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17 juin 2015

Sur Vladimir Dimitrijevic

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« Mais celui <l’éditeur> sans doute qui m’a le plus marqué et avec qui j’ai eu de nombreux échanges, c’est le regretté Vladimir Dimitrijevic, fondateur et directeur des Editions L’Age d’Homme. Après la mort de mon père, dont il était l’ami, il a été pour moi la grande référence. J’ai été « nourri au lait de L’Age d’Homme » et de la littérature slave. Les conversations que j’ai eues avec lui m’ont beaucoup inspiré et ont été déterminantes. Il incarnait dans ce monde de plus en plus livré à l’argent et à la rentabilité une certaine idée aristocratique de l’édition, au service de la littérature davantage qu’à la recherche d’un succès facile. Ce que j’ai profondément admiré chez lui c’est cette manière de construire un catalogue extraordinairement vivant et incarné, à l’image de ses passions et de sa personnalité. Il ne publiait rien au hasard. »

 

Pierre-Guillaume de Roux, sur Dimitri, dans la dernière livraison de Livr’Arbitres, consacrée à Dominique de Roux.

 

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20 avril 2015

Les Rouges et les Noirs

 

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La Legge dell’odio, titre original de l’épopée d’A. Garlini, illustre mieux le sujet de cette fresque de l’Italie des années de plomb que celui choisi par Gallimard, tant le personnage principal, Stefano Guerra, incarne un avatar d’Arès aux noires prunelles, le terrible dieu de la guerre. Les Œufs du dragon aurait aussi convenu…

 

Etudiant à Rome en 1968, Guerra appartient par tradition familiale à la droite la plus incandescente, plus proche en réalité des « Chinois » de l’ultragauche et d’autres anars que des bourgeois de la Démocratie chrétienne ou même des notables du M.S.I. Guerra le bien nommé affronte ainsi la police, vole une arme et, par accident, tue un militant gauchiste dont il a séduit la sœur. En quelques heures s’est jouée la tragédie d’une vie dédiée à la violence, à l’odio. Pris en mains par un réseau noir plus ou moins clandestin, constitué des rescapés de la Decima Mas et des ultimes partisans de Mussolini, Guerra plonge dans l’activisme le plus violent et le plus trouble, qui allie combats de rue et trafic d’armes, sans oublier de sanglants attentats à la bombe. Bientôt, sous l’influence de son mentor, le très ambigu Franco, meneur ressemblant étrangement à Guido Giannettini, l’un des protagonistes de la stratégie de la tension, Guerra rencontre militants et barbouzes au cours d’une dérive nihiliste qui évoque celle de nos modernes djihadistes. Malgré des longueurs et quelques bavardages, Les Noirs et les Rouges se révèle un grand roman, où nous accompagnons le jeune activiste devenu tueur, lecteur de Nietzsche, de von Salomon et même de Marcuse, jusque dans sa cavale en Afghanistan et en Patagonie. Nous le suivons aussi Corso Vittorio Emmanuele, dans l’appartement de Julius Evola, l’auteur de Chevaucher le tigre, qui chasse le jeune homme en ces termes : « tu es un loup bleu. Va-t’en ». Le penseur de la Tradizione rejette le proscrit, l’exclu, le maudit archétypal qu’est Stefano Guerra – homo sacer.

 

Romancier politique, Garlini dépeint sans trembler les collusions entre activistes rouges ou noirs (les deux mouvances s’infiltrant à qui mieux mieux) et officines politico-militaires, d’où les agents US ne sont pas absents : « se servent-ils de nous ou nous servons-nous d’eux ? », se demandent ces têtes brûlées, jusqu’à l’éblouissement final. Toutefois, l’auteur voit plus loin qu’une énième dénonciation de l’extrémisme, qui serait sans intérêt : il comprend de l’intérieur un type d’homme, le Kshatriya, héraut d’une mystique de la violence vue comme une purification, l’homme d’épée dépourvu de légitimité dans une époque où règnent le mensonge et la parodie. Stefano Guerra est une sorte d’Achille contemporain, un enragé aveuglé par une pulsion de destruction, que le romancier nous fait toutefois prendre en affection. Romancier psychologique, Garlini décrit en clinicien un cas d’Oedipe non résolu et les conséquences d’un tel malheur. Sa peinture de l’amour passion comme de la fraternité des activistes, avec leur part d’ambiguïté, doit être saluée, de même que celle des rapports complexes entre l’agent traitant et celui qu’il manipule. La gauche ultra, la Toskana-Fraktion, n’en sort pas grandie : « des bourgeois de bonne famille : l’école jusqu’à une heure, le déjeuner avec maman et la leçon de tennis, un italien sans accent régional, le petit pull en cachemire, les oreilles remplies par la musique des concerts de Santa Cecilia et la méchanceté arrogante du gamin qui a mis la domestique en cloque ». Sur fond de Volkswagen Coccinelles et de rengaines absurdes, un grand roman donc sur la décadence mercantile des 60’, sur les parodies de chevalerie et la quête d’un ordre d’acier, au sein duquel « les mains couvertes de sang aident à corriger le regard ».

 

 

 

Christopher Gérard

 

 

 A. Garlini, Les Rouges et les Noirs, Gallimard, 676 p., 27.50€

 

Une version de la présente chronique a paru dans Service littéraire

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15 mars 2015

Avec Alain Van Crugten

 

 

croztau,littérature,éthois

 

Traducteur du polonais, du tchèque et du néerlandais, Alain Van Crugten a enseigné la littérature comparée et la slavistique à des générations d’étudiants tant à l’Université Libre de Bruxelles qu’à celle, moins connue mais autrement plus vénérable, de Croztau, dont il a été fait Docteur honoris causa. En parallèle, il a mené une carrière d’écrivain hors-norme. Il a par exemple traduit de l’arménien le seul poème surréaliste publié dans cette langue (Erevan, 1964), dû à la plume d’un jeune disciple de Paul Nougé, le mystérieux Aleksandr Lous - qu’un livre récent de Gérard de Cortanze sauve d’un injuste oubli.

 

Dans En étrange province, curieux roman à la lancinante musique, ce parfait connaisseur de l’Europe centrale et orientale s’amusait à décrire une culture minoritaire née sur les bords de l’Etwë, dont les locuteurs, qui appartiennent à l’un de ces peuples sans état, parlent une langue, l’éthois, en voie de disparition sous les coups triomphaux de l’allemand.

 

Avec son dernier opus, La Rébrolution, il nous livre un désopilant recueil de nouvelles d’une parfaite absurdité, qui illustre un type d’humour bien singulier, proche à la fois du canular de Normalien et d’une forme raffinée, douce amère, de zwanze bruxelloise. Un livre inclassable donc, comme on les aime à L’Age d’Homme. Au menu, la lettre d’un certain Albergundulus, zinzin qui passe sa vie à recenser les écrivains prénommés Al, d’Aouite (doux poète syrien) à Batroce (qui exprime « les affres de l’ataxie locomotrice »), d’Al (« auteur nourri de lectures religieusement correctes ») ) à Tamira (« trop glodyte pour être honnête »). Une vie d’Hemingway (sans l’ombre du moindre écrivain américain) ; la biographie d’un auteur maudit de la littérature belge, le regretté Arnaud de ( ou Van) Cureghem (dit le Vétérinaire) ; l’histoire du village de Mazet-le-Toffe, dont les habitants  se convertissent à une religion orientale ; et, surtout cette réécriture de la vie clandestine de Lénine dans le Bruxelles des années 1917-1920, quand, sous l’impulsion de l’activiste russe, une révolution ouvrière chasse les Allemands et instaure le BROL, ou Belgique Révolutionnaire Ouvrière Libre. Une savante étude sur divers animaux méconnus, l’anchois des tropiques, l’ara mutique ou le phoque à poil doux, vient enrichir cet ensemble de textes parodiques et délicieusement subversifs.

 

 

 

Christopher Gérard

 

 

 

Alain Van Crugten, La Rébrolution et autres histoires à demi belges, L’Âge d’Homme, 142 pages, 15€

 

 

 

 

 

 

 

 

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Traducteur du polonais (Witkiewicz et Pankowski), du tchèque (Capek) et du néerlandais (Hugo Claus), Alain Van Crugten a enseigné la littérature comparée et la slavistique à des générations d’étudiants. En parallèle, il a mené une carrière d’écrivain hors-norme. Voilà qu’il publie, dans la collection La Petite Belgique de L’Âge d’Homme, un curieux roman à la lancinante musique. Parfait connaisseur de l’Europe centrale et orientale, Alain Van Crugten s’est amusé à décrire cette culture minoritaire née sur les bords de l’Etwë, dont les locuteurs, qui appartiennent à l’un de ces peuples sans état, parlent une langue, l’éthois, en voie de disparition sous les coups triomphaux de l’allemand. Il fallait un philologue belge, pour décrire par le menu ce rarissime isolat d’Europe avec le basque et le hongrois, et qui d’après lui serait proche du tamoul et du wolof. Contrairement à ce que semble penser Van Crugten, d’autres chercheurs, à commencer par le linguiste Tamaz Gamkrelidze et le mythologue Georges Dumézil, ont en leur temps défendu l’origine indo-européenne de l’éthois. Nous ne le chicanerons pas sur ce plan, parce que d’une part la polémique n’a jamais été tranchée*, et que de l’autre il s’agit d’un roman, qui a de surcroît le mérite de sortir cette pacifique peuplade de l’oubli.

Le héros de ce récit mélancolique, Magnus Aner (anèr, en grec ancien : l’homme, au sens du vir latin !) revient après un exil quasi monastique à Argerich, bled perdu de la pampa argentine, à Croztau, la capitale éthoise, où il est né et a vécu jusqu’à la fin de ses études universitaires. La raison de ce retour ? Un héritage et la proposition, inattendue, d’un éditeur éthois de publier - enfin - la grande saga nationale que Magnus compose depuis des lunes. Triste retour en fait que celui de l’écrivain dans une ville maussade où règne la grisaille propre à ces villes sorties du socialisme réel pour entrer dans la mondialisation heureuse : aplatissement culturel et américanisation forcenée, arrogance néo-germanique rythmée par les BMW, … Magnus retrouve quelques endroits de sa jeunesse : le gymnasium, la rivière mythique, un unique ami d’enfance, Nyl (que les linguistes rapprocheront du nihil latin). Retrouvailles sans chaleur, à l’image d’un pays délavé à la gastronomie subcarpathique. Le récit croisé de Magnus et de Nyl permet d’y voir plus clair sur cet exil en Argentine : l’ombre d’une femme ô combien singulière, Myri, revient hanter le revenant, taraudé par une double nostalgie, puisque Magnus se prend maintenant à regretter une pampa lointaine, ainsi que son amie Rosita, une prostituée au parcours fracassé.

Par touches subtiles, sans jamais forcer le ton, Alain van Crugten donne leur ampleur à ses personnages, et rend à merveille cette atmosphère à la fois Vieille Europe et Amérique du Sud, entre Borgès et Rezzori. Le style sobre met en relief ce récit à la sombre pudeur, celui du temps qui fuit, inexorable.

 

Christopher Gérard

 

Alain Van Crugten, En étrange province, L’Âge d’Homme, 136 pages, 15€

 

 

*Alexandr Lous & Markus von Wilmet ont naguère fait le point sur la question dans Slavica bruxellensia.

Écrit par Archaïon dans Figures | Lien permanent | Tags : croztau, littérature, éthois |  Facebook | |  Imprimer |

11 mars 2015

Avec Bruno de Cessole

 

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 Critique littéraire à Valeurs actuelles, Prix des Deux Magots pour son premier roman L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, Bruno de Cessole a publié il y a peu un passionnant Défilé des réfractaires, anthologie subjective autant que généreuse (600 pages !) des écrivains français qui ont formé sa sensibilité à rebours du siècle. Tous avaient en commun une réticence à ployer l’échine devant les notables, un même goût de l’allure.

 Il nous revient avec… la suite : quarante-six portraits d’écrivains étrangers (douze langues), qui, d’Orwell à Nabokov, proposent un véritable tour du monde libertaire et aristocratique. Tous anarques et souverains, irréguliers et insoumis, présentés sur des tons qui varient selon la personnalité de chacun, d’où l’absence totale de… monotonie. J’y retrouve les réflexes vitaux de Cessole : ce refus des dogmes et des prudences, ce dégoût pour les préjugés, sa passion pour les schismatiques et les réprouvés. Surtout, un peu comme au bar d’un club anglais, je retombe sur quelques old boys parfois perdus de vue :  Nicolas Gomez Davila, quintessence de l’esprit antimoderne et « Cioran des antipodes »; Gregor von Rezzori, hobereau de la Double Monarchie ; Jünger, que ce veinard a pu rencontrer à Wilflingen ; Durell, avec qui il a bu du Fitou à neuf heures du matin ; Burgess, « l’anarchiste thomiste » ; Bernhard et Borges… Et von Salomon, et Conrad ! Quelques absences, assumées, viennent préciser le portrait en pointillé qui se dégage de l’ensemble. Mais, pour l’essentiel, « la famille », comme disait Vladimir Dimitrijevic, à qui le livre est dédié en compagnie de Joachim Vidal, un autre seigneur de l’édition. Des pistes de lecture pour des années, un compagnon pour les nuits trop longues, un cordial pour les fins d’hiver.

 

Christopher Gérard

 

Bruno de Cessole, L’Internationale des francs-tireurs, L’Editeur.

 

 

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Concernant cet écrivain, voir mon livre Quolibets. Journal de lecture,

aux éditions L’Age d’Homme

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Entretien avec Bruno de Cessole (2008)

 

Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?

 

Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne  le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence  en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature  - à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ?  L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même -  et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me  l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel,  critique littéraire, et comme écrivain, notamment  dans ce livre, d’être un passeur, de  faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions,  une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.

 

Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?

 

Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé ( expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain ) je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects,  je  fais aussi allégeance à Flaubert ( pour son éthique littéraire) et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers, comme  Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef, Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa,  Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré…

 

Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?

 

L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont  les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers,  appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.

 

Ce roman, qui comme l’a bien vu Guy Dupré est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (FrédéricII !!!)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait?

 

Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche,  Schopenhauer, et, bien sûr, E.M Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien  à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il,  ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il   

 

Tout le roman (le conte) baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente (et provisoire ?) déréliction ?

 

De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’ exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation  violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre , ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte,  face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : «  Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité ». De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire ( le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude,  envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.

 

Propos recueillis par Christopher Gérard pour le Magazine des Livres

Paris, octobre 2008.

 

 

05 février 2015

Gabriel Matzneff : semper idem

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Semper idem : Dieux merci, Gabriel Matzneff persévère dans son être profond, fidèle à ses passions schismatiques, inchangé depuis, mettons Cette Camisole de flammes, pour une simple et bonne raison : il écrit « avec le sang de son cœur », comme disaient en substance ses confrères Nietzsche et Tolstoï. D’où une insolence, une liberté de ton, une alacrité qui charment le lecteur, d’autant plus que le styliste reste attentif à la moindre de ses lignes, comme peuvent en témoigner ceux qui échangent avec lui émiles ou messaggini.

Deux livres paraissent ainsi en ce lugubre mois de janvier MMXV pour fêter cinquante ans d’activité littéraire : un copieux Journal 2009-2013 et un roman, le neuvième.

Mais la musique soudain s’est tue – encore un bon titre – est son journal intime, qui prend la suite des derniers Carnets noirs (1953-2008) tout en s’en distinguant pour des raisons qui ne sont pas uniquement d’ordre chronologique : si Gabriel Matzneff en avait, semble-t-il, soupé de dactylographier à la chaîne ses carnets moleskine, il ne voulait pas se faire le scribe de son déclin. Ce qu’il appelait naguère les avertissements de la clepsydre et surtout l’irruption de la maladie font que le texte de ce Journal crépusculaire diffère de celui des Carnets noirs.  N’avait-il pas pensé un moment l’intituler De Senectute ? Le ton en est plus grave, les notations parfois plus elliptiques, car les problèmes de santé, ce que les Bruxellois nomment poétiquement la peïeraa – l’amère vieillesse et ses terreurs de l’avenir –, minent le moral du stoïcien… qui demeure toutefois épicurien au sens large : excellente fourchette, le gosier en pente, Matzneff voyage en train de Naples à Venise, se pose chez Lipp ou aux Ronchons pour faire balthazar avec les amis. Semper idem, vous disais-je. Si le galop d’enfer a pris fin, les amies de cœur ne sont pas absentes. La preuve : on s’y perd encore dans les prénoms et les astérisques. Toujours mad by love, notre Matzneff !

Si l’on s’amuse à comparer ce journal du crépuscule aux premiers carnets de jeunesse, ce qui frappe, c’est la place grandissante du cinéma (le cinéma italien par exemple fait l’objet de gloses aussi amusantes qu’érudites), c’est la passion stendhalienne pour l’Italie et pour sa langue, omniprésente. L’anglais de Lord Byron, le russe de Chestov s’éloignent, remplacés par la langue savoureuse de Toto, par celle, solaire, de Jep Gambardella, le héros de ce chef-d’œuvre de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, que, à juste titre, Matzneff place très haut.

Au fil des pages, entre amours et amitiés, l’obsédant passé lui revient en mémoire : un ami disparu, une belle enfuie, Deligny et l’Algérie, et Pétrone et Cambuzac. Le Littré et la balance, ce goût de la solitude et de la bagarre et toujours la même lucidité politique, de la Palestine à la Syrie. Semper idem, Gabriel Matzneff.

Sur le plan stylistique, une touche de préciosité est venue pimenter ses livres : quelques archaïsmes de derrière les fagots (« désheuré », en droite ligne du Grand Siècle), des italianismes. Comment résister en effet à messaggini en lieu et place de SMS ? Rien de trop dans une langue qui reste sobre et d’une rare précision, ponctuée à la perfection. Classique.

Qu’il évoque les nouvelles cloches de Notre-Dame et donc le son entendu par Casanova ou qu’il se scandalise de l’interdiction d’allumer un cierge devant la Vierge de Saint-Germain-des-Prés, Matzneff continue d’émouvoir tout en nous prodiguant une leçon aux antipodes d’une quelconque soumission : « l’élan, la curiosité, l’enthousiasme, la générosité, l’amour gourmand de la vie » , qualités auxquelles il faut ajouter, intacte chez lui, la capacité d’admiration. L’homme a beau ronchonner et se plaindre, il demeure capable de s’enthousiasmer comme à vingt ans. Une sentence me paraît résumer sa vie d’écrivain : « une médaille française frappée avec de l’or étranger ». Tout n’est-il pas dit ?

Avec La Lettre au capitaine Brunner, Matzneff conclut un cycle romanesque qui avait débuté avec L’Archimandrite. On sait que, comme son maître et ami Hergé, Matzneff se plaît à faire apparaître les mêmes personnages de livre en livre. Nous retrouvons dans ce neuvième et ultime ( ?) roman Cyrille Razvratcheff, le suicidé de L’Archimandrite. Justement, ce suicide, que tous pensaient causé par une déconvenue amoureuse (en plus d’une incapacité à s’insérer dans le monde adulte), ce suicide acquiert une autre ampleur grâce aux révélations d’un lourd secret de famille, cette lettre que le père de Cyrille, et donc l’oncle de Nil Kolytcheff, aurait envoyée au commandant du camp de Drancy, le SS-Hauptsturmführer Brunner… pour dénoncer son épouse comme juive. Déportée, celle-ci mourut dans les camps. Son époux, l’oncle Nicolas, lui, fut arrêté à la Libération et se pendit dans sa cellule. Avec ses embrouilles, ses déjeuners au Cercle européen et ses factures impayées, le comte Razvratcheff se révèle un personnage haut en couleurs, mêlé à d’obscurs bureaux d’achats qui, sous l’Occupation, traitaient avec les Allemands – un peu comme dans les romans de Modiano. Transmis par un curieux évêque orthodoxe, un dossier constitué à la Libération, composé de pièces tour à tour sordides et drolatiques, a empoisonné les dernières heures de Cyrille. Transmis après un demi-siècle de dormition à son cousin Nil, il continue de faire des dégâts… jusqu’à sa destruction finale. Roman sombre malgré les apparences, La lettre au capitaine Brunner peut se lire comme un exorcisme, comme un très subversif refus de l’hyper-mémoire, devenue le dogme en ces temps d’amnésie programmée. Roman tragique, mais avec légèreté, La Lettre au capitaine Brunner (le titre à lui seul a un je ne sais quoi de menaçant) permet à l’auteur de prendre de la hauteur par rapport à une histoire, et a fortiori une actualité qui le dégoûtent. Escapisme ? Why not ? N’est-il pas préférable, parfois, de détourner le regard d’une laideur qui risque de nous contaminer ?

Nombre de thèmes matznéviens font de ce roman une synthèse de l’œuvre : la fidélité à une orthodoxie sans rien de cérébral ni de crispé et la tentation païenne, les fautes (ici, d’autrui) et leur pardon (ou leur oubli – le roman est d’une fascinante ambiguïté), la diététique et la gourmandise, le refus de marcher au pas et le goût de l’amitié, le Mare nostrum… et l’Italie, l’Italie ! A lire Matzneff, une question s’impose : et s’il était notre Stendhal ?

 

Christopher Gérard

 

PS : Matzneff fait sien le mot de la Médée d’Ovide, Meliora uideo proboque Deteriora sequor, (« je vois le bien et je l’approuve, mais je choisis le mal ») que Stendhal cite dans son Journal à la date du 18 pluviôse de l’an XIII. Plaisante convergence !

 

 

Gabriel Matzneff, Mais la musique soudain s’est tue. Journal 2009-2013, Gallimard, 516 pages, 26.50€

La Lettre au capitaine Brunner, La Table ronde, 205 pages, 17€