18 octobre 2007
Maugis
Poète et fin lettré, François d'Aygremont a été initié sous le nom de Maugis aux mystères d'une société secrète remontant à la Grèce antique. Fils posthume d'un héros de la Grande Guerre, le jeune homme au cœur pur affronte diverses tempêtes: la guerre dans les tranchées du Canal Albert et dans les forêts d'Ardenne, l'action clandestine au sein d'un réseau de renseignement et d'aide aux Hébreux persécutés, des amours candides ou vénéneuses, une mission secrète en Irlande, une descente dans les ténèbres infernales et puis la fuite éperdue à travers l'Europe ruinée par les Grandes Conflagrations. Une somme d'épreuves qui, d'Oxford à Bénarès, permettront au poète aux yeux émeraude de lever le voile qui recouvre les circonstances obscures de sa naissance et de découvrir sa vraie nature. Roman initiatique, Maugis entraîne le lecteur dans une quête envoûtante, dans un monde magique à la lumineuse pureté. Ce périple romantique, qui évoque Nerval et Hölderlin, propose aussi une subtile méditation sur le destin, l'art et l'amour, incarné au fil des pages par trois fascinantes figures féminines.
"Ce Maugis est une épopée historique et intime aussi raffinée qu'enlevée". Pascale Haubruge, Le Soir
"Un livre étrange et beau, qui pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses." France Bastia, La Revue générale
"Bref, autour de l'énigme du monde, le voyage initiatique et la quête d'un illuminé de la plus lointaine histoire poétique comme de la plus haute sagesse intemporelle" Pol Vandromme, Valeurs actuelles
"Nous avons cette chance d'assister, en temps réel, à l'érection d'une de ces structures quadriphoniques que le génie de Lawrence Durell avait initiées avec son fabuleux Quatuor d'Alexandrie (…) Christopher Gérard nous a livré un chef-d'œuvre, un livre d'une richesse incroyable et d'une densité extraordinaire." André Murcie, Incitatus
"Ce qui importe dans ce roman, ce qui en fait l'intérêt et le charme - en l'occurrence, s'impose évidemment le sens fort du latin carmen! -, c'est qu'il développe des harmoniques transcendant le temps et l'espace. L'errance se confond avec le voyage intérieur. (…) Une tentative, à travers la fiction, de réenchantement du monde." P.-L. Moudenc, Rivarol
"Ce livre insiste sur la fonction initiatique et libératrice de la poésie. Ce n'est donc pas seulement l'Ancienne Religion que défend Christopher Gérard, ce sont, hors-temps, les voies du Réel." Rémy Boyer, La Lettre du Crocodile
"Christopher Gérard appartient à la nouvelle cohorte d'écrivains qui ont entrepris de réenchanter l'univers dépeuplé de ses dieux, désertifié par le matérialisme, monde lunaire où des individus erratiques, solitaires, déracinés, aveugles, avides, se croisent, se heurtent, …" Michel Mourlet, La Revue littéraire
"Le rythme tacitéen suffit à m'enchaîner, à me condamner à l'assentiment. Le moyen de n'aller pas au bout d'un livre si bien écrit? Le moyen de ne pas succomber au charme d'un écrivain qui prétend conter l'histoire récente dans la langue des Maîtres - chaque guerrier est Patrocle et Achille et le champ de bataille, toujours, a le visage des faubourgs de Troie? (…) Heureux Christopher, le monde moderne est venu, le hideux XIXè siècle suivi du non moins exécrable XXè, sans contaminer votre plume ou polluer votre esprit!" Sarah Vajda, Les Epées
"Tout un chacun ne goûtera pas ce style en ligne claire, cette prose solsticiale au classicisme épuré, écrite "à contre-mode" comme le constate Pol Vandromme." Frédéric Saenen, Parutions.com
"Maugis est un roman initiatique au vrai sens du terme, qui dans un style d'une clarté chantante, proche de Matzneff et de Montherlant, nous conte les tribulations et les pérégrinations de François d'Aygremont". Luc-Olivier d'Algange, Eléments
"Maugis ravira les amateurs de littérature bien ordonnée, un rien sévère, les lecteurs d'intrigues policières comme les chercheurs en ésotérisme." Arnaud Bordes, Le Journal de la Culture
"Surprenant parcours, de l'université d'Oxford au toit du monde, où les oies sauvages rejoignent des dieux pour le moins exotiques." Jean Mabire, Nouvelle Revue d'Histoire
"Ernst Jünger l'ambigu aurait apprécié votre secrète épopée. (…) Grand merci, cher Poète, de m'avoir offert l'occasion d'une lecture différente." Guy Vaes
"Bref, tout au long de votre roman, j'ai passé la frontière entre l'immédiat et l'au-delà des apparences, plongé dans cette lecture du monde qui est le propre de notre lumina le plus intime." Jacques Henrard
"Vous devez vous amuser prodigieusement en écrivant. D'accord, on n'écrit pas pour tromper l'ennui (encore que certains…), mais chez vous c'est une joie évidente. (…) Vous êtes un écrivain somptueusement décadent: cela manque!" Alain Bosquet de Thoran
"En vous félicitant d'écrire à contre-temps de notre époque si peu spirituelle". Michel Déon
"Je lis ce roman comme une victoire décisive remportée sur la linéarité. Maugis enchante au sens fort du terme." Luc-Olivier d'Algange
"Vous nous offrez l'antidote nécessaire à la médiocrité, à la petitesse, et au néant contemporains." Jacques d'Arribehaude
"C'est d'un véritable joyau qu'aimé des dieux Christopher Gérard nous fait ici le don." David Mata
"Je vais lire Maugis et je suis sûr de ne pas y trouver de fausse monnaie." Jean Raspail
"Un Abellio qui saurait écrire… Voilà CG, intelligent comme un diable, élégant comme Byron, cavalier comme Stendhal, profond comme Billy Wilder c'est-à-dire avec légèreté et c'est là toute la grâce de votre livre, cette façon de traiter de choses graves avec désinvolture. Heureuse qu'il existe dans ce camp où beaucoup firent le choix de Sparte contre Athènes un garçon tel que vous." Sarah Vajda
« Maugis, dont la lecture m’a ravi par la qualité du style, avec des phrases qui semblent gravées dans le bronze de l’Antiquité. » Ghislain de Diesbach
« J’ai le vrai plaisir de vous dire que j’aime beaucoup Maugis. Vraiment et profondément. Belle écriture, classique et nervalienne. Plaisir à se retrouver dans le monde des poètes missionnés, de Virgile à Hölderlin. Dans le souvenir lumineux de cette Hellade au principe de ce que nous sommes et de tout ce que nous aimions quand la pensée marchait à l’endroit. Plaisir à retrouver des lieux et des microcosmes aimés, comme la Bruxelles des Solvay. Comme cette Rome de nos jeunesses… » Christian Dedet
« Je dois vous avouer que j’ai beaucoup et très vivement apprécié votre roman Maugis, sur lequel je me suis réservé le droit de faire un important article, livrer toutes les raisons, y inclus les plus cachées, de la fascination obstinée que ce roman n’a pas fini d’exercer sur moi. » Jean Parvulesco, La Presse littéraire
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05 mai 2007
Enquête sur le roman
Une maison parisienne, Le Grand Souffle (http://www.legrandsouffle.com/livres_eslr.html), publie ces jours-ci un recueil collectif, dirigé entre autres par Arnaud Bordes, jeune espoir de la littérature dissidente, et par Stephan Carbonnaux, biographe de R. Hainard. Il s’agit d’Enquête sur le roman, où une cinquantaine d’écrivains francophones (trois Belges, les Liégeois Frédéric Saenen et Frédéric Dufoing, animateurs de Jibrile, et l’auteur de ces lignes) répondent à quelques questions sur l’actuelle crise de la littérature. Convié à cette enquête grâce au cher David Mata, j’ai surmonté ma méfiance pour tout discours théorique sur la littérature et me suis prêté au jeu de répondre à ces questions un peu tarabiscotées, mais qui ont le mérite de pousser à s’interroger sur la doxa dominante.
J’y retrouve quelques complices du temps d’Antaios : Michel Mourlet, le premier à croire à la revue et qui m’invita chez lui en 1993 pour un déjeuner mémorable (Matulu, Fraigneau, le calva du bouilleur de cru, …) ; Jean-Claude Albert-Weil l’inhumaniste ; Luc-Olivier d’Algange le gnostique ; Jean Parvulesco (nos rendez-vous quasi clandestins Chez Francis où il me contait ses souvenirs sur Eliade et Evola, l’entrevue historique Douguine-Parvulesco). Ainsi que des amis plus récents : Alain Paucard (du XIVème), David Mata l’hidalgo,… Sans oublier Déon, le maître. Et Juan Asensio alias Stalker, qui ferraille contre l’imposture ; Sarah Vajda, fille d’Athènes et de Jérusalem, tous dissidents résolus. Bref, une belle galerie, où chacun donne un avis personnel, souvent pertinent, sur la crise actuelle du roman, de la littérature française, et en fait de notre modernité finissante.
Ma contribution, appuyée sur les thèses de Dumézil à propos des trois fonctions archétypales de l’univers mental des Indo-Européens, illustre une vision païenne de la littérature, et de première fonction. Je pense que c’est la première fois qu’un écrivain de langue française se réclame de façon explicite du paganisme indo-européen. En voici quelques extraits :
« Mon idéal? La littérature comme sacerdoce. L'écriture comme théurgie, comme exaltation de la beauté du monde visible et invisible. Elle doit consister à chanter les fiançailles et les noces plutôt que le divorce, l'Amour qui tout étreint plutôt que la Discorde aux noires prunelles. L'art comme digue dressée face au déclin, aux forces de la déréliction et de la mort. L'artiste? L'agent des Puissances, le barde au service de Dieux, qui, par sa bouche, s'adressent aux mortels. Si la littérature n'est pas une forme de dévoilement, si elle ne nous protège pas, comme le dit Kundera dans son Art du roman (Gallimard, 1986), contre « l'oubli de l'être », elle n'est que profane, c'est-à-dire insignifiante. La fonction de l'artiste est de se mettre à l'écoute des Puissances pour une plus grande connaissance de soi, des Dieux et du monde. Quant à l'œuvre, opus magnum, elle a pour finalité de réintégrer en disant le vrai, qui est toujours beau. La fonction de l'artiste est bien d’ordre sacerdotal : tout poète ne peut être que théurge. Notre tâche, d’essence magique et religieuse, consiste à restaurer l’ordre du monde par le mythe, le rite et l’image. Notre mission est de modeler une pâte que les insensés, oublieux de sa nature divine, jugent informe. Caspar David Friedrich disait que le vrai peintre ne peint que ce qu’il voit en lui : le visible et l’invisible, unis et dévoilés tous ensemble.
Or, l'âge moderne est résolument postlittéraire. Le livre se réduit à une marchandise et trop d'auteurs acceptent sans broncher les dogmes du jour, par exemple celui de l’horizontalité. Un écrivain qui aurait le toupet de défendre et d’illustrer par son œuvre une littérature verticale se verrait aussitôt rejeté dans les marges. Les mercenaires de la pensée unique déchiquetteraient à pleines dents le malheureux assez naïf pour prétendre qu’écrire est un acte dicté par les Muses et dont la mission consiste à dire le Juste, le Vrai et le Beau. Qu’est-ce qu’un artiste qui ne serait pas en quête du divin ? Un histrion. L’un de ces leurres dont est friand le système techno-marchand.
Aux antipodes, la vision traditionnelle de l'écriture, qui remonte très haut dans le passé de notre civilisation. Grâce aux savantes recherches du mythologue Georges Dumézil, nous savons que les civilisations indo-européennes connaissent trois fonctions archétypales: magico-religieuse (sagesse), guerrière (force) et de (re)production (santé). Dumézil appelait cela l'idéologie tripartie, terme par lequel il entendait un ensemble de principes, de jugements de valeur, d'idées justifiant l'état du monde visible et invisible. Il s'agit d'un cadre mental contraignant, d'une vision globale et idéale de l'univers, d'un système conceptuel autonome, spéculatif et non spéculaire. Cette idéologie tripartie ou trifonctionnelle caractérise le paysage mental des IE, et d'eux seuls, à qui elle fournit trois principes d'action et de réflexion pour coordonner, hiérarchiser les choses humaines et divines dans le but de garantir l'harmonie sociale et cosmique. En clair, la sagesse doit idéalement prévaloir sur la force et sur la santé.
Il était fatal qu'à la dictature d’une fonction correspondît la littérature exaltant ses idéaux. De façon tout à fait cohérente, les dominants de l'actuelle fin de cycle prônent les valeurs de leur caste. Valeurs qui ont leur place dans l'ordre divin, mais qui aujourd'hui sont les seules à avoir droit de cité.
Mon drame est d'appartenir peu ou prou à la première fonction, et de partager avec une minorité aujourd'hui diabolisée la vision magico-religieuse de l'écriture. Je me suis permis ce petit exposé de mythologie comparée pour tenter de cerner les racines du malaise qui frappe tous ceux que révulse l'actuelle scolastique littéraire: peur panique de toute transcendance, réduction totalitaire du supérieur à l'inférieur, relâchement stylistique, travail de sape mené contre la langue et ses codes, etc. Tout se tient, car le marché n'a besoin ni de poètes ni de critiques. Il leur préfère les "créatures ministérielles" (Schopenhauer) de la littérature subventionnée, si possible moniteurs d'ateliers d'écriture ou encore spécialistes du littéraire groupés en unités de recherche et adeptes de grilles de lecture. Atelier, grille, unité: les mots d'ordre de la mise au pas. Ecrire - et donc transmettre - est une forme de résistance à cette dernière. En guise de conclusion, je cède la parole à Jünger, qui, dans Héliopolis, nous confie: "le classique, c'est le dessein souverain de l'homme de s'avancer en bon ordre à la rencontre du Tout". »
A. Bordes et alii, Enquête sur le roman,
Le Grand Souffle, Paris, 384 pages, 18€
23:20 Publié dans Opera omnia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, littérature
06 décembre 2006
Les derniers Volkoff
Ultimes bouteilles à la mer, deux livres posthumes de Vladimir Volkoff viennent raviver le chagrin de tous ses amis, d’autant que Le Tortionnaire et L’Hôte du Pape, tous deux publiés au Rocher, sont des réussites majeures. Nul me m’accusera de haute trahison si j’avoue que, ces dernières années, certains de ses livres évoquaient davantage les succès à l’américaine, efficaces certes mais laissant un goût de trop peu à ceux qui, naguère, s’étaient enthousiasmés pour Le Retournement, La Crevasse ou Le Bouclage. Volkoff publiait alors des romans à tour de bras, sans toujours maintenir cette tension qui distingue les grands des autres. D’où ce pincement au cœur quand j’ai ouvert le paquet adressé par Pierre-Guillaume de Roux : allais-je être déçu par les derniers Volkoff ? Je respectais l’homme (que j’ai dû agacer, comme semble en témoigner la scène souterraine de son roman L’Hôte du Pape, dans le mithraeum de San Clemente, que connaissent entre autres les lecteurs du Songe d’Empédocle). Me faudrait-il tenter de feindre un plaisir que je n’aurais pas goûté ?
Dès les premières pages du Tortionnaire, une joyeuse tristesse s’est emparée de mon cœur : j’avais affaire à un Vladimir Volkoff au sommet de son art. Je n’aurais pas à voiler mon regard quand je parlerais de ce roman, dévoré de la première à la dernière page, à deux reprises. Sacré Volkoff ! Comme il parvient à nous rouler tous dans la farine avec ses portraits d’une rare finesse (le général des « moustaches », bien entendu d’origine russe ; ces dialogues franco-algériens ; ces bourgeois de province), ses tortueuses manœuvres d’approche et ses fulgurants assauts, sa peinture d’une Algérie en guerre et d’une France adonnée au culte de l’électroménager.
De quoi s’agit-il ? D’un jeune officier de réserve muté dans un département « opérationnel » chargé de la collecte du renseignement, par tous les moyens, y compris les interrogatoires coercitifs. Notre jeune homme est licencié ès Lettres, chrétien fervent (il prie chaque soir au pied de son lit avant de s’endormir en rêvant à la très cruche Blandine, etc.). Il est surtout le fils d’un des 79 cadets tués à Saumur en juin 1940 : une sorte d’archétype de l’officier catholique et français toujours. Qui refuse par conséquent ce que d’aucuns, par un amalgame parfois plein d’arrière-pensées, nomment la torture (« je m’interdis, dit-il, de porter un coup à qui ne pourrait me le rendre »), même face à des sadiques comme le FLN en compta beaucoup (abominables scènes de carnages « révolutionnaires »). Qui, pris dans un engrenage diabolique, « trempera » un rebelle, non point algérien mais bien français, et de bonne famille, un porteur de valises particulièrement immonde. Qui sera épuré après le putsch (belle galerie d’arrivistes « fidèles aux valeurs de la République »). Qui perdra son pucelage, sa fiancée (aucun rapport) et ses chimères pour devenir celui qu’il est – au trou.
Roman d’apprentissage, Le Tortionnaire peut aussi se lire comme un traité de théologie (une manie chez ces schismatiques russo-byzantins), un essai politique (étonnantes réflexions sur l’intégration algérienne), un pamphlet antimilitariste autant qu’un exaltant récit de guerre, un éloge des sœurs cadettes, que sais-je encore ? Le style dense - rien de trop -, le rythme soutenu de l’intrigue et l’ironie Oxbridge empêchent le lecteur d’échapper au guet-apens qui lui est tendu de main de maître.
Quant à la pièce de théâtre, L’Hôte du Pape, à l’origine du roman éponyme, elle concentre en 120 pages la quintessence des visions théologiques et géopolitiques de cet écrivain dense à l’humour raffiné.
Comme vous nous manquez, Votre Haute Noblesse !
12:25 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : roman, littérature, Russie
04 décembre 2006
Le Tchékhov belge
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ?
D'un naturel paresseux, je suis grand travailleur par passion, mélancolique de tempérament, mais furieux optimiste de conviction. Mon credo le plus essentiel : la vie est bonne, le bonheur est au bout. La clé de ce bonheur, c’est l'amour, dans son acception la plus large.
Quelles ont été pour vous les grandes lectures ? Les grandes influences ?
Mauriac, dans ma jeunesse, m’a donné le goût de la densité sculpturale, Dostoïevski m’a communiqué un peu de son immense empathie avec le drame humain. Plus tard, le nouveau roman a renforcé ma conviction de notre impuissance à rendre compte du mystère du monde et à le faire rentrer dans les catégories de notre esprit. Il m’a détourné de la suffisance intellectuelle et orienté vers une attitude plus modeste et plus concrète pour aborder les êtres et les choses.
Les grandes rencontres littéraires et artistiques en plus de quarante ans de carrière?
Trois rencontres furent pour moi capitales. Franz Weyergans, dans les années soixante, fut le premier à croire en moi et à m’introduire dans le milieu de l’édition. Charles Bertin, ensuite, m’a aidé de ses conseils avec une lucidité et une générosité dont je lui sais infiniment gré. Vladimir Dimitrijévic, enfin, par l’accueil chaleureux qu’il m’a réservé aux Editions de l’Age d’Homme, m’a donné la confiance nécessaire pour écrire mes cinq derniers romans.
Dans votre dernier roman A Samedi ? (L’Age d’Homme), vous mettez en scène un sympathique trio de potaches devenus avec le temps des amis fidèles. Quelle est la part d’autobiographie dans ce roman intimiste.
Tout roman est autobiographique, me semble-t-il, dans la mesure où le thème choisi par l’auteur l’est en fonction d’un souvenir à raviver, d’une peur à exorciser, d’un remords à apaiser, d’un manque, d’un regret, d’une nostalgie à combler. Pourquoi ai-je ressenti l’impérieux besoin d’écrire un livre sur l’amitié ? Pour le savoir, il faudrait une psychanalyse. Ceci dit, ce récit est purement imaginaire et je n’ai jamais vécu d’amitié en trio.
Quand vous écrivez : « Le triomphe de mon trio, quelle injure aux naufrages de nos duos passés », voulez-vous dire que l’amitié l’emporte souvent sur l’amour ?
Un de mes petits fils, depuis ses premières années de primaire, me parle de deux copains avec lesquels il forme un trio très soudé. Il a grandi. Comme la plupart des jeunes, il a mis quelque temps avant de se fixer en amour et je me suis posé la question : comment l’amour, beaucoup plus essentiel dans une vie que l’amitié, est-il souvent plus fragile qu’elle ? Pour mettre en lumière ce paradoxe, j’ai imaginé que le narrateur raconte cette aventure à son amante et que le souvenir de l’amitié se mêle constamment au vécu de l’amour. Chacun des deux partenaires a connu des échecs en amour. Aspirant à rendre leur union définitive et à la sceller par la venue d’un enfant, il est naturel qu’ils mettent en regard la solidité d’une amitié de jeunesse avec le naufrage de leurs amours passées.
Votre éditeur et ami Vladimir Dimitrijévic, quand il parle de vous, vous qualifie de Tchékhov belge. Alors, quid de Tchékhov ?
Je suis absolument confus de ce rapprochement. Mais quand il l’a risqué, Vladimir Dimitrijévic ignorait – et il va sans doute seulement apprendre – que Tchékhov est depuis quarante ans mon auteur fétiche en théâtre et que je lui voue un véritable culte. Je me sens à des années lumière du génie de Tchékhov, mais qu’on ait pu déceler une parenté, même lointaine, entre lui et moi, c’est pour moi un grand bonheur.
Le ton de vos romans varie en fonction des personnages. Comment caractériser le ton de A Samedi ?
Celui de l’autodérision. Il faut imaginer le narrateur un demi-sourire au coin des lèvres. Par pudeur, pour masquer son émotion, il fait des phrases, pastichant sa propension à la littérature et sa déformation de professionnel de la culture. Il exagère ironiquement les manifestations de son vieillissement, jouant au vieillard précoce, pour monter en épingle l’écart entre son âge et celui de sa compagne plus jeune.
Publié dans la Revue générale, janvier MMV
23:10 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Belgique, roman
Michel Rosten
Autour de L'Immortelle
Jacques Franck a parfaitement défini le pari réussi de Michel Rosten, jeune écrivain de soixante printemps, en parlant de "roman qui tranche sur la production littéraire belge, où les esprits chétifs et les âmes fragiles surabondent" (La Libre Belgique du 25 février 2005). Nul nombrilisme en effet dans cette vaste fresque qu'est L'Immortelle (L'Age d'Homme), mais une œuvre très slave qui emporte le lecteur dans ses flots tumultueux, qui sont ceux de la grande histoire. Servi par une solide culture classique (de Thucydide à Montaigne, en passant par Salluste et Chateaubriand) comme par une connaissance encyclopédique du monde communiste, Michel Rosten retrace le paysage tant physique que mental de l'Europe captive, celle qui fut sacrifiée à Yalta. Nous suivons ainsi ses multiples personnages pendant trente ans, des premières lueurs du dégel jusqu'à l'effondrement sans gloire du Rideau de fer. L'architecture rigoureuse du roman, calquée sur le plan d'une célèbre partie d'échecs, permet de passer sans peine d'une séance de comité central à une beuverie d'officiers, d'un meurtre politique aux tourments amoureux de dissidents indomptables. L'auteur démonte avec brio la langue de bois en vigueur à l'époque - chacune possède la sienne - et, magie de la littérature, nous fait rencontrer de nouveaux amis qui nous accompagneront longtemps dans nos rêveries.
Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Par quel chemin êtes-vous devenu ce que vous êtes?
Socrate recommandait de « se connaître soi-même », ce qui démontre de manière indirecte la difficulté de l’exercice. Pour ma part, je doute de l’avoir convenablement mené à son terme ; mais, en même temps, je crois que cet inachèvement fait partie du charme de l’existence : ne plus se surprendre soi-même ne peut que conduire à un désastre intérieur. Je n’ai donc que de rares convictions. Je ne fréquente aucune église (si ce n’est les grandes cathédrales romanes, pour admirer tympans et chapiteaux), je n’ai jamais adhéré à un parti politique ni à un syndicat. Cela n’a rien d’exceptionnel, évidemment ; mais il ne m’en faut pas davantage pour entretenir une grande sympathie pour « l’anarque », dont Ernst Jünger a tracé le portrait, et m’en sentir très proche. Si je me réfère à cet écrivain, qui a beaucoup compté pour moi, c’est pour avouer que la littérature aura été, in fine, mon véritable credo. C’est la lecture qui, dans un premier temps, m’a façonné : depuis les romans de Stendhal que, adolescent, je lisais la nuit, sous ma couverture, à l’aide d’une torche électrique, jusqu’à Climats de Maurois, que j’ai dévoré au lieu de préparer un examen de chimie, en passant par le théâtre de Ghelderode, un auteur que, rhétoricien, j’admirais d’autant plus qu’il me permettait de lui rendre visite de temps en temps et d’imaginer la bataille de Waterloo qu’il rejouait sur une grande table couverte d’innombrables soldats de plomb…
Quelles ont été pour vous les grandes lectures? Les grandes influences? Quelles sont les principales figures de votre panthéon personnel?
En troisième gréco-latine, un professeur de français, Franz François, fit de moi un lecteur boulimique, passionnément attaché à André Malraux et à André Gide. Ensuite, pendant deux ans, Paul Delsemme acheva de m’inoculer le « vice impuni de la lecture », partagé par un ami de toujours, Frédéric Baal - un condisciple qui allait marquer, quelques années plus tard, le théâtre d’avant-garde en fondant le Théâtre Laboratoire Vicinal, qui se produisit dans le monde entier. A la fin des années cinquante, lors d’une année de transit à l’Université Libre de Bruxelles, nous avions l’habitude, pendant les heures de fourche, de nous lire à voix haute, dans les allées du cimetière d’Ixelles, les romans de Beckett, les poèmes de Michaux, L’Homme sans qualité de Musil, etc. Puis vint l’illumination du Voyage au bout de la Nuit, souvent relu. Je n’ai plus connu, par la suite, des émotions aussi violentes, bien que les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe aient toujours compté à mes yeux un peu plus que le reste, au même titre que Tolstoï ou Proust. J’ai connu aussi quelques passions : Boulgakov et Grossman, Jünger et Corti.
Mais, en définitive, la plus grande figure de mon panthéon personnel, pour reprendre votre expression, reste Beethoven car, en toutes circonstances (joie ou misère), c’est toujours vers lui que je me suis tourné. La profusion de ses chefs-d’œuvre, la rigueur de son écriture, l’évolution exceptionnelle de ses conceptions musicales (la dimension du jazz se perçoit même dans sa dernière sonate pour piano, l’opus 111…) en font, à mes yeux, un génie absolu dans l’histoire de l’humanité.
Pendant plus de trente ans, vous avez été journaliste à La Libre Belgique. Responsable des affaires est-européennes, vous avez voyagé dans toute l'Europe communiste. Vous avez rencontré ses élites officielles (aujourd'hui aux oubliettes de l'histoire) et clandestines. Quelles figures vous ont le plus marqué?
Il va sans dire que ce sont les élites clandestines qui m’ont le plus marqué. Un courage inimaginable habitait ces gens qui savaient que, du jour au lendemain (aussi connus fussent-ils), ils pouvaient disparaître. Au début des années soixante-dix, lors d’une soirée qu’il avait organisée chez lui, Adam Kreczmar, un jeune dramaturge polonais de mes amis - hélas décédé prématurément -, mit à la porte un dignitaire communiste (qui allait finalement atteindre les plus hautes sphères du pouvoir) avant que ne dégénère une discussion sur Soljenitsyne ! Cela dit, l’homme qui m’a le plus impressionné reste Mstislav Rostropovitch que la bonne fortune m’a permis de rencontrer longuement à trois reprises. En dehors de l’admiration, largement partagée, qu’impose ce violoncelliste exceptionnel, l’homme est d’une générosité - dans tous les sens du terme – sans pareille. Au lendemain de la guerre, alors que Prokofiev était considéré comme un musicien dégénéré, le jeune « Slava » s’est installé pendant six mois chez le compositeur pour lui montrer toutes les ressources de son instrument et lui permettre d’écrire un concerto pour violoncelle. Puis, au début des années cinquante, il tapa les amis afin que le musicien, en complète disgrâce, ne meure pas de faim ! Deux décennies plus tard, il accueillait dans sa datcha Soljenitsyne, devenu un écrivain pestiféré... Bref, jamais homme ne m’a paru aussi parfaitement en accord avec sa conscience et représenter, avec une modestie sans pareille, un exemple aussi difficilement imitable – la personne étant, dans son cas, à la mesure de l’artiste.
Je voudrais aussi mentionner, pour répondre à votre question, le père Popieluszko, dont les messes pour la patrie apportèrent un prolongement (redoutable et redouté) aux homélies que Jean-Paul II prononça lors de ses premiers pèlerinages en Pologne, ainsi que l’action déterminée de Lech Walesa que j’ai rencontré à Gdansk (malgré la surveillance policière), peu après qu’il eut obtenu son prix Nobel, « Solidarnosc » étant délégalisé. Soit dit en passant, l’électricien des chantiers Lénine à Gdansk me fascina bien davantage que le chef de l’Etat que je revis par la suite dans l’exercice de ses fonctions.
Vous avez intitulé votre roman L'Immortelle. Pouvez-vous dire quelques mots du titre?
Le titre est emprunté à une partie d’échecs, jouée à Londres en 1851 et considérée comme la plus belle qui se vit sur les soixante-quatre cases. Les personnages de mon roman ont donné vie - si j’ose dire... – aux pièces et aux pions, dont ils ont emprunté le destin sur l’échiquier. J’ai établi un parallélisme entre l’effondrement inattendu des noirs (qui avaient pris la reine, les deux tours, un fou et deux pions aux blancs) et la débâcle des régimes communistes qui disposaient de tous les moyens (l’armée, la police, l’administration…) grâce auxquels ils pouvaient réduire à néant les prétentions de l’opposition. Mais l’Histoire nous a appris depuis longtemps que les peuples acharnés à conquérir leur liberté finissent d’ordinaire par l’obtenir…
L'Immortelle est le roman de la décadence, celle de régimes perdus d'orgueil. Pourtant, à chaque page, à travers la grisaille, transparaît l'espoir, ténu mais toujours invaincu. Ce balancement permanent correspondrait-il à votre nature profonde? Quand vous parcouriez la Pologne ou la Tchécoslovaquie dans les années 70, quel était votre état d'esprit? Espoir, désespoir?
Vous avez raison de considérer qu’il s’agit d’un roman de la décadence. Mais, à vrai dire, que représente la décadence d’un régime politique, sinon un épisode insignifiant dans le cours turbulent des siècles ? Et s’il est vrai que l’espoir à une place non négligeable dans mon récit (sinon comment justifier que des hommes se résignent à se battre au nom de leur idéal ?), je préférerais que l’on y reconnaisse la chronique d’une rébellion car celle-ci, dans toute société, demeure un puissant facteur de renouvellement. C’est en suivant de Sirius le déroulement de ces révoltes - mais aussi leur écrasement à Prague et à Gdansk - que j’ai rassemblé le matériel et les impressions dont je me suis servi pour écrire L’Immortelle, sans avoir eu pour autant, à l’époque, le désir d’en tirer un autre parti que professionnel.
Le personnage central du roman, le dissident russe Kareline, doit-il beaucoup à un certain Rosten?
Votre perspicacité m’embarrasse. Il est vrai que j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce personnage qui m’a été inspiré par le dissident polonais Adam Michnik que j’interviewais chaque fois qu’il ne croupissait pas en prison. Et, j’ajoute que les « notes éparses » de Kareline, qui ponctuent chaque chapitre du roman, correspondent, pour l’essentiel, à ma perception des choses.
Je me trompe peut-être, mais il me semble que L'Immortelle est aussi une critique subtile du système occidental…
Si la critique est subtile, tant mieux ! Mais il n’y a aucune raison de cacher que je n’ai pas voulu me limiter à une critique des régimes communiste disparus. Je me suis servi de cette toile de fond misérable pour dépeindre en même temps notre société occidentale, si vertueuse, si démocratique et toujours prête à donner des leçons. Car les hommes restent les mêmes partout (ambitieux, autoritaires, injustes, ignobles - à l’exception du « happy few ») quel que soit le régime sous lequel ils vivent.
Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.
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03 décembre 2006
Henry Bauchau
Autour de L'Enfant bleu (Actes Sud)
Henry Bauchau : Les questions que vous m'avez envoyées sont intéressantes, mais elles tournent trop autour du symbolisme. Après tout, mon roman L’Enfant bleu (Actes Sud) est l'histoire actuelle d’un jeune malade appartenant de la banlieue de Paris, qui vit en même temps la vie courante des banlieusards et une vie fantasmatique souvent terrifiante.
Christopher Gérard : vous lui donnez pourtant un nom mythologique, Orion.
Oui. Pendant que je commençais à réfléchir à ce roman, j’ai souvent songé à un tableau de Poussin, vu à une exposition avec Pierre Jean Jouve. J’étais très intéressé par les réactions de Jouve, car c'est un homme qui avait une vision très forte et subtile des tableaux. Ce tableau-ci ne l’avait pas intéressé, alors qu'il m’avait beaucoup frappé. On y voit Orion aveugle, dirigé par un enfant qu'il porte sur ses épaules.
Orion, dans la mythologie grecque, est aussi une sorte de héros foudroyé. Comme l’adolescent du récit ?
Le tableau de Poussin me semblait illustrer le cas de certains psychotiques. D’un côté, le géant aveugle, de l’autre un enfant qui le guide. Cet enfant, c'est le jeune psychotique lui-même et c'est sa propre enfance qui va le guider. Orion, le héros du roman, va pouvoir retrouver en lui les traces perdues de l'enfant bleu. Orion suit un long chemin, vit des péripéties multiples avant de se souvenir de cet enfant bleu. Un enfant de sept ans - alors que lui alors n’en avait que quatre - qui l’a aidé à survivre à l’hôpital où on l'opérait du cœur. L'enfant bleu l’a compris, l'a défendu, lui a appris des choses et lui a permis de ne pas laisser voir à quel point il était différent des autres. Le retour de l'image de l’enfant bleu a peu à peu guidé Orion vers lui-même jusqu'au moment où il a été capable de dire « je » et de renoncer à casser dans le métro, à passer à l'acte pour se venger. A ce moment, une voix d'enfant bleu lui dit: "Prends ton bonnet et va mendier!" Ainsi le don des autres va soulager Orion de son chagrin et de l'injustice qu'il vient de subir.
Le métro est une image récurrente dans le roman. Ne joue-t-il pas, dans cette sorte de remontée, le rôle des Enfers ?
Ne compliquons pas trop. Le métro et le bus sont le problème de tous les banlieusards, des millions de personnes qui vivent à la périphérie. Ils passent chaque jour, aux heures de pointe, un part pénible de leur temps dans le métro ou dans les bus. Orion en souffre beaucoup, il l’évoque dans ses dessins, où l'on voit des démons ou des squelettes dans les bus.
Je crois que ceci nous amène au démon de Paris, qui fait tant souffrir Orion.
Le démon de Paris est une vision, parfois une hallucination d’Orion, née d'une souffrance intérieure qui provoque en lui des réactions physiques. Elle est née des craintes causées par son sentiment d'incapacité à jouer son rôle dans la situation d'enfant, d'adolescent et enfin d'adulte. Il s’agit aussi de pulsions réprimées.
Orion est donc un cas que vous avez suivi?
Non. J’ai suivi de nombreux cas que j’ai condensés ici. Même si un de ces cas a été plus important que les autres. Un roman, c’est partir des expériences de la vie puis laisser aller l’imagination. Tout n’est pas réaliste dans L’Enfant bleu. On pénètre dans l’imaginaire d’Orion – donc de plusieurs malades - et dans mon imaginaire propre. C’est un livre que j’ai écrit pas à pas, dans l’inconnu, sans savoir comment j’aboutirais et j'ai mis plus de quatre ans à l'écrire.
Je voudrais revenir au démon de Paris.
C'est une image très forte qui obsédait l'un de mes malades, un adolescent psychotique à qui le monde faisait peur, qui devait faire un long trajet de sa banlieue à Paris, chaque jour. Il est vrai qu'il règne dans Paris une sorte de démon collectif, comme toutes dans les grandes villes du monde.
Existe-t-il?
Oui, il existe dans le traitement. Dans L'Enfant bleu, Véronique, la psychanalyste, ne peut nier le démon de Paris, car elle le voit en action chez Orion. Si elle le nie, elle empêche la parole du malade de se proférer et elle rend impossible tout dialogue avec Orion. En revanche, ce qu'elle fait à plusieurs reprises, c'est de bien préciser: Je suis payée par l'Hôpital pour ne pas croire au démon, car c'est une institution laïque. Cela, Orion peut l'entendre et l'accepter, car il voit bien que Véronique est à ses côtés et croit avec lui, durant ses crises, à "son" démon de Paris.
Seulement quand elle est avec Orion?
Cela, c'est au lecteur de l'élucider. Que chacun fasse sa propre lecture.
Vous-même, au cours de vos multiples expériences, n'avez-vous pas dû "croire" à divers démons de Paris ou d'ailleurs?
Oui. Quand on a comme moi vécu une longue vie, traversé deux guerres pour arriver à un moment où la guerre ne cesse de régner, comment ne pas croire qu'il y a des forces du mal en action? Il y a en nous ce que Freud nomme la pulsion de mort. Comment nier cette pulsion de mort avec la bombe atomique qui risque de se diffuser partout, y compris dans des groupuscules de terroristes? Le démon d'Orion, c'est le démon de Paris. Une vision qui lui est propre et qui n'a rien à faire avec les représentations, qui correspondaient à leur époque, des démons du Moyen Age.
Et Véronique?
C'est une vraie psychanalyste, qui a suivi tout le curriculum, qui a elle-même subi une psychanalyse. Quand elle se trouve devant Orion, elle est très désorientée au début par ses symptômes. Elle se met à l'écoute, cherchant s'il y a une voie vers la guérison. Elle entend dans la parole d'Orion une image éclatante de beauté: celle des trois cents chevaux blancs de la Vierge de Paris galopant à travers les rues de la ville pour y poursuivre le démon. Elle se dit que celui qui a pu concevoir cette image est peut-être un artiste et qu'il faut essayer la voie de l'art. Elle encourage Orion dans cette voie, mais sans chercher à interpréter psychologiquement ses oeuvres. Elle le conseille au point de vue artistique. Mais elle accepte toutes les manifestations de son talent, notamment des dessins qui lui font horreur.
A la lecture de ce roman souvent déstabilisant, une question vient à l'esprit: l'art préserve-t-il de la folie - vous préférez parler de délire - ou en constitue-t-il une part essentielle?
J'ai tenté d'exprimer mon point de vue dans un poème, Deuxième exercice du matin. Je vous en cite quelques vers:
Exercice du langage
Déchirante obliquité
A la porte du délire
Déliante obscurité
L'innocence de l'oreille
Se prosterne plus profond
Il faut pouvoir aller jusqu'à la porte du délire et revenir sur ses pas dans ce que nous appelons le monde réel.
Comme Orphée?
Comme Orphée… Je pense que l'art est pour beaucoup de malades psychiques un instrument qui peut les aider dans la découverte d'eux-mêmes, qui peut les mener à une relative guérison. Chaque époque décide d'une certaine conception de la normalité, elle est particulièrement étroite à notre époque. L'art peut être un moyen de mener vers la liberté. Beaucoup de malades parviennent à créer des œuvres en inventant leur propre technique, comme on peut le voir au Musée de l'Art Brut à Lausanne. Songez au Facteur Cheval qui au cours d'une de ses tournées heurte du pied un caillou, le prend en main, le trouve si beau qu'il se dit que si la nature peut faire des pierres de cette beauté, il peut lui-même construire un palais.
Et se guérir tout seul?
Peut-être.
Paris, 15 octobre 2004
Publié dans la Revue générale, décembre MMIV.
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