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03 septembre 2018

Avec Bruno Lafourcade

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Né en 1966 en Aquitaine, Bruno Lafourcade a, entre diverses besognes alimentaires (agriculture & publicité), poursuivi des études de Lettres modernes à Lyon ; il est l’auteur d’un courageux Sur le suicide (Ed. François Bourrin), dont j'ai parlé naguère. Un roman le fait sortir de sa tanière des Landes et attire l’attention sur ce chroniqueur souvent acerbe de notre bel aujourd’hui (voir son jubilatoire pamphlet contre les nouveaux puritains, Plenel, Taubira et tutti quanti).

En trois cents pages, son roman L’Ivraie retrace en effet le parcours de Jean Lafargue, rebelle pur sucre, devenu sur le tard professeur de français dans un lycée technique de la banlieue bordelaise et donc condamné à « une existence grise et bouchée ». L’ancien gauchiste de la génération Touche pas à mon pote se retrouve avalé par le mastodonte qu’est l’Education nationale, et littéralement jeté dans des classes composées de deux tiers de « potes » lobotomisés par la sous-culture américanoïde, décérébrés par les médias, crétinisés par les dogmes mahométans. Face à ces jeunes complètement largués, Lafargue tente de sauver ceux qui peuvent l’être, en honnête hussard noir – mais lui aussi largué par une hiérarchie passée à l’ennemi et qui se vautre dans la démagogie.

Encore un témoignage de la misère des lycées techniques, se demandera le lecteur ? En fait, les choses sont bien plus complexes, grâce au talent, indiscutable, de Lafourcade, qui signe là un vrai livre d’écrivain, hilarant et désespéré, incorrect et plein d’humanité.

Car le vrai sujet du livre, c’est le crépuscule, celui d’une civilisation, la nôtre, et celui d’un homme – minuscule grain de sable coincé dans les interstices d’un système devenu fou. C’est dire si chacun peut se reconnaître dans ce récit picaresque, truffé de morceaux d’anthologie comme la description d’une bibliothèque de province ou d’une salle des professeurs (« une pièce qui puait l’ennui professionnel, le café industriel et la mort administrative »), l’entretien avec un propagandiste en milieu scolaire de pratiques sexuelles minoritaires, les réflexions sur l’actuel chaos migratoire, sur l’inversion des valeurs et sur la destruction de notre langue (devenue pour tant de jeunes gens un « chaos de subordonnées sans principales, de principales sans verbes et de verbes sans sujets, avec un « quoi » omniprésent à l’agressivité rentrée »).

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal proclame, non sans une certaine mauvaise foi, que « la politique dans une œuvre d’art, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert » : avec Lafourcade, il faut parler de canonnade, tant le polémiste de race se déchaîne contre l’imposture aux mille faces, toujours avec esprit et dans une langue précise servie par un style percutant – un vrai tueur.

A surveiller de près, ce Bruno Lafourcade, qui mérite amplement sa fiche S (comme styliste).  

 

Christopher Gérard

 

Bruno Lafourcade, L’Ivraie, Ed. Léo Scheer, 320 pages, 21€

Du même auteur, Les Nouveaus Vertueux. Plenel, Fourest, Joffrin, etc. & tous leurs amis, Ed. Jean Dézert, 200 pages.

 

Le site de l'écrivain : https://brunolafourcade.wordpress.com/

 

Voir ma chronique du 11 septembre 2014 sur son essai :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2014/09/11/sur-un-bel-essai-de-bruno-lafourcade-5445486.html

 

 

 

20 août 2018

L'Estacade

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Un extrait du chapitre III, L'Estacade

 

"Par quel paradoxe une ville aussi décatie qu’Ostende m’a-t-elle laissé l’un des rares beaux souvenirs de mon enfance ?

(...)

 

De ce long séjour à la côte, je garde une vision qui m’accompagne depuis toutes ces décennies. J’ai longtemps cru qu’il existait des photos de ce moment particulier, mais j’ai dû rêver, ou alors, les photos ont disparu avec le reste à la mort de Grand-Mère, lors du pillage de son appartement. Nous nous promenons, elle et moi, sur la plage qui donne sur l’estacade. Moi je gambade, le cœur dilaté comme jamais plus. Lors de ce qu’elle appelait « les commissions », elle m’a offert un avion en carton avec, pour le projeter dans les airs, une sorte de catapulte. Elle tire et moi, infatigable, je galope à perdre haleine derrière l’avion qui virevolte dans le vent de novembre pour le lui rapporter, fier comme Artaban. Tel est le tableau : Grand-Mère et moi, sur cette plage déserte d’Ostende, le sable crissant sous nos pas, les mouettes qui nous surveillent du coin de l’œil - et cette joie inouïe, unique, qu’elle semble partager. Nous parvenons à l’estacade et, bien que le soleil soit fort bas, elle accepte que nous fassions, en vitesse, la promenade jusqu’au bout, jusqu’au petit phare au pied duquel se rassemblent quelques pêcheurs. La mer, grise et froide, une toile que nous contemplons sous une fine pluie, la main dans la main. Jamais, je ne t’ai parlé de ce moment, ni à toi ni à ma mère, encore moins à Grand-Mère avec qui je l’ai vécu, ce moment qui aura été l’un de ces talismans qui aident à vivre. Ostende m’a appris que le bonheur se compose de rares instants que l’esprit peine à saisir, si vite à jamais évanouis."

 

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 En librairie le 30 août 

Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

03 août 2018

Avec Michel Lambert

 

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Placé haut par les regrettés Pol Vandromme, Bernard de Fallois et Vladimir Dimitrijevic, trois orfèvres en matière littéraire, Michel Lambert, écrivain, journaliste, un temps rédacteur en chef de la revue de la Promotion des Lettres belges, Le Carnet et les instants, est aujourd’hui l’un des auteurs « maison » de Pierre-Guillaume de Roux, qu’il a connu aux éditions du Rocher et qu’il considère comme « l’éditeur quasi idéal, c’est-à-dire un éditeur qui a les qualités de culture et de passion littéraire, mettant la littérature au-dessus de tout, comme Vladimir Dimitrijevic (…) S’ajoute à ce regard littéraire un certain recul éditorial par rapport aux risques commerciaux que l’on peut prendre ou non. »

Nouvelliste maintes fois primé, Michel Lambert revient au roman avec L’Adaptation, un livre d’une vertigineuse complexité pour qui se donne la peine de le lire avec attention. A partir de La Jeune fille brune, roman du Serbe Alexandre Tišma  (que Michel Lambert a naguère préfacé), l’auteur bâtit un labyrinthe à l’issue duquel fusionnent littérature, cinéma et réalité.

Le narrateur de L’Adaptation est un réalisateur sur le retour qui rêve d’adapter La Jeune fille brune au cinéma et, de manière étrange, revit les mêmes péripéties, notamment amoureuses. Ceci nous vaut une plongée dans le monde des acteurs, et surtout dans l’âme tourmentée du réalisateur, dont le lecteur découvre une à une les riches facettes. En filigrane, le souvenir encore douloureux de la mort de l’épouse du narrateur, la hantise de la maladie, sur fond d’attentats sanglants – nous sommes dans la Bruxelles traumatisée par les tueries islamistes. Tout le roman baigne dans une atmosphère de nostalgie et de déclin, qu’il soit physique, professionnel ou sentimental.

De quête aussi, à l’instar de celle du Chevalier médiéval à la poursuite d’une Dame inaccessible.

Comme nous sommes dans les anciens Pays-Bas, nul ne s’étonnera que Michel Lambert joue des couleurs et des ciels, pareil à un peintre de l’ancien temps pour qui les nuages peuvent refléter des sentiments mouvants. Des sons aussi, et des odeurs tant sont omniprésentes, dans L’Adaptation, les synesthésies. De même, les mises en abyme scandent un récit où réalité et imaginaire interagissent en cercles concentriques, où les personnages se dédoublent, à l’image du narrateur et de ses compagnes : « Alors, à quoi bon m’obstiner à chercher un corps, celui de Marielle, ou un autre, celui de Betty, qui m’eût permis de soulager la faim née de mon effort de concentration, née de la solitude dans un appartement trop grand, née peut-être, j’y repensais parfois, un jour très lointain de mon adolescence quand s’était donnée à moi la jeune et éphémère maîtresse de mon père – et qui sait si mon aventure avec Betty ne reproduisait pas, inversée, cette première miraculeuse et culpabilisante aventure ? » 

Christopher Gérard

Michel Lambert, L’Adaptation, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 250 pages, 20 €

 

Écrit par Archaïon dans Lectures | Lien permanent | Tags : littérature belge |  Facebook | |  Imprimer |

02 août 2018

Nimier, masculin, singulier, pluriel.

 

littérature, hussards

« Nimier écrit en français direct vivant, pas en français de traduction, raplati, mort » proclamait Céline dans une lettre à un confrère et néanmoins ami, pour dire son estime à l’égard d’un cadet. Il est vrai que Roger Nimier (1925-1962), disparu comme Albert Camus ou Jean-René Huguenin dans un accident de voiture, s’était démené sans compter pour sortir Céline du purgatoire. C’est l’une des nombreuses facettes de cet écrivain attachant qu’étudie avec rigueur et sympathie Alain Cresciucci dans une biographie qui est aussi et surtout le portrait d’« une génération heureuse qui aura eu vingt ans pour la fin du monde civilisé ». Génie littéraire à la monstrueuse précocité, dont son condisciple Michel Tournier a témoigné, Roger Nimier publia sept livres, cinq romans (dont Le Hussard bleu) et deux essais (dont Le Grand d’Espagne), en cinq ans, avant même d’atteindre la trentaine. Un météore donc, lui aussi, qui, en quelques années, s’impose comme le chef des Hussards, ces impertinents qui se rebellent contre le règne des idéologues marxistes et des pions humanitaires – Sartre et tutti quanti. « Libertin du siècle », comme il se définissait lui-même, Roger Nimier fut le fils spirituel de Georges Bernanos, qu’il rencontra lors de son retour d’exil. Mais aussi de Malraux et de Drieu la Rochelle, et, bien plus haut, de Retz et de La Rochefoucauld. Romancier mélancolique, critique implacable, éditeur d’élite chez Gallimard (Céline et Morand lui doivent leur renaissance), dialoguiste de cinéma (entre autres pour Louis Malle dans le sublime Ascenseur pour l’échafaud), Nimier aurait pu devenir, sans cet accident stupide au volant d’une Aston Martin, l’un des maîtres de sa génération. Quinze ans après sa mort,  son ami Pol Vandromme, inconsolable, le saluait en ces termes : « Son existence est humble et aristocratique. Il a découvert le rugby dont le goût rejoint bientôt chez lui celui des armes anciennes, du dessin, de la papeterie, des condiments, du champagne et de l’eau fraîche, tout ce qui brûle ou ce qui glace, tout ce qui fait la vie plus sage et plus virile, plus fidèle et plus forte. »

 

Christopher Gérard

 

Alain Cresciucci, Roger Nimier. Masculin, singulier, pluriel, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 25€

 

 

01 août 2018

Avec Olivier Maulin

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Olivier Maulin est un drôle de pistolet qui, depuis 2006, a signé dix romans picaresques dans une veine que l’on pourrait définir comme le croisement des univers de Jacques Perret et de Marcel Aymé, avec la touche rabelaisienne qui s’impose, un je-ne-sais-quoi de féodal et de déjanté qui attire une immédiate sympathie.

Cet Alsacien a quelque chose de bourguignon (et donc de belge – j’aime, comme on dit sur fesse-bouc). Les éditions rue fromentin (attention à la minuscule !) du confrère Jean-Pierre Montal, lui-même auteur de deux précieux romans (Les Années Foch et Les Leçons du vertige), publient aujourd’hui son joural intime des années 1997-1999, quand Olivier Maulin, presque trentenaire, traîne encore la savate entre l’Université, où il rêve (vaguement) à une thèse d’histoire, et ce monde lusophone qu’il aime et connaît comme sa poche, Lisbonne et le Brésil.

Le jeune thésard n’a encore rien publié, si ce n’est quelques poèmes ; il prépare un roman inspiré de son service militaire à l’Elysée, Mitterrand regnante – ce qui deviendra le désopilant Petit monarque et catacombes. Bref, il incarne alors le velléitaire qui cherche sa route avec un mixte de nonchalance et de sourde inquiétude, le flâneur inadapté, le rebelle qui comprend peu à peu comment et pourquoi les autres se fondent dans le moule – et quel moule, puisque c’est l’époque des bombardements humanitaires de l’OTAN et d’une mise au pas politico-culturelle, celle des « libertaires bottés », dont il donne quelques illustrations révélatrices.

Nulle tricherie dans ce journal intime qui nous promène de la Bibliothèque nationale aux bars interlopes de Bahia, de Strasbourg à Lisbonne, nul narcissisme non plus – juste le cheminement erratique et les angoisses du poète qui ouvre les yeux sur le monde, les gaffes de l’amoureux tour à tour comblé et éconduit. Dieux merci, Maulin n’est pas devenu sorbonnicole, mais écrivain de bonne race, d’une probité et d’une originalité qui font chaud au cœur. En plus, il aime Léautaud, ce qui est toujours bon signe. J’adore aussi deux choses chez lui : qu’il s’émeuve d’apprendre que, dans les villages reculés du brésil, des conteurs chantent la Chanson de Roland et qu’il soit devenu royaliste le jour où il serre la main de Baudouin, le roi des Belges en visite officielle à Paris.

Enfin, Maulin est un sacré érudit, comme le prouve sa connaissance approfondie de la langue portugaise, qui, pour désigner le dernier verre (the last for the road – le coup de l’étrier), use de deux expressions : a sadeïra, celui pour sortir, et a caïdera, celui pour tomber.

 

Christopher Gérard

 

Olivier Maulin, Histoire des cocotiers. Journal 1997-1999, Editions rue fromentin, 192 pages, 20 €

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |