Les scénarios de l’Affaire Dreyfus (08 octobre 2026)

Sujet tabou, avec ce que cela comporte d’irritant, si l’on en croit Ernst Jünger, qui, dans ses Journaux parisiens, évoque l’Affaire Dreyfus en ces termes : « Un fragment d’histoire secrète (…) une affaire taboue ». Luc Dellisse, romancier et spécialiste du scénario, reprend le dossier … à sa manière. L’Affaire, rappelle-t-il, s’inscrit dans un contexte géopolitique bien spécifique : l’avènement de la Troisième République dès 1871, à la suite d’un désastre militaire, et la montée en puissance de l’Allemagne. Une guerre secrète oppose ces deux empires, surtout depuis l’Alliance russe de 1892. Dans l’attente de la conflagration, jugée inévitable, le renseignement allemand, en plein essor, s’intéresse à la future « arme secrète » de l’armée française : le futur canon de campagne à tir rapide (à frein oléopneumatique), alias le canon de 75, salvateur en 1914 avec ses vingt coups à la minute. Le renseignement français, lui, tente d’intoxiquer Vienne et Berlin en mettant en avant un prototype moins performant, le canon de 120 (à frein hydraulique), trois fois moins rapide.
Luc Dellisse présente ses scénarios avec brio, suscitant ainsi chez le lecteur de passionnantes rêveries politico-militaires. Innocent, car authentique patriote (d’origine alsacienne de surcroît), Dreyfus était-il missionné pour désinformer les Allemands ? Qui furent les vrais traîtres (sans doute plusieurs) ? Que recherchait le SR allemand ? Etait-il dupe ? Quoi qu’il en soit, les conséquences de la fracture franco-française furent gigantesques, ainsi que le comprit bien le Prince de Bülow, le Bismarck de Guillaume II : « Le mieux est que l’affaire continue de s’envenimer, désagrège l’armée, scandalise l’Europe ». Un grand journal autrichien de l’époque qualifie l’Affaire de « Sedan intérieur », pour désigner l’effrayant abîme creusé entre l’armée et la nation.
Cette réflexion sur l’Affaire tombe à pic au moment où les forces de discorde jouent une pièce des plus périlleuses.
Christopher Gérard
Luc Dellisse, Les Scénarios de l’Affaire Dreyfus, La Renaissance française, 148 pp, 9 euros
https://larenaissancefrancaise.org/2026/10/01/parution-dun-nouvel-ouvrage-aux-editions-lrf-en-poche/
Trois questions à Luc Dellisse sur l’Affaire
Propos recueillis par Christopher Gérard
Quelle est la genèse de ce livre sur un épisode majeur de la « guerre franco-française » ?
Ma première plongée dans l’affaire Dreyfus remonte à plus de vingt ans. À cette époque, j’enseignais les techniques de scénario à l’université de Rennes 2. J’avais un cours consacré aux dramaturgies du réel. C’est-à-dire que j’essayais d’appliquer les principes mêmes de la création scénaristique à des événements historiques effectifs, qui offraient donc la double caractéristique de s’être produits dans le passé et ne plus pouvoir accueillir de faits nouveaux ; et de devoir être abordés sans aucune intervention fictionnelle : car l’exercice n’avait de sens que si on ne truquait pas les données de départ en les fictionnalisant. Il s’agissait d’examiner le sens d’éléments factuels mais demeurés inexpliqués.
J’ai ainsi consacré mes cours à plusieurs petits mystères historiques, pour essayer de comprendre ce qu’ils voulaient dire. Les tables tournantes de Guernesey, où tous les morts évoqués parlent comme Victor Hugo, et pourtant ce n’est pas lui qui transcrit les coups, et il n’intervient pas non plus sur les transcriptions. L’affaire Corneille / Molière, où Jean-Baptiste Poquelin pourrait avoir utilisé le style et le savoir de Corneille pour écrire certaines pièces de Molière. Tout cela était encore de simples exercices d’école.
Quand j’ai voulu m’attaquer à un événement historique majeur comme l’affaire Dreyfus, dont la quasi-totalité des faits étaient connus, mais dont le sens demeurait mystérieux, j’ai dû vraiment l’étudier en profondeur, en me reportant aux livres et aux documents publiés ou disponibles sur internet. J’ai ainsi lu une bonne vingtaine d’ouvrages, pris des dizaines de pages de notes, et j’ai entrevu peu à peu une très étrange aventure. Elle ne se limitait pas à une question d’esprit de corps de l’armée, ni d’erreur judiciaire couverte par la hiérarchie, ni même de menées antisémites, si virulentes. Elle semblait relever aussi de la manipulation, du complot, de l’intoxication, et permettait d’imaginer divers scénarios, tous plausibles, mais incompatibles entre eux, pour unifier les pièces de ce puzzle. Ce cours m’a donné beaucoup à penser.
Mais ce n’est qu’au printemps dernier que reprenant mes lectures, mes notes, j’ai décidé d’en tirer un livre où la recherche du sens, sous la forme de cohérences narratives plausibles, permettrait de parler de l’affaire Dreyfus sans tomber dans le commentaire idéologique ni dans l’illusion rétrospective. Simplement en pratiquant des combinatoires, pour dégager, si possible, par essais et par erreurs, une meilleure vue d’ensemble.
Tout est faux dans cette affaire, à commencer par le bordereau. Mais forgé par quel service ? Quel est le scénario qui a votre préférence ?
Vous avez raison dans une large mesure. Les principales pièces figurant dans le dossier Dreyfus, et dont la plupart y sont arrivées après même la condamnation d’Alfred Dreyfus, sont des faux ou en tout cas, des pièces truquées. Il y en a treize, que je détaille dans mon livre. Leur fausseté essentielle n’étant pas toujours que c’étaient des documents forgés, mais qu’ils étaient rattachés arbitrairement à Dreyfus, alors qu’ils n’avaient rien à voir avec lui. La seule pièce solide, celle qui a déclenché toute l’histoire, c’est précisément le bordereau. Il est indubitablement de la main de Ferdinand Esterhazy, cela est établi depuis la fin du XIXe siècle, et Esterhazy lui-même a fini par l’admettre. Sans la déclaration arbitraire du lieutenant-colonel d’Aboville, qui a prétendu reconnaître l’écriture de Dreyfus, il est probable que l’affaire Dreyfus s’appellerait l’affaire Esterhazy. Mais cela n’éclaircit rien pour autant. Car si Esterhazy a bien écrit le bordereau, qui mentionne que des documents « secret-défense » sont livrés à l’Allemagne, on ne sait ni comment il se serait procuré ces pièces confidentielles, ni en quelle quantité, ni même exactement pour quel bénéfice. Esterhazy coupable de trahison est assez certain. Seul coupable ? Loup solitaire ? Traître organisé ? Ce n’est pas le plus probable.
À l’exception du bordereau et, plus tard, du « petit bleu », télégramme de la main de l’attaché militaire allemand qui désigne nommément Esterhazy, les autres pièces du dossier, avec leur caractère douteux ou carrément truqué, ont été conçues ou déformées spécialement pour accuser Dreyfus, sur lequel, en réalité, il n’y avait rien, mais que sa judéité et son caractère peu expansif désignaient pour fournir un parfait coupable de substitution. Tous ces faux étaient le fait de membres de l’armée, et notamment du service de renseignement. La question reste donc d’abord le pourquoi d’une telle obstination dans l’erreur et la désinformation.
Peut-on imaginer une intoxication double, services allemands et français échangeant des renseignements plus ou moins authentiques dans l’espoir de percer le secret de l’Armée française - le plan du futur canon de campagne à tir rapide ? Dans ce contexte, Dreyfus aurait-il pu, sur ordre, livrer des informations choisies aux Allemands ?
Vous avez désigné plus haut l’affaire Dreyfus comme un épisode d’une « guerre franco-française ». Oui, il y a certainement eu durant ces graves événements des aspects relevant presque de la guerre civile. Mais il est encore plus juste de considérer que c’est un épisode de la guerre franco-allemande, une guerre froide à cette époque, mais terriblement réelle, et cruciale pour la France. Elle se situe d’ailleurs exactement à mi-parcours entre les guerres de 1870 et de 1914. Le bordereau, déclencheur de l’affaire, surgit en septembre 1894, et si sa signification reste en partie obscure, son rôle sera ravageur.
Il établit que les secrets militaires livrés à l’Allemagne portent essentiellement sur l’artillerie. Or les canons de campagne sont les seules formes d’armes lourdes existant à l’époque. La maîtrise de leur qualité et de leur supériorité, c’est la maîtrise de la guerre elle-même. En 1914, il y aura des avions, des chars, même des sous-marins. Vingt ans plus tôt, rien de tout cela n’existe, en tout cas de façon opérationnelle. Le destin d’un pays, en cas de conflit armé, repose exclusivement sur l’artillerie. Cette primauté donne tout son poids tragique au bordereau.
Un des scénarios possibles, en effet, est que le modèle de canon sur lequel des informations ont été transmises aux Allemands n’était pas celui que développaient en réalité les ingénieurs militaires français : les secrets livrés seraient donc une fausse piste, un leurre, pour laisser dans l’ombre l’arme véritable. Je ne dis pas que cela est sûr, mais il y a des arguments solides qui vont dans ce sens. Dans cette hypothèse, le bordereau serait une trace de cette manœuvre d’intoxication de l’adversaire. Et ce pauvre Dreyfus, victime collatérale d’un montage qui le dépasse, un pion sacrifié sans scrupule – d’autant plus que l’antisémitisme dans l’armée avait des racines profondes, et que certains ont dû éprouver une joie mauvaise à sacrifier un Juif.
Mais ce ne pouvait être là le plan dès le départ. L’écriture de Dreyfus ne ressemble pas à celle d’Esterhazy. Le meilleur graphologue de l’époque, Gobert, l’expert de la Banque de France, ne s’y est pas trompé. Et ni les Français, ni les Allemands, s’ils avaient mis malignement en circulation un document trompe-l’œil comme le bordereau, ne pouvaient deviner qu’on attribuerait à Alfred ce qui était de la main de Ferdinand.
Mais admis ce court-circuit initial qui a eu pour effet d’envoyer un innocent au bagne à Cayenne et de mettre la France en révolution, peut-on imaginer qu’une fois accusé faussement, Dreyfus ait accepté son sort, pour servir les desseins de l’état-major ? Ce n’est pas impossible : son patriotisme et son sens de la hiérarchie auraient pu le mener jusque-là. Mais d’une part, il a toujours clamé son innocence. D’autre part, consentant ou non, cela ne changeait rien à son sort. On ne lui a pas demandé son avis pour le condamner à perpétuité. Pour quelles fins obscures ? Mon livre, en examinant certaines pistes prometteuses, permet à chaque lecteur de se faire une opinion personnelle.
Écrit par Archaïon | Lien permanent |
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