27 août 2026
Avec David Engels

Professeur d’histoire romaine et essayiste politique, David Engels (1979 °) s’était naguère fait connaître du public cultivé par un stimulant essai, Le Déclin (Éditions du Toucan) où il comparait certains aspects de l’Union européenne avec des symptômes de la décadence romaine. Dans un autre essai, Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe (De Blauwe Tijger), il proposait des pistes pour résister à ce déclin et au désespoir qu’il peut susciter.

Dans un Occident « à bout de souffle », où le moment de vérité - l’inévitable collision entre l’idéologie bien-pensante (croissance durable & vivre ensemble) et le réel - approche à grands pas, le nihilisme gagne du terrain. Dualisation féroce de la société, immigration de masse et mutation anthropologique du continent, crise financière, radicalisations idéologiques et/ou religieuses, déclin des codes et de la famille naturelle, dissolution de la culture européenne sous les coups du mercantilisme et des dogmes relativistes - le tableau est loin d’être rose, en tout cas pour qui fait encore preuve de recul, d’esprit critique et de culture historique.

Le Retour du Roi est son premier roman, dont le personnage principal, un intellectuel dissident et nomade, ressemble beaucoup à l’auteur. Nous le suivons de Berlin à Oxford, de Lodz à Bruxelles, traqué par l’appareil sécuritaire d’une UE à peine dystopique. De colloques en conférences, le proscrit rencontre une kyrielle de figures, du dénonciateur à l’illuminé luciférien, du résistant au vendu. Engels se contente en effet de forcer un peu le trait, sans exagérer, pour donner de notre bel aujourd’hui un tableau qui fait froid dans le dos : chômage de masse et effondrement de la classe moyenne, mainmise chinoise (avec présence militaire !), loi islamique appliquée avec générosité et wokisme obligatoire, guerre civile de moins en moins larvée… Et, partout, l’aveuglement, le fanatisme et la lâcheté. En vérité, Engels décrit un effrayant phénomène que les historiens de la Rome républicaine connaissent bien : la proscription. Le crime de son proscrit ? « Inciter à la haine » pour citer l’incantation officielle, qui permet de priver une cible, n’importe laquelle, de ses libertés. La réalité est tout autre : cet intellectuel nourri, comme Engels, de Tolkien et de Spengler, se cabre face à l’effondrement de sa civilisation. Les pages les plus émouvantes du roman illustrent cette mélancolie qui frappe les amoureux de l’Europe, qu’il faut désormais qualifier d’ancienne. Un fragile espoir naît avec le couronnement d’un roi… en Syldavie, possible étape vers la Restauratio Imperii.
Engels confie qu’il s’agit là d’un livre de commande, ce qui apparaît vite aux yeux du lecteur attentif. Roman à thèse, engagé donc, rédigé à la hâte et dans une optique explicative (avec quelques ficelles un peu grosses), Le Retour du Roi n’évite pas toujours une sorte de prêchi-prêcha paléo-conservateur, rendu plus indigeste encore par des affirmations sur la foi catholique, « seule et unique voie salutaire » ou sur le Notre-Père comme universelle formule magique. Le salut par la messe en latin paraît bien illusoire…
Une citation me paraît résumer l’éthique, respectable, de David Engels : « Fortifier et défendre une civilisation vieillissante n’est pas moins héroïque que d’étendre ses frontières au temps de sa jeunesse. »
Christopher Gérard
David Engels, Le Retour du Roi, Editions du Verbe haut, 25 €

Voici un entretien datant de 2020 avec le professeur Engels.
Entretien avec David Engels
Propos recueillis par Christopher Gérard
Qui êtes-vous ? Pouvez-vous rapidement retracer les principales étapes de votre itinéraire qui vous a mené d'Aix-la-Chapelle à Poznan, en passant par l'Université de Bruxelles ?
Né à Verviers en 1979, j’ai grandi dans la Communauté Germanophone de Belgique ; un environnement transfrontalier et bilingue fort complexe. Déjà l’identité « nationale » belge est tout sauf évidente ; mais alors, faire partie d’une infime minorité trop peu importante pour avoir une identité régionale véritable et pourtant fort distanciée par rapport au grand frère allemand constitue un antidote parfait contre toute exaltation d’un quelconque nationalisme – et en même temps un chemin menant tout droit vers l’amour inconditionnel pour l’héritage européen commun aux grandes familles cultuelles romanes, germaniques et slaves. Après mes humanités (option latine), j’ai fait mes études universitaires en histoire, philosophie et sciences économiques à Aix-la-Chapelle et, pendant quelque temps, au conservatoire de Liège (en piano) ainsi qu’aux universités de Liège, de Nottingham et de Cologne. Les études m’ont mené tout droit à la thèse doctorale en histoire de l’Antiquité (déposée en 2005 et portant sur la religion romaine républicaine) et à un poste d’assistant que j’ai quitté en 2008 pour accepter le poste de titulaire de la chaire d’histoire romaine à l’Université libre de Bruxelles, et ce avant d’avoir pu terminer mon habilitation sur l’empire des Séleucides (publiée ensuite comme monographie). Pendant les 10 années qui suivirent, j’ai appris à connaître les hauts et les bas typiques non seulement de la vie universitaire, mais aussi éditoriale (j’ai fait office de directeur et rédacteur en chef de la maison d’édition « Latomus », spécialisée dans l’histoire romaine). En même temps, outre ces obligations et ma vie familiale, je me suis de plus en plus concentré sur l’histoire comparée des civilisations et sur des questions d’actualité, comme en témoigne mon livre « Le déclin » (2013) sur les parallèles entre la République romaine tardive et l’Europe actuelle et mon engagement comme président fondateur de la Société Oswald Spengler en 2017. C’est pourquoi, quand l’Instytut Zachodni (« Institut de l’Ouest ») à Poznań en Pologne m’a proposé un poste de recherche dans ces deux domaines en 2018, j’ai accepté cette offre avec grande curiosité et me suis lancé, avec ma famille, dans l’aventure d’une émigration depuis la Belgique vers la Pologne où je vis depuis lors.
Qui ont été pour vous les grands éveilleurs ?
Mon adolescence a été placé sous le signe de cinq grands auteurs (dans l’ordre dans lequel je les ai lus) : Dostoïevski, Nietzsche, Thomas Mann, Tolkien et Spengler. Jusqu’à aujourd’hui, ils représentent la base implicite de mon ressenti intellectuel, car bien que, depuis lors, je me sois ouvert à de nombreux autres classiques (notamment les philosophes et historiens gréco-romains et chinois), ce sont ces auteurs-là qui constituent les pierres fondamentales qui ont affecté ma perception psychique du monde.
Oswald Spengler semble vous avoir marqué. En quoi ce penseur est-il notre contemporain ?
Tout d’abord, Spengler m’a confirmé dans un certain pessimisme culturel que je nourrissais déjà depuis l’adolescence, puis, sa méthode comparative des grandes civilisations m’a non seulement, d’un certain point de vue, réconcilié avec la nature inévitable de ce déclin, mais m’a aussi fourni un moyen d’accès inestimable vers le ressenti intérieur des autres cultures humaines. Depuis toujours, mon intérêt principal a été consacré à l’Histoire dans son intégralité et pas seulement à une seule période : or, l’approche spenglérienne, selon laquelle toutes les civilisations traversent des phases rigoureusement parallèles et correspondant aux étapes d’un être vivant, permet de construire des ponts entre le ressenti culturel de toutes les grandes sociétés humaines et de découvrir le soi chez l’autre – et l’autre chez soi.
Après avoir dirigé la publication d'un recueil d'études sur La Destruction dans l'Histoire, vous avez publié Le Déclin : s'agit-il d'une comparaison historique entre deux crises politiques, entre deux formes de destruction ? Qu'en tirez-vous comme réflexions sur l'Europe d'aujourd'hui ?
Tout d’abord, j’ai toujours eu des sentiments mitigés concernant le titre « Le Déclin », imposé à l’époque par mon éditeur français : le titre original (repris pour la publication des traductions de l’ouvrage) était « Demain, l’empire ? » et correspondait nettement mieux à l’intention principale, c’est-à-dire de fournir non pas une énième lamentation sur la crise culturelle de l’occident, mais plutôt de formuler l’hypothèse selon laquelle les similitudes entre les temps présents et les dernières décennies de la République romaine (au 1er s. av. J.-Chr.) seraient si flagrantes, que nous pourrions conjecturer une suite d´événements relativement parallèle : d’abord une phase de désordre civil durant à peu près 20 ans, puis l’instauration d’un « compromis impérial » à l’image du principat augustéen. Dès lors, une fois cette théorie acceptée, la véritable question n’est plus comment éviter cette transition, mais plutôt, comment la rendre aussi souple que possible et, surtout, comment garantir qu’un maximum de nos libertés individuelles et de nos traditions historiques puisse être conservées.
Dans Renovatio Europae (Ed. du Cerf), vous proposez des pistes politiques pour une renaissance. L'Europe peut-elle et doit-elle renouer avec son passé impérial - mais quel sens attribuer à ce terme ?
En effet. Le but de « Renovatio Europae », co-écrit avec une série d’autres intellectuels venant de partout en Europe, était d’esquisser certaines pistes pouvant permettre d’éviter dès maintenant une conflagration politique à l’image des guerres civiles romaines et de procéder à une restructuration de l’Union européenne ; une restructuration créant un nouvel équilibre entre États Nations et administration bruxelloise, entre tradition et modernité, entre liberté individuelle et efficacité politique, et se plaçant dans l’héritage des principes du « Saint Empire » qui, pendant si longtemps, a assuré à une grande partie du continent paix, prospérité et éclosion culturelle ainsi que spirituelle tout en exerçant une hégémonie pacifique sur sa périphérie. L’idée centrale était d’allier patriotisme européen et pensée conservatrice afin de dépasser le clivage habituel entre européistes politiquement corrects et nationalistes rétrogrades et lancer ainsi une nouvelle pensée politique que j’ai appelée « hespérialisme ». Il est assez représentatif pour les clivages de notre monde moderne que cette pensée soit très populaire dans les pays Visegrad, où l’enthousiasme pour le projet européen se décline selon une vision très traditionnelle de l’identité culturelle occidentale, alors qu’en France ou en Allemagne, on se dirige tout droit vers une polarisation dangereuse de la civilisation entre modernistes et traditionalistes, le tout sur fond de « clash » des civilisations…
Dans Que faire ?, vos pistes se révèlent individuelles…
Tout à fait. Le problème fondamental du conservatisme contemporain est celui de trouver un équilibre entre un idéal transcendant et un monde moderniste de plus en plus dystopique, sans pour autant se retirer dans un genre d’exil intérieur cynique ou nostalgique et laisser libre champ à la dévastation présente. Dès lors, alors que « Renovatio Europae » est le volet « politique » d’un plan de relance identitaire de notre civilisation, « Que faire » en constitue le volet individuel. Car il ne suffit plus de cocher de fois en fois la « bonne » case lors des élections pour faire avancer notre idéal ; la survie identitaire elle-même de notre civilisation est menacée, et le conservateur doit en tirer deux leçons. D’un côté, il devra intérioriser l’idée selon laquelle les « derniers occidentaux », comme je les appelle, sont devenus une minorité au sein d’une mélasse multiculturelle de plus en plus conflictuelle ; d’un autre côté, il devra, plus que jamais, réaliser ses idéaux dans sa vie quotidienne pour exemplifier personnellement cette identité qu’il veut conserver et créer des sociétés parallèles à l’exemple des nombreuses autres qui dominent de plus en plus notre quotidien.
Imperium, une définition pour demain, à l'heure de la renaissances des empires, par exemple chinois, persan et ottoman ?
Exactement. L’heure est aux « États civilisation » où identité culturelle, ordre politique et défense des intérêts stratégiques font partie d’une seule et même impulsion. La Russie, la Chine, l’Inde et, d’un certain point de vue, les États-Unis ont compris cela depuis longtemps ; d’autres espaces culturels, comme le monde sunnite, le monde iranien et le monde turque sont en train de se former au moment où je parle. Les seuls qui évitent à tout prix de tirer les conséquences de ces évolutions essentielles sont les Européens qui se complaisent dans un angélisme politique et culturel sidérant et risquent de devenir bientôt l’échiquier sur lequel les autres grandes puissances vont jouer à un nouveau « Great Game » - à nos dépens. Si l’Europe veut avoir un véritable avenir, elle doit s’unir autour d’un patriotisme culturel pour son héritage matériel et spirituel, se donner les moyens de réaliser ses ambitions stratégiques communes (tout en laissant aux États-Nations toutes les compétences qui ne sont pas strictement nécessaires aux intérêts vitaux de la totalité de notre espace civilisationnel) et oser à nouveau projeter sa force vers l’extérieur. Mais nous en sommes bien loin, malheureusement...
Octobre MMXX
Pour commander :
https://nouvelle-librairie.com/boutique/editions-la-nouvelle-librairie/que-faire-vivre-avec-le-declin-de-leurope/
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24 août 2026
La paix comme expérience intérieure ou Réflexions sur un livre méconnu d’Ernst Jünger

« Nous avions foi dans le charme du verbe pour désarmer le Tyran et dans la sainte trinité du verbe, de l’esprit et de la liberté. »
Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre, 1939
Par un singulier paradoxe, nous devons à Ernst Jünger (1895-1998), immense écrivain issu des tranchées de 14-18, héros quatorze fois blessé, un temps chantre de « la guerre, notre mère »[1], du nationalisme « soldatique » et de la « mobilisation totale » un manifeste pour la paix, dont l’auteur commença la rédaction « dans le ventre du Léviathan », à savoir au cœur même du haut état-major des forces d’occupation allemandes en France. C’est en effet dans son bureau de l’Hôtel Majestic que, dès l’hiver 1941, Ernst Jünger tente de mettre en ordre ses pensées éparses sur la paix, un exercice qu’il qualifiera de plus difficile pour lui que les milliers de page par lui consacrées à la guerre, étant donné qu’il se sentait plus à l’aise dans la description du front. Commencé au moment où le Reich se trouve au faîte de sa puissance, juste après les débuts en apparence prometteurs de l’opération Barbarossa, cet essai étrange, voire ambigu, et destiné à une poignée de happy few, car susceptible d’être interprété comme une forme de trahison, Jünger le désigne sous le nom de L’Appel dans ses Journaux parisiens[2]. Le titre final en sera La Paix. Appel à la jeunesse d’Europe et à la jeunesse du monde.

Dans la plus totale discrétion, Jünger travaille de 1941 à 1944 à ce que son traducteur français, Armand Petitjean, normalien, résistant issu de la droite, décrit comme « un exercice spirituel dans une langue cryptique ». Jünger précise alors : « J’éprouvais le besoin de mettre de l’ordre dans les pensée, de chercher à démêler le juste et l’injuste. Le fruit de ce travail servit de thème de méditation et de discussion à un tout petit groupe d’amis » [3]. Conservé dans un coffre-fort du Majestic, le manuscrit de ce brûlot est développé.

Dans son Second Journal parisien, Jünger cite, à la date du 26 juillet 1943, l’exhortation de son ami Alfred Toepfer, qui appartient à l’entourage de l’amiral Canaris et fait partie des conjurés contre Hitler : « Il faut que vous vous mettiez à un appel à la jeunesse d’Europe »[4]. Un autre conjuré, le comte von der Schulenburg, le dernier ambassadeur du Reich à Moscou, qui sera pendu après l’attentat manqué contre Hitler, est tenu au courant de l’avancement du livre.

Au départ, cet Appel s’inscrit dans la perspective d’une victoire allemande. Brûlé en 1942, le manuscrit de 1941 est repris en 1943 pour être terminé à l’été 1944. La perspective a alors changé du tout au tout, puisque les défaites d’Afrique et de Russie, l’avance inexorable de l’Armée rouge, le Débarquement de Normandie, les bombardements massifs rendent imaginable la disparition pure et simple de l’Allemagne.
Lu sous le manteau, L’Appel sert de manifeste et de mot d’ordre aux conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Rommel, qui avait été pressenti comme le futur chef d’un gouvernement « post-hitlérien » (dans le cadre d’une Allemagne invaincue par les Alliés) l’aurait qualifié de « base de travail »[5]. Après trois éditions non diffusées (et saisies par les autorités d’occupation anglaises et américaines en Allemagne), La Paix paraît une première fois à Amsterdam en 1945. Une première traduction française paraît sous le manteau après la Libération dans une édition clandestine de L’Action française, l’organe du mouvement royaliste alors interdit.[6] Bref, ce petit livre d’une cinquantaine de pages marque une rupture dans l’œuvre de Jünger et illustre le caractère tourmenté d’un siècle de fer. La dernière mouture tient compte du renversement de la situation : l’Allemagne est vaincue, occupée et en proie à l’opprobre pour les atrocités commises, par exemple dans les camps tout juste libérés. Les détracteurs de Jünger insisteront lourdement sur ledit renversement.
Pourtant, les témoignages sur la conduite de Jünger dans le Paris de l’Occupation, où il fréquente Picasso, Braque et Cocteau, sa proximité avec les conjurés du 20 juillet, ses extraordinaires Journaux parisiens montrent bien que l’écrivain était étranger au fanatisme comme à la haine. Il y a chez Jünger, dès ses premiers écrits, un refus net de la chute dans la zoologie, de cette haine abjecte pour l’ennemi, vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain - thème ô combien actuel. Son appel à la jeunesse d’Europe, qu’il dédiera plus tard à la mémoire de son fils Ernstel, tué à Carrare à la fin de la guerre, sert bien de mot d’ordre à la résistance, comme il est vrai son meilleur roman, Sur les Falaises de marbre, paru en 1939, et qui est une attaque subtile mais bien frontale contre la tyrannie du Grand Forestier et de ses « équarisseurs », que seul son prestige d’ancien combattant et de chevalier de l’Ordre Pour le Mérite protège des rigueurs du régime.
Dans cet essai, Jünger commence par déclarer que la guerre mondiale qui s’achève constitue une exception en ce sens qu’elle est « la première oeuvre commune de l’humanité ». La seconde œuvre ne peut être que la paix, tout aussi commune : « les fruits de la guerre doivent être universels ». En exergue, une citation de Spinoza donne le ton : « La haine entièrement vaincue par l’amour se transforme en amour ; et cet amour est plus fort que si la haine ne l’avait précédé ». Pour Jünger, les fruits du conflit titanesque ne peuvent naître que d‘une semence : le sacrifice inouï, inimaginable dans son ampleur, consenti sur les cinq continents, sur terre comme sur mer et dans les airs. Il précise dans son Second Journal parisien, à la date du 6 août 1943 : « Auprès du sacrifice des soldats, des ouvriers, de tous ceux qui souffrent innocemment, je ne dois oublier en aucun cas les victimes de massacres sanguinaires et insensés. C’est sur eux, avant tout, comme autrefois sur les enfants emmurés dans les piles des ponts, que s’édifiera le monde nouveau »[7]. Dans son Journal parisien, où il se montre souvent moins elliptique que dans L’Appel proprement dit, Jünger insiste sur l’ordre nouveau qui doit naître sur les ruines de l’Europe, fondé sur le sacrifice « des êtres traqués et massacrés ». Déjà dans son roman uchronique, Sur les Falaises de marbre, qui marqua tant Julien Gracq, Jünger avait évoqué les équarrissoirs, ces lieux maudits où des populations entières sont taillées en pièces – allusion nette aux camps de concentration de l’Est comme de l’Ouest. Jünger insiste aussi sur le caractère civil de cette guerre à l’échelle du monde, qualifiée de « fratricide », et en ce sens plus terrible encore que la Première Guerre mondiale, car d’essence idéologique : « Le plus impitoyable est celui qui croit se battre pour des idées abstraites et de pures doctrines, et non celui qui défend seulement les frontières de sa patrie. » Dans cette Guerre seconde, les théories de l’égalité ou de son contraire servent à jauger hommes et peuples : « Les grandes fosses communes se ressemblent toutes » (probable allusion aux fosses de Katyn). L’adversaire y est parfois plus proche que le camarade portant le même uniforme, ce qui oblige à choisir entre devoir et lucidité…
Jünger insiste aussi sur un thème déjà abordé dans les années 20, à savoir le caractère démoniaque de la technique, quand il parle de « technique concertée de la décimation », qui rend impossible toute chevalerie.
Le risque majeur réside dans une paix fictive, qui ne reposerait ni sur la raison ni sur une logique de l’alliance, mais sur la vengeance – il songe clairement au Traité de Versailles, qui traumatisa les Allemands et prépara leur atroce revanche. L’esprit de discorde doit céder le pas au respect du droit. Jünger développe alors une théorie de la monarchie universelle fondée sur un principe spirituel, où des églises chrétiennes réunifiées joueraient un rôle de conservatoire des valeurs humanistes. Jünger ne fait allusion à aucune croyance dans le Christ ou dans un Dieu transcendant, mais bien à l’utilité toute sociale de structures traditionnelles. Vision bien aristocratique et même élitaire, romaine en un sens (ou prussienne ?), qui n’a rien d’évangélique ni même de chrétien stricto sensu. En conclusion, le nihilisme doit se combattre jusque dans le cœur de chacun.
Utopie naïve ? Discours pro domo d’un officier vaincu ? Nombre de critiques d’après-guerre ont ironisé, voire imaginé, comme le philosophe Pierre Boutang[8], une ruse du « germanisme » éternel.
Livre complexe, quasi mythique au sens où la guerre apparaît comme décrite par un Thucydide contemporain, La Paix mérite l’attention de tous ceux qui, à rebours des cyniques discours de prédation, fussent-ils badigeonnés de bonne pensée, savent, comme Jünger, que la vraie force est celle qui protège.
Christopher Gérard
[1] La Guerre notre mère est en effet le titre héraclitéen choisi par les éditions Albin Michel pour la première traduction française de cet essai d’Ernst Jünger, Der Kampf als inneres Erlebnis (1934), dont la traduction littérale serait plutôt Le combat comme expérience intérieure.
[2] Julien Hervier, Ernst Jünger dans les tempêtes du siècle, Paris, Fayard, 2014, p. 335.
[3] Armand Petitjean, Introduction à La Paix, La Table ronde, Paris, 1948, p. 17. L’essai fut traduit en français en 1948 par son amie l’écrivain d’origine azérie Banine (1905-1992), aidée d’Armand Petitjean.
[4] Ernst Jünger, Second Journal parisien, Pléiade, Gallimard, Paris, 2008, page 558.
[5] La Paix, édition de 1948, p. 23
[6] Alain de Benoist, Ernst Jünger. Une bio-bibliographie, Trédaniel, Paris, 1997, p. 74.
[7] Second Journal parisien, Pléiade, p. 564.
[8] Pierre Boutang, Les Abeilles de Delphes, La Table ronde, Paris, 1952. Texte repris dans Dossier H Ernst Jünger, L’Age d’Homme, Lausanne, 2000, p. 33.

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01 août 2026
Morand

Fondée en pays messin à la fin de l’autre siècle par les deux confrères Patrick Wagner et Laurent Schang, Livr’Arbitres est une élégante revue littéraire non conformiste qui a consacré de mémorables livraisons à Michel Déon, Jacques Chardonne, Ernst Jünger. Les Belges y sont les bienvenus. D’une facture soignée,
Livr’Arbitres est l’une des revues littéraires qui comptent tout en restant dans une marge relative, et dont les numéros sont déjà recherchés par les bibliophiles, ne fût-ce que pour le signet qui accompagne chaque exemplaire.
Le dernier numéro de ce trimestriel, le 54 de juin 2026, propose des dossiers fouillés sur trois figures plus qu’originales et aux antipodes l’une de l’autre : Paul Morand, l’ancien ambassadeur de Vichy ; François Augiéras, l’anarchiste païen et Goliarda Sapienza, la libertaire nietzschéenne.
Le dossier Morand est bien fourni ; il constitue un portrait kaléidoscopique d’un des plus grands écrivains français du XXème siècle avec Proust, son ami qui préfaça son premier livre, et Céline, qui, pourtant avare de compliments, saluait en Morand
« un satané authentique orfèvre de la langue ». Toute l’ambivalente profondeur de Morand transparaît dans ce recueil d’articles : son côté « dinosaure » formé au XIXème siècle, sa modernité (vitesse & voyages) sans chiqué, son style éminemment classique, son génie de la formule qui lui permet de croquer un personnage ou une situation en un trait fulgurant, en une percutante image d’une totale originalité. A cet effet, la lecture de ses Journaux est un rare plaisir. Toujours pertinent, toujours inattendu, jamais convenu, Morand étonne, charme et agace à la fois. Son esprit foncièrement réactionnaire ne l’empêche nullement de ne pas voir le monde tel qu’il tourne : « J’aurai joui mieux que personne du monde qui finit, en ayant pleine conscience ; j’aurai vu les derniers beaux pays, vidé les dernières bouteilles, reçu les derniers hommages de races encore respectueuses. Je me promène dans les mondes jaune et noir comme un seigneur qui reçoit les hommages des paysans en juin 1789 ; tout en sachant que cela ne durera pas. » Au jeune Michel
Mourlet, qui le rencontre en 1972, le vieil académicienconfie : « Il faut voyager pour être seul, silencieux, exigeant, fidèle au secret ; sortir de chez soi, c’est rentrer en soi-même (…) Le voyage, c’est une seconde jeunesse ».
Ses descriptions de ville, Bucarest, New York, Londres sont désormais d’indémodables classiques : « Paris c’est le bistrot et Londres, c’est le club. (…) A Londres, les choses sont belles à cause des gens, à Paris, malgré eux ».
Christopher Gérard
Livr’Arbitres 54, 170 pages, wwwlivrarbitres.com
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25 juin 2026
Cercles italiens

La Providence m’a offert au printemps le rare bonheur de (re)pousser la porte de deux cercles italiens, dont je voudrais chanter les louanges à tous mes amis.
Le premier cercle correspondant est le Circolo Societa dell’Unione, de Venise, fondé en 1872 et abrité depuis quelques années dans l’un des palais Mocenigo. Pour en trouver l’entrée, il faut, comme souvent à Venise, se perdre dans les calli (pluriel de calle), labyrinthe créé par les Dieux pour faire perdre leur patience aux âmes pressées. Une fois ce premier obstacle surmonté, il faut sonner à une grande porte, qui s’ouvre sur un jardin paradisiaque, dont les lys roses enchantent le promeneur.

Ensuite, un ascenseur mérovingien vous amène cahin-caha à l’étage, où se cache le Circolo. Un maître d’hôtel en veste blanche vous ouvre, quasi hiératique et d’une urbanité sans âge. Après avoir montré patte blanche, vous voilà admis dans un salon aux couleurs pastel, bleu et ocre.
Par la fenêtre, le Gran Canal et ses eaux turquoises où se croisent les vaporetti chargés à ras bord ; en face, la Chiesa San Toma et son campanile. Une coupe de prosecco, un zakouski au saumon vous font patienter.

Nous sommes loin des clubs anglais avec leurs chesterfields de cuir capitonnés à l’inimitable patine : ici, des fauteuils en tissu, profonds comme des lits. Intégrale quiétude. Le temps de contempler un portrait dédicacé du dernier roi d’Italie et le maître d’hôtel vous convie à la salle à manger voisine. Le menu ? Pas de carte ni d’hésitations malvenues. Imposé : tortellini, asperges, dorade arrosés d’un vin blanc du Veneto, produit par un membre (au Circolo de Venise, on ne boit que les vins des membres). Aux tables voisines, chacun parle trois langues au moins – la Vieille Europe.

Quelques jours plus tard, j’arpentais, une fois de plus, le pavé romain. Retrouvailles avec le Panthéon, le Caffè Sant Eustachio et la terrasse du Rosati, les marbres du Museo Baracco et les rives du Tibre – Roma aeterna. Pour me consoler de la fermeture (provisoire, j’espère) du Greco, je me suis rendu au Nuovo Circolo degli Scacchi, lui aussi fondé en 1872 et qui, à l’origine réunissait les membres de l’aristocratie romaine, celle des Bianchi, partisans des Savoie, et des Neri, les papistes.

Depuis 2023, ce cercle est abrité, non plus dans un palais du Corso, autrefois Légation de la Russie impériale auprès du Saint-Siège, où j’ai eu l’occasion de déjeuner en compagnie d’un grand écrivain, parfait connaisseur des années 30, mais au Palazzo Altieri, tout près de la Piazza Venezia et juste en face du Gesù, église jésuite qui incarne le baroque (voir le post-scriptum).
Bref, le temps de gravir les escaliers monumentaux ornés de marbres antiques - une vraie pinacothèque -, me voilà introduit, après avoir là aussi montré patte blanche, dans les somptueux salons du Cercle.

Tapis persans, Gobelins, lustres vénitiens, profonds fauteuils grenat, toiles de maître (dont un Apollon et Marsyas du Tintoret), silence presque solide. Là aussi, intégrale quiétude, à quelques encablures du bruyantissime Largo di Torre Argentina. Un personnel en livrée aux boutons armoriés et en gants blancs - à se croire, un bref instant, figurant dans une scène du film Le Guépard – s’occupe de nous avec une déférence amusée, juste ce qu’il faut pour montrer à ces Barbari du Nord que Rome reste tout de même Caput Mundi. En sirotant une flûte de prosecco, j’avise deux gigantesques armoires chinoises, que j’imagine provenant du Palais impérial de Pékin et qui doivent ressembler à celles qui ornaient jadis le salon des époux Morand dans leur hôtel particulier de l’avenue Charles Floquet et que, selon une légende tenace, Alain Delon aurait rachetées lors de la dispersion.

Pour le déjeuner, nous voilà guidés à travers les salons aux murs tendus de damas. La table est parfaitement dressée : argenterie et porcelaine de Florence armoriées, cristaux idem, ravissantes grappes de raisin en verre. La tradition veut que tout nouveau membre offre un plat en argent portant sa signature. Qu’ai-je dégusté au juste ? Je me souviens d’une soupe de melon au guanciale arrosée d’un chardonnays palais (et non maison). Pour le reste, le nez en l’air, j’ai passé mon temps à admirer ces lieux sublimes, à l’écart du monde, perdu dans mes rêveries d’excentrique.
Christopher Gérard
Juin XXVI
Post-scriptum : Depuis toujours, étant athénien pur sucre et donc attelé à la recherche de la vérité dans toute sa limpide cruauté, je tiens le baroque pour déloyal et trompeur, faux -ce qui n’empêche pas le génie.

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21 juin 2026
SOLSTITIUM
SOLSTITIUM OPTIMUM TIBI OPTO

"C’est le Solstice, fête - temps mythique, étape de l’éternel retour - où le Soleil atteint son zénith dans le ciel blanc. Sol Invictus est alors au tropique du Cancer, très loin de l’équateur. C’est pour nous le jour le plus long et, dans les régions polaires d’où nos ancêtres surgirent, les nuits sont blanches comme la robe des Druides, et l’on danse au Soleil de minuit.
Fêtons le Soleil ! Fête maudite s’il faut en croire Saint Eloi, qui, il y a bientôt treize siècles, fulminait contre « ceux qui célèbrent les solstices et se livrent à des danses tournantes ou sautantes, à des caroles ou à des chants diaboliques. » Anathèmes dérisoires qui ont au moins le mérite, involontaire, de nous indiquer un chemin noyé de ronces."
La Source pérenne. Un parcours païen, Nouvelle Librairie, Paris 2025

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