London clubs (02 novembre 2026)

Lors de mes passages à Londres, j’ai l’habitude de pousser la porte d’un club, manie d’excentrique qui m’amuse. Pourquoi les clubs ? Touche de snobisme anglomane, comme cette dilection pour les (impayables) chemises de Jermyn street, comme ce goût irrépressible pour les British reps ties, qui ont ceci de particulier que leurs rayures, les stripes, descendent de l’épaule gauche, du cœur, à la main droite - l’inverse trahissant, horresco referens, une cravate d’Outre-Atlantique ?
Les cercles sont, pour chaque ville, le « miroir de ses talents » (dixit le roi Siméon de Bulgarie); ils illustrent et maintiennent l’âme du Vieux Continent, jusqu’au-delà des mers, de Santiago de Chili à Hong Kong. A fortiori, à Londres, au cœur de Clubland ! Après une relative éclipse, ils renaissent et attirent des membres plus jeunes, désireux de placer leurs pas dans ceux d’aïeux, réels ou imaginés – car le cercle, lieu de pouvoir comme de plaisir, peut aussi se révéler refuge pour la rêverie. Le mot d’ordre de tout cercle qui se respecte est bien entendu l’indiscutable « We are as we are ». Ses interdits tacites, de Bruxelles à Saint-Pétersbourg : dégoiser à tue-tête dans son smartfaune, parler d’affaires avec ostentation, ronfler au salon de lecture après le déjeuner, inviter un raseur. En un mot comme en cent, il convient d’incarner la figure du gentleman qui retrouve ses pairs pour deviser en toute liberté, affranchi des pesanteurs du dehors.
Commençons par mon préféré, le Travellers Club, 106 Pall Mall, juste à côté de l’Athenaeum, avec lequel il partage d’exquis jardins, situés à un jet de pierre de ce qui fut, pendant la guerre, le QG du général de Gaulle. Une oasis de verdure au centre de la City, sur l’emplacement d’anciens jardins royaux. Le Travellers est un peu l’archétype des clubs londoniens, fondé après les guerres napoléoniennes pour réunir dans un cadre confortable des diplomates et des voyageurs – à l’origine, tout candidat membre devait prouver qu’il avait parcouru un minimum de cinq cents miles en ligne droite depuis Londres. On songe bien entendu au Grand Tour, de rigueur dans l’Angleterre impériale, mais aussi à cette tradition d’exploration (et d’espionnage) typiquement anglo-saxonne. L’emblème du club n’est-il pas la tête d’Ulysse, le Voyageur par excellence ?
J’y suis toujours accueilli avec gentillesse et déférence par un personnel extraordinairement stylé. La première fois, c’était en été, j’ai pu déguster un Bourgogne blanc bien frais au jardin, ce qui m’a permis d’admirer l’architecture du bâtiment (1819), directement inspirée d’un Palazzo florentin attribué à Raphaël, avant de dîner dans la grande salle néoclassique du premier étage, que les Anglais nomment Coffee Room. Œufs de faisan en gelée, saumon cuit à la perfection et arrosé d’un Meursault P. Bourée 2008 gras en bouche, d’une délicate puissance – de l’or liquide : bref, un festin digne de Lucullus, servi avec brio par une jeune Française qui avait sauté le pas et décidé de travailler (dur) à Londres, comme nombre de ses compatriotes. Parfait, le Stilton, de même que le porto Fonseca 2008, conseillé par Sergio, le sommelier. Sur chaque table de l’immense salle, un chandelier faisait briller l’argenterie de Sheffield. Au plafond, des lustres en cristal ; une lumière d’une élégance intemporelle – comme dans Barry Lindon.
Passent les ombres de Lord Elgin, connu de tous les amateurs d’art ; de Patrick Leigh Fermor, le grand aventurieur des années trente et quarante ; de Lord Palmerston, qui joua le rôle que l’on sait dans la création de la Belgique ; de Talleyrand, qui, ambassadeur à la Cour de Saint-James, y venait jouer au whist. Tant d’autres fantômes… Du temps de leur exil, les princes d’Orléans étaient des visiteurs assidus du Travellers. Dans la salle, au jardin ou accoudés au bar, bien vivants, des gentlemen tirés à quatre épingles, dont nombre de jeunes élégants.
Mon coin préféré est la magnifique library, à l’étage, dont les balcons donnent sur les jardins. Le plus souvent déserte, la bibliothèque, avec ses rayonnages patinés, ses fauteuils en cuir et ses appliques de bronze est l’endroit idéal pour rêvasser en contemplant le moulage de la frise du Temple d’Apollon de Bassae. La défunte Queen Mother organisait ses Christmas dinners dans cette pièce, sa préférée de tout Londres.

Pour pousser la porte du Carlton Club tout proche, 69 Saint-James street, j’ai endossé mon costume croisé le plus austère, l’anthracite de l’Union des Drapiers, tailleur aujourd’hui disparu qui, en son temps, celui de ma jeunesse, habilla tout Bruxelles Le Carlton est le club des Tories, les Conservateurs. De sa porte, on aperçoit dans le soir qui tombe la vieille cour de St-James ; à deux pas, de l’autre côté de la rue, le chapelier du Roi depuis trois cents ans, Lock. J’y ai trouvé des casquettes en tweed indestructibles et d’une classe folle.

La dimension politique du cercle apparaît d’emblée : les lieux sont somptueux, sans chaleur excessive il est vrai, d’une élégance irréprochable, un tantinet sévère. Comme au Travellers, l’accueil est attentionné, professionnel. Monumental, le double escalier au tapis bleu (un bleu tory), orné de portraits de leaders conservateurs plonge le visiteur dans l’ambiance tory - de Gladstone à Churchill, de Disraeli à Thatcher, de Macmillan à Johnson (l’homme qui récite Homère par cœur). Coupole néo-classique, lustres à pampilles, plafonds à caissons dorés, chapiteaux corinthiens, imposantes cheminées de marbre noir, murs aux teintes ocres et feutrées… Tout le monde, hommes et femmes, en costume strict – impression nette de sérieux, alors que le Travellers vous a un je-ne-sais-quoi de dilettante, de moins formel, disons-le bien séduisant. À la carte, Dorset crab, Dover sole, oysters, grouse d’automne (« May contain shots », gare aux dents !) – la quintessence de la gastronomie anglaise, sur laquelle il serait ridicule d’ironiser, tant le cliché, digne de Louis de Funès (« Mange, mon fils ; mange ! ») est aujourd’hui passé de mode.
Un autre soir, mes pas m’ont porté, dans ce même périmètre que les initiés appellent Clubland, à St-James s’ Square, le plus ancien square londonien, un endroit délicieux, surtout à la belle saison, où il fait bon s’installer à l’ombre des grands platanes qui entourent la statue équestre de Guillaume III. Concordia crescimus est la devise de l’East India Club, 16 St-James ‘s Square, club issu de la fusion de plusieurs instititions, dont la plus ancienne regroupait les officiers et gentlemen de l’East India Company, la fameuse armée, puis des fonctionnaires de tout l’Empire. Il en reste une atmosphère coloniale, qu’incarnent ici ou là une amusante tête d’hippopotame empaillé, des porcelaines de Chine pillées je ne sais où, un portrait du maharadja d’une principauté oubliée. D’autres clubs plus récents ont apporté leurs alluvions : clubs de sport et de public schools, le tout dans un esprit de concorde, garante de croissance (voir la devise latine).

La légende veut que c’est en ces lieux que, le 21 juin 1815, au soir de la bataille de Waterloo, un émissaire de Wellington avertit le Régent de la victoire anglaise. Au premier étage, au mur de ce qui s’appelle justement la Waterloo Room, pendent, autour du portrait de Georges IV, les répliques des étendards napoléoniens pris à l’ennemi (français). Lustres scintillants, brouhaha calme des conversations, murs aux tons vert menthe, fauteuils groupés en petits îlots indépendants, tambours de régiments disparus… La carte du bar propose le cocktail signature : le Farmers glory, mixte à part égale de porto et de brandy. Un reste de (récente) prudence m’a poussé à me contenter d’une coupe de champagne, celui du club of course.
Bref, ici et là, des moments de haute civilisation, au large, bien au large de notre bel aujourd’hui.
Christopher Gérard
Écrit par Archaïon | Lien permanent |
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