Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27 novembre 2012

Dictionnaire amoureux de la Rome antique

« Je suis aussi attaché à cet idéal de civilisation, héritière de la Grèce, qui a su transformer les peuples vaincus en citoyens. Notre Europe a conservé cet art de s’approprier l’étranger. Notre humanisme et notre œcuménisme nous viennent de là. Depuis les écrits des Lumières, on a tenté de fonder l’héritage de l’Europe sur une opposition entre Athènes (l’hellénisme antique) et Jérusalem (la tradition hébraïque). Mais il faut en revenir à la romanité, qui est accueil, assimilation, capacité à accepter l’emprunt. Cette plasticité est notre dignité. Ce fut notre chance. C’est désormais notre risque, face à d’autres cultures obtuses qui récusent et oppriment toute diversité. » Telle est définie l’optique dans laquelle Xavier Darcos, ancien ministre de l’Education nationale aujourd’hui ambassadeur, spécialiste de Mérimée, d’Ovide et de Tacite, a, d’une plume fluide, rédigé cet attachant dictionnaire, subjectif et sans rien d’exhaustif. A chaque page transparaît la passion déjà ancienne qui unit le lettré et l’homme d’action à une romanité, vue comme « ce je ne sais quoi qui élève l’âme » (Rousseau). En lecteur attentif des Anciens, X. Darcos se révèle humaniste à la culture étendue, jamais convenue : ne se réfère-t-il pas autant aux poètes qui chantèrent Rome (de J. Du Bellay à P. Valéry) qu’à la passionnante série Rome, aux bandes dessinées Alix ou Murena, aux films Gladiator ou Caligula ? La peinture, l’opéra et même l’inframusique électronique sont aussi convoqués dans ce portrait kaléidoscopique du Romain : paysan superstitieux, ingénieur sans pareil, soldat infatigable, citoyen sourcilleux,… Parmi les multiples illustrations de l’expansionnisme romain, X. Darcos évoque ce petit village dont les habitants blonds aux yeux verts descendent d’une centaine de légionnaires romains qui désertèrent en 53 AC, traversèrent l’Iran, se firent mercenaires et s’établirent dans… l’ouest de la Chine ! L’auteur ne craint pas les allusions à notre époque, à ses mythes, vus cum grano salis : si, pour ne citer qu’un exemple, un certain brassage fut bénéfique à Rome, le multiculturalisme qui en résulta en sapa les fondements. D’Aqueduc à Thermes, d’Auctoritas à Virtus, d’Agrippine à Sénèque, ce dictionnaire nous promène dans l’immense espace romain où la Ville et le Monde ne faisaient qu’un.

 

Christopher Gérard

 

Xavier Darcos, Dictionnaire amoureux de la Rome antique, Plon, 720 pages, 26€

 

Écrit par Archaïon dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Tags : rome, antiquité |  Facebook | |  Imprimer |

La religion grecque archaïque et classique, vue par W. Burkert

Professeur émérite à l’Université de Zurich, Walter Burkert est l’un des tout grands noms de ce que les Allemands nomment Altertumwissenschaft, la philologie classique. Formé en Allemagne par des maîtres aussi prestigieux que W. F. Otto ou R. Merkelbach, cet érudit mondialement connu bat les records de publications novatrices : tous ses livres depuis 40 ans – rapidement traduits en de nombreuses langues… sauf en français - ont constitué des moments-clefs dans l’élucidation du miracle grec. Le nombrilisme pas toujours désintéressé de l’Université hexagonale, dont divers pontes médiatisés ont allègrement pillé son oeuvre, a retardé les traductions jusqu’au récent travail de dévoilement mené par Les Belles Lettres, qui permit au public francophone de découvrir son étude phénoménologique des cultes à mystères, ainsi que l’un de ses essais majeurs, Homo necans, sur la place de la biologie – de l’éthologie – dans la naissance des rituels et des mythes grecs. Sa thèse, iconoclaste, montre que l’hellénisme, et donc notre civilisation, son héritière de plus en plus oublieuse, plonge ses racines dans un passé paléolithique, celui de « l’homme qui tue » - le chasseur. Le meurtre comme sauvage origine de notre culture !

La méthode de W. Burkert démontre une éblouissante maîtrise des sources littéraires, des documents épigraphiques et archéologiques, de l’ethnologie… que le savant enrichit d’une connaissance désespérante de la pensée grecque, mais aussi des cultures orientales. En outre, ce pionnier de la transdisciplinarité n’ayant jamais été un adepte des dogmes structuralistes (« le panthéon grec ne peut pas être considéré comme un « système » harmonisé et clos »), on comprend mieux son relatif ostracisme par les tenants de systèmes abstraits, plus attentifs à la structure logique qu’aux réalités historiques.

Avec La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, dont la première édition remonte à 1977, W. Burkert nous offre la somme sur le polythéisme hellénique de 800 à 300 avant notre ère.

Sacrifices (sanglants ou non) et offrandes, fêtes et sanctuaires, magie et divination sont présentés avec clarté. Le chapitre sur les dieux olympiens insiste sur l’importance accordée par les Grecs aux poètes Hésiode et surtout Homère pour démêler l’enchevêtrement divin : ce recours aux poètes fonda et préserva ainsi l’unité spirituelle de l’Hellade : « Était grec qui était éduqué, et toute éducation se fondait sur Homère ». Burkert définit aussi cette poésie épique comme « l’heureuse union de la liberté et de la forme, de la spontanéité et des règles ». Il étudie ensuite la place des morts, des héros et des divinités chtoniennes dans la polis grecque, le concept de sacré et les expressions de la piété. Les mystères et la tentation ascétique sont abordés avant la religion des philosophes, des Présocratiques à Aristote.

« Le » Burkert s’était imposé partout comme un classique : le voilà enfin accessible en français, traduit et actualisé de main de maître par le Québécois P. Bonnechère.

 

Christopher Gérard

 

Walter Burkert, La Religion grecque à l’époque archaïque et classique, Picard, 478 pages, 61€.