15 janvier 2013
Sur Les Vaincus, d'Irina Golovkina

Le chant du cygne de l’aristocratie russe
Dans la plus pure tradition russe du roman océanique paraît enfin la traduction du livre longtemps clandestin d’Irina Golovkina (1904-1989), traduit sous le titre Les Vaincus, alors qu’en russe l’auteur l’avait intitulé Le Chant du cygne. Petite-fille du compositeur Rimski-Korsakov, Irina Golovkina appartient à une génération perdue de la noblesse russe, trop jeune pour avoir connu les fastes tsaristes, mais trop âgée déjà pour ne pas avoir reçu une éducation honnie par les bolchéviques. Son roman, où rien n’est inventé, décrit l’agonie des rescapés de la noblesse pétersbourgeoise jusqu’à la Grande Terreur des années 30. Ainsi, alors qu’un noble déchu ose baiser la main d’une amie tombée dans la misère, des passants s’exclament : « en voilà deux qu’on n’a pas encore achevés ». Pour peu que l’on fasse l’effort de s’y retrouver parmi les multiples et riches figures des derniers « ci-devant » de Leningrad, on les suit dans leurs tourments, leurs espoirs déçus et leurs cauchemars (« Seul celui qui a vécu sous la loi de Staline peut comprendre ce que signifie un coup de sonnette en pleine nuit »).
Rapidement, le prince Dachkov, qui vit sous une fausse identité « prolétarienne », la si fragile Assia Bologovskaïa, l’héroïque infirmière Ioulia, qui se fait l’historiographe de cette persécution, deviennent des amis pour qui l’on tremble tant l’auteur, à l’impressionnante culture russe, classique et française (elle connaissait Huysmans et Maeterlinck sur le bout des doigts), parvient, en évitant tout mélodrame, à transcrire les souffrances de ces déclassés condamnés à la dégradante promiscuité des appartements communautaires, à l’abaissement moral causé par les trahisons, aux exécutions sommaires et à la déportation dans les camps. Comme l’annonce l’incipit du roman : « le monde entier était recouvert d’un voile funèbre ». Une fresque bouleversante sur le malheur russe au XXème siècle.
Christopher Gérard
Irina Golovkina, Les Vaincus, Editions des Syrtes, 1120 p.
Publié dans Service littéraire, décembre 2012
21:02 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, russie
20 décembre 2012
SOLSTITIUM

OPTIMUM SOLSTITIUM VOBIS OPTO
« Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure. »
Héraclite (fragm. 80) ou l’essence du tragique.
17:13 Publié dans Hommages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : solstice
03 décembre 2012
Le temps des avant-gardes
Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,
aux éditions L’Age d’Homme
http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4296-7&type=47&code_lg=lg_fr&num=0
Ancien directeur du Musée Picasso et écrivain de haut parage, Jean Clair est sans doute la personne la plus à même de juger l’art contemporain, qu’il observe depuis bientôt un demi-siècle. À son retour des États-Unis et aux débuts du Centre Beaubourg, Jean Clair, comme tant d’autres, assiste avec enthousiasme aux premiers « happenings » en se gavant de « concepts ». Il est souvent le premier à écrire sur Boltanski, Buren, Sarkis ; il rencontre avec déférence des artistes pour les revues qu’il anime alors et donc les textes sont aujourd’hui réédités. Puis, l’historien d’art prend peu à peu conscience que l’avant-garde, défunte depuis la fin des années 30, se mue sous ses yeux en « art contemporain », une arme au service du colonialisme culturel des États-Unis. Comme le remarque avec finesse Colette Lambrichs, qui préface ce précieux recueil, cet art d’importation, imposé par le vainqueur de 1945, pénètre en Europe par la Belgique des sixties, qu’elle définit justement comme « une porte dépourvue de serrure dans un territoire au pouvoir politique inexistant ». L’art contemporain constitue bien l’une des machines de guerre de l’hyperpuissance, dont la cible est la suprématie politique et culturelle de la vieille Europe. Les enfants de l’après-guerre seront les dindons de cette farce machiavélienne, victimes consentantes d’une gigantesque lessive, « la dernière humiliation de la défaite, la pire car celle de l’esprit ».
En un mot comme en cent, Jean Clair décrit comment les oripeaux d’une avant-garde mythifiée servent le capitalisme américain, lancé à la conquête d’une Europe divisée et dévastée. Derrière l’imposture, une marque, « un art qui est à l’oligarchie internationale et sans goût d’aujourd’hui, de New York à Moscou et de Venise à Pékin, ce qu’avait été l’art pompier du XIXème ».
Jean Clair pousse plus loin son analyse pour aborder aux racines de notre déclin. N’est-il pas le témoin direct, et compétent, d’une métamorphose qui débute avec Marcel Duchamp ? La quête du vrai, du juste et du beau cède la place à la subjectivité profane, voire profanatrice ; la fidélité au patrimoine ancestral se voit diabolisée et remplacée par le terrorisme de la nouveauté. Or, la beauté, le bonheur, ne sont-ils pas, souvent, dans la répétition ? Aujourd’hui encore, cette seule question suffit à projeter le naïf dans la géhenne tant sont gigantesques les intérêts financiers et métapolitiques en jeu.
Paradoxe suprême pour un directeur de musées comme pour l’organisateur d’expositions célèbres, Jean Clair prône la fin des musées, qu’il décrit comme des nécropoles où s’entassent les parodies, des mouroirs pour œuvres vidées de tout sens - quand elles en ont un. Servi par un magnifique sens de la formule, surtout assassine, Jean Clair déconstruit à sa façon maintes mythologies obsolètes en posant la question qui tue : plutôt que de braire sur tous les tons qu’il faut « démocratiser la culture », une foutaise de la plus belle eau, ne faut-il pas plutôt cultiver la démocratie ?
Christopher Gérard
Jean Clair, Le Temps des avant-gardes. Chroniques d’art 1968-1978, La Différence, 318 pages, 25€.
16:49 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art contemporain, avant-garde
27 novembre 2012
Dictionnaire amoureux de la Rome antique
« Je suis aussi attaché à cet idéal de civilisation, héritière de la Grèce, qui a su transformer les peuples vaincus en citoyens. Notre Europe a conservé cet art de s’approprier l’étranger. Notre humanisme et notre œcuménisme nous viennent de là. Depuis les écrits des Lumières, on a tenté de fonder l’héritage de l’Europe sur une opposition entre Athènes (l’hellénisme antique) et Jérusalem (la tradition hébraïque). Mais il faut en revenir à la romanité, qui est accueil, assimilation, capacité à accepter l’emprunt. Cette plasticité est notre dignité. Ce fut notre chance. C’est désormais notre risque, face à d’autres cultures obtuses qui récusent et oppriment toute diversité. » Telle est définie l’optique dans laquelle Xavier Darcos, ancien ministre de l’Education nationale aujourd’hui ambassadeur, spécialiste de Mérimée, d’Ovide et de Tacite, a, d’une plume fluide, rédigé cet attachant dictionnaire, subjectif et sans rien d’exhaustif. A chaque page transparaît la passion déjà ancienne qui unit le lettré et l’homme d’action à une romanité, vue comme « ce je ne sais quoi qui élève l’âme » (Rousseau). En lecteur attentif des Anciens, X. Darcos se révèle humaniste à la culture étendue, jamais convenue : ne se réfère-t-il pas autant aux poètes qui chantèrent Rome (de J. Du Bellay à P. Valéry) qu’à la passionnante série Rome, aux bandes dessinées Alix ou Murena, aux films Gladiator ou Caligula ? La peinture, l’opéra et même l’inframusique électronique sont aussi convoqués dans ce portrait kaléidoscopique du Romain : paysan superstitieux, ingénieur sans pareil, soldat infatigable, citoyen sourcilleux,… Parmi les multiples illustrations de l’expansionnisme romain, X. Darcos évoque ce petit village dont les habitants blonds aux yeux verts descendent d’une centaine de légionnaires romains qui désertèrent en 53 AC, traversèrent l’Iran, se firent mercenaires et s’établirent dans… l’ouest de la Chine ! L’auteur ne craint pas les allusions à notre époque, à ses mythes, vus cum grano salis : si, pour ne citer qu’un exemple, un certain brassage fut bénéfique à Rome, le multiculturalisme qui en résulta en sapa les fondements. D’Aqueduc à Thermes, d’Auctoritas à Virtus, d’Agrippine à Sénèque, ce dictionnaire nous promène dans l’immense espace romain où la Ville et le Monde ne faisaient qu’un.
Christopher Gérard
Xavier Darcos, Dictionnaire amoureux de la Rome antique, Plon, 720 pages, 26€
16:38 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rome, antiquité
La religion grecque archaïque et classique, vue par W. Burkert
Professeur émérite à l’Université de Zurich, Walter Burkert est l’un des tout grands noms de ce que les Allemands nomment Altertumwissenschaft, la philologie classique. Formé en Allemagne par des maîtres aussi prestigieux que W. F. Otto ou R. Merkelbach, cet érudit mondialement connu bat les records de publications novatrices : tous ses livres depuis 40 ans – rapidement traduits en de nombreuses langues… sauf en français - ont constitué des moments-clefs dans l’élucidation du miracle grec. Le nombrilisme pas toujours désintéressé de l’Université hexagonale, dont divers pontes médiatisés ont allègrement pillé son oeuvre, a retardé les traductions jusqu’au récent travail de dévoilement mené par Les Belles Lettres, qui permit au public francophone de découvrir son étude phénoménologique des cultes à mystères, ainsi que l’un de ses essais majeurs, Homo necans, sur la place de la biologie – de l’éthologie – dans la naissance des rituels et des mythes grecs. Sa thèse, iconoclaste, montre que l’hellénisme, et donc notre civilisation, son héritière de plus en plus oublieuse, plonge ses racines dans un passé paléolithique, celui de « l’homme qui tue » - le chasseur. Le meurtre comme sauvage origine de notre culture !
La méthode de W. Burkert démontre une éblouissante maîtrise des sources littéraires, des documents épigraphiques et archéologiques, de l’ethnologie… que le savant enrichit d’une connaissance désespérante de la pensée grecque, mais aussi des cultures orientales. En outre, ce pionnier de la transdisciplinarité n’ayant jamais été un adepte des dogmes structuralistes (« le panthéon grec ne peut pas être considéré comme un « système » harmonisé et clos »), on comprend mieux son relatif ostracisme par les tenants de systèmes abstraits, plus attentifs à la structure logique qu’aux réalités historiques.
Avec La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, dont la première édition remonte à 1977, W. Burkert nous offre la somme sur le polythéisme hellénique de 800 à 300 avant notre ère.
Sacrifices (sanglants ou non) et offrandes, fêtes et sanctuaires, magie et divination sont présentés avec clarté. Le chapitre sur les dieux olympiens insiste sur l’importance accordée par les Grecs aux poètes Hésiode et surtout Homère pour démêler l’enchevêtrement divin : ce recours aux poètes fonda et préserva ainsi l’unité spirituelle de l’Hellade : « Était grec qui était éduqué, et toute éducation se fondait sur Homère ». Burkert définit aussi cette poésie épique comme « l’heureuse union de la liberté et de la forme, de la spontanéité et des règles ». Il étudie ensuite la place des morts, des héros et des divinités chtoniennes dans la polis grecque, le concept de sacré et les expressions de la piété. Les mystères et la tentation ascétique sont abordés avant la religion des philosophes, des Présocratiques à Aristote.
« Le » Burkert s’était imposé partout comme un classique : le voilà enfin accessible en français, traduit et actualisé de main de maître par le Québécois P. Bonnechère.
Christopher Gérard
Walter Burkert, La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, Picard, 478 pages, 61€.
15:43 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire des religions, paganisme, grèce antique


