitaine, à ce propos, est sans doute plus réaliste que magique ou mythique, car davantage lié à une époque de dissolution, même si les démons y prennent une autre forme que dans Maugis. Votre question semble sous-entendre que j’écrirais pour « résoudre », alors qu’il s’agit dans mon chef d’analyser et d’illustrer.

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Durant ses études à Oxford, le jeune homme sera admis dans une confrérie d’héritiers du sage Empédocle d’Agrigente. Un tel message est-il encore audible aujourd’hui ?

 

La sagesse est par définition éternelle – sanathana dharma, comme disent les Brahmanes. La sagesse des Antésocratiques et des Pythagoriciens, celle d’Homère et d’Hésiode, les visions de Nerval et Hölderlin, bien présentes dans le roman, constituent un trésor, notre trésor in saecula saeculorum. Le nier serait inepte autant qu’impie. Mon rôle d’artiste est de transmettre ces joyaux à qui veut à son tour s’en inspirer. Je ne suis que le maillon d’une chaîne pluriséculaire.

 

L’Histoire va rattraper l’existence de nos jeunes idéalistes, dont quelques-uns s’égareront jusqu’à verser dans le camp de l’Ordre noir. Maugis, lui, mesurera sa valeur sur les champs de bataille face aux Teutons, puis se verra empêtré dans un écheveau de plus en plus complexe, entre collaboration et résistance. Pour l’écrivain, l’engagement est-il la pire forme de compromission, à laquelle vous préférez toujours la poétique du double jeu ?

 

Pour évoquer les errances du jeune poète dans l’Europe des Troubles, je me suis aussi inspiré de témoignages, parfois oraux, sur les doubles, triples et quadruples jeux qu’imposent parfois les sanglantes époques et que l’histoire officielle, rédigée dans l’optique des vainqueurs après la fin des combats, a tendance à simplifier ou à occulter. Les jeux subtils autant que cruels, les mouvants équilibres de pouvoirs parfois antagonistes au sein d’un même camp méritaient d’être décrits. Grand lecteur des Journaux parisiens d’Ernst Jünger comme des prodigieux mémoires de Raymond Abellio - Sol invictus est un livre essentiel pour comprendre cette période - mais aussi auditeur attentif par exemple d’Henry Bauchau, que j’avais rencontré dans sa ravissante maison à Louveciennes, je ne pouvais, en tant qu’artiste, que tenter de rendre l’infinie complexité des engagements les plus périlleux sans jamais verser dans l’image d’Epinal.  

 

Juillet MMXX

 

Propos recueillis par Frédéric Saenen pour la revue Livr'Arbitres

 

 

littérature

 

 

 

Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

29 décembre 2020

Belges & sous-exposés

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Après Le Petit Arménien (Pierre-Guillaume de Roux), sur une enfance de fils d’émigré dans « la Belgique de papa » », après un succulent Dictionnaire de gastronomie & de cuisine belges (Rouergue), Jean-Baptiste Baronian revient par la grâce d’une jeune maison d’édition installée à Bruxelles et qui porte un nom quelque peu singulier, Névrosée. La fondatrice, Sara Dombret, entend rééditer d’une part des femmes écrivains parfois oubliées, comme Madeleine Bourdouxhe, de l’autre des auteurs qu’elle appelle « sous-exposés ».

Il est vrai que, dans la Patrie des Arts et de la Pensée, les écrivains, même vivants, ne jouissent pas d’une visibilité excessive (euphémisme). N’est-ce pas Charles De Coster, immortel auteur de La Légende d’Ulenspiegel (1867) qui disait que, dans ce pays, « il faut baiser le sabot de l’âne » ?

Sara Dombret veut défendre un héritage littéraire ; elle fait sienne, non sans crânerie, la sentence d’un de nos excellents écrivains, l’auteur du sublime Voyage d’hiver (L’Age d’Homme), Charles Bertin : « Il n’y a nulle contradiction entre l’enracinement et l’ouverture au monde ».

littérature belge

Bref, les éditions Névrosée s’attellent à sortir de l’oubli des œuvres d’écrivains belges, femelles ou mâles, préfacées non par de pâteux « sociologues de la littérature », mais par des écrivains, d’authentiques lettrés, qui savent et lire et saluer leurs confrères. Ce que fait avec brio le confrère Luc Dellisse, qui présente Lord John, sans doute le meilleur roman de Jean-Baptiste Baronian, publié pour la première fois dans les années quatre-vingts. Il a, Luc Dellisse, mille fois raison quand il parle du « charme vibrant » de ce roman d’apprentissage, dont le héros, Alexandre, fils d’un bouquiniste du vieux Bruxelles (dont le modèle pourrait bien être le célèbre Henri Mercier, de la librairie La Proue, sise rue des Eperonniers), dix-huit ans, va, en l’espace de quelques jours, connaître le chagrin, le désir et une forme de libération par le truchement de la lecture.  En effet, Alexandre découvre en vidant un grenier la collection complète des Aventures d’Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain, 178 fascicules kitsch de littérature populaire, sans nom d’auteur et aux titres abracadabrants : Le Vampyre aux yeux rouges, Le Grand Chalababa, Le Dancing de l’épouvante, sans oublier, le plus rare, Marabout fantastique.

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Au fil de ses recherches, entre la salle des soins intensifs où agonise son père (coma éthylique) et les impasses du vieux Gand, où se tapit un oncle légendaire aux divers pseudonymes (il aurait été pirate dans les mers chaudes, escroc à Amsterdam, écrivain à Paris), Alexandre entre dans l’âge adulte, non sans douleur. Dans un style proche de l’oralité et avec un sens aigu du grotesque, voire du sordide urbain, Baronian y évoque le Bruxelles des années 60, l’adolescence haïe et regrettée, les librairies et leurs clients parfois pittoresques, et, last but not least, l’étrange figure du maître de notre littérature fantastique - John Flanders alias Jean Ray.

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Parmi les « sous-exposés », Névrosée réédite un authentique chef-d’œuvre des lettres de langue française, Le Carillonneur, de Georges Rodenbach (1855-1898). L’auteur du célébrissime Bruges-la-Morte (1892), ami de Mirbeau et des Goncourt, y évoque le tragique destin d’un architecte brugeois, Joris B., qui, par amour pour sa ville, en devient le carillonneur attitré. Nous le suivons dans ses amours complexes, entre deux sœurs bien différentes, la sensuelle et la méditative et l’observons en train de céder à la luxure. Le préfacier, Frédéric Saenen, trace parfaitement le portrait de l’auteur et de son temps ainsi que la place du roman dans les Lettres françaises en tant qu’expression francophone, et dans quelle langue subtile et raffinée, d’un imaginaire et d’un héritage flamands. Il y décèle les influences de Bloy et d’Huysmans. Toute l’ambivalence « belgique » (ici pris comme adjectif, à l’ancienne), une histoire pluriséculaire (par exemple la vieille rivalité entre Flandre et Brabant, entre Bruges et Anvers ; ou encore la naissance du mouvement autonomiste flamand), une richesse peu commune font de ce Carillonneur un grand livre méconnu.

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Névrosée réédite aussi Le Cloître de sable, de Jacques Cels  (1956-2018), mort trop tôt, sans doute de n’avoir pas été reconnu à sa juste mesure. Roman étrange rédigé dans une langue soignée, ce Cloître se situe dans une improbable station balnéaire, espace indéterminé où, au contraire de chez Baronian & Rodenbach, est niée avec méthode jusqu’à la plus infime once de caractère local.

Singulière construction, quasi théâtrale, tour à tour séduisante et un tantinet agaçante, livre tiré au cordeau avec le zèle du professeur de lettres, Le Cloître de sable m’intéresse pour ses évidentes qualités, sans me séduire. Il faut toutefois saluer l’artiste disparu, qui écrivit « avec son sang » et dont la voix ne fut pas écoutée. La belle préface d’André Possot est un modèle d’intelligence et de fidélité.

 

Christopher Gérard

 

Jean-Baptiste Baronian, Lord John, Névrosée, 214 pages, 16€

Georges Rodenbach, Le Carillonneur, Névrosée, 324 pages, 16€

Jacques Cels, Le Cloître de sable, Névrosée, 326 pages, 16€

Écrit par Archaïon dans XVII Provinces | Lien permanent | Tags : littérature belge |  Facebook | |  Imprimer |

28 décembre 2020

Ode à l’homme classique

 

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Comme chacun sait, l’élégance masculine classique doit l’essentiel d’elle-même à l’Angleterre* et la plupart de ses codes au sport, à l’exploration et à la guerre, la coupe et la finition d’un vêtement devant permettre une identification immédiate tout en permettant des mouvements parfois violents. Elégance et héroïsme se marient ainsi dans l’imaginaire du tailleur et de ses clients, qui, de manière subliminale, désirent ressembler à l’archétype de l’officier.

Cet idéal, celui de l’homme classique ou du gentleman - à juste titre préféré à celui, ô combien équivoque, du dandy - Le Chouan des Villes, pseudonyme d’un énigmatique Nantais, l’illustre dans sa vie depuis à peu près quarante ans et le défend depuis une quinzaine d’années sur la toile par le biais d’un blog célèbre. Naguère, j’ai eu l’occasion de dialoguer avec cet érudit qui est avant tout un homme de goût, entre autres pour un numéro de la revue littéraire Livr’Arbitres sur le dandysme. Le Chouan prône, sur le plan du vêtement mais aussi du savoir-vivre, les deux étant pour lui liés, un classicisme intégral, mode avoué, revendiqué même, de résistance à une modernité décadente. Notre Chouan se dit disciple de Pascal et de Baudelaire, de Barbey d’Aurevilly et de Toulet – un raffiné révulsé par l’uniformité et la monotonie d’une époque de moins en moins tolérante, car la beauté est devenue suspecte, presque coupable. La grisaille, la manie de l’égalité, telles sont ses - nos - mortelles ennemies !

Le Chouan des Villes est une sorte d’officier perdu qui mène un combat où « le réarmement civilisationnel passe par une réappropriation des codes vestimentaires ». Comme il le proclame non sans panache, « la nuit des inversions et des déconstructions n’a que trop duré ». Il n’est pas le seul : avant lui, sans bien entendu remonter à Barbey, l’Honorable James Darwen, avec son extraordinaire Chic anglais ; Tatiana Tolstoï, avec le précieux De l’Elégance masculine ; G. Bruce Boyer avec True Style  ont marqué les esprits. Plus près de nous, le tailleur Julien Scavini, architecte de formation et dessinateur dans le style de la ligne claire (Blake et Mortimer ne sont pas loin), a publié deux jolis essais d’inspiration classique.

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Le Chouan des Villes s’inscrit bien dans une tradition pour qui l’habit est tout à la fois signe de contradiction et marque de respect pour soi-même comme pour autrui.

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Son essai constitue l’examen minutieux, d’une rare cohérence, de la garde-robe classique d’aujourd’hui, de la robe de chambre chère à Diderot au nœud papillon. A la tyrannie des sweat à capuche, jeans troués & godasses en plastique, s’oppose le règne du costume trois pièces, du chesterfiled et des boutons de manchettes. Eloge de la cravate et des gants, de la veste autrichienne (portée avec un foulard) et du richelieu (« oxfords not brogues », comme dit le héros du film Kingsman), courageuse défense du chapeau, ce livre bienvenu comblera tous ceux qui, comme l’auteur, poursuivent le rêve « d’une silhouette parfaite en ombre chinoise ».

 

Christopher Gérard

Le Chouan des Villes,  L’Homme classique. Secrets d’élégance, préface et illustrations de Julien Scavini, AlterPublishing, 2020, 150 pages, 15€.

A commander exclusivement sur Amazon (manuscrit refusé par plusieurs éditeurs).

Lire aussi :

James Darwen, Le Chic anglais, Hermé, 1990.

Tatiana Tolstoï, De l’Elégance masculine, Acropole, 1987.

G. Bruce Boyer, True Style, Basic Books, New York, 2015.

Julien Scavini, Mode Men, Marabout 2014. Du même, Guide de l’élégance masculine, Figaro Magazine, 2016.

 

* Nul ne niera les apports de la France et de l’Italie, ni même du monde germanique.

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 Lire aussi, sur ARCHAION

mes chroniques du 20 octobre 2014 et du 24 septembre 2013.

 

 

25 décembre 2020

Entretien sur Maugis II

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Vous ne semblez pas très moderne, Christopher Gérard. Vous êtes en effet fidèle à des héritages et vous vous reconnaissez des maîtres. Vous ne croyez certainement pas qu'un style et une sensibilité littéraires sont de génération spontanée. Qu'est ce qui donc a fait de vous un lecteur et un écrivain ?  Quels ont été vos premiers initiateurs ?

Tout jeune encore, avant même l’adolescence, j’ai perçu, sans réfléchir, ce que Péguy décrit à la perfection dans Situation IV : « Le monde moderne avilit. Il avilit la cité ; il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. » Dès ces affreuses années 70, j’ai eu une conscience aiguë de vivre aux temps de la décadence et de l’avilissement, car la modernité, avec sa marchandisation et sa standardisation effrénées des corps, des âmes et des esprits est aussi brutale que laide. En voulez-vous une preuve irréfutable ? Regardez avec attention des photographies ou des films antérieurs à la fin des années 60. Vous y verrez des visages humains, encore nobles, même chez les gens les plus humbles, qui passeraient aujourd’hui pour des membres de l’aristocratie, tant leur maintien, le contrôle de leurs gestes, leurs vêtements, leur langage traduisent un mode d’être aux antipodes du nôtre. J’ai douloureusement pressenti que le monde allait être défiguré, peut-être pour toujours. Voilà la source, le déclic qui fondent, oui, une fidélité à des héritages multiples, posture avant tout esthétique.

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Comment donc, après aussi cruelle prise de conscience, croire encore à la fable d’un progrès moral exponentiel, à l’illusion d’une amélioration infinie des conditions de vie - à la table rase et à l’amnésie qui en seraient les conditions sine qua non de réussite ?

Très tôt, cette conscience, suraiguë je l’ai dit, de vivre une fin de cycle m’a de manière assez logique poussé à m’intéresser à nos origines, et ce avec d’autant plus de passion que, à moitié américain par ma mère, je me sentais européen de tout mon être, sur-européen, si j’ose dire. L’insécurité culturelle, je l’ai connue très jeune ; elle a joué un rôle majeur dans mon parcours.

J’ai compris par l’expérience vécue, et non dans les livres, que l’homme est avant tout un héritier, le maillon d’une chaîne pluriséculaire, le locataire d’un domaine dont il hérite et qu’il transmet, avec un mélange d’humilité et d’orgueil. Mon roman Le Prince d’Aquitaine livre quelques réflexions sur ce thème fondamental.

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Vous me demandez ce qui m’a fait lecteur et écrivain ? Le destin ! Lecteur, je l’ai été grâce à mes professeurs de l’école publique, aux livres offerts par ma grand-mère, à ces instituteurs qui nous emmenaient à la bibliothèque municipale.

Ecrivain, je le suis devenu sur le tard, à trente ans passés, le temps d’oser à mon tour prendre ma (minuscule) place aux côtés des aînés.

La première initiation ? Je peux la dater au jour près ! C’est en effet le 6 décembre 1972 qu’un livre a changé ma vie. A peine âgé de dix ans, j’ai reçu de ma grand-mère un album illustré qui, malgré déménagements & pérégrinations, ne m’a jamais quitté : Légendes de la Grèce ancienne. Le monde merveilleux des dieux, des déesses, des nymphes et des héros, aux Editions des Deux Coqs d’Or. Comment ne pas rêver, toute une vie d’homme et d’artiste, aux noms d’Ouranos  et de Gaïa, dont naquirent Océan, Chronos (le Temps, au centre de toute vie d’écrivain ?), le géant Antée (lequel donna son nom à une prestigieuse revue symboliste belge du début du XXème siècle, où l’on lisait André Gide et Rémy de Gourmont) ? Combien d’heures solitaires passées à rêver à Mnémosyne, qui de Zeus enfanta neuf filles, les Muses ? A Phaéton et au char du Soleil, à l’imprudent Icare, à cette fascinante Toison d’Or (qui parle au cœur de tous les Bourguignons), au courageux Thésée ? D’autres invoqueront Proust ou Kafka. Moi, ce sont les  dieux et les déesses, les nymphes et les héros qui, à jamais, ont peuplé mon imaginaire.

Le reste a suivi, de Stendhal à Céline, de Nerval à Léautaud, de Morand à mon cher Jacques Laurent et au regretté Michel Déon, sans oublier Hermann Hesse, tant d’autres. D’Eliade, de Borges et de Jünger, j’ai entre autres retenu que la littérature constitue une forme d’expérience du sacré.

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La défense et l'illustration du paganisme, auquel vous préférez je crois le terme polythéisme, sont l'un des cœurs battants de votre œuvre. Comment peut-on être païen ? s’interrogeait Alain de Benoist en 1982. De nombreux lecteurs d’Éléments savent sans doute répondre à cette question. Mais comment devient-on païen ?

 

Dans mon essai La Source pérenne comme dans mon premier roman Le Songe d’Empédocle, j’ai évoqué quelques pistes, quelques moments, quelques images. N’ayant guère l’âme théoricienne, je ne puis vous dire comment « on » devient païen (ou polythéiste). Evitons les généralisations hâtives.

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Païen, je l’ai toujours été – anima naturaliter pagana. Simplement, appartenant à une famille déchristianisée depuis la Révolution industrielle en réaction contre les connivences entre l’Eglise et la bourgeoisie, je n’ai pas subi le lavage de cerveau galiléen, à peine quelques cours de religion catholique où j’avais été inscrit par erreur, car dans la Belgique de 1970, le chef de famille devait choisir pour ses enfants entre les cours de religion (catholique, protestante, orthodoxe, israélite) ou de morale laïque. Grâce à cette erreur providentielle, j’ai appris des prières, en français malheureusement (d’où leur total oubli), et j’ai été sommé de prier pour le repos du Général de Gaulle – ce que j’ai fait avec émotion, ma première émotion politique. Je vous dis cela parce que la « prof de reli » utilisait un manuel dont les illustrations de type seventies m’ont illico presto vacciné contre la Bonne Nouvelle. Ces chamailleries sur les rives du Jourdain n’appartenaient pas à mon univers, celui du ciel étoilé, que j’admirais le soir à Bruxelles, celui des dunes de la Mer du Nord et de la forêt des Ardennes, où m’emmenait marcher mon père. Dès que j’ai commencé à apprendre le latin, j’ai pris ouvertement le parti de Rome – les thermes et les temples, les légions et les aqueducs, les consuls et les étendards. Aucune place pour un supplicié nazaréen, ni pour quelque prophète que ce soit.

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En revanche, la forêt et les vestiges de l’Imperium Romanum, de l’Ecosse à la Pannonie, du Limes germanique aux frontières parthes, tout l’héritage gréco-romain (les Celtes sont (re)venus plus tard dans ma conscience, pour ne plus la quitter) ont enflammé mon imagination. Mon expérience d’archéologue amateur m’a donné le goût, l’obsession même, de déchiffrer les paysages – traces de fossés ou de sépultures, vestiges de villas avec leurs tuiles et leurs tessons de céramique… La longue mémoire, je l’ai acquise à l’air libre, lors de prospections dans la pluie et le vent. Le goût de l’orage, que je salue encore et toujours, l’hommage au soleil et à la lune, la lecture des textes, la réflexion solitaire ont suivi, naturellement et sans intervention extérieure.

Comment vivez-vous votre fidélité aux Dieux, à « l'Ancienne Religion » ? Est-elle essentiellement intellectuelle ou implique-t-elle des pratiques et des rites particuliers ? Votre quotidien est-il raciné dans votre paganisme ?

 Peu de rites, je suis le contraire d’un dévot. Horreur de l’occultisme, des trucs de magie,  des « mystères des runes » & «  secrets des druides ». Méfiance profonde pour les groupes et leurs rivalités dérisoires. Aucun goût pour les trips régressifs de type néo-viking tatoué ou sorcière-qui-parle-aux-abeilles. Dégoût absolu pour l’infra-musique industrielle comme pour le kitsch fantasy.

Le paganisme est pour moi une voie sévère, à la fois poétique et spartiate, une colonne vertébrale et un souffle – le pneuma des Anciens Grecs. Pensez au Zarathoustra de Nietzsche, l’un de mes éveilleurs.

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Le salut au soleil, le sacrifice de fleurs, de fruits et d’encens sur mes autels, quelques formules, mes mantras, me suffisent… quand j’en ressens le besoin ou l’envie. Je ne suis pas l’homme des groupes, je fuis donc les rituels collectifs, dont je ne critique nullement l’utilité – je pense au patient travail de redécouverte des Baltes et des Grecs par exemple.

Il s’agit plutôt pour moi d’une poétique et d’une vue du monde, où l’acceptation stoïcienne du destin, la quête de l’harmonie dans le sens d’une conformité avec l’ordre de l’univers (que je désire comprendre et non « changer »), l’approfondissement (j’espère) de la connaissance de soi, la contemplation des beautés terrestres et célestes, la conscience du jeu éternel des Puissances prennent toute leur place. Vous aurez compris que je suis avant tout un contemplatif, davantage qu’un intellectuel, et que cette contemplation nourrit mon travail d’artiste.

 

« Depuis toujours ce polythéiste sacrifiait à Notre-Dame chez les Catholiques, à la Théotokos chez les Orthodoxes : n'était-ce pas l'avatar de la Grande Déesse qu'il honorait ainsi ? » écrivez-vous de Maugis. Voilà qui n'est pas une attitude de néopaïen sectaire. Charles Péguy affirmait en 1912 dans Notre Jeunesse :  « Le monde moderne ne s'oppose pas seulement à l'ancien régime français, il s'oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C'est la première fois dans l'histoire du monde que tout un monde vit et prospère contre toute culture. » Face au nihilisme moderne chrétiens et païens ne sont-ils pas sur la même ligne de front ?

L’esprit de secte, fût-elle païenne, m’est étranger, car incompatible avec le cheminement vers l’éveil et la libération des conditionnements. Il est surtout aux antipodes de la lucidité tragique ; il trahit une déplorable absence d’humour en tant qu’exemple même de faux sérieux.

Notre présent avilissement, cette chute dans la matière et cette amnésie programmée, la mutation anthropologique que nous subissons sans toujours la comprendre imposent une réaction de tous les éléments sains, quelle que soit leur sensibilité. Catholiques et orthodoxes, juifs et mahométans, athées et protestants y ont leur place. (...)

Pour constituer pareille ligne de front, il faut pouvoir compter sur ses camarades, car si l’un flanche, la ligne sera enfoncée. Pour ma part, je ne compte pas sur l’Eglise catholique, qui a la trahison et le double jeu dans ses gènes. En revanche, les églises orthodoxes et orientales me paraissent constituer des conservatoires, fût-ce à un niveau inconscient.

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Si j’étais chrétien, je me ferais d’ailleurs orthodoxe, pour la liturgie, pour la continuité, pour la figure virile du Pantokratôr à laquelle répond celle, sublime, de la Théotokos. Il faudrait croire, évidemment, et espérer – ce qui me paraît indigne d’un homme libre.

Vous avez publié en 2013 Quolibets, un journal de lectures où sont évoqués des auteurs aussi différents que Luc-Olivier d'Algange, Bruno Favrit, Michel Déon, Michel Mohrt, Gabriel Matzneff ou Guy Dupré.

Archaïon, le blog qui rassemble vos critiques littéraires, témoigne de la grande diversité de vos goûts et de vos admirations. Olivier Maulin et Thierry Marignac y cohabitent avec Dominique Venner, Jean Mabire, Jean Raspail, Jérôme Leroy ou Jean Parvulesco... Qu'est-ce qui réunit, en profondeur, ces écrivains ?

L’intérêt que je leur porte en raison de leur talent, de l’originalité de leur pensée et de la qualité de leur style. J’aime leur caractère irrégulier, réfractaire, insoumis – leur liberté.

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Archaion, mon blog depuis une quinzaine d’années, me permet, sans passer par le moindre directeur de publication, en contournant jeux de pouvoir et conflits d’ego, de publier dans l’heure notes de lecture et hommages, études et entretiens – en toute liberté. La critique littéraire est aujourd’hui moribonde, en tout cas dans la presse mainstream, où elle est tombée au niveau d’un infra-journalisme prostitutionnel, puisque y règnent copinage, conformisme et autocensure. Un ton plus haut que l’autre, et c’est la panique. Un pas de côté, et c’est la vertueuse indignation. Avec Archaion, dont les notes sont reprises ici ou là, je m’amuse, j’affûte mon regard, je salue les esprits indépendants et je bâtis, lentement mais sûrement, une sorte d’arche.

 

Votre confrère Thierry Marignac évoque votre virtuosité à combiner dans vos romans "l'immémorial" et "l'Histoire en marche." Qu'est-ce que les deux ont à se dire ?

Mon ami Thierry Marignac rejoint le cher Luc-Olivier d’Algange, qui parle, pour Maugis, de roman historial, au sens que le récit, clairement inspiré des chansons de geste, inclut l’invisible, et donc le mythe et les archétypes. Les aventures de mes héros servent de canevas pour illustrer l’évolution intérieure des personnages, la modification de leur état de conscience. J’apprécie au demeurant le roman historique quand il est parfaitement documenté, comme par exemple les thrillers de Philipp Kerr et d’Alan Furst, qui reconstituent de manière extraordinaire l’atmosphère des années 30 et 40. Ou encore Robert Harris, qui avec son uchronie Fatherland ou avec Enigma, réussit à me passionner. Je suis un fan de John le Carré, qui à mon sens mérite le Nobel. Mais quand il s’agit d’écrire mes propres livres, je ne puis résister, je dois, oui, ouvrir la porte à l’immémorial.

 

Balzac voulait, avec sa Comédie Humaine, faire "concurrence à l'état civil". Vos romans dénoncent par leur plénitude la platitude de notre époque. Quel rôle assignez-vous à votre œuvre dans le moment culturel que nous traversons ?

Un confrère et ami aujourd’hui disparu, auteur à L’Age d’Homme, Jacques d’Arribehaude, personnage haut en couleurs qui avait traversé les Pyrénées à dix-sept ans en 1943 pour rejoindre la France libre (il était d’ailleurs Compagnon de la Libération), me disait en substance : « nous devons écrire pour laisser à la postérité une preuve que nous, au moins, nous n’étions pas des crétins ». J’écris pour mon plaisir certes, mais je suis en effet conscient d’avoir un rôle dans ce tournant de civilisation : saluer les aînés comme Vladimir Volkoff, Dominique Venner ou Jean Mabire, témoigner d’une résistance opiniâtre au règne de la marchandise et du néant, illustrer une sensibilité de première fonction au sens dumézilien, transmettre une flamme aux cadets. Un livre est un signal lancé dans l’espace, un salut adressé urbi et orbi. Chaque réponse, même la plus humble, même la plus maladroite, fait bondir mon cœur.

Christopher Gérard

 

Propos recueillis en août MMXX

par Olivier François et Thibaut Cassel

pour la revue Eléments.

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