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20 avril 2015

Les Rouges et les Noirs

 

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La Legge dell’odio, titre original de l’épopée d’A. Garlini, illustre mieux le sujet de cette fresque de l’Italie des années de plomb que celui choisi par Gallimard, tant le personnage principal, Stefano Guerra, incarne un avatar d’Arès aux noires prunelles, le terrible dieu de la guerre. Les Œufs du dragon aurait aussi convenu…

 

Etudiant à Rome en 1968, Guerra appartient par tradition familiale à la droite la plus incandescente, plus proche en réalité des « Chinois » de l’ultragauche et d’autres anars que des bourgeois de la Démocratie chrétienne ou même des notables du M.S.I. Guerra le bien nommé affronte ainsi la police, vole une arme et, par accident, tue un militant gauchiste dont il a séduit la sœur. En quelques heures s’est jouée la tragédie d’une vie dédiée à la violence, à l’odio. Pris en mains par un réseau noir plus ou moins clandestin, constitué des rescapés de la Decima Mas et des ultimes partisans de Mussolini, Guerra plonge dans l’activisme le plus violent et le plus trouble, qui allie combats de rue et trafic d’armes, sans oublier de sanglants attentats à la bombe. Bientôt, sous l’influence de son mentor, le très ambigu Franco, meneur ressemblant étrangement à Guido Giannettini, l’un des protagonistes de la stratégie de la tension, Guerra rencontre militants et barbouzes au cours d’une dérive nihiliste qui évoque celle de nos modernes djihadistes. Malgré des longueurs et quelques bavardages, Les Noirs et les Rouges se révèle un grand roman, où nous accompagnons le jeune activiste devenu tueur, lecteur de Nietzsche, de von Salomon et même de Marcuse, jusque dans sa cavale en Afghanistan et en Patagonie. Nous le suivons aussi Corso Vittorio Emmanuele, dans l’appartement de Julius Evola, l’auteur de Chevaucher le tigre, qui chasse le jeune homme en ces termes : « tu es un loup bleu. Va-t’en ». Le penseur de la Tradizione rejette le proscrit, l’exclu, le maudit archétypal qu’est Stefano Guerra – homo sacer.

 

Romancier politique, Garlini dépeint sans trembler les collusions entre activistes rouges ou noirs (les deux mouvances s’infiltrant à qui mieux mieux) et officines politico-militaires, d’où les agents US ne sont pas absents : « se servent-ils de nous ou nous servons-nous d’eux ? », se demandent ces têtes brûlées, jusqu’à l’éblouissement final. Toutefois, l’auteur voit plus loin qu’une énième dénonciation de l’extrémisme, qui serait sans intérêt : il comprend de l’intérieur un type d’homme, le Kshatriya, héraut d’une mystique de la violence vue comme une purification, l’homme d’épée dépourvu de légitimité dans une époque où règnent le mensonge et la parodie. Stefano Guerra est une sorte d’Achille contemporain, un enragé aveuglé par une pulsion de destruction, que le romancier nous fait toutefois prendre en affection. Romancier psychologique, Garlini décrit en clinicien un cas d’Oedipe non résolu et les conséquences d’un tel malheur. Sa peinture de l’amour passion comme de la fraternité des activistes, avec leur part d’ambiguïté, doit être saluée, de même que celle des rapports complexes entre l’agent traitant et celui qu’il manipule. La gauche ultra, la Toskana-Fraktion, n’en sort pas grandie : « des bourgeois de bonne famille : l’école jusqu’à une heure, le déjeuner avec maman et la leçon de tennis, un italien sans accent régional, le petit pull en cachemire, les oreilles remplies par la musique des concerts de Santa Cecilia et la méchanceté arrogante du gamin qui a mis la domestique en cloque ». Sur fond de Volkswagen Coccinelles et de rengaines absurdes, un grand roman donc sur la décadence mercantile des 60’, sur les parodies de chevalerie et la quête d’un ordre d’acier, au sein duquel « les mains couvertes de sang aident à corriger le regard ».

 

 

 

Christopher Gérard

 

 

 A. Garlini, Les Rouges et les Noirs, Gallimard, 676 p., 27.50€

 

Une version de la présente chronique a paru dans Service littéraire

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22 janvier 2015

1 Savile Row

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Ma note sur un album récent :

http://salon-litteraire.com/fr/beaux-livres/content/19171...

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10 décembre 2014

Keats, Keepsake

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01 décembre 2014

Avec Romain Slocombe

 

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Mission accomplie pour le camarade Slocombe : son dernier roman, Avis à mon exécuteur, se place très haut dans le gotha du roman noir politique. Le sujet ? Les confessions posthumes d’un bolchevik de la première heure, un Juif polonais entré au service du Parti et qui, dix-sept ans durant, dans l’ombre, sert la Révolution… ou plutôt les idoles sanguinaires créées par cette nouvelle religion. Avec autant de maestria que de fine érudition, Romain Slocombe reconstitue l’atmosphère d’une époque, le climat mental d’une caste : l’URSS des années 30, les réseaux du Komintern et du NKVD – le bras armé de Staline. On songe au roman de J. Boyd, Restless, mais un Boyd autrement plus dense, plus ample, plus dur aussi. Et quelle tension, quel rythme, de la première à la dernière ligne !

Un manuscrit trouvé à Vevey chez un ancien du Vlast - les services soviétiques - livre au lecteur les confessions d’un officier supérieur de l’appareil clandestin du Parti, que nous suivons dans ses opérations, tour à tour cruelles et tortueuses, jusqu’à la dernière : la liquidation (ou liternoïe delo, « lettre spéciale » en code), sous peine de voir femme et enfant assassinés, de son ami d’enfance, un autre tchékiste, écœuré comme lui par la Terreur qui s’abat sur l’URSS. Slocombe s’est inspiré de la vie de Walter Krivitsky, l’un des premiers grands défecteurs, retrouvé suicidé dans une chambre d’hôtel de Washington en 1941 (vendu par Philby ?). L’homme avait choisi la liberté pour protester e.a. contre le massacre systématique des communistes russes par Iagoda et Iéjov, les âmes damnées du tyran (avant leur liquidation dans le cadre de ce que le NKVD appelait non sans humour la rotation des cadres), mais aussi contre le pacte Molotov-Ribbentrop.

Slocombe décrit à la perfection la perte progressive des illusions de ces hommes qui ont tout donné à un mythe, le salut par la révolution prolétarienne, et qui pour faire triompher une religion fondée sur le mensonge, en viennent à trahir tout ce qui fait d’eux des hommes de qualité : esprit critique, scrupules moraux, amitiés, fidélité … Dans le système instauré par Lénine, ne survivent, avec un peu de chance, que les cyniques et les dociles.

La description des crimes commis en Espagne, transformée en charnier par les tueurs du NKVD et leurs supplétifs (notamment français : Marty), glace le lecteur, qui pousse la porte des sinistres checas de Barcelone, où l’on extermine des milliers de pauvres types sous prétexte qu’ils appartiennent au POUM, à la CNT ou parce que, même encartés au PC, ils déplaisent aux cerbères de Moscou. De même, Slocombe reconstitue avec un joli sens de la mise en scène des réunions d’officiers supérieurs à la Loubianka, pressés de faire subir à l’URSS une saignée aux allures de cyclone.

L’Affaire Toukhatchevsky, de même que les Procès de Moscou (bruyamment approuvés par tant de progressistes occidentaux) et la grande terreur de 1938 sont interprétées comme une titanesque guerre interne entre l’Armée rouge, corps sain de l’empire soviétique, et le NKVD, la garde rapprochée du tyran. L’enjeu ? Un pouvoir qui risque d’échapper à Staline, qu’un dossier retrouvé dans un coffre de l’Okhrana, la Sûreté tsariste, accuse, preuves à l’appui, d’avoir été, de 1906 à 1913 un agent provocateur - nom de code Vassili - chargé de surveiller Lénine et le Comité central. L’Etat-Major de l’Armée rouge, mis au courant du passé sordide de Staline, conspire contre le tyran, mais se fait doubler par le NKVD… à la plus grande joie des services allemands, qui eux aussi jouent leur partie. Krivitsky fait défection avec femme et enfant, désespéré de voir souillée la cause d’une vie, et sans illusion aucune sur Trotsky et ses hommes, présentés dans le roman comme des monuments de naïveté. Interrogé à ce sujet, Slocombe m’a répondu n’avoir rien inventé à leur sujet : toutes les preuves de leur aveuglement se trouvent noir sur blanc dans les mémoires de J. Rosenthal, d’E. Poretski et même d’un certain Victor Serge, décidément bien maladroit face aux menées du NKVD.

Un excellent roman, subtil, à la langue ferme et charpentée, fondé sur une analyse approfondie de la psyché révolutionnaire, que l’auteur a connue de près, ayant milité très jeune au sein d’une secte progressiste.

 

Christopher Gérard

 

Romain Slocombe, Avis à mon exécuteur, Robert Laffont.

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11 septembre 2014

Sur un bel essai de Bruno Lafourcade

essai,suicide

 

Mors voluntaria

 

Dans une de ses lettres, le peintre Pierre-Yves Trémois me citait ce que son ami Montherlant lui écrivait en septembre 1963 : « Il serait question de faire de la tentative de suicide un délit pénal. Comme si ce n’était pas une question entre soi et soi. Je vous écris cela en songeant à nos Romains, qui n’ont jamais été si grands que lorsqu’ils décidaient de faire cesser leur vie. »

Le suicide, la mors voluntaria de « nos Romains », est précisément le sujet d’un essai réussi, dû à la plume érudite autant que malicieuse d’un jeune professeur de Lyon. Dans Sur le Suicide, Bruno Lafourcade rappelle, pince-sans-rire, que l’homme est l’unique mammifère capable de mettre fin à ses jours. Son livre récapitule les raisons qui, chez un esprit libre et souverain, peuvent justifier le grand saut. Des plus nobles aux plus niaises (la faim dans le monde, une rupture amoureuse, les dettes aux banquiers, etc.), Lafourcade s’amuse, et nous avec lui, à décrire les mobiles de ce geste égoïste et solitaire. Au nombre de ces mobiles, dans le désordre, le bruit totalitaire, le déclin de la langue française, la vieillesse qui vient dans un monde brutal et infantilisé, les moutards et la famille, la maladie… Remarquons que la plupart de ces calamités justifieraient également le meurtre : le vacarme démoniaque d’un smartfaune ne suscite-t-il pas de légitimes envies de Mac modèle 1950, fût-il dépourvu de silencieux ? Le jeune philosophe O. Weininger, l’auteur de Sexe et caractère, se tua en expliquant que, de la sorte, il évitait un carnage. Avait-il raison ?

Vif et spirituel, d’une réjouissante incorrection face à l’imposture égalitaire, sans concession aucune pour la culture de l’aplatissement et de la haine de soi, Lafourcade conseille aux futurs suicidés de justifier leur geste par écrit afin d’éviter les récupérations familiales (« il nettoyait son Mac et puis, eh bien, le coup est parti ; oui, oui »), les interprétations plus ou moins intéressées, voire édifiantes (du genre : « Montherlant est mort chrétien ») et, tout simplement, le doute (Grossouvre, dans son bureau de l’Elysée – douteux, très douteux, surtout dans l’entourage mortifère de certain Président).

Les modèles de suicide sont abordés, de même que les derniers mots (celui, bouleversant, du cher Drieu : « laissez-moi dormir, cette fois » ; le ministre Salengro, qui s’excuse du dérangement). Une typologie des suicidés est aussi proposée : si les savants et les sportifs se tuent peu, en revanche, les soldats et les écrivains… Une pensée pour le colonel Jambon, 86 ans, ancien chef de maquis H’mong, qui se tue devant le monument aux morts de ses camarades indochinois pour protester contre l’abandon de ces braves. Une autre pour l’historien Dominique Venner, exemple de suicide conçu comme un acte de guerre. Lafourcade aurait pu citer Jacques Laurent, qui annonce la couleur dans son livre testamentaire, Ja ou la fin de tout.

La liste des penseurs est longue, depuis Empédocle qui se jette dans l’Etna, Sénèque qui se tue sur ordre du prince, Caraco qui s’ouvre la gorge comme promis après le décès de son père. Drieu bien sûr, et Montherlant – un exemple de virile détermination : le pistolet, le poison, l’heure précise (16 h), le jour de l’équinoxe d’automne.

Avant l’abécédaire des suicidés, instructif (mais incomplet, bien sûr : le dramaturge flamand Hugo Claus), Lafourcade passe en revue les apologies de la mors voluntaria, des Stoïciens, nos maîtres, qui soutiennent qu’il convient pour le sage de vivere quantum debet, non quantum potest aux docteurs de l’Eglise, hostiles au principe même du choix de mourir, l’homme chrétien n’étant que l’intendant d’une vie qui n’appartient qu’au seul Dieu jaloux. Si, pour les Païens, le suicide ne rabaisse jamais celui qui le commet pour éviter des calamités et partir en beauté, chez les disciples de Chrestos, le dolorisme semble l’emporter… quoique certains l’admettent du bout des lèvres. Une belle synthèse, qui vient compléter le superbe essai sur le suicide chez les Romains que composa naguère Gabriel Matzneff.

 

Christopher Gérard

 

Bruno Lafourcade, Sur le Suicide, F. Bourin, 224 p., 16€

On relira pour l’occasion Le Défi, de Gabriel Matzneff.

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