30 septembre 2009
Jean Clair
Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant
« Comment peut-on croire qu’une civilisation se fonde, s’institue, se préserve et se défend avec des morales lénifiantes, molles et désarmées ? » A elle seule, cette (fausse) question donne le ton du Journal de l’historien d’art Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant. Dans ce troisième volume, qui fait suite aux précieux Journal atrabilaire et Lait noir de l’aube, l’ancien élève de la communale devenu académicien se souvient sans sensiblerie aucune d’une enfance pauvre qui fit de lui un exilé (« ce n’est pas pour moi »), de la vie à la campagne avant 1960 et des cycles saisonniers, de son double héritage, celui des bocages vendéens et des monts du Morvan. Il évoque sa mère avec une émotion contenue et observe notre monde tel qu’il va (de travers) : avec justesse tant dans l’expression – sa langue ravira les amateurs les plus exigeants – que dans sa réflexion, impitoyable à l’égard de l’imposture aux mille faces. De ses origines modestes, Clair a conservé un sens aigu de l’injustice, que viennent renforcer un mélange très français de raison et de contemplation classiques, un humour à l’anglaise ainsi qu’une culture à l’allemande. Si je devais définir Jean Clair par une seule épithète, je choisirais « dense ». Vieille Europe au suprême. Un civilisé, désolé d’assister au crépuscule d’un monde qui sombre dans la vulgarité et une sirupeuse insignifiance: « qui croit encore à l’histoire ? Qui a encore envie de tourner la page pour dévoiler la suite ? » Toutefois, Jean Clair ne cède jamais à un nihilisme grincheux : s’il fustige notre déroute morale et esthétique – c’est tout un -, il le fait avec panache, sauvé par le culte de la grammaire comme par un bon sens hérité de ses ancêtres paysans. Bref, ce mélancolique a tout pour déplaire aux militants festifs de nos démocraties populacières. Lisons Jean Clair, et devenons les amis du noble Solitaire.
Christopher Gérard
Jean Clair, La Tourterelle et le chat-huant, Gallimard, 250 p.
Lait noir de l’aube
Ce vers de Paul Celan vient donner son titre au Journal que Jean Clair a tenu de l'automne 2005 à l'automne 2006: un cycle saisonnier pour exprimer la mélancolie et la révolte d'un lettré qui ne se console pas du "grand solde des décadences avant liquidation générale". Les lecteurs du Journal atrabilaire (Gallimard, 2006) y retrouveront les saines fulminations de l'ancien directeur du Musée Picasso, ses charges bienvenues contre la culture officielle (arts premiers, parcours citoyen, blablabla) et ses formes sournoises d'académisme (l'art moderne vu comme "épisode maniaco-dépressif de l'histoire des formes"), une pensée résolument à contre-courant qui évoque le regretté Philippe Muray, des rêves aussi comme chez Jünger, car l'esprit de Jean Clair ne demeure jamais en repos. Tout part de l'acedia qui, chez Homère, signifie l'oubli de ceux qui nous ont précédés. Nous y sommes: l'amnésie volontaire triomphe chez homo festivus au risque de voir la Cité se déliter. Un sage médiéval, Hugues de Saint-Victor, parle d'acédie pour désigner "la tristesse née de la confusion de l'esprit, de la lassitude et de l'amertume de l'âme". Malgré les narcotiques de plus en plus puissants comme la télévision et ses images mercurielles (id est vénéneuses), malgré l'hédonisme obligatoire (Fête dring dring, gay pride, Débile parade), malgré le jogging et l'obsession du corps, notre merveilleuse civilisation occidentale s'enfonce dans le marasme ou, pour citer Clair: "Nous sommes entrés, insensiblement, dans une Société anonyme composée de maquereaux et de putes". L'une des caractéristiques de cette société est son refus de l'otium, le nonchaloir typique des civilisations accomplies, remplacé par le triste et pesant negotium, le sacro-saint bizness. Le silence, la médiation, la flânerie, toute espèce de gratuité en sont proscrits. Comme jadis sous d'autres régimes, cette glissade totalitaire influence la langue des nouveaux serfs: "ces appellations qui sont autant de borborygmes, et de défis à la raison: l'"auteure", la "professeure", tous les "areu areu" d'un français retombé en enfance, mais que nous serons tenus de respecter sous peine d'être traduits devant les tribunaux, pour anti-féminismeu". Pessimiste, Jean Clair? Seuls les aveugles et les pusillanimes tenteront de se rassurer en l'étiquetant de la sorte. Les autres apprécieront sa vision tragique, tempérée par un amour de l'art et par une culture humaniste. Et reprendront, à sa suite, le combat contre la bêtise à front de taureau.
Christopher Gérard
Jean Clair, Lait noir de l'aube, Gallimard.
Jean Clair, Journal atrabilaire (Gallimard)
Né en 1940 dans une famille modeste, Jean Clair est un modèle d'ascension sociale: études d'histoire de l'art et d'esthétique, thèse à Harvard, direction du Musée Picasso et de la Biennale de Venise, sans oublier ces prestigieuses expositions, montées parfois avec difficulté (Magritte, Balthus, Chirico, et la toute récente Mélancolie). Son œuvre d'écrivain - une trentaine de volumes - témoigne d'une liberté d'esprit comparable à celle d'un Marc Fumaroli: tous deux ont en commun, outre une culture profonde, une même réticence face aux dogmes bien-pensants, notamment sur l'art moderne. Ainsi Jean Clair a-t-il pu critiquer le surréalisme, vache sacrée d'un certain establishment, comme il a pu dissocier la modernité, fondée sur le désenchantement du monde soumis à la technique, de l'hybris avant-gardiste ("L'avant-garde est à l'esthétique ce que le messianisme est à la politique; et il en partage l'intolérance"). Bref, Clair est un homme libre qui n'hésite pas à écrire: "dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"". Son Journal de la saison 2004-2005 illustre ce réjouissant non-conformisme. Qu'il nous parle de la disparition du silence, remplacé par le grondement continu des moteurs et le fracas syncopé des batteries ("le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l'illimitation du mal"), de cette manie bien française de remplacer les titres d'articles par des calembours (comme pour empêcher toute réelle réflexion), de l'omniprésence très hexagonale elle aussi des acronymes, du téléphone portatif, objet de parade, ou des blessures de l'enfance dont nul ne guérit, de Céline ou d'Aragon, Clair vise juste et atteint sa cible, qui n'est autre que notre civilisation des apparences. "Grand solde des décadences avant liquidation générale", s'exclame-t-il avec mélancolie, mais sans aigreur, car son pessimisme reste tonique comme un bain glacé dans l'eau des montagnes. Jamais il ne s'apitoie ni ne ronchonne, non, il constate, ironise, servi par un sens très latin de la formule: "un pays qui n'est plus conscient ni fier de ses propres idéaux finit seulement par appeler pluralisme ou tolérance ce qui n'est qu'impuissance". Dégustons sans tarder Jean Clair pour mieux affronter l'imposture aux mille faces.
Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.
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