10 avril 2008
Traditio perennis
Traditio perennis
Propos recueillis par Laurent Schang
En octobre 2000 paraissait à L’Age d’Homme, providence des dissidents, mon essai Parcours païen, que je qualifiais d’archéologie de la mémoire. L’ouvrage, rapidement épuisé, a reparu en 2007 chez le même éditeur dans une version revue et augmentée, sous le titre La Source pérenne. Voici ce que le jeune Laurent Schang disait de Parcours païen dans Le Baucent, revue littéraire publiée à Metz.
Acte un. Imaginez un gamin, douze ans à peine, passionné d'archéologie, penché sur le squelette d'un guerrier franc enterré là depuis quoi ? dix, quinze siècles... L'enfant, pas encore un adolescent, s'active pour mettre au jour les restes du vieux Belge qui en son temps dut être un rude gaillard. Pour Christopher plus qu'une pièce de musée, c'est une authentique relique qu'il est en train d'exhumer. Mieux: qu'il ressuscite. Premier sentiment de religiosité, et déjà, confusément, le sens du tragique. L'alchimie s'opère.
Acte deux, quelques années ont passé. Nous retrouvons Christopher, jeune homme toujours passionné de fouilles, dégageant du chantier où il s'affaire une pièce de monnaie romaine du règne de Constantin. On lui a dit que ces ruines, tout ce qu'il reste d'un édifice jadis magnifique, remontent aux premiers chrétiens et à leur frénésie destructrice. Pourquoi un tel déchaînement de violence ? Il frotte la pièce, parvient à lire l'inscription qui y est martelée. En bon latiniste, il n'éprouve aucune peine à la traduire. Soli Invicto Comiti. Sans qu'il s'en rende bien compte, quelque chose se produit en lui, comme une prise de conscience qui va déterminer toute sa vie. Sa religion est faite.
Si vous demandez à Christopher Gérard ce qu'il fait dans la vie, question typiquement occidentale qu'il déteste, sa réponse sera invariablement la même: «archéologue de la mémoire». Avec ça, vous serez bien avancé. Demandez-lui plutôt qui il est, et d'où il vient. Là, il vous répondra tout accent dehors: «Moi, Irlandais, Germain et Hellène»! Né new-yorkais en 1962, d'un père belge et d'une mère d'origine irlandaise, Christopher Gérard n'attend pas sa première année pour faire son grand retour sur le Vieux Continent. Il n'en bougera plus que pour effectuer des en Inde, ce qui, pour Gérard l'indo-européen revient au même, ou à peu près. Une fois diplômé de l'Université Libre de Bruxelles (licence de philologie), Gérard se lance dans l'enseignement. Mais pas n'importe lequel, celui de la plus vieille sagesse européenne, celle que lui a révélé sa formation de latiniste.
Ne manquant pas d'ambition et prenant son courage à deux mains, il écrit à Ernst Jünger, pour obtenir de lui l'autorisation de reprendre à son compte la publication d'Antaios, revue que le nonagénaire auteur du Traité du rebelle avait cofondée et animée avec Mircea Eliade de 1959 à 1971. Jünger accepte. Le premier numéro d'Antaios nouvelle formule paraît sous le parrainage de l'anarque à l’été 1993 (seize livraisons ainsi que plusieurs plaquettes paraîtront jusqu’en 2002). Antaios se veut une source d'inspiration pour préparer le XXIème siècle, dont on sait depuis Jünger qu'il sera celui des Titans, et le XXIIème siècle, celui des Dieux. Depuis, Antaios s'honore d'accueillir dans ses pages Michel Maffesoli, Alain Daniélou, Arto Paasilina, Robert Turcan, Gabriel Matzneff, ou Jean-Claude Albert-Weill.
Le paganisme selon Christopher Gérard? L'expression, superbe, est de lui: «redevenir soi-même macrocosme». Pas de divinité tutélaire, ni de menu à la carte, façon New Age. Pas question de se convertir au brahmanisme ou à l'hindouisme. Ridicule! Pas de mythe de l'Age d'Or. Pas d'illusion sur la technique, mais pas de blocage mental dessus. Pas d'idolâtrie non plus. «Méden agan» (rien de trop). Prier une multitude de dieux revient toujours à vénérer le seul et même dieu démultiplié en autant de services à rendre. Non, le paganisme vrai consiste à révérer l'un et son contraire, Apollon et Artémis, Sol et Luna, tous participant d'un même ordre du monde harmonieux, dans une pratique personnelle, libre et joyeusement acceptée. Une ascèse, un combat aussi, contre le monothéisme génocidaire, l'homogénéisation, les idéologies modernes. Rien de plus éloigné du paganisme que le fanatisme, le sectarisme religieux. Cest pourquoi Gérard n'aime pas le mot foi, et lui préfère fides (sa devise, «Fides aeterna»). Et n'allez pas lui dire que le monde est désenchanté, lui vous rétorquera crépuscule en bord de mer, brame du cerf au petit matin, bruissement du vent dans les branches, chant du ruisseau.
Le Baucent: Pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore, Christopher Gérard, pourquoi ce titre, Parcours païen ?
Parcours païen est un recueil de textes illustrant le réveil des Dieux dans la conscience d'un jeune Européen d'aujourd'hui. La pensée grecque, surtout celle des présocratiques (sans oublier l'héritage tragique), l'empereur Julien, le souvenir de fouilles archéologiques menées durant l'adolescence, la figure solaire de Mithra, des voyages aux Indes sur les traces d'Alain Daniélou, l'Irlande ancestrale, tous ces éléments à première vue disparates, mais d'une cohérence souterraine, composent le paysage mental d'un «Païen» d'aujourd'hui. La vision proposée est donc personnelle: il s'agit bien d'un itinéraire et d'un témoignage, celui de la permanence d'un courant polythéiste en Europe. En rassemblant ces textes, j'ai voulu offrir au lecteur des pistes de réflexion et montrer que le paganisme est à la fois civilisateur et apaisant. Trop de malentendus, de caricatures l'ont rendu suspect et il était temps d'en finir avec toute une bimbeloterie. Ce recours à la mémoire païenne constitue un idéal de résistance aux ravages de la modernité. Prenons un exemple: les Grecs nous ont livré comme principale leçon de ne se laisser arrêter par aucune question, de refuser tout dogmatisme. Or notre modernité, héritière d'un christianisme désincarné (protestantisé), se fonde sur des dogmes: autonomie de l'individu, mythe du progrès et de la croissance, etc. Etre Païen, c'est opposer à ces chimères les cycles éternels, la souveraineté de la personne, c'est-à-dire des hommes et des femmes de chair et de sang qui héritent, maintiennent et transmettent des traditions, une lignée, un patrimoine au sens large. Je lisais il y a peu le beau roman d'un authentique Païen, Jean-Louis Curtis, Le Mauvais Choix (Flammarion 1984). Ecoutons ce que cet homme remarquable hélas disparu dit du paganisme: «On discerne dans le paganisme une grâce quasi miraculeuse, une intelligence profonde de la vie, du bonheur de vivre. Alors point de religion contraignante, mais seulement des fables gracieuses ou terribles, (...) des choses de beauté qui étaient à la portée de tous». Curtis voit bien que les utopies, ces maladies de l'intelligence, vomissent le sacré parce qu'elles y voient une menace. Etre païen aujourd'hui, c'est refuser les utopies, la marchandisation du monde et le déclin de la civilisation européenne. C'est aussi revendiquer haut et fort une souveraineté attaquée de toutes parts. Je signale qu'en plus, l'ouvrage comprend une défense de l'Empire: du Brabant à la Zélande, de la Lorraine au Limbourg, nous sommes tous les héritiers d'une civilisation prestigieuse. Il nous appartient de rétablir l'axe carolingien, pivot d'un ordre continental digne de ce nom. Adveniet Imperium!
Le Baucent: Vous citez abondamment Ernst Jünger et on comprend pourquoi. Mais que pensez-vous de son compatriote Hermann Hesse, dont l'œuvre immense, disponible au format de poche, présente bien des similitudes avec celle de Jünger, en particulier s'agissant de la vision du monde, et ce malgré deux cheminements dans le siècle à l'opposé l'un de l'autre ? Je pense à Siddharta, Demian, ou Le Loup des steppes.
Vous avez raison de faire référence à cet écrivain «alémanique», que Jean Mabire définit très justement dans Que lire II (1995) comme «le plus fidèle disciple de Nietzsche, mais aussi des romantiques allemands». La lecture de Siddhartha m'a bouleversé autant que celle de Sur les falaises de marbre. Hesse, comme Jünger est l'un des grands éveilleurs de l'aire germanique: tout jeune Européen doit avoir lu Le Loup des steppes, Le Voyage en Orient, Le jeu des perles de verre,... J'empoigne mon exemplaire annoté de Siddhartha et je tombe sur ces lignes: «Qu'un héron vînt à passer au-dessus de la forêt de bambous et Siddhartha s'identifiait aussitôt à l'oiseau, il volait avec lui au-dessus des forêts et des montagnes, il devenait héron, vivait de poissons, souffrait sa faim, parlait son langage et mourait de sa mort». Quelle plus belle évocation du paganisme?
Propos recueillis par Laurent SCHANG, le 8 novembre 2000, anniversaire de l'interdiction de tous les cultes païens par Théodose (392) pour la revue Le Baucent (Metz).
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05 octobre 2007
La Source pérenne
Aux éditions L’Age d’Homme
http://www.lagedhomme.com/boutique/liste_rayons.cfm
La Source pérenne retrace une quête singulière, celle d’un « païen » d’aujourd’hui. La pensée des Antésocratiques Héraclite et Empédocle, le souvenir de fouilles archéologiques durant l’adolescence, les expériences et les réflexions tirées de voyages aux Indes ou dans l’Irlande ancestrale, la proximité des dieux et des hommes, tous ces éléments d’une cohérence souterraine constituent le paysage spirituel de l’auteur. Par un appel à la plus ancienne mémoire de l’Europe, Christopher Gérard fait sienne cette phrase de Martin Heidegger : « il faut une méditation à contre-courant pour regagner ce qu’une mémoire tient pour nous, de toute antiquité, en réserve ». Parti à la recherche des divinités enfuies, l’auteur nous convie à une conversion du regard, à la redécouverte d’une source trop longtemps murée, mais jamais tarie. La postérité littéraire de l’empereur Julien, d’Anatole France à Régis Debray, est étudiée dans un chapitre, ainsi que l’importance d’Alain Daniélou dans le parcours païen de l’auteur. Intelligence et sensibilité se conjuguent dans ce livre d’une grande originalité, qui est aussi celui d’un franc-tireur.
"Quiconque s'interroge sur l'identité spirituelle de l'Europe ne saurait ignorer cette composante et négliger le livre si pétulant de Christopher Gérard".
Bruno de Cessole, Valeurs actuelles.
« L’on ne présente plus Christopher Gérard. Dans cette portion d’orbe européenne qui se décline en ce vieil idiome français de racine latine, il est le plus illustre représentant de ce mouvement informel, protéiforme, chaotique et irrépressible que nous nommerons, faute d’un terme revendiqué par ses adeptes mêmes, la Nouvelle Renaissance Païenne. Nous ne rappellerons pas ici son long combat mené autour de la revue Antaïos, et ses deux premiers romans Le Songe d’Empédocle et Maugis (L’Age d’Homme) qui l’ont classé d’emblée comme l’un des maîtres du renouveau du genre. Nous nous contenterons de renvoyer le lecteur curieux, sur ce même site, à notre troisième livraison du dix-huit janvier 2006, intitulée Un Roman Contemporain.
La Source Pérenne n’est pas à proprement parler un nouveau livre mais la réédition – ce qui est un très bon signe – du premier ouvrage de Christopher Gérard, paru en 2000, sous le titre de Parcours Païen. Pour parler romain, l’opportunité de ce changement ne nous était guère apparue comme relevant d’une priorité absolue. Nous avions peur d’y deviner une peu convaincante manœuvre de communication éditoriale. Reconnaissons que nos frayeurs anticipatives n’étaient guère fondées. Dans sa première mouture Parcours Païen se donnait à lire comme l’itinéraire spirituel d’un jeune européen à la découverte de son originelle identité. Des bois de la Belgique profonde aux rivages de l’Hellade éternelle, de la haute figure de l’Empereur Julien à la rencontre de l’Inde vénérable, du Nord mythique au Sud vivant, nous empruntions des routes qui nous ramenaient aux sources castaliques d’un ancien savoir civilisationnel et rituellique préservé comme par miracle des incessantes attaques menées depuis des siècles par des monothéismes totalitaires, aujourd’hui relayés par des modernités frelatées…
Sept années ont passé. Ce qui fut donné comme un combat, est désormais vécu comme une victoire. Le regard de Christopher Gérard sur son propre parcours est empli d’assurance. A l’angoissante incertitude des débuts a succédé la sérénité des accomplissements. Le foisonnement antésocratique de l’antique physis heideggerienne est toujours-là. Même si la végétation a obscurci la présence de la margelle sacrée, il suffit de suivre le sillage des couleuvres oroboriques pour tremper son visage dans les limpidités de l’eau lustrale.
Malgré de nombreux textes que le lecteur retrouvera pratiquement à l’identique dans les deux volumes, La Source Pérenne est un livre beaucoup plus important que Parcours Païen. Ce n’est pas que Christopher Gérard aurait trouvé quelques formules plus heureuses ou quelques formulations plus percutantes. Tout est question de perspectives. Dans Parcours Païen Christopher Gérard pare au plus pressé. Il s’attaque à la racine du mal. Paganisme contre christianisme, polythéisme contre monothéisme. Tel l’Héraklès sur les bords fangeux de l’Herne il coupe les têtes sans cesse renaissantes de l’Hydre monstrueuse. Mais il ne suffit pas de lutter contre les rejetons visqueux de la pieuvre lernique. Il faut trancher ras le principe génératif de cette cancéreuse prolifération carnivore.
Le païen qui tente de résister à l’assaut du chrétien est un accident circonstanciel de l’Histoire. Il y a longtemps que les chrétiens se sont aperçus de l’étroitesse de leur point de vue. L’on pourrait décrire l’édification de la théologie chrétienne comme la digestion successive de multiples strates païennes. Le rabbinisme christique des premiers temps a avalé au cours des siècles maints éléments des doctrines stoïciennes, du platonisme et du mithracisme… Nous arrêtons là une liste que nous pourrions longuement poursuivre ou détailler… Dans le chapitre « Mysteria Mithrae » Christopher Gérard nous offre le plaisir d’une analyse descriptive, mais qu’il précise non exhaustive, des plus jouissives de quelques uns de ces emprunts qui sont devenus des piliers essentiels du catholicisme ! Les théologiens ont senti venir le danger. Devant la montée de l’érudition d’une fraction non négligeable des élites à la fin du dix-neuvième siècle et la remise en question au siècle suivant des fondements historicistes et dogmatiques des religions monothéiques ils ont dû trouver quelques parades plus efficaces que les sempiternelles et péremptoires objurgations de rares fidèles récalcitrants à l’obligation passive de la croyance en la Vérité révélée. Très malignement le christianisme a tenté de surmonter ses tendances sectaires. Au lieu de gratter là où ça fait mal l’on passera le badigeon de l’oeucuménisme conciliant, l’on ne parlera plus d’hérétiques mais de religions du Livre, la machine du monothéisme a resserré les rangs pour contrer le seul véritable ennemi ; le polythéisme. Mais comme celui-ci embrasse une multiplicité de civilisations en leur essence étrangères à l’idée même de monothéisme, l’intelligentsia d’obédience culturelle catholique a mis au point un concept de tradition religieuse capable de ratisser beaucoup plus large que les instruments messianiques habituels. L’on n’a jamais comparé le travail de René Guénon à celui de Spinoza. Et pourtant un escalier qui permet de s’échapper d’une vision infantile de la représentation de Dieu par un concept philosophique moins naïf est aussi et en même temps l’escalator mécanique qui permet de remonter à ce que l’on avait quitté.
Le lecteur aura compris le sens du nouvel intitulé : le concept de Source Pérenne s’oppose au dogme de Tradition Primordiale. N’allez pas accroire que Christopher Gérard s’en est allé bricoler une notion plus ou moins ingénieuse à opposer aux dogmatiques de la Tradition Primordiale. La Source Pérenne se donne à lire comme une entreprise généalogique de restitution généralisée. Ce qui est en premier n’est pas à l’origine : le christianisme ne s’est pas seulement coulé dans le lit du platonicisme et du plotinicisme il a aussi annexé l’évidence de la multiplicité du monde qui fonde le polythéisme. L’Un exige le Multiple, sans quoi il ne serait que l’indifférencié totalitaire du néant et de l’être. Devant ce scandale de la nécessité de l’existence du Multiple pour assurer sa propre existence, les monothéistes se sont vus obligé de mettre au point cette notion de primordialité temporelle pour assurer la prééminence de l’Un sur le Multiple, qu’ils considèrent comme le gardien du troupeau. Avec la tradition primordiale les pieuses ouailles seront bien gardées !
Avec La Source Pérenne, la vision gérardienne s’agrandit. La pensée de Christopher Gérard a gagné en altitude et en plénitude. Le concept de Source Pérenne est un bélier de bronze qui ne cessera plus de battre les murailles de la Tradition Primordiale jusqu’à leur écroulement final. Ce livre de Christopher Gérard est à méditer. Il est d’abord d’une richesse incroyable. Il n’est surtout pas le résultat de longs et oiseux raisonnements interminables. Il est le fruit juteux de la connaissance savoureuse des choses, des êtres, des gens, des livres et des cultures qui se donnent à vivre selon les concrètes modalités de l’expérience pragmatique de la rencontre d’un poëte, d’un guerrier, d’un Homme libre et ferme, tel qu’en lui-même sa volonté le fonde, avec la chair païenne du monde et des Dieux. »
André Murcie
Publié sur http://littera.incitatus.ifrance.com/ le 16 mai MMVII
***
Rémi Boyer, La Lettre du Crocodile, mai 2007.
« Erudit, profond, pertinent y compris dans ses impertinences, l’essai de Christopher Gérard vient réveiller les consciences dans une défense subtile, vivante et non pas archéologique du paganisme.
Le paganisme dont il est question ici, loin d’être une nostalgie d’un passé idéalisé, un refuge, une fuite, est l’affirmation franche de la reconnaissance du divin dans sa manifestation visible, au quotidien, et du lien sacré entre l’homme et la nature. C’est aussi un combat contre tout ce qui réduit la liberté et la créativité, contre toutes les prisons nées des conditionnements. En ce sens, le paganisme, comme tradition au temps cyclique, est bien davantage le véhicule de voies d’éveil que des traditions au temps linéaire. Christopher Gérard voit aussi dans le paganisme le vecteur du renouveau d’un Occident en détresse, non dans une opposition quelconque à l’Orient mais plutôt en cherchant en Orient, en Inde notamment, les ingrédients du réveil.
Christopher Gérard montre comment derrière le vernis, certes épais, des monothéismes, les mentalités restent païennes et appellent au plus profond d’elles-mêmes au réenchantement du monde : « La religion de l’Europe est d’essence cosmique. Elle voit l’univers comme éternel, soumis à des cycles. Cet univers n’est pas regardé comme vide de forces ni comme « absurde » comme le prétendent les nihilistes. Tout fait sens, tout est forces et puissances impersonnelles régies par un ordre inviolable, que les Indiens appellent Dharma (concept récupéré plus tard par les Bouddhistes), terme qui peut sembler exotique, mais que les Grecs traduisent par Kosmos : Ordre. Depuis des millénaires, notre religion, reflet de la tradition primordiale, pousse l’homme à s’insérer dans cet ordre, à en connaître les lois implacables, à comprendre le monde dans sa double dimension visible et invisible. Le païen d’aujourd’hui, comme il y a trois mille ans, fait siennes les devises du Temple d’Apollon à Delphes : connais-toi toi-même et rien de trop. »
Cet essai veut délier et réveiller, appeler à l’aristocratie de l’esprit, se souvenant que la voie est d’abord une mise en œuvre et non un discours sur l’œuvre. »
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"Voilà un bréviaire plein d'intelligence et de lumineuse vitalité"
Bruno Favrit
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11 septembre 2007
Autour de La Source pérenne
La revue Eléments (été 2007, http://www.labyrinthe.fr) publie une version partielle de mon entretien avec le critique littéraire Fr. Guchemand. En voici le texte complet.
Dans La Source pérenne, que vient de publier L'Age d'Homme (http://www.lagedhomme.com/), on retrouve, enrichis d'autres textes, des articles qui figuraient dans Parcours païen (L'Age d'Homme, 2000). Est-ce à dire que la démarche qui préside à votre dernier ouvrage participe d'un retour rituel, sept ans après la pose d'un premier jalon important? Plus largement, d'après votre vision cyclique du temps, votre pensée est-elle, selon vous, susceptible d'évoluer encore?
Epuisé depuis plusieurs années, Parcours païen faisait l'objet de demandes pressantes. Mon éditeur et néanmoins ami, Vladimir Dimitrijević, m'a demandé de retravailler l'ouvrage en profondeur pour proposer un nouveau titre. J'ai donc relu ce livre avec sept ans de recul et je l'ai enrichi de textes parus ici ou là. Surtout, l'intervalle "rituel" - coïncidence en effet curieuse - m'a permis d'approfondir ma démarche, aujourd'hui moins polémique qu'à l'époque (1993-2001) où je m'occupais d'une revue de combat, Antaios.
Quant à ce que vous appelez ma pensée, diables, je ne dirais pas qu'elle "évolue", pour la simple et bonne raison que je me sens davantage pensé que pensant et surtout, que ces idées sur le paganisme me trottent dans la tête depuis l'adolescence. Je ne crois pas que, sur l'essentiel, notre pensée évolue, mais plutôt qu'elle se déploie et s'exprime avec plus de clarté. Il s'agit plutôt d'approfondir l'énigme du monde, "d'accueillir le réel" pour citer Marcel Conche, un penseur encore trop méconnu.
Le paganisme se vit au quotidien; il peut s'exprimer de mille façons: par la musique ou l'écriture, par les histoires que l'on raconte aux enfants ou par un geste posé en un moment donné (l’adieu à une personne chère, un feu dans la nuit,…). Dans mon cas, puisque je ne suis ni peintre ni musicien mais homme de l'écrit, ma tâche consiste à verbaliser le mieux possible des intuitions en germe chez moi depuis toujours. Une chose est d'accumuler des références, tel l'écureuil et ses noisettes dans son arbre creux. Plus difficile est la connaissance de soi et du monde, qui seule fonde un discours audible sur le divin.
Pouvez-vous nous expliquer plus précisément les circonstances dans lesquelles s’est passée votre reprise du flambeau de la revue d’histoire des religions Antaios, initialement fondée par Ernst Jünger et Mircea Eliade ?
J'ai été fasciné par le mythe d'Antée dès ma première lecture de ce dernier, à l'âge de dix ans, dans un livre illustré. L'image tirée de ce livre est d'ailleurs encore présente à mon esprit. En mars 1982, j'ai déniché à une vente publique un volume d'Antaios, première du nom (Editions Klett, 1959-1971). L'élégance de ces livres allemands, reliés et à l'impeccable typographie, m'avait frappé autant que la haute tenue des textes: Corbin, Cioran, Nelli, Borges,… Au même moment, j'étudiais en franc-tireur l'œuvre de Jünger et d'Eliade, deux auteurs pratiqués en lieu et place des "syllabus" (belgicisme pour "cours polycopiés") de mon Alma Mater (où Eliade est aujourd'hui mal vu, car "dangereux"). J'avais immédiatement compris l’importance de leur démarche, fondée sur un refus sans concession du nihilisme. Ainsi, lorsque j'ai lancé, avec des moyens dérisoires, la revue sur le paganisme que je ne trouvais nulle part, j'ai tout naturellement choisi Antaios. Eliade étant mort depuis plusieurs années, c'est Jünger qui m’a répondu en me disant que la résurrection d'Antaios le réjouissait et qu'il me souhaitait bonne chance. Quelques mois plus tard, Jünger écrivait à une connaissance qu'il lisait la revue "avec plaisir et approbation". Dans d'autres courriers, rédigés d'une main étonnamment ferme, il m'a encouragé à mener des recherches sur Friedrich Hielscher ainsi que sur son frère, Friedrich Georg, dont l'influence sur lui est encore minorée. Il parle de la revue dans le dernier volume de son Journal, où je figure non loin de D. Venner: "Merci pour Antaios 3. Le numéro, une fois de plus, est excellent. Espérons qu'il y aura encore beaucoup d'autres livraisons".
Vous vous référez souvent à l’Inde, « Terre des Dieux » où vous avez d’ailleurs séjourné. Comment envisagez-vous le fait que ce pays compte désormais parmi les « émergents » qui risquent de se voir gagnés par les dérives du capitalisme sauvage et de la modernité triomphante, voire d’en devenir un nouveau paradigme ?
Vaste problème, mon général! Le cas de l'Inde peut se comparer à celui du Japon. Ces deux civilisations traditionnelles (et polythéistes) sont soumises aux assauts du système techno-marchand. On y voit émerger une bourgeoisie aussi hideuse que la nôtre. Mon plus vif souhait est bien sûr qu'elles résistent à cette menace et qu'elles évitent la tabula rasa que nous avons subie, cette rupture d'avec l'ordre traditionnel. Remarquons toutefois que, d’une part Sa Majesté Impériale Michiko du Japon compose des poèmes raffinés dans la plus pure tradition lettrée, et que de l’autre les sanctuaires tant shintoïstes que shivaïtes demeurent des lieux de prière et de pèlerinage, alors que nos églises, hélas, rassemblent davantage de touristes que de fidèles. En Inde, j'ai rencontré des Brahmanes plongés dans la vie active de ce pays et parfaitement conscients des risques encourus par leur héritage ancestral. Prenez aussi le cinéma chinois : tout un imaginaire traditionnel y est magnifié avec un sens parfois remarquable de l’esthétique. Ces pays émergents visent la puissance, ce qui est de bonne guerre, mais sans ces remords (tardifs) et cette haine de soi qui nous forcent à une repentance morbide, corollaire probable de notre arrogance de naguère.
Y a-t-il des endroits (des lieux, des villes, etc.) où il vous paraît impossible de vous sentir païen ? Lorsque vous évoquez qu’il vous est arrivé de saluer Sol Invictus du haut du Parlement européen de Bruxelles, ne faites-vous pas tout simplement profession de foi d’un archéofuturisme typiquement postmoderne ? Plus généralement, de quels aspects de la modernité un réactionnaire tel que vous s’accommode-t-il le plus aisément ? Et quels sont les aspects que vous en rejetez radicalement ?
Héraclite disait il y a vingt-cinq siècles que tout est plein de Dieu(x). Y compris le métro parisien (station Odéon), y compris les décharges publiques "de notre merveilleuse civilisation occidentale", pour citer Hergé dans Le Lotus bleu. Le genius loci peut être éveillé par l'homme dont le regard n'est pas mutilé, dont le cœur a gardé une fraîcheur d’enfant. Il ne s'agit pas d'une vision extérieure, dictée d'en-haut par je ne sais quel Sauveur jaloux. Plus généralement, le paganisme n'est ni une doctrine, ni une idéologie cantonnée à une chapelle et encore moins une jonglerie de concepts. Parlons plutôt de poétique, de vision du monde, en insistant alors sur le mot vision: une vision mythique qui ne se scinde pas. Quelle absurdité de se sentir païen au Luxembourg, mais pas rue du Temple! Même la plus crasseuse ruelle d'une mégapole en folie peut incarner un aspect du divin, les Enfers par exemple.
En saluant le Soleil du dernier étage du Parlement européen, je ne jouais pas "tout simplement" à l'archéofuturiste - un bel oxymore, soit dit en passant. Je manifestais un moment privilégié de communion entre le corps, l'âme, l'esprit et l’univers ; je rendais grâce, en toute simplicité, à un symbole salué jadis par nos ancêtres, le Sol Invictus des légions romaines, l'Apollon delphien, le Bélénos gaulois,… Surtout, au-delà d'une "croyance" (je ne crois pas un seul instant que le Soleil soit Dieu: il est de Dieu), je goûtais la quintessence de la joie tragique: un jour, ce Soleil, je ne pourrai plus l'honorer ni le voir, ni sentir ses rayons sur ma peau. Chaque salut - chaque baiser - est un instant de gagné sur le malheur, qui s'avance de façon irrépressible.
Si dans La Source pérenne j'avoue éprouver de la tendresse pour divers réactionnaires, de Dioclétien aux Pikkendorff du cher Jean Raspail, je ne me définis pas explicitement comme tel… même si, quasi quotidiennement, je suis bien obligé de me reconnaître en "celui qui réagit" au milieu d'un monde à l'effarante docilité, le monde pseudo-libertaire d'Homo festivus (Muray, qui nous manque déjà), celui fustigé avec talent par un autre esprit libre, Jean Clair : "Dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"." Va pour conservateur, du latin servare: être attentif, préserver ; et au sens anglo-saxon: "in order to preserve" (Burke). Etre conservateur, c’est avoir une conscience aiguë, globale, de la fragilité des équilibres. Nous savons certes que la vie est aussi faite de dissonances (l’immobilité étant la mort), mais ces points d’équilibre obtenus au prix d’expériences séculaires (en clair : du sang et des larmes) ne peuvent être bousculés sans réflexion, par manie du changement. Le conservateur est empirique (et donc allergique aux utopies en tant que maladies de l’intelligence), modeste (car conscient de n’incarner que le maillon d’une chaîne) et sans illusion sur un hypothétique salut. Il y a à mon sens une poésie, un profond sens du tragique chez tout conservateur authentique. Nicolas Gomez Davila, dont vous avez parlé dans Eléments, dit des choses essentielles sur cette posture.
S'accommoder de la modernité? Mais avons-nous le choix? La disparition des famines, les progrès de la médecine malgré sa commercialisation galopante, la relative protection des plus faibles, un confort minimal accessible au grand nombre (ceux qui ont voyagé dans le Tiers Monde comprendront ce que j’entends par « confort », de même que ceux dont les grands-parents ont eu faim), tout cela je vois mal comment ne pas l’accepter sans passer pour un inconscient. En revanche, l'omniprésence de la technique et l'obsession du profit à court terme, qui modifient à grande vitesse notre mode de vie de même que les relations humaines, me font horreur au même titre que le nivellement par le bas (pléonasme), l'amnésie volontaire et la perte générale de repères - cette dernière donnant naissance à des parodies, comme le mariage des invertis ou les carabistouilles "citoyennes". Nous sommes plongés dans une basse époque, l'Age sombre, caractérisée par une débauche de moyens matériels alliée à une effrayante misère spirituelle, l’absence de sens. Ce nihilisme me révoltait déjà adolescent, mais avec le triomphe sans partage du système techno-marchand et l’accélération du processus d’implosion qui a suivi, mon dégoût parvient aujourd'hui à son zénith. L’ancien monde des ouvriers, des paysans et des instituteurs disparaît à grande vitesse, laminé par une gentryfication et une prolétarisation sans âme. Pourtant, tel est notre destin, et nous devons l’accepter, en vrais stoïciens. Amor fati.
Même si vous vous situez dans une perspective en amont des idéologies et des nationalismes, vos références contemporaines sont plutôt à chercher du côté de la droite, tant buissonnière (Gabriel Matzneff) qu’aventurière (Jean Mabire)...
Vous avez raison de me situer en amont, position qui convient le mieux à un aristo-païen (dans les faits, prolétarisé). Patriote plutôt que nationaliste, je suis favorable à la double médiation royale et impériale. L'esprit de parti, le réflexe militant ("il est de chez nous", etc.) me sont étrangers. Monarchiste belge et européen, je verrais bien sur le trône impérial un membre des Habsbourgs, seule légitimité dans nos régions depuis la Translatio Imperii ad Germanos.
Je ne me livrerai pas au jeu futile « gauche-droite, marchons au pas ». Je préfère me définir au sens large (et à condition de ne pas en faire un parti!) comme impérial-conservateur… tout en gardant à l’esprit que le regretté Jean Mabire, collaborateur plus qu'original d'Eléments pendant un quart de siècle, n’a jamais caché sa sensibilité socialisante et ce dès les années 60 et que Gabriel Matzneff demeure un pur libertaire. Le progressisme dogmatique, que Clément Rosset définit parfaitement comme "la revendication criarde contre les faits au nom de principes moraux", ne m'a jamais tenté: idéologie de paresseux par ailleurs contredite par la réalité, il n'est guère fécond en art et catastrophique en politique. Eléments, que je lis depuis 1981, parle avec une grande sympathie d'auteurs chers à mon cœur: Jacques Laurent, Dominique de Roux, Michel Mourlet, David Mata, l’étonnant Louis Védrines, découvert grâce à Michel Marmin, tant d'autres encore. Tous ces écrivains ont en commun de ne pas appartenir à la gauche idéologique, cette gauche puritaine qui a colonisé les médias, l’université et qui ostracise les libertins. Leur fidélité à une posture antimoderne, c'est-à-dire rebelle aux idéologies mécanistes et réductrices, doit être saluée. Toutefois, pas d’illusion : à droite aussi on trouve des sacristains et des pharisiens, pour qui, par exemple, un païen est un « paganiste » qui « adore » des « idoles », etc. La bêtise et la bassesse ne sont l’apanage d’aucune chapelle.
Le paganisme n’est ni de gauche ni de droite, mais compte des adeptes parmi tous les types de sensibilité. La mienne est aristocratique sans complexe; elle est propre à ce que j'appellerais l'Europe secrète, continent submergé, mais qui ne se soumet pas à l'imposture.
Je suis donc attaché au principe hiérarchique (du grec hiéros, « sacré » et archè, « principe »), omniprésent dans les mythologies, notamment indo-européennes. Tout panthéon illustre à sa manière la complexité des jeux de pouvoir, par le truchement entre autres du schème de la parenté. Un paganisme purement anarchique (alpha privatif et archè : littéralement « dépourvu de principes ») me paraît inconséquent. Quand je lis certains néo-païens de type confusionniste, je ne me reconnais pas dans leur salmigondis new age, religion à la carte sans cohérence ni exigence… et qui, de façon révélatrice, nie le tragique. Le voilà le vrai blasphème : la négation du tragique au profit d’abstractions moralisatrices (le Péché, le Progrès, la Race,…) qui viennent justifier les pires infamies.
Mon paganisme est celui d’un homme enraciné dans un lieu et une histoire : un citoyen européen des années 2000. Cette posture relève d’une voie sévère, helléno-romaine, celle suivie jadis par Caton, Sénèque ou Marc Aurèle. Et politique au sens noble : le paganisme des Européens d’aujourd’hui doit englober les trois fonctions de notre théologie millénaire (oratores, bellatores, laboratores). Avant tout poétique et cosmique, il est aussi civique : une volonté de maintenir, enrichir et transmettre un héritage spirituel, culturel et, désolé pour le gros mot, ethnique. Le reste relève de la parodie. Le païen qui n’est pas aussi un hoplite n’est qu’un jean-foutre.
Vous qui semblez prêter peu de foi à l’idée d’un « désenchantement total du monde », ne pensez-vous pas que le paganisme soit indissociable d’une réflexion sur ce qui préserve au mieux son mystère et son énergie primordiale, à savoir la Nature ? Le paganisme peut-il ou doit-il être un Écologisme ? Dans quelle mesure en tout cas le pouvoir de création et d’auto-création de l’individu, dimension si je ne me trompe cruciale du paganisme, n’est-il pas contradictoire avec l’aspiration au respect de la Nature ? Ne peut-on même y déceler les germes de l’autodestruction de l’homme ?
Pour continuer sur la lancée de la précédente question, oui, le paganisme en tant que vision organique ne peut déboucher que sur une volonté de préserver et de laisser un environnement vivable à nos descendants. Entendons-nous sur le mot « écologie » : je prends ce vocable au sens scientifique et non pas sentimental. Et, ne croyant pas plus au "tout ira mieux demain" qu'au "tout était merveilleux avant-hier", j’inclus la dimension tragique, celle de l’Homo sapiens, un prédateur qui détruit pour créer, à l’instar de Shiva ou d’Apollon Archer. Respect ne signifie pas idolâtrie infantile d’une nature idéalisée, celle du Bon Sauvage et des huiles essentielles. Un païen ne peut être qu’allergique au gaspillage insensé de notre Occident, à son prométhéisme aussi borné qu’intéressé, à sa criminelle irresponsabilité. Cela dit, lisez bien l’Ancien Testament et vous trouverez des justifications théologiques au saccage des bosquets et des forêts, à l’élimination des tribus non élues.
L’une de vos références majeures en poésie non française est Yeats. Goûtez-vous également la poésie païenne de Fernando Pessoa ou de certains de ses hétéronymes? Quels sont les autres grands poètes « contemporains » que vous aimez fréquenter ?
Yeats, chantre magnifique de l’indomitable Irishry, est pour moi inséparable d’un lieu enchanteur en Irlande, Thoor Ballylee, près de Galway. Là, dans un donjon normand, Yeats a composé ses plus beaux poèmes. J'y suis allé ainsi que sur sa tombe à Drumcliff, aux pieds du Ben Bulben : sur la dalle, une inscription : « Cast a cold eye On life, on death, Horseman, pass by ! » Ce qui peut se traduire : « Contemple la vie, la mort d’un œil froid, Cavalier, passe ton chemin ! ». Dans le genre homérique, qui dit mieux ?
Je connais mal Pessoa : je n'ai lu que quelques textes au mysticisme échevelé sur le retour des Dieux et le paganisme portugais. En général, je fais mon miel des inspirés, d’Homère à Nerval, d’Hölderlin à Lucrèce, sans souci de la chronologie. Peu de goût pour l’actuelle poésie informe. A rebours de ce bavardage subsidié, deux aérolithes, évidemment publiés par L’Age d’Homme : Chaunes et Sylvoisal.
Vous citez également à diverses reprises Paul Morand. Qu’est-ce qui vous rattache à ce personnage ?
Morand n’est pas un personnage, jeune homme ! Mais l’un des grands écrivains du XXème siècle français (dixit Céline). Un maître de style et de maintien. L'auteur de Milady et d'Hécate et ses chiens aura mené une vie "tout en noblesse et en style", pour citer un critique belge. J'avoue que le Morand que je préfère est le nouvelliste, celui d'après-guerre, qui connut le purgatoire de son vivant et le surmonta avec brio. Quelle lucidité (« C’est tout de même une immense tragédie que la disparition de la race blanche », dit-il à J.-J. Marchand), quelle langue souple et pleine d’invention, ces ellipses ! Et quelle élégance, ces costumes ! Un parfait représentant de la Vieille Europe, un insurgé contre la chiennerie moderne, un aristocrate au sens noble, c’est-à-dire qui assume sa singularité sans faillir. Si quelqu’un fonde une association des amis de Morand, j’en suis !
Vous évoquez, dans un très beau passage sur votre enfance, la lecture de ce livre pour la jeunesse, Vers le Nord mystérieux, qui a installé dans votre conscience un « Pôle qui n’appartient qu’à vous ». Pourrait-on dire que votre paganisme participe d’une même construction très intime, intérieure, difficilement partageable ? Dans ce sens, vous qui avez trouvé en Alain Daniélou et d’autres, quelques maîtres à penser et à être, vous sentez-vous l’âme d’un « passeur » ?
En effet, mon paganisme n’étant pas une doctrine, mais bien la religion éternelle du sang, du sol et de l’esprit (gardez, je vous prie, ces trois termes ensemble), il comporte donc une part intime, ressentie, à redécouvrir par chacun. Il s’agit bien d’une quête à la fois solitaire et solidaire. Je me vois mal en chef d’école : quel ennui, ces gens béats qui vous demandent sur quel pied danser. Qui acquiescent en psalmodiant des amen énamourés.
Eveilleur ? J’aime l’image : si mes livres poussent quelques-uns à voir le monde de façon plus autonome et plus intense, mon labeur n’aura pas été vain.
Bruxelles, Beltaine 2007
13:35 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, paganisme, spiritualité
07 août 2007
Parcours païen
Parcours païen, essai, L'Age d'Homme, 2000
"Pourquoi recommander Parcours païen de Christopher Gérard? Parce que la pensée païenne abomine la bassesse mercantile. Parce que le païen Christopher Gérard a du talent. C'est un chrétien qui vous le dit." Pol Vandromme, Pan
"Quiconque s'interroge sur l'identité spirituelle de l'Europe ne saurait ignorer cette composante et négliger le livre si pétulant de Christopher Gérard." Bruno de Cessole, Valeurs actuelles
"Un parcours dont l'honnêteté et comme une fraîcheur lustrale me touchent". Jacques Franck, La Libre Belgique
"Son parcours, atypique, voire provocateur, n'est pas celui d'un passéiste nostalgique, mais celui d'un homme de conviction entré en résistance". P.-L. Moudenc, Rivarol
"Il fait sienne la parole du Bouddha: "j'ai vu l'Ancienne Voie, le sentier aryen, la Vieille Route prise par les Tout-Eveillés d'autrefois et c'est le sentier que je suis"." Jean Parvulesco, Contrelittérature
"Ce parcours païen est un véritable journal spirituel. (…) De Zeus à Mithra, de Cernunnos à Varuna, c'est à une majestueuse mise en ordre de l'univers et de son destin personnel à laquelle C. Gérard se livre. Hiératique et surtout pas erratique le parcours gérardien!" André Murcie, Alexandre
"Votre défense et illustration du polythéisme signifie, pour moi, un effort pour faire vivre l'esprit de tolérance en vue d'une humanité de paix où régneraient des dieux multiples." Marcel Conche
"J'ai aussi pleuré sur la mort de Pan." Vladimir Volkoff
21:50 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, spiritualité
20 octobre 2006
IOVI OPTIMO MAXIMO
IOVI OPTIMO MAXIMO. C’est Iuppiter (génitif: Iovis), le Dyáuh védique, qui est ici honoré. Dieu souverain du Ciel lumineux, Roi des Dieux et ordonnateur du Monde, garant du Droit et des serments, il est pour moi l’incarnation de la civilisation. Qu’il se nomme Zeus Hypsistos, Tyr ou Tiwaz, il est le maître du Kosmos, c’est-à-dire de l’Ordre, du Dharma. Vainqueur des Titans et des Géants, Dieu à l’aigle et à la lance: ne dois-je pas me souvenir que, à l’origine, mon nom (Ger-hardt) signifie «le porteur de lance»? Jupiter Conservator est évidemment lié au Mitra indo-iranien, qui allait donner le Mithra de nos légionnaires. Comme lui, il est le Dieu du Contrat et de la justice immanente; il impose aux mortels de réaliser leurs devoirs et de se garder de toute faute. Pour un homme de savoir et de prière, il s’agit bien d’éviter ces crimes que constituent la trahison des serments, les abus de pouvoirs et, bien sûr, l’ignorance. Maître du savoir, il dispense le souffle vital et, en tant que raison universelle, s’impose comme le grand Dieu de la religion cosmique des Indo-Européens. Dyáuh renvoie à une racine indo-européenne commune: *deiwos qui désigne le Dieu céleste, diurne. En dérivent le latin deus: le Dieu (d’où notre « Dieu » français) et dies: le jour. Jupiter illustre le caractère rationnel de la religiosité traditionnelle, qui n’est en rien apocalyptique. Georges Dumézil fait de Jupiter Capitolin le Dieu de la Tradition, qui prolonge la vieille monarchie romaine: «Jupiter n’est pas favorable aux progrès de la plèbe». Voilà qui fait de Iupiter Optimus Maximus la divinité tutélaire des hommes archaïques d’aujourd’hui, révulsés par la vulgarité satisfaite des consommateurs, ces malotrus. Au coeur de la grande dissolution, dans un monde de plus en plus abâtardi, il incarne cette indestructible volonté de hauteur et de distance qui tenaille ceux qui entendent trouver leur propre centre, sourds aux appels des médias qui nous invitent à nous «éclater» davantage. L’homme différencié, l’homme debout, est feu et éther, aigle et soleil; il refuse le nivellement, et donc le métissage, qui lui apparaît comme la pire des déchéances. Dans la religion de mes ancêtres irlandais, Eochaid Ollathair, leur Jupiter, combat les monstres du non-être, ces forces du chaos, du renoncement et du retour à l’indifférencié, qui, sans cesse, reviennent à l’assaut. Voilà sans doute la principale leçon à retenir: tendre à l’effort créatif, sans cesse triompher de ces géants anguipèdes à l’affût de la moindre faiblesse. Songer aux Romains, qui honoraient un Jupiter Stator, celui qui s’arrête, le Résistant, auquel ils sacrifiaient des taureaux blancs.
18:15 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, dieux, spiritualité


