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12 janvier 2012

La séquence de l’énergumène

En exergue au Sabre de Didi (1986), étincelant recueil de chroniques publiées naguère dans Combat et dans Le Monde, Gabriel Matzneff plaçait cette phrase de l’Abbé Galiani : « Planer au-dessus et avoir des griffes ».  Il pourrait la reprendre telle quelle pour ce choix d’articles de Combat où,  de 1963 à 1965, il tint une rubrique télévisuelle hautement polémique, intitulée « la séquence de Gabriel Matzneff ». Le plus drôle est que le jeune polémiste, « vêtu du probité candide et de lin blanc », n’avait jamais regardé la télévision et qu’il ne possédait même pas de poste !

S’il crut brièvement en la possibilité – toute théorique – du pouvoir éducatif de la télévision, qui élèverait le niveau moyen des téléspectateurs, il se rendit vite compte que l’ORTF, alors monopole de l’état gaulliste, servait surtout à endormir les masses et à les faire bien voter. Ses séquences cessèrent d’ailleurs avec l’élection du général de Gaulle au suffrage universel et la défaite de François Mitterand, pour qui Matzneff avait rompu quelques lances. Matzneff suivit, dieux merci, le bon conseil de Montherlant (« ne vous laissez pas bouffer par le journalisme. Vous devez rompre avec l’actualité, prendre le large ») pour aller à l’essentiel : son premier roman, L’Archimandrite (1966).

Ces deux années de journalisme professionnel lui permirent toutefois d’aiguiser son style et son esprit critique tout en ouvrant les yeux, non sans stupéfaction, sur l’univers de ses contemporains. Rapidement, ses illusions sur la télévision s’évanouissent : « allumer le petit écran, c’est entrer en catalepsie. Son pouvoir est totalitaire, hypnotique, et j’appliquerais volontiers à la télévision la définition que Platon donne de l’espoir : c’est le « songe de l’homme éveillé ». (…) La télévision, que nous subissons, effleure mais ne pénètre pas. La télévision est l’expression la plus poussée du mal qui, tel un cancer, ronge le monde moderne : la culture générale. Rien n’est plus fatal à l’aristocratie de l’esprit, à la haute vie de l’âme, que cette rage de toucher à tout, de savoir un peu de tout, d’être informé de tout ». Datées de décembre 1963, ces lignes disent tout sans avoir pris la moindre ride. C’est d’ailleurs ce qui frappe à la lecture de La Séquence de l’énergumène : la lucidité de leur auteur, qui use de sa chronique pour illustrer ses « passions schismatiques » (l’orthodoxie, le goût du bonheur …), défendre les dissidents russes et les embastillés, saluer ses maîtres et complices, de Lucrèce à Montherlant.

Toute l’œuvre future de Matzneff se retrouve dans ces séquences, souvent écrites en parallèles à la chronique hebdomadaire de Combat : une magnifique capacité d’admiration (pour Astruc ou Bouquet, Béart ou Bardot, tant d’autres), une allègre férocité dans la mise en pièces des fausses gloires et des larbins du jour, une indépendance d’esprit alliée à une saine méfiance pour la politique – qui avilit (Mauriac !). Quelle causticité, quand il brocarde les grosses légumes du jour, le Cardinal en tête : « soleil de la République, principe vivifiant de la nation, Père Noël gratuit, obligatoire et permanent ». Si la plupart de ses têtes de Turc ont sombré dans l’oubli, le polémiste lui demeure, plus vert que jamais, fidèle à lui-même, superbe. Semper idem.

La langue est déjà celle du joaillier accompli : fluide et aérienne, d’une précision diabolique, bellement ponctuée ; bref, fidèle à la ligne claire chère à Hergé.

 

Christopher Gérard

 

Gabriel Matzneff, La Séquence de l’energumène, Editons Léo Scheer, 340 pages, 21€ L’éditeur annonce un récit en 2012 : Monsieur le comte monte en ballon.

28 octobre 2009

Michel Déon

 

Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,

 

aux éditions L’Age d’Homme

 

http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4296-7&type=47&code_lg=lg_fr&num=0

 

 

 

 

Avec Lettres de château (Gallimard), Michel Déon nous offre un splendide exercice d’admiration. Alors que tant d'écrivains oscillent quand il s'agit de rendre hommage à leurs enchanteurs, Déon choisit de leur rendre une visite de digestion. Un lettré salue ceux qui l'ont nourri - peintres et poètes - avec une épatante capacité d’émerveillement, juste ce qu'il faut d'humour, beaucoup de gratitude et, last but not least, de réels moments de grâce. Ses pages sur Nicolas Poussin suscitent ainsi un bonheur qui rappellera la lecture d'Un déjeuner de soleil ou des Poneys sauvages. En quelques lignes lumineuses, Déon partage ses réflexions sur un peintre qui "a abordé des rivages inconnus, dialogué avec des puissances ou ténébreuses ou radieuses". Toulet (Déon prononce le t final), Braque et Manet, Apollinaire et Conrad nous valent des pages témoignant d'une éblouissante maîtrise sans rien de brillant. Non, simplement, un gentilhomme nous guide dans sa mémoire et restitue un monde, celui de l'Europe civilisée.

Tous les aficionados de Déon liront donc ce livre… et prieront le libraire Eric Fosse ( fossefosse.e@wanadoo.fr) de leur céder, à prix d’or s’il le faut, le catalogue qu’il a édité à l’occasion des 90 printemps de MD : belle préface de Pierre Joannon (connu de tous les amoureux de l’Irlande comme des déoniens – it’s all the same). Et des raretés : le mythique Adieu à Sheila (Robert Laffont, Marseille, 1944, avec envoi), Amours perdues (Bordas, 1944), des grands papiers en veux-tu en voilà, des E.O. par dizaines, la Lettre à un jeune Rastignac (celui-là, je l’ai !) avec envoi à Raoul Girardet, des éditions rares illustrées, le manuscrit d’Ariane à Naxos relié par Miguet, celui du Dieu pâle (que MD semble considérer comme un péché de jeunesse), bref : Byzance.

Surtout, l’E.O. de Plaisirs, par Michel Férou, aux éditions de Paris, la mythique série blonde : le roman coquin de l’ermite de Tynagh.

 

Christopher Gérard

 

02 février 2009

Rencontre avec Michel Mourlet

Les Maux de la langue

 

«Nous sommes entourés d'amnésiques et de myopes qui voient de l'enrichissement dans la perte progressive de notre lexique et applaudissent la vitalité d'une syntaxe réduite à des rudiments qu'on a renoncé à enseigner»: ces lignes résument à merveille Les Maux de la langue, essai d'une rare lucidité sur l'indolence des francophones devant le déclin programmé de leur langue. Avec autant d'esprit que de bon sens, l'écrivain Michel Mourlet, actif depuis plus de quarante ans, s'en prend à la capitulation des «déshérités de la langue», hypnotisés par un discours dominant qui taxe de «ringarde» toute velléité de résistance à une pollution mentale s'attaquant aux structures mêmes de notre esprit. M. Mourlet ne se contente pas d'analyser les causes du mal comme le rôle des agents destructeurs (cuistres de l'administration, pédocrates réformistes, zombies publicitaires,…), il s'attaque aussi aux fautes les plus courantes de la novlangue techno-marchande: travailler sur Paris; le servile votre attention s'il vous plaît; les grotesques show room, deal et challenge; l'absurde celles et ceux (bel exemple de gynagogie); sans oublier les inévitables incontournable ou addiction. Pourquoi cette manie du barbarisme (initialiser, finaliser), pourquoi cette docilité de perroquet devant la pensée unique? Œuvre de salubrité publique, Les Maux de la langue constitue non point je ne sais quel improbable must, mais bien le nec plus ultra d'un combat essentiel; car perdre sa langue, c'est accepter l'asservissement.

 

Christopher Gérard

 

Michel Mourlet, Les Maux de la langue, France Univers, 300 p., 19 euros.

 

Voir: http://mourlet.blog.mongenie.com/

 

Entretien avec Michel Mourlet

Propos recueillis par Christopher Gérard

 

Depuis votre premier livre, D’Exil et de mort (1963), roman salué par Paul Morand, vous n’avez cessé d’écrire. Quel genre d’écrivain êtes-vous ?

 

Quelqu’un, me semble-t-il, qui a des curiosités multiples, répugne à la spécialisation et n’est jamais là où on l’attend. J’ai au moins cinq catégories de lecteurs : ceux qui pensent que je suis un théoricien du cinéma ; ceux qui pensent que je suis un écrivain de fiction, accessoirement essayiste de droite ; ceux qui me prennent pour un journaliste ; ceux qui ne me connaissent que pour mes activités théâtrales, pièces et critiques ; ceux enfin pour qui je suis un militant souverainiste anti-« franglais », administrateur de Défense de la langue française. Peu de gens de chaque catégorie savent que je m’occupe d’autre chose. Ces cloisons m’amusent beaucoup. En fait je crois surtout être un écrivain secret qui a horreur des gesticulations publicitaires et se ferait du souci pour l’avenir s’il avait, dans l’immédiat, une trop large audience. Dans ce sens précis, Paul-Jean Toulet ou Vialatte demeurent pour moi des modèles.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

J’ai envie de répondre : Ni Dieu ni maître ! Je crois n’avoir eu que d’intimes admirations. Dans le passé et le désordre, quelques noms me viennent à l’esprit : Hugo, Valéry, Nietzsche, Racine, Vigny, La Bruyère, Stendhal, Barrès… Côtoyés : Fraigneau, Montherlant. En vérité j’ai lu ou connu personnellement – et infiniment goûté – beaucoup plus d’écrivains que cela et chacun a pu déposer en moi quelque chose de lui. Mais, comme je l’avais expliqué dans Le Figaro en réponse à un questionnaire des années 60, je suis le dernier à pouvoir identifier de manière objective les lectures qui m’ont influencé. Au moins deux commentaires sur mes Chroniques de Patrice Dumby, l’un de Michel Déon, l’autre de Jean-Marie Drot, m’ont attribué Larbaud comme ancêtre. Or il se trouve que j’ai peu lu Larbaud. N’est-ce pas curieux ? Il y a quelque chose que je peux ajouter néanmoins, concernant la formation des talents : les échanges d’idées, de brouillons et de remarques sur ces premiers jets entre amis du même âge, si les jeunes gens en question sont suffisamment ouverts, peuvent être féconds. Flaubert et Bouilhet en fournissent la preuve ; de même Valéry, Gide et Pierre Louÿs. J’ai expérimenté cela avec deux camarades de lycée : le futur écrivain Jacques Serguine, le futur cinéaste et producteur Pierre Rissient.

 

Vous avez aussi fréquenté de grands peintres. Quelles ont été les rencontres les plus décisives ?

 

Je n’ai pas assez côtoyé Salvat, qui avait créé la couverture de mon premier roman à la Table Ronde (et, par la suite, offert à mon magazine Matulu une très belle illustration de notre dossier sur Déon), pour dire que mes rencontres avec lui furent décisives. Elles étaient plutôt une conséquence de notre commune amitié pour André Fraigneau et Roland Laudenbach. J’en profite pour dire que Laudenbach, à mon avis, fut le dernier grand éditeur parisien, un éditeur de la trempe des Bernard Grasset, Robert Denoël ou Gaston Gallimard, pour qui « littérature » signifiait quelque chose de plus que la commercialisation d’un produit. Fermons la parenthèse. En revanche, j’ai très bien connu Savignac, qui n’était pas un grand peintre mais un immense affichiste. Il avait un sens extraordinaire du gag visuel et m’enchantait par ses propos réactionnaires d’une savoureuse virulence, qui frappaient toujours juste. Je possède de lui plusieurs gouaches grand format, notamment les illustrations originales des premières éditions de mes Maux de la langue, ainsi que l’affiche destinée à l’Illusionniste de Sacha Guitry, qui orne la couverture d’Écrivains de France. J’ai entretenu aussi, surtout à l’époque de Matulu,  des contacts assez réguliers avec Mathieu, qui m’écrivait de superbes lettres, de son écriture de « seul calligraphe occidental », comme disait Malraux. J’en ai même conservé les enveloppes, qui mériteraient d’être encadrées. Mais le peintre dont j’ai été le plus proche, c’est sans nul doute Chapelain-Midy, dont la hauteur de vue, l’exigence esthétique, la profondeur de jugement, l’élégance morale et la complète indifférence aux modes intellectuelles correspondaient tout à fait à ce que j’attendais d’un artiste. C’est lui qui a peint l’admirable scène qui illustre la couverture de ma Chanson de Maguelonne, rééditée il y a trois ans. Avec les épîtres qu’il m’a envoyées, on pourrait presque composer un traité de l’Art… A contrario, et sans vouloir choquer personne, j’ai rencontré une fois le sculpteur César à Monte-Carlo et ne me suis pas attardé : il m’est apparu comme l’« artiste contemporain » par excellence, un faiseur.

 

Le cinéma occupe une place importante dans votre vie comme dans votre œuvre. Vous apparaissez dans A bout de souffle et vous passez même pour le législateur d’un courant. Qu’en est-il ?

 

Effectivement, j’ai une très grande carrière d’acteur derrière moi : dans l’obscurité de la salle du Mac-Mahon où se déroule une scène d’À bout de souffle, j’étais un des spectateurs. J’incarne également un consommateur attablé à la terrasse d’un café dans le Signe du Lion de Rohmer, un passant dans la foule de Vu du pont, et j’ai joué deux fois mon propre rôle : dans le premier film en Cinérama, comme rapin anonyme préparant les Arts Déco à l’Académie Cola Rossi de Montparnasse, et comme auteur dramatique dans l’Ordre vert, docufiction de la jeune et combien douée Corinne Garfin ! Plus sérieusement : j’ai participe au mouvement d’agit-prop cinématographique dit « mac-mahonien », en tant que « théoricien », comme disent les auteurs de mes notices biographiques, et bien que je n’aime guère ce mot. Ainsi que je l’ai confié récemment aux Inrockuptibles et au Choc du mois, je préfère être considéré  comme l’analyste passionné d’une « expérience limite » du cinéma. (…)

J’ai rencontré Otto Preminger, de qui j’ai appris la fascination cinématographique, grâce à Laura, Angel Face, le Mystérieux Dr Korvo et Sainte Jeanne. J’ai rencontré mon ennemi intime le scénariste Cesare Zavattini, à Rome, et j’ai même enregistré avec lui un long entretien qui doit dormir dans un de mes tiroirs. Il avait tout compris de la nécessité du réalisme et rien de la nécessité du choix. J’ai bavardé maintes fois avec Losey, à Londres, avant qu’il ne laissât quelque peu corrompre son esthétique brutalement rigoureuse par des enjolivures compliquées. Et Lang, bien sûr ! Dans mon prochain livre sur le cinéma, je raconterai mon dernier déjeuner avec lui. Et Tati, et Deville, et Sautet, et Astruc, et le cher Vittorio Cottafavi, que j’ai visité pour la dernière fois en 1995 à Rome où je m’étais rendu une fois de plus, pour cause de Centenaire du cinéma. 

 

Vous venez de publier Les Maux de la langue, un impressionnant recueil de chroniques consacrées à la défense du français. Quelle en est la genèse ?

 

Tout est parti d’une conférence que j’ai prononcée en 1981 devant un parterre d’officiers de l’École supérieure de guerre qui  planchaient sur le concept de « défense globale », celle-ci devant selon moi inclure la défense de notre principal instrument de communication, de notre plus visible repère d’identité et de son trésor patrimonial. À partir de là, je me suis rendu compte que la plupart des gens étaient inconscients des enjeux géopolitiques – et même simplement personnels – du langage, et qu’ils articulaient leur idiome à peu près comme un animal aboie, rugit ou hurle ; ce qui ouvre les vannes d’un darwinisme linguistique où le plus fort en muscles et en gueule fait la loi. La question aujourd’hui se résume à ceci : puisque N millions de producteurs de Coca-Cola font ensemble plus de bruit que les autres, doit-on pour autant embaumer Molière dans un sarcophage comme Plaute et Aristophane ? Si l’on ajoute à cette question la constatation qu’en France même, N millions d’irresponsables et d’illettrés (je pèse mes mots et use de litote) s’en fichent et même parfois s’en félicitent, n’y a-t-il pas de quoi foncer dans le tas, lance en avant ? Ce fut mon cas, à partir du Discours de la langue, dont même le Président Mitterrand, fin lettré et grand amateur de Chardonne, tint à me remercier. 

(…)

 

Clichy, octobre 2008.

 

 

 

 

 

 

"Le petit-fils de Valéry Larbaud": ainsi Michel Déon définissait-il Michel Mourlet, salué dès son premier roman, D'Exil et de mort  (1961), par André Fraigneau et Paul Morand (« une écriture dont il faut faire grand cas »). Quelques années plus tard, un autre grand esprit, Robert Poulet, le félicita pour sa lucidité et pour son mépris affirmé des "jouissances morbides de la décadence".

Depuis plus de quarante ans, Michel Mourlet incarne ainsi sans faiblir la figure du poète-soldat, témoignant à sa manière de la permanence d’une figure immortalisée jadis par Alexandre Dumas: la fine lame qui récite Clément Marot aux belles (Tu descouvris ma poitrine assez blanche...), l’amateur de flacons pansus et de poulardes de Bresse, bref, l’homme archaïque dans toute son horreur. Nuançons immédiatement le propos : messire Mourlet se passionne depuis toujours pour le cinématographe, sur lequel il a écrit quelques livres de référence. Proche de Fritz Lang et d’Eric Rohmer, il fit partie des Mac-Mahoniens et, après avoir collaboré aux Cahiers du Cinéma, fut directeur de Présence du Cinéma. Les cinéphiles n’ignorent pas que cet ami de Cottafavi apparaît fugitivement dans A bout de souffle…

Avant de nous pencher sur l’écrivain proprement dit, rappelons tout de même l'aventure de Matulu (1971-1974), les trente numéros de cette mythique «gazette littéraire» tenue à bout de bras par notre mousquetaire, qui ferrailla avec panache contre les snobs et les pourrisseurs à l'heure où, trahissant leur fonction,  les lettrés de France et d'ailleurs - la soi-disant intelligentsia - sombraient dans l'infantilisme dévoyé. Acte exemplaire de résistance à la destruction programmée de l'héritage commun, Matulu peut être considéré comme l'une des batailles d'arrêt menée en Europe contre ce que Jean Parvulesco, ami et complice de Mourlet, nomme la conjuration du Non-Etre. On songe à d'autres brûlots littéraires: Exil, la revue de Dominique de Roux; les Cahiers de la Table ronde, ou encore à la Nouvelle Revue de Paris, qui menèrent aussi leur guérilla contre l'imposture. Sans oublier, bien sûr, La Parisienne!

Autre acte de résistance spirituelle, ce petit livre que tous les dissidents devraient chérir: Le Discours de la langue (1985), lumineuse défense du français et de sa providentielle pureté. Dans la première livraison de la revue Antaios (été 1993), Mourlet se qualifie de païen, plus proche de Néron - quel artiste périt avec lui! - que des sectateurs de Chrestos, en un mot suivant du Grand Pan "qui enchante et terrifie". Encore une excellente raison de s'intéresser à cet esprit singulier: son paganisme serein, suprêmement gallo-romain, celui des jardins et des bois sacrés.

La réédition du bijou que constitue La Chanson de Maguelonne permet de (re)découvrir ce délicieux roman, publié naguère à la Table ronde, celle du grand seigneur qu'était Laudenbach et où officie aujourd'hui la propre fille de Michel Déon. De quoi s'agit-il? D'un galop vers l'Orient, accompli par un jeune noble provençal, épris de la troublante Maguelonne ("elle ne se possédait vraiment qu'au fond d'elle-même, au fond du silence"), fille du roi de Naples et promise à Gonzague, un fat, quoique bon escrimeur. Bref, un conte narrant les aventures d'un couple idéal, aidé par un troubadour en qui l'on reconnaîtra certains traits de l'auteur. Eloge discret de la chevalerie, hymne à la Méditerranée, exaltation de l'amour tant platonique que charnel (la fille du calife!), cette Chanson, dont le thème remonte à la nuit des temps, enchante et terrifie, comme le Grand Pan adoré par Mourlet. Elle enchante par sa grâce, par son goût du bonheur, par son illustration d'un idéal aristocratique, celui des Fils de Roi: "cette race peu nombreuse mais fidèle, perpétuée de siècle en siècle, qui méprise les intérêts vulgaires et les remous de l'époque pour se consacrer tout entière à la quête du bonheur et de la beauté". Elle terrifie, sans en avoir l'air, par son rappel discret de la puissance des enchantements comme des multiples masques que revêt la Mort.

Mourlet, petit-fils de Larbaud? Certes, mais aussi de Nerval et de Gobineau.

Michel Mourlet, La Chanson de Maguelonne, Atlantica, 174 p., 15 euros.

On lira bien sûr toute l'œuvre de Mourlet, mais accordons une mention spéciale à La Sanglière (Ed. Loris Talmart, postface de J. Parvulesco), qui recueille trois pièces de théâtre, chacune traitant d'un moment de l'histoire européenne. Un livre essentiel.

***

"A chaque époque, ce n’est qu’une poignée d’hommes qui empêche la société de pourrir tout à fait ”. Voilà un mot d’Henri Miller qui s’applique à merveille à Michel Mourlet, qui, dans Ecrivains de France. XXème siècle, (éd. Valmonde Trédaniel), présente une galerie d’écrivains saupoudrée d’entretiens souvent parus dans la revue Matulu, qu’il anima dans les années septante. Depuis la parution de son premier roman en 1963 (D’Exil et de mort, La Table ronde), M. Mourlet n’a plus cessé d’illustrer une certaine vision du monde, un certaine idée de la beauté et de la France, une France paysanne et royale, rebelle et raffinée (voir son journal en ligne : http://mourlet.blog.mongenie.com/).

Ecrivains de France peut se lire comme une réflexion lucide, sans rien d’amer, sur le calamiteux XXè siècle (1914-1989). Le lecteur retrouvera ou découvrira au fil des pages le très grec Anouilh; Gaxotte (qui réhabilita Louis XV), Dutourd, Benoist-Méchin (auteur d’un remarquable essai sur les jardins), Déon l’Irlandais (“ émanait de lui une odeur d’Europe ” dixit André Fraigneau), Béraud l’enraciné: “ l’homogénéité fondamentale de cette pensée tout entière accrochée au terroir, aux vertus profondes et simples de la race française telle qu’elle a été constituée par les siècles dans sa diversité régionale et qu’elle existe encore, sous les reniements et les effervescences médiatiques d’une morale officielle déboussolée ”. Sur le même sujet, M. Mourlet évoque le cosmopolite Larbaud:  ”Il faudrait s’entendre sur la notion de cosmopolitisme, chère à Larbaud. Autrefois privilège d’une élite intellectuelle et voyageuse, elle a pris depuis quelques décennies une coloration fortement péjorative aux yeux des moins compromis dans le nouvel Ordre moral. Synonyme de déracinement, de métissage culturel, c’est la forme mondialiste et grand-bourgeoise de la massification égalitaire, idéal actuel des sociétés évoluées: le retour à l’indifférencié primordial du troupeau dont tout l’effort des hommes avait été de sortir depuis qu’ils marchent debout. (...) Ainsi, le cosmopolite d’aujourd’hui est essentiellement un colonisé qui jargonne le yanqui (comme dit Etiemble) et ne se plaît qu’à l’ombre des gratte-ciel poussés comme champignons sous toutes les latitudes, ébloui par la technique, la verroterie et le catéchisme de l’american way of life. ” Tout le livre est à l’avenant, mal-pensant en diable ! Bref, nous avons affaire à un authentique libertin, chez qui le goût du plaisir va de pair avec un esprit acéré, jamais dupe de l’imposture aux mille faces. L’entretien avec Henry de Montherlant, sans doute le dernier accordé avant son suicide, constitue une parfaite illustration de l’esprit de la Vieille Europe, qui repose sur un sens aigu des hiérarchies morales et esthétiques.

© Christopher Gérard

10 décembre 2008

Rencontre avec Bruno de Cessole

 

Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,

aux éditions L’Age d’Homme

http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4296-7&type=47&code_lg=lg_fr&num=0

 

Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?

 

Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne  le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence  en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature  - à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ?  L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même -  et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me  l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel,  critique littéraire, et comme écrivain, notamment  dans ce livre, d’être un passeur, de  faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions,  une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé ( expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain ) je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects,  je  fais aussi allégeance à Flaubert ( pour son éthique littéraire) et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers, comme  Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef, Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa,  Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré…

 

Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?

 

L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont  les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers,  appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.

 

Ce roman, qui comme l’a bien vu Guy Dupré est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (FrédéricII !!!)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait?

 

Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche,  Schopenhauer, et, bien sûr, E.M Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien  à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il,  ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il   

 

Tout le roman (le conte) baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente (et provisoire ?) déréliction ?

 

De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’ exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation  violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre , ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte,  face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : «  Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité ». De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire ( le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude,  envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.

 

Propos recueillis par Christopher Gérard pour le Magazine des Livres

Paris, octobre 2008.

16 octobre 2008

Métaphysique de la grammaire

Rencontre avec Philippe Barthelet

 

Ecrivain, disciple du philosophe Gustave Thibon, producteur à France Culture et chroniqueur à Valeurs actuelles, Philippe Barthelet a dirigé deux Dossiers H (L’Age d’Homme) remarqués, l’un consacré à Ernst Jünger, l’autre, monumental, à Joseph de Maistre. Après la lecture de Baralipton et de L’Olifant, ses deux derniers essais (Rocher), comment mieux le définir, si ce n’est comme un amoureux du langage en tant que vecteur de vérité ? Voici par exemple un exemple de la philologie au sens strict d’un homme qui a entrepris de bâtir une métaphysique de la grammaire : « Quand la piété n’est plus tenable et qu’elle devient révolte, au risque de la folie mais aussi de l’insanité, celle outrancière et insignifiante dont le siècle s’accommode si bien, qu’il en a fait sa musique de table. » Ne vient-il pas de décrire en quelques mots tout le malaise de la modernité ? Ou encore, à propos de la vie en société : « rien n’est rompu entre nous ; tout est évanoui ». Qui dit mieux dans l’actuel vacarme ? Barthelet tient aussi sur le téléphone portatif, ce fléau qui transforme les personnes de chair et de sang en vulgaire décor, ou sur la superstition documentaliste des universitaires (« qui croient comprendre ce qu’ils nomment ») des propos d’une réjouissante hauteur d’âme et de ton. Que ce soit dans la défense de l’accent circonflexe (« fantôme des lettres disparues ») ou dans sa charge contre la corruption du langage (« incivilité » ou « bouffon » ont récemment changé de sens), l’Olifant recèle des trésors de sagesse et de civilisation. Mieux : croyant en la résurrection, ce rebelle dans la plus pure lignée jüngérienne insuffle à ses lecteurs un refus serein du déclin, ce qui fait de son livre un précieux viatique.

 

Christopher Gérard

 

Philippe Barthelet, L’Olifant, Rocher, Monaco, 222 p., 18€

 

 

QUESTIONS À PHILIPPE BARTHELET

Propos recueillis par Christopher Gérard

 

Qui êtes-vous ?

 

Voilà une question bien terrible, en ce qu’elle interdit toute réponse véridique à celui à qui elle est posée, à moins pour lui de sortir de soi pour adopter le point de vue extérieur de qui pose la question – autrement dit, à moins pour lui de cesser d’être lui-même au profit de la réduction à une étiquette ou à un rôle plus ou moins convenu… La réponse la plus véridique, en dehors du silence, serait celle de Zarathoustra : « Je suis celui qu’il me faut être… » Si vous trouvez, bien à tort, cette tautologie mégarique un peu facile, nous pourrons ajouter Hugo à Nietzsche ; Hugo qui, au-delà de lui-même a répondu une fois pour toutes et pour tous ceux qui sont assez inconsidérés pour se vouer à l’écriture : « Nul ne sait qui je suis ni comment je me nomme… »

 

Quelles sont les principales étapes de votre itinéraire ?

 

J’éprouve aujourd’hui de plus en plus la pertinence du proverbe portugais de Claudel : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». J’ai d’abord fait des études de droit et de science économique, puis j’ai raté (d’assez peu, mais enfin j’ai raté, Dieu merci…) le concours de Saint-Cyr avant de céder à la tentation philosophique à cause de Pierre Boutang qui professait à la Sorbonne. La politique m’avait aussi rattrapé, et en même temps que je préparais une licence de philosophie, je faisais partie du cabinet de Michel Jobert, ministre d’État chargé du Commerce extérieur (c’était en 1981, le premier gouvernement de François Mitterrand).

Pierre Boutang a été pour moi une rencontre décisive, par sa poétique, assomption secrète de sa théorie politique : il n’aurait guère supporté que l’on résume son enseignement par un mot d’un feld-maréchal prussien, Gneisenau : « La sûreté des trônes se fonde sur la poésie » - et pourtant… Et à ce point vous avez à peu près tout : la métaphysique, soit la logique ou l’art de penser, la rhétorique ou l’art de dire et la théologie ou l’art de ne plus dire ; vous avez donc Pierre Boutang, un philosophe traducteur de Platon, commentateur de Blake et de Maurice Scève, ami de Paulhan, exégète de saint Bernard, de Nicolas de Cues et de Wittgenstein ; un feld-maréchal prussien (chut !), détenteur de la plus haute vérité dont soit capable la science politique et par dessus le marché (puisque vous en parlez) chevalier de l’ordre Pour le Mérite, un siècle avant le dernier, Ernst Jünger…

J’ai vite épuisé les plaisirs de la vie de cabinet comme ceux du bachotage (ou de l’agrégachotage) et je me suis mis à rêver d’écrire un traité de métaphysique de la grammaire – rien de moins. J’ai éprouvé que ce sujet n’était pas traitable si je puis dire frontalement, en tout cas pour quelqu’un qui n’est pas professeur – qui ne postule pas que l’on écrit dans un monde et que l’on vit dans un autre. Dès lors que l’on est impliqué – pris dans les plis – on se rend compte qu’il faut trouver un biais d’écriture – une écriture qui me semble par là, par son intention même et malgré les premières apparences, essentiellement romanesque. C’est Olivier Germain-Thomas qui m’a offert, d’une façon tout à fait inattendue, le moyen de sortir de l’impasse : en me donnant une chronique dans son émission de France Culture, « Tire ta langue ! » chronique qui m’a fourni en prétextes, c’est-à-dire en angles d’attaque, pour écrire autrement que je ne l’avais imaginé ce fameux traité de métaphysique de la grammaire. Pas du tout sous la forme d’un traité, précisément : de même qu’on ne prouve la marche qu’en marchant, la métaphysique (de la grammaire qui plus est, ce qui est presque une redondance) ne se traite pas du dehors : elle se fait. C’est ainsi que s’est peu à peu constitué ce que j’ai appelé « le roman de la langue », qui, comme Harry Potter, compte sept volumes : L’Étrangleur de perroquets, Baraliptons, L’Olifant et quatre inédits, si mon éditeur a encore un peu de courage – ou de patience pour aller jusqu’au bout. Un « roman », j’y tiens : le mot – la définition - est encore ce qui correspond le mieux au dessein qui a présidé à cette aventure. La langue est à la fois le pays que l’on explore et le moyen de l’exploration, la carte et la boussole (et aussi le rhum et les biscuits au gingembre que l’on emporte avec soi, comme dans Moby Dick). Mais on part, c’est l’essentiel, et sans trop savoir où l’on va, à la grâce de Dieu. Encore une fois, et c’est ce qui compte, c’est une aventure…

 

Quelles ont été pour vous les grandes lectures ?

 

Pêle-mêle et en en oubliant dix pour chaque nom cité : Malraux, Simone Weil, Nietzsche, Péguy, saint Bernard, Nicolas de Cues, Paracelse, Guénon, Bernanos, Hofmannsthal, Dumas, Gide, Valéry, Sterne, Melville, Joseph de Maistre, Jünger, Dominique de Roux, Nerval, Stevenson, Conrad, Villiers de l’Isle-Adam, Thibon, Orwell, Gobineau, Léon Bloy, Custine, Ramana Maharshi, Cocteau, Rozanov, Bojer, Léon Daudet, Cingria, Joseph Joubert… (je ne cite pas les « classiques », supposés aller de soi : peut-on dire que l’on aime Horace ou La Fontaine, Bossuet ou Laclos ?) Je vous citerai encore Le Chat du capitaine, dont j’ai oublié l’auteur, un roman de la Bibliothèque verte, le premier livre qui m’ait fait pleuré…

Et puis aussi, je devais avoir trois ou quatre ans, quelques vers d’Henri de Régnier :

         « Je n’ai rien, que trois feuilles d’or et qu’un bâton

         De hêtre, je j’ai rien… »

qui ont été pour moi une révélation. Non pas tant la révélation de la poésie, ce qui en soit n’a guère d’importance, non : la révélation du monde. C’est le monde qui, d’un seul coup, m’était offert – par la poésie. (Depuis ce jour  lointain Henri de Régnier est pour moi hors critique, comme on dit hors concours…)

 

Les grandes rencontres ?

 

Je vous ai déjà répondu : les rencontres des grands aînés et des maîtres : Ernst Jünger, Gustave Thibon, Pierre Boutang, cette liste n’établit évidemment pas entre eux une relation d’équivalence, mais chacun d’eux aura beaucoup compté pour moi dans son ordre. On peut y ajouter Henry Montaigu, qui a fort généreusement ouvert à l’étudiant ignare et enthousiaste que j’étais les colonnes de sa revue, La Place Royale, et qui m’a permis de publier, toujours à l’enseigne de la Place Royale, les Entretiens avec Gustave Thibon, qui furent mon premier livre. Je dois ajouter aussi deux écrivains que je n’ai pas rencontrés physiquement, mais avec qui j’ai pu correspondre et qui auront été, chacun à sa façon, les génies tutélaires de mon adolescence : André Malraux et Dominique de Roux.

 

Et les amitiés littéraires ?

 

Vous voulez dire parmi les contemporains vivants ? À vrai dire je me sens infiniment œcuménique, et je regrette simplement de ne pas mieux connaître mes contemporains, ce qui est toujours la fatalité des vies parallèles… Deux noms me viennent à l’esprit tout à trac : Luc-Olivier d’Algange, qui est à la fois et par redondance poète et métaphysicien, et qui est aussi un contemporain de Platon et de Jamblique ; et Valère Novarina, qui s’est embarqué avec son théâtre dans une aventure merveilleuse et terrible dont Dieu sait où elle le mènera… Mais les deux, si différents qu’ils soient de par leur « idiosyncrasie », comme disait Gide, on ceci en commun qu’il ne trichent pas avec « l’honneur des hommes, (le) saint langage » comme disait Valéry.

Pour la génération immédiatement précédente, je vous avouerai que c’est maintenant, maintenant seulement que je la rencontre. L’un des plus beaux mots que je connaisse : « Nous aurions bien besoin d’un peu de bonheur » pourrait être d’une midinette, il est de Napoléon à Sainte-Hélène. C’est un écho assez déchirant de l’injonction de M. de Gobineau : « Le bonheur est une vertu ». « Ne savez-vous pas, avait dit Rousseau avant lui, que la vertu est un état de guerre ? » belle leçon d’étymologie involontaire, puisque la vertu, en grec,  se dit arêté, comme l’apanage du dieu Arès. Accepter le devoir de bonheur est peut-être une question de maturité : il faut attendre Sainte-Hélène… Vous dirais-je que j’ai relu l’hiver dernier Le Rouge et le Noir avec passion, mais comme on lit Les Trois Mousquetaires ou Le Comte de Monte-Cristo, en voulant connaître la suite ? Je l’avais lu par devoir pour le bac de français (et d’autant plus par devoir que ma ville natale, Dole, passe pour avoir inspiré Verrières à Stendhal – c’est du moins une prétention locale à quoi Julien Gracq, à qui j’avais eu le malheur d’en parler, avait opposé un démenti catégorique…) Stendhal n’est pas une lecture pour adolescents. Pour la génération immédiatement précédente, je veux parler des « hussards » entendus au sens le plus large possible, je vous avoue que dans mon jeune âge j’avais un peu lu Nimier à cause de Bernanos, et puis c’est tout : quelque chose me retenait, une espèce d’agacement d’ordre idéologique, pour tout dire. Je me voulais gaulliste (un « gaulliste tendance O.A.S. » comme je me suis présenté un jour à la Fondation, ci-devant Institut Charles-de-Gaulle, dont j’ai l’honneur de faire partie : on a bien voulu croire à une plaisanterie d’un goût douteux, alors que je m’efforçais seulement de serrer au plus près la réalité, qui est toujours d’apparence plus contradictoire que les idées réductrices que nous nous en faisons…) Pour moi le gaullisme c’était et c’est encore à la fois Philippe de Hautecloque et les pêcheurs de l’île de Sein, Malraux et Romain Gary, Louise Michel et Jeanne d’Arc, un mélange aussi de république romaine et de conspiration : donc l’antigaullisme, de droite ou de gauche, m’agaçait un peu – par principe. Et puis la rencontre s’est faite peu à peu, d’elle-même et sur le seul terrain qui vaille : celui de la littérature. Ce fut d’abord Jacques Laurent qui m’honora d’une préface pour L’Étrangleur de perroquets ; ce fut ensuite une préface que l’on me demanda à mon tour pour les romans de Françoise Sagan dans la collection « Bouquins » - et cette préface, curieusement, est parmi les textes que j’ai écrits l’un des plus chers à mon cœur. J’avais déjà donné quelques préfaces, attendues, si je puis dire : à L’Écriture de Charles de Gaulle, de Dominique de Roux, au Boqueteau 125, de Jünger, à L’Éloge de la bêtise, de Jean Paul… mais là, lorsqu’on m’a proposé de préfacé Sagan (et « on » était Guy Schoeller, son ancien mari) j’ai eu l’impression qu’enfin, on me prenait au sérieux… Aujourd’hui, j’ai pris la direction d’un Cahier de l’Herne Michel Déon : la boucle est bouclée. Les « hussards » (où j’inclus volontiers Françoise Sagan et quelques autres, Stephen Hecquet par exemple, ou même Roger Vailland, si fervent gobiniste et laudateur du cardinal de Bernis) s’étaient attiré une critique de Mauriac, qui se voulait définitive – et qui pouvait arrêter un jeune homme à prétention métaphysique : « C’est une eau peu profonde ». Maintenant j’objecterais simplement à Mauriac le mot de Nietzsche sur les Grecs, « superficiels par profondeur ».

On le voit aujourd’hui : rien n’était plus urgent, rien n’était plus nécessaire, et salutaire, que d’opposer le goût du bonheur aux désespérantes prétentions de « l’engagement ». C’est appliquer à la littérature le grand mot de Joseph de Maistre, qu’il faut faire non pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. Il fallait, il faut faire non pas une littérature engagée en sens contraire (sans quoi l’on retombe dans la logomachie ou l’idéomachie maurrassienne, par exemple, ce qui est jouer et prolonger le jeu de l’adversaire), il fallait faire le contraire d’une littérature engagée. C’est à dire la littérature, tout simplement, délestée de cette « pierre au cou » qu’est pour elle la politique aux yeux de Stendhal. Et de toutes les « pierres au cou » possibles et du même ordre : religieux, moral, esthétique (l’obéissance à des a priori non littéraires).

 

Vous avez publié au Rocher un livre d’entretien avec Gustave Thibon. Que diriez-vous pour convaincre un jeune lecteur de se plonger dans l’œuvre de celui qu’un poète maudit a qualifié de « plus attendu de nos jeunes soleils » ?

 

Que voulez-vous dire à un jeune lecteur pour le convaincre, sinon de lire ? Je lui conseillerais de commencer par le livre qui me semble la meilleure porte d’entrée à l’œuvre de Gustave Thibon : L’Ignorance étoilée – le livre d’ailleurs par lequel moi-même je l’ai rencontré (après sa préface à La Pesanteur et la Grâce). Il représente à mes yeux une sorte de point d’équilibre assez parfait entre sa première manière (sa manière de jeunesse, plus démonstrative) et les livres de son grand âge, plus elliptiques et par là peut-être, plus déconcertants pour commencer… j’ai beaucoup de mal à parler de Gustave Thibon, et sans doute est-ce commettre une injustice à son égard en le citant avec d’autres noms parmi les « grandes rencontres » qui ont compté pour moi. Beaucoup plus qu’une « grande rencontre », l’amitié dont il m’a honoré aura été pour moi, et je m’en rends compte chaque jour davantage, une paternité spirituelle. Mais je vous renvoie à la première question : la prolixité de la réponse est en raison inverse de la proximité du sujet, si je puis dire.

 

Vous avez dirigé à L’Age d’Homme un imposant Dossier H sur Jünger. Qu’est-ce qui vous a le plus séduit chez lui et en quoi l’ultime chevalier de l’Ordre Pour le Mérite demeurera-t-il l’un de nos contemporains capitaux ?

 

Je suis né dans une terre d’Empire, le comté palatin de Bourgogne, et les bateliers jusqu’à la dernière guerre descendaient la Saône en disant, pour désigner la droite et la gauche, non pas « tribord » et « bâbord », mais « France » et « Empire ». Cette rivière-là coule en moi, je suis un Français des confins, de ce « royaume de Bourgogne et d’Arles », pour reprendre la titulature des Hohenstaufen, cette Bourgogne cisjurane de la reine Berthe dont a si bien parlé Cingria (voilà en passant un des écrivains majeurs de mon ciel), l’héritage mouvant de cette Lotharingie impossible. Non que j’en partage, d’ailleurs, les chimères : la France est la France, comme aurait dit le général de Gaulle, et l’Empire est, à sa manière, quelque chose de la France… Mais il suffit là-dessus – cela nous entraînerait trop loin.

Alors, Ernst Jünger ? le dernier représentant de l’Allemagne romaine, catholique, l’Allemagne du vin, l’Allemagne romantique si l’on veut, qui est aussi l’Allemagne du génie des batailles et des forêts, qu’elle a su maîtriser. Le philosophe défroqué que je suis admire en lui le mythosophe, si je puis dire, l’élève à  la fois de Schelling et d’Hölderlin qui a su, par exemple, retrouver dans Le Mur du temps et à sa façon toute personnelle, l’enseignement d’un René Guénon que par ailleurs, il n’a peut-être pas lu – mais ça n’a pas d’importance, sans doute n’en avait-il pas besoin…

L’un des plus grands charmes de l’Allemagne – et de la langue allemande, un charme qui est évidemment dangereux, comme tous les charmes véritables, c’est ce contact immédiat entre les mots et les choses : l’allemand est ingénûment alchimique. Celui qui a pu fournir à Goethe une idée de son docteur Faust, Corneille Agrippa, médecin, kabbaliste et historiographe de Charles Quint, celui que l’on appelait « l’archisorcier » et que l’accusation de sorcellerie avait fait passer un an au cachot, a enseigné dans le collège où je serai moi-même élève, il ne s’en est fallu que d’un peu moins de cinq siècles… En son honneur, j’ai collaboré au Robert culturel du français en écrivant les articles « magie » et « tradition »…

         Pour en revenir à Ernst Jünger (il est nécessaire de préciser son prénom : Friedrich Georg, son frère bien-aimé, poète et métaphysicien lui-même, s’appelle lui aussi Jünger), j’ai eu en effet le privilège de le rencontrer assez assidûment pendant les dernières années de sa vie, chez lui, à Wilflingen, avec son dernier traducteur français, le poète Éric Heitz. Ce qui m’a le plus séduit chez lui, me demandiez-vous ? Peut-être sa malice et son rire. En quoi demeure-t-il un de nos « contemporains capitaux » ? sans aucun doute par son œil de mouche : l’œil absolu, comme les musiciens parlent d’oreille absolue. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger ; c’est-à-dire qu’il tient à la nature aussi bien qu’au surnaturel, et qu’il connaît – dans le détail – tout l’entre-deux. Ses Chasses subtiles – et des idéologues qui se croient pourtant sympathisants avaient critiqué l’importance que je donne dans le Dossier H au Jünger naturaliste et entomologiste, comme s’il était un savant pour rire, un entomologiste du dimanche et que tout cela n’était au fond de sa part qu’une pose esthétique : on ne peut espérer plus parfait contresens – ses Chasses subtiles, donc, l’ont conduit tout naturellement à revenir au giron de l’Église catholique, comme au foyer de la tradition occidentale. C’était un païen, je veux dire un Allemand, qui savait comprendre l’histoire…

 

Vous avez aussi publié, toujours à L’Age d’Homme, un Dossier H sur Joseph de Maistre et puis chez Pardès une biographie de Dominique de Roux. Ces deux écrivains allaient chacun à sa manière à contre-courant. Pourquoi les lire aujourd’hui ?

 

Pourquoi les lire aujourd’hui ? mais parce qu’on ne trouve guère mieux dans leur ordre respectif ! Joseph de Maistre est un magistrat ; il a sans cesse le souci du cas concret, de ce que Gustave Thibon appelle de son côté le « retour au réel ». Ce qui est une leçon de philosophie, mais aussi de littérature : rien ne guérit mieux des nuées, dans la pensée comme dans l’expression, que ce « retour aux choses mêmes ». Je suis moi-même, et je m’en rends compte aujourd’hui, redevable au droit que j’ai étudié de ce souci de la propriété des mots. C’était la leçon de Stendhal : écrire comme le code civil, et il n’y a en effet de meilleur maître en prose française. (Les jurisconsultes qui ont écrit le code civil étaient les écoliers de Montesquieu, et les collègues français de Joseph de Maistre).

         Quant à Dominique de Roux, je l’aime pour la même raison que j’aime le comte de Maistre et le marquis de Sade, lesquels sont les seuls contemporains à avoir pris au sérieux la Révolution française… Dominique de Roux, lui, est le seul qui ait pris au sérieux le gaullisme… même et y compris contre de Gaulle lui-même et la tentation (inévitable) du pot-bouille pompidolien à quoi la Ve République devait fatalement succomber… Il a pris au sérieux, contre de Gaulle lui-même et les « gaullistes » installés, ce qu’il pouvait y avoir d’épique et de légendaire dans la geste de la France Libre, ce qui leur donnait, pour reprendre un mot dont ils étaient friands, leur légitimité… Leclerc, c’est autre chose que Bonaparte en Italie : c’est tout simplement la Table Ronde… Ensuite, que de Gaulle ait lui-même, pour reprendre le mot de Péguy, sacrifié sa mystique à la politique, c’était inévitable et dans l’ordre de la manifestation historique, ce que l’Inde appelle « la chute des temps ». Mais enfin il était bon que quelqu’un prît les choses au sérieux, et les grands hommes au mot – et Dominique de Roux l’aura fait pour de Gaulle et pour son époque…

 

Dans L’Olifant (Rocher), vous partez en guerre (sainte) contre les corrupteurs de notre langue, qu’ils soient universitaires ou publicitaires, pisse-copie ou politiciens. Contre les misologues de tout poil, vous revêtez l’armure du philologue… pour un combat décisif ?

 

La philologie c’est d’abord, comme son nom l’indique, l’amour, la quête amoureuse du Logos ; et de Pythagore à saint Jean, le Logos est un des noms de Dieu – ou plus précisément un des noms du Christ, que saint Jérôme traduit par Verbum. Saint Bernard est un remarquable philologue, au sens obvie, courant de ce terme, parce qu’il est philologue au sens étymologique : quêteur amoureux du Verbe. La philologie est la première forme de l’amour de Dieu. (Quand j’ai publié mon livre sur saint Bernard, j’avais rappelé cette évidence étymologique au micro d’une radio dont l’animateur, qui était un prêtre, avait trouvé que j’exagérais…) Est-ce que l’on prend au sérieux ce que les mots veulent dire, telle est la seule question… Sur ce point de la philologie, dont le double sens rappelle celui d’oraison, l’oratio latine, à la fois les parties du discours et la prière, saint Bernard est le maître des maîtres. Le premier mot qu’il ait écrit est « écrire », justement : Scribere, c’est l’attaque d’un sermon qui constitue à elle seule un art littéraire : Scribere me aliquid et devotio jubet : la dévotion me commande d’écrire… Première question que doit se poser tout écrivain : qu’est-ce qui me commande d’écrire ?  (que si l’écriture ne lui est pas « commandée », s’il peut en douter un seul instant, alors il ferait mieux d’aller pêcher à la ligne ou de faire des mots croisés).

Donc, la philologie : quant à la misologie, que vous lui opposez (et c’est à très bon droit que vous rappelez cette opposition platonicienne), vous souffrirez que je vous fasse une réponse… égyptienne. Vous savez que les Égyptiens, au grand scandale des égyptologues qui sont naturellement comme nous tous imbus de tous nos préjugés scientistes, historicistes, documentalistes, etc., que les Égyptiens, donc, ne faisaient pas mention dans leurs chroniques ou leurs monuments des événements détestables, catastrophes naturelles, guerres perdues, etc. Ce qui témoigne d’une sagesse très remarquable (la sagesse est, dans cet ordre cosmique, l’art de savoir comment les choses se passent ; ce que d’aucuns modernes présomptueux  appelleront encore « superstitions », pour s’en gausser ; Joseph de Maistre, qui n’était ni moderne ni présomptueux et qui savait ce que penser veut dire, trouvait au contraire qu’il n’y a rien de plus précieux ni de plus respectable que les superstitions.) Que si rappeler, c’est évoquer, c’est-à-dire peu ou prou invoquer le retour, ne pas rappeler (et délibérément), c’est travailler à éviter ce retour indésirable. Donc la sagesse, ou la superstition, commandent de ne pas parler des « misologues », fût-ce pour s’en plaindre. Sur ce point je suis superstitieux comme un Étrusque – ou comme un Égyptien. Vous me permettrez seulement de citer un mot de Jean Prévost que citait souvent Gustave Thibon, et qui est la définition du stoïcisme : « Faire, quand plus rien ne va, comme si tout allait encore ». Ce qui exclut d’être un contempteur de la décadence – un contempteur, autrement dit un parasite, un nourrisson clandestin de la décadence que l’on condamne : car enfin, on peut se demander parfois de quoi parleraient certains, s’ils n’avaient pas de décadence à pourfendre, autrement dit si tout allait à peu près bien ? « Combat décisif », dites-vous ? À vrai dire, je ne me sens guère d’humeur apocalyptique ; je n’écris pas pendant la veillée d’armes, à la veille d’Armaggedon. J’écris, tout simplement ; il y a, dans les frondaisons d’une école maternelle en face de chez moi, un merle qui, le matin et le soir, chante seul – et admirablement. Vous dirai-je que j’essaie de l’imiter, à ma façon et dans mes limites ? Mon merle ne se préoccupe pas d’être entendu ; il chante, sa nature de merle le lui commande, qui est sa devotio à lui ; c’est tout. Que pourrais-je faire de mieux de mon côté, avec un tel exemple ?

 

Paris, fête de Saint-Philippe 2008

Publié dans La Presse littéraire, juin 2008.