27 novembre 2012

La religion grecque archaïque et classique, vue par W. Burkert

Professeur émérite à l’Université de Zurich, Walter Burkert est l’un des tout grands noms de ce que les Allemands nomment Altertumwissenschaft, la philologie classique. Formé en Allemagne par des maîtres aussi prestigieux que W. F. Otto ou R. Merkelbach, cet érudit mondialement connu bat les records de publications novatrices : tous ses livres depuis 40 ans – rapidement traduits en de nombreuses langues… sauf en français - ont constitué des moments-clefs dans l’élucidation du miracle grec. Le nombrilisme pas toujours désintéressé de l’Université hexagonale, dont divers pontes médiatisés ont allègrement pillé son oeuvre, a retardé les traductions jusqu’au récent travail de dévoilement mené par Les Belles Lettres, qui permit au public francophone de découvrir son étude phénoménologique des cultes à mystères, ainsi que l’un de ses essais majeurs, Homo necans, sur la place de la biologie – de l’éthologie – dans la naissance des rituels et des mythes grecs. Sa thèse, iconoclaste, montre que l’hellénisme, et donc notre civilisation, son héritière de plus en plus oublieuse, plonge ses racines dans un passé paléolithique, celui de « l’homme qui tue » - le chasseur. Le meurtre comme sauvage origine de notre culture !

La méthode de W. Burkert démontre une éblouissante maîtrise des sources littéraires, des documents épigraphiques et archéologiques, de l’ethnologie… que le savant enrichit d’une connaissance désespérante de la pensée grecque, mais aussi des cultures orientales. En outre, ce pionnier de la transdisciplinarité n’ayant jamais été un adepte des dogmes structuralistes (« le panthéon grec ne peut pas être considéré comme un « système » harmonisé et clos »), on comprend mieux son relatif ostracisme par les tenants de systèmes abstraits, plus attentifs à la structure logique qu’aux réalités historiques.

Avec La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, dont la première édition remonte à 1977, W. Burkert nous offre la somme sur le polythéisme hellénique de 800 à 300 avant notre ère.

Sacrifices (sanglants ou non) et offrandes, fêtes et sanctuaires, magie et divination sont présentés avec clarté. Le chapitre sur les dieux olympiens insiste sur l’importance accordée par les Grecs aux poètes Hésiode et surtout Homère pour démêler l’enchevêtrement divin : ce recours aux poètes fonda et préserva ainsi l’unité spirituelle de l’Hellade : « Était grec qui était éduqué, et toute éducation se fondait sur Homère ». Burkert définit aussi cette poésie épique comme « l’heureuse union de la liberté et de la forme, de la spontanéité et des règles ». Il étudie ensuite la place des morts, des héros et des divinités chtoniennes dans la polis grecque, le concept de sacré et les expressions de la piété. Les mystères et la tentation ascétique sont abordés avant la religion des philosophes, des Présocratiques à Aristote.

« Le » Burkert s’était imposé partout comme un classique : le voilà enfin accessible en français, traduit et actualisé de main de maître par le Québécois P. Bonnechère.

 

Christopher Gérard

 

Walter Burkert, La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, Picard, 478 pages, 61€.

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