Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 août 2019

Le Prince d'Aquitaine - vu par les confrères.

1507-1.jpg

 

 

Un très grand livre.

Jacques De Decker, de l'Académie royale

 

*

Si Le Prince d’Aquitaine relève de l’exorcisme, et même d’une certaine revanche posthume, c’est par le brassage de la vie et par l’exceptionnel relief de ses observations, traduites par une écriture claire et cinglante, bien accordée au défi de l’ «Inconsolé», que ce livre nous atteint et nous touche. 

Jean-Louis Kuffer

 

*

C'est la pérennité de la nature humaine à travers les aléas de l'Histoire, ainsi qu'une manière de se fortifier contre les obstacles que nous aimons chez Christopher Gérard ; à quoi il convient, pour la bonne bouche, d'ajouter l'impertinence de son attachement aux racines gréco-romaines de l'Europe, et un goût fort peu démocratique des raffinements vestimentaires !

Michel Mourlet

 

*

Une grande pudeur doublée d'une lucidité désenchantée, le tout servi par un style d'une élégance rare.

Olivier Maulin

*

Ce texte qui a l'impassible et admirable vibrato du vécu (...). Livre concis, écrit à la cravache, terrifiant !

Christian Dedet

 

*

Une âme sensible, écorchée vive, mais simultanément courageuse, prête - pour reprendre la formule finale - à s'élancer hors de la tranchée.

Gabriel Matzneff

*

Une lecture éprouvante et plaisante (plaisante puisque éprouvante), comme le sont les lectures qui comptent, lecture où l’on pénètre dans les zones de l’existence que tout écrivain digne de ce nom se doit d’arpenter : la honte, le ressentiment, la rancœur, la violence, la solitude.

Patrice Jean

*

L'élégance de n'en pas trop dire, de savoir s'arrêter où il convient.

Arnaud Bordes

*

Une maïeutique princière d’Aquitaine, certes, mais aussi de Danemark, selon les voies sinueuses et droites de la géographie poétique, et les moyens impériaux de la puissante brevitas ; un récit d’initiations, une renaissance cathartique - donnée pour telle - dont la petite musique, douloureuse et gaie, emporte.

Rémi Soulié

*

Une valeur sûre de la rentrée. (...) Son  style pénétrant, son érudition latine, ses vestes en tweed et ce détachement quasi-aristocratique font (de C.G.) un auteur précieux car inclassable".

Thomas Morales

*

Un livre nervalien où Drieu la Rochelle, celui du Feu-follet et de Récit secret, aurait trouvé sa part. Un grand livre.

François Bousquet

*

Avec Le Prince d'Aquitaine, référence obligée au poème de Nerval, il livre un étonnant portrait de son père - flambeur, flambant & flambé -, et explique, au gré de souvenirs d'enfance qui restituent à la perfection ce qu'il faut déjà appeler une "fin de siècle", sa propre "difficulté d'être". L'ensemble est beau et sobre. Christopher Gérard émeut par une sincérité contenue qui ne fait pas abstraction du style. On est dans La Lettre au père de Kafka, revue et corrigée par Drieu la Rochelle. Emotion garantie.

Stéphane Barsacq

 *

Dans ce qui restera, comme une œuvre marquante, sa version de La Fêlure, Christopher Gérard — par son évocation d’un  père essentiellement absent, occupé à la dilapidation des ressources et au saccage de la filiation — nous parle de tout autre chose : l’hébétude des fils que nous étions, devant la génération la plus narcissique du monde connu, sans vergogne et sans amour. Des brumes d’Ostende, où une grand-mère lui transmet, gamin naïf et affectueux, au soleil de Capri, dans des réceptions capiteuses dont le gamin narrateur s'émerveille en dépit des querelles qui éclatent au petit bonheur des égarements du père à la dérive, Dolce Vita — actrices, ambassadeurs, vieux dignitaires mussoliniens — jusqu’aux aux aubes glaciales de Bruxelles hivernale, où le père flambeur, débauché et sans scrupules, compromet sa famille, entouré des truands, mercenaires et demi-mondaines du Bruxelles de la grande époque, Christopher Gérard dessine en effet un destin et une révolte — (...) — nous étions réfugiés politiques au pays du dandysme et de la politesse du désespoir. Cracher, seulement cracher, mais mettre tout le Niagara dans cette salivation,  disait notre cher Drieu à propos de Céline. C’était notre mission, Christopher Gérard la remplit ici avec éclat et mélancolie. Son règlement de comptes avec le père n’en est pas un, juste un compte-rendu d’amour absent. (...) 

Non, Christopher Gérard  a écrit un roman, un drame de mots construit sur la tension entre ses personnages, illuminé par les fulgurances d’un style limpide — la pureté de la langue de Christopher !… —  dans lequel, quoiqu’ayant horreur des récits d’enfance, je me reconnais.

À lire sans délai.

Thierry Marignac

 

*

A travers les confidences d’un Européen à son père, la déchéance et la renaissance de notre civilisation nous apparaissent fugitivement, comme à la lumière d’un éclair. Car le récit tout entier est une figure de style : une synecdoque, du drame familial à la tragédie d’un peuple. Le descendant, s’exprimant à la première personne, parle pour les enfants du siècle, et l’écho de sa plainte aiguë et contenue tremble comme le manifeste implacable de l’Europe éternelle contre la modernité vaincue, un père failli et pourtant omniprésent.

Les ressources du style romanesque offrent à cette poignante catilinaire un tour élégant et l’enrichissent de détails qui chacun invite à la rêverie ou à la réflexion. Le narrateur s’avère bien un émule du Desdichado de Gérard de Nerval, auquel fait référence le titre du roman. Sa traversée de l’Achéron vers la rive de Vénus et du Soleil invaincu, c’est le cheminement incertain d’Europe au-delà du siècle maudit, au-delà de ses mutilations et de ses intoxications. (...)

Le Prince d’Aquitaine plaira sans doute aux esthètes, et non moins aux hommes d’action. Puisse-t-il inspirer les lecteurs à être l’un et l’autre ! C’est le mérite que l’on peut attendre d’un roman qui célèbre une paix profonde, obtenue par un noble combat : inviter chaque Européen à affronter son destin, et renouer avec lui.

Thibaud Cassel

 

*

D’une part, instruire le procès d’une génération désenchantée, qui a manqué au devoir de transmettre à la suivante le sens d’une certaine dignité, du tragique et, plus fort encore, du bonheur à être au monde. D’autre part, poser un acte littéraire, en affirmant que la construction d’un individu reste possible quand bien même celui qui l’a lancé dans l’existence lui dénierait toute qualité.

Frédéric Saenen

 

*

**

 

Un fils s’adresse à l'ombre de son père et, ce faisant, dresse un portrait cruel d'une génération tout en évoquant avec une certaine nostalgie le monde d’avant – celui des années 50 à 70. En chemin, il retrace un triple parcours spirituel, esthétique et moral étalé sur un siècle et qui prend sa source à l’automne 1914, quand un obus allemand fracasse le destin de sa lignée.

Méditation sur la résilience et sur les blessures transgénérationnelles comme sur la faillite d’une époque, Le Prince d’Aquitaine est un roman à la veine blasonnée et secrète, qui témoigne d'un cheminement douloureux et stoïque pour... le meilleur du talent.

Réflexion sur le dandysme et sur la vision tragique de l’existence, où le lecteur croisera Drieu, Stendhal et Léautaud, Le Prince d'Aquitaine est aussi un roman initiatique, fruit de réminiscences et d’observations.

 

*

 

 Incipit 

 

 

"Toi et moi, nous sommes le fruit des épousailles du sable et de l’acier.


En septembre 1914, sous les remparts d’Anvers, une salve d’artillerie décida de notre destin à tous les deux, quand, pulvérisant la tranchée où il se terrait avec son peloton, elle fit de Fernand Elysée ***, mon grand-père, ton géniteur, le héros de la famille, le Grand Invalide.

Enterré vivant, le beau Fernand ne dut son salut qu’à la présence d’esprit d’un brancardier qui, au passage, aperçut un bras émergeant encore tiède des décombres.

Au milieu des explosions, sous la mitraille, ce brancardier prit le risque de dégager le corps écrasé de ton père, assurant ainsi à notre lignée un répit d’un siècle. Fernand se réveilla à Londres après des semaines de coma ; quant à ses camarades, oubliés, ils dorment encore dans l’argile, aux pieds de l’ancienne citadelle.


Finies les charges contre les Allemands : le jeune aspirant, si fringant dans sa vareuse, n’était plus qu’un infirme disloqué, cloué sur un lit du King Albert Hospital de Highgate, puis affaissé dans sa chaise roulante, comme sur cette photo prise à la Villa Léopold, au Cap-Ferrat en février 1917.

Un jeune guerrier foudroyé, à la bouche amère et aux traits creusés par l’épreuve. Couvert de médailles, et des plus prestigieuses, mais condamné dix ans durant à une totale immobilité, puis aux béquilles, à la pitié des femmes, aux morsures d’un dos fracassé. Un jour, Grand-Mère m’a dit qu’il était parvenu à connaître le nombre exact des fleurs du papier peint de la chambre où il se morfondait en pratiquant un peu de vannerie pour ne pas sombrer. J’imagine ton père gisant sur son lit, comptant les fleurs une par une, attendant des soins inutiles.


J’ai là sous les yeux l’album que lui offrit à Londres une amie anglaise, truffé de messages de compassion et d’espoir destinés au courageux aspirant de la salle III, tracés avec élégance à l’encre violette par ses infirmières – la princesse Henriette de Ligne ; Agnes Ryckers, de Boston ; bien d’autres dames du temps jadis, qui citaient Lamartine et Musset pour adoucir sa peine. De lire, ici et maintenant, ces noms de femmes qui, elles aussi, dorment de leur dernier sommeil, m’émeut davantage que ton trépas à toi. Absurde, n’est-ce pas, cette humidité qui me brouille le regard ?"

 

Une tragédie antique en trois générations

 

10710926_677805592315594_6580175887636415437_n.jpg

 

 

 

Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature, roman initiatique |  Facebook | |  Imprimer |

15 août 2019

Entretien sur Le Prince d'Aquitaine

 

 

 

Trois questions à Christopher Gérard

 

littérature

Le Prince d’Aquitaine est votre douzième livre et votre cinquième roman. Comment qualifier ce livre et, tout d’abord, pourquoi ce titre d’inspiration nervalienne ?

 

Vous avez raison de souligner l’origine du titre, qui évoque de manière explicite, par le biais d’une citation des Chimères, l’un des plus mystérieux poèmes de Nerval, et l’un des plus sublimes sonnets de notre littérature – El Desdichado : « Je suis le Ténébreux, - le Veuf, -l’Inconsolé, Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie ; ».

Le Prince d’Aquitaine est en fait un chevalier de la suite de Richard-Cœur-de-Lion, dépossédé (tel est le sens de l’espagnol desdichado) de son trône, celui de Castille, par Jean-sans-Terre.  Ce prince évincé se réfugie en Languedoc, si l’on en croit Walter Scott dans Ivanhoe, un roman de chevalerie qu’avait dévoré Gérard de Nerval. L’Aquitaine, ici, est une terre mythique, de même que le prince est légendaire. Le sonnet tout entier baigne dans une atmosphère mystique et hermétique qui a fasciné et continue de fasciner ses lecteurs. Le Prince d’Aquitaine incarne à mes yeux la solitude du chevalier médiéval, la lente remontée depuis le monde des Enfers d’un homme frappé par le cruel destin, mais qui survit à l’épreuve. Il faut aussi savoir que l’un des manuscrits du poème, celui qui appartint à Eluard, porte comme titre non pas El Desdichado, mais Le Destin.

Mon roman illustre le combat mené, entre misère et orgueil, entre la nuit la plus noire et le soleil le plus éclatant, par un jeune chevalier contre des destins contraires – j’insiste sur le caractère symbolique, et donc universel, du récit, qui ne se réduit pas à une banale autobiographie. D’où, je pense, son caractère anachronique au sens noble – à rebours du siècle. Le dernier mot du livre, katharsis, purification en grec ancien, rappelle qu’il s’agit d’une tragédie, qui, selon Aristote, se définit par la purification qu’elle impose au spectateur. Il s’agit bien d’un roman initiatique, doublé d’une description quasi clinique d’un phénomène de résilience -  comment d’anciennes cicatrices se referment, comment une armure muée en prison tombe en pièces, désormais inutile.

 

38911290_228791864642577_4776649905470963712_n.jpg

Dans vos deux premiers romans, Le Songe d’Empédocle et Maugis (L’Age d’Homme), vos personnages sont en quête de sacré, à rebours d’une époque anémique. Dans Le Prince d’Aquitaine, le procédé semble différent, même si le lecteur n’en sort pas indemne. Qu’en est-il ?

 

Deux ou trois mots sur le roman proprement dit, pour éclairer le lecteur.

Le Prince d’Aquitaine  est un itinéraire affectif, esthétique et philosophique, qui s’étend sur un siècle, des tranchées de l’automne 1914 à nos jours. C’est aussi le dialogue d’un fils avec l’ombre de son père, qui trace un portrait parfois cruel du monde « d’avant » – celui des années 50 à 80.

On y lit des réflexions sur le dandysme, sur la vision tragique de l’existence, sur les blessures trans-générationnelles – un obus allemand occasionnant ici des plaies qui durent cent ans. Drieu, Stendhal, Léautaud sont convoqués. C’est le fruit de dizaines d’années d’observations, d’expériences et de réflexions, dans un esprit antimoderne.

Comme dans mes précédents romans, le sujet central est bien ce combat millénaire que se livrent les forces du chaos, ici incarnées par un personnage littéralement possédé, le père du narrateur, et celles de la lumière, ou, pour citer Empédocle d’Agrigente, Arès aux noires prunelles, figure de la Haine et de la division, et Aphrodite aux mille parfums, figure de l’Amour et de la concorde. Mon narrateur, né dans une famille éclatée, dévastée par le nihilisme contemporain, étouffe et risque de perdre le combat qu’il mène, d’abord de manière inconsciente dans son enfance, contre ces forces infernales. Tout le récit narre comment ce fils du Soleil triomphe, malgré les blessures, et regagne son royaume, évitant ainsi d’être stérilisé et de rejoindre le vaste troupeau des âmes mortes.

 

38118480_1856667181022713_5090796814366408704_n.jpg

On trouve, au fond, dans votre roman une opposition entre la mémoire, la tradition, le sacré et ce que leur impose « l’époque » par ses injonctions modernistes et son mépris affiché envers qui prétendrait devenir ce qu’il est. Ce qui est fascinant, c’est de suivre le narrateur tout au long d’un parcours où il s’efforce de se construire face à un père fantasque, insaisissable, et qui ne ménage pas les siens. Derrière cette figure paternelle, il y a une tension, une tragédie, n’est-ce pas ?

 

Exactement. Un fils s’adresse au fantôme paternel non pour régler des comptes, mais pour les apurer et pour se libérer d’une ombre maléfique, car possédée par l’autodestruction, ici symbolisée par l’alcool.

Il ne s’agissait pas de déballer je ne sais quels banals secrets de famille, besogne dépourvue d’intérêt comme de tenue. Dans ce roman, qui est avant tout une construction littéraire, l’essentiel réside dans la colère froide du narrateur, dans la tension tragique vécue par une jeune âme qui tente de surnager face au courant qui l’emporte vers le gouffre. Pour reprendre la métaphore nervalienne, le « dépossédé » au sens de déshérité se lance à la reconquista de son royaume intérieur et devient ainsi ce qu’il est. Parfois, il faut le savoir, l’ennemi n’est pas au pied de nos murailles, mais dans la place, dans notre dos, voire en nous-mêmes !

Quand je parle d’héritage, je songe surtout à cet héritage immatériel que, pour la première fois dans l’histoire de notre civilisation, une génération d’ingrats refuse de transmettre par haine de soi. Et en même temps, le narrateur, de possédé au sens d’aliéné, devient « dépossédé » au sens de libéré. Cette tension dont vous parlez se résout par la joie tragique et grâce au triomphe de l’Amour.

 

Christopher Gérard

Propos recueillis par le confrère Bruno Favrit.

Août XVIII

 

littérature

 

Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : littérature |  Facebook | |  Imprimer |

27 juin 2019

Prazeres

 

I23644.jpg

 

 

Cimetière des plaisirs doit être le deuxième livre de Jérôme Leroy (1964), « sans doute un roman », précise-t-il dans sa préface, publié à un âge, trente ans, où « le cœur se brise ou se bronze », pour citer le confrère Chamfort. Après L’Orange de Malte, le jeune écrivain, « un peu égaré », proposait cette sorte de cantilène mélancolique pour chanter les matins pluvieux des Flandres, les femmes perdues, la bière et les tramways. Un professeur de Lettres dans un lycée en zone sensible (i.e. là où la violence sociale apparaît dans toute sa cruauté), un chagrin d’amour et de premiers renoncements plus ou moins définitifs (« On est très présomptueux quand on a vingt-cinq ans »), la conscience de moins en moins floue d’être condamné à brève échéance à une forme de clandestinité (« Il n’y aura plus de bonheur que dans la fuite et le souvenir »), une danseuse professeur de vieil-islandais, un je ne sais quoi de lusitanien (Cemiterio dos Prazeres est le plus grand cimetière de Lisbonne, ville que Jérôme connaît bien), les étudiantes kabyles, les citations récurrentes des ci-devant La Rochefoucauld et de Roux, les Variations Goldberg, et la Belgique si proche (« l’impression d’être entré dans un album d’Hergé ») – du pur Leroy, encore un tantinet maniériste et jongleur. Un livre de jeunesse à l’élégante tristesse.

 

Christopher Gérard

 

Jérôme Leroy, Le Cimetière des plaisirs, La petite Vermillon n° 463, 136 pages, 7.30€

 

Il est question de Jérôme Leroy dans Quolibets

 

20900590_339633099826922_2255970905976497364_o.jpg

 

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

26 juin 2019

Exit Anne Richter

 

464575_263788637034733_622247637_o.jpg

A la Foire du livre de Bruxelles, printemps MMXII

 

Née d’un couple d’écrivains renommés, Anne Richter a l’écriture dans le sang, puisqu’elle publie son premier livre à l’âge de quinze ans. Auteur de nouvelles, d’essais littéraires (sur Simenon, Milosz, …) et d’anthologies, la voici qui nous revient, avec la fraîcheur d’une rose, à l’occasion de la réédition bienvenue de deux de ses livres.
Sous ce titre étrange, entre ironie et mystère, La grande pitié de la famille Zintram, elle réunit quinze nouvelles dont le style rigoureux, austère même, ne cachera qu’aux distraits la troublante magie qui en émane. Grande lectrice des Sud-Américains (le Bruxellois Cortazar, bien sûr ; Borges, mais en moins cérébral et en plus sensuel) et des Belges (Jean Muno, préféré à Jean Ray), Anne Richter propose des énigmes que le lecteur se voit sommé de résoudre tout seul, comme un grand, ai-je envie d’écrire. D’où le trouble délicieux qu’elle suscite, notre sorcière ! Au lecteur en effet de prolonger l’aventure ; à lui de se risquer dans l’escalier en colimaçon qui l’entraîne insensiblement dans les profondeurs de son propre inconscient, car Anne Richter manipule avec subtilité cette dynamite que constituent les archétypes. Avec un doigté que peuvent lui envier bien des psychanalystes, quelle que soit leur secte… Une magicienne, passée maître dans l’art dangereux des métamorphoses ! Doublée d’une puriste, car ferme est sa langue, et rigoureuse sa syntaxe.

Dans Le fantastique féminin, un art sauvage, lui aussi réédité grâce aux bons soins de L’Age d’Homme, elle poursuit une quête déjà ancienne au terme (?) de laquelle elle peut aujourd’hui proposer une synthèse d’envergure sur la littérature féminine (pour les Belges, Marie Gevers et Monique Watteau sont placées à leur juste place), qu’elle analyse avec méthode sans jamais adopter le ton professoral. L’appel qu’elle fait aux mythes ancestraux s’y révèle plus qu’anecdotique : le fondement même de sa démarche, qui voit dans la féminité, mais oui sacrée, un rempart contre les forces néfastes. Anne Richter s’est souvenue que, dans sa cosmogonie, Empédocle attribue à Aphrodite aux mille parfums le Règne de l’Amour qui tout étreint, en permanence menacé par Arès aux noires prunelles. L’un des chapitres, consacré à l’héroïne féminine vue par les hommes, pourrait à lui seul faire l’objet d’une somme et mériterait d’être développé. Mille pistes de lecture s’ouvrent à nous et bien des textes méconnus ou occultés sont sortis de l’oubli – ce qui constitue sans doute ce que j’appellerais le syndrome Marabout (comprendre : l’influence d’un mystérieux personnage connu sous divers pseudonymes, de Lous à Baronian). Rencontrons donc Anne Richter, écrivain panthéiste, pour mieux cerner le personnage !

Christopher Gérard 

Anne Richter, La grande pitié de la famille Zintram, L’Age d’Homme, collection La petite Belgique. Et Le fantastique féminin, un art sauvage, L’Age d’Homme.

 

 

Rencontre avec Anne Richter



Anne Richer, qui êtes-vous ? Comment vous définir ?



Je suis une femme qui écrit. J’écris depuis mon enfance. J’ai toujours eu ce besoin. C’est plus une exigence qu’un besoin, car l’écriture a pour moi valeur de révélation : elle m’aide à me comprendre et à comprendre le monde. Pourquoi écrire, si ça n’aide pas à vivre ? Si l’écriture ne possède pas ce pouvoir, je trouve l’entreprise vaine et futile. L’écriture m’éclaire, m’apaise, dans les meilleurs moments : j’y découvre des instants de vérités. Il n’y a pas de vérité unique, seulement des heures et des mots vrais. Quand j’écris, j’essaie de trouver ces mots-là –, si je ne les trouve pas, je n’écris pas, je remets mon travail au lendemain, je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. Tout doit venir à son heure. Je préfère la qualité des textes écrits à leur quantité : Vladimir Dimitrijevic, le directeur des éditions L’Age d’Homme, m’a dit un jour : « Vous habitez tout ce que vous écrivez, y compris vos anthologies ». J’ai aimé qu’il dise cela, car c’est exactement ce que j’essaie de faire ; j’accorde une importance essentielle à l’expérience de la vie transformée par la maturation intérieure. Cette maturation aboutit à la création d’un recueil de nouvelles ou à un essai, peu importe. Je me suis toujours partagée entre l’analyse littéraire et le monde imaginaire, j’ai un besoin presque physique de passer de l’un à l’autre ou même de les « habiter » l’un et l’autre simultanément. Quand je ne peux pas choisir, je mêle les genres, c’est un exercice périlleux, une gageure excitante à relever. Dans L’ange hurleur et dans Le chat Lucian (L’Age d’Homme), on trouve cette transgression des genres. Seul point commun dans tous mes textes : une adhésion au mystère qu’il faut essayer de décrypter sans le déflorer.



Les lectures fondatrices ? Et que relisez-vous aujourd’hui ?



Quand j’avais 15 ans, j’ai éprouvé un choc salutaire en découvrant Kafka. Cette œuvre-phare m’a accompagnée pendant longtemps. Kafka a dit je ne sais plus où : « Un vrai livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ». C’est ça que son œuvre m’a fait comprendre : il y a de la cruauté dans toute entreprise artistique véritable. 

Ce que je relis ? Je relis peu. Il est vrai que la littérature actuelle est rarement enthousiasmante, mais j’y découvre malgré tout des œuvres remarquables. En outre, j’essaie d’accueillir ce qui vient : je vis les métamorphoses que la vie m’impose et je ne regarde pas en arrière. C’est ainsi que, parmi les nouveautés publiées, je trouve parfois des trésors : l’œuvre d’Andreï Makine, par exemple. J’éprouve une grande admiration pour ses romans, Le Testament français, La femme qui attendait… Je viens de lire sa dernière œuvre, Le livre des brèves amours éternelles (1) : Makine possède l’art de décrire la réalité de tous les jours dans sa cruauté la plus concrète, mais cette dure réalité s’ouvre tout à coup, comme transfigurée par les fulgurances de la poésie et de la vie intérieure. Parmi les essais, je retiens surtout un livre récent de Tzvetan Todorov, La littérature en péril (2). Un livre capital. Un cri d’alarme.



Et les grandes rencontres littéraires et artistiques ? Des écrivains, des peintres ?



Les découvertes littéraires, je les ai faites surtout en lisant. J’ai eu néanmoins dans ma vie d’écrivain quelques passants considérables : Pierre de Lescure, le directeur de la collection Roman, chez Plon, dans les années cinquante. Je lui avais envoyé mes nouvelles par la poste, c’est lui qui a décidé de les publier, alors que je n’avais que 15 ans. C’est encore lui qui m’a conseillé de persévérer dans la rédaction de nouvelles courtes : « C’est un art difficile que vous possédez d’instinct » m’a-t-il affirmé. A l’époque, Franz Hellens, un grand écrivain belge injustement oublié aujourd’hui, m’a fait l’honneur de consacrer, dans Le Soir, un long article élogieux à ces premières nouvelles. Nous avons par la suite poursuivi une belle correspondance. Il y eut aussi la période de la collection des anthologies fantastiques de Marabout, que dirigeait Jean-Baptiste Baronian : notre collaboration fut fructueuse. J’ai réalisé trois anthologies pour cette collection. Il y eut en outre, il y a encore des amitiés stimulantes ; Georges Thinès, dont j’ai souvent présenté l’œuvre et qui a préfacé la mienne. Son dernier roman, Madame Küppen et l’autre monde (3), est un joyau de l’art fantastique. Parmi d’autres amis de longue date, je retiens Jacques Crickillon, le poète rebelle, ainsi que Jean-Luc Wauthier, le poète du dépouillement et de la rigueur. Mais j’ai aussi entamé d’intimes dialogues avec des écrivains morts, – morts et pourtant si vivants ! Je pense à Maupassant, Tchekov, Simenon, Flannery O’ Connor… Parmi les peintres, j’entretiens une sorte de parenté avec l’univers onirique de David Caspar Friedrich, de Dorothea Tanning, de Balthus…



Et l’éditeur Jacques Antoine ?



Je l’ai connu, oui, c’était un homme aimable et cultivé qui adorait son métier, mais il était, à l’époque, dans sa période déclinante : il a fait faillite juste après la publication des premiers auteurs de sa collection blanche, Guy Vaes, Georges Thinès et moi-même. C’était malheureusement la fin d’un homme et d’une époque. A présent, j’ai l’impression de poursuivre une véritable complicité avec mon éditeur actuel, Vladimir Dimitrijevic. C’est encore un des seuls vrais éditeurs littéraires, à l’heure actuelle.



Vous avez naguère publié « L’Allemagne fantastique », une anthologie devenue mythique. Quelle place occupe le monde germanique dans votre imaginaire ?



Mon anthologie L’Allemagne fantastique de Goethe à Meyrink reste pour moi un merveilleux souvenir. Les prémices de cette anthologie remontent à mes années d’université. J’étais en philo et lettres à l’ULB, je me trouvais totalement immergée dans la philologie et la littérature romanes… J’étais saturée d’auteurs latins, il me fallait refaire surface. Bien que j’aie par la suite studieusement terminé les études que j’avais choisies, j’avais déjà, en candidature, un urgent besoin d’autres horizons, je voulais explorer des mondes nouveaux. J’ai trouvé l’aventure dans l’auditoire d’à côté : Henri Plard, spécialiste et traducteur d’Ernst Jünger, y donnait un séminaire. Hugo Richter, étudiant en philologie germanique, suivait ce cours avec assiduité, car il préparait un mémoire pour Plard. Hugo devait me communiquer sa passion pour les littératures anglo-saxonnes. Nous avons travaillé ensemble, parcouru la France, l’Allemagne, l’Italie tous azimuts. Les contraires s’attirent, paraît-il. Nous reformions dans l’enthousiasme l’alliance Nord-Sud… Nous nous sommes mariés. Nous avons réalisé ensemble l’anthologie des Romantiques allemands. Nous en avons fixé ensemble le choix des textes. J’en ai écrit la préface, Hugo a traduit de nombreux récits. 

A la nouvelle insolite, l’Allemagne a apporté des trésors. J’y ai découvert un fantastique plus original, plus authentique, une dimension métaphysique et philosophique que ne possède pas, la plupart du temps, la nouvelle française. Les historiens de la littérature savent bien, d’ailleurs, que le courant de la nouvelle fantastique au XIXe siècle est né d’abord en Allemagne ; il s’est répandu par la suite en France qui s’en est inspirée. Je garde aujourd’hui encore une admiration sans bornes pour les contes magiques des grands enchanteurs que sont Ludwig Tieck, Chamisso, Hoffmann, Eichendorff… Cependant, j’aime lire également des auteurs fantastiques modernes, comme Günter Grass, La ratte ou Le Tambour, ou Patrick Süskind, Le Parfum : un chef-d’œuvre. 


Vous considérez-vous comme appartenant au courant du réalisme magique ? Ou fantastique ?



Il me semble que le réalisme magique est le seul vrai fantastique ; c’est « le fantastique réel », comme disait Franz Hellens. Jean-Baptiste Baronian, quant à lui, a vu très juste, quand il a dit à mon propos, dans son Panorama de la littérature fantastique de langue française, que la vocation fantastique, pour moi, est capitale : Il est vrai que mes contes « disent avec force qu’il ne pourrait être question d’équilibre et de bonheur sans une adhésion totale au mystère, une métaphysique de l’inconnu (...) Ce n’est jamais une autre réalité qui est explorée. C’est celle de tous les jours, saisie par les fulgurances de l’âme ». (4) 
Il ne faut pas oublier, toutefois, que le réalisme magique est un vaste courant artistique qui s’est développé dans le monde entier, au XXe siècle.  En fait, je me sens plus proche du réalisme magique latino-américain (Gabriel Garcia Marquez, Borgès, Silvina Ocampo) que de Jean Ray, par exemple. Ou du Parfum de Süskind, que des contes de Thomas Owen. J’ajouterai que je ne me sens aucune affinité avec le fantastique d’épouvante ou d’horreur.



L’Age d’Homme réédite entre autres « La grande pitié de la famille Zintram », un recueil de nouvelles étranges où le thème de la métamorphose semble omniprésent… Comme si vous étiez fascinée par un insensible glissement de l’humain à l’animal, voire au végétal…



Ce recueil de nouvelles réunit des textes écrits pendant une période particulière de ma vie, une décennie comprise entre deux événements cruciaux : la naissance de ma fille, sa petite enfance, et la mort de mon compagnon. Ces premières années furent fort charnelles puisque je m’occupais tout le temps d’un très petit enfant (ce qui explique, dans mon œuvre, la symbiose avec la nature, l’animal, le végétal, la femme-chat, la femme-plante). En 1980, au sein de cet univers mythique et un peu léthargique, il y eut l’irruption brutale de la mort, une cassure violente qui s’est manifestée par un brusque changement thématique : la fuite hors de la maison, hors de la vie, le rêve d’envol, d’anéantissement… Or, durant cette même période, durant les années 70, Jean-Baptiste Baronian me proposa d’écrire pour Marabout une anthologie de la nouvelle fantastique féminine. En somme, la théorie après la pratique. Cela convenait à mon désir d’oscillation entre la fiction et l’analyse critique. J’ai donc commencé à rassembler sans idée préconçue le plus de textes possible. J’ai réuni des histoires de toutes les époques, de tous les pays, et en les relisant, j’ai constaté une chose curieuse. Chez toutes ces femmes, certains thèmes revenaient de façon insistante et ces thèmes étaient, le plus souvent, interprétés de la même façon, comme s’ils étaient sortis d’un imaginaire féminin collectif, – le rêve le plus fréquent et le plus significatif étant la métamorphose. Notons que l’imaginaire masculin développe aussi ce thème-là, mais celui-ci n’est pas interprété de la même façon. Dans les textes féminins, la métamorphose en animal ou en végétal devient, la plupart du temps, un accomplissement, une voie élargie et royale ; en quelque sorte, une apothéose. Chez les hommes, au contraire, la métamorphose en animal est très souvent conçue comme une déchéance sordide… On pense aussitôt au Grégoire Samsa de Kafka, ce malheureux transformé en cancrelat, ou aux hommes-loups de Claude Seignolle, ou à la Truie de Thomas Owen… On pourrait multiplier les exemples. Par contre, La nuit aux yeux de bête de Monique Watteau, la fille à la chauve-souris de Pierrette Fleutiaux (pour ne citer que ces conteuses-là) racontent de merveilleuses initiations à une autre vie… Partant de ces découvertes faites dans mon anthologie, j’ai écrit un essai intitulé Le fantastique féminin, un art sauvage (que vient de republier également L’Age d’Homme). J’ai développé dans cet essai l’idée d’une spécificité de la nouvelle fantastique féminine, notamment à travers le thème de la métamorphose.



Vos projets ?



Un recueil de nouvelles, mais ce ne sera plus du fantastique féminin. Mes deux derniers recueils s’inscrivaient déjà dans une thématique différente, un climat moins onirique, plus satirique et ironique. Ce qui n’empêche pas la présence de la poésie.



Bruxelles, avril MMXI 
Propos recueillis par Christopher Gérard



---------- 
(1) Andreï Makine, Le livre des brèves amours éternelles, Seuil, Paris 2011
(2) Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Flammarion, Paris 2007
(3) Georges Thinès, Madame Küppen et l’autre monde, L’Age d’Homme, Lausanne 2006
(4) Jean-Baptiste Baronian, Panorama de la littérature fantastique de langue française, La Table Ronde, Paris 2007, p.243

 

 

328752_362045900542339_629378835_o.jpg

 

Avec Anne Richter et Jean-Baptiste Baronian, à la librairie de la Place des Martyrs, MMXII

Écrit par Archaïon dans Hommages | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

21 juin 2019

SOLSTITIUM

19275242_1443658155656953_8297982360419838609_n.jpg

"Il faut éteindre la démesure plus encore que l'incendie."
Héraclite, fragment 48.

Joyeux solstice d'été MMXIX

 

1507-1.jpg

Pour lire autour du feu...

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |