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25 décembre 2020

Entretien sur Maugis II

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Vous ne semblez pas très moderne, Christopher Gérard. Vous êtes en effet fidèle à des héritages et vous vous reconnaissez des maîtres. Vous ne croyez certainement pas qu'un style et une sensibilité littéraires sont de génération spontanée. Qu'est ce qui donc a fait de vous un lecteur et un écrivain ?  Quels ont été vos premiers initiateurs ?

Tout jeune encore, avant même l’adolescence, j’ai perçu, sans réfléchir, ce que Péguy décrit à la perfection dans Situation IV : « Le monde moderne avilit. Il avilit la cité ; il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. » Dès ces affreuses années 70, j’ai eu une conscience aiguë de vivre aux temps de la décadence et de l’avilissement, car la modernité, avec sa marchandisation et sa standardisation effrénées des corps, des âmes et des esprits est aussi brutale que laide. En voulez-vous une preuve irréfutable ? Regardez avec attention des photographies ou des films antérieurs à la fin des années 60. Vous y verrez des visages humains, encore nobles, même chez les gens les plus humbles, qui passeraient aujourd’hui pour des membres de l’aristocratie, tant leur maintien, le contrôle de leurs gestes, leurs vêtements, leur langage traduisent un mode d’être aux antipodes du nôtre. J’ai douloureusement pressenti que le monde allait être défiguré, peut-être pour toujours. Voilà la source, le déclic qui fondent, oui, une fidélité à des héritages multiples, posture avant tout esthétique.

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Comment donc, après aussi cruelle prise de conscience, croire encore à la fable d’un progrès moral exponentiel, à l’illusion d’une amélioration infinie des conditions de vie - à la table rase et à l’amnésie qui en seraient les conditions sine qua non de réussite ?

Très tôt, cette conscience, suraiguë je l’ai dit, de vivre une fin de cycle m’a de manière assez logique poussé à m’intéresser à nos origines, et ce avec d’autant plus de passion que, à moitié américain par ma mère, je me sentais européen de tout mon être, sur-européen, si j’ose dire. L’insécurité culturelle, je l’ai connue très jeune ; elle a joué un rôle majeur dans mon parcours.

J’ai compris par l’expérience vécue, et non dans les livres, que l’homme est avant tout un héritier, le maillon d’une chaîne pluriséculaire, le locataire d’un domaine dont il hérite et qu’il transmet, avec un mélange d’humilité et d’orgueil. Mon roman Le Prince d’Aquitaine livre quelques réflexions sur ce thème fondamental.

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Vous me demandez ce qui m’a fait lecteur et écrivain ? Le destin ! Lecteur, je l’ai été grâce à mes professeurs de l’école publique, aux livres offerts par ma grand-mère, à ces instituteurs qui nous emmenaient à la bibliothèque municipale.

Ecrivain, je le suis devenu sur le tard, à trente ans passés, le temps d’oser à mon tour prendre ma (minuscule) place aux côtés des aînés.

La première initiation ? Je peux la dater au jour près ! C’est en effet le 6 décembre 1972 qu’un livre a changé ma vie. A peine âgé de dix ans, j’ai reçu de ma grand-mère un album illustré qui, malgré déménagements & pérégrinations, ne m’a jamais quitté : Légendes de la Grèce ancienne. Le monde merveilleux des dieux, des déesses, des nymphes et des héros, aux Editions des Deux Coqs d’Or. Comment ne pas rêver, toute une vie d’homme et d’artiste, aux noms d’Ouranos  et de Gaïa, dont naquirent Océan, Chronos (le Temps, au centre de toute vie d’écrivain ?), le géant Antée (lequel donna son nom à une prestigieuse revue symboliste belge du début du XXème siècle, où l’on lisait André Gide et Rémy de Gourmont) ? Combien d’heures solitaires passées à rêver à Mnémosyne, qui de Zeus enfanta neuf filles, les Muses ? A Phaéton et au char du Soleil, à l’imprudent Icare, à cette fascinante Toison d’Or (qui parle au cœur de tous les Bourguignons), au courageux Thésée ? D’autres invoqueront Proust ou Kafka. Moi, ce sont les  dieux et les déesses, les nymphes et les héros qui, à jamais, ont peuplé mon imaginaire.

Le reste a suivi, de Stendhal à Céline, de Nerval à Léautaud, de Morand à mon cher Jacques Laurent et au regretté Michel Déon, sans oublier Hermann Hesse, tant d’autres. D’Eliade, de Borges et de Jünger, j’ai entre autres retenu que la littérature constitue une forme d’expérience du sacré.

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La défense et l'illustration du paganisme, auquel vous préférez je crois le terme polythéisme, sont l'un des cœurs battants de votre œuvre. Comment peut-on être païen ? s’interrogeait Alain de Benoist en 1982. De nombreux lecteurs d’Éléments savent sans doute répondre à cette question. Mais comment devient-on païen ?

 

Dans mon essai La Source pérenne comme dans mon premier roman Le Songe d’Empédocle, j’ai évoqué quelques pistes, quelques moments, quelques images. N’ayant guère l’âme théoricienne, je ne puis vous dire comment « on » devient païen (ou polythéiste). Evitons les généralisations hâtives.

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Païen, je l’ai toujours été – anima naturaliter pagana. Simplement, appartenant à une famille déchristianisée depuis la Révolution industrielle en réaction contre les connivences entre l’Eglise et la bourgeoisie, je n’ai pas subi le lavage de cerveau galiléen, à peine quelques cours de religion catholique où j’avais été inscrit par erreur, car dans la Belgique de 1970, le chef de famille devait choisir pour ses enfants entre les cours de religion (catholique, protestante, orthodoxe, israélite) ou de morale laïque. Grâce à cette erreur providentielle, j’ai appris des prières, en français malheureusement (d’où leur total oubli), et j’ai été sommé de prier pour le repos du Général de Gaulle – ce que j’ai fait avec émotion, ma première émotion politique. Je vous dis cela parce que la « prof de reli » utilisait un manuel dont les illustrations de type seventies m’ont illico presto vacciné contre la Bonne Nouvelle. Ces chamailleries sur les rives du Jourdain n’appartenaient pas à mon univers, celui du ciel étoilé, que j’admirais le soir à Bruxelles, celui des dunes de la Mer du Nord et de la forêt des Ardennes, où m’emmenait marcher mon père. Dès que j’ai commencé à apprendre le latin, j’ai pris ouvertement le parti de Rome – les thermes et les temples, les légions et les aqueducs, les consuls et les étendards. Aucune place pour un supplicié nazaréen, ni pour quelque prophète que ce soit.

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En revanche, la forêt et les vestiges de l’Imperium Romanum, de l’Ecosse à la Pannonie, du Limes germanique aux frontières parthes, tout l’héritage gréco-romain (les Celtes sont (re)venus plus tard dans ma conscience, pour ne plus la quitter) ont enflammé mon imagination. Mon expérience d’archéologue amateur m’a donné le goût, l’obsession même, de déchiffrer les paysages – traces de fossés ou de sépultures, vestiges de villas avec leurs tuiles et leurs tessons de céramique… La longue mémoire, je l’ai acquise à l’air libre, lors de prospections dans la pluie et le vent. Le goût de l’orage, que je salue encore et toujours, l’hommage au soleil et à la lune, la lecture des textes, la réflexion solitaire ont suivi, naturellement et sans intervention extérieure.

Comment vivez-vous votre fidélité aux Dieux, à « l'Ancienne Religion » ? Est-elle essentiellement intellectuelle ou implique-t-elle des pratiques et des rites particuliers ? Votre quotidien est-il raciné dans votre paganisme ?

 Peu de rites, je suis le contraire d’un dévot. Horreur de l’occultisme, des trucs de magie,  des « mystères des runes » & «  secrets des druides ». Méfiance profonde pour les groupes et leurs rivalités dérisoires. Aucun goût pour les trips régressifs de type néo-viking tatoué ou sorcière-qui-parle-aux-abeilles. Dégoût absolu pour l’infra-musique industrielle comme pour le kitsch fantasy.

Le paganisme est pour moi une voie sévère, à la fois poétique et spartiate, une colonne vertébrale et un souffle – le pneuma des Anciens Grecs. Pensez au Zarathoustra de Nietzsche, l’un de mes éveilleurs.

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Le salut au soleil, le sacrifice de fleurs, de fruits et d’encens sur mes autels, quelques formules, mes mantras, me suffisent… quand j’en ressens le besoin ou l’envie. Je ne suis pas l’homme des groupes, je fuis donc les rituels collectifs, dont je ne critique nullement l’utilité – je pense au patient travail de redécouverte des Baltes et des Grecs par exemple.

Il s’agit plutôt pour moi d’une poétique et d’une vue du monde, où l’acceptation stoïcienne du destin, la quête de l’harmonie dans le sens d’une conformité avec l’ordre de l’univers (que je désire comprendre et non « changer »), l’approfondissement (j’espère) de la connaissance de soi, la contemplation des beautés terrestres et célestes, la conscience du jeu éternel des Puissances prennent toute leur place. Vous aurez compris que je suis avant tout un contemplatif, davantage qu’un intellectuel, et que cette contemplation nourrit mon travail d’artiste.

 

« Depuis toujours ce polythéiste sacrifiait à Notre-Dame chez les Catholiques, à la Théotokos chez les Orthodoxes : n'était-ce pas l'avatar de la Grande Déesse qu'il honorait ainsi ? » écrivez-vous de Maugis. Voilà qui n'est pas une attitude de néopaïen sectaire. Charles Péguy affirmait en 1912 dans Notre Jeunesse :  « Le monde moderne ne s'oppose pas seulement à l'ancien régime français, il s'oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C'est la première fois dans l'histoire du monde que tout un monde vit et prospère contre toute culture. » Face au nihilisme moderne chrétiens et païens ne sont-ils pas sur la même ligne de front ?

L’esprit de secte, fût-elle païenne, m’est étranger, car incompatible avec le cheminement vers l’éveil et la libération des conditionnements. Il est surtout aux antipodes de la lucidité tragique ; il trahit une déplorable absence d’humour en tant qu’exemple même de faux sérieux.

Notre présent avilissement, cette chute dans la matière et cette amnésie programmée, la mutation anthropologique que nous subissons sans toujours la comprendre imposent une réaction de tous les éléments sains, quelle que soit leur sensibilité. Catholiques et orthodoxes, juifs et mahométans, athées et protestants y ont leur place. (...)

Pour constituer pareille ligne de front, il faut pouvoir compter sur ses camarades, car si l’un flanche, la ligne sera enfoncée. Pour ma part, je ne compte pas sur l’Eglise catholique, qui a la trahison et le double jeu dans ses gènes. En revanche, les églises orthodoxes et orientales me paraissent constituer des conservatoires, fût-ce à un niveau inconscient.

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Si j’étais chrétien, je me ferais d’ailleurs orthodoxe, pour la liturgie, pour la continuité, pour la figure virile du Pantokratôr à laquelle répond celle, sublime, de la Théotokos. Il faudrait croire, évidemment, et espérer – ce qui me paraît indigne d’un homme libre.

Vous avez publié en 2013 Quolibets, un journal de lectures où sont évoqués des auteurs aussi différents que Luc-Olivier d'Algange, Bruno Favrit, Michel Déon, Michel Mohrt, Gabriel Matzneff ou Guy Dupré.

Archaïon, le blog qui rassemble vos critiques littéraires, témoigne de la grande diversité de vos goûts et de vos admirations. Olivier Maulin et Thierry Marignac y cohabitent avec Dominique Venner, Jean Mabire, Jean Raspail, Jérôme Leroy ou Jean Parvulesco... Qu'est-ce qui réunit, en profondeur, ces écrivains ?

L’intérêt que je leur porte en raison de leur talent, de l’originalité de leur pensée et de la qualité de leur style. J’aime leur caractère irrégulier, réfractaire, insoumis – leur liberté.

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Archaion, mon blog depuis une quinzaine d’années, me permet, sans passer par le moindre directeur de publication, en contournant jeux de pouvoir et conflits d’ego, de publier dans l’heure notes de lecture et hommages, études et entretiens – en toute liberté. La critique littéraire est aujourd’hui moribonde, en tout cas dans la presse mainstream, où elle est tombée au niveau d’un infra-journalisme prostitutionnel, puisque y règnent copinage, conformisme et autocensure. Un ton plus haut que l’autre, et c’est la panique. Un pas de côté, et c’est la vertueuse indignation. Avec Archaion, dont les notes sont reprises ici ou là, je m’amuse, j’affûte mon regard, je salue les esprits indépendants et je bâtis, lentement mais sûrement, une sorte d’arche.

 

Votre confrère Thierry Marignac évoque votre virtuosité à combiner dans vos romans "l'immémorial" et "l'Histoire en marche." Qu'est-ce que les deux ont à se dire ?

Mon ami Thierry Marignac rejoint le cher Luc-Olivier d’Algange, qui parle, pour Maugis, de roman historial, au sens que le récit, clairement inspiré des chansons de geste, inclut l’invisible, et donc le mythe et les archétypes. Les aventures de mes héros servent de canevas pour illustrer l’évolution intérieure des personnages, la modification de leur état de conscience. J’apprécie au demeurant le roman historique quand il est parfaitement documenté, comme par exemple les thrillers de Philipp Kerr et d’Alan Furst, qui reconstituent de manière extraordinaire l’atmosphère des années 30 et 40. Ou encore Robert Harris, qui avec son uchronie Fatherland ou avec Enigma, réussit à me passionner. Je suis un fan de John le Carré, qui à mon sens mérite le Nobel. Mais quand il s’agit d’écrire mes propres livres, je ne puis résister, je dois, oui, ouvrir la porte à l’immémorial.

 

Balzac voulait, avec sa Comédie Humaine, faire "concurrence à l'état civil". Vos romans dénoncent par leur plénitude la platitude de notre époque. Quel rôle assignez-vous à votre œuvre dans le moment culturel que nous traversons ?

Un confrère et ami aujourd’hui disparu, auteur à L’Age d’Homme, Jacques d’Arribehaude, personnage haut en couleurs qui avait traversé les Pyrénées à dix-sept ans en 1943 pour rejoindre la France libre (il était d’ailleurs Compagnon de la Libération), me disait en substance : « nous devons écrire pour laisser à la postérité une preuve que nous, au moins, nous n’étions pas des crétins ». J’écris pour mon plaisir certes, mais je suis en effet conscient d’avoir un rôle dans ce tournant de civilisation : saluer les aînés comme Vladimir Volkoff, Dominique Venner ou Jean Mabire, témoigner d’une résistance opiniâtre au règne de la marchandise et du néant, illustrer une sensibilité de première fonction au sens dumézilien, transmettre une flamme aux cadets. Un livre est un signal lancé dans l’espace, un salut adressé urbi et orbi. Chaque réponse, même la plus humble, même la plus maladroite, fait bondir mon cœur.

Christopher Gérard

 

Propos recueillis en août MMXX

par Olivier François et Thibaut Cassel

pour la revue Eléments.

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Écrit par Archaïon dans Opera omnia | Lien permanent | Tags : maugis, littérature, roman initiatique |  Facebook | |  Imprimer |

24 décembre 2020

Entretien sur Maugis I

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Maugis a paru une première fois en 2005. Cette réédition a-t-elle été pour vous l’occasion de modifier le fond ou la forme de votre roman ?

Après quatorze ans d’errance, Maugis méritait la lecture impitoyable de l’écrivain blanchi sous le harnais – votre serviteur. A mes débuts, comme nombre de confrères, obnubilé par le désir de « tout » dire (et parfois, horresco referens, d’expliquer), j’oubliais de penser à mon lecteur, à la respiration du récit, à tout ce qui peut bloquer une lecture, comme les démonstrations professorales, l’érudition surnuméraire. C’est dans cet esprit que j’ai relu mon roman, le rasoir d’Ockham à la main : sans pitié mais avec jubilation. Dix mille mots sont tombés, victimes d’une rage purificatrice qui a suscité en moi un intense soulagement.

Quant au fond, je n’y ai rien changé ; je me suis contenté de débroussailler cette forêt pour mieux faire respirer ses grands chênes.

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Première édition, épuisée.

 

Comme dans Le Songe d’Empédocle, votre premier roman, ou, dans Le Prince d’Aquitaine, le cinquième, Maugis, le roman comme le personnage, est traversé par une instabilité fondamentale, qui se caractérise par une quête dans le temps et une fuite dans l’espace. Pourquoi aucun de vos personnages ne semble installé confortablement dans son époque ?

 

« Quête dans le temps et fuite dans l’espace », comme c’est bien vu ! Mon cher, vous êtes un lecteur lucide au regard d’aigle.

Si je ne suis aucun de mes personnages, tous viennent de moi, comme la foudre de Zeus, si vous me permettez cette métaphore un tantinet mégalomane. Vous connaissez sans doute ce penseur colombien, Nicolas Gomez Davila, que je préfère aujourd’hui à Cioran, naguère lu et relu. Parmi ses aphorismes qui, par leur puissance et leur concision, sont d’un Romain de la haute époque, prenez celui-ci : « Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles ». Mon travail d’artiste, le voilà – traquer des ombres, à rebours du siècle. Réagir contre l’abolition des formes et la fuite du sacré.

Comment par ailleurs être « confortablement installé » dans un monde où s’imposent pullulation et laideur, celui de la fuite des Dieux qu’annonçait Martin Heidegger dans Introduction à la métaphysique : « destruction de la terre, grégarisation de l’homme, suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre » ? Cette instabilité fondamentale que vous repérez chez moi, qui est aussi la vôtre, est celle de l’homme libre qui, pour citer à nouveau Gomez Davila « prolonge et transmet une vérité qui ne meurt pas ».

 

Un des charmes déconcertant de votre livre repose sur son « imprécise précision ». On ne parle pas des deux guerres mondiales, ni des SS par exemple, mais des Grandes Conflagrations et de l’Ordre Noir. Pourquoi ce choix ? Quel effet esthétique avez-vous cherché ?

 

Dans l’architecture du roman telle qu’elle s’est imposée à moi (car l’œuvre parle à travers moi, qui ne fais que transcrire), ce décalage spatial et temporel allait de soi. Mon ami Luc-Olivier d’Algange parle à propos de Maugis de roman historial, au sens que le récit, clairement inspiré des chansons de geste, inclut le visible et l’invisible - et donc le mythe, les archétypes, en un mot l’immémorial. Me pencher sur la triviale réalité se révèle au-dessus de mes forces.

Conflagrations, Ordre noir évoquent bien davantage qu’une tragédie historique - un phénomène d’ampleur cosmique, que constituent ces tueries industrielles sur terre, sur mer et dans les airs. En réactivant le mythe des Titans, les frères Jünger, en authentiques voyants, renouaient avec le thème des cycles, qui remonte à Hésiode et que les Brahmanes de l’Inde ont jadis théorisé. En tant qu’artiste, je ne me vois qu’exaltant la noblesse de l’imaginaire.

 

Il y a au moins deux livres dans Maugis, et c’est ce qui contribue à sa richesse et à sa densité : l’un, en surface, est un récit d’aventures et d’espionnage ; l’autre, en profondeur, est un roman d’initiation : or, avec ses rites électifs et ses traditions occultes, l’initiation n’est-elle pas tout à fait contraire à l’esprit démocratique qui veut de l’égalité et de la clarté ?

 

Je ne suis pas un adversaire de la clarté, héritage grec par excellence. Ni même de l’égalité des droits, cette isonomia qui nous vient d’Athènes. Le poison, c’est le matérialisme. La matière, en effet, avilit, et l’égalitarisme ne libère personne, mais enferme l’individu dans le ressentiment.

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L’initiation, quant à elle, doit rendre heureux et lumineux. Elle a pour raison d’être l’éveil, la conversion du regard, le passage à un niveau supérieur de conscience grâce, entre autres, à la libération de conditionnements multiples. Dans mes livres, je tente, sans illusion aucune, de témoigner de certaines tentatives, d’illustrer un type d’homme rayonnant.

 

On peut lire tous vos livres, vos essais comme vos romans, et notamment Maugis, comme des livres de formation, où l’on fait l’expérience de la beauté, de la guerre, de l’amour, du Mal, que l’on traverse, et à laquelle on essaie de survivre. N’est-ce pas votre façon de répondre à une déformation spirituelle et métaphysique générale, elle-même fondée sur un idéal de confort ? Et n’est-ce pas la crise d’identité européenne que vous décrivez de livre en livre, littéralement et métaphoriquement ?

 

Vous avez mille fois raison en disant que mes livres illustrent la crise de la conscience européenne en cet Age sombre annoncé par maintes traditions : obsession de la rupture permanente et d’une morbide transparence, refus fanatisé du principe même de transmission, inversion des valeurs, fascination pour l’informe chaos… Mon rôle d’artiste (je préfère ce vocable à celui, encore plus corrompu, d’ «intellectuel ») n’est-il pas de témoigner ? Mon rôle d’Européen n’est-il pas d’incarner l’essence de ma civilisation et de la défendre ?

 

Souvent, je crois distinguer, à partir de sa syntaxe, si un écrivain a ou non appris le latin. Quel rôle a joué la langue latine dans votre style ?

 

L’apprentissage du latin, dès l’âge de douze ans à raison de six heures par semaine (à l’époque, pendant les années 70, nous allions encore à l’athénée le samedi matin), a joué un rôle fondamental dans ma sensibilité d’écrivain. Comme vous, je tente de repérer chez mes confrères qui a fait du latin et en a tiré les leçons. Leur nombre diminue, hélas ! Un Montherlant, un Gracq, un Matzneff (qui cite Horace et Sénèque) sont devenus l’exception. Trop de jongleurs et de journalistes de variétés, trop de faux lettrés ignorant jusqu’à l’étymologie des mots qu’ils utilisent à tort et à travers. Trop de bavards sans colonne vertébrale, dénués du moindre sens de la langue. En un mot, trop peu de philo-logues, d’amants du français. Ne sommes-nous pas, nous autres écrivains, soldats de cette immense Armée des Ombres qui remonte à la Chanson de Roland, à Villon et à Charles d’Orléans ? Ne sommes-nous pas au service de la langue française ?

 

 

Christopher Gérard

Equinoxe d’automne MMXX

Propos recueillis par Bruno Lafourcade pour sa revue L'Irrégulière, numéro 2 (ici : https://fr.calameo.com/books/0062962813a929e94439a )

 

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 Avec Bruno Lafourcade et deux confrères

Voir le site de l'éditeur:

https://www.pgderoux.fr/fr/Livres-Parus/Maugis/390.htm

 

 

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