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25 juillet 2017

Comme un bal de fantômes

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Curieux ouvrage que je reçois là, édité avec goût, composé avec cette grâce nonchalante et un peu farceuse qui est la marque d’Eric Poindron, un auteur étonnant, féru de livres oubliés et de papillons rares, éditeur  maniaque - un dandy érudit qui fête ses cinquante printemps avec ce recueil de songeries. De quoi s’agit-il ? D’une sorte de roman composé de septante-cinq chapitres aux titres poétiques : Neige de sang, Lanterne, Le Lecteur somnambule, Bibliolibrius (parfait surnom pour l’auteur), Nageur et poète… Eric Poindron ? Un bibliomane excentrique qui pourrait être British et qui nous fait partager ses insomnies en entrouvrant quelques portes de son cabinet de curiosités, où je retrouve avec plaisir, au milieu de chats et d’incunables, Guy Féquant et Jérôme Leroy, Samuel Brussell et Marcel Béalu, et aussi Hérodote et Tesson (Sylvain), Wiertz et Borges, Barnabooth et Vogelsang. Et Ostende et Moscou que ce « rêveur de prose » connaît comme sa poche. La langue est nette, l’imaginaire richissime (Nerval !). Pourquoi ne pas appareiller en si bonne compagnie ?

 

Christopher Gérard

 

Eric Poindron, Comme un bal de fantômes, Le Castor astral, 234 pages, 17€

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14 juin 2017

Baudelaire au pays des Singes

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Après L’Enfer d’une saison (Editions de Fallois), où il imaginait les errances et les pensées du jeune Rimbaud dans une Bruxelles caniculaire, « au soleil des Hespérides », sur les traces de Baudelaire place Royale et à l’Hôtel du Grand Miroir, Jean-Baptiste Baronian s’est amusé à reprendre à zéro le dossier Baudelaire « au pays des Singes », i.e. dans la Belgique de Léopold II. Nombre d’essais ont été composés (et recopiés) sur ce séjour malheureux (1864-1866), qui se conclut par la crise d’hémiplégie de mars 1866, le début du calvaire, que le cruel destin lui inflige, ô ironie, dans l’église namuroise des Jésuites.

Avec ce livre aussi vif que plaisant, sans l’air d’y toucher, le très-érudit Jean-Baptiste Baronian met fin à quelques légendes tenaces. Ainsi, la belgophobie rabique du poète est d’emblée expliquée par la misanthropie avouée d’un écrivain qui se considère comme un paria, ulcéré de ne pas être reconnu par la critique … et fêté par de généreux éditeurs. « Ce livre sur la Belgique (…) est un essayage de mes griffes. Je m’en servirai plus tard contre la FranceJ’expliquerai patiemment toutes les rasions de mon dégoût du genre humain », écrit-il à Narcisse Ancelle dès le début de son séjour.

Malheureux en amour, horrifié par le monde industriel, écœuré par la comédie de Paris (et aussi terrifié à l’idée d’y affronter ses créanciers), déçu dans ses ambitions éditoriales (surtout quand il compare sa situation à celle du richissime Hugo), Baudelaire se réfugie en Belgique dans le but d’y faire un bon livre d’impressions sur le jeune royaume libéral, et dans l’espoir naïf d’y toucher le pactole. Cette excursion se métamorphose vite en enfer et, malgré le relatif succès de ses conférences au Cercle artistique et littéraire, Baudelaire sombre vite dans la dépression, faute de signer les mirobolants contrats qu’il avait imaginés. D’où, malgré l’amitié d’un Félicien Rops (qualifié de « seul véritable artiste »), sa rage pathétique à l’encontre de la « Grotesque Belgique » et de sa « capitale pour rire ».

 

Christopher Gérard

 

Jean-Baptiste Baronian, Baudelaire au pays des singes, Pierre-Guillaume de Roux, 19,50 €

 

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12 juin 2017

Slobodan Despot : le retour

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Curieux roman que nous offre Slobodan Despot, éditeur non-conformiste (Xénia, et son journal Antipresse), traducteur et auteur d’une première fiction remarquée, Le Miel. Avec Le Rayon bleu, Slobodan Despot change en effet de ton ; il se fait plus cérébral, moins lyrique et même ténébreux. Crypté à souhait, Le Rayon bleu se situe en eaux troubles, aux lisières du roman d’espionnage et du conte philosophique ; le lecteur y croise divers fantômes masqués :  un éditeur dissident de la place Saint-Sulpice, le général slavophile qui conçut la force de frappe française et François de Grossouvre, dont le suicide (avec hématomes multiples) dans son bureau de l’Elysée n’a jamais convaincu grand-monde. Ecoutes téléphoniques, disparitions d’archives et accidents de la route émaillent cette méditation sur la trahison d’une part, sur l’ultima ratio des états de l’autre, à savoir la dissuasion nucléaire. Au cours de son enquête sur le suicide d’un officier supérieur, éminence grise du Président de la République, un jeune journaliste découvre divers rouages de l’Etat profond, qui n’hésite pas à se débarrasser d’un gêneur, surtout s’il est possible de le faire passer pour un traître. A quoi sert ce téléphone de bakélite installé depuis quarante ans dans le manoir d’Herbert de Lesmures et qui sonne à intervalles irréguliers ? Que signifient ces indications en russe, dictées d’une voix sépulcrale au bout du fil ? Pour qui travaille en réalité le chef de la Police secrète, « préfet d’empire dépêché dans nos provinces » ? Qui sont ces mystérieux veilleurs qui, de Moscou à Washington, et même au fond des océans, analysent avec angoisse les capacités de destruction de leurs forces armées ? Qu’appelle-t-on trahir ? Il s’agit bien d’un conte métapolitique, voire métaphysique, par le biais duquel Slobodan Despot expose, dans une langue ciselée, légère de sous-entendus, sa vision de notre bel aujourd’hui, et en fait du mal : « l’intelligence humaine réduite au pragmatisme dans sa parfaite maturité préludant à la régression ».

 

Christopher Gérard

 

Slobodan Despot, Le Rayon bleu, Gallimard, 17€

 

 

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20 avril 2017

Se taire ou parler ? A propos d'un texte d'Olivier Maulin

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En lecture, la dernière livraison de L'Atelier du roman, revue littéraire animée par Lakis Proguidis (et inspirée, e.a. par le regretté Philippe Muray), qui fut l'ami de Michel Déon, à qui il rend d'ailleurs un bel hommage dans un joli texte intitulé "Deuils". La revue, comme souvent, rencontre des problèmes financiers et c'est grâce à l'éditeur Pierre-Guillaume de Roux qu'elle survit.

Parmi les contributions de Grozdanovitch, Petersen, Tudoret, je tombe sur une courageuse réflexion du cher Oliver Maulin, qui lui est venue lors d'une rencontre avec des lycéens. A l'issue de celle-ci, une professeur de français vient lui expliquer qu'elle a été, poverina,  "choquée" par un passage de son dernier roman, où il évoque le vol d'une camionnette par des Roms...

Pour ma part, quand j'entends des mots tels que "choqué(e)", "indigné(e)", ou "citoyen(ne)" utilisé comme épithète, une furieuse envie me prend d'armer mon GP 9 mm (Fabrique nationale de guerre - Herstal Belgique) tant me submerge le dégoût de l'imposture bien-pensante,  quintessence de l'esprit petit-bourgeois. 

Olivier Maulin explique à la donzelle que, s'il a mis en scène des Roms, c'est pour illustrer le pillage des campagnes françaises par des gangs est-européens - une réalité que nul ne songe à nier, pas même l'enseignante troublée. Mais voilà, c'est "gênant", il ne faut pas le dire à la populace, etc.

Surtout : l'Ecrivain doit jouer le jeu.

Je cite Maulin, qui, en une courte page, dévoile le pot aux roses et refuse le rôle qui lui (nous) serait dévolu :

"Que les journalistes et les politiciens rivalisent de zèle pour s'enfoncer toujours plus loin dans le déni du réel est une chose, mais l'ennui c'est que la littérature suit le mouvement et qu'elle s'interdit parfois, elle aussi, de rendre compte de tout un pan de la réalité qui se retrouve ainsi érigé en tabou.

Le conformisme des écrivains est certainement en cause; ils le sont pour la plupart, conformistes, et singulièrement ceux qui se clament rebelles, du genre à s'emparer des causes défendues par l'Etat, les ONG, les médias, les intellectuels et l'ONU, et à les présenter comme des causes perdues.

Et puis il y a les autres. Ceux qui ne se sentent ni nazis, ni fascistes, ni racistes, ni xénophobes, ni homophobes, ni même populistes, mais trouvent que le monde est en train de sérieusement marcher sur la tête.

Ceux qui ne sont pas encore totalement désarmés mentalement et refusent de disparaître en tant que peuple.

Ceux qui ne veulent pas voir la partition de leur pays.

Ceux qui estiment que les frontières physiques sont utiles aux plus faibles et que leur suppression ne sert que les riches capables d'en ériger des symboliques. 

Ceux qui ont compris que l'Union européenne avait enfin trouvé dans la submersion migratoire l'arme fatale pour en finir avec des peuples archaïques refusant le saut fédéral.

Ceux-là ont deux solutions : se taire ou parler. Demeurer des écrivains honorables ou devenir des parias, des réacs, des populistes."

Il n'y a pas un mot de ce texte que je ne serais pas fier d'avoir écrit.

Salut à Olivier Maulin!

Christopher Gérard, avril MMXVII

 

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16 février 2017

Un peu tard dans la saison

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Chez Richard, au Sablon

 

Comment qualifier Un peu tard dans la saison, le dernier opus de Jérôme Leroy, livre extravagant que l’on déguste jusqu’à la dernière ligne ? A force de me creuser les méninges, j’ai fini par trouver : un conte œdipien. Un conte plus qu’un roman, oui, sur le crépuscule d’une civilisation, la nôtre, qui se délite et implose quand, subissant ce que la police secrète de la République appelle l’Eclipse, les citoyens, par milliers, disparaissent d’un coup, lâchant compagnes et smartfaunes, missions et prébendes. Au clou les ordinatoires, à la poubelle les badges magnétiques et les cartes en plastique. Les citoyens s’en vont sans tambours ni trompettes, happés par la fascination du vide. Ni barricades ni guerre ethnique (islam, invisible), ni krach boursier ni dictature fasciste, mais la fuite générale au désert, comme ces anachorètes de l’Antiquité tardive qui abandonnaient les villes pour se réfugier dans les déserts et les montagnes… et céder la place aux barbares, par définition peu portés à la mélancolie. Pour ce qui est d’Oedipe, les lecteurs sont priés de lire le livre.

Je retrouve dans ce roman bien des obsessions de Jérôme Leroy, annoncées dans ses précédents livres, de Monnaie bleue à Big Sister : la décadence, les nostalgies d’adolescent, Ostende et Rouen, les officines de l’état profond et leurs nettoyeurs, la violence donc, les poèmes de Toulet et les romans de Déon, les vins non trafiqués et les Weston lustrées à la perfection…

Une fois de plus, Leroy met en scène ses personnages fétiches, la barbouze et l’écrivain. Ici Agnès la féroce et Guillaume le faible. Une capitaine des services spéciaux, spécialiste des « affaires mouillées », comme disent les Russes (identification, localisation, neutralisation – davaï), qui échappe au contrôle de son colonel-amant. Un écrivain vieillissant, entretenu par une psychanalyste parisienne (nous sommes dans un roman français), souffrant d’hypertension et plein de sentiments rose bonbon (migrants & zadistes), amateur de livres rares et propriétaire, vers 2015, d’une Peugeot 504 cabriolet. L’une traque l’autre, au mépris des règles de sécurité et donc pour des raisons qui échappent à ses maîtres. La rencontre aura lieu quelque part dans le Sud, sous l’égide d’Eros et de Thanatos. Chassez le tragique…

L’essentiel : une histoire abracadabrantesque racontée depuis le futur, où règne la Douceur, nouvel ( ?) Age d’or qui ignore la violence et l’avidité – une sorte de Flower Power réalisé par des phalanstères anarcho-végétariens (mais pas végans, tout de même ) vivant au quotidien (sans nuages) un communisme balnéaire (sans bureaucratie ni goulag - transats et pléiades de Morand pour tout le monde). Cela ne tient pas debout, cette histoire d’effacement généralisé et de paradis bio… mais qu’importe, puisque Jérôme Leroy est un écrivain de race, à la langue limpide, au style élégant – un musicien que l’on écoute jusqu’au bout en se disant que, décidément, le bougre a du talent.

 

Christopher Gérard

Jérôme Leroy, Un peu tard dans la saison, La Table ronde, 18€

 

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