16 octobre 2008
Paul Morand, un maître de style
Ancien élève de l’E.N.S., Michel Collomb a édité Morand dans la Bibliothèque de la Pléiade. Au cours de ses travaux, il a eu accès à des sources inédites, d’où l’intérêt du recueil rassemblant quatorze articles d’une plaisante lecture, car, s’il est érudit, M. Collomb ne donne jamais dans la « déconstruction » à la mode chez les gras chanoines de Notre Mère la Sainte Université.
Admiré par Céline, Morand demeure l’un des grands stylistes français du XXème siècle, qui poussa le paradoxe jusqu’à illustrer une vision du monde pré-moderne (anti-moderne, comme dirait A. Compagnon) par des procédés littéraires révolutionnaires. Art de l’ellipse et de l’accélération, fragmentation du texte et mises en abyme, Morand se joua des règles avec un rare brio – relisons Hécate - et incarna, à sa manière faussement désinvolte (ce mondain travaillait comme un forçat), une Révolution conservatrice à la française.
Chez Morand, la nostalgie du monde ancien a pour corollaire un intérêt soutenu pour les changements de la modernité : son esthétique de la vitesse se fonde ainsi sur la conscience aiguë de l’érosion finale et l’intérêt pour les progrès techniques reste sans illusion aucune. En un mot, que Collomb n’écrit pas, Morand est un écrivain tragique : Tais-toi, dont il n’est malheureusement pas question dans ce recueil, en constitue une parfaite illustration. De même, l’auteur du Journal inutile, étudié par notre clerc avec une compréhensible prudence, défend page après page un aristocratisme qui refuse tout reniement, – posture ô combien inhabituelle dans la gent littéraire. Les critiques s’en tirent en avançant que Morand n’aurait pas « compris » son époque, alors que sa lucidité sur le suicide européen est sans faille.
Collomb repère chez Morand l’influence profonde du pessimisme historique schopenhauerien comme d’une forme de darwinisme, qui expliquent entre autres sa hantise du péril jaune. Il cite aussi un passage sur les pédérastes, qui date de 1926 : « Nouvelle Internationale, comme tant d’autres libérés par la guerre, ces nouveaux riches se risquèrent, puis pullulèrent, se répandirent partout avec cette indiscrétion, ces petites fureurs, ce prosélytisme froufroutant qu’on leur connaît. Ayant grandi dans les catacombes, ils s’épanouirent vers 1920, comme une société secrète s’emparant du pouvoir et heureuse de faire des statuts ésotériques de l’ordre la constitution même de la république. (…) C’est alors que les modes, les salons, les cafés, l’art, furent envahis d’une gent amère, insidieuse, ayant du goût à en périr et rien que cela, impulsive, névrosée, subtile, puérile et empoisonnée. » Une fine lame, et un grand classique.
Christopher Gérard
Michel Collomb, Paul Morand. Petits certificats de vie, Editions Hermann, 152 pages, 22€.
18:26 Publié dans Mousquetaires et libertins | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : morand, littérature, aristocratie


