10 décembre 2008

Rencontre avec Bruno de Cessole

L'Heure de fermeture dans les jardins d'Occident

 

 

 

Critique littéraire depuis des lustres, Bruno de Cessole a collaboré au Figaro, au Point avant de diriger la Revue des Deux Mondes ainsi que les pages culturelles de Valeurs actuelles. Ce passionné de chasse signe aujourd'hui un ambitieux premier roman qui le place d'emblée parmi les stylistes et les passeurs, les seuls écrivains qui comptent. Aux antipodes d'autofictions étiques, L'Heure de fermeture dans les jardins d'Occident (La Différence) s'impose comme l'œuvre d'un moraliste de haut parage, mais un moraliste à l'humour acéré qui maîtrise l'art subtil de la ponctuation et qui jongle avec la syntaxe. Un écrivain, enfin! Un héritier donc, ou, pour citer Cessole, un débiteur, qui fleurit les autels de ses maîtres, les Présocratiques, les Epicuriens, Boèce et Nietzsche. Et Cioran, puisque son roman se déroule en partie dans ces allées du Luxembourg que hantait l'auteur d'Ecartèlements. Lettré accompli, Cessole nous subjugue dès les premières pages de ce qui ressemble à un roman d'apprentissage… que l'écrivain subvertit avec un rare brio. Il manipule son lecteur, comme Stauff, le penseur déchu du roman, se joue du jeune Montclar, l'apprenti érudit tenté par le donjuanisme. Oeuvre initiatique, L'Heure de la fermeture dans les jardins d'Occident apparaît avant tout comme un conte philosophique où l'on s'amuse à suivre les entretiens du moraliste déçu, excommunié par le tout-Paris pour avoir dénoncé les motivations inavouables de l'Engagement et, de ce fait, retiré sous sa tente - mais notre Achille des temps modernes n'est-il pas surtout l'homme du ressentiment, qui aurait confondu l'ataraxie du sage et l'apathie du raté?

Ecoeuré par son époque (festivals équitables et commerce citoyen), le naïf Montclar se cherche un maître une lanterne à la main; il croit le trouver en Stauff, qui pose au Grand Désenchanteur, au Solitaire du Parc Royal. Leur joute philosophique peut commencer, qui prendra un tour inattendu grâce à l'intervention de la troublante Ariane, jusqu'au dénouement fatal. Tout le livre révèle la patte d'un maître, à commencer par la superbe évocation des saisons que vient renforcer une vision intemporelle de Paris. Je m'en voudrais enfin d'oublier la page 164, splendide éloge de la langue française: B. de Cessole est un artiste, c'est-à-dire un créateur de beauté, un homme capable d'admiration.

 

Christopher Gérard

 

Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?

 

Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne  le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence  en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature  - à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ?  L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même -  et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me  l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel,  critique littéraire, et comme écrivain, notamment  dans ce livre, d’être un passeur, de  faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions,  une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé ( expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain ) je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects,  je  fais aussi allégeance à Flaubert ( pour son éthique littéraire) et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers, comme  Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef, Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa,  Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré…

 

Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?

 

L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont  les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers,  appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.

 

Ce roman, qui comme l’a bien vu Guy Dupré est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (FrédéricII !!!)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait?

 

Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche,  Schopenhauer, et, bien sûr, E.M Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien  à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il,  ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il   

 

Tout le roman (le conte) baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente (et provisoire ?) déréliction ?

 

De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’ exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation  violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre , ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte,  face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : «  Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité ». De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire ( le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude,  envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.

 

Propos recueillis par Christopher Gérard pour le Magazine des Livres

Paris, octobre 2008.

04 août 2008

Figures dissidentes

 

 

Comme le rappelle le politologue suisse Eric Werner, le dissident est, à l’origine, celui qui s’assied en travers : non point marginal -avec ce que ce terme comporte de pose -, mais ailleurs par rapport à la doxa dominante. Paradoxal au sens étymologique. Professeur de sciences politiques à l’Université de Genève, Eric Werner a signé, aux éditions L’Age d’Homme, deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie. Il y étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives et les bouleversements en cours de la modernité tardive. Aujourd’hui, ce disciple du dissident russe Alexandre Zinoviev publie une série de courts dialogues caustiques sur ce qu’il appelle « les postiches de la démocratie-fiction ». Y interviennent le Sceptique, l’Etudiante ou l’Ethnologue, personnages masqués qui parlent en privé du monde tel qu’il va : la voiture, les tests ADN, les mégafichiers, ou de grands thèmes : l’immigration et les bouleversements qu’elle implique pour nos descendants, la lutte contre ( ?) le terrorisme et le contrôle social généralisé qui en est le corollaire obligé,… J’écris « en privé », car vu le recul des libertés publiques, il faut parfois prendre quelques précautions,  comme celle conseillée au moment de l’affaire Elf à la juge Eva Joly par l’un des plus hauts magistrats de France : « Madame, je tiens de source incontestable que vous êtes entrée dans une zone d’extrême danger. Ne vous approchez pas des fenêtres. »

E. Werner joue finement du paradoxe pour démonter les discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Les figure d’Antigone et d’Œdipe lui inspirent des pages d’une lucidité exemplaire: la première n’est-elle pas l’archétype de la personne qui réalise seule son destin, car autonome ? Quant au roi de Thèbes, son ombre ne plane-t-elle pas sur mai 68 ? En effet, à rebours d’une commémoration béate ou grincheuse, Werner voit bien que ce psychodrame (que l’on distinguera nettement de la crise sociale de l’époque) fut un parricide symbolique: sans pour autant se priver de dividendes bien concrets, une génération refusa d’assumer son héritage en contestant le principe même de continuité. Au fondement de cette posture, le dogme de l’indispensable rupture avec la tradition en vue d’une illusoire liberté. D’autres réflexions, notamment sur Benoît XVI et son discours de Ratisbonne, mériteraient de longues citations tant elles vont à l’essentiel…mais ne nous approchons pas des fenêtres.

Autre philologue stricto sensu, c’est-à-dire amoureux du langage comme vecteur de vérité, Philippe Barthelet, écrivain, disciple de Gustave Thibon, producteur à France Culture, un homme très actif et qui a entrepris de bâtir une métaphysique de la grammaire. Jugez plutôt : « Quand la piété n’est plus tenable et qu’elle devient révolte, au risque de la folie mais aussi de l’insanité, celle outrancière et insignifiante dont le siècle s’accommode si bien, qu’il en a fait sa musique de table. » Ne vient-il pas de décrire en peu de mots tout le malaise moderne ? Ou encore, à propos de la vie en société : « rien n’est rompu entre nous ; tout est évanoui ». Qui dit mieux dans l’actuel vacarme ? Eloge des poètes de langue wallonne (« plus-que-français, qui portent à notre langue un amour indécourageable, celui des marches »), citations latines (Deus imperat, angelus operat, homo obtemperat – Alain de Lille, un voisin à nous), défense de l’accent circonflexe (« fantôme des lettres disparues ») ou charge contre la corruption du langage (« incivilité » ou « bouffon » ont récemment changé de sens), l’Olifant de messire Barthelet recèle des trésors de civilisation et de sagesse. Mieux : croyant en la résurrection, ce rebelle insuffle à ses lecteurs un refus serein du déclin, ce qui fait de L’Olifant un précieux viatique – terme que je ne prendrai pas ici au sens d’extrême-onction !

« Ignorance volontaire, lâcheté, servilité, grégarité, moralisme : tous les attributs du multiculturalisme » : Richard Millet, écrivain et éditeur chez Gallimard, ne mâche pas ses mots contre ceux qu’il désigne comme de « faux dévots, de mauvais prêtres – des techniciens de la parole flatulante ». Réjouissant franc-parler au temps des cuistres et des journaleux, les premiers armant idéologiquement les seconds ! Millet désigne l’ennemi, mixte de puritain et de faussaire, l’auxiliaire de l’appareil techno-marchand à prétention humanitaire. Ce lecteur de Du Bellay défend dans L’Opprobre la dimension théophanique de la langue. Le voilà donc philologue, au même titre que Barthelet ou que Werner. Un homme libre, entré en dissidence contre la doxa dominante (précisons: doxa, et non pensée), qui retrouve les accents de Jünger avec l’image salvatrice de recours aux forêts, ou ceux de Heidegger quand il évoque l’obscurcissement du monde et la fuite des dieux. Si R. Millet propose de réactiver la retraite sur les cimes, si au devoir de mémoire il préfère la prière du cœur, la seule qui vaille, s’il refuse les discours convenus sur l’Islam par exemple, au contraire de ses deux confrères, il n’évite pas toujours un écueil bien parisien tel que la jonglerie de concepts ou l’autoglorification (« je suis le dernier écrivain »). Unique bémol tout compte fait secondaire, car ferme demeure sa langue - et droite sa pensée.

Werner, Barthelet, Millet : trois besaces de tomates contre l’imposture aux mille faces.

Christopher Gérard

Eric Werner, Ne vous approchez pas des fenêtres, Xenia, Vevey, 136 p., 14€

Philippe Barthelet, L’Olifant, Rocher, Monaco, 222 p., 18€

Richard Millet, L’Opprobre, Gallimard, Paris, 178 p., 11.5€

Publié dans La Revue générale, juin 2008

 

10 octobre 2007

Marcel Conche

Phusikôtatos anèp

Le travail en profondeur du philosophe Marcel Conche doit être loué tant la démarche, alliant rigueur et modestie, paraît exemplaire. Avec Présence de la Nature (PUF, 2001), il propose un essai sur la nature, péri phuséôs comme diraient ceux qu'ils nomment les Antésocratiques. En effet, ce recueil de  onze essais rédigés dans une langue limpide, d'une érudition impeccable et à la logique implacable, aborde la présence de la nature en des termes dignes des Phusikoi présocratiques: "La Nature est ce qui s'offre à tous les hommes, partout et toujours, et les premières religions furent des religions de la nature". Homère est présenté comme le premier penseur-poète de la nature: pourquoi en effet séparer artificiellement Homère, Hésiode et les Présocratiques? M. Conche tente donc de penser la phusis, qui est vie et mort, mélange et séparation. Comment? En méditant sur ce qui se montre sans présupposé aucun. En entendant l'appel du réel. Le philosophe qui, en vrai Grec, ne désire pas être sous influence, doit ainsi dépasser les blocages mentaux induits par le monothéisme. Peu de penseurs eurent ce courage; la plupart, de Descartes à Kant demeurèrent sous influence, grands sans doute, mais point vrais. C'est à un retour aux Grecs que convie M. Conche qui, rappelons-le, est correspondant de l'Académie d'Athènes, citoyen d'honneur de la ville de Mégare. Ces titres n'ont rien d'anecdotique: ils révèlent la nature du penseur, mêmement poète puisque parti en quête de la vérité, ce qui constitue pour un homme de son ordre le comble du bonheur, mais un bonheur sans rien d'euphorique, celui du sage tragique. Suivons ses traces avec pour compagnons Héraclite et Rimbaud. Ecoutons-le: "Si la philosophie a un avenir, si donc il convient de philosopher à la façon des Grecs - c'est-à-dire en pensant plutôt qu'en se regardant penser -, et si la conscience et l'approfondissement de l'énigme doivent être préférés au réconfort de la synthèse conceptuelle et de l'analyse prolongées pour elles-mêmes, alors la leçon des Antésocratiques, et spécialement d'Héraclite, est celle qui répond à la "demande philosophique" d'aujourd'hui."

Publié en 2001

06 juillet 2007

Contre les Galiléens

Le Contre les Galiléens de l'empereur Julien (Ousia, 1995)

et Julianus redivivus (Antaios, 2002)

"La présentation et la traduction de Gérard sont d'une élégante érudition." Jacques Franck, La Libre Belgique

"Aisance du style, clarté de présentation, subtilité des analyses, tout est réuni pour permettre au lecteur avisé ou totalement néophyte de se sentir en pays de parfaite connaissance." André Murcie, Alexandre

"J'ai beaucoup plus apprécié la belle édition procurée par Christopher Gérard que l'imprécation elle-même". Marcel Conche, Antaios

"Comme vous l'aviez deviné, j'ai une certaine affection pour Julien et je trouve votre livre - traduction et commentaire - réellement tonique." Claude Imbert

"Julien est pour moi une figure mythique." Michel Maffesoli

"J'ai une particulière amitié pour l'Empereur Julien. C'est dire si votre petit livre m'a intéressé." Jean Dutourd

"Ces quelques pages montrent bien la ferveur de votre érudition. Le sujet, Julien, est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler." Michel Déon

"Merci pour votre jolie et intelligente plaquette sur notre ami Julien. C'était un type bien, comme nous disons par ici." Lucien Jerphagnon

"Merci de m'avoir adressé votre beau Julianus. Je demeure chrétien, mais je ne suis pas fermé à l'héritage polythéiste de l'Europe." Vladimir Volkoff

"Quarante pages d'érudition pure, un nectar digne des Dieux! (…) Mais les dernières pages de la brochure restent les plus fascinantes. C. Gérard y déverse assez d'idées, de vues, de réflexions, de pistes d'études et de préhension, pour nourrir les thématiques contradictoires de quatre ou cinq colloques…" André Murcie, Incitatus

04 juin 2007

Rencontre avec Luc-Olivier d'Algange

Poésie et métaphysique

Propos recueillis par Christopher Gérard

Mystérieux Luc-Olivier d'Algange! Depuis près de trente ans, il sème à tous vents poèmes et essais dans les revues les plus diverses aux quatre coins du monde. De cet homme, né en 1955 à Göttingen, on sait qu'il a participé à Style, collaboré à plusieurs Dossiers H (Jünger, Daumal, Dominique de Roux,…) et qu'il peaufinait plusieurs essais en y mettant une telle lenteur que le doute s'était insinué dans les esprits les plus favorables à sa quête. Voilà que coup sur coup il balaie les inquiétudes de ses amis avec L'Ombre de Venise (Ed. Alexipharmaque) et L'Etincelle d'Or (Les Deux Océans), deux livres rares où il synthétise des décennies de réflexions sur le Vrai et le Beau. D'emblée, il définit son dandysme comme l'exact contraire de l'hédonisme actuel ("le véritable dandy se voit dans une citadelle assiégée") tout en se réclamant de Platon et de Baudelaire. Refusant avec panache le nivellement et la tyrannie de l'Utile, d'Algange se fait le chantre d'un temps vertical, un temps créateur, comme d'un fanatisme éclairé, qu'il oppose à la tolérance feinte des nouveaux pharisiens. Poète et métaphysicien (pour lui toute poésie est gnose), il fustige le monde de la lettre morte, notre monde moderne, et nous exhorte à la reconquête d'une souveraineté tant intérieure qu'extérieure. A le lire, on songe à un alchimiste égaré dans le siècle des Titans… Ou plutôt l'un de ces exploratores dont parle César dans la Guerre des Gaules: un éclaireur envoyé en territoire ennemi, et qui, dans une solitude quasi totale, prépare une lointaine victoire.

Entretien

Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définir : homme de Tradition (plutôt que traditionaliste ?), dandy ?

Les vastes questions inclinent aux réponses les plus ingénues. Nous sommes ce que nous devenons dans une « inscience » divine, que je me figure assez bien sous la forme d’un tourbillon ou d’une spirale. Nous allons à la conquête de notre propre élan. La vie m’apparaît plus hélicoïdale que linéaire… Qui suis-je ? Le plus simplement du monde : un écrivain français pour qui le monde existe. Le monde, c’est-à-dire la terre, le ciel, les hommes et les dieux.  Notre langue nous définit de façon plus précise que maintes théories, politiques ou philosophiques, plus ou moins abstraites. La langue française est, pour moi, une rivière scintillante, je la vois courir à travers des paysages, des temporalités, des états d’âme, des nuances qui m’apparaissent d’autant plus précieux que menacés par l’actuelle morale de Panurge, cette « ruée vers le bas », pour reprendre le mot de Léon Bloy. Or, les nuances sont, étymologiquement, les nuages, et le propre des plus belles rivières, de celle dont le bruissement accompagne nos songeries, est de naître de la nuit et de se perdre dans le ciel (ou de s’y retrouver !)… C’est, à tout le moins, ce que nous dit notre rêverie !  Le cours de la langue française, que nous préférons aux discours, féconde les paysages où il passe.  Notre langue, comme la France, vient de haut et de loin. Nous en avons une certaine idée née de l’expérience.  Et comme le rappelle Novalis, tout est écriture magique, les ailes des papillons, les fleurs de givre, les runes étranges que l’érosion trace sur les pierres. Le monde est récitation et prière, quand bien même «  on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » La Tradition est ainsi l’exact contraire de l’immobilité ; elle suppose le tradere, c’est à dire la traduction. Et la traduction, selon la  vox cordis, la voix du cœur, qu’évoque Pierre Boutang, prouve l’existence du sens, c’est à dire d’un mouvement ou d’une émotion.

Sans bien savoir qui nous sommes, nous savons cependant que nous sommes uniques (non par introspection psychologique ou conviction individualiste, mais en nous remémorant les arguments décisifs de Parménide et de Zénon prouvant que le propre de l’être est d’être unique). Notre dissemblance témoigne de l’Un. Jünger distingue à juste titre, en usant d’un privilège de la langue allemande, le « Einzelne » de l’ « Individuum », l’individu créateur, libre, héritier, selon la formule de Dominique de Roux, d’une « certaine conscience européenne de l’être », de l’individu perdu dans l’individualisme de masse qui nous condamne à laisser parler « autre chose » à notre place, cet « autre chose », n’étant nullement le chant des Muses ou les voix sidérales des dieux mais de piètres idéologies, autrement dit des lieux communs. S’il y a un génie propre à la littérature française, j’aimerais y voir justement le génie des hommes libre. Tout se joue dans cette audace : ne rien laisser parler à notre place, avoir l’audace de cette singularité qui est la véritable fidélité. Les dandies en eurent l’intuition, qui leur épargna les errements des idéologues, des militants, des grégaires. Lorsque le clerc honteux, l’âme viciée par la mauvaise conscience, s’adonne aux marches forcées du « progrès », aux totalitarismes, aux morales collectivistes, le dandy sauvegarde la vérité sous les atours de la beauté.

Etre homme de Tradition, c’est tenter, avec la témérité de ceux qui s’engagent dans une cause qui semble perdue, une résistance à l’idéologie du progrès, sans pour autant devenir platement réactionnaire. Au demeurant, ce qui résiste à la progression du monde moderne, ce n’est pas la réaction ou la régression mais bien la digression, la « sente forestière » dont parlait Heidegger. A la table rase de la modernité, l’homme de Tradition oppose le palimpseste ; au progrès, à la linéarité, il oppose la digression, - ce qui suppose d’abord un autre rapport au temps. Pour le Moderne la fin justifie les moyens, et « l’avenir reconnaîtra les siens ». Pour l’homme de Tradition, le temps rayonne, il émane de l’instant, qui est l’éternité même, les finalités appartiennent au mystère ou à l’indiscernable, la beauté du geste est salvatrice.

J’aime particulièrement cette tradition des écrivains fragmentaires ou digressifs, illustrée par Montaigne ou Pascal, Joseph Joubert, les fusées baudelairiennes, les promenades de Valery Larbaud, les « graviers des vies perdues » de Dominique de Roux, les « Baraliptons » de Philippe Barthelet. Ces écrivains hostiles aux voies ferrées, semblent n’aller nulle part, s’éloignent des voies communes pour mieux faire l’expérience de la proximité ardente. Il me vient à croire que les plus beaux livres sont constitués de paralipomènes ; ce qui importe dans un livre est une invitation vers « l’en-dehors ».

Pouvez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours spirituel et littéraire ? Les grandes lectures qui vous ont marqué à jamais, les grandes rencontres ?

Le regard rétrospectif est souvent trompeur, les grandes étapes que nous croyons distinguer dans notre cheminement témoignent bien mieux de ce que nous sommes au moment où nous parlons que du chemin parcouru. Nous confondons, souvent de bonne foi, les auteurs qui nous ont véritablement influencés avec ceux qui nous apparurent comme des confirmations d’une pensée déjà éprouvée. De même que l’histoire est écrite par les vainqueurs, le moment présent détient le secret de ce que nous pensons de notre passé. Or, de  mon propre passé, je ne trouve à dire que du bien, mais un bien indéfinissable, polyphonique, versicolore, chatoyant.  Je ne puis m’empêcher de voir dans le passé personnel ou hérité un faisceau de circonstances heureuses, de coups de chance, de bonheurs inexplicables, de dons inespérés, quand bien même rien ne m’inclina jamais à me dissimuler à moi-même le caractère désastreux de la situation d’ensemble, dans une France triplement, ou quadruplement vaincue, dont l’hébétude s’est changée peu à peu en un conformisme assez hargneux, voire inquisitorial, au point de faire de tout auteur, une figure assez crédible d’accusé. Dans le domaine littéraire, de nos jours, le rôle de procureur ne le cède, et rarement encore, qu’à celui de l’avocat. Il me semble, au contraire, que les œuvres, par les joies qu’elles nous donnent, par l’énergie nerveuse qu’elles nous communiquent, par les sollicitations sensibles et intellectuelles qu’elle prodiguent, appartiennent aux bienfaits de l’existence, quand bien même elles contredisent à nos convictions ou à nos croyances.

Ma première grande lecture, fut celle, vers l’âge de dix ans, de Balzac. Expérience prodigieuse : l’impression que le Saint-Esprit lui-même était descendu sur terre pour connaître l’humanité ! Je vous livre mon sentiment d’alors dans toute sa naïveté… Il n’en demeure pas moins que ma lecture de René Guénon, de Raymond Abellio ou de Henry Corbin est issue, pour ainsi dire de ma lecture du Louis Lambert de Balzac. Loin de moi d’exclure l’hypothèse que ma curiosité pour la Chine et le Tibet, ma lecture des taoïstes et de Milarepa n’eût été influencée, depuis l’enfance, par les albums de Hergé. Mon père eut l’excellente idée de me faire lire Voltaire et Barbey d’Aurevilly, sans me dire exactement s’il fallait préférer l’un ou l’autre. J’eus ensuite la chance d’avoir pour professeur en classe en cinquième, Jacques Delort, auteur d’un beau livre sur la poésie et le sacré, qui nous fit découvrir, entre autres, Rimbaud, Mallarmé, Stefan George, Saint-John Perse, André Breton et René Daumal. J’étais armé. Mes promenades du côté du Quartier Latin et de Saint-Germain, du temps où les librairies et les salles de cinéma n’avaient pas encore cédé la place aux marchands de ticheurtes et de bouffe, me permirent de parfaire une culture improvisée, je ne dirais pas d’autodidacte, mais d’amateur ou de promeneur. Quelques expériences dionysiaques me portèrent à m’intéresser à Mircea Eliade, Julius Evola et Ernst Jünger. Enfin, je devins un lecteur éperdu des romantiques allemands et anglais dont les œuvres me semblaient non seulement une admirable révolte contre la platitude imposée, mais comme l’approche d’une connaissance de l’âme humaine et de l’âme du monde. Novalis, Jean-Paul Richter, Arnim, Brentano, Chamisso, Eichendorff, Hoffmann, Schlegel, ces noms évoquent une pensée déliée, heureuse, légère où la raison et les mystères s’épousent plus qu’il ne se heurtent, où l’on pouvait croire encore en une civilisation, c’est à dire en une civilité romane, placée sous le signe des Fidèles d’Amour. Si l’on connaît mieux un écrivain en lisant ses livres qu’en dînant avec lui, au contraire du préjugé journalistique et de la psychologie de bazar, deux rencontres demeurent marquantes pour moi, celle de Raymond Abellio, attentif et généreux, et celle de Henry Montaigu, chevalier de l’Idée Royale «  quêteur de Graal et chercheur de noise ».

Dans ce monde allergique à la fidélité, quelles sont vos fidélités, vos citadelles pour citer Saint-Exupéry ?

Pour commencer, le beau livre de Saint-Exupéry, Citadelle, auquel vous faites allusion, ouvrage méconnu mais de grand souffle, - un souffle de soleil brûlant, et « politiquement incorrect » comme par inadvertance, sans poses ni grimaces. Remarquons, en passant, à quel point nos classiques sont ignorés. Qui sont les lecteurs de la Vie de Henry Brulard de Stendhal, ou de son Voyage en Italie ? La littérature européenne s’éloigne vertigineusement de nos mémoires. Voyez les commémorations de Corneille, plus que discrètes ! Or, les tragédies de Corneille sont un diapason de l’âme française. Péguy en parle admirablement.  Qu’en est-il de la grandeur d’âme ?

Nos citadelles intérieures sont la condition de notre survie individuelle et collective. Elles appartiennent au temps, en tant que succession d’événements sacrés, non moins qu’à l’espace qualifié, et relèvent de ce que Henry Corbin nommait le monde imaginal, qui unit le sensible et l’intelligible. La plus haute de ces citadelles est sans doute l’œuvre de Sohravardî, qui sut unir en une seule force téméraire, l’herméneutique abrahamique, la fidélité zoroastrienne, la philosophie néoplatonicienne et les aperçus védantiques sur la « non-dualité ». Œuvre poétique, spéculative et visionnaire, œuvre héroïque de résistance aux « docteurs de la Loi », l’œuvre de Sohravardî nous montre qu’un philosophe, au vrai sens du terme est d’abord à lui-même son temps propre, l’inventeur d’une temporalité toujours nouvelle, qui n’appartient pas au passé, et moins encore à l’avenir, mais bien à la présence réelle des êtres et des choses. Nous comprenons alors que ce n’est point l’homme qui est dans l’histoire mais l’histoire qui est dans l’homme, de même que ce n’est point l’âme qui est dans le corps, comme un attribut ou une composante, mais le corps qui est dans l’âme, à fleur d’âme, comme on dit à fleur de peau.

Mais citadelles aussi, et par allusion au beau livre de Pierre Hadot, outre les œuvres déjà nommées, les Pensées de Marc Aurèle, les Grands Hymnes d’Hölderlin, - car sont également nécessaires la rectitude intérieure et la foudre d’Apollon, les pierres taillées de la citadelle et le vertige du ciel très-haut, l’impondérable nostalgie de la terre céleste, et même ce péril, «  cet azur qui est du noir » dont parle Rimbaud… Les citadelles nous protègent autant qu’elles nous livrent à des forces qui nous dépassent. Elles sauvent autant qu’elles mettent en danger. Je songe à la forteresse d’Alamût, où se réfugièrent les ismaéliens, annonciateurs d’une « Grande Résurrection » paraclétique et dont l’Histoire ne garde qu’une légende noire.

Depuis trente ans, vous écrivez sans relâche, imperturbable. Pouvez-vous évoquer en quelques mots votre conception du travail de l’écrivain, par exemple en partant de deux citations de L’Ombre de Venise («  Les œuvres ne valent qu’opératoires, je veux dire en tant qu’instrument de connaissance. Toute poésie est gnose » et « faisons du mot saveur un mot-clef ») ?

Ces trente ans que vous évoquez me donnent un vague sentiment d’effroi. J’ai toujours l’impression d’écrire pour la première fois et dans la plus grande improvisation. L’art d’écrire m’évoque la navigation. Nous prenons le large sur une embarcation plus ou moins frêle, avec une vague idée de retour, et sommes ensuite livrés à toutes sortes de chances maritimes ou météorologiques auxquelles nous ne pouvons presque rien. La notion de « travail du texte » me semble incongrue : elle  vaut pour ceux qui restent à quai et passent leur temps à ripoliner leur coque. Si les œuvres ne sont pas des instruments de connaissance, si elles ne nous portent pas vers des Hespérides inconnues, vers ces « Jardins de la mer » qu’évoquent les Alchimistes, si nous ne sommes pas tantôt encalminés tantôt jetés dans la bourrasque, à quoi bon ? La saveur est le savoir, le sel de Typhon. La saveur est exactement le « gai savoir » nietzschéen, la sapide sapience qui est le secret de tout art de l’interprétation.  L’écrivain est aruspice, il s’inspire des configurations aériennes ; ses signes sont des vols d’oiseaux sur le ciel blanc. La fin de l’interprétation est de prendre les choses pour ce qu’elles sont, des Symboles, autrement dit de magnifiques évidences. Nous écrivons pour que les choses redeviennent ce qu’elles sont, dans toute leur plénitude. Nous témoignons d’une préférence pour ce qui est, nous ne voulons pas d’autre monde que celui-ci, qui est à la fois naturel et surnaturel, en gradations infinies, du plus épais au plus subtil, du plus tellurique au plus archangélique. Nous aimons cette joie qui nous est donnée et nous détestons ce qui voudrait nous en exproprier.

L’Ombre de Venise : quelle en est la genèse ? Et le principal angle d’attaque… Car il s’agit d’un livre de combat, n’est-ce pas ?

Toute œuvre est de combat ; c’est exactement ce qui distingue une œuvre d’un travail. La genèse de L’Ombre de Venise fut simplement le dessein de capter un moment de ce dialogue intérieur qui accompagne mes promenades. Je suis, en effet, comme Powys, un écrivain du grand air… Quant au combat, c’est un combat contre l’abrutissement, l’inertie, le ressentiment, un combat contre l’indifférence et l’oubli qui nous menacent à chaque instant. Un combat contre le travail et contre la distraction, un combat pour l’otium. Un combat pour la possibilité d’être dans un corps, une âme et un esprit, autrement dit un combat pour la multiplicité des états de la conscience et de l’être. Tout, dans le monde moderne, semble vouloir nous réduire individuellement et collectivement à un seul état de conscience plus ou moins harassé, hypnotique, triste et morose. Il s’ agit de s’éveiller, de reprendre possession des biens qui nous sont offerts, à commencer, par notre pouvoir d’énonciation de ce beau cosmos miroitant qui nous entoure. La morale procustéenne dispose de mille ruses pour nous affaiblir, j’écris pour en déjouer quelques unes. D’où l’importance de l’œuvre de Nietzsche, qui inspire ces déambulations vénitiennes, exhortations à « l’éternelle vivacité » que nous préférons à la « vie éternelle ».

Vous vous dites anarchiste, comme beaucoup d’hommes d’ordre déçus par la caricature d’ordre à nous imposée. Ne seriez-vous pas, surtout, l’un de ces Impériaux, attaché à une antique légitimité ?

 

 

Anarchiste je ne peux l’être que relativement à l’ordre bourgeois, aux simulacres ou aux antiphrases des « valeurs » pétainistes ou « démocratiques », mais nullement en me rapportant à l’étymologie du mot qui veut dire « sans principes ». Car ce sont  précisément les Principes qui s’opposent aux valeurs, qui résistent à leur despotisme ! Les « valeurs » sont sociales, grégaires, moralisatrices alors que le Principes sont métaphysiques. Les « valeurs » sont réactives, les Principes sont fondateurs. Rien, désormais, n’est plus « anarchiste », au sens étymologique, qu’un bourgeois. «  Ni Dieu, ni Maître », ce pourrait être le slogan du Monsieur Homais nouvelle formule. Ma vie est pleine de dieux et de maîtres, de dieux qui fondent ma liberté, et de maîtres qui me font disciple, et non esclave. C’est la gratitude qui invente en nous les dieux et les maîtres : nous voulons remercier ce beau soleil, nous le nommons : il vit en nous. Tout ceux qui nous ont appris quelque chose sont nos maîtres. Le Prophète Mahomet, parfois bien inspiré, ne dit rien d’autre : «  Celui qui t’apprend un mot est ton maître pour la vie ».  Quant à la légitimité, elle est ce qui vient de la nuit des temps, et elle se reconnaît par contraste. La laideur du pouvoir de l’argent et de la technique suffit à démontrer leur illégitimité à régner sur nous.

Vous évoquez à chaque page le réenchantement du monde, et même une ferveur païenne. Qu’entendez-vous par ce paganisme… aux accents souvent taoïstes ?

Il y eut, aux dernières décennies du siècle précédent, un fort courant « philosophique », prônant le « désenchantement du monde ». Ces philosophes associaient l’enchantement à la barbarie, l’un d’eux n’hésitant pas à écrire, je cite :  « Critiquer la technique au nom de la poésie de la nature est une barbarie » ! On voit bien ce qu’un philosophe héritier des Lumières peut trouver à redire aux enchantements. Mais ces ensorcellements obscurs, cette défaite de la Raison, cette capitulation de l’entendement devant des puissances ténébreuses me semblent bien plus, désormais, le fait de la Technique que d’une « poésie de la nature ». Autrement dit : la conscience humaine, avec ses vertus classiques, ou pour ainsi dire « humanistes », est aujourd’hui bien plus directement menacée par l’hubris technologique, avec ses folies génétiques et ses réalités virtuelles, que par les héritiers de Jacob Böhme ou de Novalis.

L’idée que l’enchantement et l’entendement humain soient exclusifs l’un de l’autre est des plus étranges. Ces dieux et ces mythologies chasseresses dans les jardins royaux, les Contes de Perrault, et, plus proche de nous Jean Cocteau, dans ses œuvres littéraires et cinématographiques, témoignent de l’alliance heureuse entre l’esprit décanté, usant des pouvoirs de la raison et l’enchantement immémorial. Toute pensée naît, pour reprendre l’expression de René Char, d’un « retour amont ». Aux antipodes des philosophes du désenchantement, nous trouvons donc les taoïstes, épris de ces « randonnées célestes » propices aux belles lucidités : «  Après la perte du Tao, écrit Lao-Tzeu, vint la vertu. Après la perte de la vertu, vinrent les bons sentiments. Après la perte des bons sentiments vint la justice. Après la perte de la justice restèrent les rites ». Ainsi nous est donné à comprendre, pour nous en garder, le triomphe des écorces mortes : le fondamentalisme moderne et la modernité fondamentaliste qui se partagent le monde.

L’enchantement, loin d’être le signe d’une dépossession ou d’une régression est le signe d’une recouvrance. C’est au moment où nous nous approchons du sens que le monde s’irise et s’enchante. Nous désirons un monde clair, et le mot lui-même renvoie d’abord au son, avant de dire la lumière ou la raison. C’est d’un chant que naît la clarté, comme le disent les poèmes d’Hölderlin. Un monde désenchanté est un monde obscurantiste, « qui ne rime plus à rien », un monde sans voix, ou dont les voix sont couvertes par « le vacarme silencieux comme la mort ».

Avec L’Etincelle d’Or, vous livrez un traité d’herméneutique. Qu’entendez-vous par ce terme et en quoi êtes vous adepte d’Hermès ?

L’herméneutique est l’art de l’interprétation. Premier et ultime recours contre le fondamentalisme, contre les citernes croupissantes de l’exotérisme dominateur  l’herméneutique n’est autre que la source vive, le tradere de la tradition, l’attention aiguisée par la véritable fidélité à la lettre. Toute herméneutique est une odyssée. Mais encore faut-il préciser que l’interprétation doit être sacrée et cosmique et non point psychologique, historique, ou sociale. En me référant à ma langue maternelle, je dirais que l’herméneutique est ce qu’on appelle, en allemand, Wesenschau, autrement dit la perception intuitive d’une essence. Elle illustre la devise de la philosophie grecque : sôzeïn ta phaïnomena, sauver les phénomènes. Il ne s’agit pas de nier les phénomènes, de refuser les apparences, de porter atteinte à la légitimité de la lettre (et ainsi de faire triompher quelque abstraction) mais bien de les sauver de l’insignifiance et de l’oubli. L’herméneutique s’attache à ce qui se montre en se cachant, pour ainsi dire le Logos du phénomène, cet invisible présent dans le visible, qui est sa présence réelle, son « acte d’être »… Vaste sujet que nul ne traite mieux que Henry Corbin ! L’alchimie et la poésie dont il est question dans L’Etincelle d’Or (« l’étincelle d’or de la lumière nature ») sont des herméneutiques à la fois immanentes et transcendantes. Elles montrent que les disciples d’Hermès n’ont jamais cessé d’œuvrer en une filiation ininterrompue. Inextinguible est cette flamme claire qui veut transmuter le plomb de la réalité quotidienne, l’accorder au soleil et au bruissement des abeilles d’Aristée. La « science d’Hermès » est d’abord une « luminologie ». Les mots et les choses vivent de l’éclat qui les frappe, de l’intelligence qui les illustre. Le disciple d’Hermès consent à l’épiphanie du mot.

Quel serait le conseil que vous donneriez à un jeune lettré ?

Aucun, de crainte d’être de mauvais conseil. Sinon, peut-être, de sauvegarder en lui, contre les ricaneurs, le sens de la tragédie et de la joie.

Paru dans La Presse littéraire, mars 2007.

14 décembre 2006

Mystiques païens

Heureuse initiative que celle des éditions Arfuyen, de rééditer le livre ancien (1944) du Père Festugière Trois dévôts païens. Firmicus - Porphyre - Sallustius. Ce grand helléniste (1898-1982), auteur de plus de septante ouvrages, dont la monumentale Révélation d’Hermès Trismégiste (rééditée en 2006 aux Belles Lettres), s’était spécialisé dans l’étude de la religion personnelle des Anciens: “ Un certain accent pareil, de piété clame et sereine, où se mêlent, à doses inégales, l’élan vers les choses divines, la résignation aux maux inévitables, la force d’âme qui vainc la douleur. (...) Une commune persuasion que les valeurs les plus hautes sont celles de l’esprit ”. Les trois mystiques évoqués furent de grandes figures du paganisme tardif. Firmicus Maternus tout d’abord, astrologue, sénateur, auteur d’un traité intitulé Mathèsis, et, hélas, du fameux De Errore profanarum religionum, où, pour citer Festugière, il se montrait “ chrétien résolu, imbu d’une ardeur farouche et d’un esprit de revanche qui attristent chez un disciple de l’Evangile ”. Firmicus était en fait un renégat, un converti qui brûlait ce qu’il avait adoré, notamment le mithriacisme. Son dernier livre est un “ manuel d’intolérance ” (G. Boissier), dans lequel l’auteur incitait les empereurs chrétiens à éradiquer le paganisme: “ celui qui sacrifie aux Dieux sera déraciné de la terre ”. Avant de trahir, Firmicus avait chanté Sol Invictus :“ Soleil souverainement bon, souverainement grand, qui occupes le milieu du ciel, intellect et régulateur du monde, chef et maître suprême de toutes choses, qui fais durer à jamais les feux des autres étoiles en répandant sur elles, en juste proportion, la flamme de ta propre lumière, (...) vous enfin, fidèles compagnons du Soleil, Mercure et Vénus... ”.

Le second est Porphyre, auteur du Contre les Chrétiens, et surtout de la Lettre à Marcella, que Festugière considère comme le testament spirituel de l’Hellénisme: “ Voici en effet le fruit principal de la piété: rendre un culte à la Divinité selon les coutumes des pères, non qu’elle ait besoin encore de cet hommage, mais parce que, dans sa majesté toute vénérable et bienheureuse, elle nous invite à l’adorer. Les autels de Dieu, on ne perd rien à les servir, on ne gagne rien à les négliger, mais quiconque honore Dieu comme si Dieu avait besoin encore de cet hommage, se tient, sans qu’il s’en rende compte, pour plus grand que Dieu. Ce n’est pas la colère des Dieux qui nous blesse, mais notre propre ignorance des choses divines. La colère est étrangère aux Dieux. Car il n’y a colère que si l’on s’oppose à notre vouloir; or, rien ne s’oppose au vouloir de Dieu ”.

Quant au troisième, c’est Saloustios, l’ami de Julien, notre empereur, et l’auteur d’un petit traité de théologie païenne Des Dieux et du Monde. Saloustios était issu d’une ancienne famille installée en Gaule depuis longtemps. Haut fonctionnaire, il fut aux côtés de Julien sur tous les fronts, jusqu’à la mort de l’autocrate. Il composa un petit catéchisme à l’usage des hautes castes de l’Empire, que le Père Festugière, décidément fasciné, a fort bien traduit: “ Qu’en certains lieux de la terre il y ait des gens qui ne croient pas aux Dieux et qu’il doive y en avoir souvent encore après nous, ce n’est pas là chose propre à troubler les gens sensés. Cela n’affecte pas les Dieux pas plus que, on l’a dit, les honneurs ne leur profitent ”.

Proclus

Les éditions Arfuyen, toujours elles, avaient publié en 1994 les Hymnes et prières du néoplatonicien Proclus (8 février 412 - 17 avril 485): l’ouvrage contient le texte grec et l’élégante traduction française de H.D. Saffrey, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme païen, avec I. et P. Hadot, J. Trouillard, L.G. Westerink et J. Combès. Car, Dieux merci, le néoplatonisme, longtemps négligé, est à présent l’objet d’études systématiques et les textes fondateurs (Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et Damascius) sont en cours d’édition. Le mérite des éditions Arfuyen est précisément de nous livrer les prières païennes des derniers néoplatoniciens de l’Ecole d’Athènes, mais débarrassées des notes érudites, qui pourraient effaroucher le néophyte. Avec ce superbe livre, les amateurs disposent d’un authentique bréviaire néoplatonicien. Après des études à Alexandrie, Proclus devint le chef de l’Ecole néoplatonicienne d’Athènes, et ce au moment où le christianisme était devenu la religion officielle de l’Empire. Initié aux rites théurgiques par Asclipégéneia, la fille de Plutarque d’Athènes, son maître avant Syrianus, Proclus fut le dernier sage de l’Antiquité à connaître toutes les doctrines grecques sur le bout des doigts. En butte à l’intolérance des chrétiens, il dut s’exiler un an. Nous possédons encore sa Théologie platonicienne, publiée aux Belles Lettres en cinq volumes, par H.D. Saffrey précisément (1968-1987). La pensée de Proclus et des derniers (?) néoplatoniciens récapitule un millénaire de pensée grecque... et je connais des érudits qui ne sont pas loin de penser que tout se trouve chez Proclus et Damascius. Les continuateurs de Plotin ont composé des hymnes en l’honneur des Dieux et des Héros. Ce recueil était celui utilisé par l’école néoplatonicienne dans ses dévotions quotidiennes. Alors que le culte public des Dieux était interdit (Loi du 8 novembre 392, promulguée par Théodose), les familles pieuses continuèrent très tard - jusqu’au VIème siècle - à pratiquer des liturgies clandestines: cultes domestiques avec chants, prières, processions de statues, hymnes anciens mais aussi nouveaux car la tradition était bien vivante. Sur ces milliers d’hymnes, peu ont survécu: les Hymnes “Orphiques”, les Hymnes Homériques, ceux de Callimaque... et ceux de Proclus aujourd’hui accessibles à tous. Lors des fouilles effectuées au pied de l’Acropole d’Athènes, les archéologues ont découvert la maison du philosophe Plutarque, où enseignèrent les maîtres néoplatoniciens Syrianus, Proclus, Marinus, Isidore, Zénodote et Damascius, et ce jusqu’en 529, date funeste à laquelle Justinien ferma l’école et interdit toute pensée non chrétienne (et non orthodoxe). Ce fut alors l’exil en Perse pour Damascius et ses disciples, puis le repli sur Harrân, où une école néoplatonicienne païenne survécut jusqu’au XIème siècle au moins. Dans les ruines de cette maison athénienne, on a retrouvé une chapelle comportant des niches et dans l’une d’elles, une statue de Cybèle, la Grande Mère des Dieux.... On peut définir Proclus comme un moine païen: sa vie était réglée comme celle d’un cistercien ou d’un bénédictin. Jeûnes, prières, veillées en l’honneur des Dieux, saluts quotidiens au Soleil (au lever, au midi, au coucher) alternaient avec le travail philosophique proprement dit: explications et commentaires des “auteurs du programme”: Platon, Aristote, “Pythagore” (Jamblique, semble-t-il) ainsi que les poètes, considérés comme théologiens: Homère, Hésiode et les Rhapsodies Orphiques. L’idéal du philosophe néoplatonicien est en effet de célébrer le Bien-Un, qui est au-delà de l’Etre, et dont l’âme est la “trace cachée”. Il s’agit ici d’une religio mentis, d’une religiosité tout intellectuelle: l’acte religieux par excellence est la lecture, du Parménide de Platon par exemple. Le Soleil joue un rôle important dans ces dévotions: chanté par Euripide (Ion), Julien (Discours sur Hélios-Roi, très lus dans les cénacles non chrétiens de Byzance), et enfin par Proclus, dont l’Hymne au Soleil est l’expression d’une spiritualité très raffinée et épurée. Pour les platoniciens, Hélios est identifié au Bien (Platon, République VI), pour Proclus, “il transcende d’une unique supériorité tout ensemble ce qui se voit et ce qui est vu”. Rejeton du Bien, il règne sur le domaine sensible comme le Bien sur le domaine intelligible: Bien et Soleil sont tous deux Rois. Le Corpus Hermeticum (XIII) nous livre un témoignage sur l’adoration du Soleil: “Eh bien donc, mon enfant, tiens-toi debout en un lieu à ciel ouvert et, face au vent du Sud, au moment de la chute du Soleil couchant, fais adoration; et de même encore, au lever du Soleil, en te tournant vers le vent d’est. Silence donc, enfant.” Un oracle d’Apollon rendu à la cité d’Oinoanda est clair quant au rituel de la prière au Soleil: “Vous devez lever les yeux vers l’Ether pour prier, le matin, en regardant vers l’Orient.” Le Soleil, relais de l’action de l’Un, est identifié à Apollon par de nombreux auteurs: Euripide, Callimaque et Héraclite le mythographe, dans ses Allégories d’Homère: “Qu’Apollon soit identique au Soleil, que ce soit un seul Dieu sous deux noms différents, cela ressort nettement des révélations secrètes que l’on fait sur les Dieux dans les cérémonies des Mystères, et du refrain populaire qui proclame sur tous les tons: Le Soleil, c’est Apollon, et Apollon, c’est le Soleil.” L’ouvrage, décidément très précieux, contient également des hymnes à Aphrodite, aux Muses, à Hécate, à Athéna riche en ressources...Païens clandestins à Athènes mais aussi à Mistra, dans l’entourage du philosophe Georges Gémiste Pléthon (au XVème siècle), ces textes sublimes, s’ils sont lus et intériorisés, pourront à nouveau sacraliser le quotidien des païens d’aujourd’hui comme ils le firent il y a quinze siècles.

Plotin      

Grâces en soient rendues au Cerf, qui comme son nom ne l’indique pas, est une maison catholique, fondée par des Dominicains, pour ce labeur acharné en faveur de la pensée grecque. Non contents d’être le premier éditeur français en matière de judaïsme, “ Latour-Maubourg ” publie, sous la direction de P. Hadot, professeur au Collège de France et spécialiste incontesté du néoplatonisme, un cinquième Traité de Plotin. Il s’agit du Traité 51, qui traite de l’origine des maux, à savoir la matière. C’est D. O’Meara, déjà coauteur de La Philosophie épicurienne sur pierre (Cerf), qui s’est chargé de l’édition du texte, de sa traduction et des notes. Ce texte est fondamental puisqu’il influencera, via la réponse de Proclus, toute la réflexion occidentale sur le problème du mal. Sur l’importance de Plotin dans le débat philosophique de notre civilisation, L. Ucciani, éditeur des cahiers Charles Fourier, publie Sur Plotin. La gnose et l’amour (Kimé), un essai austère et quelque peu jargonnant tendant à démontrer à quel point Plotin marquera la pensée chrétienne (parler de philosophie chrétienne serait un non-sens puisque cette religion fonde toute sa doctrine sur une révélation dogmatique). En ce sens, Plotin, théoricien de l’amour dont s’inspireront les Pères chrétiens, est à la base de l’identité occidentale. Toutefois, Ucciani repère un thème, celui de la gnose, que l’Eglise a occulté, tant celle-ci était incontrôlable et dangereuse pour le contrôle des mentalités.  

Suivre les Dieux

Pierre Hadot est l’un des meilleurs connaisseurs du néoplatonisme antique, courant philosophique qui exercera une influence capitale sur l’histoire intellectuelle de l’Occident (ainsi que sur les courants juifs, islamiques via le soufisme). Son Eloge de la philosophie antique (Allia) reprend sa leçon inaugurale au Collège de France, qui porte sur “ l’étroite liaison entre grec et latin, philosophie et philologie, hellénisme et christianisme ”. Elève de P. Courcelle, lui-même auteur d’une thèse monumentale sur les lettres grecques tardives de Macrobe à Cassiodore, il rend hommage au maître disparu, selon la vénérable tradition du Collège de France. Il développe ensuite la thèse de Courcelle, qui lui a servi de point de départ : l’influence du néoplatonisme grec païen sur la pensée latine chrétienne (Ambroise traduit en fait Plotin). A l’époque, la thèse ne plut guère tant certains chrétiens ne supportaient pas de voir analyser la conversion d’Augustin comme une allégorie littéraire d’origine païenne. L’influence païenne sur des textes aussi importants pour notre culture que les Confessions d’Augustin ou La Consolation de la Philosophie de Boèce est pourtant une réalité. P. Hadot, méfiant face aux murailles de Chine, préfère considérer l’hellénisme comme un tout d’Alexandre à Justinien. Les périodes hellénistique, romaine et proto-byzantine  - un millénaire d’histoire - doivent à ses yeux être étudiées comme un ensemble cohérent. La synthèse opérée à cette époque entre Platon, Aristote, le stoïcisme (et la marginalisation des autres courants, dont l’épicurisme, déjà mal vu) donne en fait le néoplatonisme, qui influencera tous les penseurs occidentaux, ainsi que les théologiens juifs et musulmans. C’est Augustin, évêque chrétien d’Hippone, qui résume la pensée antique en une formule proche du Gnôthi seauton delphique : “ Ne t’égare pas au dehors, rentre en toi-même, c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité ”. Hadot insiste aussi sur le caractère pratique de la pensée païenne, qui est un genre de vie (contrôle de soi, méditations, type de langage, attitude face aux conventions sociales, du refus cynique à l’acceptation sceptique,…). Nous sommes bien plus proches, mutatis mutandis, de certains courants orientalisants contemporains que de l’actuelle doxa académique, désincarnée et totalement coupée du corps : “ Le souci du destin individuel et du progrès spirituel, l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles, même celle des sceptiques, proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux et de la grandeur de l’existence, voilà, me semble-t-il, ce qui dans la philosophie antique n’a jamais été dépassé et reste toujours vivant ”. A lire ces lignes lumineuses, on comprend à quel point un Marcel Conche est demeuré fidèle à cette vision grecque (et indienne) de l’amour de la sagesse.

Akolouthein tô theô : suivre la Divinité. Telle est la définition de la philosophie païenne, avant  son asservissement par la théologie, événement funeste de l'histoire européenne, que l'on peut dater avec précision: 529PC, date de la fermeture de l’Université d’Athènes par Justinien. Après cette date, toute pensée non chrétienne est interdite.  J. Follon publie, sous une forme d’une grande élégance, une Introduction à l’esprit de la philosophie ancienne (Peeters), caractérisée comme un effort pour “ suivre la Divinité ” dans le double sens de la contemplation par la pensée et de l’imitation par l’action. Il examine la quête païenne du sacré depuis les antésocratiques jusqu’aux néoplatoniciens : l’homme y est lié au divin ; sa noblesse étant d’origine céleste et les Dieux constituant des modèles pour les mortels. L’auteur de ce livre est clairement chrétien : le christianisme y est vu comme le couronnement de la pensée antique, qui n’aura été qu’une longue praeparatio evangelica. Mais l’ouvrage est sérieusement charpenté, les références précises abondent ainsi que les citations de textes originaux. Pythagore est défini comme un philosophe de la raison, par opposition aux religions apocalyptiques. La connaissance des causes et des principes premiers est la condition sine qua non d’une connaissance véritable – et désintéressée - de la nature (ciel/terre). Le Maître de Samos distingue trois types de vie : jouisseuse (recherche des plaisirs), politique (recherche des honneurs) et contemplative (recherche de la sagesse) : il est en cela fidèle à la vieille trifonctionnalité indo-européenne.  Comme Hadot, J. Follon insiste sur le caractère pratique autant que théorique de cette pensée. Pour le sage païen, l’imitation du divin dans sa vie privée est l’objectif à atteindre : philosophie et “ religion ” sont donc liées, la seconde ne constituant pas un rejet de la raison (Dieu étant Logos) comme le prétendent les orthodoxies chrétienne et laïco-scientiste. Ce genre de vie philosophique découle d’une parfaite connaissance des causes premières ; il est fondé sur le détachement et la poursuite d’un idéal de sagesse.  Parmi les grandes différences entre philosophie et théologie chrétienne - parler de philosophie chrétienne n’a à mes yeux aucun sens puisqu’il existe des dogmes dans cette religion de type antirationnel et apocalyptique, étrangère au mental indo-européen -, Follon cite la création ex nihilo (chez les païens, il n’y a pas de réelle création par un Dieu personnel, mais bien émanation, transformation d’une substance primordiale), l’incarnation du Logos (pour les païens, Dieu est impassible, étranger à tout ce qu’endurent les mortels, quoi qu’en disent les fables des poètes). Le thème de la résurrection des corps faisait déjà rire les Grecs venus écouter Paul de Tarse sur l’Aréopage d’Athènes (Actes des Apôtres, 17). Le discours de ce  dernier est d’ailleurs truffé d’allusions au paganisme, mais la pierre d’achoppement reste la résurrection d’un corps voué à la corruption. Ce salut de l’âme et du corps est impensable pour un païen. Encore une différence essentielle : l’amour que le Dieu des chrétiens porterait aux mortels. Pour les disciples de Chrestos, Dieu aime passionnément les hommes. Il est piquant de constater que cette vision infantile du sacré n’a guère empêché des massacres sans nom, théologiquement justifiés : l’amour et la haine sont en effet liés et prôner un amour aussi abstrait qu’impossible dans la réalité constitue sans aucun doute une dangereuse imprudence.

Dans la belle collection Vestigia éditée par le Cerf et l’Université de Fribourg, le même auteur, J. Follon publie une fort utile anthologie de textes païens sur l’amitié, des présocratiques à Thémistius (Sagesses de l’amitié. Anthologie de textes philosophiques). Cette initiative est du plus haut intérêt, car le thème de l’amitié ne semble pas passionner les philosophes contemporains, qui le boudent depuis Descartes. En revanche, dans l’Antiquité, l’amitié (la philia hellénique) occupe une place importante; elle est sans doute centrale dans la pensée païenne. Pour les chrétiens, l’Amour, un amour généralement abstrait, et la Charité, qui a pour corollaire l’intolérance (la correction fraternelle), importent surtout: amour de Dieu pour les hommes, et amour des prochains en vue de Dieu. Mais quid des païens, des hérétiques? Sont-ils comptés au nombre des prochains? Etudier l’histoire de l’Eglise, c’est répondre à la question. Cette importance accordée, au détriment de l’amitié, à l’amour, non point celui du Beau ni celui porté au maître de l’Ecole, est l’une des ruptures causées par la christianisation. Dans nos langues, encore aujourd’hui, l’amour est central, et l’amitié plus marginale.

Schelling disait, dans Les Ages du Monde, que “ le temps est le véritable point de départ de toutes les recherches en philosophie ”. L. Couloubaritsis et J.J. Wunenburger publient aux Presses de Strasbourg les actes de colloques tenus à Bruxelles et Dijon sur la figure du temps, de l’Antiquité païenne à la littérature de science-fiction (Les Figures du Temps). Une importante part du volume est consacrée à Chronos, Aïon et Kairos, au temps et à l’éternité chez Platon, au temps de l’initiation gréco-romaine. Les textes sont souvent érudits, mais parfois, l’on se contente de jargonner... ou de (maladroitement) paraphraser des textes antiques. P. Walter, explorateur du mental européen archaïque,  étudie le temps des fées dans le folklore médiéval. Il montre que l’Eglise, pour mettre au pas la société sauvage, dut en contrôler l’imaginaire et, pour ce faire, liquida autant que possible le temps magique, cyclique, des païens. Il fallut évincer ce temps par trop festif, riche en alternances et en retournements, pour le remplacer par le temps de la production, linéaire et quantifié, celui des marchands. P. Somville se penche sur la conception cyclique, temps religieux par excellence et cite les lignes très nietzschéennes de B. Strauss: “ Univers non créable, non destructible. Entrelacements, ondoiements, entrechoquements. Pas de début, pas de fin. La métaphore du premier et de l’unique, la “ singularité ” s’évanouit comme toutes les autres ”.

Publié dans Antaios, 1998-1999.

                                                                

 

08 décembre 2006

Secessio nobilitatis

Pour célébrer la mort d'Horace, disparu le cinquième jour des calendes de décembre 8 A.C. (notre 27 novembre), je désire saluer cet homme attachant et invoquer ses Mânes. On lit trop peu Horace, bel exemple d'anarque au sens jüngerien, c'est-à-dire d'homme libre et souverain. Il est pourtant le Romain par excellence, stoïcien et épicurien selon les conditions atmosphériques, homme de la glèbe et familier des palais, badin en apparence mais d'une réelle profondeur. Pour désigner les mélanges que je publierai sur la toile, j'ai choisi Sermones, terme désignant les célèbres Satires dans la plupart des manuscrits d'Horace. Des mélanges donc, des entretiens masqués en notes de lecture, le tout dans l'esprit de ces diatribaï grecques qu'Horace réinventa. A l'origine, diatribè signifie "manière de faire passer le temps", "occupation" (sérieuse) et même "étude". Gardons-lui le sens de "conversation".

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Secessio nobilitatis

Commençons par le bel essai de Michèle Gally, dont il est question dans "Schola delenda est". Cette lettrée réagit avec vigueur contre le meurtre prémédité des humanités et le sabotage systématique de l'école publique. Si nous vérifions le sens profond de schola - en grec scholè -, nous trouvons "loisir". La scholé, c'est précisément cette liberté intérieure, que l'on ne confondra pas avec l'apathie et qui seule permet la vie spirituelle. Jünger disait qu'un monde libre ne peut être que spirituel. Or, qu'observons-nous aujourd'hui, si ce n'est, à tous les niveaux, l'aliénation et la perte de repères, dans l'autobus bondé d'abrutis collés à leur portatif (Téhou? Téhou?) ou chez soi, quand retentit le vacarme d'un voisin en crise. Le système techno-marchand a instauré la guerre de tous contre chacun au nom du rendement et de la compétition. D'où, par exemple, la destruction des services publics au profit d'une privatisation globale, qui n'est en fin de compte que l'obligation de participer à la course au fric? Tout nous pousse à devenir ce que Sénèque, un autre sage, nomme les occupati, les affairés (les névrosés ?) par opposition aux otiosi, les gens du loisir (le divin otium, en grec scholé), en retrait. "Schola delenda est" doit donc être compris comme le mot d’ordre de la modernité terminale : la destruction programmée de tous les sanctuaires, de pierre, de bois ou d'éther.

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Cette image de retrait en rappelle une autre, tirée de l'histoire romaine: la secessio plebis, quand les plébéiens se séparèrent des patriciens. Michel Maffesoli l'utilise dans La Transfiguration du politique (Grasset) pour illustrer la mort du dieu Progrès: "L'ironie, l'abstention, l'écart, l'exil intérieur pourraient être compris moins comme une passivité, en fin de compte propice aux pouvoirs, que comme une force d'inertie avec laquelle il faut compter." Aujourd’hui, je serais partisan d’une autre secessio, la secessio nobilitatis, retrait volontaire des Véridiques, ceux qui refusent de pactiser avec l’imposture aux mille visages. Le regretté Philippe Muray développe ce thème dans Le Portatif (Les Belles Lettres/Mille et une nuits), carnet où il notait ses réflexions. Portatif ne désigne nullement ce boîtier de plastique dont les sonneries stridentes vous électrisent (comme la queue du chat) et que l’on voit collé à l’oreille d’individus en rue, chez le crémier ou au volant de leur bolide. Pas du tout, il s’agit du surnom donné au Dictionnaire philosophique de Voltaire par ses lecteurs de l’époque. Ecoutons Muray : « Ce qu’une civilisation ne peut positivement accepter, c’est évidemment ce qu’elle a de plus intéressant : ceux qui la jugent en se refusant à elle. » Comme à la fin de l'époque classique, il se développe de nos jours une forme d’incroyance plus ou moins masquée face aux dogmes que sont la mondialisation heureuse, les guerres propres et autres foutaises « citoyennes ». Rompre avec ce système abêtissant, ignorer ses misérables icônes, déserter. Dans les années quatre-vingt, des promotions entières d’ingénieurs et de médecins soviétiques disparaissaient au plus profond des forêts sibériennes, où ils formaient des communautés quasi autarciques. Comment ne pas être fasciné par cette nobilitas qui se tient à l’écart du festin empoisonné sur lequel se rue la plebs sordida? L’un des penseurs de cette nouvelle nobilitas, une nobilitas bien entendu étrangère aux titres (plus ou moins authentiques) et souvent dépourvue de patrimoine (son côté aristo-prolétaien), ne peut être que Philippe Muray, l’auteur des Exorcismes spirituels (Les Belles Lettres), qui nous livre une ultime bouteille à la mer : « Approuveurs du présent, laquais du monde actuel, les chiens de garde du Show tentent d’étouffer sous cette accusation de nostalgie une volonté de connaissance du passé qui traduit un pari optimiste sur la proche disparition de l’oppression du Spectacle ». Quelle charge contre les histrions du système, journalistes stipendiés, écrivains subventionnés, politiciens au cou pelé! Avec quelle jubilation ai-je dégusté ces pages iconoclastes, notamment sur Sartre, qui m’a toujours inspiré un net dégoût. Muray parle à juste titre d’entreprise de dégradation obstinée pour définir la pose de cet auteur « politiquement correct par excellence », « jugeur universel » (de Baudelaire à Céline), « vertuiste de la plus détestable espèce ». En classe de rhétorique déjà, ce sacristain m’échauffait les oreilles avec ses procès d’intention ; il incarnait à mes yeux l’idéologue bien-pensant, et surtout l’homme du ressentiment. A l’Université, j’ai vite compris que ses épigones dominaient sans partage, alliant carriérisme et bonne conscience. Comme le dit si bien Michel Mourlet, c’est l’alliance de Tartuffe, de Trissotin et de Torquemada. Elle perdure, au service du Spectacle et de ce que Muray appelait l’Empire du Bien ou Cordicopolis. Pour moi qui suis comme lui de l'ancien monde (« Je ne pense pas que c’était mieux avant ; je dis que c’était mieux toujours »), les traits posthistoriques (en réalité posthumains) de l’homo festivus me révulsent de toute éternité : demande de protection obsessionnelle, effacement des identités sexuelles, moralisme pleurnichard allié à un libertarisme cynique, démence maniaco-légalitaire, sans oublier ce qu’il désigne avec prudence sous le terme de « mélangisme » - le métissage accéléré comme arme de désintégration des communautés traditionnelles. J’y vois le déchaînement de la Discorde aux noires prunelles, la liquéfaction globale de l’homme européen (tutsi, indien, chinois,…), « déshérité à mort » (quel bonheur d’expression chez Muray !), à qui il ne reste plus que ses sinistres parades pour oublier un bref instant que le passé, un jour, lui demandera de payer sa dette. Oui, Muray fut l’anti-Sartre au même titre qu’Abellio (qu’il goûtait peu). Suivons ses traces : « il faut écrire contre l’unification, contre le démon de l’Unité. Contre la disparition, partout, de la séparation, de la frontière, de la coupure ». Secessio nobilitatis.

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Le sabotage des services publics est le thème principal du dernier livre de Benoît Duteurtre, auteur d’un Requiem pour une avant-garde (Belles lettres) et qui vient de publier Chemins de fer (Fayard), un roman aux allures de pamphlet sur le démantèlement de la SNCF, service public converti de force aux dogmes de la flexibilité et du profit, pour lequel il n’y a plus ni usagers ni voyageurs, mais des clients. Roman à thèse, trop explicite et prévisible, d’où ma déception sur le plan littéraire : une nouvelle aurait fait l’affaire et le personnage principal évoque davantage le porte-parole que la femme de chair et de sang à qui l’on s’attache. Quant au style, il se réduit trop souvent à une écriture neutre, dépourvue de sève, même si les ultimes pages, qui narrent la disparition de l’héroïne, montrent que l’écrivain pouvait, en se libérant des carcans réalistes, hausser le ton. Ne boudons toutefois pas notre plaisir, car Duteurtre dit bien, et non sans humour, comment l’ancienne civilisation paysanne et industrielle, celle des fermes, des gares et des écoles où l’on apprend, disparaît, rayée de la carte par un système high tech, celui des « espaces propreté » (hilarante description de containers en plastique), des bases TGV pareilles à des stations orbitales et des 4X4 pour néo-ruraux. Avec lucidité, il décrit la disparition des restes de l’ancien monde et l’avènement d’un tiers-monde délabré, souillé (tags et autocollants en volapük), à l’impitoyable apartheid. L'utopie rose bonbon d’une société libertaire et paresseuse ("civilisation des loisirs", "interdiction d'interdire") cède la place à une réalité moins champêtre: une « économie d’escroquerie » justifiant les nouvelles servitudes au nom d’une idéologie bougiste (il faut que ça bouge! - le mot d'ordre des esclaves volontaires) au sourire d’acier made in China. Son héroïne est une bourgeoise bohême, docile fantassin du système techno-marchand, dont on dit qu’elle fait "une belle carrière" dans la communication, et qui cumule les contradictions de notre modernité finissante : « Je voulais apporter mon concours au démantèlement de la SNCF, à lui imprimer une touche d’humanisme pour gagner enfin cette somme rondelette et disparaître dans ma campagne – elle-même saccagée par le démantèlement de la SNCF auquel j’avais contribué. » Fin observateur, Duteurtre précise: « Dans ce curieux système, on peut être dedans tout en se rêvant dehors ; on arrive même à se donner entièrement aux affaires dans le seul espoir de ne plus penser à l’argent ». Les idées l’emportant presque toujours sur les images, lisons donc Chemins de fer pour ce qu'il est, une défense de l'exception européenne, où l'homme demeure la mesure de toutes choses.

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En retrait lui aussi, pendant le demi-siècle d'occupation de son pays, l'Estonien Jaan Kross, né en 1920, tour à tour juriste, professeur, et bagnard dans les mines de charbon de Vorkouta. Il aura connu les sévices des polices rouges et brunes, le goulag et puis les emplois modestes, les manuscrits dans le tiroir, jusqu'à la fin de l'oppression soviétique. En 1993, j'avais découvert cet authentique rebelle avec La Vue retrouvée (Robert Laffont), un recueil de récits illustrant la tragédie estonienne, pays dépecé par des prédateurs à l'appétit féroce. Peut-être est-ce ma nationalité belge qui, dès l'adolescence, m'a rendu si proches ces nations captives, Géorgiens, Finlandais ou Baltes, forcées de composer avec des voisins gourmands, d'adopter leur langue de bois et de guerroyer sous leurs ordres. Peuple d'entre-deux, trop latins pour les purs Germains, trop nordiques pour les sudistes, les Belges, d'instinct, se méfient des impostures, même recouvertes d'oripeaux généreux. Il n'y a pas d'idées généreuses, seulement des idées vraies  - généralement peu séduisantes en raison même de leur rectitude - et des leurres que l'on agite pour enthousiasmer les masses. Sans doute ma vieille fascination pour les Païens forcés de se convertir à la vraie foi a-t-elle renforcé cet intérêt pour ce thème, développé dans mon premier roman, Le Songe d'Empédocle. Quel plaisir de retrouver Kross dans Le Vol immobile (Editions Noir et blanc)! Dans ce roman à l'humour froid, le narrateur retrace la vie mouvementée de son ami Ullo, condisciple au lycée de Tallinn. Tel est le fil conducteur de cette vaste fresque de l'histoire estonienne, des années d'indépendance avant-guerre jusqu'à la fin de l'ère soviétique. Son héros, Ullo, incarne la figure de l'émigré de l'intérieur, qui refuse tout compromis avec les occupants, quels qu'ils soient: Armée rouge et Légion SS sont ici renvoyées botte à botte. Kross a fait un juriste de son personnage, pour lui faire jouer un rôle dans l'histoire tourmentée de l'Estonie des années sombres. Assistant d'un Premier Ministre broyé dans "la grande machine à torturer de Staline" (et condamné à mort après son décès), Ullo assiste à la liquidation de l'état estonien, envahi par les Russes puis par les Allemands, et dont la cause a été déclarée "historiquement vaine" à Téhéran, Yalta et Potsdam (1943-1945). Il fait partie du dernier carré des défenseurs de Tallinn en septembre 44, quand déferlent les "libérateurs" à l'étoile rouge et que s'exilent les derniers ministres légitimes. Ullo connaît les geôles moscovites et les camps de vacances sibériens, ceux-là mêmes que niaient Sartre et consorts, avant de "revenir" (terme consacré: on "revenait" de Vorkouta, comme on "se présentait" à la police politique). Par touches subtiles et avec un sens aigu de la cocasserie, Kross décrit la dégradation morale d'un pays qui change trois fois de maîtres en quatre ans, les actes héroïques (parfois dictés par une banale stupidité) ou répugnants, la résistance de quelques purs (beaux portraits de femmes au courage admirable) et la malchance de braves gens, le tout sur un ton sobre, tragique mais jamais dramatique. Quel film magnifique un Ken Loach pourrait tirer d'un tel livre! Le Vol immobile m'a fait songer à un autre roman, dû à la plume d'un dissident roumain, Vintila Horia, écrivain de haut lignage qui, dans Persécutez Boèce (L'Age d'Homme), met en scène un dissident relégué dans une masure en ruines où il découvre un mystérieux manuscrit. Ce livre, reçu des mains de Dimitri, mon éditeur, m'avait bouleversé par sa puissance comme par son thème, celui du passeur clandestin ("copier, comprendre, transmettre: cela lui paraissait aussi beau qu'une liberté"), qui propage une flamme au plus profond de la nuit. Kross et Horia, qui ont vécu la pire des tyrannies, celle fondée sur le mensonge à prétention idéaliste, nous donnent des leçons de résistance spirituelle à la grande dissolution. Lisons ces rescapés des Grandes Conflagrations, authentiques bienveillants, plutôt que les voyeurs et les nombrilistes.

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Depuis que j'ai découvert les Mémoires de Marcel Schneider, publiés en cinq volumes chez Grasset sous le titre L'Eternité fragile, je suis devenu un fana de cet écrivain singulier, l'un des rares à oser publier des romans fantastiques. Disciple des Romantiques allemands, familier des derniers salons (celui de Marie-Laure de Noailles par exemple), fin mélomane (son essai sur Schubert est un classique), le personnage ne pouvait que me fasciner tant il se maintient à rebours des modes, et ce depuis soixante ans. Ne fut-il pas l'ami de Morand, qui lui légua sa garde-robe (porter les tweeds de Morand, quel rêve!) et de Dumézil, qui lui donna ce judicieux conseil: "Plonge-toi dans la forêt de toi-même, c'est là que tu trouveras les dieux". Alors que la masse des lettrés se soumettait à Marx, Freud et compagnie (du lisible à l'illisible), Schneider restait fidèle à Cicéron, Virgile, L'Arioste,... Contre l'infection réaliste, il propose son antidote, à base de romans de la Table ronde, de Novalis et de Rilke. Un civilisé révulsé par notre monde qui "n'obéit qu'à trois mots d'ordre: la mondialisation, le sexe et le néant". Un raffiné qui croit aux forces de l'esprit: "contre l'horreur du monde, il n'est de remède que dans les œuvres d'art et les ouvrages de l'esprit. Ce sont les seuls moyens qui évitent de se laisser absorber par la brutalité de la condition humaine". Un résistant, qui, tout jeune, mit en pratique cette secessio nobilitatis dont je parlais à l'instant… et qui apprit le latin tout seul!

Dans Moi qui suis né trop tard (Grasset), cet alerte nonagénaire livre quelques confessions, rompt quelques lances contre le monde moderne, évoque des figures disparues avec un sens de la fidélité tout à son honneur. "J'ai toujours su, dit-il, que ne trouverais pas ma place dans ce qu'on appelle le monde réel parce que pour y tenir une place, si humble soit-elle, il faut y croire. Je n'y crois pas. Eternel exilé, je vis dans le perdu, dans la nostalgie de je ne sais quoi. Je sais très bien qu'on ne peut revenir en arrière, restaurer ce qui a été aboli, retrouver le paradis. Aussi ai-je appelé éternité fragile cette espérance d'éternité à la mesure humaine". Mauriac lui dit un jour "vous qui vivez sur une étoile" et lui-même se décrit "tâtonnant comme un fantôme errant". Tout jeune, il a décidé d'entrer en poésie, de vivre dans ce qu'il appelle le tramonde, où seuls l'art et la beauté sont vénérés. Le voilà donc affilié à ce que Jean-Paul (pas celui du Flore!) nommait la Loge invisible, et la Phratrie des Hellènes (semper rediviva) les Gardiens de l'Etre, ceux qui refusent de scinder poésie et musique, veille et songe, réel et irréel, personne et cosmos. Ses réflexions sur le regard me paraissent proches du gnôthi seauton hellénique ("mon seul viatique est la possession de mon âme"), sauf que M. Schneider, en papiste conséquent, espère connaître un jour la Sainte Face. Vieux clivage entre les adeptes de la pistis et ceux de la sophia, entre foi et connaissance. Benoît XVI, qui semble renouer avec la grande tradition, l'évoque dans son fameux discours de Ratisbonne, à la grande fureur des fanatiques et des trouillards. Point n'est pourtant besoin d'être catholique pour goûter les méditations de M. Schneider, sur la mort par exemple, où il rappelle le rôle des vanités, ces peintures représentant la fuite inexorable du temps, ces saisissantes natures mortes, crânes, luths et sabliers, - une spécialité des XVII Provinces. Vieille nostalgie de la Grâce, concept plus initiatique que chrétien… Si proche du Fatum de nos chers Romains ou même des Mystères grecs. N'écrit-il pas, à l'instar d'un Ancien, que "l'on est de naissance ce que l'on doit être"? Je ne partage pas sa vision orthodoxe du Mal ("Dieu a créé l'homme entièrement libre et maître de son destin": mais alors, dieux du ciel,  pourquoi la Grâce?) ni son sens aigu du péché, mais ne chicanons pas, puisque sur l'essentiel je rejoins un maître: la conscience que le divin nous adresse des intersignes, sa défense de Platon (on est de Platon ou d'Aristote, de toute éternité) et des auteurs fantastiques, "passagers clandestins" de la littérature française. Je ne résiste pas au plaisir de le citer longuement à ce propos: "Tolérés par les uns, pourchassés par les autres, hués par tous, ils sont obligés d'avoir grande fermeté d'âme et grand mépris des valeurs officielles pour continuer à se faire les champions de l'imaginaire. Leur souverain bien s'appelle la liberté intérieure. Ils ne sont d'aucun parti, connaissant trop la vanité de la politique, d'aucune école, car il n'existe pas de mode d'emploi du fantastique, d'aucun milieu, car ils se sentent fils de roi même s'ils n'ont pas le sou". Comment ne pas se reconnaître dans ce portrait, comment ne pas être avec Marcel Schneider? Secessio nobilitatis.

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Terminons par un film qui m'a semblé un bain purificateur, Le Grand Silence, de Philip Gröning (http://www.diegrossestille.de/), le premier film tourné au sujet de la vie quotidienne des moines de la Grande Chartreuse, dans les Alpes françaises. Deux heures quarante-cinq minutes de silence et de chants, celui des Chartreux ou celui de la pluie sur les ardoises du monastère. Gröning est parvenu à fixer des instants d'éternité avec une sorte d'humilité, un tact extraordinaire, sans jamais jouer au virtuose de la caméra. Le plus remarquable est qu'il montre bien à quel point la vie des moines est scandée par des rythmes cycliques: les saisons, magnifiquement rendues par le cinéaste; les chants à l'aube; les rituels domestiques. Eternel retour! Quant aux visages aperçus, surtout à la fin, ils témoignent d'une sérénité et d'une plénitude rarissimes. Toutefois, le stoïcien en moi se demande si la fuite hors du monde, si séduisante soit-elle, est non seulement tenable (pas un seul sourire féminin!), mais souhaitable? Etre dans ce monde sans en être, n'est-ce pas une posture plus ardue que la solitude protégée par de hauts murs? Le stoïcien affronte un monde qui le blesse, et toutes les blessures qui ne le tuent pas constituent une étape du parcours. Sécession n’est pas réclusion.

Le 27 novembre MMVI

© Christopher Gérard

 

07 décembre 2006

Relire Homère

A l’occasion de la parution des Essais sur Homère (PUF, 1999), Marcel Conche avait répondu aux questions de la revue Antaios.

Pourquoi relire Homère en 2000? En quoi est-il,  incomparablement, l’Educateur par excellence?

L’an 2000 de l’ère chrétienne ne signifie pour moi rien de particulier. Si l’on fait partir l’ère des Olympiades de 776 AC, nous voici, en effet, si je ne m’abuse, dans la six cent quatre-vingt quatorzième Olympiade, chiffre qui n’a rien de particulier. Pourquoi relire Homère aujourd’hui? C’est que nous vivons en un temps où l’on sait que la vie humaine est une vie mortelle. Montaigne nous conte que saint Hilaire, évêque de Poitiers (v. 315-v.367), craignant pour Abra, sa fille unique, les embûches du monde, demanda sa mort à Dieu, ce qu’il obtint et « de quoi IL montra une singulière joie ». En l’an 1000, comme au IVème siècle, la vie éternelle était objet de certitude. En l’an 2000, c’est le contraire. Les philosophes analysent la « finitude » (Endlichkeit) comme nous étant essentielle, et notre « temporalité » (Zeitlichkeit) comme étant, par essence, une temporalité finie. Comment vivre une vie mortelle? Il s’agit de résoudre ce que Leibniz nomme un « problème de maximum et minimum »: obtenir, durant une vie brève, le maximum d’effet. Quel « effet »? Le plus d’argent possible, pensent les financiers, les boursiers. Mais l’argent n’est pas une valeur en soi. Homère est l’Educateur par excellence car il forme notre faculté critique, la krisis, la faculté de distinguer, de choisir - d’un mot qui signifie « trier ». Il nous enseigne à séparer le bon grain de l’ivraie des fausses valeurs, et à choisir les valeurs d’excellence. Comment vivre? De façon à ce que cette vie, dans sa brièveté, réalise la plus haute excellence. Achille perçoit le bonheur comme une tentation. IL choisit quelque chose de plus élevé que le bonheur. Ainsi font les héros de l’Iliade.

Mais comment le relire? Avec quels yeux?

Lire Homère à la manière des « analystes », qui font de l’Iliade et de l’Odyssée un assemblage de pièces rapportées, c’est sacrifier bien des significations qui n’existent que par l’effet d’ensemble, et comme ôter d’un organisme le tissu conjonctif pour le réduire à un squelette. Les « difficultés » relevées par les « analystes » sont d’ailleurs si peu nettes qu’il a fallu vingt-cinq siècles pour qu’elles soient remarquées. Si elles étaient si peu que ce soit concluantes, les Grecs anciens les eussent perçues. L’Iliade et l’Odyssée supposent la vision visionnaire d’un unique poète qui est aussi un poète unique: les « analystes » vont-ils tomber dans l’absurdité de supposer plusieurs Homère? Il faut lire Homère avec l’oeil non d’un dépeceur mais d’un philosophe, si le philosophe est, comme le veut Platon, l’homme des « vues d’ensemble » (République, VII, 537c) - un oeil, cependant, moins hégélien que goethéen: il ne suffit pas d’être philosophe si l’on n’est pas quelque peu poète. Car la pensée pensante n’est pas seulement conceptuelle: elle ne méconnaît pas la clarté que peuvent apporter la comparaison et la métaphore. Héraclite, Parménide, les Antésocratiques en général ne sont pas les seuls à l’avoir vu, mais aussi Bergson, Heidegger et d’autres. Il est regrettable que Heidegger n’ait pas davantage médité Homère.

Dans « Le rationalisme d’Homère », vous écrivez: « les dieux d’Homère ne sont ni en dehors de la nature, ni même en dehors du monde: ils sont, comme nous, au monde - au même monde ». Pouvez-vous préciser votre vision du divin chez Homère?

La phrase que vous citez me fait songer au fragment 30 d’Héraclite: « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il a toujours été, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure ». Ce monde, pour Homère comme pour Héraclite, est « le même pour tous »: hommes et dieux. C’est ainsi que la différence du jour et de la nuit vaut pour les dieux comme pour les hommes. Les dieux sont « au monde », comme nous. Le monde n’est pas leur oeuvre, mais l’oeuvre de la nature. Homère voit l’ »origine de tous les êtres » (Iliade, 14.246) dans l’ »Océan », symbole de la puissance et de la fécondité de la nature. L’épopée chante le monde humain, bien que la nature, avec ses météores, ses sources, ses fleuves, ses forêts, ses bêtes sauvages, soit toujours présente à l’esprit du poète. Or, les grands dieux d’Homère sont - on l’a souvent observé - absolument semblables à des hommes - excepté qu’ils sont plus forts et sont immortels: ils mangent, boivent, festoient, aiment, haïssent, se vengent, souffrent, dorment, ont des syncopes, etc. Dès lors, où est le divin? Je crois qu’il faut le chercher moins chez les dieux préoccupés surtout par la guerre des hommes, engagés dans cette guerre et tout pénétrés de passions humaines, que chez ceux qui se tiennent loin des affaires humaines, vivent dans la proximité de la nature, en symbiose avec elle. Le divin est présent sous la forme des innombrables dieux qui sont l’esprit de la nature et dont la pérennité relativise l’aventure humaine - à laquelle les grands dieux s’intéressent beaucoup trop, s’agissant de ce qui agite « de pauvres humains, pareils à des feuilles, qui tantôt vivent pleins d’éclat et mangent le fruit de la terre, et tantôt se consument et tombent au néant ». Le divin précède les dieux: il consiste dans le don initial qui leur est fait, à eux comme à nous, de la vie, de la lumière. Quant au Donneur de ce don initial, c’est la Nature, mais il ne faut pas la personnaliser: elle n’est pas un être, mais le fait même de l’être - mot qui, dit Nietzsche, ne signifie rien d’autre que « vivre ».

Vous consacrez un chapitre au pessimisme d’Homère. Ne trouvons-nous pas de nombreux traits optimistes dans son oeuvre, à commencer par une forme d’humanisme, illustrée par le bouleversant dialogue entre Achille et Priam?

La réussite d’Ulysse montre, ai-je dit, que « décisif est le rôle de la tromperie dans la réussite des hommes ». Comme tromper est un mal, et donc le mal l’emporte sur le bien dans la stratégie de ceux qui veulent triompher dans le monde, on peut parler de « pessimisme ». Mais ce n’en est pas la seule forme que l’on peut discerner chez Homère. Il parle de la mort qui « tout achève »: dès lors que la mort ne laisse, après elle, aucun espoir, il est difficile de parler d’ »optimisme ». Il est vrai que les plus hautes valeurs humaines sont incarnées par les héros, et représentées par leur attitude et leur conduite: le respect de la foi jurée (les Achéens font la guerre en vertu d’une promesse faite à Ménélas), l’esprit de sacrifice, la volonté d’excellence, le courage, bien sûr, mais aussi la fidélité, le respect et l’estime d’autrui, fût-il l’ennemi, l’esprit de bienveillance et la générosité (chez Alkinoos, notamment), la sympathie, la compassion. Mais précisément, les plus belles qualités morales se trouvent chez les hommes, non chez les dieux. or, ce sont les dieux qui ont la force et tiennent en main - dans les limites fixées par le destin - le sort des humains. Une force, en laquelle il y a bien plus d’arbitraire que de bonté essentielle, domine tout. Que les dieux n’aient pas les vertus que l’on voit chez les hommes, il ne peut d’ailleurs en être autrement. Ces vertus viennent, en effet, de cela même que les hommes ont en propre, qui est de mourir. Elles définissent la réaction de l’homme noble face à la mort: à sa mort ou à la mort d’autrui. Certes, ces vertus, du moins les vertus d’humanité, sont comme mises entre parenthèses dans le combat sanglant - ce pourquoi Homère condamne la guerre, comme le lui reproche Héraclite. Et l’on pourrait parler d’ »optimisme », s’il laissait entrevoir un monde humain où régnerait la paix. Mais je ne vois rien de tel. Vous parlez d’ »humanisme ». Soit! si vous entendez: humanisme héroïque. Homère veut que l’homme regarde vers les hauteurs. « Pessimisme », dis-je, mais, certes, pessimisme actif, héroïque, essentiellement viril. Je veux bien admettre que le pessimisme tragique d’Homère, avec, au fond, une telle confiance en l’homme, est autre chose que simplement du « pessimisme », au sens banal.

Jacqueline de Romilly a pu consacrer un fort beau livre à Hector. Quelle figure vous séduit le plus chez Homère?

Hector est un chef valeureux, un beau-frère rassurant, un père et un époux aimant et tendre, et il a bien d’autres qualités qui en font un bel exemplaire d’humanité. Mais une qualité essentielle, pour celui qui veut le salut de son peuple et des siens, est l’intelligence. Or, Hector en manque parfois. En tel moment critique, ne voyant pas au-delà de l’heure présente, il refuse le « bon conseil » de Polydamas qui, lui, « voit à la fois le passé, l’avenir », et il juge inconsidérément. Et les Troyens approuvent leur chef, « dont l’avis fait leur malheur ». Et puis, j’observe, chez lui, un trait déplaisant. Il demande un éclaireur pour aller, de nuit, surveiller ce que font les Achéens. Soit! Dolon se porte volontaire, à une condition: Hector doit jurer qu’il lui donnera les chevaux et le char de bronze du Péléide. Hector jure. Il sait pourtant - j’en suis persuadé -  que Dolon n’a aucune chance de monter un jour les chevaux d’Achille. Achille, héros démonique et fascinant, m’a captivé davantage qu’Hector. Je lui ai consacré un chapitre (et même deux). Il est le personnage clé de l’Iliade - qui chante, ne l’oublions pas, la « colère d’Achille ». Ce sont ses attitudes et ses choix qui déterminent le mouvement et l’action. Son inaction même, qui joue le rôle de ce que Hegel nomme la « négativité », n’est aucunement une absence. Inactif, mais en attente, il est singulièrement présent.

Mais vous me demandez quelle figure me « séduit » le plus. Je ne puis être « séduit » que par une nature féminine. Je laisse de côté les déesses - pour lesquelles j’ai peu d’estime. parmi les mortelles, j’ai le choix entre Briséis, Andromaque et Hélène - les autres ayant moins de présence. J’ai un faible pour Briséis; j’admire et je plains Andromaque. Mais Hélène a besoin que l’on se porte à son secours/ Elle a ce que Gorgias nomme une « mauvaise réputation » - à cause de quoi, il s’est fait son avocat. Avec raison. Hélène infidèle à son mari, Ménélas? A s’en tenir aux apparences, on ne saurait le nier. Car enfin, elle suivit Pâris. de bon gré? Sans doute, sinon eût-elle emmené des trésors et ses esclaves? Mais il y a deux sortes d’amour: l’amour de croisière, calme, raisonnable, médité - Hélène ne cessa jamais d’aimer Ménélas de cet amour -, et il y a l’amour d’emballement, la bourrasque d’amour, où le désir conduit aux décisions que l’on regrette ensuite. Mais la tempête sur la mer n’empêche pas le calme des grands fonds. Et l’amour qui dure est toujours là lorsque l’amour violent s’est exténué. On le voit bien lorsque, du haut des remparts de Troie, la femme de Pâris, aux ardeurs anciennes, aperçoit les Achéens et Ménélas, souffre, pleure et se confond en regrets.

Octobre 1999.

Né en 1922, Marcel Conche est professeur émérite de philosophie à la Sorbonne, membre de l’Académie d’Athènes et citoyen d’honneur de la ville de Mégare. Editeur à ses heures perdues, il a traduit et commenté Héraclite, Parménide, Anaximandre, Epicure aux PUF tout en trouvant le temps de publier des ouvrages classiques sur Montaigne et Lucrèce.  En septembre 1995, Marcel Conche avait déjà accordé un entretien à Antaios sur les Grecs, qualifiés de « presque les seuls philosophes authentiques » et la philosophie grecque comme fondamentalement païenne. Sur le Polythéisme: « pour le penser sans le réduire à n’être qu’une étape dans un processus, il faut sans doute tenter de revivre une expérience qui fut celle des Hellènes, celle de l’immanence et de l’évidence du sacré ». Sur l’Ancien Testament: « Plût au ciel qu’à l’âge scolaire, plutôt que des leçons d’histoire « sainte », on m’eût entretenu de la Gaya Scienza des troubadours. Le Corrézien que j’étais se fût sans doute reconnu plus d’affinité avec Guy d’Ussel et Bernard de Ventadour qu’avec Abraham et autres. » Sur les Grecs, Marcel Conche a écrit un splendide plaidoyer pour un philhellénisme bien compris: « Devenir grec » (in Revue philosophique, janvier-mars 1996, p.3-22, repris dans Analyse de l’amour et autres sujets, PUF, Paris 1997). Pour mieux connaître ce philosophe et moraliste de haute lignée, il faut lire Vivre et philosopher. Réponses aux questions de Lucile Laveggi (PUF 1992) et Ma vie antérieure (Encre marine 1998). Tout dernièrement, il a publié Le sens de la philosophie , livre dédié à sa mère qu’il ne connut pas puisqu’elle périt à sa naissance. Il s’agit d’une sobre méditation sur la signification précise du mot « philosophie »: amour de la sagesse ou « science » du vrai? M. Conche penche pour cette tension tragique vers la vérité, recherche qui se double d’un apprentissage de l’amour au sens socratique, celui-là même qui tente de rendre l’autre meilleur en lui communiquant le désir d’excellence,  propre aux âmes nobles: «  »A quoi mène la philosophie? », me demande-t-on. La première réponse est: « à rien » (à rien d’autre que la philosophie elle-même comme skepsis); la seconde: « à aimer ». » Lisons donc M. Conche, suivons les traces de cet Hellène « désengagé des fausses évidences et des obsessions collectives ».

Pour compléter cette évocation, voici une note publiée naguère dans Antaios.

Parcours d’un stoïcien

Avec Ma Vie antérieure (Encre marine), le philosophe Marcel Conche livre une émouvante méditation sur le sens du tragique et la preuve de la permanence, en ces temps d’hédonisme vulgaire, du stoïcisme comme posture philosophique, comme manière de vivre. Car ce qui frappe à la lecture de ces pages à l’impeccable langue (“ une belle langue républicaine et châtiée ” dit justement R.P. Droit dans sa chronique du Monde  du 3 avril 1998), c’est la cohérence et la rigueur du penseur, qui est aussi un moraliste, crédible puisqu’il a intimement vécu ce qu’il professe. L’évocation qu’il fait de Marie-Thérèse Tronchon, son épouse disparue en décembre 1997, est bouleversante. Elle fut son professeur de Lettres en 1941-1942 et corrigea  ses premières dissertations avant de devenir sa compagne pendant cinquante-six ans. Il s’agit, c’est évident, d’une âme de qualité, d’une Dame. Le couple formé est bien celui de deux lettrés, des jeunes gens d’autrefois, frugaux et racés, bref, toute une France traditionnelle, engloutie par la civilisation du spectacle et du fric. Marcel Conche est un pur produit des hussards noirs de la République : petit paysan corrézien, il mène, à la fin des années 30, une vie rude, mais non dépourvue d’un “ bonheur de fond ”, tout sauf béat. La campagne n’avait que peu varié depuis Louis XV ; le village constituait encore une réelle communauté organique où les désirs individuels comptaient pour rien. Entre un père, rescapé de la Grande Guerre, muré dans son silence – la mère de Marcel Conche mourut peu après sa naissance – et sa tante, le futur philosophe fait ses premières expériences : la perte de la foi (“ le sentiment nouveau se formait que la providence de l’homme peut n’être encore qu’une providence humaine ”), les velléités de révolte contre un père parfois injuste, les cours un peu particuliers de l’instituteur (plus doué pour l’éducation que pour l’instruction, mais pour qui Vercingétorix et Bayard sont des modèles) : “ tiré à quatre épingles, M. Briat incarnait les vertus de franchise, d’honnêteté, de gentillesse ”. Une courtoisie d’un autre âge !  Marcel Conche prononce un bel éloge du grec ancien, notre sanskrit : “ le grec ancien, la langue incomparable, merveilleuse, qui porte en elle ce qu’il y a de plus fort, de plus lumineux, et, en même temps, de plus délicat et de plus fin. Sans elle, que serait la philosophie ? Que serait même la pensée ? ”. Le catéchisme n’est manifestement pas sa tasse de thé : “ il était question de l’histoire “ sainte ” : il fallait se sentir concerné par ce qui était arrivé à un certain Moïse, à un certain Abraham. Désastreuse leçon car les péripéties de l’histoire des Juifs anciens n’importent qu’à ceux qui adhèrent à l’Irrationnel. (…) Car entre Athènes et Jérusalem, il faut choisir. ” Socrate lui apparaît comme une figure plus haute que le Nazaréen : “ lorsqu’on se donne la peine de multiplier les pains ou de marcher sur les eaux, c’est que l’on est en faute d’arguments ”. Malgré une envie vite passée de rejoindre le maquis, Conche préfère étudier la grammaire latine huit heures par jour, ce qui nous évite les souvenirs d’anciens combattants, lui permet d’entrer à l’Ecole Normale et de se lancer à l’assaut du savoir philosophique. Une telle ascèse nous vaut une vingtaine de livres parfaitement ciselés et sentis, quelques traductions qui serviront de référence (Héraclite, Parménide,…). Et un parcours, du catholicisme paysan à la sagesse tragique des Hellènes.

21 novembre 2006

Joseph de Maistre

Le dossier magistral consacré à Joseph de Maistre (Dossier H, L’Age d’Homme, 880 pages) rassemble plus de deux cents contributions, qui illustrent de façon très diverse la riche postérité de ce grand Européen (1753-1821), savoisien de naissance et écrivain français, ambassadeur du Roi de Savoie et conseiller privé du Tsar Alexandre. Méconnu ou calomnié depuis deux siècles par les tenants de la doxa dominante, Maistre, auteur prophétique, enthousiasma les plus grands, de Balzac à Valéry, de Bloy à Cioran - sans oublier Matzneff. Ce dernier ne préface-t-il pas la biographie de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg publiée en 1990 par son descendant l’écrivain Henri de Maistre (disparu en 1995), comme pour répondre aux hagiographies sans-culotte du Bicentenaire? Matzneff y écrit: "je ne lis jamais Joseph de Maistre sans éprouver le désir impérieux d'une vie plus chaste, plus réglée, plus studieuse". Significatif aveu, qui en dit long sur la puissance d'une œuvre ignorée des bien-pensants! Le mérite de cette somme dirigée par Philippe Barthelet, à qui nous devons un splendide Dossier Jünger (L'Age d'Homme) et de passionnants entretiens avec Gustave Thibon (Editions du Rocher), est de proposer au lettré comme à l'érudit un ensemble quasi exhaustif sur un homme paradoxal au suprême, "antimoderne" au sens où l'entend A. Compagnon dans son stimulant essai (Les Antimodernes, Gallimard): comte savoyard dont la devise est Fors l'honneur nul souci, sénateur russe, maçon de haut rang, catholique ultramontain, admirateur de l'Ancien Régime et anglophile, chrétien et platonicien,… Maistre, qui fut témoin de la tourmente révolutionnaire et connut l'exil en Russie, voulut comprendre ce cataclysme, en dévoiler le sens masqué et bâtir une digue contre les théories rousseauistes ("l'un des plus dangereux sophistes de son siècle"), contre l'individualisme des Lumières ("La foule comprend ces dogmes; donc ils sont faux: elle les aime, donc ils sont mauvais"). Sa vision pessimiste de l'humanité se fonde sur une conception peu orthodoxe du péché originel: l'homme comme mauvais sauvage, celui qui se déchaîne dès que l'autorité fait défaut. Ce pessimisme radical inspirera plus d'un auteur, dont son plus illustre disciple, Charles Baudelaire, qui, dans Mon cœur mis à nu, fustige "l'indestructible, éternelle, universelle et ingénieuse férocité humaine". Métaphysicien paradoxal, orfèvre de la langue française, Maistre sera lu comme antidote au nihilisme triomphant.

Paru dans La Revue littéraire, octobre 2005.