Cercles italiens (25 juin 2026)

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La Providence m’a offert au printemps le rare bonheur de (re)pousser la porte de deux cercles italiens, dont je voudrais chanter les louanges à tous mes amis.

Le premier cercle correspondant est le Circolo Societa dell’Unione, de Venise, fondé en 1872 et abrité depuis quelques années dans l’un des palais Mocenigo. Pour en trouver l’entrée, il faut, comme souvent à Venise, se perdre dans les calli (pluriel de calle), labyrinthe créé par les Dieux pour faire perdre leur patience aux âmes pressées. Une fois ce premier obstacle surmonté, il faut sonner à une grande porte, qui s’ouvre sur un jardin paradisiaque, dont les lys roses enchantent le promeneur.

 

 

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Ensuite, un ascenseur mérovingien vous amène cahin-caha à l’étage, où se cache le Circolo. Un maître d’hôtel en veste blanche vous ouvre, quasi hiératique et d’une urbanité sans âge. Après avoir montré patte blanche, vous voilà admis dans un salon aux couleurs pastel, bleu et ocre.

Par la fenêtre, le Gran Canal et ses eaux turquoises où se croisent les vaporetti chargés à ras bord ; en face, la Chiesa San Toma et son campanile. Une coupe de prosecco, un zakouski au saumon vous font patienter.

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Nous sommes loin des clubs anglais avec leurs chesterfields de cuir capitonnés à l’inimitable patine : ici, des fauteuils en tissu, profonds comme des lits. Intégrale quiétude. Le temps de contempler un portrait dédicacé du dernier roi d’Italie et le maître d’hôtel vous convie à la salle à manger voisine. Le menu ? Pas de carte ni d’hésitations malvenues. Imposé : tortellini, asperges, dorade arrosés d’un vin blanc du Veneto, produit par un membre (au Circolo de Venise, on ne boit que les vins des membres). Aux tables voisines, chacun parle trois langues au moins – la Vieille Europe.

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Quelques jours plus tard, j’arpentais, une fois de plus, le pavé romain. Retrouvailles avec le Panthéon, le Caffè Sant Eustachio et la terrasse du Rosati, les marbres du Museo Baracco et les rives du Tibre – Roma aeterna. Pour me consoler de la fermeture (provisoire, j’espère) du Greco, je me suis rendu au Nuovo Circolo degli Scacchi, lui aussi fondé en 1872 et qui, à l’origine réunissait les membres de l’aristocratie romaine, celle des Bianchi, partisans des Savoie, et des Neri, les papistes.

 

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Depuis 2023, ce cercle est abrité, non plus dans un palais du Corso, autrefois Légation de la Russie impériale auprès du Saint-Siège, où j’ai eu l’occasion de déjeuner en compagnie d’un grand écrivain, parfait connaisseur des années 30, mais au Palazzo Altieri, tout près de la Piazza Venezia et juste en face du Gesù, église jésuite qui incarne le baroque (voir le post-scriptum).

Bref, le temps de gravir les escaliers monumentaux ornés de marbres antiques - une vraie pinacothèque -, me voilà introduit, après avoir là aussi montré patte blanche, dans les somptueux salons du Cercle.

 

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Tapis persans, Gobelins, lustres vénitiens, profonds fauteuils grenat, toiles de maître (dont un Apollon et Marsyas du Tintoret), silence presque solide. Là aussi, intégrale quiétude, à quelques encablures du bruyantissime Largo di Torre Argentina. Un personnel en livrée aux boutons armoriés et en gants blancs - à se croire, un bref instant, figurant dans une scène du film Le Guépard – s’occupe de nous avec une déférence amusée, juste ce qu’il faut pour montrer à ces Barbari du Nord que Rome reste tout de même Caput Mundi. En sirotant une flûte de prosecco, j’avise deux gigantesques armoires chinoises, que j’imagine provenant du Palais impérial de Pékin et qui doivent ressembler à celles qui ornaient jadis le salon des époux Morand dans leur hôtel particulier de l’avenue Charles Floquet et que, selon une légende tenace, Alain Delon aurait rachetées lors de la dispersion.

 

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Pour le déjeuner, nous voilà guidés à travers les salons aux murs tendus de damas. La table est parfaitement dressée : argenterie et porcelaine de Florence armoriées, cristaux idem, ravissantes grappes de raisin en verre. La tradition veut que tout nouveau membre offre un plat en argent portant sa signature. Qu’ai-je dégusté au juste ? Je me souviens d’une soupe de melon au guanciale arrosée d’un chardonnays palais (et non maison). Pour le reste, le nez en l’air, j’ai passé mon temps à admirer ces lieux sublimes, à l’écart du monde, perdu dans mes rêveries d’excentrique.

 

Christopher Gérard

Juin XXVI

Post-scriptum : Depuis toujours, étant athénien pur sucre et donc attelé à la recherche de la vérité dans toute sa limpide cruauté, je tiens le baroque pour déloyal et trompeur, faux -ce qui n’empêche pas le génie.

 

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Écrit par Archaïon | Lien permanent |  Facebook | |  Imprimer |