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23 janvier 2014

L'énigme Robert Denoël

 

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Alors que les grands noms de l’édition parisienne, de Grasset à Gallimard (mais pas encore Laudenbach), ont fait l’objet de biographies, l’un d’eux et non des moindres, Robert Denoël (1902-1945), semble relégué aux oubliettes de l’histoire littéraire, si l’on excepte le site du bibliophile belge Henri Thyssens (http://www.thyssens.com/), d’une richesse et d’une rigueur exceptionnelles, et deux livres fort moyens, car dépourvus de références précises.

Il est vrai que Robert Denoël, Belge monté à Paris dans les années 20, déchaîna tout de suite la jalousie de ses confrères : voilà en effet un jeune éditeur qui, sans grands moyens mais pourvu d’un instinct très sûr, s’imposa en quelques années à peine comme l’un des tout grands. Celui que son compatriote Robert Poulet, auteur de sa maison, décrivait en ces termes : « tête romaine, figure romantique, mais empreinte d’énergie » conquit Paris à la hussarde. Du flair, il en fallait à celui qui lut le manuscrit du Voyage au bout de la nuit en une nuit et qui, sans hésiter, signa un contrat avec son auteur. De Dabit à Sarraute, de Cendrars à Tzara, Denoël soutint maints auteurs tout en publiant des textes politiques de tous les horizons : Staline et Mussolini, le monarchiste Bainville, les rubiconds Pozner et Aragon …

Pendant la drôle de guerre, Denoël dirigea même une revue nettement hostile au IIIème Reich et pro-alliée. Les vainqueurs de 1940 interdirent d’ailleurs des dizaines de ses livres, placés sur la fameuse Liste Otto. Sous l’Occupation, Denoël fit comme les autres éditeurs : il donna sa chance à Genet, à Barjavel, à la jeune Dominique Rolin, dont il fut l’intime. Il publia Elsa Triolet, qui, comme Aragon, oublia son éditeur pour hurler avec les loups. Toutefois, la publication des pamphlets de Céline, de textes antisémites et surtout celle des Décombres de Lucien Rebatet, le plus grand succès de l’Occupation, lui valurent des haines d’autant plus inexpiables qu’elles masquaient parfois des jalousies mortelles. À quelques jours de son procès, le 2 décembre 1945, Robert Denoël fut abattu d’une balle de 11.43 dans le dos, à deux pas des Invalides, alors qu’il se rendait probablement à un rendez-vous pour négocier une porte de sortie honorable. Crime de rôdeur, décréta trop rapidement la police : l’un de ces déserteurs noirs qui pullulaient à Paname, le colt en poche. Mais le portefeuille bien garni de la victime fut retrouvé intact. Et la disposition du corps ne correspondait absolument pas à ce scénario bien commode.

Plus étrange, sa maîtresse et légataire des parts de sa maison d’édition, la très intrigante Jeanne Loviton, ancienne égérie de Giraudoux et de Valéry, était sur les lieux de cet assassinat. Les deux principaux témoins, également présents ce soir-là, Guillaume Hanoteau et le communiste Roland Lévy, firent des déclarations aussi contradictoires que lourdes de sens. Denoël était-il en possession d’un dossier sur les activités de ses confrères parisiens, comme le susurre certaine rumeur? A-t-on voulu faire taire un témoin gênant ? Faire un exemple ? L’enquête fut menée avec une négligence suspecte et classée sans suite. Quelques temps plus tard, Jeanne Loviton, devenue propriétaire des éditions Denoël, cédait la maison à Gaston Gallimard. D’aucuns seraient tentés d’invoquer le vieux principe is fecit cui prodest.

Un roman récent, dû à la plume du surnommé Gordon Zola (rires), récapitule ces faits pour les mettre en scène, non sans verve et avec un sens certain du rythme. En dépit de l’avalanche parfois pénible de calembours (comme Zoé Etarivo, etc.) et d’un titre ridicule, il s’agit d’un honnête polar, dont le héros, Maître Bonplaisir, est un avocat spécialisé dans l’édition parisienne qui officie en ces temps troublés de la Libération. Malgré lui, il est forcé d’enquêter sur la mort énigmatique de Denoël. Le dynamitage de son bureau, la disparition de tel ou tel témoin, ne l’empêchent pas de faire quelques découvertes stupéfiantes, jusqu’à l’apothéose finale, où, sans déflorer quoi que ce soit, on peut simplement dire qu’il sauve la vie… de Louis-Ferdinand Céline, alors en voyage d’agrément au royaume de Danemark.

 

Christopher Gérard

 

Gordon Zola, Le Père Denoël est-il une ordure ?, Le Léopard démasqué, 16€

Voir aussi, Jean Jour, Robert Denoël, un destin, Dualpha, 37€