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07 mai 2022

Guerre, de Céline

Gallimard, Céline

 

 

Comme me le disait naguère l’un des meilleurs connaisseurs de Céline, le cher Marc Laudelout, éditeur depuis quarante ans du Bulletin célinien, Louis-Ferdinand Céline, né sous le signe des Gémeaux, était ambivalent, « tour à tour misanthrope et compatissant, généreux et avare, courageux et pusillanime ». L’image que l’écrivain donnait de lui n’était, à dessein, pas conforme à ce qu’il était en réalité : ne disait-il pas « Il faut noircir et se noircir » ?

 

Gallimard, Céline

 

Cette noirceur surjouée se retrouve dans Guerre, que publie Gallimard. En août 2021, Le Monde annonçait la découverte de milliers de feuillets, dérobés au domicile de Céline en 1944 par un résistant indélicat. Voici donc la première publication de ces fameux inédits, Guerre, deux cents cinquante feuillets, dont le titre est bien dû à Céline (il en parle dans une lettre à  son éditeur de l’époque, Denoël). Le texte date sans doute de 1934. Il s’agit du récit romancé de son expérience, moins du front des Flandres proprement dit que de sa blessure qui fait de lui un homme traumatisé à vie et qui, jusqu’à son dernier souffle, souffrira de spasmes, d’acouphèmes et de névralgies. D’où la légende de sa trépanation, plus probablement une commotion et un tympan percé causés par l’explosion d’un obus. Guerre commence juste après la déflagration qui tue ses camarades et laisse Ferdinand, unique survivant, grièvement blessé dans la boue. Cette première partie est saisissante, tant l’horreur et la douleur sont bien rendues par un écrivain à la puissance sans pareil. Le champ de bataille y est décrit en panavision, avec le son (les affreux bourdonnements dans les oreilles du narrateur) et les odeurs : « J’ai attrappé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ».

Pris de fièvre, Ferdinand délire au point d’échanger des propos décousus avec ses camarades défunts. Ce passage possède un je-ne-sais-quoi de fantastique et de celtique, quand le monde des morts communique avec celui des vivants. Une mystérieuse allusion est d’ailleurs faite au Roi Krogold, personnage central d’un conte médiéval, autre inédit retrouvé de Céline.

La partie suivante nous le décrit à Virginal Secours, un hôpital de campagne non loin du front, que le romancier situe à Peurdu-sur-la-Lys, en réalité Hazebrouck. « Peurdu » pourrait se lire comme un double jeu de mot : peur et perdu. Ces deux sentiments, la hantise du front et des sales blessures, ainsi que cette horrible impression de flottement, Céline les rend avec brio. Cette partie est aussi grivoise, salace même, avec l’intervention, fantasmée ou réelle, d’une infirmière, L’Espinasse (jeu de mot graveleux ?), qui a tendance à « tâter le roméo » de certains blessés. Le burlesque fait ainsi irruption dans la tragédie.

La partie suivante narre les sorties avec un camarade, Bébert, qui devient Cascade (le manuscrit est parfois incohérent), un souteneur, répugnant personnage qui se révèle aussi plus ou moins déserteur, ce qui lui vaudra d’être fusillé. De salace, le ton devient ordurier. C’est à mon sens le passage le plus faible de cet inégal roman, surtout dans la scène de la dispute entre le maquereau et sa protégée. Un passage pornographique de voyeurisme est quant à lui réussi, à la fois triste et cocasse - célinien en diable.

La fin, avec le départ du blessé pour Londres, relève du grand art par ses réflexions sur le tragique de la vie. L’auteur opère alors un saut temporel en disant explicitement qu’il écrit vingt ans après les faits : « Faut se méfier. C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie. Il prend des petites mélodies en route qu’on lui demandait pas. Il vous revient maquillé de pleurs et de repentirs en vadrouillant. C’est pas sérieux. »

 

 

« Ce n’était pas un homme au cœur dur », disait de Céline son ami Marcel Aymé. Tout lecteur de Guerre comprend cela malgré l’apparent cynisme du narrateur. Texte inégal, car il faut rappeler qu’il s’agit d’un premier jet (et l’on sait à quel point le travailleur fanatique qu’était Céline pouvait passer du temps à raturer et à corriger), Guerre offre, sans être un grand livre, un témoignage à la fois cru et sensible, d’une réelle puissance, sur un épisode central dans la vie de Céline, immense écrivain.

 

Christopher Gérard

 

Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Gallimard, 184 pages, 19€

* Juste un bémol : quelle mouche a piqué Gallimard d’ajouter un lexique aussi cucul-la-praline à la fin du volume pour expliquer - à qui donc ? - des termes tels que poilu, badine, caboulot … ou pompier (rien à voir avec les incendies) ?

 

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Lire aussi ma chronique du 24 février 2022 :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2022/02/24/le-celine-de-marc-laudelout-6368046.html

Écrit par Archaïon dans Lectures | Lien permanent | Tags : gallimard, céline |  Facebook | |  Imprimer |

04 mai 2022

Sire Orphée

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Rémi Soulié, dont le patronyme évoque le soleil du Rouergue (pensons à Soulès, le vrai nom d’Abellio), est le disciple du philosophe Pierre Boutang, à qui il a consacré un fervent essai ; il est aussi spécialiste de Nietzsche et de Péguy. Depuis une vingtaine d’années, il publie des livres rares et recherchés où il dévoile par étapes un paysage mental des plus singuliers, et où s’exprime une saine méfiance à l’égard de l’homme de l’Âge sombre, celui de l’homme « diminué ».

 

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Cette quête de sens quasi alchimique, il la poursuivait tout récemment dans Les Métamorphoses d’Hermès, où il tentait de mieux définir  ce frère d’Apollon et père de Pan, à la fois dieu de l’Olympe et ami des mortels, héraut et messager, interprète de la volonté divine. Intercesseur et guide secret, Hermès traverse notre inconscient depuis l’Égypte (Thot) jusqu’à la France du Grand Siècle, jusqu’aux poètes romantiques (Blake et Nerval), jusqu’aux rôdeurs des  confins.

Aujourd’hui, il se penche sur la figure d’Orphée, fils d’un roi thrace et de la muse Calliope, époux malheureux d’Eurydice, qu’il va rechercher - et perdre à nouveau - jusque dans les Enfers. Orpheus, en grec, fait probablement référence à orphnos, l’obscurité – il est donc le Ténébreux… mais un ténébreux double, comme nombre de figures helléniques (Apollon en personne n’étant pas univoquement solaire).

Comme dans ses essais antérieurs, Rémi Soulié fait ici preuve d’une densité de pensée vertigineuse, qui peut parfois se traduire par un déluge de références.

Pour paraphraser Mallarmé, « Avant Homère, quoi ? Orphée ». Nous sommes bien à la source du miracle grec, entre ordre et chaos, lumières et ténèbres, science et oracle. Un lai breton du XIVème siècle, Sir Orfeo, fait le lien avec l’univers celtique et les archétypes indo-européens tels que la primauté de la Nuit ou l’arbre cosmique. Rémi Soulié perçoit bien le caractère paradoxal d’Orphée, figure secrète, éminemment prémoderne, qui inspira un autre mage thaumaturge, lui aussi revenu du monde des morts.

 

Christopher Gérard

 

Rémi Soulié, Les Âges d’Orphée. La Lyre et la Voix, La Nouvelle Librairie, 75 pages, 7€

Chez le même éditeur, Les Métamorphoses d’Hermès.

 

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Lire aussi :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2021/02/19/les-metamorphoses-d-hermes-6298702.html

 

 

 

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Tags : iliade, nouvelle librairie |  Facebook | |  Imprimer |

27 avril 2022

La Lyre et le Caducée

 

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       Disparu en 2020, Jean-François Gautier, dont j’ai naguère chroniqué sa lumineuse défense du polythéisme, A Propos des Dieux, avait, dans les années 90, publié deux essais remarqués, L’Univers existe-t-il ?  et Claude Debussy. La musique et le mouvant, tous deux chez Actes Sud. Nous correspondions déjà depuis quelque temps. D’emblée, le personnage avait suscité chez moi une sorte de fascination : docteur en philosophie avec une thèse sur Gorgias et la sophistique, assistant à l’Université de Libreville, et donc promis à une carrière sans histoire de mandarin, n’avait-il pas rompu les amarres pour se lancer dans des recherches personnelles, devenant même rebouteux après de brillantes études d’étiopathie ? Voici ce qu’il nous disait alors dans un mémorable entretien accordé à ma revue Antaios à laquelle il allait collaborer, notamment avec des études sur Héraclite et Cioran : « Dans une société où l’on ne peut plus se révolter qu’en faveur du système en place, et jamais contre lui, les carrières n’ont plus d’objet : elles n’enrôlent que des séides. Tous ceux qui m’avaient fourni un état, l’Université, la presse et l’édition, je les ai quittés, de manière parfois un peu rude, à la mesure de l’empressement qu’ils mettaient à me convaincre de rester. Je retrouvais là, par mes propres voies, la défiance de mes maîtres Julien Freund et Lucien Jerphagnon à l’égard des institutions. Et me voici rebouteux de village comme d’autres furent cordonniers ou polisseurs de verres, libre de mon emploi et débarrassé des comptes à rendre. » La figure d’Antée lui paraissait fondamentale : l’évoquer lui semblait une façon de dire : « seul est secourable ce qui n’a pas de sens fixé par avance, et qui est assez fidèle pour incliner à en fabriquer un. Telle est la Terre. » Il ajoutait, et ces mots de l’été 1996 sont loin d’avoir pris la moindre ride : « Nul ne connaît les conditions pratiques du retour d’Antée. Il naîtra avec l’immense lassitude que fabriquent les sociétés modernes, due au servage du sens qu’elles imposent pour mieux faire aimer leurs marchandises. Quels mythes en seront les porteurs, les médiateurs ? Nul ne le sait, mais certainement pas l’Univers, ni le code génétique ou les particules élémentaires. »

Cet homme savant, issu du terroir charentais – et influencé, nous confie son fils, par le style de Jacques Chardonne, était musicien, cuisinier, marin – et quel critique d’art ! Une sorte de Pic de la Mirandole, accessible et plein de sympathie pour ses cadets. Dans sa première lettre, voici ce que, magistral, il m’écrivait pour me mettre en garde contre les illusions « restauratrices » : « L’avenir est plus aux franciscains et aux anarques qu’aux croisés des grandes batailles. Il vaut mieux apprendre une manière de faire et de vivre qu’une manière de dire ou de convaincre. L’exemplarité instaure ; le reste, même s’il croit restaurer, s’enlise. »

 

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Aujourd’hui, je retrouve ce ton, cette généreuse lucidité dans le joli recueil de ses contributions à l’Institut Iliade, assorties de quelques hommages. Le lecteur y découvrira la synthèse de sa réflexion sur le divers comme norme et le refus des illusions monomanes - l’Un, pour ce polythéiste d’une rare cohérence, était proche du Rien. Ce parfait connaisseur des mythes grecs rappelait aussi que l’Espérance reste un mal, le tout dernier à stagner au fond de la jarre ouverte par la calamiteuse Pandore. Jean-François Gautier avait aussi développé le couple Hestia-Hermès, la vierge et l’ange, symbolisant la pérennité et le mouvement. Aussi, ce concept de Mitsein, corollaire du Dasein, être-avec allant de pair avec être-là, car les Européens, depuis les origines (helléniques) distinguent ce qui est chez eux de ce qui est dehors. Écoutons ce sage : « choisir la nature comme socle de représentation de la vie individuelle ou civique est une manière décidée de conjuguer le  nécessaire (politique) de l’action collective et le contingent (éthique)  de sa mise en œuvre pratique, toutes choses que l’individualisme contemporain s’efforce depuis des décennies  de contourner. » Ou ce brillant raccourci grammatical : « Les Européens n’aiment pas être le complément de quoi que ce soit, ils préfèrent être les sujets de l’action, c’est-à-dire, chez eux, les maîtres de leur sort. »

Nulle illusion de salut, mais l’énigme du monde, un monde éternel sans fin ni début ; l’honnête reconnaissance de l’inconnaissable et le refus des rassurantes certitudes – telle est l’inoubliable leçon du regretté Jean-François Gautier.

 

Christopher Gérard

 

Jean-François Gautier, La Lyre et le Caducée, Institut Iliade -Nouvelle Librairie, 138 pages, 16 €

 

 

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Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Tags : iliade, nouvelle librairie |  Facebook | |  Imprimer |

10 mars 2022

Ainsi parlait Maeterlinck

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         « Taciturne, mais faisant métier d’écrire. Flamand, écrivant en français. Homme de science et poète. Fuyant le théâtre, auteur dramatique. Goûtant peu la musique, lui devant une grande partie de sa gloire. Aimé par Paris, n’y vivant guère. Accueilli royalement aux États-Unis, ne s’y plaisant pas. Célébré en Belgique ; dès l’âge mûr n’y mettant plus les pieds. S’évanouissant comme une jeune fille, boxant avec Carpentier. Mystique, moquant les mystiques. Penseur, doutant de la pensée. Cherchant la science, rejeté par elle. Aimant les pauvres, ayant des palais. Tel est cet homme, qui craint la mort dès l’enfance, qui ne fait que parler d’elle, et qui passe quatre-vingt-sept années à l’attendre. »

Tel fut, si l’on en croit deux de ses confrères*, Maurice Maeterlinck (1862-1949), incarnation du Symbolisme, poète, dramaturge et essayiste - « un cosmonaute », dixit Jean Cocteau.

Il y a de l’homme baroque dans l’unique Prix Nobel de littérature que la Belgique ait eu, et dont les pièces sont encore jouées un peu partout dans le monde. Les éditions Arfuyen, dans leur élégante collection Ainsi parlait (Yeats, Leopardi, Bernanos, tant d’autres), ont eu la bonne idée de confier la mission de mieux faire connaître Maeterlinck au poète, éditeur et médecin Yves Namur.

 

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Le résultat ? Quatre cent quarante-sept Dits & maximes tirés d’environ cinq mille pages de lecture attentive, quasi « bénédictine », et qui retracent le portrait d’un homme en qui coïncidaient les contraires. Maeterlinck se révèle très belge en ce sens que ce Gantois exprime en français - et quel français, d’une belle fermeté - un ancrage germanique, inspiré par Novalis et Ruysbroeck l’Admirable, qu’il traduisit. Jeune poète salué par Octave Mirbeau, il connut un succès phénoménal, surtout grâce à L’Oiseau bleu, pièce créée par Stanislavski à Moscou,  à Pelléas et Mélisande, mis en musique par le génial Debussy (mais aussi par Fauré ou Sibelius).

Ce qui frappe à la lecture de ces Dits & maximes, c’est la fermeté de la langue et son extrême densité : « Je désire le Verbe, nu comme l’âme après la mort, pour dire l’Énigme dénuée de substance et de lumière dans sa splendeur intérieure. »

 

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Novateur sur le plan esthétique et même précurseur de surréalisme (la brutalité en moins et la subtilité en plus), l’auteur se révèle quelque peu antimoderne : vitaliste, tenant d’une vision du monde intrinsèquement organique, tournant le dos au naturalisme, attiré par les Mystères, proche de l’hindouisme - une sorte d’animiste, attentif, tel un Grec de haute époque, à l’intelligence des fleurs et à la vie des abeilles. L’intuition, chez lui, précède le savoir pour le fonder. N’a-t-il pas fasciné Gracq et Rilke, Artaud et Pessoa, ce voyant qui plaignait « l’homme qui n’a pas de ténèbres en lui » ? L’obsession du silence (« la parole est du temps, le silence de l’éternité »), la passion du mystère (« Vivre à l’affût de son dieu, car Dieu se cache, mais ses ruses, une fois qu’on les a reconnues, semblent si souriantes et si simples ») caractérisent Maeterlinck, pour qui notre âme ne serait qu’une « chambre de Barbe-Bleue à ne pas ouvrir ». Un géant, qu’Yves Namur, dans une présentation aussi fine qu’érudite, offre à notre attention.

 

Christopher Gérard

 

Ainsi parlait Maeterlinck, Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Namur, Arfuyen, 14€

 

*Le très-savant Paul Gorceix et Roger Bodart, tous deux membres de l’Académie royale.

Écrit par Archaïon dans XVII Provinces | Lien permanent | Tags : littérature, symbolisme |  Facebook | |  Imprimer |

24 février 2022

Le Céline de Marc Laudelout

 

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Quiconque s’intéresse à Céline – au « miracle Céline » (Julia Kristeva) - rencontre un jour ou l’autre Marc Laudelout, pour qui rien de ce qui est célinien n’est étranger. Jeune professeur de français dans une école populaire, il se prend de passion pour Céline au point de lancer , en 1981, le Bulletin célinien, qu’il publie depuis sans interruption tous les mois, avec une exactitude helvétique. Le BC, comme l’appellent ses abonnés, est l’unique mensuel au monde consacré à un écrivain. Naguère, Marc Laudelout m’a confié que, dans une autre vie, il aurait pu créer le Bulletin morandien – aveu qui acheva de me le rendre très cher.

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Son BC propose une foule de documents rares, des informations précieuses, souvent introuvables ailleurs, des entretiens et des études. Ce qui frappe avant tout, c’est la liberté de ton et l’ouverture d’esprit du Bulletin, dont témoigne le courrier des lecteurs. Et comme nombre de collaborateurs sont des écrivains, de Claude Duneton à Jacques d’Arribehaude, on prend plaisir à le lire.

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Dieux merci, Laudelout n’a jamais voulu que son Bulletin devînt celui d’une paroisse, car il a fait siennes les paroles de son ami Pol Vandromme, célinien historique : « il ne s’agit pas de réhabiliter l’homme Céline, les hommes sont ce qu’ils sont, hélas ! mais de s’abstenir enfin de l’utiliser pour réduire l’écrivain en bouillie ».

Depuis des années, nous sommes quelques-uns à le « tanner » en lui lançant de suppliants « quand publies-tu ton Céline ? » Le premier volume vient de paraître dans la collection "Du côté de chez Céline" dirigée par Emeric Cian-Grangé (trois volumes parus); il rassemble septante textes généralement tirés du Bulletin : éditoriaux ou études. Ce qui me frappe sans m’étonner chez ce vieil ami que je relis avec un vif plaisir, c’est la cohérence du propos, la limpidité du style, la fermeté de la pensée, l’indépendance du jugement - sans oublier ce très-bienvenu sens de la nuance, s’agissant d’un auteur aussi explosif.

Ce recueil de quatre cents pages est préfacé par deux amis chers, Marc Hanrez, célinien historique, puisque l’un des derniers à avoir rencontré Céline à Meudon alors que, étudiant en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, il préparait un mémoire que Nimier annexa pour Gallimard - le premier essai sur Céline. Et Frédéric Saenen, autre romaniste, belge lui aussi (liégeois, pour être précis), écrivain et collaborateur du BC. Tous deux vantent la qualité du recueil et la ligne claire de son style.

L’ouvrage se divise en quatre parties : « Interférences » regroupe les textes consacrés aux relations parfois indirectes de Céline avec nombre d’écrivains, de Marcel Aymé à Roger Vailland en passant par Emmanuel Berl, Cabu ou Drieu la Rochelle. « Opprobres » traite des célinophobes et inspire à Marc Laudelout ces lignes désolées : « Décidément, la littérature anti-célinienne n’aura jusqu’à présent brillé ni par sa rigueur, ni par son intelligence. Son unique avantage est de se situer dans le camp du Bien et de prendre appui sur cette position pour prétendre n’énoncer que des vérités établies et de grandiloquentes indignations ». Parmi ces butors, citons le Belge Pierre Mertens, archétypal. Une place à part est attribuée au talentueux Charles Dantzig, hostile mais sur un plan littéraire… même s’il est probable qu’il n’a pas tout lu de Céline. « Figures » est la plus passionnante partie, qui traite de quelques figures céliniennes, pionniers héroïques d’une recherche parfois périlleuse sur le plan de la carrière académique : Marc Hanrez et Jean Guenot, Philippe Alméras et Nicole Debrie. S’y ajoutent des figures de francs-tireurs, extérieurs à l’Université : Dominique de Roux et Albert Paraz, Pol Vandromme et Pierre Monnier - des hommes hors du commun. Enfin, « Explorations » rassemble des études plus pointues sur les pamphlets, sur Rebatet ou Henri Guillemin, et même sur les accointances canadiennes de l’écrivain.

Un fort volume, le premier, espérons-le, d’une belle série.

 

Christopher Gérard

Marc Laudelout, Céline à hue et à dia, préfaces de Marc Hanrez et Frédéric Saenen, La Nouvelle Librairie, 404 pages, 19€

 

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Un entretien avec Marc Laudelout

publié en 2006

 

Qui êtes-vous et comment est née cette passion qui vous permet de publier, depuis 25 ans, un bulletin exclusivement consacré à Céline ?

Tout a commencé par la découverte d’un exemplaire de l’édition originale du Voyage au bout de la nuit dans la bibliothèque paternelle. Mon père – feu le professeur Henri Laudelout (Université de Louvain) – avait lu ce roman à la fin des années trente grâce à un jeune enseignant intérimaire qui en avait parlé avec enthousiasme en classe. Recommander ce brûlot dans un collège catholique était très audacieux à l’époque ! Bien des années plus tard, la lecture de ce livre fut aussi un grand choc pour moi (j’avais alors une quinzaine d’années) et j’ai ensuite lu tous ses autres livres, dont Mort à crédit que je ne suis pas le seul à considérer comme un pur chef-d’œuvre. Si je suis enseignant de profession, j’ai toujours eu une vocation rentrée de journaliste ; aussi, j’ai décidé de créer, en 1979, une revue semestrielle entièrement consacrée à l’écrivain. C’est ainsi qu’est née La Revue célinienne qui, après avoir publié trois numéros (dont un numéro double, en 1981, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort), a édité les livres que mon ami Pol Vandromme a entrepris d’écrire sur un sujet qu’il n’avait qu’effleuré en 1963 avec l’une des premières monographies sur Céline. Vinrent donc ensuite : Robert Le Vigan, compagnon et personnage de L.-F. Céline ; Du côté de CélineLili (sur le personnage de sa femme dans son œuvre romanesque) ; et Marcel, Roger et Ferdinand (sur les relations croisées entre Marcel Aymé, Roger Nimier et Céline). La Revue célinienne ayant disparue en tant que telle, je décidai de poursuivre la recension de l’actualité célinienne avec un modeste bulletin, d’abord trimestriel, puis mensuel. Il est aussi passé de 8 à 24 pages. Son seul titre de gloire est d’être sans doute la seule publication mensuelle consacrée à un écrivain. En ce qui me concerne, je me considère comme un simple publiciste célinien, rien de plus.

 

Quelles sont les grandes étapes de l’histoire du Bulletin célinien ?

Au début, ce fut un petit bulletin bien sobre qui se limitait à rendre compte de l’actualité autour de Céline (publications, échos de presse, conférences et colloques, etc.)  Ensuite, le bulletin s’étoffa et publia aussi des témoignages sur l’homme, des études sur l’œuvre, des recensions, des documents et de la correspondance inédite. Nous avons aussi publié des numéros spéciaux sur quelques figures ayant croisé l’existence de Céline : Robert Denoël, Léon Daudet, Éliane Bonabel, Henri Mahé, Lucien Rebatet, etc. Récemment, nous avons publié des entretiens avec quelques grands céliniens : François Gibault, Philippe Alméras, Serge Perrault, Frédéric Vitoux, Henri Thyssens,... Un événement marquant fut sans doute cette dédicace d’Elizabeth Craig (la dédicataire du Voyage)  aux lecteurs du Bulletin que nous avions reproduite en première page de couverture. On croyait avoir perdu sa trace depuis les années trente. C’est le professeur Alphonse Juilland qui l’a retrouvée après de longues recherches aux États-Unis. Au total, nous avons donc publié près de 300 numéros qui constituent, je le pense, une mine de renseignements pour ceux qui s’intéressent à cet écrivain. Parallèlement à la publication du périodique, nous avons créé un site Internet qui propose une somme aux étudiants ou tout simplement à ceux qui veulent en savoir plus sur cette œuvre considérable du XXe siècle.

Les grandes rencontres ?

Je dis parfois que j’ai contracté une double dette envers Céline puisqu’il m’a permis de faire la connaissance d’une série de personnes que je n’aurais jamais rencontrées autrement. Les énumérer toutes est impossible. Laissez-moi citer tout de même Arletty, Pierre Monnier (qui vient de nous quitter à l’âge de 94 ans), Paul Chambrillon, Robert Poulet, Pierre Duverger, Frédéric Vitoux, Alphonse Juilland, mon compatriote Marc Hanrez, sans oublier celle qui devint mon épouse, Arina Istratova, qui eut l’audace de traduire Mea culpa à Moscou en août 1991 lors du premier putsch contre Gorbatchev.

Vous fréquentez donc les « céliniens » depuis un quart de siècle. Quel genre de tribu est-ce ?

Il y a autant de céliniens que de variétés de plantes d’appartement ! Ce n’est pas du tout un groupe homogène : les céliniens plutôt « de gauche » (Sollers, Godard, Vitoux,...) côtoient les céliniens plutôt « de droite » (Gibault, Alméras, Hanrez,…). Cela fait partie de l’aspect pittoresque des choses mais tout le monde se réunit, notamment au sein de la Société des Études céliniennes, dans une même admiration pour l’écrivain. C’est Henri Godard, éditeur de Céline dans La Pléiade, qui m’écrivait un jour que « nous avons en commun de travailler à donner à Céline, en dépit des handicaps, toute la place qui est la sienne ». La ligne de fracture se situe peut-être dans l’appréciation des textes qu’on appelle erronément « pamphlets » (ce terme désigne, en principe, des textes courts) et qui sont, en réalité, des sortes de satires. Tout serait beaucoup plus simple si ces textes étaient littérairement médiocres. Mais ce n’est pas le cas. Je veux dire que les « pamphlets » ne sont pas à l’œuvre de Céline ce qu’est, par exemple, Le Péril juif à l’œuvre de Marcel Jouhandeau. Céline est assurément un grand écrivain de combat qui ne perd pas du tout son talent lorsqu’il s’attaque à ceux qu’il a dans sa ligne de mire. On peut le déplorer mais c’est ainsi. D’autant qu’il n’existe pas deux Céline : le bon romancier et le mauvais pamphlétaire. Son œuvre forme un tout indivisible. Certes, on trouve dans les textes polémiques des choses insupportables ou odieuses, mais on y voit aussi un Céline visionnaire fustigeant, par exemple, en 1937 la standardisation du livre, la société du spectacle, la pollution des villes et surtout une communauté (la nôtre) qui est en train de perdre son âme et son identité.

Mais en fin de compte, qui est Céline ?

Céline, né sous le signe des Gémeaux, est une personnalité très ambivalente. Aussi, il est tour à tour misanthrope et compatissant, généreux et avare, courageux et pusillanime, etc.  Il a souvent donné une image de lui qui n’était pas conforme à ce qu’il était : « Il faut noircir et se noircir », disait-il en tant que romancier fuyant les bons sentiments. C’est aussi ce qu’il a fait pour ce qui le concerne. Marcel Aymé a sans doute évoqué avec le plus de justesse sa vraie personnalité : « Ce n’était pas un homme au cœur dur », disait-il. Et il le connaissait bien.

Quel livre de Céline conseilleriez-vous à un novice ? Et sur Céline ?

La grande part de son œuvre est très accessible puisque tous ses romans sont à présent disponibles en collection de poche. Son premier roman, Voyage au bout de la nuit, est un classique indémodable qui doit faire partie de la bibliothèque de tout honnête homme. Il ne faut pas se fier aux apparences : loin d’être le roman populiste qu’on a dit, c’est un grand livre métaphorique et poétique. Son chef-d’œuvre demeure, pour moi, Mort à crédit, où le tragique côtoie le comique d’une manière irrésistible. Il faut lire aussi D’un château l’autre dans lequel il raconte l’épopée foireuse des rescapés de la collaboration française en Allemagne. Un monument ! Mea culpa, libelle anticommuniste et antimatérialiste, est ce qu’on a écrit de mieux dans le genre. Voilà quatre titres que je recommanderais au béotien.  Sur Céline, je conseille la lecture des monographies de Pol Vandromme et de Pierre Lainé (éd. Pardès) pour une première approche. Pour mieux connaître la personnalité de l’homme, il faut lire Ferdinand furieux de Pierre Monnier (livre hélas épuisé que L’Age d’Homme devrait rééditer) et les biographies de François Gibault (Mercure de France) ou de Frédéric Vitoux (Grasset). C’est dans l’édition critique de La Pléiade que l’on trouve les commentaires les plus pénétrants sur l’œuvre. Nombreux sont les essais de qualité qui ont paru sur lui : le Céline d’Anne Henry (éd. L’Harmattan) ou celui de Paul del Perugia (Nouvelles Éditions Latines), sans oublier l’essai de Philippe Muray disparu prématurément (Gallimard).

Parlant de Céline, il est en effet impossible de passer sous silence ses textes polémiques, ceux qu’on appelle à tort les « pamphlets ». N’est-ce pas Gripari qui avait raison en parlant de « littérature anticolonialiste » ? Peut-on séparer Bagatelles du Voyage ?

C’est, en effet, Pierre Gripari qui, d’une manière très pertinente, a évoqué ainsi Bagatelles. Son argumentation mérite d’être citée tel quelle : « La partie anti-juive, violente, brillante, extrêmement drôle, ne constitue nullement un appel au meurtre. Elle appartient, très banalement, à ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature anticolonialiste. (...) Son motif unique, c’est un refus horrifié de la croisade antifasciste, de cette guerre civile européenne qu’on est en train de nous préparer sous couleur de Front populaire, avec le tout le camouflage d’optimisme et de progressisme bêtifiant que l’on retrouve dans les films français des années trente. Cette guerre, prophétise-t-il, ne sera qu’une guerre juive, faite pour le seul profit des juifs et des staliniens. Nous autres, indigènes d’Europe, nous n’avons rien à gagner, et tout à y perdre. » Je conçois que cette analyse puisse choquer, même si Gripari s’empressait d’ajouter que Hitler a évidemment sa part de responsabilité dans le suicide de l’Europe. Ces textes de Céline, écrits pour la plupart d’entre eux dans les années trente, sont difficilement incompréhensibles aujourd’hui car ils sont jugés à travers le prisme des atrocités qui se sont passées pendant la guerre. Et c’est notamment pour cette raison que l’ayant droit n’autorise pas leur réédition. C’est jusqu’au titre du premier « pamphlet » antisémite – Bagatelles pour un massacre – qui est de nos jours pris à contre-sens. Céline, héros médaillé de la Grande Guerre, voulait absolument éviter un nouveau conflit franco-allemand qu’il jugeait fratricide. Comme il n’était pas démocrate, peu lui importait qu’une alliance se fît avec l’Allemagne  nationale-socialiste si c’était pour prévenir la guerre. Son pacifisme absolu a autorisé tous les excès, toutes les dérives. Il faudra sans doute attendre que Céline entre dans le domaine public pour que cette partie sulfureuse de son œuvre soit rééditée. Officiellement… car il existe de nombreuses rééditions non autorisées.

Céline a inspiré (inspire encore) d’autres écrivains : lesquels vous semblent les plus intéressants ?

En effet, Céline a inspiré de nombreux écrivains avec certaines réussites (Frédéric Dard, Alphonse Boudard) mais bien des tentatives moins concluantes. Le piège étant bien entendu de vouloir s’inspirer directement de son style. Comme Proust, Céline est inimitable. Certains romans sont céliniens dans le ton (je songe, par exemple, au récent Cave canem de François Gibault) mais il évitent heureusement de l’être dans la forme. L’originalité de Céline réside aussi dans la façon à la fois lucide et cruelle de voir le monde et d’exprimer les sentiments inavouables. Mais Céline, c’est avant tout une grande leçon de liberté et d’invention stylistiques. C’est en cela qu’il a permis à beaucoup d’écrivains d’être eux-mêmes et de se libérer d’une forme d’académisme. C’est notamment le cas du Sartre de La Nausée où l’influence célinienne est perceptible. Ce livre comporte d’ailleurs une phrase de Céline en exergue. Il y a aussi toute une génération de journalistes qui a été directement influencée par son écriture. « Enfin Céline vint ! », pourrait-on dire.

Bruxelles, MMVI

 

Écrit par Archaïon dans Figures | Lien permanent | Tags : céline, littérature, nouvelle librairie |  Facebook | |  Imprimer |