26 mai 2013
Midi à la source
Biographe de Nietzsche et grand lecteur de Cioran, Hamsun et Matzneff (l’un des rares écrivains français contemporains qui le comble), Bruno Favrit est l’auteur d’une œuvre encore secrète, qu’il dissimule avec une coquetterie hautaine. Non sans panache, il se livre aujourd’hui par le biais de ses Carnets des années 1990-2011, où il évoque ses amitiés stellaires (un olibrius surnommé L’Ours y occupe une place importante), ses lectures, sa diététique (vins et fromages bannis, à l’instar des poètes dans la Cité de Platon), ses randonnées, ses feux solsticiaux, ses doutes et ses détestations.
Ses sources ? La haute montagne, des Causses à l’Engadine, qu’il arpente, sac au dos, en alpiniste chevronné, et qui lui inspire des pages empreintes d’un puissant panthéisme. Comme l’homme est un professionnel, il use du vocabulaire propre à cette rude discipline : vires, ressauts et festons scandent le texte de ces Carnets. Comment ne pas regretter, d’ailleurs, que Bruno Favrit ne nous ait pas encore livré le beau roman de montagne, à la Ramuz, qu’il porte en lui ? Qui aujourd’hui, en France, parle avec autant de compétence et de passion des joies et des peines de l’alpiniste ? Mais Bruno Favrit feint de mépriser la fiction pour de mauvaises raisons, liées au sentiment d’urgence qui l’étreint, face aux fléaux qui l’ulcèrent : la suralimentation et ses catastrophiques conséquences, le triomphe de la marchandise, le remplacement de population et la mutation anthropologique des mégapoles, le règne de l’éphémère et de l’argent-roi… Il a bien entendu tort : le rôle de l’artiste est de créer la beauté, non de consigner des arguments ou, pis, de composer des slogans qu’ânonneront tôt ou tard des démagogues sans âme.
La nature en général, la phusis des Grecs, lui est une compagne de chaque instant, à ce rebelle résolu qui fuit les villes… sauf pour partager le vin et le fromage avec les amis (voir supra), car ce païen a fait sienne la sentence de Luther : « qui n’aime le vin, les femmes ni les chants, restera sot toute sa vie durant ».
Les leitmotive de ces Carnets ? Un refus passionné de toute médiocrité, même cachée au plus profond de soi ; une quête permanente de l’art de s’élever sur les parois de calcaire comme sur celles d’une âme de glace et de feu. Il y a du Cathare chez Favrit, qui d’une part étonne par ses exigences et ses tourments, et de l’autre agace par des vitupérations qui, si elles sont rarement infondées, ne laissent pas d’être naïves tant il oublie le conseil, qu’il cite pourtant, de Spinoza : « non lugere neque detestari, sed intellegere » : ne pas déplorer ni vitupérer, mais comprendre. Sa hantise de toute lourdeur, qui est le propre d’une âme noble, « anarcho-spartiate », lui fait parfois manquer… de pondération. Reste le résistant, blessé par l’avachissement général, « l’écorché froid » comme le définit bien la dame de sa vie.
L’essentiel : la vision de ce marcheur solitaire qui, du haut des cimes, récite Hamsun ou la Baghavad Gîta pour nourrir de roboratives méditations.
Christopher Gérard
Bruno Favrit, Midi à la source. Carnets 1990-2011, Editions Auda Isarn, 402 p., 23€
Il est longuement question de Bruno Favrit
dans mon Journal de lectures

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27 février 2013
Qui se souvient d'Albert Cossery ? Frédéric Andrau.
Qui se souvient d’Albert Cossery (1913-2008), cet écrivain égyptien de langue française qui vécut 56 ans dans une chambre d’hôtel à Saint-Germain-des-Prés ? Un jeune écrivain au moins, Frédéric Andrau, qui lui adresse, d’homme à homme, un émouvant salut où il retrace une vie sédentaire à l’extrême, car bornée par le Café de Flore, la brasserie Lipp, la rue de Buci et les jardins du Luxembourg. Né au Caire d
ans la bourgeoisie copte, Albert Cossery se découvre très jeune une vocation d’écrivain à laquelle il sacrifie tout : à part les huit livres qu’il publie en soixante-cinq ans, il refusera toute forme de travail et, non sans cohérence, tout statut social, toute propriété matérielle, puisque, à sa mort, ses biens - cravates, pochettes, chaussettes de luxe et vieilles photographies - seront empaquetés dans trois cartons. Après avoir fréquenté le Lycée français et les cercles surréalistes du Caire, Cossery s’installe à Paris en 1945, où, grâce au soutien précoce d’Henry Miller et d’Albert Camus, il se fait rapidement un nom. Noceur infatigable, séducteur aux yeux de braise, il choisit l’oisiveté absolue comme art de vivre et le bronzage comme discipline, pareil aux chats des temples de l’Egypte ancienne. Indifférent à la politique, il lit Stendhal, Céline et Gorki en menant une vie essentiellement nocturne, aux côtés de Genet et de Nimier, de Piccoli et de Greco. Pique-assiette, gigolo et écrivain des bas-fonds du Caire, qui inspirent tous ses romans, car par un plaisant paradoxe, cette légende du microcosme germanopratin n’écrit que des histoires égyptiennes ! Pas une ligne sur les boîtes existentialistes ! Pas un mot sur Sartre et consorts ! Une figure singulière du milieu littéraire, qu’il ignorait superbement. Une sorte de sybarite fasciné par la torpeur, adonné au culte - horizontal - du soleil. Un rêveur à l’élégance voyante, que l’on suit pas à pas, charmé par la musique lancinante de son fidèle biographe.
Christopher Gérard
Frédéric Andrau, Monsieur Albert. Cossery, une vie, Editions de Corlevour, 20€
PS : Deux erreurs à corriger dans le deuxième tirage: Le Grand d'Espagne, de Roger Nimier, n'est pas un roman; et Lipp ne sert heureusement pas de sodas.
PPS : Bravo à l'attachée de presse, Guilaine Depis, pour son enthousiasme communicatif !
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25 février 2013
L'Homme sans bagages
Auteur discrète mais appréciée des amateurs exigeants, Emmanuelle Pol incarne un condensé d’Europe, puisque cette Milanaise de père français a passé son enfance en Suisse avant de se fixer à Bruxelles. Son dernier livre, L’Homme sans bagages, évoque à mots couverts certain « petit pays maussade », ses charbonnages et ses curés, sa capitale de province. Pourtant, le sujet de ce roman réussi plane bien au-delà d’une peinture de la Patrie des Arts et de la Pensée, car Emmanuelle Pol s’est amusée, non sans cruauté, à dépeindre un orphelin au cœur sec, l’étrange S., nomade résolu qui croit choisir la voie que le destin lui impose. Le roman se double d’une réflexion sur les illusions de la liberté, les enchaînements de l’implacable nécessité. Ne cite-t-elle pas, en exergue, Sophocle et Rosset, experts ès tragédies ?
Un orphelin donc, rejeton d’un couple disparu dans un accident de voiture. Un adulte sans attaches, dur à la tâche et point trop sentimental. Un fuyard, qui efface (presque) toutes ses traces, un joueur aussi qui se rit des identités sociales. Après quarante ans de courses et de relatif oubli, le voilà qui revient dans la patrie de son père pour une absurde histoire d’homologation de diplôme - à soixante ans passés !
La rencontre avec la Petite, une juriste frais émoulue, servira de détonateur et, tel l’abeille contre la vitre, l’errant sans remords ni regrets va se disloquer, rattrapé par le rapide destin. Cet homme, qui croyait pouvoir se passer d’un masque, qui se glorifiait de n’appartenir à personne, part en charpie. Comme victime d’une malédiction antique, l’homme si fier de voyager sans valises n’est plus qu’un vagabond exténué ; l’égoïste forcené se repent d’avoir été lâche et ingrat. Un périple dans la Grèce de ses ancêtres rendra possibles d’ultimes retrouvailles.
Servie par un style ciselé au poignard et par un humour septentrional, Emmanuelle Pol nous propose, mine de rien, une tragédie grecque où se croisent Ulysse et Œdipe. Dense, tonique et truffé d’allusions subtiles, L’Homme sans bagages révèle une romancière de talent, qui est aussi une amante de la sagesse.
Christopher Gérard
Emmanuelle Pol, L’Homme sans bagages, Finitude, 15€
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19 février 2013
Homo eroticus
Professeur à la Sorbonne et l’un des principaux sociologues français, Michel Maffesoli livre dans Homo eroticus la synthèse de ses recherches sur l’essence de la postmodernité. Alors que les grands discours du XXème siècle se fondaient sur le mythe du progrès indéfini et sur un rationalisme souvent réducteur (voire totalitaire comme dans la cas du communisme), il perçoit le resurgissement, par une sorte d’effet du balancier et comme en réaction aux diverses formes d’utopies positivistes, de l’Eros, c’est-à-dire de l’affect, du plaisir et de l’émotion. Aux idéaux souvent abstraits se substitue la quête de communautés organiques et de nouveaux liens sociaux fondés sur des préférences subjectives. Un nouveau polythéisme des valeurs refait surface, holistique et non dualiste, et qui dépasse les dichotomies de naguère : « C’est en oubliant le rôle de l’instinct dans notre espèce animale que le siècle précédent a connu les pires formes de barbarie », soutient-il non sans un brin de provocation, bienvenue tant nous avons oublié que le refus de notre animalité mène à la bestialité.
Christopher Gérard
Michel Maffesoli, Homo eroticus. Des communions émotionnelles, Editions du CNRS.
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17 janvier 2013
Pound

Ezra Pound et Jean Parvulesco
Comment lire
Comment distinguer la grande littérature, celle qui dure, de la production sans avenir ? Pour le quarantième anniversaire de la mort d’Ezra Pound, le fils de son ami Dominique de Roux, qui l’accueillit naguère après ses années de geôle, réédite Comment lire, un texte parfois confus, souvent iconoclaste, toujours stimulant. L’essai, on peut même parler de pamphlet, a été retraduit par Philippe Mikriamnos, qui l’a aussi annoté et postfacé avec talent, faisant de cet opuscule un modèle d’érudition paradoxale. Je ne devrais d’ailleurs pas écrire « érudition », car ce vocable suscite les cruels sarcasmes de Pound, exaspéré qu’il était par l’académisme des universitaires de son temps. Le pauvre ne connaissait pas encore les « spécialistes du littéraire », ces nouveaux puritains et leurs thésardes étiques qui ânonnent Bourdieu & Cie, la clique des faux savants attelés à la défense de l’Empire du Bien. Pourtant, en gros, Pound le Voyant avait compris que, dès ses débuts, l’érudition alimentaire eut pour objectif de neutraliser les grandes œuvres, en commençant par les noyer dans un océan d’inanité sonore. La vraie littérature, disait Pound, « soulage l’esprit de sa tension et le nourrit, j’entends bien comme nutrition de l’impulsion ». En un mot comme en cent, la littérature, c’est la vie, la vie éternelle. D’où le ressentiment qu’elle suscite chez ses ennemis, ces « porcs » et ces « macaques » (dixit Pound) qui « essaient de créer un bourbier, un marasme, une vaste pourriture en lieu et place d’un bouillon sain et actif. »
Bien écrire consiste à préserver la précision et la clarté de la pensée : « la durabilité de l’écriture dépend de son exactitude. C’est la chose en permanence vraie qui garde sa fraîcheur pour le nouveau lecteur ». Bref, le Vrai et le Beau sont consubstantiels, et le Faux, l’Insensé finissent toujours par moisir. Grâce à Comment lire on apprend à penser et donc à distinguer les maîtres des suiveurs ou des dilueurs, même si Pound, sous l’emprise d’une fureur sacrée, n’hésite pas à « virer » Virgile au profit de Catulle. Au fil des pages, Pound pétrit son lecteur (to pound, dans la langue de Chaucer) et martèle ses vérités (to pound) : Homère et Confucius, Dante et Stendhal, Villon et Rimbaud sont proclamés génies créateurs, c’est-à-dire au plus haut degré capables de charger les mots de sens. Rarae aves.
Christopher Gérard
Ezra Pound, Comment lire, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 22.5€
PS : la postface de P. Mikriamnos contient des perles, telle que l’allusion au premier livre de Paul Morand, Open All Night, prefaced by Marcel Proust, translated by Ezra Pound. Qui dit mieux ?
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