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24 août 2026

La paix comme expérience intérieure ou Réflexions sur un livre méconnu d’Ernst Jünger

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« Nous avions foi dans le charme du verbe pour désarmer le Tyran et dans la sainte trinité du verbe, de l’esprit et de la liberté. »

Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre, 1939

 

Par un singulier paradoxe, nous devons à Ernst Jünger (1895-1998), immense écrivain issu des tranchées de 14-18, héros quatorze fois blessé, un temps chantre de « la guerre, notre mère »[1], du nationalisme « soldatique » et de la « mobilisation totale » un manifeste pour la paix, dont l’auteur commença la rédaction « dans le ventre du Léviathan », à savoir au cœur même du haut état-major des forces d’occupation allemandes en France. C’est en effet dans son bureau de l’Hôtel Majestic que, dès l’hiver 1941, Ernst Jünger tente de mettre en ordre ses pensées éparses sur la paix, un exercice qu’il qualifiera de plus difficile pour lui que les milliers de page  par lui consacrées à la guerre, étant donné qu’il se sentait plus à l’aise dans la description du front. Commencé au moment où le Reich se trouve au faîte de sa puissance, juste après les débuts en apparence prometteurs de l’opération Barbarossa, cet essai étrange, voire ambigu, et destiné à une poignée de happy few, car susceptible d’être interprété comme une forme de trahison, Jünger le désigne sous le nom de  L’Appel dans ses Journaux parisiens[2]. Le titre final en sera La Paix. Appel à la jeunesse d’Europe et à la jeunesse du monde.

 

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Dans la plus totale discrétion, Jünger travaille de 1941 à 1944 à ce que son traducteur français, Armand Petitjean, normalien, résistant issu de la droite, décrit comme « un exercice spirituel dans une langue cryptique ». Jünger précise alors : « J’éprouvais le besoin de mettre de l’ordre dans les pensée, de chercher à démêler le juste et l’injuste. Le fruit de ce travail servit de thème de méditation et de discussion à un tout petit groupe d’amis » [3]. Conservé dans un coffre-fort du Majestic, le manuscrit de ce brûlot est développé.

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Dans son Second Journal parisien, Jünger cite, à la date du 26 juillet 1943, l’exhortation de son ami Alfred Toepfer, qui appartient à l’entourage de l’amiral Canaris et fait partie des conjurés contre Hitler : « Il faut que vous vous mettiez à un appel à la jeunesse d’Europe »[4]. Un autre conjuré, le comte von der Schulenburg, le dernier ambassadeur du Reich à Moscou, qui sera pendu après l’attentat manqué contre Hitler, est tenu au courant de l’avancement du livre.

 

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Au départ, cet Appel s’inscrit dans la perspective d’une victoire allemande. Brûlé en 1942, le manuscrit de 1941 est repris en 1943 pour être terminé à l’été 1944. La perspective a alors changé du tout au tout, puisque les défaites d’Afrique et de Russie, l’avance inexorable de l’Armée rouge, le Débarquement de Normandie, les bombardements massifs rendent imaginable la disparition pure et simple de l’Allemagne.

Lu sous le manteau, L’Appel sert de manifeste et de mot d’ordre aux conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Rommel, qui avait été pressenti comme le futur chef d’un gouvernement « post-hitlérien » (dans le cadre d’une Allemagne invaincue par les Alliés) l’aurait qualifié de « base de travail »[5]. Après trois éditions non diffusées (et saisies par les autorités d’occupation anglaises et américaines en Allemagne), La Paix paraît une première fois à Amsterdam en 1945. Une première traduction française paraît sous le manteau après la Libération dans une édition clandestine de L’Action française, l’organe du mouvement royaliste alors interdit.[6] Bref, ce petit livre d’une cinquantaine de pages marque une rupture dans l’œuvre de Jünger et illustre le caractère tourmenté d’un siècle de fer. La dernière mouture tient compte du renversement de la situation : l’Allemagne est vaincue, occupée et en proie à l’opprobre pour les atrocités commises, par exemple dans les camps tout juste libérés. Les détracteurs de Jünger insisteront lourdement sur ledit renversement.

Pourtant, les témoignages sur la conduite de Jünger dans le Paris de l’Occupation, où il fréquente Picasso, Braque et Cocteau, sa proximité avec les conjurés du 20 juillet, ses extraordinaires Journaux parisiens montrent bien que l’écrivain était étranger au fanatisme comme à la haine. Il y a chez Jünger, dès ses premiers écrits, un refus net de la chute dans la zoologie, de cette haine abjecte pour l’ennemi, vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain - thème ô combien actuel. Son appel à la jeunesse d’Europe, qu’il dédiera plus tard à la mémoire de son fils Ernstel, tué à Carrare à la fin de la guerre, sert bien de mot d’ordre à la résistance, comme il est vrai son meilleur roman, Sur les Falaises de marbre, paru en 1939, et qui est une attaque subtile mais bien frontale contre la tyrannie du Grand Forestier et de ses « équarisseurs », que seul son prestige d’ancien combattant et de chevalier de l’Ordre Pour le Mérite protège des rigueurs du régime.

Dans cet essai, Jünger commence par déclarer que la guerre mondiale qui s’achève constitue une exception en ce sens qu’elle est « la première oeuvre commune de l’humanité ». La seconde œuvre ne peut être que la paix, tout aussi commune : « les fruits de la guerre doivent être universels ». En exergue, une citation de Spinoza donne le ton : « La haine entièrement vaincue par l’amour se transforme en amour ; et cet amour est plus fort que si la haine ne l’avait précédé ». Pour Jünger, les fruits du conflit titanesque ne peuvent naître que d‘une semence : le sacrifice inouï,  inimaginable dans son ampleur, consenti sur les cinq continents, sur terre comme sur mer et dans les airs. Il précise dans son Second Journal parisien, à la date du 6 août 1943 : « Auprès du sacrifice des soldats, des ouvriers, de tous ceux qui souffrent innocemment, je ne dois oublier en aucun cas les victimes de massacres sanguinaires et insensés. C’est sur eux, avant tout, comme autrefois sur les enfants emmurés dans les piles des ponts, que s’édifiera le monde nouveau »[7]. Dans son Journal parisien, où il se montre souvent moins elliptique que dans L’Appel proprement dit, Jünger insiste sur l’ordre nouveau qui doit naître sur les ruines de l’Europe, fondé sur le sacrifice « des êtres traqués et massacrés ». Déjà dans son roman uchronique, Sur les Falaises de marbre, qui marqua tant Julien Gracq, Jünger avait évoqué les équarrissoirs, ces lieux maudits où des populations entières sont taillées en pièces – allusion nette aux camps  de concentration de l’Est comme de l’Ouest. Jünger insiste aussi sur le caractère civil de cette guerre à l’échelle du monde, qualifiée de « fratricide », et en ce sens plus terrible encore que la Première Guerre mondiale, car d’essence idéologique : « Le plus impitoyable est celui qui croit se battre pour des idées abstraites et de pures doctrines, et non celui qui défend seulement les frontières de sa patrie. » Dans cette Guerre seconde, les théories de l’égalité ou de son contraire servent à jauger hommes et peuples : « Les grandes fosses communes se ressemblent toutes » (probable allusion aux fosses de Katyn). L’adversaire y est parfois plus proche que le camarade portant le même uniforme, ce qui oblige à choisir entre devoir et lucidité…

Jünger insiste aussi sur un thème déjà abordé dans les années 20, à savoir le caractère démoniaque de la technique, quand il parle de « technique concertée de la décimation », qui rend impossible toute chevalerie.

Le risque majeur réside dans une paix fictive, qui ne reposerait ni sur la raison ni sur une logique de l’alliance, mais sur la vengeance – il songe clairement au Traité de Versailles, qui traumatisa les Allemands et prépara leur atroce revanche. L’esprit de discorde doit céder le pas au respect du droit. Jünger développe alors une théorie de la monarchie universelle fondée sur un principe spirituel, où des églises chrétiennes réunifiées joueraient un rôle de conservatoire des valeurs humanistes. Jünger ne fait allusion à aucune croyance dans le Christ ou dans un Dieu transcendant, mais bien à l’utilité toute sociale de structures traditionnelles. Vision bien aristocratique et même élitaire, romaine en un sens (ou prussienne ?), qui n’a rien d’évangélique ni même de chrétien stricto sensu. En conclusion, le nihilisme doit se combattre jusque dans le cœur de chacun.

Utopie naïve ? Discours pro domo d’un officier vaincu ? Nombre de critiques d’après-guerre ont ironisé, voire imaginé, comme le philosophe Pierre Boutang[8], une ruse du « germanisme » éternel.

Livre complexe, quasi mythique au sens où la guerre apparaît comme décrite par un Thucydide contemporain, La Paix mérite l’attention de tous ceux qui, à  rebours des cyniques discours de prédation, fussent-ils badigeonnés de bonne pensée, savent, comme Jünger, que la vraie force est celle qui protège.

 

 

Christopher Gérard

 

 

 

[1] La Guerre notre mère est en effet le titre héraclitéen choisi par les éditions Albin Michel pour la première traduction française de cet essai d’Ernst Jünger, Der Kampf als inneres Erlebnis (1934), dont la traduction littérale serait plutôt Le combat comme expérience intérieure.

[2] Julien Hervier, Ernst Jünger dans les tempêtes du siècle, Paris, Fayard, 2014, p. 335.

 

[3] Armand Petitjean, Introduction à La Paix, La Table ronde, Paris, 1948, p. 17. L’essai fut traduit en français en 1948 par son amie l’écrivain d’origine azérie Banine (1905-1992), aidée d’Armand Petitjean.

[4] Ernst Jünger, Second Journal parisien, Pléiade, Gallimard, Paris, 2008, page 558.

[5] La Paix, édition de 1948, p. 23

[6] Alain de Benoist, Ernst Jünger. Une bio-bibliographie, Trédaniel, Paris, 1997, p. 74.

[7] Second Journal parisien, Pléiade, p. 564.

[8] Pierre Boutang, Les Abeilles de Delphes, La Table ronde, Paris, 1952. Texte repris dans Dossier H Ernst Jünger, L’Age d’Homme, Lausanne, 2000, p. 33.

 

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Écrit par Archaïon dans Figures | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |