21 novembre 2006
Joseph de Maistre
Le dossier magistral consacré à Joseph de Maistre (Dossier H, L’Age d’Homme, 880 pages) rassemble plus de deux cents contributions, qui illustrent de façon très diverse la riche postérité de ce grand Européen (1753-1821), savoisien de naissance et écrivain français, ambassadeur du Roi de Savoie et conseiller privé du Tsar Alexandre. Méconnu ou calomnié depuis deux siècles par les tenants de la doxa dominante, Maistre, auteur prophétique, enthousiasma les plus grands, de Balzac à Valéry, de Bloy à Cioran - sans oublier Matzneff. Ce dernier ne préface-t-il pas la biographie de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg publiée en 1990 par son descendant l’écrivain Henri de Maistre (disparu en 1995), comme pour répondre aux hagiographies sans-culotte du Bicentenaire? Matzneff y écrit: "je ne lis jamais Joseph de Maistre sans éprouver le désir impérieux d'une vie plus chaste, plus réglée, plus studieuse". Significatif aveu, qui en dit long sur la puissance d'une œuvre ignorée des bien-pensants! Le mérite de cette somme dirigée par Philippe Barthelet, à qui nous devons un splendide Dossier Jünger (L'Age d'Homme) et de passionnants entretiens avec Gustave Thibon (Editions du Rocher), est de proposer au lettré comme à l'érudit un ensemble quasi exhaustif sur un homme paradoxal au suprême, "antimoderne" au sens où l'entend A. Compagnon dans son stimulant essai (Les Antimodernes, Gallimard): comte savoyard dont la devise est Fors l'honneur nul souci, sénateur russe, maçon de haut rang, catholique ultramontain, admirateur de l'Ancien Régime et anglophile, chrétien et platonicien,… Maistre, qui fut témoin de la tourmente révolutionnaire et connut l'exil en Russie, voulut comprendre ce cataclysme, en dévoiler le sens masqué et bâtir une digue contre les théories rousseauistes ("l'un des plus dangereux sophistes de son siècle"), contre l'individualisme des Lumières ("La foule comprend ces dogmes; donc ils sont faux: elle les aime, donc ils sont mauvais"). Sa vision pessimiste de l'humanité se fonde sur une conception peu orthodoxe du péché originel: l'homme comme mauvais sauvage, celui qui se déchaîne dès que l'autorité fait défaut. Ce pessimisme radical inspirera plus d'un auteur, dont son plus illustre disciple, Charles Baudelaire, qui, dans Mon cœur mis à nu, fustige "l'indestructible, éternelle, universelle et ingénieuse férocité humaine". Métaphysicien paradoxal, orfèvre de la langue française, Maistre sera lu comme antidote au nihilisme triomphant.
Paru dans La Revue littéraire, octobre 2005.
23:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, philosophie
19 novembre 2006
Mahomet ou Charlemagne?
Tel est en effet le dilemme posé par l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. L’adhésion de ce pays extra-européen, qui marquerait la mort politique de l’Europe, serait un non-sens à la fois géographique, historique et politique. Le seul élément positif du débat suscité par la menace turque est qu’il force les Européens à réfléchir sur le sens donné au mot « Europe », sur la forme qu’ils désirent donner à leur communauté de destin. Les lettrés rappelleront que les plus grands esprits européens ont combattu la Sublime Porte, par la plume ou par l’épée : Cervantès, qui perdit un bras à Lépante, Erasme, Victor Hugo et Lord Byron, tant d’autres encore.
Dans notre réflexion, les figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent jouer le rôle de symboles des deux options possibles : l’une, prophétique, celle du monothéisme de marché, ne concevant l’Union européenne que comme une zone de libre-échange la plus vaste possible – et donc extensible à l’infini (Le Canada ? Israël ? Le Maroc ?) -, peuplée de consommateurs privés de véritables points d’ancrage, si ce n’est un vague contrat « citoyen » (droits de l’homme et cartes de crédits: la nouvelle traduction de Bible and business). L’autre, celle de Charlemagne, héritière de la Rome des Césars et du Saint Empire, conçoit l’Europe comme un bloc civilisationnel, enraciné dans une histoire plurimillénaire et dans une géographie bien comprise, fondé sur un héritage très charnel, à la fois helléno-germanique et pagano-chrétien, c’est-à-dire un polythéisme des valeurs.
Aux figures de Mahomet et de Charlemagne peuvent se substituer celles de Carthage et de Rome, au mercantilisme des thalassocraties la vision purement politique des empires de la terre. Mais, si j’ai choisi Mahomet, c’est bien entendu pour rappeler un fait essentiel aux distraits: l’entrée dans l’Union européenne de la Turquie – rapidement rejointe par les républiques turcophones d’Asie centrale - signifierait que, dans moins de quinze ans, un Européen sur deux serait musulman, que la première armée du continent serait néo-ottomane et que les Turcs constitueraient des majorités dans toutes les assemblées européennes. Catastrophe historique qui marquerait l’étape ultime d’une stratégie séculaire de sabotage de l’union continentale par les puissances maritimes, Empire britannique tout d’abord, Etats-Unis ensuite. Car, l’étude un tant soit peu sérieuse de l’histoire de la Route de la Soie (devenue aujourd’hui Route du Pétrole, mais c’est le même axe depuis Alexandre le Grand), montre vite qu’une lutte sournoise oppose depuis des siècles deux types de civilisation, deux modèles d’empire. L’actuelle hégémonie américaine permet à Washington, qui a pris la relève de la City, de poursuivre avec autant de cohérence que de patience une vieille stratégie d’affaiblissement de l’Europe, qu’elle fait tout pour couper de la Russie. A ce propos, il est surprenant de constater à quel point certaines élites européennes ont pour Ankara les yeux de Chimène, alors que Moscou leur paraît mille fois plus exotique que la Nouvelle-Guinée ! Cet aveuglement, rarement dicté par la naïveté, fait le jeu de notre ennemi géopolitique, qui a tout intérêt à neutraliser un concurrent potentiel en jouant la carte de la libanisation du continent, commencée avec le Rideau de fer, poursuivie avec ses menées dans les Balkans, de la Bosnie au Kossovo. Une fois l’Europe paralysée, Washington pourra sans crainte tourner ses regards vers ses autres concurrents : Moscou, Delhi et Pékin. Surtout, cassant l’axe eurasien qui commande ce que le géopoliticien MacKinder appelait le Heartland - le cœur des terres émergées -, Washington pourra asseoir durablement son emprise mortifère sur un monde condamné à la soumission et à la misère. En ce sens, le rôle historique des Européens n’est-il pas de résister, en commençant par riposter aux sophismes des amnésiques et des stipendiés ? Accepterons-nous que Rome ne soit plus dans Rome et que flotte sur ses temples écroulés la bannière de Mahomet ?
Christopher Gérard
Paru dans La Libre Belgique du 13 décembre 2002
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"Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats." Recep Tayyip Erdogan, citant Ziya Gökalpturc
Cette citation en dit long sur le rêve de ceraines élites néo-ottomanes. En janvier 2003, le ministre des affaires étrangères turc, Abdüllah Gül, n'a-t-il pas déposé la candidature turque… à la Ligue arabe, ce qui en dit long sur l'européanité de ce pays d'Asie, tout en démontrant que, si les nostalgies impériales d'Ankara sont bien réelles (et parfaitement légitimes), sa prétendue laïcité, elle, n'est plus qu'un dangereux mirage. Dans La Turquie dans l'Europe Un cheval de Troie islamiste? (Editions des Syrtes, avant-propos de Péroncel-Hugoz), Alexandre Del Valle, géopoliticien français, spécialiste de l'islamisme radical, permet de faire le point sur le total non sens que constituerait l'intrusion turque dans l'Union européenne. En raison de son poids démographique, la Turquie, pays asiatique en voie d'islamisation rapide, deviendrait l'acteur prépondérant sur la scène européenne: première armée du continent avec un million de soldats (une armée peu soucieuse d'arguties juridiques ou morales dans son travail de nettoyage des minorités turbulentes), elle serait aussi la plus importante représentation au Parlement européen (92 députés contre 75 pour la France). Au fil des pages, A. Del Valle aligne argument sur argument, chiffres et références (souvent issues de la presse turque) à l'appui. Le résultat est confondant, tant l'aveuglement de certains Européens paraît total. Il est vrai que, comme le souligne dans sa préface Péroncel-Hugoz, ancien grand reporter du Monde: "les WASP encore au pouvoir sur les bords du Potomac ne redoutent vraiment qu'une chose: l'émergence d'une hyperpuissance paneuropéenne, seule capable de tenir la dragée haute à la quasi planétaire hégémonie états-unienne. Ils ont calculé que si l'Europe occidentale, outre le vieillissement de ses indigènes, se trouvait aux prises en permanence avec des troubles ethno-confessionnels type Liban, Yougoslavie ou "djihad de proximité" de nos banlieues, notre continent s'épuiserait à résister aux désordres socioculturels inévitablement liés à l'islamisation de vieilles terres chrétiennes. Déjà désorientés par la forte immigration afro-arabo-islamique non désirée, les Européens n'auraient plus assez de force pour contenir un islam conquérant, dès lors renforcé sur notre sol par le consistant apport humain du jeune colosse turc". Tout est dit, et avec une lucidité terrible… sinon que, une fois la Turquie dans la place, la porte s'ouvrirait toute grande aux républiques musulmanes d'Asie centrale et aux millions de turcophones des confins de la Chine. Comment rêver neutralisation plus définitive de l'Europe, une Europe alors forcée d'oublier Poitiers et Lépante? N'est-ce pas Chateaubriand, diplomate de haut lignage, qui, dans les Mémoires d'Outre-Tombe (livre 30), met en garde les Européens contre "la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs (qui) pourront ramener l'avenir au temps de Charles Martel, ou au temps du siège de Vienne"?
18:50 Publié dans Polemos | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Turquie, UE
18 novembre 2006
Hella Haasse
Née en 1918 à Batavia (aujourd'hui Djakarta), Hella S. Haasse est la grande dame des lettres néerlandaises. Depuis une dizaine d'années, son œuvre est publiée en français par Actes Sud, qui a offert au public francophone ce pur chef-d'œuvre de Haasse, Un goût d'amandes amères (1998), bijou digne d'être comparé à ceux de Gevers ou de Yourcenar. Tout récemment, l'éditeur provençal nous propose un roman autobiographique intitulé Sleuteloog, publié à Amsterdam en 2002. Comme toute littérature qui vise à l'essentiel, L'Anneau de la clé se fonde sur des réminiscences. Par un subtil crescendo, celles-ci dévoilent la jeunesse indonésienne d'une historienne d'art parvenue au soir de sa vie. Un coffre d'ébène impossible à ouvrir, un jeune chercheur avide d'informations sur une femme énigmatique, et voilà l'octogénaire Herma Warner qui revit les années d'insouciance aux Indes néerlandaises, avant l'invasion japonaise et les troubles liés à l'indépendance. Qui était Dée Meyers, devenue Mila Wyschinska? L'héritière frivole d'une des plus anciennes familles javanaises? Une activiste au service des damnés de la terre? Une islamiste acharnée? Sur ce dernier point, Haasse montre, sans l'air d'y toucher, la totale régression subie par des populations soumises au prosélytisme coranique et forcées de pratiquer une terrible amnésie collective. Sur un plan strictement littéraire, la romancière excelle dans la peinture d'un monde évanoui, entre illusion et réalisme - mais un réalisme magique, car le royaume des morts n'est jamais loin.
Publié dans la Revue générale, novembre MMIV
23:45 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Paul Willems
Deux bijoux, publiés par Bruno Roy sous la belle casaque ivoire des éditions Fata Morgana, tirés à 500 exemplaires et ornés de bois de Max Elskamp. Dans Lire, écrire le grand dramaturge belge Paul Willems (1912-1998) livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit - seul ou accompagné (une lectrice, un chat) -, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux chenets », à Missembourg, le domaine familial près d’Anvers, où, comme sa mère l’écrivain Marie Gevers, il apprit le français dans le Télémaque de Fénelon. C’est ainsi que pratiquait une certaine bourgeoisie flamande, comme ces Russes d’avant la Révolution, qui apprenaient le français au berceau (Nabokov), au temps où l’Europe cultivée parlait la langue de Stendhal.
Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingt ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ». Plus loin, l’écrivain évoque ses chasses au phoque sur les bords de l’Escaut (avant la guerre !), et, semble-t-il avec un peu moins de facilité, cet acte d’écrire dont la sanction demeure « rarement mortelle, toujours sournoise, et en définitive ambiguë ». Je m’en voudrais de ne pas citer cet émouvant hommage rendu aux professeurs de lycée, « modestes et merveilleux artisans qui nous ont appris à penser comme il faut qu’on écrive et à écrire comme il faut que l’on pense ».
Dans Le Pays noyé, qui date de 1990, Willems nous plonge dans une rêverie rappelant Julien Gracq ou Caspar David Friedrich, le peintre de l’intériorité romantique. Un empire perdu là-bas tout au Nord; un paradis où les femmes couvertes de feuilles de chêne choisissent leur amant d’un soir ; deux frères promis à une cruelle ordalie ; une fille des eaux ensorcelante,… Le décor planté, le lecteur, pour qui tout est théâtre ici, peut assister à la chute fracassante de l’innocence, à la fin d’un âge d’or, que, toutefois, des bardes – les veilleurs - sont chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour. Du grand art, servi par une langue ciselée à la lumineuse netteté.
Paru dans la Revue littéraire, 2006
19:15 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Belgique
16 novembre 2006
L'Age d'Homme
Entretien avec une légende vivante du monde de l'édition
Christopher Gérard: Depuis très longtemps, vous éprouvez pour la Belgique une profonde tendresse, à la fois personnelle et littéraire. Pouvez-vous nous en parler?
Vladimir Dimitrijevic: En 1954, au moment où j'ai quitté clandestinement la Yougoslavie communiste pour l'Occident, je ne savais quasiment pas où se trouvait ma ville de naissance, étant donné que le passeport - belge - que j'utilisais n'était pas tout à fait le mien: j'étais né à Anvers, j'y habitais Moretuslaan, j'avais 39 ans et les cheveux blonds. En réalité je n'avais que 19 ans … Quant aux cheveux, il faut croire que les blonds mûrissent plus lentement que le noiraud que je suis! J'avais eu le culot de prendre un billet d'avion pour Zürich à l'aéroport de Zagreb, en me disant qu'aucun policier n'imaginerait une fuite pareille, et cela a marché. Donc je suis belge, mon nom est Jacques Booth. Depuis trente ans, depuis la première foire du livre de Bruxelles - où je viens tous les ans -, dès que j'ai une interview comme celle-ci, je dis: "Jacques Booth, écrivez-moi! Je voudrais savoir qui vous êtes, vous remercier et m'excuser pour les ennuis que vous avez pu avoir avec la police yougoslave étant donné que votre passeport avait disparu de l'hôtel où vous séjourniez." Appel fraternel est donc lancé à Jacques Booth. La première fois que je suis allé à Anvers, j'ai immédiatement cherché la Moretuslaan, numéro 22, pour voir la maison. Chose extraordinaire: c'était un terrain vague! Je suis donc arrivé ici avec un faux passeport belge, habitant un terrain vague! Cela m'a fait un effet belge. Et voici pourquoi: dans la littérature belge, dans le fantastique belge, les changements de maisons, de rues sont fréquents. On les trouve chez Jean Ray, chez Thomas Owen par exemple. On pourrait ainsi écrire l'histoire de quelqu'un qui cherche celui qui l'a aidé et qui se rend compte que tout est à refaire, que tout est à revivre.
Muni de ce "faux passeport" - une tradition bien belge - et domicilié avenue Moretus - un lointain confrère des XVII Provinces -, vous pouviez impunément vous intéresser à notre littérature…
Exactement. J'ai commencé à lire Ghelderode, quelques surréalistes belges et cela m'a plu. Les surréalistes belges sont les seuls vrais, car les surréalistes français, trop cérébraux, arrivent à détruire l'image, le texte ou même le récit. Je les trouve surfaits. C'est une tendance qui aboutit dans la publicité moderne. La télévision est un avatar de ce surréalisme. Dans une certaine mesure, il y a une correspondance entre les littératures slave et belge: elles partent du réel, sont enracinées et surtout, les écrivains sont très différents les uns des autres. Il existe de grandes tendances, bien sûr, mais ils restent des individualités, comme Muno, que j'aimais beaucoup, comme beaucoup d'autres. Parmi eux, je citerai Jacques Henrard, un auteur très particulier, qui lui aussi fait son chemin, je dirais: son souterrain littéraire. Cela me plaît. J'ajouterai ceci: on ne refait pas sa vie, mais si je devais être un éditeur enraciné quelque part, je préférerais être un éditeur belge que français. En Belgique, je me serais senti chez moi, à l'aise, car un éditeur, s'il peut toujours créer des collections, doit avant tout avoir un terreau. Je suis un éditeur établi en Suisse depuis 1966, mais ici, je crois que j'aurais mieux réussi grâce au terreau justement, à tous ces gens curieux, qui me plaisent, qui suivent leur propre chemin. J'espère qu'ils continueront, car on sent aujourd'hui une tendance à l'uniformité. Par mon travail, j'espère donner un peu d'espoir et d'ambition aux écrivains, et leur permettre de durer.
Plus de cinquante auteurs belges existent et durent grâce à vous, comme le montre le beau catalogue 2002: La Belgique à l'Age d'Homme. L'Age d'Homme est bien "nach dom", notre maison. Mais, puisque nous parlons de littérature belge, quels en sont pour vous les points forts?
L'indépendance! Comme mon pays natal, la Belgique est un pays-frontière: vous avez les Flandres et la latinité. Surtout, la peinture joue un très grand rôle dans la formation du goût et de la sensibilité en Belgique. Et cette peinture, je ne vais pas dresser de catalogue mais je pense tout de suite à Ensor, eh bien, elle est bonne! Cette peinture est aussi une pensée…
Vous nous avez compris! La peinture comme pensée!
Oui, elle n'est pas qu'un décor, mais bien une pensée. Prenez Hugo Claus, qui est à la fois peintre, dramaturge et romancier: il a cette fougue, ce trait du peintre dans sa poésie, dans sa littérature. C'est très particulier à l'espace belge et il faut que ceux qui cultivent cet héritage pictural comptent ici. Quant à la langue, ce n'est "la langue française", tout comme en Suisse. Des Suisses comme Haldas ou Ramuz sont de grands écrivains français, mais leur génie ne réside pas dans la suavité de l'expression ni dans la rhétorique. Leur langue est une langue arrachée, proche du pays et de ses gens, de leur accent, cela se sent. Pour moi, c'est essentiel: sans ce terreau, la littérature n'existe pas vraiment. En fait, il y a parmi les écrivains, ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors. Ceux qui sont dehors peuvent produire des textes fantastiques, extraordinaires, étincelants, tout ce que vous voudrez, mais ils ne touchent pas. Ils ne sont pas dedans! L'essentiel est de tirer tout le suc d'un pays, sa musique et cela demande un grand travail. Voyez Ramuz, qui a publié jadis Deux Lettres, l'une adressée à son mécène suisse, l'éditeur suisse Mermod, l'autre à Bernard Grasset, sans doute le plus grand éditeur de sa génération. Grasset était attentif à cela: il avait senti que le sort de la littérature française se jouait dans la profondeur, dans…
… dans les marges?
… dans les marges, oui. Enracinée comme chez Poulaille, ou l'œuvre colossale d'un Ramuz, d'un Giono, des écrivains qui ont fait coïncider la langue et la réalité. Chez Ramuz, vous entendez hésiter les personnages; des silences s'installent. Même chose chez Céline, très proche du monde des artisans du Passage Choiseul dont il a le parler dans l'oreille et qu'il transfigure en grande littérature. Tout ce courant était une réaction à une littérature assez conventionnelle, qui avait ses stylistes, mais qui me touche peu. La Belgique, avec un Ghelderode, c'est ma littérature!
Parlez-nous des grands écrivains belges que vous avez lus.
Depuis toujours, j'ai une passion pour Simenon comme pour Tchékhov et Toilstoï. Ce sont des médiums. Le style de Simenon est très personnel: quand vous essayez de le traduire dans une autre langue, vous voyez que ce n'est pas n'importe quoi. J'ai pu le vérifier en lisant des essais en serbe ou en russe, si vous traduisez Simenon mot à mot, ce n'est plus du Simenon. Vous n'avez qu'une histoire, mais vous perdez les silences. Le silence d'un Simenon est particulier, mystérieux même. Le théâtre de Ghelderode m'a beaucoup marqué et j'espère qu'il existe encore des metteurs en scène capables de représenter ce Moyen Age qui entre sans frapper, ce Moyen Age exubérant, que l'on trouve dans la peinture de l'époque. Alors, comment cette exubérance a-t-elle été perdue dans la civilisation européenne, c'est un autre sujet…
Vaste problème…
Oui, vaste problème!
Et parmi les écrivains belges que vous avez rencontrés…
J'aime beaucoup Jacques Henrard, un homme qui semble sortir des nouvelles de Tchékhov, simple et effacé. Il y a chez lui une compassion qui vous serre le cœur, sans volonté directe d'émouvoir. Pour moi, c'est un auteur très important. Je ne parlerai pas d'autres contemporains, ou alors une autre fois.
Et comme éditeur en général, de quoi êtes-vous le plus fier?
Du catalogue! Vous voyez, quand on me demande de parler de métier, je réponds que je ne sais pas. Quand suis-je devenu éditeur? A treize ans? Au moment où, en classe, dans le dénuement qui était le nôtre au sortir de la guerre, nous étions graves? Graves et pleins d'énergie, parce que, malgré la guerre et les familles décimées, régnait une sorte d'exubérance… Et puis il y avait la censure qui s'est abattue sur ma famille tout d'abord, ensuite sur mes goûts intérieurs. Comment se fait-il que je me suis toujours trouvé à côté des choses admises, sans le vouloir? Voilà une question qui me préoccupe: pourquoi ai-je toujours été à côté de ce qu'"on" attendait de moi? Je ne sais pas. Je ne suis absolument pas marginal, comme certains de mes confrères qui se situent explicitement "dans la marginalité". Je ne suis pas contre, mais ailleurs. Là où je peux réparer les torts, laisser les gens parler quand ils sont brimés. Je me suis intéressé au futurisme italien, à la littérature anglo-saxonne, à Wyndham Lewis, l'un des plus grands écrivains anglais, un homme complet, peintre et inventeur de formes, constamment mis dans les marges. Il n'est pas "marginal", il est mis dans les marges: les journaux ne parlent pas de lui. Même chose pour l'étonnant Caraco, dont j'ai publié plus de vingt livres. Je pense aussi à un autre homme complet, l'un de mes préférés, S. Witkiewicz. Tous ces gens sont autodidactes comme moi. Les formations restreignent la curiosité. Or, pour moi, la connaissance est une sorte de métastase permanente. Tout m'intéresse, même les insectes exotiques…
Ce serait donc le secret de votre métier: une curiosité tous azimuts?
Oui, une curiosité tous azimuts, mais pas dispersée. Passionnée. Je ne mélange pas les genres. A un moment donné, se construit dans ma tête la mosaïque du catalogue. Vous voyez, quand je suis invité chez quelqu'un, la première chose que je fais, c'est impératif pour moi, c'est de regarder sa bibliothèque. On a beau me tendre un apéritif, tenter de m'asseoir de force, je regarde les livres. Et je regarde ce qui manque. C'est instinctif. Ainsi, ici à la Foire, je regarde partout et je me dis: "hou, là, il manque…" Ou bien: "ah, il a rempli la case". Cette mosaïque est pour moi essentielle: j'interroge ceux que je rencontre, mes amis, mes auteurs pour savoir où va le théâtre, où va le cinéma, etc. Ce que j'aime, c'est de recevoir un coup, a blow, disent les Anglais. La gifle en pleine figure. Qu'on me dise: mais, mon Dieu, regarde! Rozanov, Caraco, Witkiewiecz me donnent ce genre de choc. De ces chocs naît la mosaïque. Le catalogue. En fait, je suis très attaché à la transmission de la vie.
Je suis un grand pessimiste, mais qui croit à la transmission de la vie.
Bruxelles, le 14 février 2004
Cet entretien a d’abord paru dans la Revue générale de mars 2004 (Bruxelles).
*Le catalogue des auteurs belges peut être demandé à la librairie parisienne de L'Age d'Homme, 5 rue Férou, F-75006 Paris, tél. (33) 1 55427979.
* Vladimir Dimitrijevic est l'auteur d'un livre où il décrit sa deuxième passion: le football, La vie est un ballon rond, Ed. de Fallois, Paris 1998.
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15 novembre 2006
David Mata, coeur rebelle
"Qui est bien né part un jour à la recherche des dieux": tel est, défini par lui-même, l'itinéraire de David Mata, l'un de ces écrivains quasi clandestins, inconnus des gazettes mais enthousiasmant une poignée d'authentiques lecteurs, ceux qui constituent l'Europe sauvage - continent en apparence submergé, dieux merci invaincu. Né en France de parents aragonais, David Mata est un pur produit des hussards de la République, figures à la fois étriquées et magnifiques pour qui le mot élite n'était pas une insulte. A dix ans, il entre au service de notre langue comme d'autres s'engagent à la Légion, avec pour première offrande, pour première mission, un récit en images sur la Guerre des Gaules, moment fondateur de notre histoire gallo-romaine. Sept ans plus tard, forcé de travailler pour vivre, il décide d'apprendre le latin seul. Voilà bien une image qui m'émeut: ce jeune prolétaire qui, sur une table de cuisine, décortique Sénèque entre deux lectures des Lettres françaises.
Grâce à Nietzsche et à Spengler, D. Mata rompt alors avec l'Utopie pour se plonger dans Ortega y Gasset et faire son miel du Romantisme européen comme des artistes entrés en résistance contre un nihilisme de plus en plus pesant. Ses romans, naguère salués par Jean Mabire et Jean Cau, attestent de ce parcours à rebours des modes, de cette saine révolte contre l'éclipse du sacré, la diabolisation de toute autorité spirituelle et la crise de l'art. Donquichottisme désuet? Plutôt la claire vision des impasses de l'ère du vide, alliée à une poignante nostalgie de l'enfance, omniprésente dans l'œuvre d'un auteur qui pourrait faire sienne cette sentence de Novalis: "Là où il y a des enfants, là est l'âge d'or".
Que ce soit dans Le Film perdu (Ed. E-Dite), conte philosophique sur l'enfance profanée (dans le récit, un film confisqué à la Libération, témoignant de l'univers encore médiéval d'un quartier promis à la grande cassure) ou dans Tarraco (E-Dite), sans doute son roman le plus halluciné, David Mata présente l'enfance comme un prolongement de l'au-delà. Ses héros y reviennent à un moment critique de leur existence, comme si à l'approche d'une mort volontaire - un autre leitmotiv chez cet écrivain - le recours au passé permettait à l'homme inaccompli de franchir le pas fatal. Le regretté Jean Mabire parlait de "troubles effluves" (Eléments 63, hiver 1988): rien de malsain chez l'hidalgo Mata - non, absolument rien car la mort, comme dans les traditions archaïques, y apparaît pour ce qu'elle est: nourricière - mais une sorte de Viva la muerte qui doit remonter très haut, dans la sombre fascination ibérique pour le sang limpide. A lire cet écrivain romain d'Hispanie, comment ne pas songer aux sacrifices aztèques ou à la corrida, étrangement liés dans l'histoire de l'Espagne? Justement, le sacrifice suprême, le sacrifice humain, constitue le thème central de Tarraco, où l'on suit un écrivain prétendument initié sur les traces d'un mystérieux peintre, adepte de l'ancienne religion, celle du sang, du sol et de l'esprit. Mata y chante en sourdine le réveil des Puissances, et surtout le surgissement d'un nouvel effroi, sources de liturgies régénérées. Avec Tarraco, qui me fait songer à L’Île des Morts, l’étrange toile de Böcklin, il signe une défense du paganisme dans la lignée du Serpent à plumes de D. H. Lawrence, un livre réservé au petit nombre, interdit aux midinettes de l'humanisme alimentaire.
Son dernier opus, Hermann, ne décevra pas les aficionados. Avant d'en parler, un mot sur l'éditeur qui se lance avec deux titres, ce roman et un essai de Luc-Olivier d'Algange intitulé L'Ombre de Venise! Comment frapper plus fort… surtout quand on sait que l'un des chefs d'orchestre n'est autre qu'Arnaud Bordes, le talentueux auteur de Voir la Vierge (Auda Isarn)? Et quel programme dans le nom de cette jeune maison, Alexipharmaque, id est le Contrepoison (www.alexipharmaque.net). Hermann narre le dernier voyage de Lucien, retraité de l'enseignement (des langues germaniques), en cavale à la suite d'un chahut royaliste qui tourne mal aux heures les plus bruyantes de la kermesse du Bicentenaire. Lucien, qui toute sa vie a dû supporter sans trop broncher l'imposture, se cabre une fois pour toutes contre "les litanies à la gloire des Jivaros de 93"; il écrit dans des revues mal-pensantes et va jusqu'à faire le coup de poing contre la Gueuse (avec s: rien à voir avec la sublime boisson brabançonne). Où fuir les pandores, sinon en Gascogne, sur les traces d'une adolescence aux derniers temps du Maréchal? Lucien décide de retrouver le château en ruines où il rencontra Hermann, officier de l'armée d'occupation qui l'initia cinquante ans plus tôt à Hölderlin et à Tacite - la Germania lue dans le texte (comme dans un autre roman encore moins catholique, où apparaît un certain Arminius, dont David Mata parla avec chaleur dans Eléments, superbe article que je reçus des mains de Jean Mabire - Captain,O my Captain ! - le 6 juillet 2003, en forêt de Brocéliande).
Cette fugue en Gascogne à la recherche d'un château et d'un souvenir (le dernier été de l'innocence) est aussi une quête païenne ("ce qui le hèle est numineux"), toute de piété et de passion pour l'héritage des ancêtres ("il ne sait quoi de vital l'oblige à remonter aux sources, au plein-chant d'avant le déclin"). J'y retrouve des obsessions de l'écrivain qui sont un peu les miennes: l'Italie du Quattrocento, les vins généreux, la mort du Roi, le rôle sacré de l'artiste… mais aussi quelques démons, car, à l'instar de Maître Jean, je vois bien que Thanatos l'emporte trop souvent sur Eros. Il existe des génies malfaisants, et l'illusion d'une enfance mythifiée peut les aider dans leur noire besogne. Nous touchons là aux forces les plus profondément enfouies de l'artiste, qui ne se "discutent" point. Simplement, le travail du styliste, la finesse de l'analyste font d'Hermann un livre inspiré qui place son auteur parmi les rares passants du grand chemin.
Eté MMVI
Entretien avec David Mata
Christopher Gérard : Qui êtes-vous ?Quel a été votre itinéraire ?
Je suis né en France, dans une famille espagnole, aragonaise pour être précis. S’arrachant au pays des ancêtres, mes parents avaient franchi les Pyrénées quelques années avant la guerre civile, en quête de meilleures conditions de vie. A ce déracinement un autre, de manière presque inévitable, s’ajoutait bientôt : mes parents rompaient avec le catholicisme. Mon père rompait, plus exactement, à l’insu de ma mère, qui, lorsque j’avais deux ans, me faisait baptiser. Enfant de chœur dans son village haut-aragonais, mon père avait eu affaire à un clergé que l’on n’avait pas tout à fait tort, à l’époque, de qualifier d’obscurantiste, et c’est tout naturellement qu’en homme par ailleurs touché par les idées de progrès et d’égalité il faisait sécession. Une autre église, hélas ! l’attendait au pays des Lumières, l’église communiste alors dans sa phase d’expansion. Qu’on m’entende, je ne lui fais pas le moindre reproche. La dure condition ouvrière qui était la sienne expliquait une adhésion qui n’eût pas été si aisée si l’Eglise, en Espagne, avait su rester à la hauteur des grands siècles de foi, si, soyons juste, l’actuel âge de fer le lui avait permis. Quant à moi, c’est à la poésie, à la littérature que je m’ouvrais, c’est à l’histoire de France, à l’Histoire tout court ! L’école primaire, où ne sévissaient pas encore les Bourdieu et Passeron remplissait convenablement sa mission, comme le souligne Jean-Louis Harouel dans Culture et contre-culture. Elle était l’héritière de l’élitisme républicain et se réclamait à bon droit de la méritocratie. Très tôt je m’éprenais de la langue française, obtenant les meilleures notes de la classe. Vers la dixième année, signe de l’élan précoce qui me portait vers l’Histoire, je composais un récit en images sur le thème de la Guerre des Gaules. Je montrais la même ardeur dans nos jeux où, à l’instar de mes compagnons, je m’imaginais incarner mes héros favoris. Mes lectures, c’étaient des romans douteux, des illustrés. Elles désolaient mon père, qui m’avait mis vainement entre les mains une vie de Cervantès. A quatorze ans, mes études achevées, j’étais chassé du paradis. Commençaient les apprentissages qui me rebutèrent tous sans exception. D’évidence, je n’étais pas fait pour ces métiers. Pourquoi au juste étais-je fait ? Je le sus avec certitude vers l’âge de dix-sept ans, âge auquel je découvris les livres, les vrais, où je me plongeai dans un océan de lectures dont je n’ai plus émergé. À l’écrivain que je voulais être, savoir le latin apparut soudain comme une nécessité, et j’en entrepris l’étude. Je l’entrepris seul, ou plutôt aidé par un remarquable ouvrage d’initiation dû à l’abbé Moreux, qui me donna les clefs de cette langue, ce que n’avaient pas su faire les grammaires scolaires que j’avais auparavant interrogées. Deux ans ne s’étaient pas écoulés que j’abordais Virgile, Ovide, Sénèque (mon cher Sénèque), heureux lorsque je pus les lire dans le texte, non sans me heurter ici et là à des difficultés. A la maison, autour de moi, tandis que je faisais en solitaire mes humanités, traînaient des journaux partisans au langage desquels je n’étais pas insensible. C’est ainsi que dans mon innocence, dont je rougis encore, je pris fait et cause pour Les Lettres françaises contre Kravchenko. Dans ce cas et dans d’autres je fus de ceux qui se laissèrent abuser. Dans le même temps, par une heureuse contradiction, je découvris Nietzsche, Schopenhauer. Vers la vingtième année je publiai à compte d’auteur un recueil intitulé Contes aragonais. J’avais pris conscience de mes origines, mais le recueil contenait aussi des pages qui attestaient la très forte influence d’Hoffmann, d’Edgard Poe. Quelques articles parus dans le journal départemental me valaient bientôt d’entrer dans un quotidien. J’avais la trentaine, et je faisais enfin un métier qui était (relativement) à ma convenance, j’étais journaliste. En moi, néanmoins, les contradictions persistaient. Collaborant à un organe de presse catholique, et même archi-catholique (c’était avant le Concile), je restais dans mon for intérieur imbu de préjugés gauchisants. Mon premier livre, Le Bûcher espagnol, que Julliard publia sur la recommandation de Jean-Louis Curtis (auteur e.a. du Mauvais choix), porte la trace du credo que je m’obstinais à professer. Survenant après Nietzsche et Schopenhauer, d’autres grandes découvertes finiraient par m’en détacher insensiblement, celle notamment d’Eliade, de Guénon. Grâce à eux, grâce à leurs livres que je dévorai, grâce à la revue Eléments (www.labyrinthe.fr), une autre vue du monde m’était révélée, une dimension sacrée du monde dont, enfant, j’avais eu le pressentiment. Survenait vers le même moment Spengler, dont Le Déclin de l’Occident, ce maître livre, était pour moi un événement. Les distinctions lumineuses qu’il établit entre culture et civilisation, entre le monde des réalités et celui des idées, continuent à m’éblouir, à m’apparaître incontournables. Autre philosophe à l’égard de qui ma dette est immense, Ortega y Gasset. La Révolte des masses, Au sujet de Galilée, Les Méditations du Quichotte, comptent parmi les livres qui m’ont changé. Est-il présomptueux de le dire, j’étais prédestiné à les comprendre, à les aimer, et je leur consacrai de nombreux articles, dont l’un représenta la France dans le numéro spécial que le journal madrilène El Pais publiait en 1983 à l’occasion du centenaire du philosophe. Le changement dont je fais état fut lent en réalité, dû non seulement aux livres, cela va de soi, mais aussi à la vie, à l’Histoire contemporaine, et je m’aperçus un jour qu’il ne restait rien du magma progressiste, de ce magma qui ne m’avait que trop longtemps entravé. Rien dès lors ne m’empêchait d’aller vers Julius Evola et autres maudits, dont je fis avec délices ma nourriture. La voie était ouverte, une voix que j’oserais dire royale, sur laquelle j’avançai désormais à grands pas. Un Mirador aragonais (Editions du Labyrinthe, 1987) témoigne, dans sa deuxième partie, de l’évolution qui me délivra tout à fait de l’Utopie. Entamant l’écriture du roman (dont Jean Mabire et Jacques Marlaud rendraient compte dans Eléments), j’adhérais encore inconsciemment aux dogmes de ce que j’ignorais être une religion, une sous-religion, et mon interprétation de la guerre civile espagnole péchait quelque peu par manichéisme. Plus tard, dans La Fugue en Gascogne (Picollec, 1994), puis dans Le Film perdu et surtout dans Tarraco (E-Dite, 2001) s’exprimait une nostalgie que je puis bien dire congénitale. Rome était très tôt l’objet de mon assentiment. La connaissance ne ferait que renforcer cette inclination, puisque prévalait dans l’Urbs une conception holiste aussi étrangère que possible à l’actuelle doxa. L’homme n’y était homme qu’en tant que membre d’une cité : aussi la société n’avait-elle rien de commun avec l’agglomérat informe à quoi elle se réduit aujourd’hui. Qui observe les institutions romaines est tenté de les dire inspirées. Elles ne sont pas le produit d’une raison abstraite, mais émanent de ces croyances qui formaient autrefois l’âme d’un peuple. (…) dois-je préciser que la Grèce antique, ses mythes et ses cultes, exercent sur moi une non moins forte attraction, et que si Rome, Pompéi, Tarragone m’ont comblé, je marque également d’une pierre blanche le jour où les temples de Paestum apparurent devant moi.
Suis-je païen ? Les mythes m’émeuvent, incontestablement, comme seul peut émouvoir ce qui est doté de vie. Et les réflexions de Jünger, d’Alain Daniélou, de Walter F. Otto m’ouvrent à une vision paganisante du monde. Je leur dois d’avoir pris conscience de la sacralité du cosmos, sacralité à quoi se ferme le monde moderne, englué dans un matérialisme répugnant, prisonnier de monothéismes dangereusement aveugles. Longtemps avant les Lumières qui auront pour effet d’enténébrer l’Europe des idéologues et des marchands, il y eut la lumière, cette lumière incréée dont les dieux pourraient être la source. Je me garde ici de rien affirmer. Le peut-on ? Ce qui ne fait pas de doute, c’est le déclin, que d’aucuns, au sortir d’un calamiteux XXème siècle, ont encore le front de nier. D’autant plus admirables sont ces esprits (Spengler, Evola, comptant parmi les plus éminents), capables, sans le recul du temps, de prendre immédiatement du champ alors qu’autour d’eux règne, unanime, l’euphorique religion du Progrès, de déceler les signes qui annoncent les lendemains de terreur. Si clairvoyants, ces esprits encore suspects d’hérésie, que l’avenir, on peut le parier, confirmera la justesse de leurs vues. La modernité, particulièrement dans le domaine des Beaux-Arts, apparaîtra telle qu’ils la décrivaient, à savoir comme un esquif voué dès sa construction à l’ensablement. Aux yeux de tous, ceci dans l’hypothèse d’un âge d’or revenu, s’imposera l’évidence d’un immense fiasco. Comment le XXème siècle put-il s’auto-illusionner au point de se croire le faîte de l’Histoire ? C’est la question que l’on se posera.
Dans plusieurs de vos romans, et notamment Le Film perdu (E-Dite), récit d’une conjuration sacrée ayant pour but de réenchanter le monde, vous êtes plus que sévère face au désastre artistique de la modernité finissante, caractérisée par ce que vous appelez justement « l’universalisme de plastique ».
Les dithyrambes suscités par l’anti-art (promu art officiel) provoqueront une véritable stupeur. Les hiéroglyphes qu’on nous impose ont en effet leurs Champollion habiles à commenter l’inexistant. Le tarissement des eaux, qui, des Doriens aux Baroques - en passant par l’âge gothique - fécondaient une Europe toujours en gésine, Spengler le situe au XIXème siècle commençant. C’est à ce tournant, la bourgeoisie avec son culte de Mammon s’étant substituée aux ordres anciens, l’éthique à la religion, un intellect hypertrophié à la sagesse, que la tradition se rompt, que la civilisation (synonyme dans son optique de fossilisation) succède à la culture. L’organisme vivant qu’était cette dernière (et qui dit vivant dit relié à l’inconscient), le merveilleux organisme qu’elle fut des siècles durant, voit se briser sa profonde et ténébreuse unité. Dans le domaine de l’art, perdue la maîtrise des formes ; le grand style qui s’affirmait magnifiquement dans Bach, dans les toiles de Poussin, commence à dépérir. Quelques artistes tentent désespérément de résister, ultimes refuges du sacré, mais d’un sacré dévitalisé, faute justement de ce terreau communautaire où, aux époques de foi, il s’alimentait. Que ce processus obéisse ou non à une loi d’entropie, l’important est d’admettre la réalité d’un déclin qu’avant même d’avoir lu Spengler ou Evola quiconque est pourvu d’instinct peut percevoir. Que les XIXème et XXème siècles, que les innovations en cascade dont on leur fait gloire aient été les prodromes d’une lente désagrégation, notre temps, s’il est vrai qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits, en apporte la preuve difficilement réfutable. Eclipse des dieux, chute des rois, crise de la création artistique, avènement de la démocratie, système dont les tares montrent à suffisance qu’il n’est qu’un leurre monumental, tout me semble lié en profondeur. Loin est le temps (à jamais révolu ?) où le Saint-Empire s’offrait aux regards, fût-ce d’un point de vue esthétique, comme un prodigieux édifice. Celui-ci abritait une vaste communauté, laquelle parlait latin d’une extrémité de l’Europe à l’autre. Voltaire ironisait à propos du qualificatif « Saint », incapable qu’il était de saisir que le Saint-Empire s’efforçait de relayer l’Imperium romanum. Fermé à cette beauté, il était déjà de ces intellectuels atteints d’une alarmante cécité, qui allaient précipiter l’Europe dans le chaos. Deux siècles après le séisme révolutionnaire, société marchande et hédonisme de masse débouchent sur la désagrégation que nous constatons. Des géants que furent les hommes, la civilisation a fait des nabots. « J’ai inventé le bonheur », disent-ils en clignant de l’œil.
L’enfance, présente dans Le Film perdu comme dans Hermann, est un autre leitmotiv de votre œuvre. N’est-elle pas la mine où puise le créateur ?
L’enfance garde heureusement quelques êtres de la dégénérescence dont je viens de parler. L’enfance n’est en réalité qu’un préambule et l’important est de la garder vivante en soi et de la laisser s’épanouir, la maturité venue, même s’il n’est donné qu’à une minorité d’accéder à ce que les mystiques appellent une seconde naissance.
Quels sont les mythes qui vous fascinent le plus ?
Deux figures me fascinent de longue date, comme me fascine leur mystérieuse complémentarité, celle d’Apollon et de Dionysos. Apollon, bâtisseur de cités, génie du principe d’individuation ; Dionysos, dieu du délire et de la folie divine, opposés tous deux à Socrate, père du moralisme et de la raison raisonnante, et à ce titre vilipendé par l’auteur de La Naissance de la Tragédie. J’aurais pu rester prisonnier de cette raison courte, perspective horrible. Les dieux ne l’ont pas voulu, auxquels je rends grâce. (…) Pour conclure, si je dois beaucoup aux philosophes, c’est sans l’être moi-même. Je dois autant à Bach, autant à la peinture et à la poésie. Je ne suis riche que de ma passion, que du vertige où me plonge la contemplation des siècles, et particulièrement ceux où le paganisme était florissant, paganisme, faut-il le rappeler, qui survécut longtemps dans la catholicisme et sa liturgie. (…) Le mal est-il sans remède ? Il le sera jusqu’à ce que la roue tourne. Jusqu’à ce que les hommes, ayant cessé de s’affubler d’une majuscule incongrue, fassent mouvement vers les Immortels. Rien n’interdit, sans attendre cette hypothétique conversion, d’entonner in petto un fervent gloria deis.
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13 novembre 2006
Jean Clair
Jean Clair, Journal atrabilaire (Gallimard)
Né en 1940 dans une famille modeste, Jean Clair est un modèle d'ascension sociale: études d'histoire de l'art et d'esthétique, thèse à Harvard, direction du Musée Picasso et de la Biennale de Venise, sans oublier ces prestigieuses expositions, montées parfois avec difficulté (Magritte, Balthus, Chirico, et la toute récente Mélancolie). Son œuvre d'écrivain - une trentaine de volumes - témoigne d'une liberté d'esprit comparable à celle d'un Marc Fumaroli: tous deux ont en commun, outre une culture profonde, une même réticence face aux dogmes bien-pensants, notamment sur l'art moderne. Ainsi Jean Clair a-t-il pu critiquer le surréalisme, vache sacrée d'un certain establishment, comme il a pu dissocier la modernité, fondée sur le désenchantement du monde soumis à la technique, de l'hybris avant-gardiste ("L'avant-garde est à l'esthétique ce que le messianisme est à la politique; et il en partage l'intolérance"). Bref, Clair est un homme libre qui n'hésite pas à écrire: "dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"". Son Journal de la saison 2004-2005 illustre ce réjouissant non-conformisme. Qu'il nous parle de la disparition du silence, remplacé par le grondement continu des moteurs et le fracas syncopé des batteries ("le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l'illimitation du mal"), de cette manie bien française de remplacer les titres d'articles par des calembours (comme pour empêcher toute réelle réflexion), de l'omniprésence très hexagonale elle aussi des acronymes, du téléphone portatif, objet de parade, ou des blessures de l'enfance dont nul ne guérit, de Céline ou d'Aragon, Clair vise juste et atteint sa cible, qui n'est autre que notre civilisation des apparences. "Grand solde des décadences avant liquidation générale", s'exclame-t-il avec mélancolie, mais sans aigreur, car son pessimisme reste tonique comme un bain glacé dans l'eau des montagnes. Jamais il ne s'apitoie ni ne ronchonne, non, il constate, ironise, servi par un sens très latin de la formule: "un pays qui n'est plus conscient ni fier de ses propres idéaux finit seulement par appeler pluralisme ou tolérance ce qui n'est qu'impuissance". Dégustons sans tarder Jean Clair pour mieux affronter l'imposture aux mille faces.
Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.
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12 novembre 2006
Celtes et Grecs
Président de la Société de Mythologie française et chercheur au CNRS, B. Sergent est un turbulent disciple de G. Dumézil, qui a publié d'importantes synthèses sur les Indo-Européens. Dans son dernier livre (Le Livre des Dieux. Celtes et Grecs II, éd. Payot, près de 800 pages, dont 50 de bibliographie), il présente un imposant dossier qui devrait causer bien des polémiques. La thèse principale, déjà développée dans Le Livre des héros. Celtes et Grecs I (1999), est que Grecs et Celtes possèdent non seulement une mythologie commune, mais aussi des figures divines; que ces deux peuples proviennent d'une tribu indivise (sans doute vers le Vè millénaire AC? Sur la moyenne Volga?) et que leurs littératures, comme celles de l'Inde ou de la Scandinavie, prolongent chacune à leur façon des textes épiques et théogoniques antérieurs, ceux d'un peuple indo-européen primitif dont nous sommes les descendants. Voilà un élément de taille à verser au dossier de l'identité européenne! En bref, B. Sergent réduit à néant toute contestation - et toute dilution - de l'héritage commun des Indo-Européens, notamment la thèse (absurde) d'une langue mystérieusement dépourvue de locuteurs et réduite à "un réseau d'isoglosses". Il s'agit d'un fameux pavé lancé dans la mare, celle de grenouilles hostiles au principe d'héritage indo-européen - un obstacle à la globalisation heureuse? L'un des principaux chapitres du livre traite des profondes parentés entre le Lug celtique et Apollon, et donc entre les Celtes et les Hellènes. Lumineux et polytechniciens, Lug et Apollon, figures fondatrices, sont les maîtres des astres et du temps: ils créent les lumières célestes, tant diurnes que nocturnes. A nouveau, Sergent pulvérise une thèse récurrente, celle de l'origine proche orientale d'Apollon, divinité venue en Grèce du Nord, et non de l'Est.
23:15 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme
10 novembre 2006
Pour Matzneff
Voici venir le Fiancé, le beau roman de Gabriel Matzneff, n’a pas eu le Prix Renaudot. L’écrivain, présent dans l’arène littéraire depuis plus de quarante ans, se voit refuser une légitime distinction. Je vous propose donc, ami lecteur, de lire le discours tenu lors d’un banquet philosophique en présence de l’écrivain.
"La noblesse est d'oser être supérieur à l'approbation, et d'avoir confiance en son destin." Le Taureau de Phalaris, 1987.
Matzneff, éducateur des âmes? Voilà une excellente façon de définir cet écrivain solitaire qui, pour nous, est un maître. Commençons pas préciser ce que nous entendons par "éducateur des âmes", et, pour ce faire, ouvrons notre dictionnaire. Je ne vous parle pas ici du Littré, compagnon obligé de tout lettré au même titre que le Gaffiot ou le Bon Usage. Non, je vous parle du Taureau de Phalaris, le dictionnaire philosophique, et l'un des grands livres de notre ami. L'éducateur des âmes y est défini comme celui qui nous enjoint à élever notre âme, celui qui, sur tous les tons, nous exhorte au sursum corda!
Pour ma part, Gabriel Matzneff joue ce rôle depuis le mois de janvier 1985, quand je me procurai Le Défi. Je me bornerai aujourd'hui à n'évoquer que trois ouvrages de Gabriel Matzneff, trois titres qui m'ont appris à devenir ce que je suis. Le Défi, lu en janvier 1985, alors que je travaillais à mon mémoire sur l'empereur Julien. Le Carnet arabe, lu en février 1987 en parallèle avec les Journaux parisiens de Jünger. Et Le Taureau de Phalaris, acquis le mois suivant et lu pendant mon séjour au nouveau monde en même temps que le Précis de décomposition. Matzneff, Jünger, Cioran, auxquels il faut ajouter Michel Mohrt, Jacques Laurent et Alexis Curvers: telles furent mes rencontres de cette époque, tels furent mes éducateurs, des éducateurs qui exercèrent une influence autrement plus puissante que bien des "créatures ministérielles" rencontrées à l'université ou ailleurs, esprits vains qui pactisent avec l'imposture.
J'ai bien sûr, par la suite, lu toute l'œuvre de Gabriel Matzneff, mais ces trois titres m'ont marqué à tout jamais à un moment crucial de mon existence - entre 23 et 25 ans -, pendant ces années décisives de mon éducation esthétique, éthique, philosophique et religieuse. Je ne parle pas de politique, même si je tiens Le Carnet arabe pour un classique que tout diplomate devrait avoir lu.
L'esthétique d'abord: en trois livres, Matzneff m'apprit le dandysme et le dilettantisme. Tel un guide, l'écrivain convainquit le jeune blanc bec si sûr d'une science encore neuve de la supériorité absolue de l'otium, le divin otium, noble par essence, sur toute forme d'agitation. Dans sa lettre à Tristan (les premières pages du Défi), superbe appel à l'intelligence de l'esprit, de l'âme et du corps, l'écrivain exalte le gnôthi seauton delphique et rejoint les maîtres d'une tradition classique, déjà suspecte dans les années 60. Pour un jeune érudit de 23 printemps encore vaguement soumis aux dogmes de Notre Mère la Sainte Université, quelle libération dans cette exaltation de la capacité d'émerveillement - fondement de toute philosophie digne de ce nom -, dans ce refus des faux devoirs et du faux sérieux! Relisons quelques lignes de cette Lettre à Tristan: "soyez un intelligent, écrit Matzneff, c'est-à-dire un esprit délié, indépendant, apte à réfléchir par lui-même, à comprendre, à refuser, à s'enthousiasmer, à aimer". Ou, plus loin: "conservez précieusement cette vertu d'enfance qu'est l'insouciance (les chrétiens l'appellent: abandon à la volonté de Dieu; les païens: amor fati) et la concilier avec le sentiment tragique de la vie, voilà la gymnastique à quoi je vous invite".
De l'esthétique, nous passons insensiblement à l'éthique, qui lui est consubstantielle. Apprendre à se connaître soi-même et à s'accepter, se moquer de l'approbation des autres et refuser l'oubli impie du passé, tout cela condamne à une forme de solitude, de "clandestinité supérieur" pour citer Matzneff, qui m'apprit ainsi le génie de la singularité. Bien des années plus tard, le 8 décembre 1998, à deux pas d'ici, Gabriel Matzneff inscrivait sur mon exemplaire des Passions schismatiques: "pour vous, cher C., passionné, schismatique, et, dieux merci, persévérant dans votre singularité". Vous imaginez à quel point le disciple était comblé, comme adoubé parmi les Fils de Roi! Paradoxe, celui que d'aucuns voient comme un jouisseur m'avait appris à lire Nietzsche et Cioran sans œillères. C'est dans Matzneff que j'appris l'existence de penseurs dont les magazines ne parlent jamais: Chestov, Rozanov, Schopenhauer,…
Sur le plan religieux, Matzneff m'a ouvert les yeux sur les splendeurs de l'orthodoxie et réconcilié avec la religion. J'ai lu avec ravissement son Carnet arabe, dédié d'une part au soleil de Justice qu'incarne le Christ - mais un Christ sans rien de souffreteux, un Christ glorieux -, de l'autre au Soleil invaincu de l'Empire. Je reste quant à moi un fidèle et loyal païen, jusqu'au bout des ongles. Mon syncrétisme - et je dois souligner que "syncrétisme " est le plus long article du Taureau de Phalaris -, mon syncrétisme est celui de Julien ou de Proclus. Mes dieux demeurent ceux du Tibre et du Gange… Mais qu'importe, puisque "l'essentiel", écrit Matzneff, "c'est de prier".
Terminons par un peu de latin, car, avec Matzneff, le latin n'est pas une langue morte réservée à une poignée de scrogneuneus (je cite). Facere docet philosophia, non dicere. La philosophie doit nous enseigner le bonheur. Asocial et rêveur, Gabriel Matzneff nous montre par ses livres que la littérature peut jouer le même rôle.
Cette lucidité, cette constance, cette solitude, je tiens à les saluer aujourd'hui.
Pour compléter cet hommage, je joins deux chroniques publiées naguère dans Antaios (1993-2001).
“ Les amis de l’empereur Julien sont toujours des gens bien; et ses calomniateurs des canailles ” Gabriel Matzneff
“ Souvent, lorsque je suis à Paris et que l’air est doux, je vais m’asseoir sur un banc du square de Cluny qui, entre les ruines du palais et l’asphalte du boulevard Saint-Germain, forme un timide asile de verdure, et, fermant les yeux, je me dis: “ Rentre en toi-même, Gabriel, et comprends que c’est ici, oui, ici, que le Génie de l’Empire est, en cette nuit mémorable, apparu à Julien ”. Tous les membres de notre Sainte Phratrie auront immédiatement reconnu l’allusion au pronunciamiento de février 360, qui vit Celtes et Pétulants acclamer Flavius Claudius Julianus Augustus - Julien le Grand -, et le porter sur le pavois, à la mode germanique. Le sort en était jeté: ce jeune prince se révoltait contre le chrétien Constance et accédait enfin à la pourpre impériale. Lutèce devra attendre Napoléon Ier, un autre personnage cher à Matzneff, pour assister au couronnement d’un empereur, lui aussi fasciné par l’Astre invaincu. Quel plaisir de lire ces lignes - et tout le livre limpidissime - de Gabriel Matzneff! Enfin, après Alfred de Vigny, Gilbert Lely et André Fraigneau, un hommage fervent est rendu au dernier souverain païen: “ rien n’est plus digne de respect que la tentative de restauration opérée par Julien l’Apostat: offrir à nouveau des sacrifices sur les autels abandonnés de Vénus et de Bacchus, rendre aux fidèles païens les temples dont le despotisme des empereurs néo-chrétiens et le fanatisme de certains évêques les avaient injustement dépossédés ”. Merci, cher Matzneff, pour ces lignes justes et d’une si haute noblesse: après des siècles d’oubli et de calomnies, un salut fraternel est adressé à ces résistants païens, par un écrivain orthodoxe, qui fait bien de rappeler que le libérateur des Gaules n’a jamais été honoré par la Mairie de Paris. Pas un square, pas la moindre ruelle dédiée à l’empereur Julien: voilà une injustice à réparer d’urgence, messieurs les édiles!
J’aime aussi que Matzneff règle son compte à cette canaille de Cyrille, personnage que je maudis autant que Grégoire de Nazianze, un autre de leurs “ saints ”, depuis le jour où, rhétoricien, j’ai découvert les livres qui ne m’ont plus jamais quitté, La Vie de l’Empereur Julien de J. Bidez, ou La Réaction païenne de P. de Labriolle... L’immonde Cyrille, directement responsable de l’assassinat de la belle et savante Hypathie, lynchée par des moines crasseux; Cyrille d’Alexandrie, celui qui commit une pâle réfutation du Contre les Galiléens de Julien, livre brûlé en place publique. Quel homme courageux, cet évêque, qui réfute un livre voué au bûcher, fait égorger la plus grande philosophe de son temps et raille des Païens condamnés au silence sous peine de mort! Un vrai kaguébiste, que l’Eglise présente encore comme l’un de ses Pères. Le plus extraordinaire est, répétons-le, que justice est ici rendue par un chrétien orthodoxe, car Matzneff ne renie en rien la foi de ses pères: “ A l’encontre de certains de mes amis qui ont accoutumé de se réunir au solstice de juin dans une clairière pour couper le gui, sauter au-dessus du feu de bois et chanter des hymnes à Apollon, je n’ai jamais éprouvé le besoin de prendre part à des cérémonies néo-païennes. En fait de culte, les mystagogies de l’Eglise orthodoxe me suffisent, et c’est dans l’intimité de mon coeur, par mon style de vie, que je demeure fidèle aux dieux en exil, à l’enseignement d’Epicure et d’Aristippe ”. Superbe synthèse entre les splendeurs de l’Orthodoxie et la fidélité aux Dieux éternels. Et excellente leçon que nous fait notre ami: occupons églises et chapelles, chers frères en Cernunnos et Epona! Que Druides et Flamines soient les premiers à suivre, masqués, les antiques processions!
Oui, il faut remercier Matzneff pour ces lignes si pures, pour sa piété à l’égard du passé: qui aujourd’hui, parmi ceux qui signent essais et romans, connaît encore l’histoire romaine, la sagesse gréco-latine, bref tout notre héritage classique? Qui peut en parler avec tant de chaleur, de style et de pertinence? Matzneff noster: mixte de Casanova et de Saint-Simon, piéton solitaire et homme libre. Son dernier livre, Boulevard Saint-Germain, inaugure une collection des éditions du Rocher, La fantaisie du voyageur. Des écrivains sont conviés par Christian Giudicelli à parler d’une ville chère à leur coeur. Gabriel Matzneff évoque donc ce boulevard qu’il arpente depuis bien longtemps. C’est l’occasion pour lui de redonner vie - privilège des mages et des thaumaturges - à des amis disparus, à des lieux évanouis. Librairies, restaurants (“ Nous mangeons comme des goinfres... On dirait des seigneurs du Moyen Age dans un film américain! ” lui dit un jour Montherlant), salons (celui de Jacques de Ricaumont, qui fit tant pour E. Jünger), la piscine Deligny (cabine 41),... Le lecteur attentif décèlera vite, dans cette peregrinatio d’allure primesautière, un profond sens du tragique; les allusions à Bourvil, à maintes belles aujourd’hui mères de famille, aux éditions Yamamoto ou à certain crâne baladeur ne doivent en effet pas masquer l’essentiel. Boulevard Saint-Germain se lira comme une méditation tour à tour poignante et espiègle sur le déclin et la mort qui s’avance, comme le témoignage d’un authentique libertin, un écrivain masquant sous les trompeuses apparences de la futilité et du snobisme une âme de gentilhomme, où s’équilibrent virilité et sensibilité.
Antaios, 1998.
“Du point de vue social et littéraire, votre solitude est extrême. Votre originalité risque de vous coûter cher”. Jacques B. à Gabriel Matzneff, 29 octobre 1974.
Voilà que nous revient Gabriel Matzneff avec La Passion Francesca (Gallimard, L’Infini) ses Carnets Noirs des années 1973-1976. Il y narre par le menu la passion qu’il éprouva pour une jeune beauté, chaude garce et caractère impossible. En bon latiniste, Gabriel Matzneff s’est souvenu de l’étymologie du mot passion, que le Christianisme a bien gardé en mémoire: patior, je souffre. Car des souffrances, il en endure, point trop stoïquement. Les grincheux parleront d’impudeur, les jaloux d’immoralité et les néo-inquisiteurs prendront un malin plaisir à citer l’un ou l’autre passage soigneusement tronqué. La belle préface de Maître Th. Lévy met en garde contre ce genre de tentation impure et, surtout, dresse un portrait très juste de notre archange: “pas d’arrière-pensées, pas de calculs, rien que de la passion irritable. Des caprices, de l’instabilité parfois jusqu’au cynisme, mais aucun coffre-fort ni tricherie. Il en devient même impotable, comme une eau trop claire pour ceux qui n’ont pas assez soif”. Très juste en effet, foi de témoin: le cher Gabriel ne peut que désorienter conformistes et cagots. Ses manies d’homme libre l’empêchent de frimer et sa solitude, recherchée il est vrai - elle est la condition de son talent -, le dessert dans un monde où l’argent, les réseaux sont tout. Sa passion pour Francesca est examinée, disséquée, jour par jour, heure par heure, avec un soin maniaque. Nous suivons pas à pas dans leur affrontement, une guerre sans rien de froid qui oppose l’écrivain, souvent bien naïf, et son amante, un modèle de volonté de domination, poussée jusqu’au délire: “je vous sucerai le coeur et le cerveau, comme on boit du coca-cola avec une paille. (...) Vous êtes en mon pouvoir, et pour y échapper, votre coeur devra saigner des larmes et des larmes de sang”. On aura compris à lire ces lignes écarlates que la petite capricieuse, si elle est douée pour la volupté, est un monstre d’autoritarisme. La victime, dans cette histoire, est bien le vilain monsieur, toutefois sauvé par l’écriture et par un reste d'instinct de conservation qui lui fait larguer les amarres à temps. Gabriel Matzneff nous donne en effet une belle leçon, un peu malgré lui: fuyons la passion, mes amis, - ce “véritable cyanure” -, fuyons ces femmes nocturnes, possessives et destructrices. Le paradoxe est de voir cet égoïste accepter de souffrir mille tracas: “le fond de mon caractère, c’est un goût forcené de la destruction, heureusement tempéré par mon extraordinaire égoïsme”. Heureusement, il reste les livres et les amis. Pour les maîtres, Tonton Arthur, Plutarque et Juvénal, sans oublier Casanova. Et les complices: des mousquetaires, Philippe de Saint-Robert, par exemple, ami comme Matzneff de Montherlant, qui, dans le Figaro-Magazine du 6 juin 1998, souligne le courage du solitaire du Vieux Paris. Ce qui frappe, à la lecture de ce livre déplaisant, - car le spectacle d’une telle passion est tout sauf plaisant -, c’est cette jeunesse de coeur, cette fermeté d’écriture. Dieux merci, Sa Haute Noblesse garde intactes son espièglerie, sa légèreté. Oui, il faudra penser à le béatifier, ce singulier paroissien!
Antaios, 1997.
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09 novembre 2006
Relire Caillois
Entretien avec Stéphane Massonet
Qui était cet homme singulier au parcours si riche? Que peut-il apporter à un lecteur d’aujourd’hui ?
Comment situer un écrivain comme Caillois? Un homme des confins, qui s’installe aux carrefours du rationnel et de l’irrationnel? Dans le cadre de mon travail, j’ai tenté d’exploiter quatre pôles de sa démarche, circulant entre la philosophie et la littérature, entre la science et la poésie. Mais assurément, il existe bien d’autres lieux, bien d’autres carrefours à partir desquels il convient d’interroger un homme et une pensée aussi riches. Il suffit peut-être d’énumérer les différents domaines dans lesquels il s’est aventuré pour donner une idée de la diversité de son oeuvre: le mythe, le sacré, le jeu, la guerre, la littérature, la poésie, la peinture, le rêve, la géographie, le monde animal, ou encore les pierres sur lesquelles il a donné de très beaux textes. Dès lors, que peut apporter un tel auteur au lecteur actuel? Peut-être une nouvelle idée de l’encyclopédisme: un savoir non pas académique (au sens institutionnel) mais plutôt une curiosité qui circule aux quatre coins du monde, taupe errante, zigzagante, parfois myope, mais finissant toujours par rapporter quelque butin, qui vient se loger dans une des cases de son échiquier imaginaire. Mais pour qu’une telle démarche n’aboutisse pas à un cabinet de curiosité, fallait-il encore se forger une méthode qui puisse rendre compte de cette diversité.
Telle sera l’idée des sciences diagonales qu’il défendra sa vie durant, notamment avec la revue Diogène. Derrière la notion de diagonale se profile l’idée de relier entre eux des domaines éloignés du savoir, de rapprocher des données incongrues, qui semblent faire exception dans leur domaine respectif, mais dont le mécanisme (ou plutôt l’impossibilité d’expliquer) reposerait sur une logique semblable. Ce savoir oblique cherche à mettre de l’ordre dans l’irrationnel (on a souvent décrit Caillois comme un rationaliste du mystère) en lançant des ponts entre des continents éloignés du savoir. En bref, il questionne les frontières, redéfinit le découpage des sciences et nos manières de penser. Ce sont là, me semble-t-il, les présupposés d’un encyclopédisme nouveau.
Peut-on le définir comme un esprit “farouchement religieux”?
“Farouchement”, certainement. “Religieux”, je ne sais pas. Le mot religieux (et son corollaire religion) pose problème, comme vous le savez. Et Caillois, en tant que grammairien, n’avait pas manqué de souligner cette difficulté. En tant qu’élève de Marcel Mauss à la Sorbonne en 1937, il avait entrepris de rédiger une thèse sur “Le vocabulaire religieux des Romains”. Mauss mit son disciple en garde, notamment sur le sens qu’il faut donner au mot religion. “L’étymologie relegere n’est pas douteuse, disait-il, mais on s’extasie dangereusement sur ce qu’elle cache ou trahit. Bien que relegere n’ait jamais voulu dire “relier”, on tient pour assuré que telle est l’essence de la religion”. Et cette preuve par l’étymologie permettait ainsi de relier tout et n’importe quoi: le ciel et la terre, l’humain et le divin, la nature et le surnaturel. Pour Caillois (et c’est ce qui le rapproche aussi bien de Mauss que de Dumézil), il fallait s’en tenir à l’affirmation de Festus, selon lequel les religions sont des “noeuds de paille” (religiones tramenta erant), ces noeuds de paille qui servaient à fixer les poutres des ponts. La preuve ne se trouve donc pas dans l’étymologie du mot relegere, mais plutôt dans le fait que le grand prêtre romain se nomme pontifex: le grand pontonnier. En ce sens-là, Caillois serait immanquablement un esprit religieux. Il n’a cessé de lancer des ponts entre des régions disparates et morcelées du savoir. Le pont est chez Caillois le concept théorique central de ses approches de l’imaginaire. Le pont ou encore la correspondance, pour reprendre un terme baudelairien, lui-même emprunté à Swedenborg. Mais plutôt que le dualisme hypostatique de ce dernier, il conviendrait d’évoquer la proximité de Caillois avec les alchimistes de la renaissance. Lorsqu’il s’approche du monde minéral, dans ses derniers textes, nous retrouvons la trace ou la théorie des signatures d’un Paracelse, tandis que la différence entre le monde intérieur et extérieur se résorbe en des liens inextricables (mais pourtant théoriquement dénombrables) entre le monde humain et la nature.
C’est là où Caillois rompt avec la religion. Chez lui, il n’y a nulle transcendance: il refuse tout dualisme. Il y a un immanentisme qui dynamise la matière jusqu’à une conception unitaire du monde. Caillois est avant tout matérialiste, d’un matérialisme mystique, qui s’apparente parfois à la physique du XVIIIème siècle (on pense parfois à Diderot en le lisant): mais au-delà de la matière, il n’y a rien. Ou plutôt, il n’y a pas d’au-delà. Sa mystique est donc une mystique “soft”, sans violence ni illumination. Après avoir invoqué la figure de Lucifer dans ses analyses sur les mythes, pour pouvoir mieux éclairer de la lux vertigineuse des représentations collectives, le monde des pierres dans lequel éclôt la mystique cailloisienne, amènera l’auteur à renoncer à l’éclaircissement, à la lumière. Le minéral (et sa mystique) enténèbre le regard de Caillois. Cet enténèbrement est comme une lente dissolution du soi dans la nuit de la pierre, une expérience dépossessive de son identité qui se dissout dans la matière. Cette expérience, Caillois tenta de la théoriser dans ses premiers textes sur le mimétisme animal et la psychasthénie légendaire ou encore dans son étude sur les démons du midi. Plus tard, Caillois ne démentira jamais son intérêt pour les fantômes, les ombres (ou le côté obscur de la nature et surtout le regard trompé). Dans un de ses derniers textes, “Le petit guide du XVème arrondissement à l’usage des fantômes”, où l’auteur rappelle cette célèbre phrase du Nosferatu de Murnau: “Dès qu’il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre”, Caillois termine son récit en révélant qu’il n’est pas l’auteur de ce texte, mais un fantôme qui s’empare de son corps plus de trente ans plus tôt: “Je jouais à traquer le fantôme: j’étais le fantôme.(…) Je cherche en vain à me persuader que je suis le jouet d’une illusion due à ma fatigue, à ma mauvaise vue. Je suis déjà acculé au mur de la maison peinte. Je le sens se diluer pour m’accueillir et moi-même m’y dissoudre. A l’ultime seconde, je revois en un éclair le visage éperdu de jeune français auquel j’avais doucement mis fin à la vie consciente pour m’approprier son corps, son identité et ses souvenirs. Il était seul. Il revenait du cinéma. Il était depuis peu dans la région. J’ai oublié son nom. Pourtant c’est celui sous lequel j’ai signé tous les livres que j’ai publiés depuis plus de trente ans.”
Jean d’Ormesson, qui a travaillé trente ans à ses côtés (à Diogène), dit de Caillois qu’il est « tout entier du côté de Dionysos ». Qu’en pensez-vous ?
La formule est peut-être en elle-même trop entière. Comment être tout entier du côté de Dionysos? Certes Caillois est un homme des confins ou des antipodes. Il a invoqué le vent hyperboréen au seuil du Collège de Sociologie avant de décrire les paysages austères de la Terre de Feu. Il n’a cessé d’écrire et d’interroger la Chine, tout en vouant à l’Antiquité classique une reconnaissance profonde. Justement, chez Caillois, il me semble qu’on trouve quelqu’un qui a tenté ce précaire équilibre entre le classicisme et le dionysiaque. L’excès, le mystère, la transgression le retiennent: mais il ne désire se perdre dans ces abîmes. Georges Bataille serait beaucoup plus proche de Dionysos et de par sa réflexion sur le corps et son érotisme. Chez Caillois, il n’y a pas de pensée du corps, pas plus qu’un érotisme. Si Caillois s’est penché sur l’aspect dionysiaque des communautés, s’il n’a cessé de porter son attention sur les ivresses qui hantent l’homme, ce ne serait pas pour s’y perdre, mais plutôt pour mettre au jour les mécanismes qui sous-tendent l’irrésistible attrait vers l’excès et le vide. Les surréalistes lui ont suffisamment reproché son excès de rationalisme face au mystère. Cet excès serait justement un antidote nécessaire à celui qui s’intéresse à ce genre de phénomène. Mais, qui sait, Jean d’Ormesson a effectivement côtoyé Caillois pendant des années, et il est fort pensable que dans le quotidien, il ait été un homme d’excès et de vertige.
Quelle est la place du mythe dans sa pensée?
Le mythe est certainement l’alpha et l’oméga de la pensé e de Caillois. Lorsque ce jeune adolescent fréquente Roger Gilbert Lecomte et René Daumal du groupe “Le Grand Jeu”, le mythe est déjà présent, ne fût-ce qu’au titre de mythe personnel. Les premiers textes qu’il rédigera durant cette période (publiés chez Fata Morgana sous le titre La Chute des corps) tentent de rendre compte d’expériences de dépersonnalisation et de perte de l’identité, thème que Caillois reprendra et développera plus tard dans ses études mythographiques sur les démons du midi ou la mante religieuse. Ces premiers textes, Caillois refusera de les considérer comme des poèmes: ils constituent plutôt des documents dont il faudra systématiser la logique. Et pour ce faire, il se tournera vers le mythe. Il y aurait donc une sorte de poétique refoulée chez Caillois, qui voudrait faire du mythe la première case de son échiquier de l’imaginaire. A l’autre bout de son parcours, lorsque Caillois décide d’écrire sa biographie intellectuelle quelques mois avant de nous quitter, il intitule son texte Le Fleuve Alphée. Il découvre ainsi dans le cours de ce fleuve mythique, non pas la ligne, mais l’image de sa propre aventure intellectuelle. Comme vous le savez, ce fleuve mythologique se jette dans la mer Méditerranée et la traverse avant de redevenir un fleuve dans l’île d’Ortygie, près de Syracuse, et venir s’effacer dans une source à rebours. Pour comprendre cette métaphore, il faut justement lire ce retour vers sa source systémique comme une tentative de réhabiliter ce qui fut refoulée: cette poétique, qui au détour d’une vie et d’une exigence intellectuelle (pour ne pas parler d’une austérité et d’un ascétisme de l’esprit), viendra s’incarner dans le minéral. Et si le biographique s’inscrit sous le signe du mythe, ces derniers textes sur les minéraux décrivent des agates comme des mythologies à l’état naissant. Un très beau texte intitulé “Yggdrasill stupéfié” retrace à rebours le passage ou le pont entre le vivant et la pierre, par la pétrification du monde végétal. La mante religieuse et les insectes mimétiques, dans lesquels Caillois n’a cessé de lire des comportements ou des correspondances humaines, notamment par le port du masque et le vertige chamanique de la dépossession et de la régression à l’état prénatal, assureraient le passage entre l’animal et le végétal. Tout comme Alphée, le mythe introduit chez Caillois un temps circulaire en un monde unitaire où les symboles et les phénomènes circulent, mais selon des schémas repérables, répétables. Ainsi le mythique et le biographique se projettent en métaphysique. Enfin, il reste le mythe. Là, il faut lire Le Mythe et l’Homme pour comprendre la pluralité de domaines dans lesquels Caillois a tenté de traquer les manifestations et représentations collectives. Ce qui ressort de ces lignes de 1938 est la volonté de relancer et de revitaliser le mythe; non par les mythes anciens, mais par des mythes modernes. Caillois parlera d’un passage du mythe humilié au mythe triomphant, qui tient dans son analyse du héros mythique, celui qui accomplit des actes transgressifs, paroxysme et interdit au travers desquels toute société se renouvelle. Après la guerre, Caillois va approcher les mythes comme des formes littéraires. La théologie et la métaphysique, selon la thèse borgésienne, seraient considérées comme une des premières manifestations de la littérature fantastique. Donc il faut historiciser le rapport de Caillois aux mythes, et si Sartre parlait à propos de Rougement et de Caillois d’une sorte de mythe du mythe, qui avait cours durant l’entre-deux-guerres, il ne faut pas oublier que le mythe était une arme de combat, une sorte d’anti-mythe qu’il fallait ériger contre les idéologies politiques de l’époque, et plus particulièrement les mythes fascistes. Ici Caillois rejoint Bataille et cette tentative d’opposer des contre-mythes au fascisme. Son étude sur la mante religieuse croise celle d’Acéphale (ou plutôt son absence de figure) chez Bataille ou encore la Judith décapitant Holopherne chez Leiris. L’absence de tête ou la décapitation est ici, à cette époque, un thème très frazerien. C’est toute la théorie de la mise à mort de la royauté sacrée qu’il faut lire dans cette réflexion sur le mythe.
Caillois, comme Jünger, s’est penché sur le thème de la guerre… même s’il n’a pas connu l’épreuve du feu. Qu’en est-il de leur regard à tous deux sur la guerre, comme « expérience intérieure » ?
La différence entre ces deux regards sur la guerre tient au fait que Jünger l’a connue comme une expérience directe, sur le vif, brûlante, fondamentale et bouleversante, tandis que Caillois l’a pensée de loin, en prenant ses distances et en la regardant au travers du prisme de la sociologie. Ceci dit, la pensée et la vie de Caillois ont été profondément marquées par la guerre. Né en 1913, les premiers souvenirs de son enfance portent la trace des désastres du premier conflit mondial. Ses jeux d’enfants (et il faut se rappeler l’importance du jeu aux côtés de la guerre et du sacré dans l’anthropologie de Caillois), ses premiers jeux donc se déroulaient dans les décombres d’une Reims dévastée. Secrètement, l’écriture de Caillois portera toujours la trace d’une sorte de parole qui viendrait après l’apocalypse. Son goût pour les paysages et les géographies désertiques, raréfiés et lunaires, où l’homme et ses oeuvres ont peu de place, et plus tard les pierres, est lié à cette expérience première. L’influence de la seconde guerre mondiale sera plus décisive. Elle amènera Caillois à revoir ses positions politiques et sociologiques. Il renouera avec la littérature et reviendra d’Argentine en 1945 avec les premières traductions françaises de Borgès. Car justement, ce seront la distance et l’exil qui lui permettront de prendre toute la mesure de la guerre. A la veille du conflit, Caillois invoquait, en conclusion de son étude L’Homme et le Sacré, les forces virulentes et excessives du sacré pour combattre une société vouée à la déliaison du profane. Après la guerre, à l’occasion de la seconde édition du livre, il constatera que face aux forces destructrices, dont la guerre moderne représente comme la résonance des fêtes primitives dominées par le sacré gauche, s’impose une autre forme de dissolution: celle de la pourriture par dépérissement. “Tout ce qui ne se consume pas, dira Caillois, pourrit. Aussi la vérité permanente du sacré réside simultanément dans la fascination du brasier et de l’horreur de la pourriture”. Ainsi, se trouve désamorcée cette logique violente, virulente, selon laquelle il s’agissait de réactiver le sacré de transgression dans le monde moderne. Face à la guerre ou aux phénomènes humains, Caillois laisse place à une autre loi: celle de la nature. Pour revenir à Jünger, Caillois a situé sa démarche parmi les mystiques de la guerre, une mystique qui absolutise un conflit à présent devenu total, général et impersonnel. Comme sociologue, Caillois s’est donc penché sur la dimension imaginaire et collective de la guerre, tentant de démêler cette inexplicable et incontrôlable force qui pousse les hommes à la destruction et aux désastres. Il a montré comment la guerre révélait une nouvelle forme de sacré en devenant ce que Mauss appelait un fait total, qui, sociologiquement, implique la totalité de l’existence sociale. Cette logique est devenue possible avec la Révolution Française, qui transforma le citoyen, tout citoyen, en un soldat qui défend sa nation. Alors que disparaît la caste du combattant (dans la trifonctionnalité indo-européenne), avec ses règles et sa courtoisie, le suffrage universel aura pour corollaire le service militaire obligatoire. La démocratie rend possible la nation en guerre, et après Hegel et Clausewitz, le XXème siècle couronnera ce vertige paroxystique par des capacités illimitées de destruction. Face à la mystique jüngerienne, celle de Der Kampf als inneres Erlebnis, qui acquiesce et embrasse à bras le corps la guerre moderne, Caillois pose une question fondamentale à l’homme moderne sous forme d’une alternative indécidable. Ou bien les inégalités sociales sont codifiées et la guerre est courtoise, limitée, ritualisée comme une sorte de jeu ou de cérémonie, ou bien l’égalité des droits et la participation à la vie publique amènent la guerre à se développer en conflits illimités. Face à ce dilemme, Caillois voudrait opposer l’exemple de la Chine classique, qui a su séparer l’état et l’armée.
Quelle fut l’influence de Dumézil sur Caillois?
L’influence de Dumézil est importante chez Caillois. Le paradoxe serait que Caillois fut bien plus marqué par le premier Dumézil, celui d’avant la découverte de la trifonctionnalité en 1938, alors que Caillois contribua en partie à la découverte de celle-ci. Dumézil, dans sa préface de Mythes et Dieux des Germains (1939), remercie Caillois pour l’aide qu’il lui a apportée dans ses séminaires. De même, Caillois remerciera Dumézil l’année suivante pour avoir accepté de suivre les dernières épreuves de L’Homme et le sacré, alors qu’il se rendait en Argentine. C’est donc vers Ouranos-Varuna qu’il faut se tourner pour comprendre la pensée de Caillois, et la thèse de Frazer sur la nécessaire mise à mort de la souveraineté sacrée. Le Festin d’immortalité traitait déjà de la femme fatale et de la boisson d’immortalité, alors qu’Ouranos-Varuna traite des rapports entre souveraineté et castration, des thèmes qui se cristalliseront chez Caillois dans le mythe de la mante religieuse, ainsi que les mythes de conquête du ciel, et sa contrepartie, la descente aux enfers.
La marque la plus décisive de Dumézil sur Caillois serait cet esprit comparatiste qui ne s’embarrasse pas des frontières géographiques. Ici, encore, Caillois veut aller plus loin, puisque sa perspective dépasse le domaine indo-européen pour viser une mythologie universelle. J’ai retrouvé un manuscrit de Caillois que je publierai prochainement, sur le thème du Déluge. A la suite d’une proposition de Daumal à Paulhan, il avait été décidé de faire un volume dans la collection la Pléiade sur la mythologie universelle. En 1936, Caillois se trouve à la tête du projet, et se charge de rédiger, après la Genèse et la Chute, la troisième partie sur le Déluge. Le projet sera refusé par Gide, justement parce qu’il se veut trop universel et qu’il finit par ranger le déluge biblique au même rang que les autres mythes. En fait, Caillois va même plus loin, puisqu’il se servira du récit diluvien sumérien pour démontrer l’antériorité de l’inondation et de la civilisation sumérienne par rapport au récit biblique. Il voulait contrer la thèse de Charles Martsan, dans La Bible a dit vrai (résultats des fouilles effectuées de 1924 à 1934 en terre biblique), qui historicise le récit biblique. Ensuite Caillois, fort proche de Dumézil, compare le déluge grec de Deucalion et le rêve de Manou de l’Inde védique, avant de suivre un autre spécialiste de l’Inde, quelque peu oublié de nos jours: A.M. Hoccart. Celui-ci a également étudié la royauté avec son essai de 1927, Kingship, tout en offrant des extensions entre l’Inde et l’archipel du Pacifique. Enfin, Caillois évoquera les déluges dans les mythes américains. Il me semble que, sans Dumézil, Caillois ne se serait pas aventuré dans une tâche aussi immense.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Caillois et à Corbin ? Existe-t-il un lien entre ces deux penseurs, outre leur collaboration à Antaios (1959-1971) ?
La coïncidence entre ces deux auteurs dépasse la simple collaboration à Antaios. Il suffit de reprendre leurs vies et leurs bibliographies respectives pour se rendre compte combien l’un et l’autre n’ont cessé de se rencontrer, de se croiser tout au long de leurs parcours respectifs. Dès les années 30, les deux hommes ont fréquenté le même milieu intellectuel, ont publié dans les mêmes revues (NRF, Recherches Philosophiques, Mesures, …). Et puis, comment peut-on s’ignorer lorsqu’on travaille sur les mythes, le sacré et la religion tout en côtoyant les mêmes personnes. Rappelons que ce fut Georges Bataille qui encouragea Corbin à publier ses traductions de Heidegger. Plus tard, Caillois devait publier Corbin dans le volume qu’il dirigea avec von Grunenbaum sur Le Rêve et les sociétés humaines (Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1967). La biographie de Caillois par Odile Felgine rapporte les différentes occasions où les deux hommes se sont rencontrés. Caillois invitait les Corbin à la maison, etc. Mais évidemment, il existe une dimension bien au-delà de l’anecdote, par laquelle le biographique ou l’événementiel rejoint le symbolique ou le mythique. Ce point, Gilbert Durand l’a touché du doigt dans son texte sur “Caillois et l’approche de l’imaginaire”, lorsqu’il rappelle non seulement l’amitié des deux hommes, mais comment leurs pensées devaient se cristalliser autour de l’exil, peu avant le seconde guerre mondiale. Caillois partira pour l’Argentine, dans les bagages de Victoria Ocampo et y découvrira Borgès, ainsi qu’un paysage qui le marquera jusqu’à la fin de sa vie. Corbin sera lui bloqué à Istambul, alors qu’il tentait de découvrir et de classifier des manuscrits de Sohrawardî. Bien des années plus tard, en mars 1952, lorsque Caillois est chargé par l’Unesco de représenter l’Iran et l’Irak à l’occasion du millénaire d’Avicenne, il sera déçu par Bagdad, la ville des Mille et une Nuits, mais retrouvera en Iran l’émerveillement qu’il avait connu alors, pendant ses années d’exil en Argentine.
Plus personnellement, je n’ai cessé de m’intéresser aux penseurs des années trente qui se sont penchés sur l’imaginaire, pour tenter de débloquer la situation sclérosée dans laquelle le néo-kantisme avait abandonné l’imaginaire. Cette nouvelle génération sera marquée par la phénoménologie (introduite par Aron, Sartre et Corbin) et tentera de dynamiser l’imaginaire, de lui restituer ses droits dans le domaine de la connaissance. A côté de Corbin et de Caillois, nous trouvons Bachelard, Armand Petitjean ou encore Jean-Paul Sartre, avec ses premiers essais sur l’imaginaire et, plus important, un récit comme La Nausée, qui ouvre la phénoménologie sur l’étude du vide, du néant, du vertige, de la mort. Bref, tout ce que la bonne conscience rationaliste rejette dans les marges de la folie ou de l’hallucination. Tel est l’apport de ces penseurs: rendre à l’image une valeur épistémique. Restituer les images (qu’il s’agisse de mythe, de rêve ou de fiction littéraire) dans l’ordre du savoir. Bien entendu, comme je l’ai dit à propos de l’encyclopédisme et de la théorie des correspondances, ce genre de savoir restera louche, gauche, oblique, refoulé dans les brumes du délire psychologique tant qu’une telle réévaluation de l’imaginaire ne s’accomplira pas par un ébranlement de la rationalité étroite et utilitaire.
Calendes de juin 1998.
Professeur de littérature comparée, Stéphane Massonet (1962) est Docteur en Philosophie de l’Université Libre de Bruxelles. Sa thèse portait sur la phénoménologie de l’Imaginaire. Il s’est spécialisé dans l’étude des avant-gardes et des non-conformistes du XXème siècle : Corbin, Caillois, Michaux, Mesens, … Il a publié La Chute des corps de Roger Caillois (Fata Morgana), la Correspondance entre Tristan Tzara et E.L.T. Mesens (Didier Devillez) et Les labyrinthes de l’Imaginaire dans l’œuvre de Roger Caillois, (L’Harmattan Littératures).
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