10 avril 2008
Traditio perennis
Traditio perennis
Propos recueillis par Laurent Schang
En octobre 2000 paraissait à L’Age d’Homme, providence des dissidents, mon essai Parcours païen, que je qualifiais d’archéologie de la mémoire. L’ouvrage, rapidement épuisé, a reparu en 2007 chez le même éditeur dans une version revue et augmentée, sous le titre La Source pérenne. Voici ce que le jeune Laurent Schang disait de Parcours païen dans Le Baucent, revue littéraire publiée à Metz.
Acte un. Imaginez un gamin, douze ans à peine, passionné d'archéologie, penché sur le squelette d'un guerrier franc enterré là depuis quoi ? dix, quinze siècles... L'enfant, pas encore un adolescent, s'active pour mettre au jour les restes du vieux Belge qui en son temps dut être un rude gaillard. Pour Christopher plus qu'une pièce de musée, c'est une authentique relique qu'il est en train d'exhumer. Mieux: qu'il ressuscite. Premier sentiment de religiosité, et déjà, confusément, le sens du tragique. L'alchimie s'opère.
Acte deux, quelques années ont passé. Nous retrouvons Christopher, jeune homme toujours passionné de fouilles, dégageant du chantier où il s'affaire une pièce de monnaie romaine du règne de Constantin. On lui a dit que ces ruines, tout ce qu'il reste d'un édifice jadis magnifique, remontent aux premiers chrétiens et à leur frénésie destructrice. Pourquoi un tel déchaînement de violence ? Il frotte la pièce, parvient à lire l'inscription qui y est martelée. En bon latiniste, il n'éprouve aucune peine à la traduire. Soli Invicto Comiti. Sans qu'il s'en rende bien compte, quelque chose se produit en lui, comme une prise de conscience qui va déterminer toute sa vie. Sa religion est faite.
Si vous demandez à Christopher Gérard ce qu'il fait dans la vie, question typiquement occidentale qu'il déteste, sa réponse sera invariablement la même: «archéologue de la mémoire». Avec ça, vous serez bien avancé. Demandez-lui plutôt qui il est, et d'où il vient. Là, il vous répondra tout accent dehors: «Moi, Irlandais, Germain et Hellène»! Né new-yorkais en 1962, d'un père belge et d'une mère d'origine irlandaise, Christopher Gérard n'attend pas sa première année pour faire son grand retour sur le Vieux Continent. Il n'en bougera plus que pour effectuer des en Inde, ce qui, pour Gérard l'indo-européen revient au même, ou à peu près. Une fois diplômé de l'Université Libre de Bruxelles (licence de philologie), Gérard se lance dans l'enseignement. Mais pas n'importe lequel, celui de la plus vieille sagesse européenne, celle que lui a révélé sa formation de latiniste.
Ne manquant pas d'ambition et prenant son courage à deux mains, il écrit à Ernst Jünger, pour obtenir de lui l'autorisation de reprendre à son compte la publication d'Antaios, revue que le nonagénaire auteur du Traité du rebelle avait cofondée et animée avec Mircea Eliade de 1959 à 1971. Jünger accepte. Le premier numéro d'Antaios nouvelle formule paraît sous le parrainage de l'anarque à l’été 1993 (seize livraisons ainsi que plusieurs plaquettes paraîtront jusqu’en 2002). Antaios se veut une source d'inspiration pour préparer le XXIème siècle, dont on sait depuis Jünger qu'il sera celui des Titans, et le XXIIème siècle, celui des Dieux. Depuis, Antaios s'honore d'accueillir dans ses pages Michel Maffesoli, Alain Daniélou, Arto Paasilina, Robert Turcan, Gabriel Matzneff, ou Jean-Claude Albert-Weill.
Le paganisme selon Christopher Gérard? L'expression, superbe, est de lui: «redevenir soi-même macrocosme». Pas de divinité tutélaire, ni de menu à la carte, façon New Age. Pas question de se convertir au brahmanisme ou à l'hindouisme. Ridicule! Pas de mythe de l'Age d'Or. Pas d'illusion sur la technique, mais pas de blocage mental dessus. Pas d'idolâtrie non plus. «Méden agan» (rien de trop). Prier une multitude de dieux revient toujours à vénérer le seul et même dieu démultiplié en autant de services à rendre. Non, le paganisme vrai consiste à révérer l'un et son contraire, Apollon et Artémis, Sol et Luna, tous participant d'un même ordre du monde harmonieux, dans une pratique personnelle, libre et joyeusement acceptée. Une ascèse, un combat aussi, contre le monothéisme génocidaire, l'homogénéisation, les idéologies modernes. Rien de plus éloigné du paganisme que le fanatisme, le sectarisme religieux. Cest pourquoi Gérard n'aime pas le mot foi, et lui préfère fides (sa devise, «Fides aeterna»). Et n'allez pas lui dire que le monde est désenchanté, lui vous rétorquera crépuscule en bord de mer, brame du cerf au petit matin, bruissement du vent dans les branches, chant du ruisseau.
Le Baucent: Pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore, Christopher Gérard, pourquoi ce titre, Parcours païen ?
Parcours païen est un recueil de textes illustrant le réveil des Dieux dans la conscience d'un jeune Européen d'aujourd'hui. La pensée grecque, surtout celle des présocratiques (sans oublier l'héritage tragique), l'empereur Julien, le souvenir de fouilles archéologiques menées durant l'adolescence, la figure solaire de Mithra, des voyages aux Indes sur les traces d'Alain Daniélou, l'Irlande ancestrale, tous ces éléments à première vue disparates, mais d'une cohérence souterraine, composent le paysage mental d'un «Païen» d'aujourd'hui. La vision proposée est donc personnelle: il s'agit bien d'un itinéraire et d'un témoignage, celui de la permanence d'un courant polythéiste en Europe. En rassemblant ces textes, j'ai voulu offrir au lecteur des pistes de réflexion et montrer que le paganisme est à la fois civilisateur et apaisant. Trop de malentendus, de caricatures l'ont rendu suspect et il était temps d'en finir avec toute une bimbeloterie. Ce recours à la mémoire païenne constitue un idéal de résistance aux ravages de la modernité. Prenons un exemple: les Grecs nous ont livré comme principale leçon de ne se laisser arrêter par aucune question, de refuser tout dogmatisme. Or notre modernité, héritière d'un christianisme désincarné (protestantisé), se fonde sur des dogmes: autonomie de l'individu, mythe du progrès et de la croissance, etc. Etre Païen, c'est opposer à ces chimères les cycles éternels, la souveraineté de la personne, c'est-à-dire des hommes et des femmes de chair et de sang qui héritent, maintiennent et transmettent des traditions, une lignée, un patrimoine au sens large. Je lisais il y a peu le beau roman d'un authentique Païen, Jean-Louis Curtis, Le Mauvais Choix (Flammarion 1984). Ecoutons ce que cet homme remarquable hélas disparu dit du paganisme: «On discerne dans le paganisme une grâce quasi miraculeuse, une intelligence profonde de la vie, du bonheur de vivre. Alors point de religion contraignante, mais seulement des fables gracieuses ou terribles, (...) des choses de beauté qui étaient à la portée de tous». Curtis voit bien que les utopies, ces maladies de l'intelligence, vomissent le sacré parce qu'elles y voient une menace. Etre païen aujourd'hui, c'est refuser les utopies, la marchandisation du monde et le déclin de la civilisation européenne. C'est aussi revendiquer haut et fort une souveraineté attaquée de toutes parts. Je signale qu'en plus, l'ouvrage comprend une défense de l'Empire: du Brabant à la Zélande, de la Lorraine au Limbourg, nous sommes tous les héritiers d'une civilisation prestigieuse. Il nous appartient de rétablir l'axe carolingien, pivot d'un ordre continental digne de ce nom. Adveniet Imperium!
Le Baucent: Vous citez abondamment Ernst Jünger et on comprend pourquoi. Mais que pensez-vous de son compatriote Hermann Hesse, dont l'œuvre immense, disponible au format de poche, présente bien des similitudes avec celle de Jünger, en particulier s'agissant de la vision du monde, et ce malgré deux cheminements dans le siècle à l'opposé l'un de l'autre ? Je pense à Siddharta, Demian, ou Le Loup des steppes.
Vous avez raison de faire référence à cet écrivain «alémanique», que Jean Mabire définit très justement dans Que lire II (1995) comme «le plus fidèle disciple de Nietzsche, mais aussi des romantiques allemands». La lecture de Siddhartha m'a bouleversé autant que celle de Sur les falaises de marbre. Hesse, comme Jünger est l'un des grands éveilleurs de l'aire germanique: tout jeune Européen doit avoir lu Le Loup des steppes, Le Voyage en Orient, Le jeu des perles de verre,... J'empoigne mon exemplaire annoté de Siddhartha et je tombe sur ces lignes: «Qu'un héron vînt à passer au-dessus de la forêt de bambous et Siddhartha s'identifiait aussitôt à l'oiseau, il volait avec lui au-dessus des forêts et des montagnes, il devenait héron, vivait de poissons, souffrait sa faim, parlait son langage et mourait de sa mort». Quelle plus belle évocation du paganisme?
Propos recueillis par Laurent SCHANG, le 8 novembre 2000, anniversaire de l'interdiction de tous les cultes païens par Théodose (392) pour la revue Le Baucent (Metz).
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11 octobre 2007
Ammien, Zosime, Libanios
Si le jeune Julien Sorel lisait en secret du Mémorial de Sainte-Hélène, révérant à sa manière une figure honnie des bourgeois de son temps, les polythéistes d'aujourd'hui, qui honorent un autre maudit, Iulianus Augustus, peuvent se nourrir des auteurs qui fréquentèrent l'Empereur ou transmirent ses hauts faits. La geste de Julien, nous la trouvons chez Ammien, officier supérieur qui servit sous ses ordres ; chez le rhéteur Libanios, son professeur d'éloquence et chez Zosime, belle figure de résistant. Par un bienheureux synchronisme, les Belles Lettres proposent au lecteur des œuvres de ces trois auteurs.
Dernier grand historien de l'Antiquité et continuateur de Tacite, Ammien Marcellin fut le témoin oculaire et l'acteur du conflit tragique entre les Barbares et une Rome déclinante, livrée au pouvoir de Galiléens plus acharnés contre les "hérétiques" et les "infidèles" de l'intérieur que contre les ennemis de l'extérieur. Le latiniste G. Sabbah propose la conclusion et sans doute le sommet des Res gestae, les livres XXIX à XXXI couvrant les terribles années 371-378. L'Empire est en pleine tourmente, assaillis par les Goths, les Huns et les Alains. Abandonné par Hélios, l'Empereur, le persécuteur Valens tombe à l'ennemi lors du désastre d'Andrinople, dont Ammien donne un récit hallucinant: "Même, on pouvait voir un barbare, dressé dans sa férocité, les joues contractées en un sifflement strident, le jarret coupé ou la main droite emportée par le fer, ou le flanc transpercé, lancer d'un air menaçant autour de lui des regards farouches, aux approches mêmes de la mort. Et les combattants se jetant mutuellement à terre, le sol était jonché de corps, les plaines couvertes de cadavres, tandis que l'on entendait, avec un effroi infini, les gémissements des mourants et de ceux qui étaient transpercés par de profondes blessures" (XXXI, 12, 4). L'historien témoigne aussi de la férocité des persécutions dont sont victimes les Païens: Maxime d'Ephèse, ami de Julien, est décapité à la suite d'une campagne contre la magie, prétexte à la mise au pas des penseurs païens, à la répression du paganisme ésotérique et théurgique. Valens joue un rôle important dans ce processus d'élimination de la liberté de pensée, dont Justinien, en 529, marquera officiellement la mort avec la fermeture de l'Université d'Athènes. Ammien fustige aussi l'inflation juridique de son temps qui voit régner les avocaillons. Exemplaire caractéristique des régimes en déclin: quand triomphe la chicane, la justice ne tourne-t-elle pas à la farce ?
Libanios, rhéteur d'Antioche, fut l'un des grands lettrés de son temps, et un fidèle aux cultes traditionnels. Puriste, tenant de l'atticisme le plus pointu et pratiquant un grec proche de celui du Vème siècle avant (nous sommes au IVème après!), il fut aussi l'ami de Julien, qui le vénérait. Ce virtuose de la rhétorique a rédigé des milliers de lettres, dont certaines à l'Auguste, d'autres à Ammien ou encore à Symmaque, le chef de l'aristocratie – toujours païenne - de Rome. Elles étaient lues en public et ont donc marqué leur temps, reliant entre eux les défenseurs de l'Hellénisme et de l'humanisme classique. B. Cabouret nous en propose un florilège annoté. Mis en difficulté après la mort de Julien, sous le prétexte habituel de magie, il saura se dépêtrer de ce mauvais pas grâce à son éloquence ainsi qu'à un sens aigu des concessions. Il n'en demeura pas moins le défenseur de l'idéologie civique impériale et de la Paideia traditionnelle. Ses lettres à Julien illustrent le renouveau du paganisme sous ce trop court règne. Avec Zosime, l'auteur de l'Histoire nouvelle, nous quittons le monde des contemporains de Julien: cet auteur assez mystérieux vit à la fin du Vème siècle, sous un pouvoir chrétien qu'il méprise autant que les Barbares. Pour lui, les choses sont claires : l'abandon des traditions ancestrales cause la chute de Rome - dont il analyse les prémices sans toutefois atteindre la clarté et la lucidité d'Ammien. Son livre, où est développée la théologie du paganisme finissant, témoigne de l'existence après l'an 500 d'une élite païenne clandestine mais convaincue, qui exalte la mémoire de Julien à ses risques et périls. Qui dira la foi de ces lettrés inconnus qui transmettent une flamme sans certitude aucune de voir réaffirmer leurs idéaux? Bossuet disait de Zosime qu'il était "l'ennemi le plus déclaré du Christianisme et des Chrétiens". L'Histoire nouvelle survécut par miracle, mutilée, enfermée dans l'enfer de la Vaticane. F. Paschoud a édité et traduit ce texte dès les années 60, relançant l'intérêt des savants pour un Zosime demeuré quasi clandestin: en voici une réédition augmentée accompagnée de notes éclairantes et de cartes que tous les amis de Julien liront avec ferveur.
Publié en 2000.
Ammien Marcellin, Histoires XXIX-XXXI, Les Belles Lettres, Paris 1999.
Libanios, Lettres aux hommes de son temps, Les Belles lettres, Paris 2000.
Zosime, Histoire nouvelle I et II, Les Belles Lettres, Paris 2000.
Voir www.lesbelleslettres.com.
18:25 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, antiquité, Rome
05 octobre 2007
La Source pérenne
Aux éditions L’Age d’Homme
http://www.lagedhomme.com/boutique/liste_rayons.cfm
La Source pérenne retrace une quête singulière, celle d’un « païen » d’aujourd’hui. La pensée des Antésocratiques Héraclite et Empédocle, le souvenir de fouilles archéologiques durant l’adolescence, les expériences et les réflexions tirées de voyages aux Indes ou dans l’Irlande ancestrale, la proximité des dieux et des hommes, tous ces éléments d’une cohérence souterraine constituent le paysage spirituel de l’auteur. Par un appel à la plus ancienne mémoire de l’Europe, Christopher Gérard fait sienne cette phrase de Martin Heidegger : « il faut une méditation à contre-courant pour regagner ce qu’une mémoire tient pour nous, de toute antiquité, en réserve ». Parti à la recherche des divinités enfuies, l’auteur nous convie à une conversion du regard, à la redécouverte d’une source trop longtemps murée, mais jamais tarie. La postérité littéraire de l’empereur Julien, d’Anatole France à Régis Debray, est étudiée dans un chapitre, ainsi que l’importance d’Alain Daniélou dans le parcours païen de l’auteur. Intelligence et sensibilité se conjuguent dans ce livre d’une grande originalité, qui est aussi celui d’un franc-tireur.
"Quiconque s'interroge sur l'identité spirituelle de l'Europe ne saurait ignorer cette composante et négliger le livre si pétulant de Christopher Gérard".
Bruno de Cessole, Valeurs actuelles.
« L’on ne présente plus Christopher Gérard. Dans cette portion d’orbe européenne qui se décline en ce vieil idiome français de racine latine, il est le plus illustre représentant de ce mouvement informel, protéiforme, chaotique et irrépressible que nous nommerons, faute d’un terme revendiqué par ses adeptes mêmes, la Nouvelle Renaissance Païenne. Nous ne rappellerons pas ici son long combat mené autour de la revue Antaïos, et ses deux premiers romans Le Songe d’Empédocle et Maugis (L’Age d’Homme) qui l’ont classé d’emblée comme l’un des maîtres du renouveau du genre. Nous nous contenterons de renvoyer le lecteur curieux, sur ce même site, à notre troisième livraison du dix-huit janvier 2006, intitulée Un Roman Contemporain.
La Source Pérenne n’est pas à proprement parler un nouveau livre mais la réédition – ce qui est un très bon signe – du premier ouvrage de Christopher Gérard, paru en 2000, sous le titre de Parcours Païen. Pour parler romain, l’opportunité de ce changement ne nous était guère apparue comme relevant d’une priorité absolue. Nous avions peur d’y deviner une peu convaincante manœuvre de communication éditoriale. Reconnaissons que nos frayeurs anticipatives n’étaient guère fondées. Dans sa première mouture Parcours Païen se donnait à lire comme l’itinéraire spirituel d’un jeune européen à la découverte de son originelle identité. Des bois de la Belgique profonde aux rivages de l’Hellade éternelle, de la haute figure de l’Empereur Julien à la rencontre de l’Inde vénérable, du Nord mythique au Sud vivant, nous empruntions des routes qui nous ramenaient aux sources castaliques d’un ancien savoir civilisationnel et rituellique préservé comme par miracle des incessantes attaques menées depuis des siècles par des monothéismes totalitaires, aujourd’hui relayés par des modernités frelatées…
Sept années ont passé. Ce qui fut donné comme un combat, est désormais vécu comme une victoire. Le regard de Christopher Gérard sur son propre parcours est empli d’assurance. A l’angoissante incertitude des débuts a succédé la sérénité des accomplissements. Le foisonnement antésocratique de l’antique physis heideggerienne est toujours-là. Même si la végétation a obscurci la présence de la margelle sacrée, il suffit de suivre le sillage des couleuvres oroboriques pour tremper son visage dans les limpidités de l’eau lustrale.
Malgré de nombreux textes que le lecteur retrouvera pratiquement à l’identique dans les deux volumes, La Source Pérenne est un livre beaucoup plus important que Parcours Païen. Ce n’est pas que Christopher Gérard aurait trouvé quelques formules plus heureuses ou quelques formulations plus percutantes. Tout est question de perspectives. Dans Parcours Païen Christopher Gérard pare au plus pressé. Il s’attaque à la racine du mal. Paganisme contre christianisme, polythéisme contre monothéisme. Tel l’Héraklès sur les bords fangeux de l’Herne il coupe les têtes sans cesse renaissantes de l’Hydre monstrueuse. Mais il ne suffit pas de lutter contre les rejetons visqueux de la pieuvre lernique. Il faut trancher ras le principe génératif de cette cancéreuse prolifération carnivore.
Le païen qui tente de résister à l’assaut du chrétien est un accident circonstanciel de l’Histoire. Il y a longtemps que les chrétiens se sont aperçus de l’étroitesse de leur point de vue. L’on pourrait décrire l’édification de la théologie chrétienne comme la digestion successive de multiples strates païennes. Le rabbinisme christique des premiers temps a avalé au cours des siècles maints éléments des doctrines stoïciennes, du platonisme et du mithracisme… Nous arrêtons là une liste que nous pourrions longuement poursuivre ou détailler… Dans le chapitre « Mysteria Mithrae » Christopher Gérard nous offre le plaisir d’une analyse descriptive, mais qu’il précise non exhaustive, des plus jouissives de quelques uns de ces emprunts qui sont devenus des piliers essentiels du catholicisme ! Les théologiens ont senti venir le danger. Devant la montée de l’érudition d’une fraction non négligeable des élites à la fin du dix-neuvième siècle et la remise en question au siècle suivant des fondements historicistes et dogmatiques des religions monothéiques ils ont dû trouver quelques parades plus efficaces que les sempiternelles et péremptoires objurgations de rares fidèles récalcitrants à l’obligation passive de la croyance en la Vérité révélée. Très malignement le christianisme a tenté de surmonter ses tendances sectaires. Au lieu de gratter là où ça fait mal l’on passera le badigeon de l’oeucuménisme conciliant, l’on ne parlera plus d’hérétiques mais de religions du Livre, la machine du monothéisme a resserré les rangs pour contrer le seul véritable ennemi ; le polythéisme. Mais comme celui-ci embrasse une multiplicité de civilisations en leur essence étrangères à l’idée même de monothéisme, l’intelligentsia d’obédience culturelle catholique a mis au point un concept de tradition religieuse capable de ratisser beaucoup plus large que les instruments messianiques habituels. L’on n’a jamais comparé le travail de René Guénon à celui de Spinoza. Et pourtant un escalier qui permet de s’échapper d’une vision infantile de la représentation de Dieu par un concept philosophique moins naïf est aussi et en même temps l’escalator mécanique qui permet de remonter à ce que l’on avait quitté.
Le lecteur aura compris le sens du nouvel intitulé : le concept de Source Pérenne s’oppose au dogme de Tradition Primordiale. N’allez pas accroire que Christopher Gérard s’en est allé bricoler une notion plus ou moins ingénieuse à opposer aux dogmatiques de la Tradition Primordiale. La Source Pérenne se donne à lire comme une entreprise généalogique de restitution généralisée. Ce qui est en premier n’est pas à l’origine : le christianisme ne s’est pas seulement coulé dans le lit du platonicisme et du plotinicisme il a aussi annexé l’évidence de la multiplicité du monde qui fonde le polythéisme. L’Un exige le Multiple, sans quoi il ne serait que l’indifférencié totalitaire du néant et de l’être. Devant ce scandale de la nécessité de l’existence du Multiple pour assurer sa propre existence, les monothéistes se sont vus obligé de mettre au point cette notion de primordialité temporelle pour assurer la prééminence de l’Un sur le Multiple, qu’ils considèrent comme le gardien du troupeau. Avec la tradition primordiale les pieuses ouailles seront bien gardées !
Avec La Source Pérenne, la vision gérardienne s’agrandit. La pensée de Christopher Gérard a gagné en altitude et en plénitude. Le concept de Source Pérenne est un bélier de bronze qui ne cessera plus de battre les murailles de la Tradition Primordiale jusqu’à leur écroulement final. Ce livre de Christopher Gérard est à méditer. Il est d’abord d’une richesse incroyable. Il n’est surtout pas le résultat de longs et oiseux raisonnements interminables. Il est le fruit juteux de la connaissance savoureuse des choses, des êtres, des gens, des livres et des cultures qui se donnent à vivre selon les concrètes modalités de l’expérience pragmatique de la rencontre d’un poëte, d’un guerrier, d’un Homme libre et ferme, tel qu’en lui-même sa volonté le fonde, avec la chair païenne du monde et des Dieux. »
André Murcie
Publié sur http://littera.incitatus.ifrance.com/ le 16 mai MMVII
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Rémi Boyer, La Lettre du Crocodile, mai 2007.
« Erudit, profond, pertinent y compris dans ses impertinences, l’essai de Christopher Gérard vient réveiller les consciences dans une défense subtile, vivante et non pas archéologique du paganisme.
Le paganisme dont il est question ici, loin d’être une nostalgie d’un passé idéalisé, un refuge, une fuite, est l’affirmation franche de la reconnaissance du divin dans sa manifestation visible, au quotidien, et du lien sacré entre l’homme et la nature. C’est aussi un combat contre tout ce qui réduit la liberté et la créativité, contre toutes les prisons nées des conditionnements. En ce sens, le paganisme, comme tradition au temps cyclique, est bien davantage le véhicule de voies d’éveil que des traditions au temps linéaire. Christopher Gérard voit aussi dans le paganisme le vecteur du renouveau d’un Occident en détresse, non dans une opposition quelconque à l’Orient mais plutôt en cherchant en Orient, en Inde notamment, les ingrédients du réveil.
Christopher Gérard montre comment derrière le vernis, certes épais, des monothéismes, les mentalités restent païennes et appellent au plus profond d’elles-mêmes au réenchantement du monde : « La religion de l’Europe est d’essence cosmique. Elle voit l’univers comme éternel, soumis à des cycles. Cet univers n’est pas regardé comme vide de forces ni comme « absurde » comme le prétendent les nihilistes. Tout fait sens, tout est forces et puissances impersonnelles régies par un ordre inviolable, que les Indiens appellent Dharma (concept récupéré plus tard par les Bouddhistes), terme qui peut sembler exotique, mais que les Grecs traduisent par Kosmos : Ordre. Depuis des millénaires, notre religion, reflet de la tradition primordiale, pousse l’homme à s’insérer dans cet ordre, à en connaître les lois implacables, à comprendre le monde dans sa double dimension visible et invisible. Le païen d’aujourd’hui, comme il y a trois mille ans, fait siennes les devises du Temple d’Apollon à Delphes : connais-toi toi-même et rien de trop. »
Cet essai veut délier et réveiller, appeler à l’aristocratie de l’esprit, se souvenant que la voie est d’abord une mise en œuvre et non un discours sur l’œuvre. »
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"Voilà un bréviaire plein d'intelligence et de lumineuse vitalité"
Bruno Favrit
14:55 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, paganisme, spiritualité
11 septembre 2007
Autour de La Source pérenne
La revue Eléments (été 2007, http://www.labyrinthe.fr) publie une version partielle de mon entretien avec le critique littéraire Fr. Guchemand. En voici le texte complet.
Dans La Source pérenne, que vient de publier L'Age d'Homme (http://www.lagedhomme.com/), on retrouve, enrichis d'autres textes, des articles qui figuraient dans Parcours païen (L'Age d'Homme, 2000). Est-ce à dire que la démarche qui préside à votre dernier ouvrage participe d'un retour rituel, sept ans après la pose d'un premier jalon important? Plus largement, d'après votre vision cyclique du temps, votre pensée est-elle, selon vous, susceptible d'évoluer encore?
Epuisé depuis plusieurs années, Parcours païen faisait l'objet de demandes pressantes. Mon éditeur et néanmoins ami, Vladimir Dimitrijević, m'a demandé de retravailler l'ouvrage en profondeur pour proposer un nouveau titre. J'ai donc relu ce livre avec sept ans de recul et je l'ai enrichi de textes parus ici ou là. Surtout, l'intervalle "rituel" - coïncidence en effet curieuse - m'a permis d'approfondir ma démarche, aujourd'hui moins polémique qu'à l'époque (1993-2001) où je m'occupais d'une revue de combat, Antaios.
Quant à ce que vous appelez ma pensée, diables, je ne dirais pas qu'elle "évolue", pour la simple et bonne raison que je me sens davantage pensé que pensant et surtout, que ces idées sur le paganisme me trottent dans la tête depuis l'adolescence. Je ne crois pas que, sur l'essentiel, notre pensée évolue, mais plutôt qu'elle se déploie et s'exprime avec plus de clarté. Il s'agit plutôt d'approfondir l'énigme du monde, "d'accueillir le réel" pour citer Marcel Conche, un penseur encore trop méconnu.
Le paganisme se vit au quotidien; il peut s'exprimer de mille façons: par la musique ou l'écriture, par les histoires que l'on raconte aux enfants ou par un geste posé en un moment donné (l’adieu à une personne chère, un feu dans la nuit,…). Dans mon cas, puisque je ne suis ni peintre ni musicien mais homme de l'écrit, ma tâche consiste à verbaliser le mieux possible des intuitions en germe chez moi depuis toujours. Une chose est d'accumuler des références, tel l'écureuil et ses noisettes dans son arbre creux. Plus difficile est la connaissance de soi et du monde, qui seule fonde un discours audible sur le divin.
Pouvez-vous nous expliquer plus précisément les circonstances dans lesquelles s’est passée votre reprise du flambeau de la revue d’histoire des religions Antaios, initialement fondée par Ernst Jünger et Mircea Eliade ?
J'ai été fasciné par le mythe d'Antée dès ma première lecture de ce dernier, à l'âge de dix ans, dans un livre illustré. L'image tirée de ce livre est d'ailleurs encore présente à mon esprit. En mars 1982, j'ai déniché à une vente publique un volume d'Antaios, première du nom (Editions Klett, 1959-1971). L'élégance de ces livres allemands, reliés et à l'impeccable typographie, m'avait frappé autant que la haute tenue des textes: Corbin, Cioran, Nelli, Borges,… Au même moment, j'étudiais en franc-tireur l'œuvre de Jünger et d'Eliade, deux auteurs pratiqués en lieu et place des "syllabus" (belgicisme pour "cours polycopiés") de mon Alma Mater (où Eliade est aujourd'hui mal vu, car "dangereux"). J'avais immédiatement compris l’importance de leur démarche, fondée sur un refus sans concession du nihilisme. Ainsi, lorsque j'ai lancé, avec des moyens dérisoires, la revue sur le paganisme que je ne trouvais nulle part, j'ai tout naturellement choisi Antaios. Eliade étant mort depuis plusieurs années, c'est Jünger qui m’a répondu en me disant que la résurrection d'Antaios le réjouissait et qu'il me souhaitait bonne chance. Quelques mois plus tard, Jünger écrivait à une connaissance qu'il lisait la revue "avec plaisir et approbation". Dans d'autres courriers, rédigés d'une main étonnamment ferme, il m'a encouragé à mener des recherches sur Friedrich Hielscher ainsi que sur son frère, Friedrich Georg, dont l'influence sur lui est encore minorée. Il parle de la revue dans le dernier volume de son Journal, où je figure non loin de D. Venner: "Merci pour Antaios 3. Le numéro, une fois de plus, est excellent. Espérons qu'il y aura encore beaucoup d'autres livraisons".
Vous vous référez souvent à l’Inde, « Terre des Dieux » où vous avez d’ailleurs séjourné. Comment envisagez-vous le fait que ce pays compte désormais parmi les « émergents » qui risquent de se voir gagnés par les dérives du capitalisme sauvage et de la modernité triomphante, voire d’en devenir un nouveau paradigme ?
Vaste problème, mon général! Le cas de l'Inde peut se comparer à celui du Japon. Ces deux civilisations traditionnelles (et polythéistes) sont soumises aux assauts du système techno-marchand. On y voit émerger une bourgeoisie aussi hideuse que la nôtre. Mon plus vif souhait est bien sûr qu'elles résistent à cette menace et qu'elles évitent la tabula rasa que nous avons subie, cette rupture d'avec l'ordre traditionnel. Remarquons toutefois que, d’une part Sa Majesté Impériale Michiko du Japon compose des poèmes raffinés dans la plus pure tradition lettrée, et que de l’autre les sanctuaires tant shintoïstes que shivaïtes demeurent des lieux de prière et de pèlerinage, alors que nos églises, hélas, rassemblent davantage de touristes que de fidèles. En Inde, j'ai rencontré des Brahmanes plongés dans la vie active de ce pays et parfaitement conscients des risques encourus par leur héritage ancestral. Prenez aussi le cinéma chinois : tout un imaginaire traditionnel y est magnifié avec un sens parfois remarquable de l’esthétique. Ces pays émergents visent la puissance, ce qui est de bonne guerre, mais sans ces remords (tardifs) et cette haine de soi qui nous forcent à une repentance morbide, corollaire probable de notre arrogance de naguère.
Y a-t-il des endroits (des lieux, des villes, etc.) où il vous paraît impossible de vous sentir païen ? Lorsque vous évoquez qu’il vous est arrivé de saluer Sol Invictus du haut du Parlement européen de Bruxelles, ne faites-vous pas tout simplement profession de foi d’un archéofuturisme typiquement postmoderne ? Plus généralement, de quels aspects de la modernité un réactionnaire tel que vous s’accommode-t-il le plus aisément ? Et quels sont les aspects que vous en rejetez radicalement ?
Héraclite disait il y a vingt-cinq siècles que tout est plein de Dieu(x). Y compris le métro parisien (station Odéon), y compris les décharges publiques "de notre merveilleuse civilisation occidentale", pour citer Hergé dans Le Lotus bleu. Le genius loci peut être éveillé par l'homme dont le regard n'est pas mutilé, dont le cœur a gardé une fraîcheur d’enfant. Il ne s'agit pas d'une vision extérieure, dictée d'en-haut par je ne sais quel Sauveur jaloux. Plus généralement, le paganisme n'est ni une doctrine, ni une idéologie cantonnée à une chapelle et encore moins une jonglerie de concepts. Parlons plutôt de poétique, de vision du monde, en insistant alors sur le mot vision: une vision mythique qui ne se scinde pas. Quelle absurdité de se sentir païen au Luxembourg, mais pas rue du Temple! Même la plus crasseuse ruelle d'une mégapole en folie peut incarner un aspect du divin, les Enfers par exemple.
En saluant le Soleil du dernier étage du Parlement européen, je ne jouais pas "tout simplement" à l'archéofuturiste - un bel oxymore, soit dit en passant. Je manifestais un moment privilégié de communion entre le corps, l'âme, l'esprit et l’univers ; je rendais grâce, en toute simplicité, à un symbole salué jadis par nos ancêtres, le Sol Invictus des légions romaines, l'Apollon delphien, le Bélénos gaulois,… Surtout, au-delà d'une "croyance" (je ne crois pas un seul instant que le Soleil soit Dieu: il est de Dieu), je goûtais la quintessence de la joie tragique: un jour, ce Soleil, je ne pourrai plus l'honorer ni le voir, ni sentir ses rayons sur ma peau. Chaque salut - chaque baiser - est un instant de gagné sur le malheur, qui s'avance de façon irrépressible.
Si dans La Source pérenne j'avoue éprouver de la tendresse pour divers réactionnaires, de Dioclétien aux Pikkendorff du cher Jean Raspail, je ne me définis pas explicitement comme tel… même si, quasi quotidiennement, je suis bien obligé de me reconnaître en "celui qui réagit" au milieu d'un monde à l'effarante docilité, le monde pseudo-libertaire d'Homo festivus (Muray, qui nous manque déjà), celui fustigé avec talent par un autre esprit libre, Jean Clair : "Dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"." Va pour conservateur, du latin servare: être attentif, préserver ; et au sens anglo-saxon: "in order to preserve" (Burke). Etre conservateur, c’est avoir une conscience aiguë, globale, de la fragilité des équilibres. Nous savons certes que la vie est aussi faite de dissonances (l’immobilité étant la mort), mais ces points d’équilibre obtenus au prix d’expériences séculaires (en clair : du sang et des larmes) ne peuvent être bousculés sans réflexion, par manie du changement. Le conservateur est empirique (et donc allergique aux utopies en tant que maladies de l’intelligence), modeste (car conscient de n’incarner que le maillon d’une chaîne) et sans illusion sur un hypothétique salut. Il y a à mon sens une poésie, un profond sens du tragique chez tout conservateur authentique. Nicolas Gomez Davila, dont vous avez parlé dans Eléments, dit des choses essentielles sur cette posture.
S'accommoder de la modernité? Mais avons-nous le choix? La disparition des famines, les progrès de la médecine malgré sa commercialisation galopante, la relative protection des plus faibles, un confort minimal accessible au grand nombre (ceux qui ont voyagé dans le Tiers Monde comprendront ce que j’entends par « confort », de même que ceux dont les grands-parents ont eu faim), tout cela je vois mal comment ne pas l’accepter sans passer pour un inconscient. En revanche, l'omniprésence de la technique et l'obsession du profit à court terme, qui modifient à grande vitesse notre mode de vie de même que les relations humaines, me font horreur au même titre que le nivellement par le bas (pléonasme), l'amnésie volontaire et la perte générale de repères - cette dernière donnant naissance à des parodies, comme le mariage des invertis ou les carabistouilles "citoyennes". Nous sommes plongés dans une basse époque, l'Age sombre, caractérisée par une débauche de moyens matériels alliée à une effrayante misère spirituelle, l’absence de sens. Ce nihilisme me révoltait déjà adolescent, mais avec le triomphe sans partage du système techno-marchand et l’accélération du processus d’implosion qui a suivi, mon dégoût parvient aujourd'hui à son zénith. L’ancien monde des ouvriers, des paysans et des instituteurs disparaît à grande vitesse, laminé par une gentryfication et une prolétarisation sans âme. Pourtant, tel est notre destin, et nous devons l’accepter, en vrais stoïciens. Amor fati.
Même si vous vous situez dans une perspective en amont des idéologies et des nationalismes, vos références contemporaines sont plutôt à chercher du côté de la droite, tant buissonnière (Gabriel Matzneff) qu’aventurière (Jean Mabire)...
Vous avez raison de me situer en amont, position qui convient le mieux à un aristo-païen (dans les faits, prolétarisé). Patriote plutôt que nationaliste, je suis favorable à la double médiation royale et impériale. L'esprit de parti, le réflexe militant ("il est de chez nous", etc.) me sont étrangers. Monarchiste belge et européen, je verrais bien sur le trône impérial un membre des Habsbourgs, seule légitimité dans nos régions depuis la Translatio Imperii ad Germanos.
Je ne me livrerai pas au jeu futile « gauche-droite, marchons au pas ». Je préfère me définir au sens large (et à condition de ne pas en faire un parti!) comme impérial-conservateur… tout en gardant à l’esprit que le regretté Jean Mabire, collaborateur plus qu'original d'Eléments pendant un quart de siècle, n’a jamais caché sa sensibilité socialisante et ce dès les années 60 et que Gabriel Matzneff demeure un pur libertaire. Le progressisme dogmatique, que Clément Rosset définit parfaitement comme "la revendication criarde contre les faits au nom de principes moraux", ne m'a jamais tenté: idéologie de paresseux par ailleurs contredite par la réalité, il n'est guère fécond en art et catastrophique en politique. Eléments, que je lis depuis 1981, parle avec une grande sympathie d'auteurs chers à mon cœur: Jacques Laurent, Dominique de Roux, Michel Mourlet, David Mata, l’étonnant Louis Védrines, découvert grâce à Michel Marmin, tant d'autres encore. Tous ces écrivains ont en commun de ne pas appartenir à la gauche idéologique, cette gauche puritaine qui a colonisé les médias, l’université et qui ostracise les libertins. Leur fidélité à une posture antimoderne, c'est-à-dire rebelle aux idéologies mécanistes et réductrices, doit être saluée. Toutefois, pas d’illusion : à droite aussi on trouve des sacristains et des pharisiens, pour qui, par exemple, un païen est un « paganiste » qui « adore » des « idoles », etc. La bêtise et la bassesse ne sont l’apanage d’aucune chapelle.
Le paganisme n’est ni de gauche ni de droite, mais compte des adeptes parmi tous les types de sensibilité. La mienne est aristocratique sans complexe; elle est propre à ce que j'appellerais l'Europe secrète, continent submergé, mais qui ne se soumet pas à l'imposture.
Je suis donc attaché au principe hiérarchique (du grec hiéros, « sacré » et archè, « principe »), omniprésent dans les mythologies, notamment indo-européennes. Tout panthéon illustre à sa manière la complexité des jeux de pouvoir, par le truchement entre autres du schème de la parenté. Un paganisme purement anarchique (alpha privatif et archè : littéralement « dépourvu de principes ») me paraît inconséquent. Quand je lis certains néo-païens de type confusionniste, je ne me reconnais pas dans leur salmigondis new age, religion à la carte sans cohérence ni exigence… et qui, de façon révélatrice, nie le tragique. Le voilà le vrai blasphème : la négation du tragique au profit d’abstractions moralisatrices (le Péché, le Progrès, la Race,…) qui viennent justifier les pires infamies.
Mon paganisme est celui d’un homme enraciné dans un lieu et une histoire : un citoyen européen des années 2000. Cette posture relève d’une voie sévère, helléno-romaine, celle suivie jadis par Caton, Sénèque ou Marc Aurèle. Et politique au sens noble : le paganisme des Européens d’aujourd’hui doit englober les trois fonctions de notre théologie millénaire (oratores, bellatores, laboratores). Avant tout poétique et cosmique, il est aussi civique : une volonté de maintenir, enrichir et transmettre un héritage spirituel, culturel et, désolé pour le gros mot, ethnique. Le reste relève de la parodie. Le païen qui n’est pas aussi un hoplite n’est qu’un jean-foutre.
Vous qui semblez prêter peu de foi à l’idée d’un « désenchantement total du monde », ne pensez-vous pas que le paganisme soit indissociable d’une réflexion sur ce qui préserve au mieux son mystère et son énergie primordiale, à savoir la Nature ? Le paganisme peut-il ou doit-il être un Écologisme ? Dans quelle mesure en tout cas le pouvoir de création et d’auto-création de l’individu, dimension si je ne me trompe cruciale du paganisme, n’est-il pas contradictoire avec l’aspiration au respect de la Nature ? Ne peut-on même y déceler les germes de l’autodestruction de l’homme ?
Pour continuer sur la lancée de la précédente question, oui, le paganisme en tant que vision organique ne peut déboucher que sur une volonté de préserver et de laisser un environnement vivable à nos descendants. Entendons-nous sur le mot « écologie » : je prends ce vocable au sens scientifique et non pas sentimental. Et, ne croyant pas plus au "tout ira mieux demain" qu'au "tout était merveilleux avant-hier", j’inclus la dimension tragique, celle de l’Homo sapiens, un prédateur qui détruit pour créer, à l’instar de Shiva ou d’Apollon Archer. Respect ne signifie pas idolâtrie infantile d’une nature idéalisée, celle du Bon Sauvage et des huiles essentielles. Un païen ne peut être qu’allergique au gaspillage insensé de notre Occident, à son prométhéisme aussi borné qu’intéressé, à sa criminelle irresponsabilité. Cela dit, lisez bien l’Ancien Testament et vous trouverez des justifications théologiques au saccage des bosquets et des forêts, à l’élimination des tribus non élues.
L’une de vos références majeures en poésie non française est Yeats. Goûtez-vous également la poésie païenne de Fernando Pessoa ou de certains de ses hétéronymes? Quels sont les autres grands poètes « contemporains » que vous aimez fréquenter ?
Yeats, chantre magnifique de l’indomitable Irishry, est pour moi inséparable d’un lieu enchanteur en Irlande, Thoor Ballylee, près de Galway. Là, dans un donjon normand, Yeats a composé ses plus beaux poèmes. J'y suis allé ainsi que sur sa tombe à Drumcliff, aux pieds du Ben Bulben : sur la dalle, une inscription : « Cast a cold eye On life, on death, Horseman, pass by ! » Ce qui peut se traduire : « Contemple la vie, la mort d’un œil froid, Cavalier, passe ton chemin ! ». Dans le genre homérique, qui dit mieux ?
Je connais mal Pessoa : je n'ai lu que quelques textes au mysticisme échevelé sur le retour des Dieux et le paganisme portugais. En général, je fais mon miel des inspirés, d’Homère à Nerval, d’Hölderlin à Lucrèce, sans souci de la chronologie. Peu de goût pour l’actuelle poésie informe. A rebours de ce bavardage subsidié, deux aérolithes, évidemment publiés par L’Age d’Homme : Chaunes et Sylvoisal.
Vous citez également à diverses reprises Paul Morand. Qu’est-ce qui vous rattache à ce personnage ?
Morand n’est pas un personnage, jeune homme ! Mais l’un des grands écrivains du XXème siècle français (dixit Céline). Un maître de style et de maintien. L'auteur de Milady et d'Hécate et ses chiens aura mené une vie "tout en noblesse et en style", pour citer un critique belge. J'avoue que le Morand que je préfère est le nouvelliste, celui d'après-guerre, qui connut le purgatoire de son vivant et le surmonta avec brio. Quelle lucidité (« C’est tout de même une immense tragédie que la disparition de la race blanche », dit-il à J.-J. Marchand), quelle langue souple et pleine d’invention, ces ellipses ! Et quelle élégance, ces costumes ! Un parfait représentant de la Vieille Europe, un insurgé contre la chiennerie moderne, un aristocrate au sens noble, c’est-à-dire qui assume sa singularité sans faillir. Si quelqu’un fonde une association des amis de Morand, j’en suis !
Vous évoquez, dans un très beau passage sur votre enfance, la lecture de ce livre pour la jeunesse, Vers le Nord mystérieux, qui a installé dans votre conscience un « Pôle qui n’appartient qu’à vous ». Pourrait-on dire que votre paganisme participe d’une même construction très intime, intérieure, difficilement partageable ? Dans ce sens, vous qui avez trouvé en Alain Daniélou et d’autres, quelques maîtres à penser et à être, vous sentez-vous l’âme d’un « passeur » ?
En effet, mon paganisme n’étant pas une doctrine, mais bien la religion éternelle du sang, du sol et de l’esprit (gardez, je vous prie, ces trois termes ensemble), il comporte donc une part intime, ressentie, à redécouvrir par chacun. Il s’agit bien d’une quête à la fois solitaire et solidaire. Je me vois mal en chef d’école : quel ennui, ces gens béats qui vous demandent sur quel pied danser. Qui acquiescent en psalmodiant des amen énamourés.
Eveilleur ? J’aime l’image : si mes livres poussent quelques-uns à voir le monde de façon plus autonome et plus intense, mon labeur n’aura pas été vain.
Bruxelles, Beltaine 2007
13:35 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, paganisme, spiritualité
07 août 2007
Parcours païen
Parcours païen, essai, L'Age d'Homme, 2000
"Pourquoi recommander Parcours païen de Christopher Gérard? Parce que la pensée païenne abomine la bassesse mercantile. Parce que le païen Christopher Gérard a du talent. C'est un chrétien qui vous le dit." Pol Vandromme, Pan
"Quiconque s'interroge sur l'identité spirituelle de l'Europe ne saurait ignorer cette composante et négliger le livre si pétulant de Christopher Gérard." Bruno de Cessole, Valeurs actuelles
"Un parcours dont l'honnêteté et comme une fraîcheur lustrale me touchent". Jacques Franck, La Libre Belgique
"Son parcours, atypique, voire provocateur, n'est pas celui d'un passéiste nostalgique, mais celui d'un homme de conviction entré en résistance". P.-L. Moudenc, Rivarol
"Il fait sienne la parole du Bouddha: "j'ai vu l'Ancienne Voie, le sentier aryen, la Vieille Route prise par les Tout-Eveillés d'autrefois et c'est le sentier que je suis"." Jean Parvulesco, Contrelittérature
"Ce parcours païen est un véritable journal spirituel. (…) De Zeus à Mithra, de Cernunnos à Varuna, c'est à une majestueuse mise en ordre de l'univers et de son destin personnel à laquelle C. Gérard se livre. Hiératique et surtout pas erratique le parcours gérardien!" André Murcie, Alexandre
"Votre défense et illustration du polythéisme signifie, pour moi, un effort pour faire vivre l'esprit de tolérance en vue d'une humanité de paix où régneraient des dieux multiples." Marcel Conche
"J'ai aussi pleuré sur la mort de Pan." Vladimir Volkoff
21:50 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, spiritualité
06 juillet 2007
Contre les Galiléens
Le Contre les Galiléens de l'empereur Julien (Ousia, 1995)
et Julianus redivivus (Antaios, 2002)
"La présentation et la traduction de Gérard sont d'une élégante érudition." Jacques Franck, La Libre Belgique
"Aisance du style, clarté de présentation, subtilité des analyses, tout est réuni pour permettre au lecteur avisé ou totalement néophyte de se sentir en pays de parfaite connaissance." André Murcie, Alexandre
"J'ai beaucoup plus apprécié la belle édition procurée par Christopher Gérard que l'imprécation elle-même". Marcel Conche, Antaios
"Comme vous l'aviez deviné, j'ai une certaine affection pour Julien et je trouve votre livre - traduction et commentaire - réellement tonique." Claude Imbert
"Julien est pour moi une figure mythique." Michel Maffesoli
"J'ai une particulière amitié pour l'Empereur Julien. C'est dire si votre petit livre m'a intéressé." Jean Dutourd
"Ces quelques pages montrent bien la ferveur de votre érudition. Le sujet, Julien, est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler." Michel Déon
"Merci pour votre jolie et intelligente plaquette sur notre ami Julien. C'était un type bien, comme nous disons par ici." Lucien Jerphagnon
"Merci de m'avoir adressé votre beau Julianus. Je demeure chrétien, mais je ne suis pas fermé à l'héritage polythéiste de l'Europe." Vladimir Volkoff
"Quarante pages d'érudition pure, un nectar digne des Dieux! (…) Mais les dernières pages de la brochure restent les plus fascinantes. C. Gérard y déverse assez d'idées, de vues, de réflexions, de pistes d'études et de préhension, pour nourrir les thématiques contradictoires de quatre ou cinq colloques…" André Murcie, Incitatus
22:45 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, paganisme, christianisme
14 décembre 2006
Mystiques païens
Heureuse initiative que celle des éditions Arfuyen, de rééditer le livre ancien (1944) du Père Festugière Trois dévôts païens. Firmicus - Porphyre - Sallustius. Ce grand helléniste (1898-1982), auteur de plus de septante ouvrages, dont la monumentale Révélation d’Hermès Trismégiste (rééditée en 2006 aux Belles Lettres), s’était spécialisé dans l’étude de la religion personnelle des Anciens: “ Un certain accent pareil, de piété clame et sereine, où se mêlent, à doses inégales, l’élan vers les choses divines, la résignation aux maux inévitables, la force d’âme qui vainc la douleur. (...) Une commune persuasion que les valeurs les plus hautes sont celles de l’esprit ”. Les trois mystiques évoqués furent de grandes figures du paganisme tardif. Firmicus Maternus tout d’abord, astrologue, sénateur, auteur d’un traité intitulé Mathèsis, et, hélas, du fameux De Errore profanarum religionum, où, pour citer Festugière, il se montrait “ chrétien résolu, imbu d’une ardeur farouche et d’un esprit de revanche qui attristent chez un disciple de l’Evangile ”. Firmicus était en fait un renégat, un converti qui brûlait ce qu’il avait adoré, notamment le mithriacisme. Son dernier livre est un “ manuel d’intolérance ” (G. Boissier), dans lequel l’auteur incitait les empereurs chrétiens à éradiquer le paganisme: “ celui qui sacrifie aux Dieux sera déraciné de la terre ”. Avant de trahir, Firmicus avait chanté Sol Invictus :“ Soleil souverainement bon, souverainement grand, qui occupes le milieu du ciel, intellect et régulateur du monde, chef et maître suprême de toutes choses, qui fais durer à jamais les feux des autres étoiles en répandant sur elles, en juste proportion, la flamme de ta propre lumière, (...) vous enfin, fidèles compagnons du Soleil, Mercure et Vénus... ”.
Le second est Porphyre, auteur du Contre les Chrétiens, et surtout de la Lettre à Marcella, que Festugière considère comme le testament spirituel de l’Hellénisme: “ Voici en effet le fruit principal de la piété: rendre un culte à la Divinité selon les coutumes des pères, non qu’elle ait besoin encore de cet hommage, mais parce que, dans sa majesté toute vénérable et bienheureuse, elle nous invite à l’adorer. Les autels de Dieu, on ne perd rien à les servir, on ne gagne rien à les négliger, mais quiconque honore Dieu comme si Dieu avait besoin encore de cet hommage, se tient, sans qu’il s’en rende compte, pour plus grand que Dieu. Ce n’est pas la colère des Dieux qui nous blesse, mais notre propre ignorance des choses divines. La colère est étrangère aux Dieux. Car il n’y a colère que si l’on s’oppose à notre vouloir; or, rien ne s’oppose au vouloir de Dieu ”.
Quant au troisième, c’est Saloustios, l’ami de Julien, notre empereur, et l’auteur d’un petit traité de théologie païenne Des Dieux et du Monde. Saloustios était issu d’une ancienne famille installée en Gaule depuis longtemps. Haut fonctionnaire, il fut aux côtés de Julien sur tous les fronts, jusqu’à la mort de l’autocrate. Il composa un petit catéchisme à l’usage des hautes castes de l’Empire, que le Père Festugière, décidément fasciné, a fort bien traduit: “ Qu’en certains lieux de la terre il y ait des gens qui ne croient pas aux Dieux et qu’il doive y en avoir souvent encore après nous, ce n’est pas là chose propre à troubler les gens sensés. Cela n’affecte pas les Dieux pas plus que, on l’a dit, les honneurs ne leur profitent ”.
Proclus
Les éditions Arfuyen, toujours elles, avaient publié en 1994 les Hymnes et prières du néoplatonicien Proclus (8 février 412 - 17 avril 485): l’ouvrage contient le texte grec et l’élégante traduction française de H.D. Saffrey, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme païen, avec I. et P. Hadot, J. Trouillard, L.G. Westerink et J. Combès. Car, Dieux merci, le néoplatonisme, longtemps négligé, est à présent l’objet d’études systématiques et les textes fondateurs (Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et Damascius) sont en cours d’édition. Le mérite des éditions Arfuyen est précisément de nous livrer les prières païennes des derniers néoplatoniciens de l’Ecole d’Athènes, mais débarrassées des notes érudites, qui pourraient effaroucher le néophyte. Avec ce superbe livre, les amateurs disposent d’un authentique bréviaire néoplatonicien. Après des études à Alexandrie, Proclus devint le chef de l’Ecole néoplatonicienne d’Athènes, et ce au moment où le christianisme était devenu la religion officielle de l’Empire. Initié aux rites théurgiques par Asclipégéneia, la fille de Plutarque d’Athènes, son maître avant Syrianus, Proclus fut le dernier sage de l’Antiquité à connaître toutes les doctrines grecques sur le bout des doigts. En butte à l’intolérance des chrétiens, il dut s’exiler un an. Nous possédons encore sa Théologie platonicienne, publiée aux Belles Lettres en cinq volumes, par H.D. Saffrey précisément (1968-1987). La pensée de Proclus et des derniers (?) néoplatoniciens récapitule un millénaire de pensée grecque... et je connais des érudits qui ne sont pas loin de penser que tout se trouve chez Proclus et Damascius. Les continuateurs de Plotin ont composé des hymnes en l’honneur des Dieux et des Héros. Ce recueil était celui utilisé par l’école néoplatonicienne dans ses dévotions quotidiennes. Alors que le culte public des Dieux était interdit (Loi du 8 novembre 392, promulguée par Théodose), les familles pieuses continuèrent très tard - jusqu’au VIème siècle - à pratiquer des liturgies clandestines: cultes domestiques avec chants, prières, processions de statues, hymnes anciens mais aussi nouveaux car la tradition était bien vivante. Sur ces milliers d’hymnes, peu ont survécu: les Hymnes “Orphiques”, les Hymnes Homériques, ceux de Callimaque... et ceux de Proclus aujourd’hui accessibles à tous. Lors des fouilles effectuées au pied de l’Acropole d’Athènes, les archéologues ont découvert la maison du philosophe Plutarque, où enseignèrent les maîtres néoplatoniciens Syrianus, Proclus, Marinus, Isidore, Zénodote et Damascius, et ce jusqu’en 529, date funeste à laquelle Justinien ferma l’école et interdit toute pensée non chrétienne (et non orthodoxe). Ce fut alors l’exil en Perse pour Damascius et ses disciples, puis le repli sur Harrân, où une école néoplatonicienne païenne survécut jusqu’au XIème siècle au moins. Dans les ruines de cette maison athénienne, on a retrouvé une chapelle comportant des niches et dans l’une d’elles, une statue de Cybèle, la Grande Mère des Dieux.... On peut définir Proclus comme un moine païen: sa vie était réglée comme celle d’un cistercien ou d’un bénédictin. Jeûnes, prières, veillées en l’honneur des Dieux, saluts quotidiens au Soleil (au lever, au midi, au coucher) alternaient avec le travail philosophique proprement dit: explications et commentaires des “auteurs du programme”: Platon, Aristote, “Pythagore” (Jamblique, semble-t-il) ainsi que les poètes, considérés comme théologiens: Homère, Hésiode et les Rhapsodies Orphiques. L’idéal du philosophe néoplatonicien est en effet de célébrer le Bien-Un, qui est au-delà de l’Etre, et dont l’âme est la “trace cachée”. Il s’agit ici d’une religio mentis, d’une religiosité tout intellectuelle: l’acte religieux par excellence est la lecture, du Parménide de Platon par exemple. Le Soleil joue un rôle important dans ces dévotions: chanté par Euripide (Ion), Julien (Discours sur Hélios-Roi, très lus dans les cénacles non chrétiens de Byzance), et enfin par Proclus, dont l’Hymne au Soleil est l’expression d’une spiritualité très raffinée et épurée. Pour les platoniciens, Hélios est identifié au Bien (Platon, République VI), pour Proclus, “il transcende d’une unique supériorité tout ensemble ce qui se voit et ce qui est vu”. Rejeton du Bien, il règne sur le domaine sensible comme le Bien sur le domaine intelligible: Bien et Soleil sont tous deux Rois. Le Corpus Hermeticum (XIII) nous livre un témoignage sur l’adoration du Soleil: “Eh bien donc, mon enfant, tiens-toi debout en un lieu à ciel ouvert et, face au vent du Sud, au moment de la chute du Soleil couchant, fais adoration; et de même encore, au lever du Soleil, en te tournant vers le vent d’est. Silence donc, enfant.” Un oracle d’Apollon rendu à la cité d’Oinoanda est clair quant au rituel de la prière au Soleil: “Vous devez lever les yeux vers l’Ether pour prier, le matin, en regardant vers l’Orient.” Le Soleil, relais de l’action de l’Un, est identifié à Apollon par de nombreux auteurs: Euripide, Callimaque et Héraclite le mythographe, dans ses Allégories d’Homère: “Qu’Apollon soit identique au Soleil, que ce soit un seul Dieu sous deux noms différents, cela ressort nettement des révélations secrètes que l’on fait sur les Dieux dans les cérémonies des Mystères, et du refrain populaire qui proclame sur tous les tons: Le Soleil, c’est Apollon, et Apollon, c’est le Soleil.” L’ouvrage, décidément très précieux, contient également des hymnes à Aphrodite, aux Muses, à Hécate, à Athéna riche en ressources...Païens clandestins à Athènes mais aussi à Mistra, dans l’entourage du philosophe Georges Gémiste Pléthon (au XVème siècle), ces textes sublimes, s’ils sont lus et intériorisés, pourront à nouveau sacraliser le quotidien des païens d’aujourd’hui comme ils le firent il y a quinze siècles.
Plotin
Grâces en soient rendues au Cerf, qui comme son nom ne l’indique pas, est une maison catholique, fondée par des Dominicains, pour ce labeur acharné en faveur de la pensée grecque. Non contents d’être le premier éditeur français en matière de judaïsme, “ Latour-Maubourg ” publie, sous la direction de P. Hadot, professeur au Collège de France et spécialiste incontesté du néoplatonisme, un cinquième Traité de Plotin. Il s’agit du Traité 51, qui traite de l’origine des maux, à savoir la matière. C’est D. O’Meara, déjà coauteur de La Philosophie épicurienne sur pierre (Cerf), qui s’est chargé de l’édition du texte, de sa traduction et des notes. Ce texte est fondamental puisqu’il influencera, via la réponse de Proclus, toute la réflexion occidentale sur le problème du mal. Sur l’importance de Plotin dans le débat philosophique de notre civilisation, L. Ucciani, éditeur des cahiers Charles Fourier, publie Sur Plotin. La gnose et l’amour (Kimé), un essai austère et quelque peu jargonnant tendant à démontrer à quel point Plotin marquera la pensée chrétienne (parler de philosophie chrétienne serait un non-sens puisque cette religion fonde toute sa doctrine sur une révélation dogmatique). En ce sens, Plotin, théoricien de l’amour dont s’inspireront les Pères chrétiens, est à la base de l’identité occidentale. Toutefois, Ucciani repère un thème, celui de la gnose, que l’Eglise a occulté, tant celle-ci était incontrôlable et dangereuse pour le contrôle des mentalités.
Suivre les Dieux
Pierre Hadot est l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme antique, courant philosophique qui exercera une influence capitale sur l’histoire intellectuelle de l’Occident (ainsi que sur les courants juifs, islamiques via le soufisme). Son Eloge de la philosophie antique (Allia) reprend sa leçon inaugurale au Collège de France, qui porte sur “ l’étroite liaison entre grec et latin, philosophie et philologie, hellénisme et christianisme ”. Elève de P. Courcelle, lui-même auteur d’une thèse monumentale sur les lettres grecques tardives de Macrobe à Cassiodore, il rend hommage au maître disparu, selon la vénérable tradition du Collège de France. Il développe ensuite la thèse de Courcelle, qui lui a servi de point de départ : l’influence du néoplatonisme grec païen sur la pensée latine chrétienne (Ambroise traduit en fait Plotin). A l’époque, la thèse ne plut guère tant certains chrétiens ne supportaient pas de voir analyser la conversion d’Augustin comme une allégorie littéraire d’origine païenne. L’influence païenne sur des textes aussi importants pour notre culture que les Confessions d’Augustin ou La Consolation de la Philosophie de Boèce est pourtant une réalité. P. Hadot, méfiant face aux murailles de Chine, préfère considérer l’hellénisme comme un tout d’Alexandre à Justinien. Les périodes hellénistique, romaine et proto-byzantine - un millénaire d’histoire - doivent à ses yeux être étudiées comme un ensemble cohérent. La synthèse opérée à cette époque entre Platon, Aristote, le stoïcisme (et la marginalisation des autres courants, dont l’épicurisme, déjà mal vu) donne en fait le néoplatonisme, qui influencera tous les penseurs occidentaux, ainsi que les théologiens juifs et musulmans. C’est Augustin, évêque chrétien d’Hippone, qui résume la pensée antique en une formule proche du Gnôthi seauton delphique : “ Ne t’égare pas au dehors, rentre en toi-même, c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité ”. Hadot insiste aussi sur le caractère pratique de la pensée païenne, qui est un genre de vie (contrôle de soi, méditations, type de langage, attitude face aux conventions sociales, du refus cynique à l’acceptation sceptique,…). Nous sommes bien plus proches, mutatis mutandis, de certains courants orientalisants contemporains que de l’actuelle doxa académique, désincarnée et totalement coupée du corps : “ Le souci du destin individuel et du progrès spirituel, l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles, même celle des sceptiques, proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux et de la grandeur de l’existence, voilà, me semble-t-il, ce qui dans la philosophie antique n’a jamais été dépassé et reste toujours vivant ”. A lire ces lignes lumineuses, on comprend à quel point un Marcel Conche est demeuré fidèle à cette vision grecque (et indienne) de l’amour de la sagesse.
Akolouthein tô theô : suivre la Divinité. Telle est la définition de la philosophie païenne, avant son asservissement par la théologie, événement funeste de l'histoire européenne, que l'on peut dater avec précision: 529PC, date de la fermeture de l’Université d’Athènes par Justinien. Après cette date, toute pensée non chrétienne est interdite. J. Follon publie, sous une forme d’une grande élégance, une Introduction à l’esprit de la philosophie ancienne (Peeters), caractérisée comme un effort pour “ suivre la Divinité ” dans le double sens de la contemplation par la pensée et de l’imitation par l’action. Il examine la quête païenne du sacré depuis les antésocratiques jusqu’aux néoplatoniciens : l’homme y est lié au divin ; sa noblesse étant d’origine céleste et les Dieux constituant des modèles pour les mortels. L’auteur de ce livre est clairement chrétien : le christianisme y est vu comme le couronnement de la pensée antique, qui n’aura été qu’une longue praeparatio evangelica. Mais l’ouvrage est sérieusement charpenté, les références précises abondent ainsi que les citations de textes originaux. Pythagore est défini comme un philosophe de la raison, par opposition aux religions apocalyptiques. La connaissance des causes et des principes premiers est la condition sine qua non d’une connaissance véritable – et désintéressée - de la nature (ciel/terre). Le Maître de Samos distingue trois types de vie : jouisseuse (recherche des plaisirs), politique (recherche des honneurs) et contemplative (recherche de la sagesse) : il est en cela fidèle à la vieille trifonctionnalité indo-européenne. Comme Hadot, J. Follon insiste sur le caractère pratique autant que théorique de cette pensée. Pour le sage païen, l’imitation du divin dans sa vie privée est l’objectif à atteindre : philosophie et “ religion ” sont donc liées, la seconde ne constituant pas un rejet de la raison (Dieu étant Logos) comme le prétendent les orthodoxies chrétienne et laïco-scientiste. Ce genre de vie philosophique découle d’une parfaite connaissance des causes premières ; il est fondé sur le détachement et la poursuite d’un idéal de sagesse. Parmi les grandes différences entre philosophie et théologie chrétienne - parler de philosophie chrétienne n’a à mes yeux aucun sens puisqu’il existe des dogmes dans cette religion de type antirationnel et apocalyptique, étrangère au mental indo-européen -, Follon cite la création ex nihilo (chez les païens, il n’y a pas de réelle création par un Dieu personnel, mais bien émanation, transformation d’une substance primordiale), l’incarnation du Logos (pour les païens, Dieu est impassible, étranger à tout ce qu’endurent les mortels, quoi qu’en disent les fables des poètes). Le thème de la résurrection des corps faisait déjà rire les Grecs venus écouter Paul de Tarse sur l’Aréopage d’Athènes (Actes des Apôtres, 17). Le discours de ce dernier est d’ailleurs truffé d’allusions au paganisme, mais la pierre d’achoppement reste la résurrection d’un corps voué à la corruption. Ce salut de l’âme et du corps est impensable pour un païen. Encore une différence essentielle : l’amour que le Dieu des chrétiens porterait aux mortels. Pour les disciples de Chrestos, Dieu aime passionnément les hommes. Il est piquant de constater que cette vision infantile du sacré n’a guère empêché des massacres sans nom, théologiquement justifiés : l’amour et la haine sont en effet liés et prôner un amour aussi abstrait qu’impossible dans la réalité constitue sans aucun doute une dangereuse imprudence.
Dans la belle collection Vestigia éditée par le Cerf et l’Université de Fribourg, le même auteur, J. Follon publie une fort utile anthologie de textes païens sur l’amitié, des présocratiques à Thémistius (Sagesses de l’amitié. Anthologie de textes philosophiques). Cette initiative est du plus haut intérêt, car le thème de l’amitié ne semble pas passionner les philosophes contemporains, qui le boudent depuis Descartes. En revanche, dans l’Antiquité, l’amitié (la philia hellénique) occupe une place importante; elle est sans doute centrale dans la pensée païenne. Pour les chrétiens, l’Amour, un amour généralement abstrait, et la Charité, qui a pour corollaire l’intolérance (la correction fraternelle), importent surtout: amour de Dieu pour les hommes, et amour des prochains en vue de Dieu. Mais quid des païens, des hérétiques? Sont-ils comptés au nombre des prochains? Etudier l’histoire de l’Eglise, c’est répondre à la question. Cette importance accordée, au détriment de l’amitié, à l’amour, non point celui du Beau ni celui porté au maître de l’Ecole, est l’une des ruptures causées par la christianisation. Dans nos langues, encore aujourd’hui, l’amour est central, et l’amitié plus marginale.
Schelling disait, dans Les Ages du Monde, que “ le temps est le véritable point de départ de toutes les recherches en philosophie ”. L. Couloubaritsis et J.J. Wunenburger publient aux Presses de Strasbourg les actes de colloques tenus à Bruxelles et Dijon sur la figure du temps, de l’Antiquité païenne à la littérature de science-fiction (Les Figures du Temps). Une importante part du volume est consacrée à Chronos, Aïon et Kairos, au temps et à l’éternité chez Platon, au temps de l’initiation gréco-romaine. Les textes sont souvent érudits, mais parfois, l’on se contente de jargonner... ou de (maladroitement) paraphraser des textes antiques. P. Walter, explorateur du mental européen archaïque, étudie le temps des fées dans le folklore médiéval. Il montre que l’Eglise, pour mettre au pas la société sauvage, dut en contrôler l’imaginaire et, pour ce faire, liquida autant que possible le temps magique, cyclique, des païens. Il fallut évincer ce temps par trop festif, riche en alternances et en retournements, pour le remplacer par le temps de la production, linéaire et quantifié, celui des marchands. P. Somville se penche sur la conception cyclique, temps religieux par excellence et cite les lignes très nietzschéennes de B. Strauss: “ Univers non créable, non destructible. Entrelacements, ondoiements, entrechoquements. Pas de début, pas de fin. La métaphore du premier et de l’unique, la “ singularité ” s’évanouit comme toutes les autres ”.
Publié dans Antaios, 1998-1999.
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Friedrich Georg Jünger
Friedrich Georg Jünger, poète et essayiste, et surtout le frère d’Ernst, est encore largement méconnu dans l’aire francophone. Pour le faire mieux connaître, la revue poétique et culturelle Lieux d’Etre proposait en 1998 un choix de poèmes élégamment rendus en français par le professeur Fr. Poncet (Lieux d’Etre, Friedrich Georg Jünger. Choix de poèmes. A commander 17 rue de Paris, F-59700 Marcq en Baroeul). Les textes sont précédés d’une notice biographique d’E. Jaeckle, qui précise à quel point cette poésie singulière est influencée par le thème nietzschéen de l’Eternel Retour. D. Beltran-Vidal, directrice des Cahiers Ernst Jünger étudie ce cas de gémellité littéraire assez rare dans l’histoire des Lettres allemandes. Dans sa pénétrante analyse, on peut se demander si elle accorde toute l’importance méritée aux essais consacré aux Dieux, aux Titans et aux Mythes grecs, les plus païens des livres de Friedrich Georg, traducteur de l’Odyssée, qui marquèrent son frère « Des nombreuses oeuvres qu’il (FG) a écrites, celle que j’ai (E) le plus aimée et que je considère comme son texte le plus important est Griechische Mythen » (Les prochains Titans, p. 57). La part la plus originale de ce bel ensemble est certainement la courte étude de la cantatrice (mezzo-soprano) Sylvie Oussenko-Poncet, épouse du traducteur et, comme lui, amie d’Ernst Jünger, qu’elle consacre à la mise en musique par trois compositeurs français de poèmes de Friedrich Georg, qui inspira une demi-douzaine de compositeurs allemands dont Carl Orff. Je profite de l’occasion pour conseiller le disque que S. Oussenko-Poncet a enregistré, Mélodies italiennes (Bellini-Donizeti-Verdi): toute la quintessence d’une vieille civilisation, celle de l’Europe traditionnelle ... et une voix appréciée de Jünger! Le concert donné par Sylvie Oussenko à Saint-Leu la Forêt le 24 janvier 1999 est d’ailleurs une première mondiale. Ulrich Frösche, spécialiste de l’oeuvre de Friedrich Georg Jünger et responsable au Deutsches Literaturarchiv de Marbach conclut par une bibliographie essentielle. Sous les auspices du Musée national Schiller, il vient par ailleurs de publier une biobibliographie commentée: trois cents pages d’une effrayante érudition, indispensable pour toute recherche ultérieure sur l’oeuvre de ce grand méconnu. Puissent toutes ces initiatives courageuses inciter un éditeur francophone à entreprendre une traduction de ces livres intemporels. La revue d’études polythéistes Antaios (1993-2001) a publié l’extrait suivant, dans le numéro XIII (solstice d’été 1998).
Dieux et héros des anciens Grecs
Dionysos et le Grand Pan
La victoire des Dieux olympiens ne se remporte pas sans mal. Réduits à leurs seules forces, les Dieux ne sauraient faire pencher la balance. Pour terrasser les Titans, il faut des Titans. Et même eux ne suffisent pas à vaincre la résistance de Japet, d’Atlas, de ses séides. Il faut maintenant que s’ouvrent les portes des abysses, il faut qu’apparaissent les formidables veilleurs chthoniens qui demeurent perpétuellement dans l’occulte, et ne montent au jour de la conscience et de la lumière que lors des ébranlements les plus profonds. Ils ne viennent que si la totalité du pouvoir est en jeu, si les atteint le tremblement qui parcourt le ciel et la terre et le tréfonds de l’abîme. Alors s’ouvrent d’un coup les portes d’airain du Tartare, dont l’Iliade nous dit qu’il s’étend sous l’Hadès, aussi loin au-dessous que le ciel est distant de la terre.
La lutte des Dieux contre les Titans n’implique aucun dualisme. On ne peut en faire le conflit d’un principe lumineux et d’un principe de ténèbres. Les noirs Hécatonchires et autres Cyclopes accourent à la rescousse de Zeus et répondent à son appel. L’attaque contre les Titans est lancée du haut et du bas, il faut bien cette prise en tenailles pour les faire succomber.
Dionysos lui prend part à la lutte. Il entretient avec les Titans un rapport bien particulier. Le dionysiaque et le titanesque sont dans une contradiction qu’exacerbe la parenté de leur nature. Ce qui différencie Dionysos des Dieux olympiens, c’est d’être un Dieu du devenir, de l’altération et de transformation perpétuelles. En quoi il se distingue aussi des Divinités du phallus, dont l’office permanent et immuable est de veiller en gardiens tutélaires sur le sexe. Dieu du devenir, Dionysos est proche des Titans, surtout par la fougue juvénile, éruptive, de son épiphanie. Sa démence, lorsqu’elle éclate, semble offusquer le lucidus ordo du monde des Dieux et des hommes, voiler la trame de leurs rapports : un homme sans imagination ni finesse, comme l’était le roi Penthée, pouvait se dire avec quelque apparence de raison que cette fureur était destruction pure et simple, et qu’il fallait y mettre bon ordre. Il n’est pas toujours aisé de reconnaître un Dieu, et Penthée, souverain d’une époque de transition, dut expier d’effroyable manière pareille méconnaissance.
Dionysos n’est pas un Titan, aussi titanesque que puissent paraître ses premiers pas. Il ne vient pas prêter main-forte à la maison de Cronos, il entre en conquérant dans le royaume que lui assigne Zeus, pour y établir son règne et le consolider. Sans plus attendre, il intervient dans la lutte contre les Titans, aux côtés de Zeus, dont il est le fils et fidèle homme lige. On voit bien ce qui le sépare des Titans, du cercle des douze Grands comme de Prométhée. Devenir titanesque et devenir dionysiaque diffèrent, le retour lui non plus n’est pas le même pour chacun. Le tournant qui s’amorce avec Dionysos suit un autre chemin, mène à un autre but. Son devenir à lui n’est pas la sempiternelle réitération de l’élémentaire à quoi se bornent course et démarche des Titans, incapables d’aller au-delà. Leur activité tellurique n’entaille que faiblement la Terre, glissant sur elle comme le ballet des orages. Dionysos ne se contente pas d’être le Dieu du tournant, c’est un Dieu de la mutation, par qui l’être en devenir prend conscience de la contradiction qu’il porte à l’anciennement devenu. Il déboîte de leurs gonds passé et avenir, ouvrant l’accès du présent. L’insatiabilité dionysiaque n’est pas l’insatiabilité titanesque. L’une des tâches assignées à l’homme est de muer sa nature titanesque en nature dionysiaque. La démence que Dionysos insuffle aux mortels accomplit cette catharsis. Sous le coup de cette démence, ils accèdent à la communauté dionysiaque, éprouvant en eux-mêmes la puissance du Dieu. L’union avec le Dieu abolit du même coup toute notion de temps, abolit toute limite, ouvre tout grand l’Hadès, le superflu, l’ivresse, la fête immense. Chez les Titans, la fête était inconnue. Le monde d’airain de la nécessité ne connaît rien de festif, ni d’ailleurs de tragique ou de comique. Les Titans sont empreints d’une gravité profonde et fruste, d’abord par leur confiance aveugle en ce qu’ils sont, ensuite parce que chacun ne connaît que soi, nul ne se soucie des autres. Chacun se meut dans sa propre voie. Dionysos, lui, est communauté d’esprit, spiritualité indivise, l’élément même de la fête dionysiaque. Non content de créer la tragédie, Dionysos, contrairement aux Titans, est lui-même un Dieu tragique, mais aussi le maître des fêtes, l’ordonnateur des grandes processions du phallus. Le conflit, tragique ou comique, naît de ses oeuvres; il est le fruit du temps, de la notion nouvelle du temps que Dionysos introduit. Cela fait de lui le maître de l’Histoire, qui met fin au simple devenir anhistorique. Il institue la césure par quoi l’Histoire devient possible. Cela n’est pas aisé à concevoir, si l’on n’a pas compris que toute Histoire suppose un préalable extérieur à elle-même. Si l’on en restait à la course en rond des Titans, toute l’Histoire serait impossible.
Les Titans sont les champions d’un ordre ancien aux murailles cyclopéennes et quasiment inaltérables, puisqu’elles sont l’oeuvre de la nécessité même. Mais le nécessaire n’a jamais soulevé personne d’admiration, et la peine des hommes n’est qu’un effort ininterrompu pour rompre ces chaînes pesantes, dont leurs chairs sont lésées. Est nécessaire ce qui paraît à l’entendement déterminé, produit par certaines conditions. Mais nous déclarons nécessaire, dans le même temps, l’inconditionnel absolu. Non qu’il ne paraisse lié à des conditions, mais parce qu’il ne nous laisse pas le choix, parce qu’il est contraignant, qu’on ne saurait l’infléchir. Là où la nécessité se présente comme un processus mécanique, nous la reconnaissons comme mécaniquement conditionnée. Cependant l’absolu, selon notre langage, est lui aussi nécessaire. Il y a là une antinomie dans les termes, mais elle exprime une similitude. On discerne toutefois une différence. Ce qui procède de déterminations tire sa nécessité de la succession de celles-ci, série continue, et par là contraignante. Nous en retirons l’idée d’un enchaînement de causes et d’effets. Mais lorsque nous qualifions la nécessité d’absolue, nous passons sur la série des déterminations, pour retenir uniquement que nous n’avons plus le choix. Ouranos règne sur un espace où il n’arrive pas grand-chose. Son règne est celui de la durée, d’une stabilité d’airain : le devenir titanesque n’a pas encore commencé. Les Titans n’emplissent pas encore la Terre de leur vigoureuse existence, partout règne un silence intemporel. Ouranos a le visage d’une nécessité d’airain. Cette nécessité ouranienne n’est pas celle du devenir, celle dont sont pétris les enfants d’Ouranos. Le temps semble immobile, il faut attendre Cronos pour qu’il commence à s’écouler vraiment. Là où tout est donné pour nécessaire, il n’y a pas de liberté qui tienne; on n’en sent même pas le besoin. Mais si jamais l’esprit, se sachant fait pour ce jeu, commence à le ressentir, il ne peut plus s’en défaire. Le pouvoir et l’attrait du Beau tiennent à cette liberté dont il jouit en lui-même. Le monde du devenir titanesque ne connaît pas cette soif du Beau, cette passion dévorante. Il ne s’y forme aucun surplus ni superflu, car les énergies se consument à mesure qu’elles s’exercent, et si elles se renouvellent sans cesse, c’est pour retomber de plus belle dans cette consomption. Les Titans ne connaissent pas le loisir. Dionysos fuit leur besogne, à laquelle il n’a point de part. Il est le Dieu du superflu, répand le superflu où qu’il aille. Il est source de richesse, d’ivresse, d’oubli. Les Titans ne font de dons à personne; ils ne donnent rien d’eux-mêmes, se calfeutrant en d’inaccessibles demeures d’où nul fruit ne se peut emporter. Ils n’ont pas de soin des mortels, ne veillant pas sur eux. Dionysos, lui, est le Dieu qui soigne. Veillant à la santé du peuple, ordonnateur des fêtes, commis aux soins des vignes et des moissons, époux d’Ariane, il est bien éloigné de l’engeance titanesque.
Les Titans le poursuivent d’une haine attentive, âpre, persévérante, telle qu’ils ne l’ont pour aucun autre Dieu. Ils semblent constamment l’observer, le guetter, sans jamais le perdre de vue. Le titanesque et le dionysiaque se jouxtent. A tous les stades de son épiphanie, les Titans suivent Dionysos à la trace, et finissent par lui tomber dessus. Il se défend en usant contre eux de son art des métamorphoses, se fait lion, serpent et tigre, avant de succomber, sous l’apparence d’un taureau qu’ils lacèrent et mettent en pièces.
Comme Dionysos, Pan vient se mêler à la lutte contre les Titans. On dit qu’il embouchait la trompette d’une conque marine dont le mugissement plongeait les Titans dans l’effroi. Quelle querelle veut-on vider, de quoi s’agit-il au fond? Le Dieu phallique n’aime guère le titanesque, il garde ses distances, il est au refus. Il montre son pouvoir dans un autre ordre. Sa seule façon de se mouvoir tranche sur les mouvements titanesques. C’est un chasseur, qui cherche et qui trouve. Ses allées et venues inlassables ont trait au sexe; le phallique en est l’origine et la fin. Son domaine s’étend, empli de foisonnante vie, dans un silence inviolé, qui vers l’heure de midi se condense en mutisme panique. Le mutisme de Pan, son repos sont phalliques, tout autant que son goût du vacarme, du rire et de la frénésie. Il vient du fond des origines, en géniteur, en fils des Dieux et des Nymphes. Qu’il dorme de son profond somme méridien, ou qu’il s’éveille et déambule, ses traits sont ceux du géniteur. La force de procréation n’est pas enclose en lui comme le fleuve Océan dans le Titan de même nom. Il n’a pas de place dans le monde du devenir titanesque, tissu d’efforts de volonté. Dieu qui muse parmi les Muses, présidant aux ébats du sexe, Pan s’oppose diamétralement au caractère titanesque. Dans le loisir de Pan s’exprime une facilité de l’être propre à un Dieu qui ne connaît ni la détresse ni l’effort; elle s’exprime dans le plaisir qu’il prend à l’oeuvre des Muses. C’est le Dieu des solitudes d’Arcadie, le Dieu des campagnes à Nymphes, des danseurs aux silhouettes d’or découpées sur le bleu éternel et profond du ciel arcadien. Pan est un Dieu de maturité, propice à tout ce qui mûrit, tout comme Dionysos est un Dieu du superflu et de fécondité, d’accroissement et de don. Les Titans ne dissipent rien; tout puissants qu’ils sont, il y a de la pingrerie en eux. Pan l’oisif n’a que faire de leurs efforts; ses combats sont d’autre nature. Ils ressemblent aux chasses qu’il entreprend; c’est un grand chasseur, ce qui dit bien sa relation au sexe. D’un coup, les Titans sont saisis d’effroi par l’irruption fracassante du Dieu phallique : attaqués sur le flanc où ils n’attendaient pas de l’être, avec des armes auxquelles on ne sait trop quoi opposer.
Héraclès et Achille
Au camp des Grecs sous Ilion, Nestor est l’unique survivant de la vieille génération des Héros. Il est le dernier témoin d’états de choses révolus sur lesquels l’épopée jette un regard en arrière, un grand ancêtre qui régna sur trois âges d’hommes. Il est l’arche et la gloire des Achéens, l’homme le plus avisé du conseil, et dont l’avis est le plus recherché. Il prend une part considérable aux événements; nulle décision d’importance n’est prise qu’il ne soit écouté. On voit en lui le calme et la sérénité du grand âge. Mais ni mêlées ni beuveries ne lui font peur; la coupe où il aime à boire est si lourde que des hommes plus jeunes peinent à la soulever. Il use de son influence pour concilier et adoucir, discourt sans passion, pèse le pour et le contre. Il aime à évoquer le passé, et s’entend à lui rendre gloire; il mêle à ses paroles de miel le fil d’événements plus anciens, les combats d’Héraclès contre son père Nélée, les siens propres contre Arcadiens, Eléens, Epéens, Molionides, et la part qu’il prit tout jeune à la querelle des Centaures et des Lapithes. Les Héros d’antan, il en est convaincu, étaient plus forts que ceux d’aujourd’hui, si forts qu’aucun de leurs cadets n’en serait venu à bout. Au premier chant de l’Iliade, il exalte la force incomparable d’hommes tels que Pirithoos, Dryas, Caineus, Exadios, Polyphème et Thésée. Tous, si l’on excepte Thésée, sont des Lapithes. Il s’en était fait des amis, et courait avec eux les déserts des bois et des monts. Si l’on veut donner à cet âge des Héros le nom propre à le résumer, on l’appellera âge d’Héraclès. Il est justifié par la situation que l’épopée nous suggère; l’Iliade trace des limites, est elle-même le fort remblai qui sépare le passé du présent. Ce sont deux âges héroïques distincts, le poète épique en a clairement conscience, et Nestor, qui fait le lien entre les deux, se met en devoir de les comparer et confronter l’un à l’autre. Nous-mêmes sentons bien la différence. Et d’abord que nous ne sommes plus aux commencements des temps héroïques, mais que nous touchons à leur terme ultime. L’épopée est une stèle à la mémoire de ce temps. Les poèmes homériques y jettent un jour dont nous comprenons mieux la lumière si nous songeons à tout ce qu’il a de réverbéré, de réfléchi, de luminosité d’un grand miroir ou d’un grand bouclier. Et puis nous distinguons entre épopée et tragédie, celle-ci contemporaine d’une conscience historique éveillée, et faite pour traiter du conflit entre cette conscience et les événements du mythe. La scène tend en soi, par son mécanisme propre, à exposer ce conflit, de même que les choeurs, monologues et dialogues des tragédies énoncent la solitude d’un Héros qui, à mesure que les Dieux se retirent, devient l’immanquable victime de la nécessité tragique.
Il se peut que l’ancien état des choses se pare aux yeux de Nestor des prestiges du souvenir, car le temps rehausse les contours du passé, et le penchant personnel joue son rôle. Cela se peut, mais nous ne pouvons nous empêcher de conclure qu’il a raison. Qu’est-ce donc qui nous amène à le faire? A l’évidence, la simple description de ce paysage mythique, plus ancien et plus jeune à la fois, le charme d’un sol intact, vierge, qu’on n’a point encore foulé. La Terre est plus sauvage, son mutisme plus profond; elle semble à l’affût, dans le silence des aguets, à la panique et centaurienne densité. La vie des Héros anciens par monts, bois et rivières ranime en nous une ferveur dormante. Leurs errances les mènent loin dans les libres terres de chasse. Leurs yeux s’ouvrent sur des fonds et des espaces inviolés, soumis à perte de vue au règne des bêtes mythiques. En revanche, navires et navigation restent à l’arrière-plan. On le voit à l’exemple de la nef Argo, encore auréolée de la gloire de l’invention, ouvrage prodigieux, habité, animé, qui suscite un étonnement durable bien après lui, et lui vaut d’être mise au rang des constellations. Dans le catalogue des vaisseaux de l’Iliade, aucun nom de nef n’est cité, pas plus qu’on ne s’étonne de voir des flottes entières courir l’Archipel et les côtes du continent. La construction navale est un artisanat des plus communs, même si l’on se rend compte, à la lecture de l’épopée, que le domaine de Poseidon n’est entamé qu’avec réticence, et que l’exploration se limite au cabotage côtier.
Les combats narrés par Nestor l’opposent aux piqueurs de taureaux, les Centaures à corps d’homme de Thessalie, aux monstres "velus, habitants des monts", hôtes des cavernes. Les Centaures, les Lapithes, et tout l’énorme combat qui se livre entre eux font partie intégrante des temps héracléens, tout comme la puissante figure du roi des Lapithes Pirithoos, au premier rang, avec Héraclès et Thésée, de la Centauromachie. Lui-même est apparenté à la branche des Hippocentaures. La lignée des Héros achilléens est la dernière éduquée par le Centaure Chiron. Le duel contre les bêtes mythiques appartient à l’âge héroïque d’Héraclès, tout comme l’existence d’une Atalante d’Arcadie, chasseresse à la manière d’Artémis, ou encore la chasse, dans les campagnes d’Etolie, du sanglier Calydon, la plus grande chasse que le mythe nous ait rapportée. On ne quitte pas la sphère d’Artémis; c’est elle qui a lâché le sanglier, et Atalante elle-même est mêlée au récit.
Les événements ont un cours parallèle. De grandes expéditions de l’âge héracléen ressortent la première campagne contre Ilion, menée par Héraclès, l’expédition des Sept contre Thèbes et celle des Argonautes, que Jason mène jusqu’en Colchide. La deuxième guerre d’Ilion est conduite par Agamemnon, la seconde marche contre Thèbes par les Epigones commandés par Adraste. Les Argonautes ont pour pendant les voyages d’Ulysse, la grande errance odysséenne. Les pères reviennent dans les fils.
Si l’on compare Héraclès et Achille, des différences se font jour. Le fils de Zeus et d’Alcmène est créateur et fondateur; il donne à l’âge des Héros ses assises et ses bornes. Une veine de force héracléenne se mêle à tous événements. Le mythe héracléen, non content d’être le plus riche et le plus puissant des mythes héroïques, offre le fidèle reflet des forces et des conflits dont le Héros forme le noeud. L’amour du père pour ce fils est amplement payé de retour. C’est le nomos de Zeus dont son fils balise ses voies, qu’il accomplit, selon lequel il aménage la Terre. Il mesure sa force à tout ce qui s’en écarte. Les combats qu’Héraclès a livrés appartiennent aux temps révolus, Achille n’a nul besoin de les reproduire. Il trouve tout bâti ce dont Héraclès a jeté les fondations. La Royauté héroïque est dûment jalonnée, arpentée, Thésée l’a encore élargie et consolidée. Achille est élevé dans le sein de ces fermes institutions. Aux Centaures ne le lie plus que l’éducation donnée par Chiron; une dernière fois, les Amazones se mesurent à lui, mais ce combat n’est plus qu’un épisode de la lutte pour Ilion. En lui, Homère a réuni tout ce qui distingue la nouvelle génération, dont il est le protagoniste et l’archétype héroïque. Ses traits caractéristiques ne relèvent plus de la force archaïque native, quasi divine, qui se mesure aux monstres et remodèle la Terre en sûr asile des humains; si fort qu’il soit, il a grandi dans un climat moins rude, et sa nature est plus amène. Il est le préféré d’Homère, qui ne le montre pas toujours terrible, effréné, inflexible, mais parfois tendre, accueillant et ouvert. C’est un grand coeur épris de liberté, c’est pourquoi son commerce n’a rien d’oppressant, de dégradant; sa vue réjouit et rassérène les plus humbles, qui respirent plus librement. Une noblesse innée émane de lui, dont la force l’emporte sur tout.
Friedrich Georg Jünger
Traduit de l’allemand par François Poncet. Texte tiré de Griechische Mythen. Die Titanen.Götter. Heroen, éd. Vittorio Klostermann, 1994, ISBN : 3-465-02664-0.
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12 novembre 2006
Celtes et Grecs
Président de la Société de Mythologie française et chercheur au CNRS, B. Sergent est un turbulent disciple de G. Dumézil, qui a publié d'importantes synthèses sur les Indo-Européens. Dans son dernier livre (Le Livre des Dieux. Celtes et Grecs II, éd. Payot, près de 800 pages, dont 50 de bibliographie), il présente un imposant dossier qui devrait causer bien des polémiques. La thèse principale, déjà développée dans Le Livre des héros. Celtes et Grecs I (1999), est que Grecs et Celtes possèdent non seulement une mythologie commune, mais aussi des figures divines; que ces deux peuples proviennent d'une tribu indivise (sans doute vers le Vè millénaire AC? Sur la moyenne Volga?) et que leurs littératures, comme celles de l'Inde ou de la Scandinavie, prolongent chacune à leur façon des textes épiques et théogoniques antérieurs, ceux d'un peuple indo-européen primitif dont nous sommes les descendants. Voilà un élément de taille à verser au dossier de l'identité européenne! En bref, B. Sergent réduit à néant toute contestation - et toute dilution - de l'héritage commun des Indo-Européens, notamment la thèse (absurde) d'une langue mystérieusement dépourvue de locuteurs et réduite à "un réseau d'isoglosses". Il s'agit d'un fameux pavé lancé dans la mare, celle de grenouilles hostiles au principe d'héritage indo-européen - un obstacle à la globalisation heureuse? L'un des principaux chapitres du livre traite des profondes parentés entre le Lug celtique et Apollon, et donc entre les Celtes et les Hellènes. Lumineux et polytechniciens, Lug et Apollon, figures fondatrices, sont les maîtres des astres et du temps: ils créent les lumières célestes, tant diurnes que nocturnes. A nouveau, Sergent pulvérise une thèse récurrente, celle de l'origine proche orientale d'Apollon, divinité venue en Grèce du Nord, et non de l'Est.
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22 octobre 2006
Dharma.
Entretien avec Jean Haudry
Qui êtes-vous? Comment vous définir?
Je me définis comme un linguiste spécialiste des langues indo-européennes anciennes qui est passé progressivement de l’étude des formes et des structures grammaticales et lexicales à celle du sens correspondant, et du sens aux réalités et aux situations, donc aux locuteurs de la langue reconstruite. C’est ainsi que je suis passé de la reconstruction de l’indo-européen à l’étude de la tradition indo-européenne.
D'où vous est venue cette passion pour les Indo-Européens? Qui furent vos maîtres et que leur devez-vous?
Cette passion des Indo-Européens m’est venue par une évolution naturelle qui s’observe chez plusieurs de mes prédécesseurs, et consiste en une quête du réel, du concret, du spécifique, démarche à contre-courant de nos jours où l’on privilégie le virtuel, l’abstrait et l’universel. Mes principaux maîtres dans l’enseignement supérieur ont été, par ordre chronologique, le latiniste Jacques Perret, les indianistes Louis Renou et Armand Minard, le linguiste généraliste André Martinet, l’indo-européaniste Emile Benveniste. Je leur dois non seulement ma formation dans les domaines correspondants, mais aussi un appui décisif dans les débuts de ma carrière : Renou et, après sa disparition, Minard ont dirigé ma thèse de doctorat d’état sur l’emploi des cas en védique ; j’ai été l’assistant à la Sorbonne de Perret et de Martinet, et l’approbation que Benveniste a donnée à mes premiers essais a sûrement pesé lourd.
Vous avez connu Georges Dumézil. Marcel Schneider, qui fut son ami, suggère que la fascination pour le Nord du grand historien des religions fut "le secret du Renan du XXème siècle". Qu'en pensez-vous? Quelle était l'attitude de Dumézil face au Sacré? Peut-on parler comme Schneider "d'une sorte de panthéisme spiritualiste"?
Je n’ai connu personnellement Georges Dumézil qu’assez tard, et très peu. Etudiant, puis assistant, à Paris, je me suis consacré exclusivement – outre mon service - à l’apprentissage des langues indo-européennes anciennes et de la linguistique générale, avant de m’engager dans la préparation de ma thèse. Nommé chargé d’enseignement à Lyon en 1966, de nouvelles tâches s’y sont ajoutées, sans parler des péripéties inattendues de 1968 et années suivantes. C’est après plusieurs années de contre-révolution et d’administration que j’ai pu reprendre mes recherches, et en élargir l’horizon. J’ai lu ou relu Dumézil et éprouvé le regret de n’avoir pas suivi ses enseignements quand j’en avais la possibilité. Je ne l’ai rencontré que trois fois en privé, à l’occasion de soutenances de thèse qu’il m’avait demandé d’organiser à l’Université pour deux de ses anciens élèves, et pour lui présenter le premier jet de mon ouvrage sur les Indo-Européens destiné à la collection Que sais-je ? Cet entretien fut naturellement consacré à cet ouvrage et les précédents, si j’ai bonne mémoire, à organiser la soutenance, et à évoquer des souvenirs de sa propre thèse de doctorat. C’est dire que nous n’avons pas abordé aucun des points que soulève votre question. J’ai donc toujours ignoré ses convictions philosophiques, ainsi que ses opinions et appartenances politiques, avant qu’elles ne soient divulguées de la façon que l’on sait. Je n’ai pas l’impression qu’il ait éprouvé une fascination particulière pour le Nord, que ce soit au plan géographique ou anthropologique. Ses domaines d’élection étaient plutôt Rome, le monde indo-iranien, l’Arménie (et, hors du monde indo-européen, le Caucase) ; s’il y a adjoint le monde nord-germanique, c’est simplement parce que du point de vue de la religion les autres secteurs du monde germanique ancien, christianisés plus tôt, ne fournissent guère de données. Et s’il a rappelé dans un passage de Jupiter, Mars, Quirinus la « prédominance marquée du type nordique » chez les Indo-Européens, ce n’est pas de la fascination, mais l’énoncé d’une évidence. Plus généralement, l’étude des religions, surtout quand elle est comparative, ne constitue pas, en général, une expérience du sacré : Julius Evola disait fort justement que la science est une connaissance morte de choses mortes. Principe qui souffre quelques exceptions, dont la plus notable est Mircea Eliade. Mais je ne sais si c’était le cas pour Dumézil.
L'une des critiques qui revient de plus en plus souvent aujourd'hui chez divers chercheurs (Lincoln, Dubuisson, etc.) plus ou moins hostiles au principe même de la démarche dumézilienne, est que le mythologue aurait été trop soumis à une vision centripète et "platonicienne" des mythes. Qu'en pensez-vous?
Parmi les sycophantes qui se sont attaqués à Dumézil, il y a eu un peu de tout. Des gens animés par la passion politique, de véritables procureurs staliniens des procès de Moscou. Il y a eu aussi des fruits secs, incapables de produire quoi que ce soit d’original, qui se retranchent derrière la méthodologie, rideau de fumée qui masque leurs insuffisances, et leur permet de s’en prendre à ceux qui ont produit, avant que de leur production se dégage une méthode. Il est vrai que les reconstructions duméziliennes sont le plus souvent synchroniques, voire achroniques, en tout cas non historiques. Mais c’est inévitable dans un premier temps, tout comme pour les reconstructions linguistiques. C’est seulement dans un deuxième temps, et sur la base de données nouvelles, que l’on peut espérer parvenir, dans les cas les plus favorables, à une chronologie relative, voire à une datation. Il n’y a là rien de « platonicien », et moins encore de maurrassien !
Comment définiriez-vous la notion de sanatana Dharma?
Le dharma sanatana : l’adjectif sanatana est un dérivé en –tana- (indo-européen *-t(e)no-, suffixe probablement issu d’un dérivé de la racine *ten- « tendre », « s’étendre »), bâti comme les adjectifs latins cras-tinus sur cras « demain » , diu-tinus sur diu « longtemps », matu-tinus sur * matu- « le matin », et leurs homologues grecs et lituaniens sur une forme adverbiale (non attestée) *sana, « jadis » (ou sens similaire), tirée de l’adjectif sana- « ancien, vieux » (latin sen-ex, etc.). Il signifie « originel », « qui se prolonge depuis l’origine ». Qualification paradoxale pour dharma, forme récente (le Rigvéda ne connaît que dharman-, avec le sens de « fait de maintenir, de se maintenir, maintien, comportement », et désignant une réalité qui l’est aussi : le système des castes (jati-) des droits et des devoirs correspondants, bien qu’il soit censé se fonder sur la structure même de l’univers, s’est constitué progressivement en Inde. Une première attestation figure dans un texte appartenant aux parties récentes du Rigvéda, où le terme utilisé est varna- « couleur (symbolique )» Mais la codification des droits et des devoirs de chacune des trois castes aryennes (les « deux fois nés ») et de la quatrième caste, non aryenne, la répartition de la vie des brahmanes en quatre périodes ne se fixent que dans les dharmasatra et dharmashastra, dont le plus connu est le Manava- dharmashastra, les « lois de Manou » Naturellement, si l’on traduit sanatana par « éternel », la conception d’un dharma sanatana relève de l’illusion commune aux diverses sociétés traditionnelles sans écriture de la permanence de leurs institutions. Mais si l’on adopte une traduction comme « immémorial », « traditionnel », la conception apparaît justifiée : le système des quatre castes de l’époque classique provient effectivement de celui des trois varna de l’époque védique, et de la période précédente (indo-iranienne) ; système qui, à son tour, reflète la structure indo-européenne des trois fonctions et des trois couleurs –initialement cosmiques – qui leur sont associées : le blanc du ciel du jour, le rouge des deux crépuscules, le noir de la nuit.
Vous avez préfacé la traduction française du livre de L. Kilian De l' Origine des Indo-Européens (Labyrinthe, Paris 2000), où est défendue la thèse de l'origine paléolithique et nordique des IE. En quoi cette thèse vous semble-t-elle probable?
Ce que Lothar Kilian nomme, après Herbert Kühn et d’autres, l’origine paléolithique des Indo-Européens est une conception d’archéologues fondée sur des continuités constatées ou supposées entre diverses cultures préhistoriques d’Europe, et sur la constatation qu’aucune des cultures néolithiques ne correspond à la zone d’expansion des Indo-Européens. Le linguiste ne peut pas les suivre, pour la simple raison que le vocabulaire reconstruit comporte un certain nombre de termes qui attestent de façon claire la pratique de l’agriculture et de l’élevage, et l’utilisation du cuivre, ce qui correspond au néolithique récent ou âge du cuivre. D’autre part, une part notable de la tradition correspond manifestement à une société de l’âge du bronze (donc postérieure à la période commune), la « société héroïque » de la protohistoire. Mais « ne pas suivre » ne signifie pas « rejeter », bien au contraire : l’hypothèse paléolithique s’intègre dans une conception évolutive de la reconstruction, linguistique et culturelle. Elle donne consistance à un petit nombre de données linguistiques bien établies, mais difficilement explicables dans une culture du néolithique final, comme la place qu’y tient le vocabulaire de la chasse. La reconstruction des cultures est une entreprise pluridisciplinaire ; chaque discipline y apporte ce qu’elle peut apporter. Il en va tout autrement de l’hypothèse « nordiste ». Ici, l’étude des traditions, confirmée par l’interprétation de certains termes, comme la notion, rare dans les langues du monde, de « ciel du jour », indo-européen *dyew-, et l’absence, tout aussi exceptionnelle, d’une désignation du « ciel », et surtout l’équivalence entre termes relatifs au jour de vingt quatre heures et termes relatifs à l’année (la notion d’ »aurore(s) de l’année ») conduisent à chercher l’origine de cette part de la tradition indo-européenne bien plus loin vers le nord que ne le font les archéologues, Kilian inclus. En attendant une possible convergence, ni les uns ni les autres n’ont intérêt à s’autocensurer.
Vous avez défendu l'hypothèse du type nordique comme type idéal, ce qui fait pousser des cris d'orfraie à certains que le concept même d'ethnie terrorise. Quels sont les principaux arguments à opposer aux tenants de plus en plus nombreux d'une vision centrifuge et dissolvante de cette recherche des origines?
Qu’il y ait eu chez les Indo-Européens un « type idéal », celui de leurs héros et de leurs Dieux, est une évidence : tous les peuples en ont un, qui correspond naturellement au type dominant (par le statut, sinon par le nombre). Xénophane de Colophon en tirait un argument en faveur du relativisme en matière de religion : « les Ethiopiens se représentent leurs Dieux noirs et avec un nez épaté, les Thraces leur prêtent des yeux bleus et des cheveux roux. » Grâce au réalisme de l’art classique, et plus encore de l’art hellénistique, nous savons parfaitement comment les Grecs se représentaient leurs Dieux et leurs héros, en quels termes ils en faisaient le portrait ; et, plus tard, comment les physiognomonistes ont décrit le « Grec véritable », par opposition aux métèques, esclaves, etc. : il est à l’origine semblable aux barbares du nord. Comme chez eux, le type nordique domine dans la couche supérieure de la population. Tout cela est bien connu depuis plus d’un siècle ; la formule de Dumézil à laquelle je faisais allusion précédemment résume les conclusions auxquelles les chercheurs étaient parvenus à l’époque. Ce n’est pas l’étude des momies du bassin du Tarim (Xin-jiang), parmi lesquelles le type nordique est bien représenté, qui risque de les infirmer. Mais à quoi bon opposer des arguments aux négateurs d’évidence ? A ceux qui refusent d’admettre ce qui ne va pas dans le sens de leur argumentaire, et surtout de leurs objectifs, avoués ou inavoués ? Comme l’un des objectifs majeurs de l’idéologie dominante est le métissage des peuples d’Europe à partir de populations africaines et asiatiques, l’évidence leur est inacceptable. A leurs yeux, plus on apporte de preuves et de témoignages, plus on aggrave son cas, ainsi qu’il arrive en d’autres occasions.
Peut-on dire que le fondement de la "Tradition" indo-européenne consisterait en une religion de la vérité?
Ce que j’ai nommé, à tort ou à raison, « religion de la vérité », en donnant à religion sa valeur originelle de « scrupule qui inhibe, qui retient », ne représente pas, tant s’en faut, l’ensemble de la tradition indo-européenne, et ne tient qu’une part modeste dans la religion proprement dite, même si, dans le monde indo-iranien, le vocabulaire du culte (les nombreux dérivés de la racine *yaž- « ne pas offenser ») est fondé sur le « culte négatif » ; bien moins, par exemple, que les trois fonctions duméziliennes. Elle correspond à un ensemble de règles de comportement (respect des engagements contractuels, de la justice distributive, etc.), qui ne valent initialement que pour les chefs dans leurs rapports avec d’autres chefs de la même ethnie. L’hymne avestique à Mithra (yašt 10) en fournit une bonne illustration. Elle ne s’étend aux rapports internes du groupe que dans la « société héroïque » de la période finale de la communauté indo-européenne, et surtout dans les périodes suivantes ; périodes où les rapports contractuels qui lient le seigneur et ses hommes, qu’il a recrutés hors de son lignage et parfois même de sa tribu, l’emportent sur les liens naturels, ceux du lignage. Une telle société est par nature instable : aucune communauté ne peut reposer durablement sur des base contractuelles, en dépit du mythe rousseauiste du « contrat social ». Bien vite, les liens lignagers reprennent leur importance. Par exemple, au Moyen Age, on voit des jeunes compagnons quitter le compagnonnage seigneurial pour s’établir, se marier, et recevoir de leur seigneur un fief viager qui peut devenir à son tour un bien héréditaire. Au plan religieux, le « culte négatif », consistant à « ne pas offenser » la divinité, « ne pas violer » (ses engagements, etc.) s’accompagne toujours d’un « culte positif » consistant en sacrifices, rites, prières, etc.
Propos recueillis à l’équinoxe de printemps 2001.
Agrégé de grammaire, Docteur ès Lettres, professeur de sanskrit et ancien doyen de la Faculté des Lettres et Civilisation de l'Université Jean-Moulin (Lyon), directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Jean Haudry est l'un des grands spécialistes du monde indo-européen. Il a fondé en 1981 l'Institut d'Etudes indo-européennes, récemment transformé en société savante indépendante à la suite d'une campagne de diabolisation. Il est l'auteur d'ouvrages fondamentaux sur le sujet comme L'Indo-Européen (Que sais-je? 1798), Les Indo-Européens (Que sais-je? 1965, retiré du catalogue), La religion cosmique des Indo-Européens (Archè/Belles Lettres), etc.
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