24 août 2026
La paix comme expérience intérieure ou Réflexions sur un livre méconnu d’Ernst Jünger

« Nous avions foi dans le charme du verbe pour désarmer le Tyran et dans la sainte trinité du verbe, de l’esprit et de la liberté. »
Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre, 1939
Par un singulier paradoxe, nous devons à Ernst Jünger (1895-1998), immense écrivain issu des tranchées de 14-18, héros quatorze fois blessé, un temps chantre de « la guerre, notre mère »[1], du nationalisme « soldatique » et de la « mobilisation totale » un manifeste pour la paix, dont l’auteur commença la rédaction « dans le ventre du Léviathan », à savoir au cœur même du haut état-major des forces d’occupation allemandes en France. C’est en effet dans son bureau de l’Hôtel Majestic que, dès l’hiver 1941, Ernst Jünger tente de mettre en ordre ses pensées éparses sur la paix, un exercice qu’il qualifiera de plus difficile pour lui que les milliers de page par lui consacrées à la guerre, étant donné qu’il se sentait plus à l’aise dans la description du front. Commencé au moment où le Reich se trouve au faîte de sa puissance, juste après les débuts en apparence prometteurs de l’opération Barbarossa, cet essai étrange, voire ambigu, et destiné à une poignée de happy few, car susceptible d’être interprété comme une forme de trahison, Jünger le désigne sous le nom de L’Appel dans ses Journaux parisiens[2]. Le titre final en sera La Paix. Appel à la jeunesse d’Europe et à la jeunesse du monde.

Dans la plus totale discrétion, Jünger travaille de 1941 à 1944 à ce que son traducteur français, Armand Petitjean, normalien, résistant issu de la droite, décrit comme « un exercice spirituel dans une langue cryptique ». Jünger précise alors : « J’éprouvais le besoin de mettre de l’ordre dans les pensée, de chercher à démêler le juste et l’injuste. Le fruit de ce travail servit de thème de méditation et de discussion à un tout petit groupe d’amis » [3]. Conservé dans un coffre-fort du Majestic, le manuscrit de ce brûlot est développé.

Dans son Second Journal parisien, Jünger cite, à la date du 26 juillet 1943, l’exhortation de son ami Alfred Toepfer, qui appartient à l’entourage de l’amiral Canaris et fait partie des conjurés contre Hitler : « Il faut que vous vous mettiez à un appel à la jeunesse d’Europe »[4]. Un autre conjuré, le comte von der Schulenburg, le dernier ambassadeur du Reich à Moscou, qui sera pendu après l’attentat manqué contre Hitler, est tenu au courant de l’avancement du livre.

Au départ, cet Appel s’inscrit dans la perspective d’une victoire allemande. Brûlé en 1942, le manuscrit de 1941 est repris en 1943 pour être terminé à l’été 1944. La perspective a alors changé du tout au tout, puisque les défaites d’Afrique et de Russie, l’avance inexorable de l’Armée rouge, le Débarquement de Normandie, les bombardements massifs rendent imaginable la disparition pure et simple de l’Allemagne.
Lu sous le manteau, L’Appel sert de manifeste et de mot d’ordre aux conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Rommel, qui avait été pressenti comme le futur chef d’un gouvernement « post-hitlérien » (dans le cadre d’une Allemagne invaincue par les Alliés) l’aurait qualifié de « base de travail »[5]. Après trois éditions non diffusées (et saisies par les autorités d’occupation anglaises et américaines en Allemagne), La Paix paraît une première fois à Amsterdam en 1945. Une première traduction française paraît sous le manteau après la Libération dans une édition clandestine de L’Action française, l’organe du mouvement royaliste alors interdit.[6] Bref, ce petit livre d’une cinquantaine de pages marque une rupture dans l’œuvre de Jünger et illustre le caractère tourmenté d’un siècle de fer. La dernière mouture tient compte du renversement de la situation : l’Allemagne est vaincue, occupée et en proie à l’opprobre pour les atrocités commises, par exemple dans les camps tout juste libérés. Les détracteurs de Jünger insisteront lourdement sur ledit renversement.
Pourtant, les témoignages sur la conduite de Jünger dans le Paris de l’Occupation, où il fréquente Picasso, Braque et Cocteau, sa proximité avec les conjurés du 20 juillet, ses extraordinaires Journaux parisiens montrent bien que l’écrivain était étranger au fanatisme comme à la haine. Il y a chez Jünger, dès ses premiers écrits, un refus net de la chute dans la zoologie, de cette haine abjecte pour l’ennemi, vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain - thème ô combien actuel. Son appel à la jeunesse d’Europe, qu’il dédiera plus tard à la mémoire de son fils Ernstel, tué à Carrare à la fin de la guerre, sert bien de mot d’ordre à la résistance, comme il est vrai son meilleur roman, Sur les Falaises de marbre, paru en 1939, et qui est une attaque subtile mais bien frontale contre la tyrannie du Grand Forestier et de ses « équarisseurs », que seul son prestige d’ancien combattant et de chevalier de l’Ordre Pour le Mérite protège des rigueurs du régime.
Dans cet essai, Jünger commence par déclarer que la guerre mondiale qui s’achève constitue une exception en ce sens qu’elle est « la première oeuvre commune de l’humanité ». La seconde œuvre ne peut être que la paix, tout aussi commune : « les fruits de la guerre doivent être universels ». En exergue, une citation de Spinoza donne le ton : « La haine entièrement vaincue par l’amour se transforme en amour ; et cet amour est plus fort que si la haine ne l’avait précédé ». Pour Jünger, les fruits du conflit titanesque ne peuvent naître que d‘une semence : le sacrifice inouï, inimaginable dans son ampleur, consenti sur les cinq continents, sur terre comme sur mer et dans les airs. Il précise dans son Second Journal parisien, à la date du 6 août 1943 : « Auprès du sacrifice des soldats, des ouvriers, de tous ceux qui souffrent innocemment, je ne dois oublier en aucun cas les victimes de massacres sanguinaires et insensés. C’est sur eux, avant tout, comme autrefois sur les enfants emmurés dans les piles des ponts, que s’édifiera le monde nouveau »[7]. Dans son Journal parisien, où il se montre souvent moins elliptique que dans L’Appel proprement dit, Jünger insiste sur l’ordre nouveau qui doit naître sur les ruines de l’Europe, fondé sur le sacrifice « des êtres traqués et massacrés ». Déjà dans son roman uchronique, Sur les Falaises de marbre, qui marqua tant Julien Gracq, Jünger avait évoqué les équarrissoirs, ces lieux maudits où des populations entières sont taillées en pièces – allusion nette aux camps de concentration de l’Est comme de l’Ouest. Jünger insiste aussi sur le caractère civil de cette guerre à l’échelle du monde, qualifiée de « fratricide », et en ce sens plus terrible encore que la Première Guerre mondiale, car d’essence idéologique : « Le plus impitoyable est celui qui croit se battre pour des idées abstraites et de pures doctrines, et non celui qui défend seulement les frontières de sa patrie. » Dans cette Guerre seconde, les théories de l’égalité ou de son contraire servent à jauger hommes et peuples : « Les grandes fosses communes se ressemblent toutes » (probable allusion aux fosses de Katyn). L’adversaire y est parfois plus proche que le camarade portant le même uniforme, ce qui oblige à choisir entre devoir et lucidité…
Jünger insiste aussi sur un thème déjà abordé dans les années 20, à savoir le caractère démoniaque de la technique, quand il parle de « technique concertée de la décimation », qui rend impossible toute chevalerie.
Le risque majeur réside dans une paix fictive, qui ne reposerait ni sur la raison ni sur une logique de l’alliance, mais sur la vengeance – il songe clairement au Traité de Versailles, qui traumatisa les Allemands et prépara leur atroce revanche. L’esprit de discorde doit céder le pas au respect du droit. Jünger développe alors une théorie de la monarchie universelle fondée sur un principe spirituel, où des églises chrétiennes réunifiées joueraient un rôle de conservatoire des valeurs humanistes. Jünger ne fait allusion à aucune croyance dans le Christ ou dans un Dieu transcendant, mais bien à l’utilité toute sociale de structures traditionnelles. Vision bien aristocratique et même élitaire, romaine en un sens (ou prussienne ?), qui n’a rien d’évangélique ni même de chrétien stricto sensu. En conclusion, le nihilisme doit se combattre jusque dans le cœur de chacun.
Utopie naïve ? Discours pro domo d’un officier vaincu ? Nombre de critiques d’après-guerre ont ironisé, voire imaginé, comme le philosophe Pierre Boutang[8], une ruse du « germanisme » éternel.
Livre complexe, quasi mythique au sens où la guerre apparaît comme décrite par un Thucydide contemporain, La Paix mérite l’attention de tous ceux qui, à rebours des cyniques discours de prédation, fussent-ils badigeonnés de bonne pensée, savent, comme Jünger, que la vraie force est celle qui protège.
Christopher Gérard
[1] La Guerre notre mère est en effet le titre héraclitéen choisi par les éditions Albin Michel pour la première traduction française de cet essai d’Ernst Jünger, Der Kampf als inneres Erlebnis (1934), dont la traduction littérale serait plutôt Le combat comme expérience intérieure.
[2] Julien Hervier, Ernst Jünger dans les tempêtes du siècle, Paris, Fayard, 2014, p. 335.
[3] Armand Petitjean, Introduction à La Paix, La Table ronde, Paris, 1948, p. 17. L’essai fut traduit en français en 1948 par son amie l’écrivain d’origine azérie Banine (1905-1992), aidée d’Armand Petitjean.
[4] Ernst Jünger, Second Journal parisien, Pléiade, Gallimard, Paris, 2008, page 558.
[5] La Paix, édition de 1948, p. 23
[6] Alain de Benoist, Ernst Jünger. Une bio-bibliographie, Trédaniel, Paris, 1997, p. 74.
[7] Second Journal parisien, Pléiade, p. 564.
[8] Pierre Boutang, Les Abeilles de Delphes, La Table ronde, Paris, 1952. Texte repris dans Dossier H Ernst Jünger, L’Age d’Homme, Lausanne, 2000, p. 33.

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01 août 2026
Morand

Fondée en pays messin à la fin de l’autre siècle par les deux confrères Patrick Wagner et Laurent Schang, Livr’Arbitres est une élégante revue littéraire non conformiste qui a consacré de mémorables livraisons à Michel Déon, Jacques Chardonne, Ernst Jünger. Les Belges y sont les bienvenus. D’une facture soignée,
Livr’Arbitres est l’une des revues littéraires qui comptent tout en restant dans une marge relative, et dont les numéros sont déjà recherchés par les bibliophiles, ne fût-ce que pour le signet qui accompagne chaque exemplaire.
Le dernier numéro de ce trimestriel, le 54 de juin 2026, propose des dossiers fouillés sur trois figures plus qu’originales et aux antipodes l’une de l’autre : Paul Morand, l’ancien ambassadeur de Vichy ; François Augiéras, l’anarchiste païen et Goliarda Sapienza, la libertaire nietzschéenne.
Le dossier Morand est bien fourni ; il constitue un portrait kaléidoscopique d’un des plus grands écrivains français du XXème siècle avec Proust, son ami qui préfaça son premier livre, et Céline, qui, pourtant avare de compliments, saluait en Morand
« un satané authentique orfèvre de la langue ». Toute l’ambivalente profondeur de Morand transparaît dans ce recueil d’articles : son côté « dinosaure » formé au XIXème siècle, sa modernité (vitesse & voyages) sans chiqué, son style éminemment classique, son génie de la formule qui lui permet de croquer un personnage ou une situation en un trait fulgurant, en une percutante image d’une totale originalité. A cet effet, la lecture de ses Journaux est un rare plaisir. Toujours pertinent, toujours inattendu, jamais convenu, Morand étonne, charme et agace à la fois. Son esprit foncièrement réactionnaire ne l’empêche nullement de ne pas voir le monde tel qu’il tourne : « J’aurai joui mieux que personne du monde qui finit, en ayant pleine conscience ; j’aurai vu les derniers beaux pays, vidé les dernières bouteilles, reçu les derniers hommages de races encore respectueuses. Je me promène dans les mondes jaune et noir comme un seigneur qui reçoit les hommages des paysans en juin 1789 ; tout en sachant que cela ne durera pas. » Au jeune Michel
Mourlet, qui le rencontre en 1972, le vieil académicienconfie : « Il faut voyager pour être seul, silencieux, exigeant, fidèle au secret ; sortir de chez soi, c’est rentrer en soi-même (…) Le voyage, c’est une seconde jeunesse ».
Ses descriptions de ville, Bucarest, New York, Londres sont désormais d’indémodables classiques : « Paris c’est le bistrot et Londres, c’est le club. (…) A Londres, les choses sont belles à cause des gens, à Paris, malgré eux ».
Christopher Gérard
Livr’Arbitres 54, 170 pages, wwwlivrarbitres.com
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25 juin 2026
Cercles italiens

La Providence m’a offert au printemps le rare bonheur de (re)pousser la porte de deux cercles italiens, dont je voudrais chanter les louanges à tous mes amis.
Le premier cercle correspondant est le Circolo Societa dell’Unione, de Venise, fondé en 1872 et abrité depuis quelques années dans l’un des palais Mocenigo. Pour en trouver l’entrée, il faut, comme souvent à Venise, se perdre dans les calli (pluriel de calle), labyrinthe créé par les Dieux pour faire perdre leur patience aux âmes pressées. Une fois ce premier obstacle surmonté, il faut sonner à une grande porte, qui s’ouvre sur un jardin paradisiaque, dont les lys roses enchantent le promeneur.

Ensuite, un ascenseur mérovingien vous amène cahin-caha à l’étage, où se cache le Circolo. Un maître d’hôtel en veste blanche vous ouvre, quasi hiératique et d’une urbanité sans âge. Après avoir montré patte blanche, vous voilà admis dans un salon aux couleurs pastel, bleu et ocre.
Par la fenêtre, le Gran Canal et ses eaux turquoises où se croisent les vaporetti chargés à ras bord ; en face, la Chiesa San Toma et son campanile. Une coupe de prosecco, un zakouski au saumon vous font patienter.

Nous sommes loin des clubs anglais avec leurs chesterfields de cuir capitonnés à l’inimitable patine : ici, des fauteuils en tissu, profonds comme des lits. Intégrale quiétude. Le temps de contempler un portrait dédicacé du dernier roi d’Italie et le maître d’hôtel vous convie à la salle à manger voisine. Le menu ? Pas de carte ni d’hésitations malvenues. Imposé : tortellini, asperges, dorade arrosés d’un vin blanc du Veneto, produit par un membre (au Circolo de Venise, on ne boit que les vins des membres). Aux tables voisines, chacun parle trois langues au moins – la Vieille Europe.

Quelques jours plus tard, j’arpentais, une fois de plus, le pavé romain. Retrouvailles avec le Panthéon, le Caffè Sant Eustachio et la terrasse du Rosati, les marbres du Museo Baracco et les rives du Tibre – Roma aeterna. Pour me consoler de la fermeture (provisoire, j’espère) du Greco, je me suis rendu au Nuovo Circolo degli Scacchi, lui aussi fondé en 1872 et qui, à l’origine réunissait les membres de l’aristocratie romaine, celle des Bianchi, partisans des Savoie, et des Neri, les papistes.

Depuis 2023, ce cercle est abrité, non plus dans un palais du Corso, autrefois Légation de la Russie impériale auprès du Saint-Siège, où j’ai eu l’occasion de déjeuner en compagnie d’un grand écrivain, parfait connaisseur des années 30, mais au Palazzo Altieri, tout près de la Piazza Venezia et juste en face du Gesù, église jésuite qui incarne le baroque (voir le post-scriptum).
Bref, le temps de gravir les escaliers monumentaux ornés de marbres antiques - une vraie pinacothèque -, me voilà introduit, après avoir là aussi montré patte blanche, dans les somptueux salons du Cercle.

Tapis persans, Gobelins, lustres vénitiens, profonds fauteuils grenat, toiles de maître (dont un Apollon et Marsyas du Tintoret), silence presque solide. Là aussi, intégrale quiétude, à quelques encablures du bruyantissime Largo di Torre Argentina. Un personnel en livrée aux boutons armoriés et en gants blancs - à se croire, un bref instant, figurant dans une scène du film Le Guépard – s’occupe de nous avec une déférence amusée, juste ce qu’il faut pour montrer à ces Barbari du Nord que Rome reste tout de même Caput Mundi. En sirotant une flûte de prosecco, j’avise deux gigantesques armoires chinoises, que j’imagine provenant du Palais impérial de Pékin et qui doivent ressembler à celles qui ornaient jadis le salon des époux Morand dans leur hôtel particulier de l’avenue Charles Floquet et que, selon une légende tenace, Alain Delon aurait rachetées lors de la dispersion.

Pour le déjeuner, nous voilà guidés à travers les salons aux murs tendus de damas. La table est parfaitement dressée : argenterie et porcelaine de Florence armoriées, cristaux idem, ravissantes grappes de raisin en verre. La tradition veut que tout nouveau membre offre un plat en argent portant sa signature. Qu’ai-je dégusté au juste ? Je me souviens d’une soupe de melon au guanciale arrosée d’un chardonnays palais (et non maison). Pour le reste, le nez en l’air, j’ai passé mon temps à admirer ces lieux sublimes, à l’écart du monde, perdu dans mes rêveries d’excentrique.
Christopher Gérard
Juin XXVI
Post-scriptum : Depuis toujours, étant athénien pur sucre et donc attelé à la recherche de la vérité dans toute sa limpide cruauté, je tiens le baroque pour déloyal et trompeur, faux -ce qui n’empêche pas le génie.

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21 juin 2026
SOLSTITIUM
SOLSTITIUM OPTIMUM TIBI OPTO

"C’est le Solstice, fête - temps mythique, étape de l’éternel retour - où le Soleil atteint son zénith dans le ciel blanc. Sol Invictus est alors au tropique du Cancer, très loin de l’équateur. C’est pour nous le jour le plus long et, dans les régions polaires d’où nos ancêtres surgirent, les nuits sont blanches comme la robe des Druides, et l’on danse au Soleil de minuit.
Fêtons le Soleil ! Fête maudite s’il faut en croire Saint Eloi, qui, il y a bientôt treize siècles, fulminait contre « ceux qui célèbrent les solstices et se livrent à des danses tournantes ou sautantes, à des caroles ou à des chants diaboliques. » Anathèmes dérisoires qui ont au moins le mérite, involontaire, de nous indiquer un chemin noyé de ronces."
La Source pérenne. Un parcours païen, Nouvelle Librairie, Paris 2025

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09 juin 2026
Julien l'Admirable

« Julien est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler. » m’écrivait Michel Déon, dans une lettre du 24 novembre 2002.
Commençons par l’essentiel : le surnom insultant d’Apostat (« renégat « ), donné par des chrétiens ne se justifie que dans une vision déformée de l’Histoire (parle-t-on de Constantin l’Apostat ?) ; il est donc plus juste de l’appeler Julien le Philosophe ou même Julien le Grand, comme ses contemporains. Voire Julien le Fidèle, comme Régis Debray.
Né d’une famille illyrienne de rang impérial, Julien (331-363) assiste, à l’âge de six ans, au massacre de son père, de son oncle, de six cousins, égorgés sous ses yeux sur l’ordre du nouvel empereur, Constance II. Seul survivant de ce drame sordide avec son demi-frère Gallus, le petit prince est élevé dans la religion chrétienne, qu’il connaît de l’intérieur sans vraiment y adhérer, car il ne peut oublier que cette religion est professée par les assassins de ses parents, qu’un baptême opportun, qualifié par le philosophe Lucien Jerphagnon de « détergent miraculeux », a, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes.
Après une enfance solitaire, passée en Cappadoce dans l’amitié des livres mais surtout dans la crainte permanente d’être à son tour assassiné, Julien étudie la philosophie et la littérature grecques, qui achèvent sa conversion à l'hellénisme dans sa version néoplatonicienne tardive, mâtinée de magie et d’occultisme. Primordial semble le rôle joué par son pédagogue, Mardonios, qui est, pendant les années de jeunesse de l’orphelin, le seul adulte à lui témoigner de l’affection. Cet esclave scythe lui enseigne Homère et Hésiode, sus par cœur.

Dans sa belle biographie de Julien, Lucien Jerphagnon montre à quel point cet adolescent sensible, « suréduqué », vit coupé du monde des hommes et dans la proximité de la mort, sous la surveillance pesante des espions de Constance II. Une sorte de khâgneux perpétuellement sur ses gardes, conscient que l'exercice du pouvoir absolu va difficilement de pair avec le respect des valeurs évangéliques. Un contemplatif, obligé de porter un masque pour survivre.
Vers 351, à vingt ans, Julien se met en secret à adorer les anciens Dieux, et tout particulièrement le Soleil, comme en témoigne l’une des plus belles pages de l’Antiquité, celle qui ouvre son Hymne à Hélios-Roi : « Je suis un suivant du roi Hélios. (…) Dès l’enfance j’ai été pénétré d’un amour passionné pour les rayons du dieu ; dès mon plus jeune âge, la lumière de l’éther m’a mis si complètement l’esprit en extase que non seulement je désirais de fixer mes regards sur les rayons du soleil, mais que, s’il m’arrivait de sortir, la nuit, par un temps serein, sans nuage et pur, me délivrant de toute autre pensée je m’attachais aux splendeurs du ciel, sans plus rien comprendre de ce qu’on pouvait me dire. » Julien est bien un mystique qui ne se satisfait pas d'une philosophie austère : il lui faut aussi un contact sensible avec le divin, ce qui à l'époque se fait dans le cadre de la théurgie et des Mystères, qui promettent d'intégrer l'homme au divin au sein d'un monde considéré comme un organisme vivant.

Vers 350, le christianisme est encore minoritaire : les classes dominantes, l’intelligentsia, la haute administration, le corps professoral, l’armée, l’aristocratie, demeurent fidèles aux Dieux de l’Empire. Sous Constantin (306-337), les chrétiens ne représentent que dix pourcents de la population mais ils sont remarquablement organisés en une Église, qui est déjà un modèle d’opportunisme. Les conversions sont souvent dictées par l’intérêt, comme celle de l’évêque de Pégase, adorateur en secret d’Hélios… Dans ce contexte, parler de « Crépuscule des Dieux « , de « fin du paganisme » ne correspond nullement à la réalité : à l’instar de la civilisation romaine, on peut dire, en paraphrasant l’historien Piganiol, que le paganisme a été assassiné. Julien ne se convertit donc pas à une religion moribonde, mais bien à un néo-paganisme caractérisé par le goût pour le syncrétisme, par l’importance accordée à la théologie solaire et au rituel, tous éléments qui se trouvent déjà chez Jamblique, le maître à penser du Prince. L’un des multiples intérêts de l’œuvre de Julien réside dans le fait qu’elle constitue le seul témoignage personnel de conversion religieuse, avec celle d’Augustin.
Julien approche alors avec prudence des cénacles quasi clandestins, qui observent d’un œil plein de sympathie ce jeune prince impérial. Pour eux, cet idéaliste incarne l’espoir de restaurer l’hellénisme et de sauver l’Empire de la décadence qui le mine. Supérieurement intelligent, rempli d’un amour intransigeant du passé, Julien, qui est aussi le dernier descendant de la famille de Constantin, mène alors la vie rangée du jeune philosophe, simple et accessible, d’où sa popularité, qui ne laisse d’inquiéter Constance II. Il passe quelques courts moments à Athènes, où il se fait initier aux Mystères d’Eleusis et goûte donc le cycéon, breuvage sacré à base de vin, de miel, de farine et de fromage râpé. Ce sont les plus belles heures de sa courte existence, qui prennent fin sur l'ordre de l'empereur.
Convoqué de toute urgence à la cour, Julien se voit confier, en 355, le titre de César, c'est-à-dire de lieutenant de l'Auguste, qui demeure le seul chef suprême. Sa mission : défendre les Gaules ravagées par les Barbares. En réalité, Constance II l'utilise à des fins politiques sans lui accorder de réel pouvoir. S'il part pour la Gaule, c'est avec une escorte de trois cents hommes pour « inaugurer les chrysanthèmes », comme le note plaisamment Jerphagnon. Pourtant, Julien montre immédiatement des qualités militaires et administratives inattendues chez un rat de bibliothèque. Prenant sa mission très au sérieux, il se plonge dans l'étude et ne s'épargne aucun entraînement : du combat rapproché aux subtilités de la tactique, il étonne ses officiers par son inlassable bonne volonté et par son endurance. Ces vieux briscards avaient vu venir un intellectuel de Constantinople, un oriental bredouillant le latin, et voilà que ce bleu se métamorphose en un Saint-Cyrien « qui en veut » ! Sa popularité ne cesse de croître, attisée par ses amis crypto-païens, à la tête desquels se trouve le médecin Oribase. Enhardi par des premiers faits d’armes et par quelques succès politiques, Julien écrase les Germains près de Strasbourg en 357 : il est alors maître d’une Gaule pacifiée pour 50 ans. Il n’hésite pas à franchir le Rhin à plusieurs reprises, dernier César à porter les aigles impériales au-delà du fleuve.

L'empereur Constance II s'inquiète de plus belle, d'autant que sa redoutable police secrète (les agentes in rebus, barbouzes de l'époque) le tient au courant de la montée en puissance du jeune prince, qui prend de plus en plus d'initiatives, entre autres sur le plan politique. Ne rétablit-il pas l'axe Rhin-Meuse, permettant ainsi au commerce fluvial de redynamiser des régions appauvries ? Julien pratique aussi une politique de déflation, réduit les charges, répartit mieux les impôts. Dans l’armée, il rétablit la discipline et veille au paiement régulier de la solde. Jerphagnon le décrit à juste titre comme « le bon roi des Gaules » : contrairement aux attentes de la cour, le blanc-bec censé se casser la figure s'en tire avec tous les honneurs et, surtout, met dans sa poche le corps des officiers celtes et germaniques, fer de lance de l'armée impériale. Et les populations, épuisées par des années d'insécurité, l'idolâtrent. Emoi à Constantinople: le tortueux Constance II, qui a sa logique propre, comprend alors que le risque d'une énième usurpation est réel. En 360, il rappelle en Orient les meilleures troupes de Julien César, prélude obligé à un entretien « fraternel ». Mais les troupes, des grognards attachées à leur chef par un pacte quasi féodal, se mutinent et proclament Julien Auguste - empereur - à Lutèce dans l’Ile de la Cité, et ce à la mode germanique, en le portant sur le pavois. A l’origine de ce pronunciamiento, l’activité souterraine et inlassable d’une phratrie groupée autour d’Oribase. Julien s'est probablement laissé faire tout en assurant Constance de sa fidélité. Double jeu qui ne trompe personne. Entre l'Auguste et son César, c'est la guerre. Par un stupéfiant Blitzkrieg, Julien descend à toute vitesse le Danube avec ses troupes pour porter l'offensive en Orient, mais la mort providentielle de Constance II en novembre 361 le laisse seul maître de l'Empire, qui échappe ainsi à la guerre civile.
Julien est libre d’adorer les Dieux en public et d’inaugurer une ambitieuse politique de restauration païenne. Lors de son arrivée triomphale à Constantinople, il étonne la cour par son style simple et frugal, très vieux Romain, à des années lumières du ritualisme ampoulé de son prédécesseur. Julien a pour modèles Trajan et Marc Aurèle : il désire rétablir le principat libéral des Antonins avec son Sénat respecté, ses cités autonomes, bref un empire décentralisé. Fidèle à l'idéal platonicien du Roi-Philosophe, le jeune empereur témoigne d'un sens très élevé de l'état et d'une vision sacerdotale du pouvoir suprême. Il s'agit pour lui de rétablir un âge d'or et non de se vautrer dans un luxe orientalisant. La cour commence par ricaner, mais rapidement la nouvelle équipe s'impose et supprime les postes inutiles ainsi que le cérémonial calqué sur celui des Sassanides pour revenir à une austérité plus romaine.
Une des premières mesures de l’autocrate est de proclamer la liberté religieuse, pour les païens, dont les temples en Orient étaient pillés, et aussi pour les hérétiques, ceux qui n'adorent pas le Christ comme la cour. Ces derniers sont libres de rentrer d’exil, de sortir de la clandestinité, à la grande fureur des « orthodoxes ». Les églises chrétiennes dans leur ensemble (catholiques, ariennes, …) sont ainsi replacées dans le droit commun. Pour le clergé, le temps des privilèges et des exemptions est terminé. Nulle persécution donc, comme l’a prétendu une certaine hagiographie, mais des tracasseries assorties ici ou là de règlements de compte aussi limités, car le prince éprouve depuis toujours une vive répulsion pour la violence physique comme pour les conversions forcées : « Pour persuader les hommes et les instruire, écrit Julien, il faut recourir à la raison , et non aux coups, aux outrages, aux supplices corporels. Je ne puis trop le répéter : que ceux qui ont du zèle pour la vraie religion (le paganisme) ne molestent, n’attaquent ni n’insultent les foules des Galiléens (les chrétiens). » Avec ses très nombreuses réformes, l’avènement de Julien marque donc une reprise en main sur tous les plans, y compris spirituel.
Inspiré au début de son règne par le Bon Roi de Platon, respectueux des lois cosmiques et humaines, Julien évolue vers une forme de théocratie avec son clergé hiérarchisé, ses dogmes (immortalité de l’âme parente des Dieux, éternité du monde), sa philanthopia. En fait, il copie l’organisation de l’Eglise pour rivaliser avec elle. Il se fait ainsi le continuateur de réformes entreprises un siècle plutôt par l’empereur Daïa et apparaît comme un curieux mélange de despote éclairé et de théocrate. Cette idée de papauté païenne est étrangère à l’hellénisme traditionnel et ne laisse pas de surprendre ses amis. Ainsi, sa fameuse loi sur les professeurs, qui interdit aux chrétiens d'enseigner les lettres classiques, scandalise les milieux a priori favorables à sa politique, choqués par une telle confessionnalisation de l'hellénisme. Julien se comporte comme un converti.
Pour lui, l’hellénisme est l’humanisme par excellence: le renier, comme le font nombre de Chrétiens de son temps, est à ses yeux le pire des crimes. Mille générations d’hommes, et non des moindres, Homère, Hésiode, les Tragiques, le divin Platon seraient perdus à jamais pour n’avoir pas adoré le Christ ? Idée impensable pour ce philhellène. Le «Tu n’adoreras pas d’autres Dieux», le « Je suis un Dieu jaloux » lui paraissent de purs blasphèmes et, à ses yeux, le Dieu d’Israël n’est qu’un Dieu national, celui des Hébreux. Il y a chez Julien un refus net de l’universalisme religieux. Déjà le polémiste Celse ironisait sur la révélation envoyée « dans un seul coin de la terre ». L’arrivée tardive du novus Deus Galilaeus faisait les gorges chaudes des païens anciens : Celse l’appelle « Celui qui vient d’apparaître ». En fait, pour Julien, les Chrétiens, qui ne sont même pas fidèles au Dieu des Hébreux, sont des apatrides, qui n’ont point leur place dans sa vision hiérarchisée du Cosmos où chaque peuple a ses Dieux nationaux, qu’il appelle « ethnarques ».
Au mois de mars 363, l’empereur lance contre la Perse la grande expédition dont il ne reviendra pas. Quelque part en Irak, une lance de cavalerie romaine, « partie on ne sait d'où » pour citer l'historien Ammien Marcellin, met fin aux espoirs de restauration païenne. C’est le début de la légende noire de Julien, qui durera mille ans. Pourtant, nombreux sont les chrétiens qui reconnaissent l’envergure exceptionnelle et le charisme de l’autocrate.
Ses idées forment de la propagande païenne au Vème siècle et son prestige fait de lui le héros de la résistance au christianisme. Ses oeuvres continuent d’être lues à Byzance par des cénacles non-conformistes, qui perpétuent sa mémoire et recopient inlassablement ses manuscrits. En 1489, Laurent de Médicis fait représenter une pièce où Julien apparaît comme le défenseur de la grandeur romaine et de l’hellénisme. Ses écrits sont alors publiés, devenant accessibles à toute l’élite cultivée.

Il a souvent été reproché à Julien d’avoir péché par excès de passéisme, par manque de réalisme. Vision romantique d’une sorte de Don Quichotte peu au fait des réalités de son temps ou mirage du « sens de l’histoire », préjugé judéo-chrétien par excellence. Ce reproche est vide de sens car fondé sur une interprétation a posteriori des faits : le triomphe « inévitable » de l’Église. Julien n’a jamais eu l’intention d’éradiquer le christianisme, ni même de le persécuter. Simplement, il voulut l’évincer des classes dirigeantes et le réduire à une foi de simpliciores, ce qu’il était aux origines. Si Julien avait régné vingt ou trente ans, il est fort probable qu’il aurait récupéré les élites encore peu touchées par la nouvelle religion. Leur énergie aurait été mise au service de l’Empire et non point de l’Église.
En marginalisant le clergé chrétien, en le privant de ses privilèges politiques et financiers, Julien aurait sans doute pu éviter le triomphe sans partage d’une Église ivre de puissance temporelle ainsi que l’effondrement du paganisme. Une forme de syncrétisme pagano-chrétien serait vite apparue.
Pour un contemporain, Julien l’Admirable demeure un modèle de droiture, de pureté, ainsi que le héros clandestin de notre culture. Comment ne pas partager l’opinion de Montaigne : « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, (...); et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples » ?
Christopher Gérard
Il est longuement question de Julien et de la résistance païenne dans :

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent |
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