14 juin 2016
François Kasbi, intègre & inactuel

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.
Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux. L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », ts ts ts !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !
Christopher Gérard
Supplément inactuel avec codicille intempestif au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés désemparés, Les Billets de la Bibliothèque, 2016, 14€.
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10 juin 2016
D'Ombres et de flammes

Un polar antimoderne
Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).
Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence constituent son souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».
Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres. D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.
Christopher Gérard
Pierric Guittaut, D’Ombres et de flammes, Série noire, Gallimard, 18€.
Voir le blog de Pierric Guittaut :
https://pierric-guittaut.blogspot.be/
Voir aussi mon Journal de lectures

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09 juin 2016
Les libres mémoires de Jacques Franck

Légende vivante de la vie culturelle belge, le baron Jacques Franck (1931) livre enfin ses « libres mémoires » aux milliers de lecteurs, qui, parfois depuis des décennies, le suivent au fil des pages de La Libre Belgique, le prestigieux quotidien dont il fut naguère le rédacteur en chef.
Né dans une vieille lignée d’Anvers - l’un de ses aïeux ne fut-il pas, au XVVIIIème siècle, amiral de la flotte espagnole ? - , Jacques Franck incarne le patricien du pilier catholique… et, en même temps, une figure atypique de l’intelligentsia belge, en tout cas l’une des plus attachantes. Journaliste dans l’âme depuis la fin de la guerre, passionné par l’acte de comprendre au point d’avoir fait de l’impératif latin Intelligite (« Comprenez ! ») sa devise nobiliaire, Jacques Franck est aussi un critique fort écouté (l’un des derniers, je le crains) pour qui le monde des livres, du théâtre et du ballet ne recèle plus guère de secrets. Depuis soixante ans, l’homme a connu tout le monde, du leader socialiste Guy Spitaels à la Princesse Lilian, de Marguerite Yourcenar à Maurice Béjart, de Philippe Beaussant à Bernard de Fallois. Il a fréquenté les théâtres, les bars et les salons ; il a hanté le Sénat et la Maison du Peuple avant sa démolition ; on le croise le soir au Cercle Royal Gaulois artistique & littéraire ou à l’Opéra de la Monnaie. Il a connu Tournai en flammes à l’été 40 et le fracas des V1 tombant sur Anvers, l’Affaire royale et la décolonisation, le service militaire (bel éloge du drill : « danseur ou soldat, même beauté, même combat !») et cette fameuse crise d’un jour durant laquelle Baudouin le Catholique, par une « imprudence royale », se plaça dans l’impossibilité de régner, pour ne pas signer la loi dépénalisant l’avortement.
Justement, Jacques Franck dirigeait alors le principal quotidien catholique, auquel il fit prendre un tournant libéral, car cet homme de conviction se méfie des utopies comme des blocages mentaux, en subtil disciple de Machiavel et de Tocqueville, en bon élève des Jésuites aussi, dont il subit la férule à Namur avant de terminer son droit à Louvain, à l’époque francophone. Toute un Belgique, de jadis et de naguère, d’aujourd’hui et de toujours, apparaît au fil d’un récit rédigé comme un roman d’aventures, tant l’écrivain parvient à transcrire son inlassable curiosité, servie non seulement par une mémoire phénoménale, mais aussi et surtout par une culture éblouissante. Des moralistes du Grand Siècle aux Romantiques allemands, qu’il connaît par cœur, des cadets dont il salue les premiers livres (j’en sais quelque chose) aux grands historiens français, Jacques Franck a beaucoup lu et assimilé, et davantage réfléchi, tel un petit-fils d’Erasme. De Stendhal aussi, quand il évoque son premier voyage en Italie vers 1956, suivi de nombreux autres. L’Allemagne de Goethe et d’Hölderlin lui est aussi une patrie, et Berlin sa ville préférée.
La Vie est un voyage se révèle bien plus précieux qu’un livre de mémoires, car à l’érudition se joint l’essentiel, la sensibilité, exprimée avec tact, toute en nuances. Esthète et moraliste, l’homme cultive la probité et pratique l’amitié avec élégance. Saluons !
Une citation pour la route : « on ne bâtit pas sur l’improvisation, même inspirée, ni sur les sentiments, même généreux. Une pensée procède d’un dialogue toujours renouvelé entre la raison et le cœur, entre l’acquis et l’innovation. Enfin, un grand journaliste doit avoir le sens de l’Etat. »
Christopher Gérard
Jacques Franck, La Vie et un voyage. Libres Mémoires, Ed. L. Wilquin, 344 pages, 25 €
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05 juin 2016
Indra Song

« Les temps peuvent venir où les rapides sabots des coursiers barbares claqueront sur les décombres amoncelés de nos villes. »
Ernst Jünger,La Guerre comme expérience intérieure
La scène se passe en août 2014 dans le bureau du Président de l’hyperpuissance. Sont présents quelques membres triés sur le volet du Conseil de Sécurité : David B***, le tout-puissant chef de la police secrète ; Edward S***, le responsable occulte de Rubicon, le programme de guerre électronique ; le général Timothy W***, le dirigeant le moins corrompu du complexe militaro-industriel. Outre deux ou trois assistants qui ont juste le droit de servir les cookies et le café équitable, participe aussi à cette réunion Lord Gibbon, l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Lui, à petites gorgées, boit du thé de sa réserve personnelle, un Ging biologique, first flush. Sans lait.
Tous transpirent abondamment en raison d’une panne générale du système de climatisation. Tous, à l’exception du Britannique, ont déjà tombé la veste et défait leur nœud de cravate. De l’ordinateur présidentiel, sur lequel se fixent tous les regards, s’échappe une voix mélodieuse qui scande une étrange mélopée : Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca…
- Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? lance le Président d’un ton rogue en défaisant avec élégance ses boutons de manchettes Brooks Brothers. David ?
- Je…Je l’ignore, Monsieur le Président, bredouille le Juif de Brooklyn - cent kilos de mauvaise graisse et d’intelligence pure. Ce truc passe en boucle depuis trente-six heures sur tous les réseaux, sur toutes les radios, tous les écrans du monde. Même sur CNN, malgré toutes nos pressions.
- Mais encore ? Le sens de ces mots ? s’exaspère le Président. Enfin, David, vos services nous coûtent des centaines de milliards et vous ne savez rien !
- Du sanskrit, susurre Lord Gibbon, l’air ennuyé. La langue sacrée de l’Inde, précise-t-il pour l’assemblée, qui tombe des nues. Une invocation, ou ce que les Indiens appellent un mantra. Une formule mentale qui…
Timothy, le chef du renseignement militaire, Viking aux yeux trop pâles, interrompt sans ménagement le diplomate :
- Monsieur le Président, ces macaques tentent de contrôler nos systèmes de défense, j’en mettrais ma main au feu. Je préconise une réaction foudroyante : une pluie de missiles Clinton III et on n’en parle plus. On vitrifie d’abord, on discute sanskrit machin-chose ensuite.
- Du calme, Timothy. Ne me dites pas que vous envisagez sérieusement de rayer un continent de la carte ! Comme cela, au petit déjeuner ? ironise le Président.
- Hé, cela nous débarrasserait d’un concurrent… Et comme les Chinetoques sont sans doute dans le coup…
- Encore un coup de Téhéran, oui ! éructe un David rouge de colère.
Frais comme une rose, Lord Gibbon reprend la parole, ses mains manucurées posées devant lui sur le bureau en acajou :
- Gentlemen, il s’agit d’une invocation à Indra, le Dieu indien de la guerre, dont le refrain, que vous entendez, signifie : « Tue, tue ! Brûle, brûle ! Mange, mange ! ». D’après les analystes du MI 7, la voix est celle d’un brahmane de Bénarès.
- Mais à quoi cela rime, cette chanson ? demande le Président.
- Vous avez raison de parler de chanson, Monsieur le Président, le mantra, comme dit Lord Gibbon, a fait le tour du monde sous le nom d’Indra Song. Les foules en délire le scandent sans même le comprendre, comme hypnotisées, précise Edward, qui, bien à regret, sort de son mutisme.
- Une conspiration ?
- Pas le moins du monde, Monsieur le Président, poursuit Edward. C’est très probablement notre nouveau drone de guerre électronique, vous savez le prototype Arès. Navré d’en parler devant Monsieur l’Ambassadeur, qui n’est pas habilité, mais il y a péril en la demeure.
- Vous ne croyez pas si bien dire, old sport, rétorque Lord Gibbon. Quant à Arès, nous étions au courant depuis le début, rassurez-vous. Vos centres de recherche étaient truffés de taupes…
- Dites, Gibbon, intervient David, et vos services de renseignements, une belle bande de tap…
- Je croyais que ce drone était encore expérimental, coupe le Président, qui n’apprécie que modérément ce déballage.
- En fait, Monsieur le Président, il semble que notre drone, qui comme vous le savez est indétectable, invisible et, grâce à son moteur à oxygène, autarcique à cent pourcents, eh bien, il semble, oui, qu’Arès ait décollé avant-hier de notre base secrète du Colorado. Sans en avoir reçu l’ordre de quiconque. Depuis lors, il a disparu dans la stratosphère… Il tourne en émettant cet incompréhensible message.
- Arès a échappé à ses maîtres, persiffle Lord Gibbon en vidant sa tasse de darjeeling.
- Mais à la fin, qui contrôle donc cette satanée machine ? implore le Président. Timothy ?
- Personne de connu, Monsieur le Président. On a cru un moment que c’étaient des hackers belges qui étaient derrière ce… cette catastrophe. On leur envoyé une équipe en urgence pour, disons, les traiter, mais Arès a poursuivi sa route.
- Vous voulez dire…
- Oui, Monsieur le Président, un drone de combat indétectable vogue dans l’espace ; toutes les trois minutes, il modifie son plan de vol de manière aléatoire. Il émet sans discontinuer Indra song. Et personne ne le contrôle : ni Washington, ni Moscou, ni Pékin.
- Les Français ? risque David, qui ne suscite qu’un rictus nerveux du Président.
Tous pâlissent et, dans le salon ovale, la température augmente encore de quelques degrés. Au loin, on entend, l’une après l’autre, mugir des sirènes. La gorge nouée, le Président se lève et pose la question qui lui brûle les lèvres : Arès est-il armé ?
- Non, Monsieur le Président, c’est une arme de guerre électronique, explique Edward. Pas besoin de missile.
- Comment cela, pas besoin ?
- Je crains, intervient le Britannique, qu’Arès soit en train de prendre le contrôle du cloud dans sa totalité. D’où la panne générale de la toile et des réseaux, qui stupéfie le monde. D’où cette folie bestiale qui dévaste nos cités. Oui, Arès contrôle non seulement le Pentagone, mais aussi tous les autres centres de commandement : l’OTAN, Tel-Aviv, Rio de Janeiro, même Londres, hélas ! Arès déclenche le feu là où bon lui semble. Se tournant vers le Président, il précise : la preuve, Téhéran n’existe plus. Depuis une heure. Comme Shanghai, Karachi et Le Caire. Même San Francisco…
- San Francisco ? Détruite par notre machine, mais c’est de la folie ! hurle le Président, les yeux hors de la tête.
- Pas une machine stricto sensu, plutôt la fine fleur de l’intelligence artificielle possédée par, comment dire ?, une entité. Une Puissance sans visage. Indra commande, je le crains.
- Oui, s’empresse de signaler David, comme pour rentrer à nouveau en cour, nos agents à Delhi ont capté des messages affolés du Haut-Commandement. Je commence à comprendre, maintenant.
- Et ?
- On dirait que les Indiens ont commencé à offrir des sacrifices de chanvre et d’encens. À cet Indra. Nous croyions que c’était un code.
- Que disent les Russes ?
- …
- Accouchez, David !
- Ils ont rappelé des chamanes de Sibérie. Ils sacrifient des chevaux à, comme s’appelle-t-il encore celui-là ? fait David en consultant sa tablette portative, qui, dans un chuintement ridicule, vient de rendre l’âme.
- Perun, laisse tomber Lord Gibbon avec un geste fataliste, le regard ailleurs. Perun le Terrible. Le frère slave d’Indra et d’Arès aux noires prunelles. Le destructeur des murailles, le pourvoyeur des charniers, le déstabilisateur des nuages. Le Dieu du carnage.
Tous se taisent et tentent de digérer la nouvelle. Assourdis par les murailles blindées du salon ovale, des tirs d’armes automatiques et des explosions se font entendre dans le lointain. De l’ordinateur présidentiel continue de s’échapper l’obsédant mantra : « Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca ». Les secrétaires présents se prennent même à le murmurer.
- Mais enfin, Gibbon, vous qui semblez comprendre ce qui se passe, expliquez-moi, supplie le Président. C’est un cauchemar !
- Un cauchemar pour vous. Un rêve pour Indra, Perun, Mars ou Arès, quel que soit le nom que lui donnent les mortels. Le Dieu de la guerre a asservi les nuages. De là, il contrôle les consciences. Gentlemen, Arès le Tueur, le Dieu aux mille vautours, le Guerroyeur infernal, s’est emparé du monde.
- Comme… Comme en 14, bégaie Edward en retirant ses lunettes trop grandes.
Soudain, le sol tremble et une fine poussière s’insinue dans le salon ovale, où les lumières se sont éteintes. Plus aucune machine ne fonctionne, mais un chant - Indra Song - retentit dans le couloir, entonné à pleins poumons par une troupe qui défonce la porte blindée. Une douzaine de jeunes guerriers, à la souplesse de panthères, au regard halluciné, des mercenaires de Blackwitch empestant la sueur et le sang, qui, toutes races confondues, portent au visage les mêmes peintures de guerre, tracées au stick de camouflage - celui des forces spéciales. D’une rafale, leur chef, un colosse à la peau sombre, abat pontes et sous-fifres. La face grise, le Président s’est levé : autant mourir debout. L’un des guerriers, un chicano, lui jette alors un stick. Un autre, aux yeux bridés, lui tend une arme en scandant Indra song. De ses doigts malhabiles, le Président de l’hyperpuissance s’enduit les joues et le front de pâte. Un sourire révèle alors des dents luisantes de salive. Il empoigne le fusil d’assaut.
- Indra commande. J’obéis.
Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca
©Christopher Gérard,
21 janvier MMXIV
Première version publiée dans Marginales 288, Comme en 14 (mars 2014).
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25 mai 2016
La droite littéraire

"La vie n'est pas le critère à partir duquel on juge l'art."
Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, 2005.
Journaliste et normalien, auteur d’un essai sur le voyage d'écrivains français à Weimar sous l'Occupation (Le Voyage d’automne, Plon, 2000), F. Dufay se penche, dans Le soufre et le moisi. La droite littéraire après 1945. Chardonne, Morand et les hussards (Perrin), sur la droite littéraire après 1945 en comparant les itinéraires croisés de Paul Morand et de Jacques Chardonne. Ces deux phares de l’avant-guerre doivent « repartir à zéro » non en raison d'une quelconque collaboration mais plutôt de compromissions. « Rien d’horrible en fait », admettra Bernard Frank: quelques textes favorables à l'Europe nouvelle pour Chardonne, ancien dreyfusard et ami de L. Blum, défendu en 1945 par Mauriac et Paulhan. Morand, quant à lui, représente Vichy à Bucarest et à Berne sans pour autant s'impliquer dans la Révolution nationale. En 1953, il est réintégré dans la Carrière. Pendant la guerre, ces deux écrivains interviennent en faveur de proscrits (le propre fils de Chardonne est déporté pour espionnage). Avec le triomphe sans partage de la gauche idéologique, adepte d'une épuration permanente, toute la droite se voit en 1945 ostracisée par une nouvelle caste dominante, acquise aux utopies révolutionnaires, et qui organise autour d’elle une véritable conspiration du silence. La mode existentialiste, la toute-puissance de Sartre et des Temps modernes, le terrorisme intellectuel du PC et de ses filiales font alors peser une chape de plomb sur la vie culturelle. F. Dufay semble tout ignorer de l'atmosphère tendue de l'époque: pensons à l'affaire Kravchenko, à la négation systématique des atrocités soviétiques, aux procès de Moscou. Une poignée d’écrivains – M. Dufay écrirait « un quarteron » - se ligue pour défendre une liberté de création réellement mise en danger, ainsi que les nombreux interdits de séjour (plus d'une centaine d'auteurs, qui figurent sur la liste noire du CNE): les hussards, inventés par B. Frank dans son fameux "Grognards et hussards". Roger Nimier, le plus actif d’entre eux, se lie avec Morand et Chardonne avant de réhabiliter Céline de façon quasi miraculeuse. Tous ces « non-conformistes des années cinquante » ferraillent contre les professeurs de marxisme, les démocrates-chrétiens apeurés et autres compagnons de route.
Parmi ses multiples faiblesses, le livre superficiel de F. Dufay ne mentionne pas le lien évident avec les réseaux révolutionnaires-conservateurs des années 30, étudiés en leur temps par J.-L. Loubet del Bayle, puis par Nicolas Kessler. La monumentale Histoire des droites en France, publiée sous la direction de J.-F. Sirinelli (Gallimard) n'est pas même citée, pas plus que les thèses de N. Hewitt, de G. Loiseaux ou de J. Verdès-Leroux: il s'agit du travail d'un journaliste, plus friand d'anecdotes que d'analyses. A F. Dufay revient toutefois le mérite d'avoir souligné le paradoxe suivant: les apôtres du désengagement et d'une frivolité toute "parisienne" ont souvent fait leurs classes à l’Action française ou dans ses marges; certains reprennent du service au moment de la guerre d’Algérie (Nimier et Laurent appartiennent à la mouvance OAS). Leur désinvolture, leur indifférence à l’histoire ressemblent à des leurres : comme le remarque à juste titre B. Frank, « ce sont des écrivains que les circonstances ont contraint à se moquer de la politique ». Cette indifférence feinte pour l'histoire masque à peine l'impuissance des vaincus. Mais ce constat, B. Frank l'avait fait en 1952 avec autant d'élégance que d'esprit. F. Dufay, lui, se montre bien plus sévère que son talentueux prédécesseur et propose, au lieu d'une essai littéraire tentant de comprendre une époque troublée (la fin d'une guerre civile, les débuts de la guerre froide), une sorte d'enquête policière où le gendarme fait la morale aux délinquants, un sermon où le puritain fustige les libertins. Son moralisme est d'autant plus agaçant qu'il est anachronique, fondé sur des a priori illustrés par un vocabulaire qui trahit son hostilité profonde pour des écrivains injustement qualifiés d'épigones: les hussards, "ces écrivaillons bourrés de tics", dont le pedigree serait "chargé", "sévissent" dans des revues "ou autre Table ronde"; ils sont nourris de la "soupe primitive de l'Action française", etc. A-t-il vraiment lu toute l'œuvre de Déon et de Laurent? A-t-il pris la mesure de la mise au pas des lettres françaises en ces années d'après-guerre? Quant à Morand et Chardonne, stylistes reconnus par leurs pairs, ils se distingueraient par "une commune sécheresse de style et de cœur". Morand, qui travaille jusqu'à son dernier souffle, l'auteur de plus de 60 livres entre 1920 et 1976, date de sa mort, réduit à quelques pages d'un journal intime où il passe sa rage devant le déclin d'une civilisation! Un superbe écrivain jugé à l'aune du politiquement correct le plus abêtissant!
En outre, l'accumulation de clichés ne constituant pas une analyse, le lecteur a l'impression de lire un pamphlet dont l'auteur se contente trop souvent de lectures partielles (de préférences des citations courtes d'écrits privés), de procès d'intention (l'antisémitisme présumé, jamais prouvé, de Nimier ou de Déon; la volonté prêtée à Chardonne de lancer une épuration à l'envers). F. Dufay a pu consulter la fameuse correspondance quotidienne échangée entre Morand et Chardonne, d'où la méchanceté n'est pas toujours absente, c'est un fait… qui ne prouve rien, si ce n'est que deux scrogneugneus peuvent très bien dire du mal de leurs contemporains comme nous le faisons tous un jour ou l'autre. Pratiquer une telle réduction du supérieur à l'inférieur - une manie des biographes à l'anglo-saxonne? - n'est-ce pas négliger l'essentiel: l'œuvre de ces artistes, manifestement méconnue. Qualifier un joyau classique tel que Parfaite de Saligny de "perle rococo" n'est pas une preuve de goût ni de lucidité. Insister avec lourdeur sur la "sécheresse" de Morand, c'est oublier que, dans Tais-toi, l'artiste met en scène un homme paralysé par la pudeur et le goût de la solitude. C'est ne pas tenir compte des témoignages nombreux - Jacques Brenner, dans Le Flâneur indiscret ou Marcel Schneider, dans L'Eternité fragile - sur l'attention portée aux cadets de Chardonne, la jeunesse d'esprit et la gentillesse d'un Morand léguant sa garde-robe à un homosexuel notoire (sans parler des Juifs aidés au bon moment, puisque tel est devenu le critère absolu).
L'artiste. Voilà celui que F. Dufay ne réussit pas à comprendre, et donc à aimer. Il aurait dû réfléchir à cette phrase de Barthes, tirée de Sur Racine (1963): "tout le monde sent bien que l'œuvre échappe, qu'elle est autre chose que son histoire même, la somme de ses sources, de ses influences et de ses modèles: un noyau dur, irréductible, dans la masse indécise des événements, des conditions, des mentalités collectives". Il n'a rien vu du mystère de la création, du salut par l'art grâce au purgatoire imposé (probablement mérité) à ces écrivains qui, mis hors jeu, se rétablissent grâce à leur talent bien davantage que par l'action souterraine d'une quelconque conjuration.
© Christopher Gérard

Écrit par Archaïon dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Tags : littérature, hussards |
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