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04 juin 2014

Avec Guy Féquant

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Vingt ans ! Cela fait vingt ans que les livres de Guy Féquant occupent une place de choix dans ma bibliothèque. Lui que je croyais parti pour toujours à la Réunion est revenu dans la maison ancestrale et s’est remis à écrire !

Petit-fils de berger, Guy Féquant a été professeur d’histoire et de géographie. Spécialiste de Tacite, il s’est nourri des Latins, de Lucrèce aux chroniqueurs carolingiens, des Romantiques allemands, jusqu’à notre cher Jünger. Lecteur de Gracq et de Déon, de Caillois et de Borges, il affectionne les écrivains voyageurs : White, Leigh Fermor, Bouvier… Aujourd’hui, il s’adonne aux joies de la retraite dans un petit village de sa Champagne natale, près de Rethel – où, en 1432, Philippe le Bon mit en place l’Ordre de la Toison d’Or. Cette province, il lui a rendu hommage dans son premier livre, Le Ciel des bergers (1986), étonnant dialogue archaïque entre un homme et le sol qui l’a vu naître, et aussi tribut rendu à ses aïeux bergers et laboureurs des terres crayeuses, comme ce grand-père qui lui dit un jour : « D’abord, ne jamais se complaire dans les petits maux que le destin nous inflige ; ensuite ouvrir grand son esprit à la magnificence du monde ; enfin ne consentir à rentrer en soi que pour prier ».

Après un essai consacré à Saint-John Perse, Guy Féquant a publié deux beaux romans malheureusement épuisés et qu’un éditeur ferait bien de rééditer.

Odinsey, qui s’ouvre par la devise figurant sur la pierre tombale de Martin Heidegger, « La marche à l’étoile, rien que cela », est la chronique imaginaire de l’île d’Odin, qui ressemble étrangement à l’Ultima Thulé de Pythéas. Lecteur d’Horace et d’Hérodote, botaniste et ornithologue (comme Féquant), Stéphane Arnasson y incarne un rebelle jüngerien qui assiste, impuissant, à la fin de la société aristocratique et païenne - c’est tout un, comme toujours -, celle des sagas, des prophétesses et des princes, emportée par la triple montée du christianisme, de la monarchie centralisée et du règne des marchands.

Le Jaseur boréal tire son nom d’un oiseau de mauvais augure, que la vieille langue thioise appelle pestvogel – l’oiseau qui annonce la peste, la guerre et la famine. Le lecteur y suit pas à pas, sans lâcher son grimoire une seconde, le jeune Manfred, élève d’une école monastique et compagnon d’Erik le Rouge en Amérique. Surnommé Julien l’Apostat par un frère ambigu qui préférerait avoir affaire à un athée, Manfred flirte avec un paganisme encore bien vivant (nous sommes aux alentours de l’an mil) tout en étant fasciné – qui ne le serait pas ? – par la figure du « moine grammairien voué au culte des livres et à la méditation au cœur de la forêt, ce désert d’Occident ».

J’avais lu ces livres il y a vingt ans, avec quel plaisir. Voilà que le facteur me dépose Plume, un roman, ou est-ce un récit ?, qui m’a ému et que j’ai abondamment crayonné. Plume est une sorte d’éloge des chats, comme le précise la dédicace manuscrite : « le silence des chats est celui des grands initiateurs ». Un couple de lettrés réfugié dans un village bourguignon, lui professeur de japonais et qualifié par sa femme, une traductrice, de mutashi otoko (« homme de jadis ») – un contemplatif fasciné par le grand mystère, « celui de l’instant volé à l’avalanche du temps ». Un rebelle, encore, rétif au monde moderne, vu comme « un complot contre l’âme, contre la part de nous-mêmes qui veut sans cesse relier la terre aux étoiles.»

Un jour, une chatte, légère et aérienne, arrive on ne sait d’où, sans doute abandonnée par des citadins, et se fait adopter d’emblée. Angora à la démarche décidée, tachée de noir et de blanc, Plume s’impose avec sa logique obéissant à des flux mystérieux. Entre l’homme et le félin se nouent des liens d’une étonnante profondeur, d’autant plus intenses que, lors d’un séjour à la Réunion, un autre chat, Timour, avait déjà occupé une place importante dans sa vie. Tout le récit tourne autour de la mort des deux chats, et de la métamorphose qu’elle implique chez l’humain qui leur survit. Moraliste influencé par le taoïsme comme par le vieux paganisme gaulois, Guy Féquant chante les chats, leur noblesse « sans passé ni attente », leur résistance aux mises au pas comme à tout dressage. L’époque, dit-il, n’est pas aux chats, trop indépendants, trop fins, mais plutôt aux chiens de garde et de camps. Le style, classique et d’une belle sobriété, rehausse ces réflexions tour à tour poétiques et désabusées que je suis sûr de relire encore.

 

Christopher Gérard

 

Guy Féquant, Plume, Editions Noires Terres, 222 p. 15€

Odinsey et Le Jaseur boréal avaient été publiés à la Manufacture.

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05 mai 2014

La Chambre d’art

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Premier roman de l’ancien diplomate et éditeur André Querton, La Chambre d’art se révèle une jolie réussite : l’intrigue, le rythme et la charpente du récit, le style particulièrement soigné témoignent d’un réel métier, qui évoque parfois Saint-Germain ou la négociation, de Francis Walder (1958). Résolument antimoderne, ce roman propose, dans une langue raffinée, une belle analyse du délitement d’un état fédéral qui, en raison des troubles, décide de mettre à l’abri les collections du Musée national. Le narrateur, Ignace, lettré récemment retraité dans la ferme-château de ses ancêtres, est ainsi chargé par « les autorités compétentes » de recueillir quelques centaines de caisses d’œuvres d’art. Alors que son manoir échappe à ces troubles bien lointains et quasi abstraits - il s’agit bien d’un conte philosophique, voire d’une uchronie -, le narrateur, qui désobéit pour la première fois de sa vie à l’Autorité, se prend au jeu d’ouvrir ces fameuses caisses. Au fil de ses trouvailles, il se plaît à reconstituer le cabinet de curiosité de Cornélius van der Geest, marchand anversois du XVIIème siècle. 

Ledit cabinet exerce sur Ignace une fascination grandissante qui tourne à la manie morbide, jusqu’au sardanapalesque dénouement. La Chambre d’art est bien le prétexte à une hautaine méditation sur la fuite du temps et l’érosion des valeurs, sur le destin des civilisations et la folie des hommes, sur la survie de la culture dans un monde en voie d’ensauvagement.

 

Christopher Gérard

 

André Querton, La Chambre d’art, L’Age d’Homme, 257 p.

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24 avril 2014

Livr'Arbitres

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A lire, les commentaires, comme toujours pertinents et pleins d'élégance, du Chouan des villes, avec en prime une amusante photo de votre serviteur: 

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-avis-aux-a...

 

*

Magnifique soirée d'amitié vendredi dernier pour le lancement de cette nouvelle livraison de Livr'Arbitres consacrée à Marcel Aymé, et dont j'ai coordonné le dossier Dandysme (avec Ludovic Maubreuil sur quelques samouraïs du cinéma français, un entretien avec le Chouan des villes et votre serviteur).

http://livr-arbitres.com/

 

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23 avril 2014

Un Homme dans l'Empire

 

 Un curieux roman antimoderne

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que j'ai chroniqué ici :

 http://www.lespectacledumonde.fr/index.php?option=com_con...

 

 

 

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22 avril 2014

Dernières nouvelles du jazz

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Auteur de deux essais sur le jazz, collaborateur de Jazz Magazine et des Cahiers du Jazz, Jacques Aboucaya incarne ce genre de spécialiste incollable qui, au bout de sept secondes, reconnaît tel concert donné en 1902 à la Nouvelle Orléans, tel jam session bruxelloise des années 40. Evoquer devant lui Art Pepper ou même Marcus Lowdeloo le plonge en transe, une transe que seul un triple bourbon hors d’âge parvient à calmer. Un dur et pur, un fondu du microsillon, empli d’un total mépris pour les CD (« ce signe qui sonne comme un ordre de capitulation »). Last but not least, Jacques Aboucaya est un écrivain de race : ce lettré, critique littéraire exigeant (dans Service littéraire par exemple), ce biographe exemplaire de Paraz, écrit, dans un français limpide, des nouvelles qui se dévorent séance tenante. Moi qui ai peu de goût pour le jazz (mis à part Swing 42 dans l’enregistrement inédit du Palazzo Concordia du 1er avril 1944), je n’avais pu, à l’époque (en 2006), lâcher son recueil de nouvelles avant d’en avoir dégusté la dernière page. Aujourd’hui que L’Age d’Homme a l’excellente idée de rééditer ce recueil enrichi de trois inédits, je réitère mon verdict : ciselées avec un respect infini du lecteur, ponctuées avec une rare maestria (« le bon tempo » dixit F. Cérésa),  ces quinze nouvelles révèlent un auteur d’une clarté solaire. Loufoques (le désopilant Rabbit, ce mainate devenu critique de jazz ; ces extraterrestres fanatiques de Bud Powell) ou poignantes (la jeune vierge sacrifiée sur l’autel du saxophone), ces Dernières nouvelles du jazz sont bien d’un styliste de haut parage.

 

 

Christopher Gérard

 

Jacques Aboucaya, Dernières nouvelles du jazz, L’Age d’Homme, 15€.

 

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