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08 octobre 2015

Les Années Foch

 

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Biographe de Maurice Ronet, Jean-Pierre Montal dirige Rue Fromentin, une jeune maison d’édition qui a publié un Dictionnaire élégant de l’automobile ainsi qu’un curieux album sur Roger Nimier.

Voilà que, par un joli coup d’essai, il se lance comme romancier et nous fait entendre une voix singulière, entêtante malgré de menues faiblesses, et qui peut faire songer à une sorte de Modiano post-moderne.

Dans Les Années Foch, Montal trace le portrait d’une génération d’enfants perdus, celle de 1995. Le héros ? Un étudiant de province monté à Paris pour y suivre les cours bidon d’une école privée de journalisme (amusants pastiches), mais aussi pour se lancer sur les traces encore fraîches d’une amie d’enfance, évaporée sur les trottoirs de Babylone. Son point de chute ? L’ancienne Avenue du Bois, où Boni de Castellane, le dandy de la Belle Epoque, se fit jadis construire, avec les dollars de son Américaine, le Palais rose, une réplique du Grand Trianon. L’avenue Foch donc, luxueuse et crapuleuse, avec sa faune de diplomates, de proxénètes géorgiens et de tapineuses dites de luxe, avec ses oisifs neurasthéniques et, last but not least, Michel Damborre, dandy lui aussi, mais des sixties, plus ambigu que son modèle et qui m’a fait songer au Sir Craven de Tempo di Roma, ce chef-d’œuvre.

Last, j’exagère, car en fait, car Montal présente, en guise de clin d’œil, une autre figure du milieu parisien, « chauve rondouillard aux lunettes noires », « l’auteur de Métapolitique de l’invisible », qui ne peut être que le sosie du regretté Jean Parvulesco. Là, c’est à Melville que l’on songe, à ses nuits ouatées, pleines de mystère et d’angles morts.

Le coup de maître de Montal, je le vois pour ma part dans l’épilogue, où il revient sur les lieux du crime une génération plus tard, c’est-à-dire en 2020. Le héros a pris des rides et du bide du côté de New York ; il retrouve le Paris glaçant de la numérisation globale et du pistage cybernétique, un Paris aux voitures silencieuses, cool et sans migrants. Ces quelques pages, comme sabrées, frigorifient. Méditation sur l’aliénation moderne, Les Années Foch analysent sans pitié le désenchantement d’une génération forcée de vivre dans un monde toujours plus injuste et plus laid.

 

Christopher Gérard

  

Jean-Pierre Montal, Les Années Foch, Pierre-Guillaume de Roux, 192 pages, 20.90€

 

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Mon papier sur ce bel essai :

http://archaion.hautetfort.com/archive/2013/10/07/tombeau...

 

 

29 septembre 2015

Elégance ?

 

élégance masculine

 

 

Quelle joie de pouvoir offrir à qui le mérite ce livre épuisé depuis belle lurette et que l’on déniche, avec un peu de patience, chez les bouquinistes, ces refuges du monde d’avant (le règne sans partage de la marchandise et la vulgarité dominante, l’ignorance satisfaite et le déclin programmé de l’école publique, les migrations de masse et le flicage généralisé – liste non exhaustive…).

 

Œuvre de Tatiana Tolstoï, critique littéraire issue de l’émigration blanche, De l’Elégance masculine, est l’un de ces talismans que l’on se passe en chuchotant, comme Le Chic anglais, de l’illustrissime James Darwen. Daté de 1987, s’il a jauni, l’ouvrage n’a pas pris une ride, car l’auteur entendait traiter de l’élégance classique – celle qui survit à tous les cataclysmes. Nous parlons bien de l’élégance britannique, édouardienne – il n’y en a pas d’autre.

 Costumes, chapeaux, chaussures et chaussettes, chemises et cravates, tenues de sport (les puristes froncent le sourcil) ou d’apparat, bijoux (sourires)… toute la panoplie du gentilhomme fait l’objet d’une étude sans concession à l’esprit de mode, cette fadaise. Entre chaque chapitre, agrémenté de dessins d’une belle sobriété, un portrait, non de dandy ni d’excentrique, ces paroxysmes maladifs, mais d’élégant, est proposé. La différence ? Simple : l’élégant porte (ou rêve de porter) des tweeds de trente ans, des bottines usées, des boutons de manchettes d’avant les Grandes Conflagrations, bref ce que s’imposait son défunt grand-père. L’élégant n’adore qu’un dieu, qui a pour nom Equilibre. Ni snob ni conformiste, il fait sien ce principe, synthétisé de manière géniale par Lady Tatiana : « une erreur vestimentaire pensée devient un élément de style chez l’homme élégant ». A la bonne heure. Ses règles de vie, quasi stoïciennes ou, disons, jansénistes, sont simples : « ne susciter la surprise qu’avec la certitude de plaire », « n’avoir de pensées tristes à révéler autrement que par un mot piquant », « n’accepter de paraître souffrant qu’à la minute où l’on meurt ».

 Pour chaque chapitre, Tatiana Tolstoï s’est amusée à définir divers types d’erreur à éviter (ou non), qu’elle illustre d’exemples. L’exercice est du plus haut plaisant, et force le lecteur à s’interroger sur la pertinence de tel ou tel verdict. 

 Ainsi, Tatiana Tolstoï distingue les vêtements à brûler, ceux à éviter, les erreurs sans importance, les erreurs délicieuses si commises en toute conscience, auxquelles succèdent les erreurs irritantes, pathétiques, effroyables, pour finir par les abominations.

 Jouons un peu.

 A brûler : le béret, le costume aux revers soulignés d’une piqûre, la chemise en soie, la cravate qui descend au milieu de la braguette, la veste en tweed neuve avec empiècement aux coudes, le blazer avec écusson, les chaussures vert salade, la chevalière en or avec initiales et la montre au bracelet en acier.

 Erreurs sans importance : le costume élimé, le chapeau de tweed froissé…

 Erreurs délicieuses si volontaires : se rendre à un cocktail en costume de flanelle grise, la chemise à rayures avec un costume rayé…

 Erreurs irritantes : la chemise à col cassé avec le smoking, le papillon monté, la veste autrichienne au printemps et les chaussures noires avec un blazer, la veste d’un costume croisé déboutonnée…

 Erreurs effroyables ou pathétiques, voire abominables (à vous de deviner, lecteurs) : boutonner tous les boutons d’un costume droit, ne pas avoir déboutonné son costume droit en entrant dans une pièce, un fédora bleu à la campagne, des chaussettes blanches avec un smoking, une cravate de soie jacquard avec une veste de tweed, le cummerbund rouge vif, le smoking avec nœud papillon rouge (vif), la pochette assortie à la cravate… Je vous épargne tout de même le porte-clefs accroché à la ceinture.

 En un mot comme en cent, amis lecteurs, potassez De l’Elégance masculine, discutez-en autour d’un bon porto, cigare au bec, conscient que « l’apparition d’un homme élégant hante les mémoires ».

 

 Christopher Gérard

 Tatiana Tolstoï, De l’Elégance masculine, Acropole, 1987.

 

24 juin 2015

André Fraigneau ou l’élégance du phénix

 

 

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 Mon papier sur André Fraigneau, paru sur le site de Causeur :

 

http://www.causeur.fr/andre-fraigneau-galimard-flavigny-3...

 

 

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Redécouvert pour la troisième ou quatrième fois depuis ses débuts littéraires vers 1930, André Fraigneau (1905-1991) revient parmi nous grâce à la garde rapprochée de celui qui incarna à la perfection « le gardien d’une ambition raffinée », pour citer Bertrand Galimard Flavigny. C’est à lui, ainsi qu’au travail souterrain du cher Michel Mourlet, que nous devons le magnifique ouvrage que publient avec un goût très sûr les éditions Séguier. Dans sa préface, Michel Déon évoque ce « coup de foudre de l’amitié » qui les lia à jamais, avant de céder la parole à Fraigneau lui-même, que nous écoutons répondre aux questions de Bertrand Galimard Flavigny. Cet inédit miraculeusement sauvegardé ressuscite cinquante ans de vie artistique et littéraire. Fraigneau commença par peindre et dessiner avant de choisir la plume ; il fut aussi un mélomane averti, et l’ami des Six, surtout d’Henri Sauguet. Tout un âge d’argent – oui, une fête galante - nous est décrit par la voix mélodieuse de ce prince de la jeunesse, si bien défini par cette sentence à mémoriser : « ne rien devoir à son époque, ne rien solliciter d’elle, parier contre ses goûts et ses fanatismes ». Quel plus beau programme pour les actuels semi-clandestins des Lettres ?

 Au fil des pages, apparaissent Barrès et Cocteau, Auric et Salvat, Nimier et Boutang. Et Nîmes et l’Attique dans sa lumière fauve. La Rhumerie  et le Bœuf sur le toit, Yourcenar et Louis II de Bavière… Un festin, entre Venise et Port-Royal, entre rigueur et volupté. Janséniste fasciné par Julien l’Apostat, baroque tenté par la clôture, André Fraigneau croyait, disait-il, « à la nuit profonde et aux chemins obscurs de la Providence ». Un Romain de haute époque adouci par l’eau du Grand Fleuve, celle du Romantisme allemand. Quelques textes oubliés de l’écrivain enrichissent ce bel ensemble en démontrant par l’exemple à quelle lignée il appartenait : celle qui réunit Joinville et Morand en passant par Stendhal – style direct et ligne claire.

 Livr’Arbitres, l’élégante revue littéraire du courant « désinvolte » rassemble pour sa part, sous la férule de Michel Mourlet, un florilège de témoignages et de réflexions sur l’écrivain, sur ce que Mourlet nomme « une littérature aiguë, précieuse et foudroyante » : Kasbi, Eibel, Dedet et quelques autres happy few saluent le prince disparu, tandis que Philippe d’Hugues nous parle avec chaleur de La Chronique de Paris des années de guerre, quand Fraigneau tentait de conjurer les démons de la destruction. Une étude de quelques grands critiques littéraires, de Poulet à Sénart, clôture ce joli volume appelé à devenir un talisman.

 

Christopher Gérard

 

André Fraigneau ou l’Elégance du phénix, Séguier, 220 p. 21€

Livr’Arbitres 16, André Fraigneau, prince de la jeunesse, 64 p., 7€

www.livr-arbitres.com

  

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21 avril 2015

Avec Jérôme Leroy

 

 

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Les Jours d’après

& autres chansons tristes

 

 Dans L’ Ange gardien, son dernier polar, Jérôme Leroy récapitulait des passions et des hantises à peu près inchangées depuis ses premiers romans : une France à son crépuscule, en proie à des élites corrompues, hantée par des polices parallèles… Avec le temps, il a ajouté à ce cortège de calamités le changement climatique et les mutations génétiques, déjà présents dans de précédents recueils de nouvelles. Les Jours d’après confirme le diagnostic posé dans Une si douce apocalypse ou dans Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine. Simplement, l’écrivain mêle avec maestria critique sociale (l’héritage de Jonquet et Fajardie – mais bonifié) et critique de la démocratie de marché, anticipation sur un mode apocalyptique (lecteur de l’Evangile de Jean, Jérôme croit davantage à la Fin qu’aux cycles), horreur dans le genre gore (clins d’œil de cinéphile) et, en attentif lecteur des Belges Owen et Sternberg, fantastique, voire réalisme magique (l’une des nouvelles, un bijou d’implicite, Crèvecoeur, illustre à merveille cette variante si particulière du fantastique).

Barbouzes bibliophiles et flics au bout du rouleau, zombies domestiqués par la grâce d’un vocalisateur pour midinettes, DRH à la gâchette facile (Browning GP 35 & Pamas G 1 avec son levier de désarmement), écrivains gavés de tranquillisants et de pouilly-fumé, politiciens humanoïdes menacés d’une panne générale peuplent ces contes noirs. Même refus de la décadence, même déchirante nostalgie du monde d’avant, même tendresse pour une France souveraine… Vers 1991, le regretté Dominique Venner disait de Monnaie bleue  que « avec plus de force parfois que les essais historiques, certains romans sont les vrais révélateurs de leur époque, dévoilant tares ou aspirations ». Ceci vaut pour les contes orwelliens de Jérôme Leroy, très lucide, comme son ami Sébastien Lapaque, sur la liquidation programmée de l’indépendance nationale, et donc des appareils gaulliste et communiste. L’une ou l’autre nouvelle décrivent bien ce processus à l’œuvre depuis les années 60, qui mériterait un ou deux grands romans, que Jérôme et Sébastien, écrivains politiques autant qu’esthètes, nous doivent.

 Un autre dimension des Jours d’après mérite d’être soulignée : si Leroy n’a jamais caché sa tendresse pour la France du Nord, il s’emploie ici à poétiser ces villes méconnues qui ont pour nom Roubaix, Arras et Lille – cette dernière, où il vit, étant décrite aujourd’hui… et après la catastrophe, alors peuplée de bonobos dyslexiques et d’hyènes maniaco-dépressives.

Avec Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy renoue avec la poésie, ou, plus exactement avec une sorte de cantilène mélancolique, qui chante les matins profonds de Grèce et les pluies des Flandres, les femmes perdues et le vin, le plaisir si bref et le temps qui fuit, inexorable : « Dans l’appartement du temps / Sur les boulevards de l’hiver / Flandres temps et Drôme / Flandres temps et Drôme / S’éblouit votre fantôme. » Une poétesse russe, Natalia  Medvedeva ; le confrère Thierry Marignac, encore un écrivain secret de haut parage, Amy Winehouse et Jacques Chardonne apparaissent au fil de ces chansons, dont  la voix évoque le fado – cette voix singulière dont il y a  encore beaucoup à attendre.

 

Christopher Gérard

 

Jérôme Leroy, Les Jours d’après, Petite vermillon, 8.7€ et Sauf dans les chansons, La Table ronde, 14€

 

  

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Joli montage que cet Ange gardien, où Jérôme Leroy récapitule des obsessions et des hantises qui n’ont guère changé depuis Monnaie bleue : il est vrai que la Vème République ne se porte pas mieux depuis les hideuses années 80, enlisée qu’elle est dans les égouts d’une mondialisation à marche forcée. Leroy n’a guère d’égal aujourd’hui pour décrire la faune de notre Bas Empire climatisé : journalistes à gages, flics stipendiés, éditeurs marrons, politiciens abrutis…

Les éditions originales recouvertes de papier cristal et les piquantes professeurs de lettres, les armes de poing et les vins non trafiqués, les anxiolytiques (stupéfiante, son érudition à propos de xanax & lexomil), le Rouen d’avant la catastrophe et les polices parallèles, tout un univers poétique ou glaçant revient sous la plume de notre révolté mélancolique. 

Si dans Le Bloc, son précédent polar, il décrivait les coups tordus d’un gouvernement de droite qui pariait sur des émeutes ethniques pour se maintenir au pouvoir, aujourd’hui c’est à la gauche établie qu’il réserve quelques tirs tendus. Outre un climat proto-totalitaire, celui de notre décadence, on retrouve dans L’Ange gardien bien des personnages du Bloc, à commencer par Stanko, l’homme des basses œuvres du Bloc patriotique, le parti du tribun Dorgelles. L’Ange gardien passe pourtant un cran au-dessus du Bloc en raison de la plus grande densité de ses personnages, d’une critique sociale mieux intégrée au fil du récit et moins manichéenne, donc plus profonde, enfin d’un humour plus désespéré encore. Prenons le pivot de ce roman, Berthet, l’ange de la mort : sentimental samouraï d’un Occident décomposé, tueur méthodique (quoique parfois négligent : sa chair est faible) qui choisit des pseudonymes littéraires (Jacques Sternberg !) et collectionne les éditions originales de Toulet ou de Michaux. Cette (improbable) barbouze, qui a débuté sous Pompidou, a trempé dans bien des affaires, du meurtre de Pierre Goldmann à la noyade de tel activiste dextriste. Berthet appartient en fait à l’Unité, que d’aucuns appellent l’Etat profond, un service public occulte, invisible et omniprésent, spécialisé dans le nettoyage, y compris médiatique. Ses honorables correspondants se nichent partout, au CNRS comme dans les ministères et les grandes entreprises, et ses chefs, aux noms de cinéastes, nulle part. L’Unité ne fait pas de politique : elle l’influence en tirant le tapis d’un coup sec au bon moment, d’où quelques chutes regrettables. Au début de la Vème, l’Unité maintenait l’ordre national et républicain ; sous l’actuel président, elle ne fait plus que colmater les brèches, pour retarder le naufrage. Signe de nos temps de déréliction, l’Unité subit le même sort que l’école publique ou la poste : les contrats à durée indéterminée cèdent la place à des extras, incompétents et pressurés. La qualité s’en ressent ; Berthet en fait l’expérience dans la nuit lisboète. Il lui suffit de découper au bistouri l’oreille d’un collègue (une scène à la Dexter) pour apprendre que sa protégée, qu’il suit à son insu depuis vingt ans, la ravissante Kardiatou Diop, jeune Secrétaire d’Etat issue des quartiers de Roubaix, va faire l’objet d’une « opé » à la demande de son parti, celui de l’Exemple et du Changement. Non sans brio, Leroy inverse l’intrigue du Bloc : au complot interne à la droite nationaliste - vertueuse liquidation des affreux à la veille du grand soir - il substitue une double conspiration, autrement plus subtile : le sacrifice d’une martyre de la diversité et, cerise sur le gâteau, de la Walkyrie, la fille du tribun Dorgelles, et hop, « Liberté, égalité, fraternité ». Heureusement, il y a encore dans cette France crépusculaire des tueurs dont l’honneur s’appelle fidélité…

L’Ange gardien constitue une parfaite illustration de l’hétérotélie, quand de tortueuses manœuvres aboutissent au résultat inverse de celui recherché. Autre personnage attachant de ce roman où alternent douceur et noirceur, poésie et brutalité (des scènes de sexe trop appuyées, Série noire oblige), celui, récurrent dans l’œuvre du camarade Jérôme, de l’écrivain qui ne va pas trop bien, le lettré dépressif et drogué aux « benzos », l’amant précaire. Joubert est le nom de ce quinquagénaire désabusé, qui pige à droite toute malgré ses idéaux rosâtres et, au lieu de bâtir son œuvre, commet, pour boire, des romans pornographiques. La rencontre entre la barbouze et l’écrivain, un autre leitmotiv chez Leroy, est ici particulièrement réussie, car non dénuée d’un humour grinçant. Concluons. Notre « chardonnien sensuel et contrarié » n’a pas failli à sa mission : d’une belle ampleur, le montage tient la route, baigné d’une réelle poésie, celle des matins grecs et des bistrots parisiens, grâce au talent d’un de nos beaux écrivains*, qui sait, lui, « qu’il n’y a de vérité et de sens que dans la métaphysique ».

Christopher Gérard

Jérôme Leroy, L’Ange gardien, Série noire, 330 p., 18.90€

 

*L’honnêteté commande de déplorer, page 142, un « rentrer sur Paris » qui devrait me valoir une ou deux fillettes de Chinon sans soufre.

 

 On dit du mal de Jérôme Leroy dans Quolibets, mon journal de lectures.

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Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |

11 mars 2015

Avec Bruno de Cessole

 

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 Critique littéraire à Valeurs actuelles, Prix des Deux Magots pour son premier roman L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, Bruno de Cessole a publié il y a peu un passionnant Défilé des réfractaires, anthologie subjective autant que généreuse (600 pages !) des écrivains français qui ont formé sa sensibilité à rebours du siècle. Tous avaient en commun une réticence à ployer l’échine devant les notables, un même goût de l’allure.

 Il nous revient avec… la suite : quarante-six portraits d’écrivains étrangers (douze langues), qui, d’Orwell à Nabokov, proposent un véritable tour du monde libertaire et aristocratique. Tous anarques et souverains, irréguliers et insoumis, présentés sur des tons qui varient selon la personnalité de chacun, d’où l’absence totale de… monotonie. J’y retrouve les réflexes vitaux de Cessole : ce refus des dogmes et des prudences, ce dégoût pour les préjugés, sa passion pour les schismatiques et les réprouvés. Surtout, un peu comme au bar d’un club anglais, je retombe sur quelques old boys parfois perdus de vue :  Nicolas Gomez Davila, quintessence de l’esprit antimoderne et « Cioran des antipodes »; Gregor von Rezzori, hobereau de la Double Monarchie ; Jünger, que ce veinard a pu rencontrer à Wilflingen ; Durell, avec qui il a bu du Fitou à neuf heures du matin ; Burgess, « l’anarchiste thomiste » ; Bernhard et Borges… Et von Salomon, et Conrad ! Quelques absences, assumées, viennent préciser le portrait en pointillé qui se dégage de l’ensemble. Mais, pour l’essentiel, « la famille », comme disait Vladimir Dimitrijevic, à qui le livre est dédié en compagnie de Joachim Vidal, un autre seigneur de l’édition. Des pistes de lecture pour des années, un compagnon pour les nuits trop longues, un cordial pour les fins d’hiver.

 

Christopher Gérard

 

Bruno de Cessole, L’Internationale des francs-tireurs, L’Editeur.

 

 

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Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,

aux éditions L’Age d’Homme

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Entretien avec Bruno de Cessole (2008)

 

Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?

 

Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne  le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence  en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature  - à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ?  L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même -  et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me  l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel,  critique littéraire, et comme écrivain, notamment  dans ce livre, d’être un passeur, de  faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions,  une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé ( expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain ) je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects,  je  fais aussi allégeance à Flaubert ( pour son éthique littéraire) et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers, comme  Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef, Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa,  Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré…

 

Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?

 

L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont  les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers,  appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.

 

Ce roman, qui comme l’a bien vu Guy Dupré est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (FrédéricII !!!)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait?

 

Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche,  Schopenhauer, et, bien sûr, E.M Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien  à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il,  ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il   

 

Tout le roman (le conte) baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente (et provisoire ?) déréliction ?

 

De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’ exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation  violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre , ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte,  face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : «  Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité ». De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire ( le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude,  envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.

 

Propos recueillis par Christopher Gérard pour le Magazine des Livres

Paris, octobre 2008.