26 août 2009

En bonne compagnie avec André Fraigneau

Selon le joli mot de l’éditeur, Dominique Villemot, André Fraigneau a inventé un nouveau temps, « le présent du subjectif », à merveille illustré dans le délicieux recueil de portraits intitulé En bonne compagnie. Et pour cause : Cocteau, « mainteneur et novateur » ; Radiguet, « prince de la jeunesse » ; Sauguet et son chat Parsifal, Nimier (à Venise) et Morand ; Anna de Noailles et Louise de Vilmorin ; bref, un feu d’artifices et un moment de haute civilisation. Ces textes d’une réjouissante fraîcheur ont paru naguère, de 1938 à 1970, dans diverses revues, et non des moindres : Opéra, Arts, Cahiers de Saisons, … Grâce au Dilettante, les voici rassemblés sous une élégante jaquette ornée de clichés inédits d’André Fraigneau (1905-1991), écrivain de la grâce humaine, éditeur chez Grasset, homme de radio. Un touche-à-tout, amateur en quête de bonnes fortunes, rescapé de la Vieille Europe, qui a connu tout le monde à Paris pendant plus d’un demi-siècle et qui apparaît – coïncidence – dans le récent Journal de Philippe Jullian.

Le fil rouge de ces portraits brossés avec intelligence et délicatesse ? Les amitiés « stellaires ». Dans le chef de Fraigneau, stella se traduit ici par météore plutôt que par star, même si les personnages décrits, de Christian Bérard à Christian Dior, ont incarné une France étincelante. Rien d’académique dans ce tableau d’un monde évanoui ; au contraire, la primauté du cœur, mais un cœur dompté par la raison classique. D’où ces perles de lucidité qui valent toutes les bibliothèques du CNRS : « la littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe à intervalles fixes un cri, le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. » Ou « l’esprit classique diffère de l’esprit romantique en ceci qu’il s’offre le luxe d’innover dans la tradition ; il ne croit pas utile de feindre l’ignorance ou le mépris pour ce qui a précédé son épanouissement. L’égoïsme ingrat lui paraît une faiblesse, et l’amitié fidèle, le secret de la force et du bonheur. » Qui dit mieux pour définir une posture minoritaire de nos jours, où prédominent les démons Soupçon et Déconstruction ? A relire Fraigneau, virtuose de la raison sensible, on regrette l’absence d’une biographie de cet homme singulier.

André Fraigneau, En bonne compagnie, Le Dilettante.

02 juin 2009

Exit Pol Vandromme

Adieu à Pol Vandromme

 

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer », écriviez-vous dans Libre parcours, précieux volume de souvenirs et de réflexions, dont le titre illustre votre itinéraire, celui du petit-fils de mineur, du fils de résistant devenu le témoin de la droite buissonnière. Plus de soixante livres publiés depuis 1955 font de vous un écrivain majeur de notre époque, et son meilleur critique littéraire.

Aymé et Chardonne, Hergé et Sagan, Drieu et Malraux, Simenon et Céline, vous les avez tous lus d'un œil fraternel, refusant les listes de proscription comme les grilles de lecture "qui oppriment et exténuent". Vous avez démontré par l'exemple qu'il valait mieux être probe que prétendre à l'objectivité des pintades et des faisans à la sauce Bourdieu.

Vous nous avez donné des leçons de courage et d'ironie, de finesse et de liberté. Car vous étiez un libertaire à votre manière, désuète et courtoise - délicieuse. Un réfractaire, supporter enthousiaste de football, amateur de cigares et de vins fins.

Votre unique mot d'ordre: "littérature d'abord!", comme pour répondre à Maurras, dont vous vantiez sans faiblir le talent de poète. Critique intuitif et sensuel, vous avez toujours été rétif aux fariboles des pédants comme aux ukases des apparatchiks, attentif à la seule musique et, comme vous me l'écriviez naguère, à "ne pas séparer le texte de l'accent qui se pose sur lui".

Vous étiez un maître d'armes, que je salue une dernière fois, la mort dans l'âme.

 

Christopher Gérard

1er juin MMIX

 

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A 80 printemps, l’écrivain Pol Vandromme, auteur d’une soixantaine d’essais littéraires et de passionnants mémoires (Bivouacs d’un hussard), ne cherche « ni la gloire, ni le scandale, ni le pardon », pour citer Saint Augustin. La récente pantalonnade politico-psychanalytique de la Belgique lui inspire ainsi des pages véhémentes, fortes d’une saine colère contre ce qu’il désigne justement comme « le triomphe ubuesque de l’irrationnel ». Dans ce pamphlet, il tente d’expliquer le delta Rhin – Meuse - Escaut, ingouvernable pays « harnaché de bric et de broc, n’appartenant à personne », qui de monarchie prospère (grosso modo, de Léopold Ier à Léopold III), a dégénéré en république des partis. Le règne funeste de despotes invertébrés ruine en effet ce reliquat de l’empire de Charles-Quint, où l’absence d’esprit public favorise les logiques séparatistes, notamment celles de flamingants, faux martyrs mais vrais lilliputiens, qui masquent à peine leurs ambitions de parvenus. Un pavé bienvenu dans la mare aux crapauds.

 

Pol Vandromme, Belgique. La Descente au tombeau, Rocher, 106 p.

 

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 Auteur d’essais sur la Belgique littéraire, du Monde de Tintin (La Table ronde) à Lettres du Nord (L’Age d’Homme), en passant par un Ghelderode chez ce même éditeur suisse, providence de nombreux Belges, Pol Vandromme est sans doute l’un des tout grands critiques littéraires du dernier demi-siècle. Son secret ? Un amour exclusif de la littérature et le souverain mépris des modes. Né en 1927 à Charleroi, aux marges septentrionales de la France, il demeure en effet, aujourd'hui comme hier, fidèle à l'exigeante passion qui s'empara de l'adolescent des années de guerre: "littérature d'abord!"

Telle pourrait être la devise du critique qui se définit comme "un écrivain français au patriotisme sourcilleux" et qui, depuis son premier livre (1955), incarne à la perfection une figure devenue rare de nos jours, celle du dévot de la littérature. Lecteur infatigable, mais surtout rétif aux préjugés, Pol Vandromme scrute, juge et exalte livres et écrivains avec une probité d'un autre temps. N'avoue-t-il pas benoîtement, dans L'Humeur des lettres. Chroniques et pastiches (Editions du Rocher), ne pas avoir de théorie de la littérature, et être allergique aux grilles qui "oppriment, exténuent et finissent par se substituer à l'auteur"? Fariboles de pédants, répond notre libertin, pour qui l'écrivain authentique est celui qui fait pâlir le lecteur: seule l'ardeur à émouvoir, seule l'aptitude à persévérer dans sa singularité, distinguent les grands des autres. Tournant le dos aux jugements moraux, Vandromme déchire avec allégresse les listes de proscription, et ce depuis bientôt un demi-siècle, poussant la provocation jusqu'à s'intéresser aux réprouvés: Brasillach, Drieu, Rebatet, mais sans jamais sombrer dans l'hagiographie ni dans un quelconque militantisme. Littérature d'abord. Que cet authentique anarchiste en discorde avec le siècle (anarchiste par nostalgie d'un Ordre digne de ce nom) nous entretienne du barrésien Aragon - du prosateur Aragon - ou de Céline, à qui il consacra naguère l'un des premiers essais, il se révèle toujours aussi intuitif et sensuel, comme son cher Casanova.

Lisant les lignes fraternelles qu'il dédie à Léon Daudet, comment ne pas songer à un autoportrait: "seuls les écrivains qui ont rôdé eux-mêmes autour des secrets de création, sont capables de reconnaître le génie, de s'enthousiasmer d'emblée à son contact, de nourrir d'arguments l'intuition de leur ferveur, de communiquer celle-ci irrésistiblement"? Tout Vandromme est là, dans cet amour exclusif de la beauté, au mépris des modes et des mots d'ordre. Parlant de Fromentin, Vandromme nous livre la quintessence du métier d'écrivain: "raconter ce qui assiège et harcèle au lieu de décrire ce qui se complaît; indiquer ce qui se dérobe au lieu de peindre ce qui se fixe". Son amour pour Retz (son livre pour l'île déserte), pour le mage Nerval ou encore pour Suarès le méconnu, s'accorde à une très saine méfiance pour Sade ("un maniaque de la violence vulgaire") et pour Saint-Just, ces annonciateurs des atrocités modernes.

Dans la dernière partie de l'essai, Vandromme se livre à un jeu aussi périlleux que révélateur: le pastiche, faux en écriture obligeant le critique à décrypter un génie pour mieux le saluer, car l'exercice n'a pour but que la célébration. Œuvre ardue, et d'une humilité quasi franciscaine! C'est là que Vandromme donne toute sa mesure: pastichant Céline ("Une seule façon de nous en sortir: qu'on rouvre les bordels. C'était doux, c'était bien, c'était familial; la lanterne qui pendouillait, la bonté de la maison, la pogne en traîne-savate sur la soie des boulevards, mézigue bien au chaud, le tango beurré qu'on chaloupait,…") ou Vialatte ("Un jour, nous aborderons aux îles"), parfois même meilleur que l'original (dans la cas de Marcel Moreau: "Dans mon enfer baroque et hébété, je viole les rimes du poème et l'infini dogmatisé des curetons"), Vandromme déclare sa passion avec une fraîcheur d'âme, une ferveur qui forcent l'admiration.

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer ». Tel pourrait être l’incipit de Libre parcours (Editions du Rocher), précieux volume de souvenirs et de réflexions qui prolonge et affine les Bivouacs d’un hussard (La Table ronde). Non point banals mémoires du journaliste qui dirigea in illo tempore le Rappel de Charleroi, côtoyant tout ce qui comptait dans la Belgique de papa, mais plutôt le vagabondage de l’écrivain, une promenade buissonnière où l’auteur, fidèle à ses amis comme à ses maîtres, évoque quelques étapes de son itinéraire, parant sa nostalgie de masques altiers. Le goût de la belle formule et de l’allusion littéraire, l’ironie parfois grinçante, permettent en effet à Pol Vandromme de tempérer l’émotion qui l’étreint. Comment ne pas songer au capitaine de Boieldieu de La Grande Illusion, qui – hasard ou coïncidence - apparaît  au détour de l’une ou l’autre page ? On lira avec attention le chapitre XIV, l’ultime, la "Lettre d’un père à sa fille". C’est à mon humble avis la part du livre la plus bouleversante : la nuit tombe, et un aîné s’adresse à celle qui lui survivra. L’enfance, socle d’une vie réussie ; les images glanées tout au long d’une existence dédiée au travail (combien de livres cet infatigable travailleur a-t-il publié ? 60 ? 80 ? Même la Bibliothèque Royale ne s’y retrouve pas); le dégoût des idéologies mortifères ; la critique des conformismes, l’homme tout entier s’y révèle par le truchement du style – adamantin. « Et si tu dois rengainer ton épée, parce que la vie oblige à des ménagements tactiques, calfeutre le réduit des pensées qui sont tiennes ; c’est ton tabernacle, et un tabernacle ne se laisse pas profaner. Ne cherche pas pour trouver, mais pour te trouver. »

La Belgique y est bien entendu fort présente : une Belgique qui s’éloigne à pas de géant, celle de Tintin et des maisons du peuple, celle des calotins et des sans-dieu, celle des 1er mai fervents et des 11 novembre lugubres. Homo festivus va bientôt balayer toutes ces vieilleries dans la joie et la bonne humeur, obligatoires dans le village global. Mais avant de connaître cette apothéose, penchons-nous sur ce passé encore proche : Albert I, ce gaulliste avant la lettre ; Léopold III, ce Grand d’Espagne égaré, celui qui « désacralisa la démocratie des dévots sans sacraliser le dieu cruel des idolâtres de la force : la liberté sans l’ordre, cette anarchie ; l’ordre sans la liberté, cette tyrannie ». Ou le journalisme d’antan, avec ses trucs et ses ficelles, quand « on était engagé sans être licencié, au lieu d’être licencié avant d’avoir été engagé ».

Mais Vandromme est avant tout écrivain et c’est de ses confrères qu’il parle le mieux : Marceau, le Louis Carette des éditions du Houblon, devenu académicien malgré les cabales; Pirotte et Moreau, deux Belges atypiques, eux aussi montés à Paris ; Simenon et Ghelderode,… Sans oublier cette maison d’édition bruxelloise du Boulevard Saint-Germain, les Editions universitaires de notre compatriote J.-P. Delarge, qui, crânement, crée la première collection de poche consacrée aux classiques du XXème siècle. Justement, à la fin des années cinquante, ce jeune Belge extérieur au sérail fut sollicité par Pierre de Boisdeffre pour un essai sur Drieu la Rochelle, l’écrivain foudroyé. Il était vaste, le champ de mines que P. Vandromme dut traverser : un auteur maudit, des oeuvres inédites ou introuvables, peu d’études sinon le beau livre fraternel de P. Andreu,... Ce défi, notre carolorégien le releva avec autant d’intégrité que de panache. Son essai, publié en 1958, fut loué par les plus grands : Morand, Nimier, qui apprécièrent que Drieu fût jugé par un critique littéraire « convaincu que les erreurs et les fautes d’un militant ne prévaudraient pas sur le talent autodiffamatoire d’un héritier du romantisme viril de Baudelaire ». Drieu, qui fascina Malraux comme Modiano, est l’auteur de quelques livres forts: Rêveuse bourgeoisie, que, pour ma part je trouve plus puissant encore que l’Aurélien d’Aragon ; La Comédie de Charleroi, où l’ancien fantassin chante « le couple divin de la peur et du courage »; Le Feu-follet, sans doute l’un des témoignages les plus glaçants sur le suicide (Louis Malle en fit le film que l’on sait, avec M. Ronet). Réédité à la demande générale sous le titre Les saisons de Drieu (Editions Dualpha), l’essai nous fait (re)découvrir un écrivain de haut parage ; il révèle aussi ce mixte inimitable de lucidité et de ferveur qui assure à Vandromme la seule postérité  qui vaille, celle des schismatiques et des esprits passionnés.

En mai 2005, j'ai adressé à Pol(ydore) Vandromme quelques questions pour un entretien paru dans La Revue générale.

Christopher Gérard : Lisant L’Humeur des Lettres, ce manuel du lecteur et de l’écrivain, je tombe sur ces lignes qui paraissent vous convenir à la perfection : « en discorde avec siècle, en harmonie avec la littérature ». Seriez-vous l’un de ceux que Nimier appelait les libertins du siècle ?

Vous êtes un critique clairvoyant, à l'intuition souveraine, ce qui me change heureusement des critiques aveugles qui brandissent leur canne blanche et qui ne s'aperçoivent de rien.

Votre devise? Littérature d'abord?

Si vous voulez, étant entendu que la littérature ne sert à rien, affranchie qu'elle est de la norme utilitaire - politique, morale, sociale, mercantile -, se bornant à être une incitation au plus voluptueux des plaisirs.

Et si vous deviez citer trois de vos maîtres?

Puisque vous me contraignez à me borner - sans doute parce que vous croyez avec la sagesse populaire que les bonnes choses ne vont que par trois -, je choisis trois maîtres de style, Saint-Simon, Retz, Pascal

Parmi les écrivains belges (ou français de Belgique), quels sont ceux qui vous ont le plus fait pâlir?

Par souci de sécurité - les mégères m'attendent au tournant pour bastonner le mauvais sujet, mauvais confrère de surcroît - je m'en tiendrai à des écrivains morts, Max Elskamp, Norge, Simenon, Henri Michaux et Marcel Thiry (parce qu'il m'a fait pâlir au nom de Vancouver).

Depuis plus de trente ans, vous commettez impunément le délit de faux en écriture. D'où vous est venu ce goût pour le pastiche littéraire? Quel plaisir vous apporte-t-il?

Parce qu'un écrivain, c'est d'abord un ton, un style. Parce que le pastiche, tentative de critique interne, est un jeu de rôle que soutient l'élan d'une sympathie de tour mimétique (du moins quand il est pratiqué à la suite de Proust, en réprouvant le dénigrement médiocre d'un Reboux). Parce que, en définitive, le plaisir n'a pas de raison à donner, la sienne suffisant à tout.

Parmi tous les auteurs que vous abordez, je ne trouve ni Elémir Bourges, ni Ernst Jünger. Vous imaginez sans peine ma stupéfaction. Justifiez-vous sur le champ!

En somme, vous exigez que je me mette à la mode et que je m'astreigne à un exercice de repentance. Dans le temple des dieux et des déesses, au pied de l'autel antique, je bats ma coulpe en récitant mon confiteor. Je réclame humblement votre pardon et, avec l'espoir que vous me l'accorderez, je suis sensible à votre indulgence, puisque vous ne me réprimandez qu'à propos de mon silence sur Bourges et Jünger. Il y a beaucoup d'autres grands auteurs qui ne sont pas traités dans mon recueil et qui eussent mérité de l'être. Il me semble que vous auriez dû m'accabler de votre courroux en regrettant que mon recueil ne soit pas encyclopédique.

Je vous absous. Et vos projets?

Quoi! Vous n'avez pas l'air de vous souvenir de La Fontaine: Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge! Un quasi-octogénaire peut avoir des projets, mais aucune assurance de les mener à bien. Voici les miens, pourvu que le Dieu des chrétiens me prête vie: un volume de souvenirs, un essai sur Jacques Perret (Jacques Perret, Gaulois de noble origine, Editions du Rocher) un volume de chroniques, cette fois consacré à des écrivains contemporains. Rien donc qui puisse satisfaire le sens de l'histoire et la conscience universelle.

Publié dans la Revue générale, mai MMV.

04 mai 2009

Barbey d’Aurevilly, le réfractaire

 

Réfractaire, du latin refractarius : indocile. Voilà qui définit à la perfection cet écrivain secret, né une nuit de Samain il y a deux cents ans, et que le regretté Jean Mabire décrivait comme « l’incarnation d’un esprit de révolte et de défi ».

Jules Barbey, dit d’Aurevilly (1808-1889), d’abord républicain (pour narguer une famille aux prétentions nobiliaires et chouannes) puis défenseur du Trône et de l’Autel comme son maître Balzac. Opiomane et catholique tonitruant, dandy (ses redingotes moulantes, ses cravates précieuses, son essai sur Brummell) et pigiste désargenté; bref, une somme de contradictions qui font l’homme authentique, celui qui ne fait jamais carrière. L’anticonformiste perdu au milieu des bourgeois goguenards, le solitaire entouré de coteries. Citons à nouveau Mabire, décidément doué : « la noblesse le déçoit, la bourgeoisie le hérisse, la populace l’écoeure ». Comment ne pas être séduit par un tel énergumène qui, avec le temps, se révèle comme l’un des écrivains majeurs de son siècle, aux côtés de Baudelaire et de Gobineau, ces chantres de l’aristocratie spirituelle ?

Pour mieux connaître le « Connétable des Lettres », le lecteur se plongera sans tarder dans Les Diaboliques, son chef-d’œuvre, livre inquiétant et scabreux, d’un romantisme absolu. Et quelle langue somptueuse! Le court essai que signe l’écrivain François Tallandier sera également bienvenu tant son auteur a compris Barbey, qu’il définit comme un réfractaire par vocation et par fatalité, celui qui, d’instinct, vomit la sirupeuse doxa de son temps et qui, en fin de compte, refuse de « baiser le sabot de l’âne » - pour citer un autre rebelle, Charles de Coster.

Avec une sympathie non dénuée d’esprit critique, Tallandier a relu cet irrécupérable, antimoderne résolu autant que lucide : « les économistes effarés devant cet abîme du désir forcené de la richesse, qui se creuser de plus en plus dans le cœur de l’homme, et ce trou dans la terre qui s’appelle l’épuisement du sol ». Précurseur de la décroissance, Barbey apparaît aussi – à l’instar de Mistral – comme celui du réflexe identitaire, qui résiste à tout nivellement. En témoigne son attachement – paradoxal chez ce Parisien  - à un Cotentin resté très païen. Explorateur des gouffres de l’Eros noir, Barbey a beau poser au sacristain : il scandalise les catholiques (« les vipères de vertu ») comme il horrifie les mécréants, mettant un point d’honneur à déplaire autant aux moisis qu’aux écervelés. Un libertin, qui se détache de son siècle avec superbe, les moustaches en broussaille et la cravache à la main. Le chantre des singularités proclamées comme des secrets inavouables. Un maître pour les indociles de demain.

 

Christopher Gérard

 

François Tallandier, Barbey d’Aurevilly, le réfractaire, Ed. de Bartillat, 15€. Voir aussi Jean Mabire, Que lire ? 6

 

01 avril 2009

Exit Jacques d'Arribehaude

La mort d’un gentilhomme

 

Jacques d’Arribehaude est mort ce 27 mars 2009 à Nice. Ecrivain de race, il aura incarné un type d'homme aujourd’hui clandestin, produit d'une alchimie suprêmement française: le mousquetaire, primesautier et fidèle en amitié. D’une mère basque et d’un père gascon, Jacques d’Arribehaude appartenait à une famille dont les archives remontent au XIIe siècle, avec des attaches en Béarn, Gascogne et Navarre, et qui connut la ruine bien avant la Révolution. Noble certes, mais fauché comme les blés, et donc « ouvert au grand large ». En 1943, à l’âge de 17 ans, révulsé par "l'éthique de soumission geignarde et chevrotante" de Vichy, ce rejeton d'une lignée féodale traverse l'Espagne, visite ses prisons, embarque pour Alger, se promène jusqu'en Libye avant de servir en Italie et dans les Balkans. Jeune volontaire de la France libre, il navigue en Méditerranée sous pavillon américain, ce qui lui permet de découvrir le Voyage au bout de la nuit dans une librairie italienne en ruines. Après la guerre, ce héros stendhalien connaît le sanatorium avant d’errer en Afrique équatoriale, au Laos et en Espagne, sa seconde patrie, pour laquelle il ne nourrissait aucun ressentiment, malgré ses mois de cachot. Revenu à Paris, entre deux sauts à Tanger, Bayonne ou Saïgon, ce jeune aventurier, mixte de Drieu et de Casanova, fréquente la Table ronde, rencontre Cioran (qui l’encourage après son professeur au lycée de Bayonne, Jean-Louis Curtis), mais aussi Lise Deharme, Michel Leiris, André Malraux, Edgar Morin, et last but not least Céline, qu’il ira voir à Meudon. Un projet de film naîtra de leurs entretiens, hélas ! avorté.

Jacques d’Arribehaude a retracé ses aventures dans une série de Journaux publiés à L’Age d’Homme (Cher Picaro, Un Français libre), où il se révèle picaresque à souhait, contrebandier en diable, divinement irrégulier. L’écrivain, également auteur de romans dont l’un remporta le Prix Cazes (Semelles de vent, le bouleversant Adieu Néri),  pose sur le monde un regard alliant la fraîcheur et la mélancolie, qui fait de lui l'un de nos derniers moralistes: "l'art de vivre tout court n'est pas autre chose que ce cheminement plus ou moins laborieux, plus ou moins tenace, plus ou moins acharné parmi les obstacles, les dénigrements, l'hostilité ou l'indifférence du plus grand nombre". René Clair disait de son premier ouvrage, La Grande Vadrouille (La Table ronde –  rien à voir avec Bourvil), que c'était "un livre en bonne santé".

Je l’avais rencontré en 2000 lors d’un cocktail organisé par L’Age d’Homme rue Férou. Marc Laudelout, qui connaît tout le monde à Bruxelles comme à Paris, m’avait ensuite présenté dans les formes et, lors de sa venue à Bruxelles, nous avions déjeuné à deux pas de la Grand-Place, goûtant sa conversation à la fois virile et raffinée. Dans une lettre, Jacques D’Arribehaude nous remerciait de l’avoir initié à « la splendeur royale du vieux Bruxelles ». En réalité, c’était à nous d’être reconnaissants de nous avoir à ce point enchantés ! Un gentilhomme vous dis-je, qui pouvait se montrer très drôle, et jamais - au grand jamais - dupe de l’imposture aux mille faces (« ma carcasse de Grand Invalide de Guerre archidécoré», m’écrivit-il dans l’une de ses lettres signées Diego de la Vega ou Don Santiago del Estero). Un réfractaire, amateur de Bonnard et de Matisse, lecteur de Rimbaud et de Saint-Simon (son modèle), dont le rêve de bonheur fut d’aimer et d’être aimé. Dandy, assurément, comme en témoignent les clichés du cher Louis Monnier. Un délicat, attelé à la « seigneurie de soi-même » : « au fond, j’aurai passé ma vie à fuir l’ennui, cette peste fatale qui nous guette tous, et que le goût de la beauté, un certain esthétisme flemmardant, la recherche et la création artistique, à ma modeste échelle, m’ont aidé à surmonter ». Eternel adolescent aussi, avec sa part de naïveté et d’immaturité (ses démêlés avec les dames), ô combien attachant. Un esprit libre, qui va cruellement nous manquer, même si ses livres nous permettront longtemps de réécouter une voix qui compte.

 

Adieu messire, que la terre vous soit légère !

 

Christopher Gérard

31 mars 2009

 

 

 

 

02 février 2009

Rencontre avec Michel Mourlet

Les Maux de la langue

 

«Nous sommes entourés d'amnésiques et de myopes qui voient de l'enrichissement dans la perte progressive de notre lexique et applaudissent la vitalité d'une syntaxe réduite à des rudiments qu'on a renoncé à enseigner»: ces lignes résument à merveille Les Maux de la langue, essai d'une rare lucidité sur l'indolence des francophones devant le déclin programmé de leur langue. Avec autant d'esprit que de bon sens, l'écrivain Michel Mourlet, actif depuis plus de quarante ans, s'en prend à la capitulation des «déshérités de la langue», hypnotisés par un discours dominant qui taxe de «ringarde» toute velléité de résistance à une pollution mentale s'attaquant aux structures mêmes de notre esprit. M. Mourlet ne se contente pas d'analyser les causes du mal comme le rôle des agents destructeurs (cuistres de l'administration, pédocrates réformistes, zombies publicitaires,…), il s'attaque aussi aux fautes les plus courantes de la novlangue techno-marchande: travailler sur Paris; le servile votre attention s'il vous plaît; les grotesques show room, deal et challenge; l'absurde celles et ceux (bel exemple de gynagogie); sans oublier les inévitables incontournable ou addiction. Pourquoi cette manie du barbarisme (initialiser, finaliser), pourquoi cette docilité de perroquet devant la pensée unique? Œuvre de salubrité publique, Les Maux de la langue constitue non point je ne sais quel improbable must, mais bien le nec plus ultra d'un combat essentiel; car perdre sa langue, c'est accepter l'asservissement.

 

Christopher Gérard

 

Michel Mourlet, Les Maux de la langue, France Univers, 300 p., 19 euros.

 

Voir: http://mourlet.blog.mongenie.com/

 

Entretien avec Michel Mourlet

Propos recueillis par Christopher Gérard

 

Depuis votre premier livre, D’Exil et de mort (1963), roman salué par Paul Morand, vous n’avez cessé d’écrire. Quel genre d’écrivain êtes-vous ?

 

Quelqu’un, me semble-t-il, qui a des curiosités multiples, répugne à la spécialisation et n’est jamais là où on l’attend. J’ai au moins cinq catégories de lecteurs : ceux qui pensent que je suis un théoricien du cinéma ; ceux qui pensent que je suis un écrivain de fiction, accessoirement essayiste de droite ; ceux qui me prennent pour un journaliste ; ceux qui ne me connaissent que pour mes activités théâtrales, pièces et critiques ; ceux enfin pour qui je suis un militant souverainiste anti-« franglais », administrateur de Défense de la langue française. Peu de gens de chaque catégorie savent que je m’occupe d’autre chose. Ces cloisons m’amusent beaucoup. En fait je crois surtout être un écrivain secret qui a horreur des gesticulations publicitaires et se ferait du souci pour l’avenir s’il avait, dans l’immédiat, une trop large audience. Dans ce sens précis, Paul-Jean Toulet ou Vialatte demeurent pour moi des modèles.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

J’ai envie de répondre : Ni Dieu ni maître ! Je crois n’avoir eu que d’intimes admirations. Dans le passé et le désordre, quelques noms me viennent à l’esprit : Hugo, Valéry, Nietzsche, Racine, Vigny, La Bruyère, Stendhal, Barrès… Côtoyés : Fraigneau, Montherlant. En vérité j’ai lu ou connu personnellement – et infiniment goûté – beaucoup plus d’écrivains que cela et chacun a pu déposer en moi quelque chose de lui. Mais, comme je l’avais expliqué dans Le Figaro en réponse à un questionnaire des années 60, je suis le dernier à pouvoir identifier de manière objective les lectures qui m’ont influencé. Au moins deux commentaires sur mes Chroniques de Patrice Dumby, l’un de Michel Déon, l’autre de Jean-Marie Drot, m’ont attribué Larbaud comme ancêtre. Or il se trouve que j’ai peu lu Larbaud. N’est-ce pas curieux ? Il y a quelque chose que je peux ajouter néanmoins, concernant la formation des talents : les échanges d’idées, de brouillons et de remarques sur ces premiers jets entre amis du même âge, si les jeunes gens en question sont suffisamment ouverts, peuvent être féconds. Flaubert et Bouilhet en fournissent la preuve ; de même Valéry, Gide et Pierre Louÿs. J’ai expérimenté cela avec deux camarades de lycée : le futur écrivain Jacques Serguine, le futur cinéaste et producteur Pierre Rissient.

 

Vous avez aussi fréquenté de grands peintres. Quelles ont été les rencontres les plus décisives ?

 

Je n’ai pas assez côtoyé Salvat, qui avait créé la couverture de mon premier roman à la Table Ronde (et, par la suite, offert à mon magazine Matulu une très belle illustration de notre dossier sur Déon), pour dire que mes rencontres avec lui furent décisives. Elles étaient plutôt une conséquence de notre commune amitié pour André Fraigneau et Roland Laudenbach. J’en profite pour dire que Laudenbach, à mon avis, fut le dernier grand éditeur parisien, un éditeur de la trempe des Bernard Grasset, Robert Denoël ou Gaston Gallimard, pour qui « littérature » signifiait quelque chose de plus que la commercialisation d’un produit. Fermons la parenthèse. En revanche, j’ai très bien connu Savignac, qui n’était pas un grand peintre mais un immense affichiste. Il avait un sens extraordinaire du gag visuel et m’enchantait par ses propos réactionnaires d’une savoureuse virulence, qui frappaient toujours juste. Je possède de lui plusieurs gouaches grand format, notamment les illustrations originales des premières éditions de mes Maux de la langue, ainsi que l’affiche destinée à l’Illusionniste de Sacha Guitry, qui orne la couverture d’Écrivains de France. J’ai entretenu aussi, surtout à l’époque de Matulu,  des contacts assez réguliers avec Mathieu, qui m’écrivait de superbes lettres, de son écriture de « seul calligraphe occidental », comme disait Malraux. J’en ai même conservé les enveloppes, qui mériteraient d’être encadrées. Mais le peintre dont j’ai été le plus proche, c’est sans nul doute Chapelain-Midy, dont la hauteur de vue, l’exigence esthétique, la profondeur de jugement, l’élégance morale et la complète indifférence aux modes intellectuelles correspondaient tout à fait à ce que j’attendais d’un artiste. C’est lui qui a peint l’admirable scène qui illustre la couverture de ma Chanson de Maguelonne, rééditée il y a trois ans. Avec les épîtres qu’il m’a envoyées, on pourrait presque composer un traité de l’Art… A contrario, et sans vouloir choquer personne, j’ai rencontré une fois le sculpteur César à Monte-Carlo et ne me suis pas attardé : il m’est apparu comme l’« artiste contemporain » par excellence, un faiseur.

 

Le cinéma occupe une place importante dans votre vie comme dans votre œuvre. Vous apparaissez dans A bout de souffle et vous passez même pour le législateur d’un courant. Qu’en est-il ?

 

Effectivement, j’ai une très grande carrière d’acteur derrière moi : dans l’obscurité de la salle du Mac-Mahon où se déroule une scène d’À bout de souffle, j’étais un des spectateurs. J’incarne également un consommateur attablé à la terrasse d’un café dans le Signe du Lion de Rohmer, un passant dans la foule de Vu du pont, et j’ai joué deux fois mon propre rôle : dans le premier film en Cinérama, comme rapin anonyme préparant les Arts Déco à l’Académie Cola Rossi de Montparnasse, et comme auteur dramatique dans l’Ordre vert, docufiction de la jeune et combien douée Corinne Garfin ! Plus sérieusement : j’ai participe au mouvement d’agit-prop cinématographique dit « mac-mahonien », en tant que « théoricien », comme disent les auteurs de mes notices biographiques, et bien que je n’aime guère ce mot. Ainsi que je l’ai confié récemment aux Inrockuptibles et au Choc du mois, je préfère être considéré  comme l’analyste passionné d’une « expérience limite » du cinéma. (…)

J’ai rencontré Otto Preminger, de qui j’ai appris la fascination cinématographique, grâce à Laura, Angel Face, le Mystérieux Dr Korvo et Sainte Jeanne. J’ai rencontré mon ennemi intime le scénariste Cesare Zavattini, à Rome, et j’ai même enregistré avec lui un long entretien qui doit dormir dans un de mes tiroirs. Il avait tout compris de la nécessité du réalisme et rien de la nécessité du choix. J’ai bavardé maintes fois avec Losey, à Londres, avant qu’il ne laissât quelque peu corrompre son esthétique brutalement rigoureuse par des enjolivures compliquées. Et Lang, bien sûr ! Dans mon prochain livre sur le cinéma, je raconterai mon dernier déjeuner avec lui. Et Tati, et Deville, et Sautet, et Astruc, et le cher Vittorio Cottafavi, que j’ai visité pour la dernière fois en 1995 à Rome où je m’étais rendu une fois de plus, pour cause de Centenaire du cinéma. 

 

Vous venez de publier Les Maux de la langue, un impressionnant recueil de chroniques consacrées à la défense du français. Quelle en est la genèse ?

 

Tout est parti d’une conférence que j’ai prononcée en 1981 devant un parterre d’officiers de l’École supérieure de guerre qui  planchaient sur le concept de « défense globale », celle-ci devant selon moi inclure la défense de notre principal instrument de communication, de notre plus visible repère d’identité et de son trésor patrimonial. À partir de là, je me suis rendu compte que la plupart des gens étaient inconscients des enjeux géopolitiques – et même simplement personnels – du langage, et qu’ils articulaient leur idiome à peu près comme un animal aboie, rugit ou hurle ; ce qui ouvre les vannes d’un darwinisme linguistique où le plus fort en muscles et en gueule fait la loi. La question aujourd’hui se résume à ceci : puisque N millions de producteurs de Coca-Cola font ensemble plus de bruit que les autres, doit-on pour autant embaumer Molière dans un sarcophage comme Plaute et Aristophane ? Si l’on ajoute à cette question la constatation qu’en France même, N millions d’irresponsables et d’illettrés (je pèse mes mots et use de litote) s’en fichent et même parfois s’en félicitent, n’y a-t-il pas de quoi foncer dans le tas, lance en avant ? Ce fut mon cas, à partir du Discours de la langue, dont même le Président Mitterrand, fin lettré et grand amateur de Chardonne, tint à me remercier. 

(…)

 

Clichy, octobre 2008.

 

 

 

 

 

 

"Le petit-fils de Valéry Larbaud": ainsi Michel Déon définissait-il Michel Mourlet, salué dès son premier roman, D'Exil et de mort  (1961), par André Fraigneau et Paul Morand (« une écriture dont il faut faire grand cas »). Quelques années plus tard, un autre grand esprit, Robert Poulet, le félicita pour sa lucidité et pour son mépris affirmé des "jouissances morbides de la décadence".

Depuis plus de quarante ans, Michel Mourlet incarne ainsi sans faiblir la figure du poète-soldat, témoignant à sa manière de la permanence d’une figure immortalisée jadis par Alexandre Dumas: la fine lame qui récite Clément Marot aux belles (Tu descouvris ma poitrine assez blanche...), l’amateur de flacons pansus et de poulardes de Bresse, bref, l’homme archaïque dans toute son horreur. Nuançons immédiatement le propos : messire Mourlet se passionne depuis toujours pour le cinématographe, sur lequel il a écrit quelques livres de référence. Proche de Fritz Lang et d’Eric Rohmer, il fit partie des Mac-Mahoniens et, après avoir collaboré aux Cahiers du Cinéma, fut directeur de Présence du Cinéma. Les cinéphiles n’ignorent pas que cet ami de Cottafavi apparaît fugitivement dans A bout de souffle…

Avant de nous pencher sur l’écrivain proprement dit, rappelons tout de même l'aventure de Matulu (1971-1974), les trente numéros de cette mythique «gazette littéraire» tenue à bout de bras par notre mousquetaire, qui ferrailla avec panache contre les snobs et les pourrisseurs à l'heure où, trahissant leur fonction,  les lettrés de France et d'ailleurs - la soi-disant intelligentsia - sombraient dans l'infantilisme dévoyé. Acte exemplaire de résistance à la destruction programmée de l'héritage commun, Matulu peut être considéré comme l'une des batailles d'arrêt menée en Europe contre ce que Jean Parvulesco, ami et complice de Mourlet, nomme la conjuration du Non-Etre. On songe à d'autres brûlots littéraires: Exil, la revue de Dominique de Roux; les Cahiers de la Table ronde, ou encore à la Nouvelle Revue de Paris, qui menèrent aussi leur guérilla contre l'imposture. Sans oublier, bien sûr, La Parisienne!

Autre acte de résistance spirituelle, ce petit livre que tous les dissidents devraient chérir: Le Discours de la langue (1985), lumineuse défense du français et de sa providentielle pureté. Dans la première livraison de la revue Antaios (été 1993), Mourlet se qualifie de païen, plus proche de Néron - quel artiste périt avec lui! - que des sectateurs de Chrestos, en un mot suivant du Grand Pan "qui enchante et terrifie". Encore une excellente raison de s'intéresser à cet esprit singulier: son paganisme serein, suprêmement gallo-romain, celui des jardins et des bois sacrés.

La réédition du bijou que constitue La Chanson de Maguelonne permet de (re)découvrir ce délicieux roman, publié naguère à la Table ronde, celle du grand seigneur qu'était Laudenbach et où officie aujourd'hui la propre fille de Michel Déon. De quoi s'agit-il? D'un galop vers l'Orient, accompli par un jeune noble provençal, épris de la troublante Maguelonne ("elle ne se possédait vraiment qu'au fond d'elle-même, au fond du silence"), fille du roi de Naples et promise à Gonzague, un fat, quoique bon escrimeur. Bref, un conte narrant les aventures d'un couple idéal, aidé par un troubadour en qui l'on reconnaîtra certains traits de l'auteur. Eloge discret de la chevalerie, hymne à la Méditerranée, exaltation de l'amour tant platonique que charnel (la fille du calife!), cette Chanson, dont le thème remonte à la nuit des temps, enchante et terrifie, comme le Grand Pan adoré par Mourlet. Elle enchante par sa grâce, par son goût du bonheur, par son illustration d'un idéal aristocratique, celui des Fils de Roi: "cette race peu nombreuse mais fidèle, perpétuée de siècle en siècle, qui méprise les intérêts vulgaires et les remous de l'époque pour se consacrer tout entière à la quête du bonheur et de la beauté". Elle terrifie, sans en avoir l'air, par son rappel discret de la puissance des enchantements comme des multiples masques que revêt la Mort.

Mourlet, petit-fils de Larbaud? Certes, mais aussi de Nerval et de Gobineau.

Michel Mourlet, La Chanson de Maguelonne, Atlantica, 174 p., 15 euros.

On lira bien sûr toute l'œuvre de Mourlet, mais accordons une mention spéciale à La Sanglière (Ed. Loris Talmart, postface de J. Parvulesco), qui recueille trois pièces de théâtre, chacune traitant d'un moment de l'histoire européenne. Un livre essentiel.

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"A chaque époque, ce n’est qu’une poignée d’hommes qui empêche la société de pourrir tout à fait ”. Voilà un mot d’Henri Miller qui s’applique à merveille à Michel Mourlet, qui, dans Ecrivains de France. XXème siècle, (éd. Valmonde Trédaniel), présente une galerie d’écrivains saupoudrée d’entretiens souvent parus dans la revue Matulu, qu’il anima dans les années septante. Depuis la parution de son premier roman en 1963 (D’Exil et de mort, La Table ronde), M. Mourlet n’a plus cessé d’illustrer une certaine vision du monde, un certaine idée de la beauté et de la France, une France paysanne et royale, rebelle et raffinée (voir son journal en ligne : http://mourlet.blog.mongenie.com/).

Ecrivains de France peut se lire comme une réflexion lucide, sans rien d’amer, sur le calamiteux XXè siècle (1914-1989). Le lecteur retrouvera ou découvrira au fil des pages le très grec Anouilh; Gaxotte (qui réhabilita Louis XV), Dutourd, Benoist-Méchin (auteur d’un remarquable essai sur les jardins), Déon l’Irlandais (“ émanait de lui une odeur d’Europe ” dixit André Fraigneau), Béraud l’enraciné: “ l’homogénéité fondamentale de cette pensée tout entière accrochée au terroir, aux vertus profondes et simples de la race française telle qu’elle a été constituée par les siècles dans sa diversité régionale et qu’elle existe encore, sous les reniements et les effervescences médiatiques d’une morale officielle déboussolée ”. Sur le même sujet, M. Mourlet évoque le cosmopolite Larbaud:  ”Il faudrait s’entendre sur la notion de cosmopolitisme, chère à Larbaud. Autrefois privilège d’une élite intellectuelle et voyageuse, elle a pris depuis quelques décennies une coloration fortement péjorative aux yeux des moins compromis dans le nouvel Ordre moral. Synonyme de déracinement, de métissage culturel, c’est la forme mondialiste et grand-bourgeoise de la massification égalitaire, idéal actuel des sociétés évoluées: le retour à l’indifférencié primordial du troupeau dont tout l’effort des hommes avait été de sortir depuis qu’ils marchent debout. (...) Ainsi, le cosmopolite d’aujourd’hui est essentiellement un colonisé qui jargonne le yanqui (comme dit Etiemble) et ne se plaît qu’à l’ombre des gratte-ciel poussés comme champignons sous toutes les latitudes, ébloui par la technique, la verroterie et le catéchisme de l’american way of life. ” Tout le livre est à l’avenant, mal-pensant en diable ! Bref, nous avons affaire à un authentique libertin, chez qui le goût du plaisir va de pair avec un esprit acéré, jamais dupe de l’imposture aux mille faces. L’entretien avec Henry de Montherlant, sans doute le dernier accordé avant son suicide, constitue une parfaite illustration de l’esprit de la Vieille Europe, qui repose sur un sens aigu des hiérarchies morales et esthétiques.

© Christopher Gérard