26 novembre 2008
Le Peintre de batailles
« La différence entre bons et mauvais qui a marqué l’humanisme chrétien est fausse. Nous sommes le bien et le mal en même temps. »
Arturo Pérez-Reverte, Le Figaro littéraire, 11 janvier 2007
Né en 1951, Arturo Pérez-Reverte s’est en moins de quinze ans imposé comme l’un des écrivains majeurs du monde hispanique. Ses romans (Le Tableau du maître flamand, Le Club Dumas, …) ont connu un succès international qui lui a ouvert les portes de l’Académie royale. Ce navigateur, grand spécialiste du Siècle d’Or, aurait pu poursuivre une confortable carrière d’auteur à succès s’il n’avait, dans Le Peintre de batailles (Seuil), convoqué les fantômes rencontrés dans une vie antérieure. Car Pérez-Reverte a, pendant plus de vingt ans, traîné ses bottes du Liban au Salvador, des Falkland aux Balkans comme correspondant de guerre. Plus précisément, comme photographe des horreurs de la guerre ou, pour le citer : « un fils de pute, mais honnête en quelque sorte ».
Le héros de son roman, Faulques, dont le nom évoque les reîtres d’autrefois, lui ressemble : « un prédateur graphique sans complexe ». Après vingt ans de baroud sur tous les fronts, Faulques se retire, malade, dans une tour sur les rives de la Méditerranée, où il entreprend de composer une fresque circulaire représentant l’archétype de la ville en flammes, la quintessence des orages d’acier. L’homme a au préalable couru tous les musées d’Europe pour s’imprégner des toiles les plus atroces, qui toutes décrivent le sort jadis advenu à Troie : l’incendie, le pillage, la mise à sac. Le souvenir d’une femme aimée, Olvido, vient aussi le hanter dans son labeur solitaire jusqu’au jour où se présente devant lui un certain Markovic, qu’il a pris naguère en photo du côté de Vukovar. Ce cliché, qu’il avait totalement oublié (refoulé ?), a scellé le destin du milicien croate. Au terme d’une traque de dix ans, le rescapé des tueries balkaniques vient demander des comptes à celui que le malheur des uns – Druses flingués au bord d’une fosse, Ethiopiennes violées et autres torturés par caprice – a d’une manière rendu célèbre.
Un dialogue d’une terrifiante densité s’engage entre le milicien, qui est tout sauf un ange, et ce photographe dont les mains ne semblent pas souillées que de seule peinture. Markovic existe-t-il ? N’incarne-t-il pas une voix intérieure, obsédante, qui oblige Faulques à fouiller toujours plus profond dans sa mémoire ? A chacun d’en décider. L’essentiel réside dans cette méditation sur le mal, totalement libérée des illusions judéo-chrétiennes, et dont Pérez-Reverte, nourri d’Homère et de Virgile, propose une interprétation tragique. « Chaque Titanic a son iceberg qui l’attend », s’exclame-t-il avant de préciser dans un entretien avec le Figaro littéraire : « je préfère un méchant intelligent et cultivé à un imbécile gentil » et de vitupérer une époque où, grâce à la technique, l’idiot occupe la première place (sonore, par exemple).
L’écrivain a donc pris le risque de déplaire au grand nombre, qui ne veut ni ne peut imaginer en quoi consiste l’essence du tragique, inévitable autant qu’immérité. L’horreur absolue pour un esprit puritain. Disciple de Nietzsche comme de Goya, Pérez-Reverte retrouve des accents athéniens pour dépeindre « le caprice géométrique de l’Univers », l’ordre implacable masqué par l’apparent chaos, le filet invisible à l’œil inattentif et les flèches d’Apollon, tueur solaire. Avec ce remarquable roman philosophique refont surface d’une part une pensée rétive au principe même de consolation, de l’autre une exaltation du héros, non point le soudard couvert de médailles, mais l’homme enthousiasmé à l’idée de ne pas se dérober à son destin.
Pour ma part, je place Le Peintre de batailles aux côtés de Malatesta et du Serpent à plumes dans ma bibliothèque païenne.
Christopher Gérard
16:43 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, tragique, pérez-reverte
05 novembre 2008
Robert Poulet
Auteur en 2003 d'une monumentale biographie de Robert Poulet (1893-1989), l'historien et éditeur Jean-Marie Delaunois a eu l'excellente idée d'en proposer une version abrégée qui permet au lecteur de se forger une opinion sur cet homme ô combien paradoxal. Il a dépouillé une imposante documentation, souvent inédite (notamment L’Oiseau des tempêtes, les mémoires de Robert Poulet) et rencontré tous les témoins de ce parcours si singulier, de la gloire à l’exil. Delaunois étudie le cas Robert Poulet dans toutes ses dimensions : esthétiques (du dadaïsme juvénile au classicisme de la maturité), éthiques (des dérives des années 20 au rigorisme catholique), politiques (du " fascisme occidental " à l’anarchisme de droite), etc.
Né à Liège dans la bourgeoisie catholique, Robert Poulet aura tout connu au long de son existence: les études d'ingénieur des Mines, la découverte de Wagner à 18 ans, le front des Flandres où il gagne ses galons d'officier au mérite, la vie de bohème dans la France des années 20, le cinéma muet comme acteur et scénariste (il participe au tournage du Napoléon d'Abel Gance), les milieux littéraires où il fait une entrée fracassante avec Handji (1931), un roman remarqué par les plus grands. Cet anarchiste de tempérament, ulcéré comme beaucoup d'anciens de la Grande Guerre (ses futurs amis Drieu et Montherlant par exemple) par la crise des années 30, fréquente alors ces non conformistes qui tentent de concilier tradition et révolution dans le but d'enrayer le déclin. De poète exalté, il se métamorphose en conseiller du prince, tout aussi exalté mais dans un monde qui bannit toute naïveté. Or, Poulet, comme le montre bien Delaunois, est tout sauf un esprit pragmatique. Aveuglé par un ahurissant complexe de supériorité comme nombre de génies (car Poulet fut un génie… littéraire), l'écrivain se veut théoricien d'un ordre nouveau. Il donne des leçons à gauche et surtout à droite, rompt des lances en faveur de la neutralité belge après Munich, bref il s'engage sur une voie minée au risque d'être manipulé. Après la défaite, il se trouve, en compagnie du très ambigu P. Colin, à la tête du Nouveau Journal par "devoir de présence", pour le "moindre mal", dans le cadre d'une collaboration conditionnelle, certainement non vénale et ce jusqu'en 1943, quand Degrelle, par pur opportunisme, proclame la germanité des Wallons, mettant ainsi fin aux illusions. Robert Poulet, qui incarna en Belgique la figure du non-conformiste des années 30, voulut, d’écrivain pauvre, devenir maître à penser d’une sorte de révolution nationale à la belge. Rallié à une collaboration conditionnelle, à ce qu’un grand résistant a nommé un "patriotisme collaborateur", Poulet se crut, un peu naïvement sans doute, l’homme du roi Léopold III, et l’élément central d’une politique de présence face aux Allemands. On pense à Drieu, le rêveur qui se voulut homme d’action, mais Poulet était, lui, un cérébral pur, dévoré d’orgueil, perdu dans des nuées fanatiquement préférées au réel.
Poulet s'est-il lancé dans cette aventure avec les encouragements du comte Capelle, conseiller du Souverain? Il l'affirmera une fois condamné à mort en 1945, entrant à son corps défendant dans l'Affaire royale, où son cas est instrumentalisé par les ennemis de Léopold III. Un paradoxe de plus: méprisé sous l'Occupation par les amis du Grand Reich comme par la Résistance, ce littéraire qui s'est cru homme de pouvoir découvre les dures lois de la Realpolitik, ce monarchiste renforce la clique hostile au Roi; bref, Poulet s'enlise dans un bourbier presque mortel, car le Régent avait signé son arrêt de mort. Le déclenchement de l'Affaire qui porte son nom le sauve du poteau et, en 1951, il est conduit à Paris dans une voiture du Ministère de la Justice avec pour ordre de ne plus se manifester en Belgique. Exit Poulet? Nenni: à 57 ans, aidé par ses fidèles amis Hergé et Marceau, il se remet à publier sans trêve jusqu'à son dernier souffle, bâtissant une oeuvre puissante autant qu'originale, à rebours du siècle. Fracassant: le terme convient parfaitement à ce personnage ambivalent… et fracassé, car jamais Poulet ne digérera ce qu'il estime être une injustice majeure. En témoigne une stupéfiante lettre à Baudouin Ier. Delaunois pose à ce sujet des questions pertinentes: la justice de l'été 45 fut-elle sereine et impartiale? Pouvait-on sérieusement accuser Poulet d'avoir voulu nuire méchamment au pays? Sa conduite, dictée par un orgueil démesuré, valait-elle douze balles au petit matin? A-t-il vraiment trahi? Loin de céder à la tentation commode de l'anachronisme moralisateur, J.-M. Delaunois rend bien la complexité du personnage, écrivain majeur, immense critique, mais piètre politique.
Christopher Gérard
Jean-Marie Delaunois, Robert Poulet, Pardès, coll. Qui suis-je ? La biographie complète (540 pages) a été publiée en 2003 sous le titre, Dans la mêlée du XXème siècle. Robert Poulet, le corps étranger, aux éditions De Krijger.
16:01 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : belgique, littérature belge, littérature, engagement


