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17 janvier 2019

L'Apocalypse selon Denis Cheynet.

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Magistral premier roman, que nous offre Denis Cheynet avec    Tu crèveras comme les autres, sous la casaque noire des éditions rue Fromentin et avec une éclairante préface de Patrice Jean, auteur de la maison*, qui parle à bon droit de « grand roman sur les impasses technologiques et philosophiques du monde moderne ».

Le coup de génie réside dans l’usage quasi hypnotique de la deuxième personne du singulier, comme dans les Dix Commandements, qui donne au roman cet air incantatoire et prophétique, mais aussi de l’indicatif - mode de la réalité - futur simple. Le romancier vaticine ; il décrit ce qui adviendra : la terrifiante descente aux Enfers d’un cadre moyen de la région parisienne, et en fait de toute une civilisation, happés par l’effondrement subit du monde techno-marchand.

En quelques mois à peine, le petit-bourgeois post-moderne, insignifiant rouage d’une firme d’informatique (l’un de ces nouveaux métiers auxquels les diplodocus de mon âge ne comprennent rien), gavé de séries politiquement correctes et de week-ends cucul-la-praline, se trouve projeté dans l’univers nettement moins policé de The Road : finis l’appartement propret doté de l’écran extra-plat, le zoning industriel et sa cantine bio, le bolide de fonction et les cartes en plastique ! Place au struggle for life le plus féroce, décrit avec une minutie quasi sadique, non sans une once d’humour noir soigneusement celée (le ton macronien du Président qui, alors que tout flambe, en appelle encore, avant de prendre la fuite, à « aider tous les citoyens du monde »).

Tu crèveras comme les autres est bien un conte philosophique, en ce sens que l’auteur force son lecteur à prendre conscience de l’insondable vacuité, de l’égoïsme obscène et de la terrifiante dépendance de l’Occidental, soumis à son smarfaune, asservi par l’usure, crétinisé par d’ineptes obligations professionnelles : « Le travail t’absorbera au début de la semaine, te malaxera et te digérera pour te rejeter comme un excrément le vendredi soir ».

Au fil des pages, le lecteur passe ainsi d’une barbarie l’autre, tiède et aseptisée quand « tout va bien », fétide et glaçante quand tout se dérègle. Car tout part en fumée, et vite : firmes, magasins, approvisionnements, hôpitaux et pompiers, blocages mentaux en tout genre… puisque le ci-devant cadre finira, comme les autres, par se repaître de chair humaine. Clinique, la description de cette descente, qui est aussi une sorte de libération, est servie par un style d’une précision parfaite – pas un mot de trop. « Après avoir essayé de rivaliser avec les astres, les hommes seront désormais aveugles et trembleront de peur », « les défenseurs des droits de l’homme dépèceront des criminels afin de se nourrir de leur chair » : tel est le cruel destin de ces derniers hommes qui, malgré de pitoyables tentatives de résistance (sectes millénaristes, milices hollywoodiennes, sororités féministes, et tutti quanti), sombrent dans la guerre de tous contre chacun.

D’hommes, ils sont devenus moins que des chiens – « un instant insignifiant dans l’immensité du temps, un fragment de matière organique minuscule dans l’immensité de l’univers ».

Une apocalypse au sens premier de révélation – d’un écrivain de race comme d’une vision d’ampleur quasi cosmique.

Christopher Gérard

 

Denis Cheynet, Tu crèveras comme les autres, Editions rue Fromentin, 246 pages, 18€.

 

*Patrice Jean est l’auteur de L’Homme surnuméraire, un grand roman dont j’ai parlé naguère.

 

 

 

 

 

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05 janvier 2019

Entretien sur Le Prince d'Aquitaine

 

 

 

Trois questions à Christopher Gérard

 

littérature

Le Prince d’Aquitaine est votre douzième livre et votre cinquième roman. Comment qualifier ce livre et, tout d’abord, pourquoi ce titre d’inspiration nervalienne ?

 

Vous avez raison de souligner l’origine du titre, qui évoque de manière explicite, par le biais d’une citation des Chimères, l’un des plus mystérieux poèmes de Nerval, et l’un des plus sublimes sonnets de notre littérature – El Desdichado : « Je suis le Ténébreux, - le Veuf, -l’Inconsolé, Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie ; ».

Le Prince d’Aquitaine est en fait un chevalier de la suite de Richard-Cœur-de-Lion, dépossédé (tel est le sens de l’espagnol desdichado) de son trône, celui de Castille, par Jean-sans-Terre.  Ce prince évincé se réfugie en Languedoc, si l’on en croit Walter Scott dans Ivanhoe, un roman de chevalerie qu’avait dévoré Gérard de Nerval. L’Aquitaine, ici, est une terre mythique, de même que le prince est légendaire. Le sonnet tout entier baigne dans une atmosphère mystique et hermétique qui a fasciné et continue de fasciner ses lecteurs. Le Prince d’Aquitaine incarne à mes yeux la solitude du chevalier médiéval, la lente remontée depuis le monde des Enfers d’un homme frappé par le cruel destin, mais qui survit à l’épreuve. Il faut aussi savoir que l’un des manuscrits du poème, celui qui appartint à Eluard, porte comme titre non pas El Desdichado, mais Le Destin.

Mon roman illustre le combat mené, entre misère et orgueil, entre la nuit la plus noire et le soleil le plus éclatant, par un jeune chevalier contre des destins contraires – j’insiste sur le caractère symbolique, et donc universel, du récit, qui ne se réduit pas à une banale autobiographie. D’où, je pense, son caractère anachronique au sens noble – à rebours du siècle. Le dernier mot du livre, katharsis, purification en grec ancien, rappelle qu’il s’agit d’une tragédie, qui, selon Aristote, se définit par la purification qu’elle impose au spectateur. Il s’agit bien d’un roman initiatique, doublé d’une description quasi clinique d’un phénomène de résilience -  comment d’anciennes cicatrices se referment, comment une armure muée en prison tombe en pièces, désormais inutile.

 

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Dans vos deux premiers romans, Le Songe d’Empédocle et Maugis (L’Age d’Homme), vos personnages sont en quête de sacré, à rebours d’une époque anémique. Dans Le Prince d’Aquitaine, le procédé semble différent, même si le lecteur n’en sort pas indemne. Qu’en est-il ?

 

Deux ou trois mots sur le roman proprement dit, pour éclairer le lecteur.

Le Prince d’Aquitaine  est un itinéraire affectif, esthétique et philosophique, qui s’étend sur un siècle, des tranchées de l’automne 1914 à nos jours. C’est aussi le dialogue d’un fils avec l’ombre de son père, qui trace un portrait parfois cruel du monde « d’avant » – celui des années 50 à 80.

On y lit des réflexions sur le dandysme, sur la vision tragique de l’existence, sur les blessures trans-générationnelles – un obus allemand occasionnant ici des plaies qui durent cent ans. Drieu, Stendhal, Léautaud sont convoqués. C’est le fruit de dizaines d’années d’observations, d’expériences et de réflexions, dans un esprit antimoderne.

Comme dans mes précédents romans, le sujet central est bien ce combat millénaire que se livrent les forces du chaos, ici incarnées par un personnage littéralement possédé, le père du narrateur, et celles de la lumière, ou, pour citer Empédocle d’Agrigente, Arès aux noires prunelles, figure de la Haine et de la division, et Aphrodite aux mille parfums, figure de l’Amour et de la concorde. Mon narrateur, né dans une famille éclatée, dévastée par le nihilisme contemporain, étouffe et risque de perdre le combat qu’il mène, d’abord de manière inconsciente dans son enfance, contre ces forces infernales. Tout le récit narre comment ce fils du Soleil triomphe, malgré les blessures, et regagne son royaume, évitant ainsi d’être stérilisé et de rejoindre le vaste troupeau des âmes mortes.

 

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On trouve, au fond, dans votre roman une opposition entre la mémoire, la tradition, le sacré et ce que leur impose « l’époque » par ses injonctions modernistes et son mépris affiché envers qui prétendrait devenir ce qu’il est. Ce qui est fascinant, c’est de suivre le narrateur tout au long d’un parcours où il s’efforce de se construire face à un père fantasque, insaisissable, et qui ne ménage pas les siens. Derrière cette figure paternelle, il y a une tension, une tragédie, n’est-ce pas ?

 

Exactement. Un fils s’adresse au fantôme paternel non pour régler des comptes, mais pour les apurer et pour se libérer d’une ombre maléfique, car possédée par l’autodestruction, ici symbolisée par l’alcool.

Il ne s’agissait pas de déballer je ne sais quels banals secrets de famille, besogne dépourvue d’intérêt comme de tenue. Dans ce roman, qui est avant tout une construction littéraire, l’essentiel réside dans la colère froide du narrateur, dans la tension tragique vécue par une jeune âme qui tente de surnager face au courant qui l’emporte vers le gouffre. Pour reprendre la métaphore nervalienne, le « dépossédé » au sens de déshérité se lance à la reconquista de son royaume intérieur et devient ainsi ce qu’il est. Parfois, il faut le savoir, l’ennemi n’est pas au pied de nos murailles, mais dans la place, dans notre dos, voire en nous-mêmes !

Quand je parle d’héritage, je songe surtout à cet héritage immatériel que, pour la première fois dans l’histoire de notre civilisation, une génération d’ingrats refuse de transmettre par haine de soi. Et en même temps, le narrateur, de possédé au sens d’aliéné, devient « dépossédé » au sens de libéré. Cette tension dont vous parlez se résout par la joie tragique et grâce au triomphe de l’Amour.

 

Christopher Gérard

Propos recueillis par le confrère Bruno Favrit.

Août XVIII

 

littérature

 

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04 janvier 2019

Le Prince d'Aquitaine

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Une grande pudeur doublée d'une lucidité désenchantée, le tout servi par un style d'une élégance rare.

Olivier Maulin

*

Ce texte qui a l'impassible et admirable vibrato du vécu (...). Livre concis, écrit à la cravache, terrifiant !

Christian Dedet

 

*

Une âme sensible, écorchée vive, mais simultanément courageuse, prête - pour reprendre la formule finale - à s'élancer hors de la tranchée.

Gabriel Matzneff

*

Une lecture éprouvante et plaisante (plaisante puisque éprouvante), comme le sont les lectures qui comptent, lecture où l’on pénètre dans les zones de l’existence que tout écrivain digne de ce nom se doit d’arpenter : la honte, le ressentiment, la rancœur, la violence, la solitude.

Patrice Jean

*

L'élégance de n'en pas trop dire, de savoir s'arrêter où il convient.

Arnaud Bordes

*

Une maïeutique princière d’Aquitaine, certes, mais aussi de Danemark, selon les voies sinueuses et droites de la géographie poétique, et les moyens impériaux de la puissante brevitas ; un récit d’initiations, une renaissance cathartique - donnée pour telle - dont la petite musique, douloureuse et gaie, emporte.

Rémi Soulié

*

Une valeur sûre de la rentrée. (...) Son  style pénétrant, son érudition latine, ses vestes en tweed et ce détachement quasi-aristocratique font (de C.G.) un auteur précieux car inclassable".

Thomas Morales

*

Un livre nervalien où Drieu la Rochelle, celui du Feu-follet et de Récit secret, aurait trouvé sa part. Un grand livre.

François Bousquet

*

Avec Le Prince d'Aquitaine, référence obligée au poème de Nerval, il livre un étonnant portrait de son père - flambeur, flambant & flambé -, et explique, au gré de souvenirs d'enfance qui restituent à la perfection ce qu'il faut déjà appeler une "fin de siècle", sa propre "difficulté d'être". L'ensemble est beau et sobre. Christopher Gérard émeut par une sincérité contenue qui ne fait pas abstraction du style. On est dans La Lettre au père de Kafka, revue et corrigée par Drieu la Rochelle. Emotion garantie.

Stéphane Barsacq

 *

Dans ce qui restera, comme une œuvre marquante, sa version de La Fêlure, Christopher Gérard — par son évocation d’un  père essentiellement absent, occupé à la dilapidation des ressources et au saccage de la filiation — nous parle de tout autre chose : l’hébétude des fils que nous étions, devant la génération la plus narcissique du monde connu, sans vergogne et sans amour. Des brumes d’Ostende, où une grand-mère lui transmet, gamin naïf et affectueux, au soleil de Capri, dans des réceptions capiteuses dont le gamin narrateur s'émerveille en dépit des querelles qui éclatent au petit bonheur des égarements du père à la dérive, Dolce Vita — actrices, ambassadeurs, vieux dignitaires mussoliniens — jusqu’aux aux aubes glaciales de Bruxelles hivernale, où le père flambeur, débauché et sans scrupules, compromet sa famille, entouré des truands, mercenaires et demi-mondaines du Bruxelles de la grande époque, Christopher Gérard dessine en effet un destin et une révolte — (...) — nous étions réfugiés politiques au pays du dandysme et de la politesse du désespoir. Cracher, seulement cracher, mais mettre tout le Niagara dans cette salivation,  disait notre cher Drieu à propos de Céline. C’était notre mission, Christopher Gérard la remplit ici avec éclat et mélancolie. Son règlement de comptes avec le père n’en est pas un, juste un compte-rendu d’amour absent. (...) 

Non, Christopher Gérard  a écrit un roman, un drame de mots construit sur la tension entre ses personnages, illuminé par les fulgurances d’un style limpide — la pureté de la langue de Christopher !… —  dans lequel, quoiqu’ayant horreur des récits d’enfance, je me reconnais.

À lire sans délai.

Thierry Marignac

 

*

A travers les confidences d’un Européen à son père, la déchéance et la renaissance de notre civilisation nous apparaissent fugitivement, comme à la lumière d’un éclair. Car le récit tout entier est une figure de style : une synecdoque, du drame familial à la tragédie d’un peuple. Le descendant, s’exprimant à la première personne, parle pour les enfants du siècle, et l’écho de sa plainte aiguë et contenue tremble comme le manifeste implacable de l’Europe éternelle contre la modernité vaincue, un père failli et pourtant omniprésent.

Les ressources du style romanesque offrent à cette poignante catilinaire un tour élégant et l’enrichissent de détails qui chacun invite à la rêverie ou à la réflexion. Le narrateur s’avère bien un émule du Desdichado de Gérard de Nerval, auquel fait référence le titre du roman. Sa traversée de l’Achéron vers la rive de Vénus et du Soleil invaincu, c’est le cheminement incertain d’Europe au-delà du siècle maudit, au-delà de ses mutilations et de ses intoxications. (...)

Le Prince d’Aquitaine plaira sans doute aux esthètes, et non moins aux hommes d’action. Puisse-t-il inspirer les lecteurs à être l’un et l’autre ! C’est le mérite que l’on peut attendre d’un roman qui célèbre une paix profonde, obtenue par un noble combat : inviter chaque Européen à affronter son destin, et renouer avec lui.

Thibaud Cassel

 

*

D’une part, instruire le procès d’une génération désenchantée, qui a manqué au devoir de transmettre à la suivante le sens d’une certaine dignité, du tragique et, plus fort encore, du bonheur à être au monde. D’autre part, poser un acte littéraire, en affirmant que la construction d’un individu reste possible quand bien même celui qui l’a lancé dans l’existence lui dénierait toute qualité.

Frédéric Saenen

 

*

**

 

Un fils s’adresse à l'ombre de son père et, ce faisant, dresse un portrait cruel d'une génération tout en évoquant avec une certaine nostalgie le monde d’avant – celui des années 50 à 70. En chemin, il retrace un triple parcours spirituel, esthétique et moral étalé sur un siècle et qui prend sa source à l’automne 1914, quand un obus allemand fracasse le destin de sa lignée.

Méditation sur la résilience et sur les blessures transgénérationnelles comme sur la faillite d’une époque, Le Prince d’Aquitaine est un roman à la veine blasonnée et secrète, qui témoigne d'un cheminement douloureux et stoïque pour... le meilleur du talent.

Réflexion sur le dandysme et sur la vision tragique de l’existence, où le lecteur croisera Drieu, Stendhal et Léautaud, Le Prince d'Aquitaine est aussi un roman initiatique, fruit de réminiscences et d’observations.

 

*

 

 Incipit 

 

 

"Toi et moi, nous sommes le fruit des épousailles du sable et de l’acier.


En septembre 1914, sous les remparts d’Anvers, une salve d’artillerie décida de notre destin à tous les deux, quand, pulvérisant la tranchée où il se terrait avec son peloton, elle fit de Fernand Elysée ***, mon grand-père, ton géniteur, le héros de la famille, le Grand Invalide.

Enterré vivant, le beau Fernand ne dut son salut qu’à la présence d’esprit d’un brancardier qui, au passage, aperçut un bras émergeant encore tiède des décombres.

Au milieu des explosions, sous la mitraille, ce brancardier prit le risque de dégager le corps écrasé de ton père, assurant ainsi à notre lignée un répit d’un siècle. Fernand se réveilla à Londres après des semaines de coma ; quant à ses camarades, oubliés, ils dorment encore dans l’argile, aux pieds de l’ancienne citadelle.


Finies les charges contre les Allemands : le jeune aspirant, si fringant dans sa vareuse, n’était plus qu’un infirme disloqué, cloué sur un lit du King Albert Hospital de Highgate, puis affaissé dans sa chaise roulante, comme sur cette photo prise à la Villa Léopold, au Cap-Ferrat en février 1917.

Un jeune guerrier foudroyé, à la bouche amère et aux traits creusés par l’épreuve. Couvert de médailles, et des plus prestigieuses, mais condamné dix ans durant à une totale immobilité, puis aux béquilles, à la pitié des femmes, aux morsures d’un dos fracassé. Un jour, Grand-Mère m’a dit qu’il était parvenu à connaître le nombre exact des fleurs du papier peint de la chambre où il se morfondait en pratiquant un peu de vannerie pour ne pas sombrer. J’imagine ton père gisant sur son lit, comptant les fleurs une par une, attendant des soins inutiles.


J’ai là sous les yeux l’album que lui offrit à Londres une amie anglaise, truffé de messages de compassion et d’espoir destinés au courageux aspirant de la salle III, tracés avec élégance à l’encre violette par ses infirmières – la princesse Henriette de Ligne ; Agnes Ryckers, de Boston ; bien d’autres dames du temps jadis, qui citaient Lamartine et Musset pour adoucir sa peine. De lire, ici et maintenant, ces noms de femmes qui, elles aussi, dorment de leur dernier sommeil, m’émeut davantage que ton trépas à toi. Absurde, n’est-ce pas, cette humidité qui me brouille le regard ?"

 

Une tragédie antique en trois générations

 

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31 décembre 2018

De bibliotheca mea

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Entretien avec Rony Demaeseneer

 

Dans l’intimité d’une bibliothèque d’écrivain…

 

Quelles sont vos premières lectures marquantes ? Ces lectures sont-elles associées pour vous à des souvenirs, des impressions liées à la matérialité du livre : une illustration de couverture, un grain de papier, un format, une odeur, une collection, etc.

C’est le 6 décembre 1972 qu’un livre a changé ma vie. A peine âgé de dix ans, j’ai reçu de ma grand-mère un album illustré qui, malgré déménagements & pérégrinations, ne m’a jamais quitté : Légendes de la Grèce ancienne. Le monde merveilleux des dieux, des déesses, des nymphes et des héros, de Roger Lancelyn Green, écrivain britannique formé à Merton College (Oxford) sous la direction de C. S. Lewis et, comme lui, membre du cercle littéraire informel des Inklings.

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Comment ne pas rêver, toute une vie d’homme et d’artiste, aux noms d’Ouranos  et de Gaïa, dont naquirent Océan, Chronos (le Temps, au centre de toute vie d’écrivain ?), le géant Antée (lequel donna son nom à une prestigieuse revue symboliste belge du début du XXème siècle, où l’on lisait Christian Beck, André Gide et Rémy de Gourmont) ? Combien d’heures solitaires passées à rêver à Mnémosyne, qui de Zeus enfanta neuf filles, les Muses ? A Phaéton et au char du Soleil, à l’imprudent Icare, à cette fascinante Toison d’Or (qui parle au cœur de tous les Bruxellois), au courageux Thésée ? Quelques années plus tard, un splendide feuilleton italien m’initia aux voyages d’Ulysse, au courage de Thésée, à la noblesse du chien Argos.

 

D’autres invoqueront Proust ou Kafka. Moi, ce sont les  dieux et les déesses, les nymphes et les héros qui, à jamais, ont peuplé mon imaginaire. Cet album aux couleurs fauves me plongea dans le monde de la lecture, que je n’ai plus quitté. Toujours grâce à ma grand-mère, j’ai découvert, dans la bibliothèque verte, dont je recevais un volume à chaque bon bulletin, Les Aventures de Langelot, un agent secret au service de la France (du Général), dont l’auteur, le lieutenant X, je l’appris trente ans plus tard, n’était autre que Vladimir Volkoff, qui allait, par le truchement de mon éditeur Dimitri, devenir un ami.

Sans oublier Henry de Monfreid et Joseph Peyré - un avant-goût de l’aventure à une époque, les tristes années 70, où l’on voyageait peu, même en rêve. Puis, dans l’horrible reliure bleue des éditions Walter Beckers de Kalmthout, Jules Verne (Michel Strogoff, Vingt mille lieues sous les mers. Et, mon préféré, Voyage au centre de la terre). Un peu plus tard, dans les petits volumes de poche Marabout à cinq francs, les récits d’explorateurs (comme le spéléologue Norbert Casteret) ou de guerriers (Le Grand cirque de Pierre Clostermann, l’épopée des Belges de la RAF…), mais pas Bob Morane, que je n’ai jamais lu (de même que je n’ai jamais, au grand jamais, ouvert un volume de la collection Signes de piste, qui n’avaient pas leur place dans la mouvance laïque et dont je n’ai perçu que fort tard, à l’âge adulte, le caractère ambigu). Progressant avec vaillance, toujours chez Marabout, je fis la connaissance du plus merveilleux défenseur de l’esprit mousquetaire comme de l’idéal monarchique, l’immense Alexandre Dumas, éducateur des âmes. Bien plus tard, quand, au lieu de m’ennuyer comme un rat mort à divers cours ex cathedra de l’ULB (je précise : ni ceux de Lambros Couloubaritsis ni ceux de Charles Delvoye), je traînais en bibliothèque et chez les bouquinistes, j’appris la passion pour Dumas de Jacques Laurent, l’un des plus talentueux Hussards.

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Je fus ému jusqu’aux larmes quand je sus que mon cher Jacques Laurent ne se résigna à lire Le Vicomte de Bragelonne que peu de temps avant de se tuer, tant l’accablait l’idée même de « voir » la mort de ses amis d’Artagnan et surtout celle, dans la grotte, de Porthos. Si je cite cette anecdote, c’est pour confirmer aux lecteurs que, pour moi, la littérature n’est pas un jeu et que des personnages de roman peuvent devenir des amis.

Un mot encore pour saluer cette collection de poche Marabout avec ses couvertures kitsch et néanmoins fascinantes : il faut dire et redire l’importance historique de cette maison qui, grâce au travail de Jean-Baptiste Baronian, révéla au jeune public Thomas Owen et Jean Ray, les Sortilèges de Ghelderode et les errances de Gérard Prévot, tant d’autres encore. Comment en effet oublier ces beaux recueils, La Belgique fantastique, bientôt suivi de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France ?

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Puis vinrent, à la fin de l’adolescence, les collections de poche « sérieuses », au papier si vite jauni, Press Pocket, Folio, Le Livre de Poche, qui ne portaient pas encore en quatrième de couverture ces satanés codes-barres : Les Tambours de bronze, de Jean Lartéguy ; La 317ème section de Pierre Schoendorffer ; tout Joseph Kessel (Nuits de princes !); Maupassant (Bel-Ami !), Nietzsche et Huysmans, Jünger. En rhétorique, deux chocs, Voyage au bout de la nuit, lu de manière hallucinée en deux jours et une nuit, et Le Rouge et le noir, dégusté dans une sorte de transe.

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Plus tard viendront les casaques rouge et noir des éditions de la Table ronde (celle de Laudenbach), les livres si originaux de L’Age d’Homme (où j’allais un jour faire mon entrée) et de la collection Alphée des éditions du Rocher, ceux d’une grande maison bruxelloise, les éditions Jacques Antoine, avec leur élégant graphisme, la jolie collection littéraire d’André Versaille chez Complexe…

Dans mes Quolibets, j’ai salué soixante-huit figures d’irréguliers, dont un clandestin capital dont je viens d’apprendre la mort, mon ami Guy Dupré, l’auteur de Les Fiancées sont froides.

Etes-vous d’une certaine manière un « fouineur », « chineur » de bibliothèque, librairie et/ou bouquineries ? On retrouve ça et là cette ambiance de librairie, de bouquinerie dans certains de vos ouvrages, je pense entre autres au narrateur d’Aux Armes de Bruxelles ?

Dans Aux Armes de Bruxelles, mes flâneries urbaines, j’évoque une quinzaine de librairies, dont certaines ont disparu, comme Corman (rue Ravenstein et celle d’Ostende), Libris (y compris l’antenne du Passage 44) ou Pauli (rue de Namur et Porte Louise). Parmi elles, nombre de bouquineries, petit monde que j’ai beaucoup fréquenté en quarante ans et qui, lui aussi, a subi des pertes irréparables, de Henri Mercier, de La Proue, à Jean-Pïerre Canon, de La Borgne Agasse, sans oublier Françoise De Paepe, du Bateau Livre, rue des Eperonniers, qui, vers 1983, me poussa à lire Chardonne et Léautaud.  

Pendant près de deux ans, à la fin des années 80, j’ai moi-même été libraire, chez Libris, avenue de la Toison d’Or. J’y ai rencontré le vieux Robert Laffont, l’écrivain Pascal Quignard et quelques autres… Mon grand plaisir était d’être le premier à ouvrir les colis d’offices – les nouveautés.

J’ai passé des centaines d’heures en chasses solitaires chez les libraires, surtout d’occasion, qui, très longtemps, ont occupé la quasi totalité de mes loisirs. Adolescent, puis jeune homme et enfin adulte, j’ai fouiné comme un sanglier dans la forêt, papoté avec les libraires, enregistré dans ma mémoire mille titres et anecdotes glanés dans les rayons, avant de recouvrir mes trouvailles de papier cristal – sans doute le seul travail manuel dans lequel je ne me montre pas totalement manchot.

 

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Dans mon premier roman, Le Songe d’Empédocle, j’ai utilisé en les métamorphosant ces souvenirs de chasse aux livres. Surtout, l’un des personnages du roman est précisément la bibliothèque « borgésienne » du héros … Encore aujourd’hui, malgré le manque de temps, il m’arrive de hanter le Pêle-Mêle et les Petits Riens, Nijinski et Génicot, où je croise les confrères Delperdange et De Decker, Crickillon et Baronian.

Simplement, j’achète bien moins que naguère, conscient que le temps m’est compté… comme la place – j’y reviendrai.

Quant aux bibliothèques, je leur dois maintes découvertes, et ce dès la fin de l’école primaire, quand nos instituteurs nous emmenaient rue de la Paille, à L’Heure joyeuse, tout près du repaire historique du mouvement Cobra. A la fin des Plastic Seventies, je fréquentais la bibliothèque communale d’Ixelles, rue Mercelis – rue mythique (De Coster, Baudelaire, Poulet-Malassis). Je n’oublierai jamais le bruissement des néons de la grande salle, quand je faisais mon choix dans les rayons. Une fois étudiant, j’eus accès aux trésors de la bibliothèque des Sciences humaines de l’ULB (et à son immense salle de lecture avec ses recoins cachés à l’étage), ainsi qu’au Sanctum Sanctorum, je veux dire la Royale, à une époque où le service y était exécrable. Longtemps, je m’y suis morfondu dans l’attente que la lumière rouge daigne enfin clignoter sur ma table de travail, signe que l’ouvrage demandé était arrivé - ou non. L’une de mes victoires fut de pouvoir y occuper, plus ou moins clandestinement, une table à l’étage, avec les vrais papivores blanchis sous le harnais (et quelques toqués mémorables). Pourtant, j’ai toujours préféré travailler chez moi, quitte à photocopier des tonnes d’articles, car, au fond, ce que j’aime, dans les bibliothèques, c’est surtout l’accès direct, qui permet les flâneries… et surtout la rêverie.

Avez-vous un côté bibliophile ? Etes-vous attentif aux tirages de tête, aux reliures, etc.

Bibliophile, je ne le suis guère stricto sensu. Aucun goût pour les grands papiers, de toute façon hors de ma portée en raison de leur prix, et parce que cette pratique sent l’investissement et la thésaurisation. Que certains puissent acheter un livre non coupé et ne pas le lire pour cette raison me dépasse. En revanche, une belle reliure peut me faire envie… pourvu que le texte soit à la hauteur, car ce dernier conserve la priorité absolue. Surtout, un bel envoi, même sur un volume fatigué, me touche, de même qu’une jolie provenance. Je possède ainsi une étude sur Louis Ménard dédicacée à James Ensor, un exemplaire du S.P. du Treizième César de Montherlant adressé à Guy Vaes (deux € au Pêle-Mêle), un Morand dédicacé à Déon et un Abellio à Poulet…

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Je ne dépenserai jamais pour cela des sommes folles, n’étant en réalité ni collectionneur ni fétichiste, mais un bel envoi, oui, risque de me séduire. C’est pourquoi, chaque fois que j’ai pu l’obtenir d’un écrivain que j’admirais, j’ai fait dédicacer au moins un de ses livres, sinon davantage. De même, je conserve avec soin la correspondance, parfois volumineuse, que j’ai échangée avec ceux que Matzneff appelle justement les maîtres et complices, de Jünger (qui me cite dans ses Mémoires) à Déon, de Vaes à Vandromme.

 

Votre bibliothèque personnelle constitue-t-elle un outil de référence pour l’écriture ? Feriez-vous la distinction entre une bibliothèque de travail et une bibliothèque d’agrément au sein de vos collections ? Peut-on y relever un classement ; comment sont rangés les ouvrages, par langue, par auteur, par genre, par affinité, etc.

Ma bibliothèque regroupe quelque cinq mille volumes répartis dans un petit appartement de quatre pièces qui constitue à la fois un oratoire et un laboratoire, un bureau et un refuge, dépourvu du moindre téléphone et même d’internet. J’ai poussé le zèle jusqu’à saboter la sonnette ! Nul n’y a accès ; je garde pour moi le privilège d’y passer l’aspirateur et d’en dépoussiérer les étagères, quand l’envie me prend (deux fois par an). Il n’y a donc que très peu de livres dans l’appartement où je vis (à un autre étage du même immeuble Art déco), à la grande surprise/déception de mes invités : juste quelques coffee table books et les quelques volumes en lecture. Mon épouse pratique de même et dispose d’une chambre de bonne sous les combles, elle aussi pleine comme un œuf.

Outil de référence ? Cela me paraît bien académique : le principal outil, ce sont ce que Hercule Poirot nomme the little grey cells ; puis viennent les réminiscences, les carnets et les archives. Je ne fais pas de différence entre bibliothèques : pour moi, le dictionnaire de Littré, celui de Bertaud du Chazaud pour les synonymes, mon fidèle vieux Grevisse (l’édition de 1950, trouvée pour trente francs aux Petits Riens), les trois volumes du Dupré sont une source inépuisable de plaisirs. Un écrivain digne de ce nom n’est-il pas avant tout philo-logue – amoureux des mots et de la langue qu’il sert, la plume à la main ?

Le classement ? D’une totale subjectivité et juste assez désordonné pour garder son charme. Je me méfie des bibliothèques trop nettes comme je ris sous cape quand je vois tel confrère posant devant ses Pléiades, agglutinés comme à la FNAC.

Chaque auteur y a droit à son espace, parfois important, comme Jünger ou Eliade, Drieu la Rochelle ou Montherlant, Morand ou Barbey d’Aurevilly, Mohrt ou Déon, Waugh ou Léautaud, Le Carré ou Vandromme, etc. J’ai groupé mes auteurs par aire géographique ou historique : les Anciens (les volumes des collections Loeb et Budé), les Irlandais, les Russes, les Belges… Il y a aussi des ensembles plus thématiques : les mythologies, la philosophie, l’esthétique …

 

Avez-vous besoin d’être entouré de livres pour écrire ? Ou bien pouvez-vous écrire dans un train, un café, etc.

Si je puis prendre des notes un peu partout dans un carnet, j’écris chez moi, dans le silence et entouré de mes amis Littré, Larousse et Cie. Je ne pourrais jamais écrire dans un café – ce qui me paraît souvent une pose, à mes yeux ridicule, celle des faux écrivains, qui veulent être vus en proie « aux affres de la création », comme chantait l’autre.

Pour moi, écrire est un acte intime, solitaire, relevant d’une ascèse toute en gaîté, d’un dialogue muet avec soi-même et avec les maîtres. De toute façon, je dois pouvoir me lever pour gyrovaguer à mon aise, pour me relire à haute voix et tester une phrase. Impensable à La Mort subite !

 

Les auteurs, les ouvrages que vous citez dans vos livres peuvent-ils être d’une certaine façon vus comme des clins d’œil à des écrivains qui font partie de votre famille littéraire, donc aussi qui composent votre bibliothèque personnelle et intime ?

C’est là une évidence : les exergues, comme les titres, font partie intégrante de l’œuvre ; ils révèlent des filiations et/ou des pistes. Certains sont peut-être des pièges ou des leurres. Si je cite Empédocle ou Léautaud, Huguenin ou Rezzori, il y a bien une raison, qui ne s’explique pas.

 

Prêtez-vous vos livres facilement ? Mais surtout les récupérez-vous en général aussi facilement ?

Sauf rarissimes exceptions, je ne prête pas mes livres.

Entre ces deux citations, vers laquelle pencheriez-vous ?« Un livre de cuisine, ce n’est pas un livre de dépenses, mais un livre de recettes. » de Sacha Guitry ou « Un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches. »de Jean-Paul Sartre ?

Je refuse de choisir entre l’amusante pirouette de boulevard et la sentence faussement profonde. Depuis les cours de rhétorique, où je fus abreuvé jusqu’à la nausée de sa prose moralisatrice, Sartre m’inspire de la répulsion. Prétendre comme il le fait qu’un livre « n’est rien que » traduit surtout sa sécheresse d’âme.

Je vous en propose donc une troisième, autrement plus fraîche et plus dense, picorée dans Mille roses trémières du regretté Marcel Schneider : « Le rôle de l’écrivain est de créer la vision par le style et de faire passer un courant magnétique entre le lecteur et lui ». Vision, style, courant magnétique, tout est dit. Le reste est bavardage de pédants.

 

Christopher Gérard

Janvier MMXVIII

 

 

 

 

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20 décembre 2018

SOLSTITIUM

 

 

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Aux amis & correspondants :

joyeux solstice d'hiver

et heureuse année MMXIX

 

 

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