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14 décembre 2006

Friedrich Georg Jünger

 

paganisme,Grèce,dieux

Friedrich Georg Jünger, poète et essayiste, et surtout le frère d’Ernst, est encore largement méconnu dans l’aire francophone. Pour le faire mieux connaître, la revue poétique et culturelle Lieux d’Etre proposait en 1998 un choix de poèmes élégamment rendus en français par le professeur Fr. Poncet (Lieux d’Etre, Friedrich Georg Jünger. Choix de poèmes. A commander 17 rue de Paris, F-59700 Marcq en Baroeul). Les textes sont précédés d’une notice biographique d’E. Jaeckle, qui précise à quel point cette poésie singulière est influencée par le thème nietzschéen de l’Eternel Retour. D. Beltran-Vidal, directrice des Cahiers Ernst Jünger étudie ce cas de gémellité littéraire assez rare dans l’histoire des Lettres allemandes. Dans sa pénétrante analyse, on peut se demander si elle accorde toute l’importance méritée aux essais consacré aux Dieux, aux Titans et aux Mythes grecs, les plus païens des livres de Friedrich Georg, traducteur de l’Odyssée, qui marquèrent son frère « Des nombreuses oeuvres qu’il (FG) a écrites, celle que j’ai (E) le plus aimée et que je considère comme son texte le plus important est Griechische Mythen » (Les prochains Titans, p. 57).  La part la plus originale de ce bel ensemble est certainement la courte étude de la cantatrice (mezzo-soprano) Sylvie Oussenko-Poncet, épouse du traducteur et, comme lui, amie d’Ernst Jünger, qu’elle consacre à la mise en musique par trois compositeurs français de poèmes de Friedrich Georg, qui inspira une demi-douzaine de compositeurs allemands dont Carl Orff. Ulrich Frösche, spécialiste de l’oeuvre de Friedrich Georg Jünger et responsable au Deutsches Literaturarchiv de Marbach conclut par une bibliographie essentielle.  La revue Antaios (1993-2001) a publié l’extrait suivant, dans le numéro XIII (solstice d’été 1998).

Dieux et héros des anciens Grecs

Dionysos et le Grand Pan

La victoire des Dieux olympiens ne se remporte pas sans mal. Réduits à leurs seules forces, les Dieux ne sauraient faire pencher la balance. Pour terrasser les Titans, il faut des Titans. Et même eux ne suffisent pas à vaincre la résistance de Japet, d’Atlas, de ses séides. Il faut maintenant que s’ouvrent les portes des abysses, il faut qu’apparaissent les formidables veilleurs chthoniens qui demeurent perpétuellement dans l’occulte, et ne montent au jour de la conscience et de la lumière que lors des ébranlements les plus profonds. Ils ne viennent que si la totalité du pouvoir est en jeu, si les atteint le tremblement qui parcourt le ciel et la terre et le tréfonds de l’abîme. Alors s’ouvrent d’un coup les portes d’airain du Tartare, dont l’Iliade nous dit qu’il s’étend sous l’Hadès, aussi loin au-dessous que le ciel est distant de la terre.

La lutte des Dieux contre les Titans n’implique aucun dualisme. On ne peut en faire le conflit d’un principe lumineux et d’un principe de ténèbres. Les noirs Hécatonchires et autres Cyclopes accourent à la rescousse de Zeus et répondent à son appel. L’attaque contre les Titans est lancée du haut et du bas, il faut bien cette prise en tenailles pour les faire succomber.

Dionysos lui prend part à la lutte. Il entretient avec les Titans un rapport bien particulier. Le dionysiaque et le titanesque sont dans une contradiction qu’exacerbe la parenté de leur nature. Ce qui différencie Dionysos des Dieux olympiens, c’est d’être un Dieu du devenir, de l’altération et de transformation perpétuelles. En quoi il se distingue aussi des Divinités du phallus, dont l’office permanent et immuable est de veiller en gardiens tutélaires sur le sexe. Dieu du devenir, Dionysos est proche des Titans, surtout par la fougue juvénile, éruptive, de son épiphanie. Sa démence, lorsqu’elle éclate, semble offusquer le lucidus ordo du monde des Dieux et des hommes, voiler la trame de leurs rapports : un homme sans imagination ni finesse, comme l’était le roi Penthée, pouvait se dire avec quelque apparence de raison que cette fureur était destruction pure et simple, et qu’il fallait y mettre bon ordre. Il n’est pas toujours aisé de reconnaître un Dieu, et Penthée, souverain d’une époque de transition, dut expier d’effroyable manière pareille méconnaissance.

Dionysos n’est pas un Titan, aussi titanesque que puissent paraître ses premiers pas. Il ne vient pas prêter main-forte à la maison de Cronos, il entre en conquérant dans le royaume que lui assigne Zeus, pour y établir son règne et le consolider. Sans plus attendre, il intervient dans la lutte contre les Titans, aux côtés de Zeus, dont il est le fils et fidèle homme lige. On voit bien ce qui le sépare des Titans, du cercle des douze Grands comme de Prométhée. Devenir titanesque et devenir dionysiaque diffèrent, le retour lui non plus n’est pas le même pour chacun. Le tournant qui s’amorce avec Dionysos suit un autre chemin, mène à un autre but. Son devenir à lui n’est pas la sempiternelle réitération de l’élémentaire à quoi se bornent course et démarche des Titans, incapables d’aller au-delà. Leur activité tellurique n’entaille que faiblement la Terre, glissant sur elle comme le ballet des orages. Dionysos ne se contente pas d’être le Dieu du tournant, c’est un Dieu de la mutation, par qui l’être en devenir prend conscience de la contradiction qu’il porte à l’anciennement devenu. Il déboîte de leurs gonds passé et avenir, ouvrant l’accès du présent. L’insatiabilité dionysiaque n’est pas l’insatiabilité titanesque. L’une des tâches assignées à l’homme est de muer sa nature titanesque en nature dionysiaque. La démence que Dionysos insuffle aux mortels accomplit cette catharsis. Sous le coup de cette démence, ils accèdent à la communauté dionysiaque, éprouvant en eux-mêmes la puissance du Dieu. L’union avec le Dieu abolit du même coup toute notion de temps, abolit toute limite, ouvre tout grand l’Hadès, le superflu, l’ivresse, la fête immense. Chez les Titans, la fête était inconnue. Le monde d’airain de la nécessité ne connaît rien de festif, ni d’ailleurs de tragique ou de comique. Les Titans sont empreints d’une gravité profonde et fruste, d’abord par leur confiance aveugle en ce qu’ils sont, ensuite parce que chacun ne connaît que soi, nul ne se soucie des autres. Chacun se meut dans sa propre voie. Dionysos, lui, est communauté d’esprit, spiritualité indivise, l’élément même de la fête dionysiaque. Non content de créer la tragédie, Dionysos, contrairement aux Titans, est lui-même un Dieu tragique, mais aussi le maître des fêtes, l’ordonnateur des grandes processions du phallus. Le conflit, tragique ou comique, naît de ses oeuvres; il est le fruit du temps, de la notion nouvelle du temps que Dionysos introduit. Cela fait de lui le maître de l’Histoire, qui met fin au simple devenir anhistorique. Il institue la césure par quoi l’Histoire devient possible. Cela n’est pas aisé à concevoir, si l’on n’a pas compris que toute Histoire suppose un préalable extérieur à elle-même. Si l’on en restait à la course en rond des Titans, toute l’Histoire serait impossible.

Les Titans sont les champions d’un ordre ancien aux murailles cyclopéennes et quasiment inaltérables, puisqu’elles sont l’oeuvre de la nécessité même. Mais le nécessaire n’a jamais soulevé personne d’admiration, et la peine des hommes n’est qu’un effort ininterrompu pour rompre ces chaînes pesantes, dont leurs chairs sont lésées. Est nécessaire ce qui paraît à l’entendement déterminé, produit par certaines conditions. Mais nous déclarons nécessaire, dans le même temps, l’inconditionnel absolu. Non qu’il ne paraisse lié à des conditions, mais parce qu’il ne nous laisse pas le choix, parce qu’il est contraignant, qu’on ne saurait l’infléchir. Là où la nécessité se présente comme un processus mécanique, nous la reconnaissons comme mécaniquement conditionnée. Cependant l’absolu, selon notre langage, est lui aussi nécessaire. Il y a là une antinomie dans les termes, mais elle exprime une similitude. On discerne toutefois une différence. Ce qui procède de déterminations tire sa nécessité de la succession de celles-ci, série continue, et par là contraignante. Nous en retirons l’idée d’un enchaînement de causes et d’effets. Mais lorsque nous qualifions la nécessité d’absolue, nous passons sur la série des déterminations, pour retenir uniquement que nous n’avons plus le choix. Ouranos règne sur un espace où il n’arrive pas grand-chose. Son règne est celui de la durée, d’une stabilité d’airain : le devenir titanesque n’a pas encore commencé. Les Titans n’emplissent pas encore la Terre de leur vigoureuse existence, partout règne un silence intemporel. Ouranos a le visage d’une nécessité d’airain. Cette nécessité ouranienne n’est pas celle du devenir, celle dont sont pétris les enfants d’Ouranos. Le temps semble immobile, il faut attendre Cronos pour qu’il commence à s’écouler vraiment. Là où tout est donné pour nécessaire, il n’y a pas de liberté qui tienne; on n’en sent même pas le besoin. Mais si jamais l’esprit, se sachant fait pour ce jeu, commence à le ressentir, il ne peut plus s’en défaire. Le pouvoir et l’attrait du Beau tiennent à cette liberté dont il jouit en lui-même. Le monde du devenir titanesque ne connaît pas cette soif du Beau, cette passion dévorante. Il ne s’y forme aucun surplus ni superflu, car les énergies se consument à mesure qu’elles s’exercent, et si elles se renouvellent sans cesse, c’est pour retomber de plus belle dans cette consomption. Les Titans ne connaissent pas le loisir. Dionysos fuit leur besogne, à laquelle il n’a point de part. Il est le Dieu du superflu, répand le superflu où qu’il aille. Il est source de richesse, d’ivresse, d’oubli. Les Titans ne font de dons à personne; ils ne donnent rien d’eux-mêmes, se calfeutrant en d’inaccessibles demeures d’où nul fruit ne se peut emporter. Ils n’ont pas de soin des mortels, ne veillant pas sur eux. Dionysos, lui, est le Dieu qui soigne. Veillant à la santé du peuple, ordonnateur des fêtes, commis aux soins des vignes et des moissons, époux d’Ariane, il est bien éloigné de l’engeance titanesque.

Les Titans le poursuivent d’une haine attentive, âpre, persévérante, telle qu’ils ne l’ont pour aucun autre Dieu. Ils semblent constamment l’observer, le guetter, sans jamais le perdre de vue. Le titanesque et le dionysiaque se jouxtent. A tous les stades de son épiphanie, les Titans suivent Dionysos à la trace, et finissent par lui tomber dessus. Il se défend en usant contre eux de son art des métamorphoses, se fait lion, serpent et tigre, avant de succomber, sous l’apparence d’un taureau qu’ils lacèrent et mettent en pièces.

Comme Dionysos, Pan vient se mêler à la lutte contre les Titans. On dit qu’il embouchait la trompette d’une conque marine dont le mugissement plongeait les Titans dans l’effroi. Quelle querelle veut-on vider, de quoi s’agit-il au fond? Le Dieu phallique n’aime guère le titanesque, il garde ses distances, il est au refus. Il montre son pouvoir dans un autre ordre. Sa seule façon de se mouvoir tranche sur les mouvements titanesques. C’est un chasseur, qui cherche et qui trouve. Ses allées et venues inlassables ont trait au sexe; le phallique en est l’origine et la fin. Son domaine s’étend, empli de foisonnante vie, dans un silence inviolé, qui vers l’heure de midi se condense en mutisme panique. Le mutisme de Pan, son repos sont phalliques, tout autant que son goût du vacarme, du rire et de la frénésie. Il vient du fond des origines, en géniteur, en fils des Dieux et des Nymphes. Qu’il dorme de son profond somme méridien, ou qu’il s’éveille et déambule, ses traits sont ceux du géniteur. La force de procréation n’est pas enclose en lui comme le fleuve Océan dans le Titan de même nom. Il n’a pas de place dans le monde du devenir titanesque, tissu d’efforts de volonté. Dieu qui muse parmi les Muses, présidant aux ébats du sexe, Pan s’oppose diamétralement au caractère titanesque. Dans le loisir de Pan s’exprime une facilité de l’être propre à un Dieu qui ne connaît ni la détresse ni l’effort; elle s’exprime dans le plaisir qu’il prend à l’oeuvre des Muses. C’est le Dieu des solitudes d’Arcadie, le Dieu des campagnes à Nymphes, des danseurs aux silhouettes d’or découpées sur le bleu éternel et profond du ciel arcadien. Pan est un Dieu de maturité, propice à tout ce qui mûrit, tout comme Dionysos est un Dieu du superflu et de fécondité, d’accroissement et de don. Les Titans ne dissipent rien; tout puissants qu’ils sont, il y a de la pingrerie en eux. Pan l’oisif n’a que faire de leurs efforts; ses combats sont d’autre nature. Ils ressemblent aux chasses qu’il entreprend; c’est un grand chasseur, ce qui dit bien sa relation au sexe. D’un coup, les Titans sont saisis d’effroi par l’irruption fracassante du Dieu phallique : attaqués sur le flanc où ils n’attendaient pas de l’être, avec des armes auxquelles on ne sait trop quoi opposer.

Héraclès et Achille

Au camp des Grecs sous Ilion, Nestor est l’unique survivant de la vieille génération des Héros. Il est le dernier témoin d’états de choses révolus sur lesquels l’épopée jette un regard en arrière, un grand ancêtre qui régna sur trois âges d’hommes. Il est l’arche et la gloire des Achéens, l’homme le plus avisé du conseil, et dont l’avis est le plus recherché. Il prend une part considérable aux événements; nulle décision d’importance n’est prise qu’il ne soit écouté. On voit en lui le calme et la sérénité du grand âge. Mais ni mêlées ni beuveries ne lui font peur; la coupe où il aime à boire est si lourde que des hommes plus jeunes peinent à la soulever. Il use de son influence pour concilier et adoucir, discourt sans passion, pèse le pour et le contre. Il aime à évoquer le passé, et s’entend à lui rendre gloire; il mêle à ses paroles de miel le fil d’événements plus anciens, les combats d’Héraclès contre son père Nélée, les siens propres contre Arcadiens, Eléens, Epéens, Molionides, et la part qu’il prit tout jeune à la querelle des Centaures et des Lapithes. Les Héros d’antan, il en est convaincu, étaient plus forts que ceux d’aujourd’hui, si forts qu’aucun de leurs cadets n’en serait venu à bout. Au premier chant de l’Iliade, il exalte la force incomparable d’hommes tels que Pirithoos, Dryas, Caineus, Exadios, Polyphème et Thésée. Tous, si l’on excepte Thésée, sont des Lapithes. Il s’en était fait des amis, et courait avec eux les déserts des bois et des monts. Si l’on veut donner à cet âge des Héros le nom propre à le résumer, on l’appellera âge d’Héraclès. Il est justifié par la situation que l’épopée nous suggère; l’Iliade trace des limites, est elle-même le fort remblai qui sépare le passé du présent. Ce sont deux âges héroïques distincts, le poète épique en a clairement conscience, et Nestor, qui fait le lien entre les deux, se met en devoir de les comparer et confronter l’un à l’autre. Nous-mêmes sentons bien la différence. Et d’abord que nous ne sommes plus aux commencements des temps héroïques, mais que nous touchons à leur terme ultime. L’épopée est une stèle à la mémoire de ce temps. Les poèmes homériques y jettent un jour dont nous comprenons mieux la lumière si nous songeons à tout ce qu’il a de réverbéré, de réfléchi, de luminosité d’un grand miroir ou d’un grand bouclier. Et puis nous distinguons entre épopée et tragédie, celle-ci contemporaine d’une conscience historique éveillée, et faite pour traiter du conflit entre cette conscience et les événements du mythe. La scène tend en soi, par son mécanisme propre, à exposer ce conflit, de même que les choeurs, monologues et dialogues des tragédies énoncent la solitude d’un Héros qui, à mesure que les Dieux se retirent, devient l’immanquable victime de la nécessité tragique.

Il se peut que l’ancien état des choses se pare aux yeux de Nestor des prestiges du souvenir, car le temps rehausse les contours du passé, et le penchant personnel joue son rôle. Cela se peut, mais nous ne pouvons nous empêcher de conclure qu’il a raison. Qu’est-ce donc qui nous amène à le faire? A l’évidence, la simple description de ce paysage mythique, plus ancien et plus jeune à la fois, le charme d’un sol intact, vierge, qu’on n’a point encore foulé. La Terre est plus sauvage, son mutisme plus profond; elle semble à l’affût, dans le silence des aguets, à la panique et centaurienne densité. La vie des Héros anciens par monts, bois et rivières ranime en nous une ferveur dormante. Leurs errances les mènent loin dans les libres terres de chasse. Leurs yeux s’ouvrent sur des fonds et des espaces inviolés, soumis à perte de vue au règne des bêtes mythiques. En revanche, navires et navigation restent à l’arrière-plan. On le voit à l’exemple de la nef Argo, encore auréolée de la gloire de l’invention, ouvrage prodigieux, habité, animé, qui suscite un étonnement durable bien après lui, et lui vaut d’être mise au rang des constellations. Dans le catalogue des vaisseaux de l’Iliade, aucun nom de nef n’est cité, pas plus qu’on ne s’étonne de voir des flottes entières courir l’Archipel et les côtes du continent. La construction navale est un artisanat des plus communs, même si l’on se rend compte, à la lecture de l’épopée, que le domaine de Poseidon n’est entamé qu’avec réticence, et que l’exploration se limite au cabotage côtier.

Les combats narrés par Nestor l’opposent aux piqueurs de taureaux, les Centaures à corps d’homme de Thessalie, aux monstres "velus, habitants des monts", hôtes des cavernes. Les Centaures, les Lapithes, et tout l’énorme combat qui se livre entre eux font partie intégrante des temps héracléens, tout comme la puissante figure du roi des Lapithes Pirithoos, au premier rang, avec Héraclès et Thésée, de la Centauromachie. Lui-même est apparenté à la branche des Hippocentaures. La lignée des Héros achilléens est la dernière éduquée par le Centaure Chiron. Le duel contre les bêtes mythiques appartient à l’âge héroïque d’Héraclès, tout comme l’existence d’une Atalante d’Arcadie, chasseresse à la manière d’Artémis, ou encore la chasse, dans les campagnes d’Etolie, du sanglier Calydon, la plus grande chasse que le mythe nous ait rapportée. On ne quitte pas la sphère d’Artémis; c’est elle qui a lâché le sanglier, et Atalante elle-même est mêlée au récit.

Les événements ont un cours parallèle. De grandes expéditions de l’âge héracléen ressortent la première campagne contre Ilion, menée par Héraclès, l’expédition des Sept contre Thèbes et celle des Argonautes, que Jason mène jusqu’en Colchide. La deuxième guerre d’Ilion est conduite par Agamemnon, la seconde marche contre Thèbes par les Epigones commandés par Adraste. Les Argonautes ont pour pendant les voyages d’Ulysse, la grande errance odysséenne. Les pères reviennent dans les fils.

Si l’on compare Héraclès et Achille, des différences se font jour. Le fils de Zeus et d’Alcmène est créateur et fondateur; il donne à l’âge des Héros ses assises et ses bornes. Une veine de force héracléenne se mêle à tous événements. Le mythe héracléen, non content d’être le plus riche et le plus puissant des mythes héroïques, offre le fidèle reflet des forces et des conflits dont le Héros forme le noeud. L’amour du père pour ce fils est amplement payé de retour. C’est le nomos de Zeus dont son fils balise ses voies, qu’il accomplit, selon lequel il aménage la Terre. Il mesure sa force à tout ce qui s’en écarte. Les combats qu’Héraclès a livrés appartiennent aux temps révolus, Achille n’a nul besoin de les reproduire. Il trouve tout bâti ce dont Héraclès a jeté les fondations. La Royauté héroïque est dûment jalonnée, arpentée, Thésée l’a encore élargie et consolidée. Achille est élevé dans le sein de ces fermes institutions. Aux Centaures ne le lie plus que l’éducation donnée par Chiron; une dernière fois, les Amazones se mesurent à lui, mais ce combat n’est plus qu’un épisode de la lutte pour Ilion. En lui, Homère a réuni tout ce qui distingue la nouvelle génération, dont il est le protagoniste et l’archétype héroïque. Ses traits caractéristiques ne relèvent plus de la force archaïque native, quasi divine, qui se mesure aux monstres et remodèle la Terre en sûr asile des humains; si fort qu’il soit, il a grandi dans un climat moins rude, et sa nature est plus amène. Il est le préféré d’Homère, qui ne le montre pas toujours terrible, effréné, inflexible, mais parfois tendre, accueillant et ouvert. C’est un grand coeur épris de liberté, c’est pourquoi son commerce n’a rien d’oppressant, de dégradant; sa vue réjouit et rassérène les plus humbles, qui respirent plus librement. Une noblesse innée émane de lui, dont la force l’emporte sur tout.

Friedrich Georg Jünger

Traduit de l’allemand par François Poncet. Texte tiré de Griechische Mythen. Die Titanen.Götter. Heroen, éd. Vittorio Klostermann, 1994, ISBN : 3-465-02664-0.

 

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06 décembre 2006

Schola delenda est

En mars MMV, je m'insurgeais contre le contrat stratégique pour l'école francophone de Belgique concocté par les services de la ministre Arena. Dans un texte largement diffusé, jusque chez notre vice-premier ministre, et partiellement publié dans L'Echo de la Bourse, je rappelais que arena, ae est aussi un nom latin, de la première déclinaison en -a. Faisant référence au dictionnaire Gaffiot, je donnais les sens multiples de ce mot utilisé depuis au moins vingt-trois siècles: le sable, le terrain sablonneux, le désert, le rivage, l'arène et, par conséquent, les combats du cirque. Quelle plus magnifique démonstration de l'infinie richesse d'une langue qui, en deux millénaires, a modelé le mental européen? Quelle plus belle preuve de l'utilité du latin pour inciter l'élève, quelles que soient ses origines, à développer son sens de l'observation et de l'analyse, à approfondir la connaissance de sa propre langue? Instrument idéal de promotion, le cours de latin permet ainsi à des enfants issus des milieux les plus divers de s'initier aux plaisirs subversifs de l'étymologie, sans doute l'arme de destruction massive par excellence de tous les slogans, publicitaires ou politiques.

Ne voir dans le latin qu'un méchant instrument de ségrégation sociale relève du procès d'intention que le témoignage de n'importe quel professeur balaie sans peine. Combien sommes-nous à avoir trouvé dans le cours de latin un antidote contre le désespoir, contre la bêtise des adultes avec leurs divorces "indolores", leurs calculs sordides… Combien sommes-nous à avoir trouvé, dans l'étude acharnée des déclinaisons et dans l'immersion au sein d'un monde à la fois proche et lointain, un tremplin vers une libération spirituelle, intellectuelle autant que sociale?

De ce projet, je critiquais le charabia, d'une lourdeur et d'un pédantisme à donner la migraine, les néologismes en cascade, tout l'arsenal du "pédagogisme" le plus dogmatique et le plus obscur, à un point tel qu'on se demande si l'objectif n'est pas justement d'imposer à la communauté éducative une novlangue incapacitante. Pédagogisme qui se révèle pour ce qu'il est: non point un savoir fondé sur l'expérience, mais une idéologie technocratique, celle des pédocrates de cabinet, opposés aux pédagogues de terrain, aujourd'hui sommés de réciter le nouveau catéchisme. Un exemple? La sacro-sainte notion de "compétence", jamais définie de manière claire mais correspondant parfaitement aux critères de la rentabilité marchande, car aisément quantifiable. Avec R. Debray, aux compétences préférons les aptitudes, qui ont le mérite de rompre avec cette "logique d'esclave, celle du salaire aux pièces ou du travail en miettes"(Pour l'amour de l'art, Paris 1998).

Autre élément remarquable de ce projet, la mise en accusation à peine camouflée du monde enseignant. Ce dernier, dont le statut s'est constamment dégradé depuis trente ans tant en France qu'en Belgique (nominations tardives, traitement médiocre, image de marque dépréciée par tous y compris par des ministres), dont le travail a été rendu harassant (classes surpeuplées, programmes illisibles, inflation de la paperasse, horaires mal conçus - par exemple pour les conseils de classe et autres délibérations), prié de faire toujours mieux avec toujours moins, se trouve en fait en première ligne, frappé de plein fouet par les effets pervers de l'utopie globalitaire. Souvent inconscients de ce fait par manque de recul, les enseignants sont en fait les premiers à payer les frais d'une faillite, celle d'un système techno-marchand qui broie impitoyablement les personnes (explosion de la famille), dilue les cadres de référence autres que financiers et impose lentement mais sûrement un mode de pensée unique dont les prétentions émancipatrices cachent mal une praxis aliénante. Ainsi l'éducation y était-elle définie comme "le premier vecteur d'émancipation". Fort bien, mais la transmission? Car le rôle de l'école n'est-il pas avant tout de transmettre un héritage qu'il appartiendra aux jeunes générations d'enrichir et de transmettre à leur tour? Face au grand laminage qu'on appelle mondialisation, face au brouillage grandissant des repères, seule l'identité de chacun, qui est son héritage actualisé, offre une protection contre les dérives intégristes et consuméristes. Paradoxe majeur que celui d'une école où tous rivalisent de bons sentiments, mais qui, cédant à l'utilitarisme le plus borné, prépare ses élèves à une soumission complète aux lois de la technique et du marché. Comme l'a bien observé M. Bougard (L'école et ses dupes. Libres propos sur quelques mythes pédagogiques, Labor 1996), l'un des risques majeurs de ce processus d'involution consiste en une "dilution de la logique qui doit amener chaque élève et étudiant au stade de crétin militant". Nous parlons bien d'un enseignement de l'ignorance, pour citer l'essai de J.C. Michéa.

Parmi les dogmes de cette bonne pensée, celui de l'intégration par décret, en lieu et place d'assimilation par l'effort. Toujours, il s'agit, pour réduire les fractures sociale et ethnique (ce dernier point, n'est jamais abordé avec franchise), d'imposer d'en haut ce que d'aucuns nomment joliment "la valorisation des bonnes pratiques".

Un essai récent, d'un courage et d'une lucidité admirables, vient nourrir ces réflexions. En voici un aperçu, sous forme de citation: "Il nous faut métamorphoser les anciennes armes des "nantis" en armes de résistance contre la perte de la mémoire et de la faculté de s'exprimer, la dissolution dans le présent, l'obéissance aux sirènes de la consommation ou à la dictature spirituelle du livre unique". En quelques mots est ainsi résumé le stimulant essai de Michèle Gally, professeur de Lettres classiques à l'Ecole Normale Supérieure, qui fonde sa démonstration sur cet inquiétant constat: notre civilisation est la seule, et la première dans l'histoire, à nier ses propres valeurs comme à refuser de les transmettre. Pour citer Pascal Quignard, dans Les Ombres errantes: "Les lettrés ne peuvent plus se tenir debout aux côtés des feudataires. Le brahmane et le rajah ne se parlent plus. Pour la première fois la forme d'une société s'oppose à l'existence d'une littérature". C'est sans doute ce qui me frappe le plus depuis vingt ans que j'observe la déglingue programmée de l'école: ce refus conscient de transmettre une tradition, qui n'est jamais qu'un suicide différé, un suicide sans courage. D'où le plaisir et l'approbation éprouvés à la lecture de cette savante déconstruction des utopies liberticides. Derrière les slogans modernistes et égalitaires - dont le grotesque "école de la réussite" - se cache une idéologie sournoise de la table rase, qui déstructure l'individu et l'enferme dans une amnésie et un narcissisme morbides, pour le livrer pieds et poings liés au système techno-marchand. En ce sens, la "ringardisation" déjà ancienne des cours de littérature et leur mise hors-la-loi ne doivent rien au hasard: "s'il n'y a pas de complot ni de big brother (…), il est des intérêts puissants qui préfèrent l'aliénation des esprits à la faculté de penser par soi-même, la dépendance économique et mentale d'ignorants sans repère, fascinés par les miroirs aux alouettes qu'on leur tend."

De manière lucide, Michèle Gally perçoit dans l'apprentissage des langues dites mortes et des belles lettres (qu'elle refuse de scinder) un facteur de résistance à une mondialisation barbare. Elle rappelle que l'humanisme ne se réduit pas à une banale et souvent peu sincère forme de philanthropie, mais bien comme un idéal de liberté de l'homme par la connaissance de son héritage plurimillénaire. Nous sommes loin de la doxa dominante d'une époque en effet "malade du temps et de la mémoire", une époque qui valorise la dictature d'un présent vide de toute profondeur temporelle, celui des nihilistes. Or, les humanités ou belles lettres - littératures anciennes, modernes et contemporaines confondues en un tout dynamique - constituent un facteur de résistance idéal à cette tyrannie en tant qu'incarnation d'une solidarité effective entre les siècles et les générations. L'humanisme, en fin de compte, n'est-il pas la conscience du temps alluvial, de l'indispensable multiplicité des mémoires, de la rencontre féconde avec des ancêtres parfois lointains? Mais voilà, depuis 1968 au moins, toute solidarité avec les prédécesseurs est devenue suspecte. Toute transmission se voit stigmatisée au nom d'un modernisme totalitaire, qui diabolise le principe d'autorité pour mieux dissoudre le lien social.

Justement, le latin correctement enseigné pourrait jouer un rôle à la fois émancipateur et intégrateur, en libérant la personne de l'emprise des affects (le viol des foules permanent par la crétinisation médiatique), en tissant entre adolescents d'origines diverses un lien fédérateur. La lecture des littératures, d'Homère à Gracq (un surnom latin, soit dit en passant), exalte la faculté de penser sur un mode critique, par-delà les dogmes les plus insidieux, avec l'humilité qui convient à tout héritier conscient de n'être que le maillon d'une chaîne. Quel plaisir, à quatorze ans, de mémoriser les phrases apprises deux, quatre, dix siècles avant soi! Quel sentiment de continuité, quelle force dans cette incorporation volontaire à cette gigantesque armée des ombres!

Le comble, c'est que les lettrés, qui devraient se liguer pour défendre leur héritage, se soumettent aux nouveaux impératifs catégoriques - le simple nom de Bologne bloque toute réflexion critique sur l'enseignement. Nouvelle trahison, celle de clercs justifiant la démolition générale, celle de pédocrates issus des classes supérieures ("ceux qui parlent le plus haut d'égalitarisme sont ceux qui appartiennent le plus souvent à l'élite sociale"), qui sapent au lieu de maintenir. Qui collaborent au lieu de résister et de "construire des individus qui ne soient ni noyés dans les modes de pensée collectifs d'une société médiatique, ni dans les rituels ressuscités de diverses communautés". Les parents, les professeurs, tous ceux qui sont attachés à la pérennité d'un type d'homme, l'héritier autonome qui à son tour transmet, liront ce livre courageux.

Michèle Gally, Le Bûcher des humanités. Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation!, Armand Colin.

En complément, je signale l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire (NRH, en kiosque), le numéro d’octobre, consacré à l’école, du succès au chaos. On y lit e.a. un entretien éclairant avec le professeur Pitte, président de la Sorbonne Paris IV (« on acceptez la sélection pour les footballeurs, pas pour les étudiants. La hiérarchie existe tant dans le monde animal, végétal qu’humain »).

 

 

 

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04 décembre 2006

Le Tchékhov belge

Entretien avec Jacques Henrard

Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ?

D'un naturel paresseux, je suis grand travailleur par passion, mélancolique de tempérament, mais furieux optimiste de conviction. Mon credo le plus essentiel : la vie est bonne, le bonheur est au bout. La clé de ce bonheur, c’est  l'amour, dans son acception la plus large.

Quelles ont été pour vous les grandes lectures ? Les grandes influences ?

Mauriac, dans ma jeunesse, m’a donné le goût de la densité sculpturale, Dostoïevski m’a communiqué un peu de son immense empathie avec le drame humain. Plus tard, le nouveau roman a renforcé ma conviction de notre impuissance à rendre compte du mystère du monde et à le faire rentrer dans les catégories de notre esprit. Il m’a détourné de la suffisance intellectuelle et orienté vers une attitude plus modeste et plus concrète pour aborder les êtres et les choses.

Les grandes rencontres littéraires et artistiques en plus de quarante ans de carrière?

Trois rencontres furent pour moi capitales. Franz Weyergans, dans les années soixante, fut le premier à croire en moi et à m’introduire dans le milieu de l’édition. Charles Bertin, ensuite, m’a aidé de ses conseils avec une lucidité et une générosité dont je lui sais infiniment gré. Vladimir Dimitrijévic, enfin, par l’accueil chaleureux qu’il m’a réservé aux Editions de l’Age d’Homme, m’a donné la confiance nécessaire pour écrire mes cinq derniers romans.

Dans votre dernier roman A Samedi ?  (L’Age d’Homme), vous mettez en scène un sympathique trio de potaches devenus avec le temps des amis fidèles. Quelle est la part d’autobiographie dans ce roman intimiste.

Tout roman est autobiographique, me semble-t-il, dans la mesure où le thème choisi par l’auteur l’est en fonction d’un souvenir à raviver, d’une peur à exorciser, d’un remords à apaiser, d’un manque, d’un regret, d’une nostalgie à combler. Pourquoi ai-je ressenti l’impérieux besoin d’écrire un livre sur l’amitié ? Pour le savoir, il faudrait une psychanalyse. Ceci dit, ce récit est purement imaginaire et je n’ai jamais vécu d’amitié en trio.

Quand vous écrivez : « Le triomphe de mon trio, quelle injure aux naufrages de nos duos passés », voulez-vous dire que l’amitié l’emporte souvent sur l’amour ?

Un de mes petits fils, depuis ses premières années de primaire, me parle de deux copains avec lesquels il forme un trio très soudé. Il a grandi. Comme la plupart des  jeunes, il a mis quelque temps avant de se fixer en amour et je me suis posé la question : comment l’amour, beaucoup plus essentiel dans une vie que l’amitié, est-il souvent plus fragile qu’elle ? Pour mettre en lumière ce paradoxe, j’ai imaginé que le narrateur raconte cette aventure à son amante et que le souvenir de l’amitié se mêle constamment au vécu de l’amour. Chacun des deux partenaires a connu des échecs en amour. Aspirant à rendre leur union définitive et à la sceller par la venue d’un enfant, il est naturel qu’ils mettent en regard la solidité d’une amitié de jeunesse avec le naufrage de leurs amours passées.

Votre éditeur et ami Vladimir Dimitrijévic, quand il parle de vous, vous qualifie de Tchékhov belge. Alors, quid de Tchékhov ?

Je suis absolument confus de ce rapprochement. Mais quand il l’a risqué, Vladimir Dimitrijévic ignorait – et il va sans doute seulement apprendre – que Tchékhov est depuis quarante ans mon auteur fétiche en théâtre et que je lui voue un véritable culte. Je me sens à des années lumière du génie de Tchékhov, mais qu’on ait pu déceler une parenté, même lointaine, entre lui et moi, c’est pour moi un grand bonheur.

Le ton de vos romans varie en fonction des personnages. Comment caractériser le ton de A Samedi ? 

Celui de l’autodérision. Il faut imaginer le narrateur un demi-sourire au coin des lèvres. Par pudeur, pour masquer son émotion, il fait des phrases, pastichant sa propension à la littérature et sa déformation de professionnel de la culture. Il exagère ironiquement les manifestations de son vieillissement, jouant au vieillard précoce, pour monter en épingle l’écart entre son âge et celui de sa compagne plus jeune.

Publié dans la Revue générale, janvier MMV

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Michel Rosten

Autour de L'Immortelle

Jacques Franck a parfaitement défini le pari réussi de Michel Rosten, jeune écrivain de soixante printemps, en parlant de "roman qui tranche sur la production littéraire belge, où les esprits chétifs et les âmes fragiles surabondent" (La Libre Belgique du 25 février 2005). Nul nombrilisme en effet dans cette vaste fresque qu'est L'Immortelle (L'Age d'Homme), mais une œuvre très slave qui emporte le lecteur dans ses flots tumultueux, qui sont ceux de la grande histoire. Servi par une solide culture classique (de Thucydide à Montaigne, en passant par Salluste et Chateaubriand) comme par une connaissance encyclopédique du monde communiste, Michel Rosten retrace le paysage tant physique que mental de l'Europe captive, celle qui fut sacrifiée à Yalta. Nous suivons ainsi ses multiples personnages pendant trente ans, des premières lueurs du dégel jusqu'à l'effondrement sans gloire du Rideau de fer. L'architecture rigoureuse du roman, calquée sur le plan d'une célèbre partie d'échecs, permet de passer sans peine d'une séance de comité central à une beuverie d'officiers, d'un meurtre politique aux tourments amoureux de dissidents indomptables. L'auteur démonte avec brio la langue de bois en vigueur à l'époque - chacune possède la sienne - et, magie de la littérature, nous fait rencontrer de nouveaux amis qui nous accompagneront longtemps dans nos rêveries.

Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Par quel chemin êtes-vous devenu ce que vous êtes?

Socrate recommandait de « se connaître soi-même », ce qui démontre de manière indirecte la difficulté de l’exercice. Pour ma part, je doute de l’avoir convenablement mené à son terme ; mais, en même temps, je crois que cet inachèvement fait partie du charme de l’existence : ne plus se surprendre soi-même ne peut que conduire à un désastre intérieur. Je n’ai donc que de rares convictions. Je ne fréquente aucune église (si ce n’est les grandes cathédrales romanes, pour admirer tympans et chapiteaux), je n’ai jamais adhéré à un parti politique ni à un syndicat. Cela n’a rien d’exceptionnel, évidemment ; mais il ne m’en faut pas davantage pour entretenir une grande sympathie pour « l’anarque », dont Ernst Jünger a tracé le portrait, et m’en sentir très proche. Si je me réfère à cet écrivain, qui a beaucoup compté pour moi, c’est pour avouer que la littérature aura été, in fine, mon véritable credo. C’est la lecture qui, dans un premier temps, m’a façonné : depuis les romans de Stendhal que, adolescent, je lisais la nuit, sous ma couverture, à l’aide d’une torche électrique, jusqu’à Climats de Maurois, que j’ai dévoré au lieu de préparer un examen de chimie, en passant par le théâtre de Ghelderode, un auteur que, rhétoricien, j’admirais d’autant plus qu’il me permettait de lui rendre visite de temps en temps et d’imaginer la bataille de Waterloo qu’il rejouait sur une grande table couverte d’innombrables soldats de plomb…

Quelles ont été pour vous les grandes lectures? Les grandes influences? Quelles sont les principales figures de votre panthéon personnel?

En troisième gréco-latine, un professeur de français, Franz François, fit de moi un lecteur boulimique, passionnément attaché à André Malraux et à André Gide. Ensuite, pendant deux ans, Paul Delsemme acheva de m’inoculer le « vice impuni de la lecture », partagé par un ami de toujours, Frédéric Baal - un condisciple qui allait marquer, quelques années plus tard, le théâtre d’avant-garde en fondant le Théâtre Laboratoire Vicinal, qui se produisit dans le monde entier. A la fin des années cinquante, lors d’une année de transit à l’Université Libre de Bruxelles, nous avions l’habitude, pendant les heures de fourche, de nous lire à voix haute, dans les allées du cimetière d’Ixelles, les romans de Beckett, les poèmes de Michaux, L’Homme sans qualité de Musil, etc. Puis vint l’illumination du Voyage au bout de la Nuit, souvent relu. Je n’ai plus connu, par la suite, des émotions aussi violentes, bien que les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe aient toujours compté à mes yeux un peu plus que le reste, au même titre que Tolstoï ou Proust. J’ai connu aussi quelques passions : Boulgakov et Grossman, Jünger et Corti.

Mais, en définitive, la plus grande figure de mon panthéon personnel, pour reprendre votre expression, reste Beethoven car, en toutes circonstances (joie ou misère), c’est toujours vers lui que je me suis tourné. La profusion de ses chefs-d’œuvre, la rigueur de son écriture, l’évolution exceptionnelle de ses conceptions musicales (la dimension du jazz se perçoit même dans sa dernière sonate pour piano, l’opus 111…) en font, à mes yeux, un génie absolu dans l’histoire de l’humanité.

Pendant plus de trente ans, vous avez été journaliste à La Libre Belgique. Responsable des affaires est-européennes, vous avez voyagé dans toute l'Europe communiste. Vous avez rencontré ses élites officielles (aujourd'hui aux oubliettes de l'histoire) et clandestines. Quelles figures vous ont le plus marqué?

Il va sans dire que ce sont les élites clandestines qui m’ont le plus marqué. Un courage inimaginable habitait ces gens qui savaient que, du jour au lendemain (aussi connus fussent-ils), ils pouvaient disparaître. Au début des années soixante-dix, lors d’une soirée qu’il avait organisée chez lui, Adam Kreczmar, un jeune dramaturge polonais de mes amis - hélas décédé prématurément -, mit à la porte un dignitaire communiste (qui allait finalement atteindre les plus hautes sphères du pouvoir) avant que ne dégénère une discussion sur Soljenitsyne ! Cela dit, l’homme qui m’a le plus impressionné reste Mstislav Rostropovitch que la bonne fortune m’a permis de rencontrer longuement à trois reprises. En dehors de l’admiration, largement partagée, qu’impose ce violoncelliste exceptionnel, l’homme est d’une générosité - dans tous les sens du terme – sans pareille. Au lendemain de la guerre, alors que Prokofiev était considéré comme un musicien dégénéré, le jeune « Slava » s’est installé pendant six mois chez le compositeur pour lui montrer toutes les ressources de son instrument et lui permettre d’écrire un concerto pour violoncelle. Puis, au début des années cinquante, il tapa les amis afin que le musicien, en complète disgrâce, ne meure pas de faim ! Deux décennies plus tard, il accueillait dans sa datcha Soljenitsyne, devenu un écrivain pestiféré... Bref, jamais homme ne m’a paru aussi parfaitement en accord avec sa conscience et représenter, avec une modestie sans pareille, un exemple aussi difficilement imitable – la personne étant, dans son cas, à la mesure de l’artiste.

Je voudrais aussi mentionner, pour répondre à votre question, le père Popieluszko, dont les messes pour la patrie apportèrent un prolongement (redoutable et redouté) aux homélies que Jean-Paul II prononça lors de ses premiers pèlerinages en Pologne, ainsi que l’action déterminée de Lech Walesa que j’ai rencontré à Gdansk (malgré la surveillance policière), peu après qu’il eut obtenu son prix Nobel, « Solidarnosc » étant délégalisé. Soit dit en passant, l’électricien des chantiers Lénine à Gdansk me fascina bien davantage que le chef de l’Etat que je revis par la suite dans l’exercice de ses fonctions.

Vous avez intitulé votre roman L'Immortelle. Pouvez-vous dire quelques mots du titre?

Le titre est emprunté à une partie d’échecs, jouée à Londres en 1851 et considérée comme la plus belle qui se vit sur les soixante-quatre cases. Les personnages de mon roman ont donné vie - si j’ose dire... – aux pièces et aux pions, dont ils ont emprunté le destin sur l’échiquier. J’ai établi un parallélisme entre l’effondrement inattendu des noirs (qui avaient pris la reine, les deux tours, un fou et deux pions aux blancs) et la débâcle des régimes communistes qui disposaient de tous les moyens (l’armée, la police, l’administration…) grâce auxquels ils pouvaient réduire à néant les prétentions de l’opposition. Mais l’Histoire nous a appris depuis longtemps que les peuples acharnés à conquérir leur liberté finissent d’ordinaire par l’obtenir…

L'Immortelle est le roman de la décadence, celle de régimes perdus d'orgueil. Pourtant, à chaque page, à travers la grisaille, transparaît l'espoir, ténu mais toujours invaincu. Ce balancement permanent correspondrait-il à votre nature profonde? Quand vous parcouriez la Pologne ou la Tchécoslovaquie dans les années 70, quel était votre état d'esprit? Espoir, désespoir?

Vous avez raison de considérer qu’il s’agit d’un roman de la décadence. Mais, à vrai dire, que représente la décadence d’un régime politique, sinon un épisode insignifiant dans le cours turbulent des siècles ? Et s’il est vrai que l’espoir à une place non négligeable dans mon récit (sinon comment justifier que des hommes se résignent à se battre au nom de leur idéal ?), je préférerais que l’on y reconnaisse la chronique d’une rébellion car celle-ci, dans toute société, demeure un puissant facteur de renouvellement. C’est en suivant de Sirius le déroulement de ces révoltes - mais aussi leur écrasement à Prague et à Gdansk - que j’ai rassemblé le matériel et les impressions dont je me suis servi pour écrire L’Immortelle, sans avoir eu pour autant, à l’époque, le désir d’en tirer un autre parti que professionnel.

Le personnage central du roman, le dissident russe Kareline, doit-il beaucoup à un certain Rosten?

Votre perspicacité m’embarrasse. Il est vrai que j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce personnage qui m’a été inspiré par le dissident polonais Adam Michnik que j’interviewais chaque fois qu’il ne croupissait pas en prison. Et, j’ajoute que les « notes éparses » de Kareline, qui ponctuent chaque chapitre du roman, correspondent, pour l’essentiel, à ma perception des choses.

Je me trompe peut-être, mais il me semble que L'Immortelle est aussi une critique subtile du système occidental…

Si la critique est subtile, tant mieux ! Mais il n’y a aucune raison de cacher que je n’ai pas voulu me limiter à une critique des régimes communiste disparus. Je me suis servi de cette toile de fond misérable pour dépeindre en même temps notre société occidentale, si vertueuse, si démocratique et toujours prête à donner des leçons. Car les hommes restent les mêmes partout (ambitieux, autoritaires, injustes, ignobles - à l’exception du « happy few ») quel que soit le régime sous lequel ils vivent.

Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.

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