08 décembre 2006

Secessio nobilitatis

Pour célébrer la mort d'Horace, disparu le cinquième jour des calendes de décembre 8 A.C. (notre 27 novembre), je désire saluer cet homme attachant et invoquer ses Mânes. On lit trop peu Horace, bel exemple d'anarque au sens jüngerien, c'est-à-dire d'homme libre et souverain. Il est pourtant le Romain par excellence, stoïcien et épicurien selon les conditions atmosphériques, homme de la glèbe et familier des palais, badin en apparence mais d'une réelle profondeur. Pour désigner les mélanges que je publierai sur la toile, j'ai choisi Sermones, terme désignant les célèbres Satires dans la plupart des manuscrits d'Horace. Des mélanges donc, des entretiens masqués en notes de lecture, le tout dans l'esprit de ces diatribaï grecques qu'Horace réinventa. A l'origine, diatribè signifie "manière de faire passer le temps", "occupation" (sérieuse) et même "étude". Gardons-lui le sens de "conversation".

εεε

Secessio nobilitatis

Commençons par le bel essai de Michèle Gally, dont il est question dans "Schola delenda est". Cette lettrée réagit avec vigueur contre le meurtre prémédité des humanités et le sabotage systématique de l'école publique. Si nous vérifions le sens profond de schola - en grec scholè -, nous trouvons "loisir". La scholé, c'est précisément cette liberté intérieure, que l'on ne confondra pas avec l'apathie et qui seule permet la vie spirituelle. Jünger disait qu'un monde libre ne peut être que spirituel. Or, qu'observons-nous aujourd'hui, si ce n'est, à tous les niveaux, l'aliénation et la perte de repères, dans l'autobus bondé d'abrutis collés à leur portatif (Téhou? Téhou?) ou chez soi, quand retentit le vacarme d'un voisin en crise. Le système techno-marchand a instauré la guerre de tous contre chacun au nom du rendement et de la compétition. D'où, par exemple, la destruction des services publics au profit d'une privatisation globale, qui n'est en fin de compte que l'obligation de participer à la course au fric? Tout nous pousse à devenir ce que Sénèque, un autre sage, nomme les occupati, les affairés (les névrosés ?) par opposition aux otiosi, les gens du loisir (le divin otium, en grec scholé), en retrait. "Schola delenda est" doit donc être compris comme le mot d’ordre de la modernité terminale : la destruction programmée de tous les sanctuaires, de pierre, de bois ou d'éther.

εεε

Cette image de retrait en rappelle une autre, tirée de l'histoire romaine: la secessio plebis, quand les plébéiens se séparèrent des patriciens. Michel Maffesoli l'utilise dans La Transfiguration du politique (Grasset) pour illustrer la mort du dieu Progrès: "L'ironie, l'abstention, l'écart, l'exil intérieur pourraient être compris moins comme une passivité, en fin de compte propice aux pouvoirs, que comme une force d'inertie avec laquelle il faut compter." Aujourd’hui, je serais partisan d’une autre secessio, la secessio nobilitatis, retrait volontaire des Véridiques, ceux qui refusent de pactiser avec l’imposture aux mille visages. Le regretté Philippe Muray développe ce thème dans Le Portatif (Les Belles Lettres/Mille et une nuits), carnet où il notait ses réflexions. Portatif ne désigne nullement ce boîtier de plastique dont les sonneries stridentes vous électrisent (comme la queue du chat) et que l’on voit collé à l’oreille d’individus en rue, chez le crémier ou au volant de leur bolide. Pas du tout, il s’agit du surnom donné au Dictionnaire philosophique de Voltaire par ses lecteurs de l’époque. Ecoutons Muray : « Ce qu’une civilisation ne peut positivement accepter, c’est évidemment ce qu’elle a de plus intéressant : ceux qui la jugent en se refusant à elle. » Comme à la fin de l'époque classique, il se développe de nos jours une forme d’incroyance plus ou moins masquée face aux dogmes que sont la mondialisation heureuse, les guerres propres et autres foutaises « citoyennes ». Rompre avec ce système abêtissant, ignorer ses misérables icônes, déserter. Dans les années quatre-vingt, des promotions entières d’ingénieurs et de médecins soviétiques disparaissaient au plus profond des forêts sibériennes, où ils formaient des communautés quasi autarciques. Comment ne pas être fasciné par cette nobilitas qui se tient à l’écart du festin empoisonné sur lequel se rue la plebs sordida? L’un des penseurs de cette nouvelle nobilitas, une nobilitas bien entendu étrangère aux titres (plus ou moins authentiques) et souvent dépourvue de patrimoine (son côté aristo-prolétaien), ne peut être que Philippe Muray, l’auteur des Exorcismes spirituels (Les Belles Lettres), qui nous livre une ultime bouteille à la mer : « Approuveurs du présent, laquais du monde actuel, les chiens de garde du Show tentent d’étouffer sous cette accusation de nostalgie une volonté de connaissance du passé qui traduit un pari optimiste sur la proche disparition de l’oppression du Spectacle ». Quelle charge contre les histrions du système, journalistes stipendiés, écrivains subventionnés, politiciens au cou pelé! Avec quelle jubilation ai-je dégusté ces pages iconoclastes, notamment sur Sartre, qui m’a toujours inspiré un net dégoût. Muray parle à juste titre d’entreprise de dégradation obstinée pour définir la pose de cet auteur « politiquement correct par excellence », « jugeur universel » (de Baudelaire à Céline), « vertuiste de la plus détestable espèce ». En classe de rhétorique déjà, ce sacristain m’échauffait les oreilles avec ses procès d’intention ; il incarnait à mes yeux l’idéologue bien-pensant, et surtout l’homme du ressentiment. A l’Université, j’ai vite compris que ses épigones dominaient sans partage, alliant carriérisme et bonne conscience. Comme le dit si bien Michel Mourlet, c’est l’alliance de Tartuffe, de Trissotin et de Torquemada. Elle perdure, au service du Spectacle et de ce que Muray appelait l’Empire du Bien ou Cordicopolis. Pour moi qui suis comme lui de l'ancien monde (« Je ne pense pas que c’était mieux avant ; je dis que c’était mieux toujours »), les traits posthistoriques (en réalité posthumains) de l’homo festivus me révulsent de toute éternité : demande de protection obsessionnelle, effacement des identités sexuelles, moralisme pleurnichard allié à un libertarisme cynique, démence maniaco-légalitaire, sans oublier ce qu’il désigne avec prudence sous le terme de « mélangisme » - le métissage accéléré comme arme de désintégration des communautés traditionnelles. J’y vois le déchaînement de la Discorde aux noires prunelles, la liquéfaction globale de l’homme européen (tutsi, indien, chinois,…), « déshérité à mort » (quel bonheur d’expression chez Muray !), à qui il ne reste plus que ses sinistres parades pour oublier un bref instant que le passé, un jour, lui demandera de payer sa dette. Oui, Muray fut l’anti-Sartre au même titre qu’Abellio (qu’il goûtait peu). Suivons ses traces : « il faut écrire contre l’unification, contre le démon de l’Unité. Contre la disparition, partout, de la séparation, de la frontière, de la coupure ». Secessio nobilitatis.

εεε

Le sabotage des services publics est le thème principal du dernier livre de Benoît Duteurtre, auteur d’un Requiem pour une avant-garde (Belles lettres) et qui vient de publier Chemins de fer (Fayard), un roman aux allures de pamphlet sur le démantèlement de la SNCF, service public converti de force aux dogmes de la flexibilité et du profit, pour lequel il n’y a plus ni usagers ni voyageurs, mais des clients. Roman à thèse, trop explicite et prévisible, d’où ma déception sur le plan littéraire : une nouvelle aurait fait l’affaire et le personnage principal évoque davantage le porte-parole que la femme de chair et de sang à qui l’on s’attache. Quant au style, il se réduit trop souvent à une écriture neutre, dépourvue de sève, même si les ultimes pages, qui narrent la disparition de l’héroïne, montrent que l’écrivain pouvait, en se libérant des carcans réalistes, hausser le ton. Ne boudons toutefois pas notre plaisir, car Duteurtre dit bien, et non sans humour, comment l’ancienne civilisation paysanne et industrielle, celle des fermes, des gares et des écoles où l’on apprend, disparaît, rayée de la carte par un système high tech, celui des « espaces propreté » (hilarante description de containers en plastique), des bases TGV pareilles à des stations orbitales et des 4X4 pour néo-ruraux. Avec lucidité, il décrit la disparition des restes de l’ancien monde et l’avènement d’un tiers-monde délabré, souillé (tags et autocollants en volapük), à l’impitoyable apartheid. L'utopie rose bonbon d’une société libertaire et paresseuse ("civilisation des loisirs", "interdiction d'interdire") cède la place à une réalité moins champêtre: une « économie d’escroquerie » justifiant les nouvelles servitudes au nom d’une idéologie bougiste (il faut que ça bouge! - le mot d'ordre des esclaves volontaires) au sourire d’acier made in China. Son héroïne est une bourgeoise bohême, docile fantassin du système techno-marchand, dont on dit qu’elle fait "une belle carrière" dans la communication, et qui cumule les contradictions de notre modernité finissante : « Je voulais apporter mon concours au démantèlement de la SNCF, à lui imprimer une touche d’humanisme pour gagner enfin cette somme rondelette et disparaître dans ma campagne – elle-même saccagée par le démantèlement de la SNCF auquel j’avais contribué. » Fin observateur, Duteurtre précise: « Dans ce curieux système, on peut être dedans tout en se rêvant dehors ; on arrive même à se donner entièrement aux affaires dans le seul espoir de ne plus penser à l’argent ». Les idées l’emportant presque toujours sur les images, lisons donc Chemins de fer pour ce qu'il est, une défense de l'exception européenne, où l'homme demeure la mesure de toutes choses.

εεε

En retrait lui aussi, pendant le demi-siècle d'occupation de son pays, l'Estonien Jaan Kross, né en 1920, tour à tour juriste, professeur, et bagnard dans les mines de charbon de Vorkouta. Il aura connu les sévices des polices rouges et brunes, le goulag et puis les emplois modestes, les manuscrits dans le tiroir, jusqu'à la fin de l'oppression soviétique. En 1993, j'avais découvert cet authentique rebelle avec La Vue retrouvée (Robert Laffont), un recueil de récits illustrant la tragédie estonienne, pays dépecé par des prédateurs à l'appétit féroce. Peut-être est-ce ma nationalité belge qui, dès l'adolescence, m'a rendu si proches ces nations captives, Géorgiens, Finlandais ou Baltes, forcées de composer avec des voisins gourmands, d'adopter leur langue de bois et de guerroyer sous leurs ordres. Peuple d'entre-deux, trop latins pour les purs Germains, trop nordiques pour les sudistes, les Belges, d'instinct, se méfient des impostures, même recouvertes d'oripeaux généreux. Il n'y a pas d'idées généreuses, seulement des idées vraies  - généralement peu séduisantes en raison même de leur rectitude - et des leurres que l'on agite pour enthousiasmer les masses. Sans doute ma vieille fascination pour les Païens forcés de se convertir à la vraie foi a-t-elle renforcé cet intérêt pour ce thème, développé dans mon premier roman, Le Songe d'Empédocle. Quel plaisir de retrouver Kross dans Le Vol immobile (Editions Noir et blanc)! Dans ce roman à l'humour froid, le narrateur retrace la vie mouvementée de son ami Ullo, condisciple au lycée de Tallinn. Tel est le fil conducteur de cette vaste fresque de l'histoire estonienne, des années d'indépendance avant-guerre jusqu'à la fin de l'ère soviétique. Son héros, Ullo, incarne la figure de l'émigré de l'intérieur, qui refuse tout compromis avec les occupants, quels qu'ils soient: Armée rouge et Légion SS sont ici renvoyées botte à botte. Kross a fait un juriste de son personnage, pour lui faire jouer un rôle dans l'histoire tourmentée de l'Estonie des années sombres. Assistant d'un Premier Ministre broyé dans "la grande machine à torturer de Staline" (et condamné à mort après son décès), Ullo assiste à la liquidation de l'état estonien, envahi par les Russes puis par les Allemands, et dont la cause a été déclarée "historiquement vaine" à Téhéran, Yalta et Potsdam (1943-1945). Il fait partie du dernier carré des défenseurs de Tallinn en septembre 44, quand déferlent les "libérateurs" à l'étoile rouge et que s'exilent les derniers ministres légitimes. Ullo connaît les geôles moscovites et les camps de vacances sibériens, ceux-là mêmes que niaient Sartre et consorts, avant de "revenir" (terme consacré: on "revenait" de Vorkouta, comme on "se présentait" à la police politique). Par touches subtiles et avec un sens aigu de la cocasserie, Kross décrit la dégradation morale d'un pays qui change trois fois de maîtres en quatre ans, les actes héroïques (parfois dictés par une banale stupidité) ou répugnants, la résistance de quelques purs (beaux portraits de femmes au courage admirable) et la malchance de braves gens, le tout sur un ton sobre, tragique mais jamais dramatique. Quel film magnifique un Ken Loach pourrait tirer d'un tel livre! Le Vol immobile m'a fait songer à un autre roman, dû à la plume d'un dissident roumain, Vintila Horia, écrivain de haut lignage qui, dans Persécutez Boèce (L'Age d'Homme), met en scène un dissident relégué dans une masure en ruines où il découvre un mystérieux manuscrit. Ce livre, reçu des mains de Dimitri, mon éditeur, m'avait bouleversé par sa puissance comme par son thème, celui du passeur clandestin ("copier, comprendre, transmettre: cela lui paraissait aussi beau qu'une liberté"), qui propage une flamme au plus profond de la nuit. Kross et Horia, qui ont vécu la pire des tyrannies, celle fondée sur le mensonge à prétention idéaliste, nous donnent des leçons de résistance spirituelle à la grande dissolution. Lisons ces rescapés des Grandes Conflagrations, authentiques bienveillants, plutôt que les voyeurs et les nombrilistes.

εεε

Depuis que j'ai découvert les Mémoires de Marcel Schneider, publiés en cinq volumes chez Grasset sous le titre L'Eternité fragile, je suis devenu un fana de cet écrivain singulier, l'un des rares à oser publier des romans fantastiques. Disciple des Romantiques allemands, familier des derniers salons (celui de Marie-Laure de Noailles par exemple), fin mélomane (son essai sur Schubert est un classique), le personnage ne pouvait que me fasciner tant il se maintient à rebours des modes, et ce depuis soixante ans. Ne fut-il pas l'ami de Morand, qui lui légua sa garde-robe (porter les tweeds de Morand, quel rêve!) et de Dumézil, qui lui donna ce judicieux conseil: "Plonge-toi dans la forêt de toi-même, c'est là que tu trouveras les dieux". Alors que la masse des lettrés se soumettait à Marx, Freud et compagnie (du lisible à l'illisible), Schneider restait fidèle à Cicéron, Virgile, L'Arioste,... Contre l'infection réaliste, il propose son antidote, à base de romans de la Table ronde, de Novalis et de Rilke. Un civilisé révulsé par notre monde qui "n'obéit qu'à trois mots d'ordre: la mondialisation, le sexe et le néant". Un raffiné qui croit aux forces de l'esprit: "contre l'horreur du monde, il n'est de remède que dans les œuvres d'art et les ouvrages de l'esprit. Ce sont les seuls moyens qui évitent de se laisser absorber par la brutalité de la condition humaine". Un résistant, qui, tout jeune, mit en pratique cette secessio nobilitatis dont je parlais à l'instant… et qui apprit le latin tout seul!

Dans Moi qui suis né trop tard (Grasset), cet alerte nonagénaire livre quelques confessions, rompt quelques lances contre le monde moderne, évoque des figures disparues avec un sens de la fidélité tout à son honneur. "J'ai toujours su, dit-il, que ne trouverais pas ma place dans ce qu'on appelle le monde réel parce que pour y tenir une place, si humble soit-elle, il faut y croire. Je n'y crois pas. Eternel exilé, je vis dans le perdu, dans la nostalgie de je ne sais quoi. Je sais très bien qu'on ne peut revenir en arrière, restaurer ce qui a été aboli, retrouver le paradis. Aussi ai-je appelé éternité fragile cette espérance d'éternité à la mesure humaine". Mauriac lui dit un jour "vous qui vivez sur une étoile" et lui-même se décrit "tâtonnant comme un fantôme errant". Tout jeune, il a décidé d'entrer en poésie, de vivre dans ce qu'il appelle le tramonde, où seuls l'art et la beauté sont vénérés. Le voilà donc affilié à ce que Jean-Paul (pas celui du Flore!) nommait la Loge invisible, et la Phratrie des Hellènes (semper rediviva) les Gardiens de l'Etre, ceux qui refusent de scinder poésie et musique, veille et songe, réel et irréel, personne et cosmos. Ses réflexions sur le regard me paraissent proches du gnôthi seauton hellénique ("mon seul viatique est la possession de mon âme"), sauf que M. Schneider, en papiste conséquent, espère connaître un jour la Sainte Face. Vieux clivage entre les adeptes de la pistis et ceux de la sophia, entre foi et connaissance. Benoît XVI, qui semble renouer avec la grande tradition, l'évoque dans son fameux discours de Ratisbonne, à la grande fureur des fanatiques et des trouillards. Point n'est pourtant besoin d'être catholique pour goûter les méditations de M. Schneider, sur la mort par exemple, où il rappelle le rôle des vanités, ces peintures représentant la fuite inexorable du temps, ces saisissantes natures mortes, crânes, luths et sabliers, - une spécialité des XVII Provinces. Vieille nostalgie de la Grâce, concept plus initiatique que chrétien… Si proche du Fatum de nos chers Romains ou même des Mystères grecs. N'écrit-il pas, à l'instar d'un Ancien, que "l'on est de naissance ce que l'on doit être"? Je ne partage pas sa vision orthodoxe du Mal ("Dieu a créé l'homme entièrement libre et maître de son destin": mais alors, dieux du ciel,  pourquoi la Grâce?) ni son sens aigu du péché, mais ne chicanons pas, puisque sur l'essentiel je rejoins un maître: la conscience que le divin nous adresse des intersignes, sa défense de Platon (on est de Platon ou d'Aristote, de toute éternité) et des auteurs fantastiques, "passagers clandestins" de la littérature française. Je ne résiste pas au plaisir de le citer longuement à ce propos: "Tolérés par les uns, pourchassés par les autres, hués par tous, ils sont obligés d'avoir grande fermeté d'âme et grand mépris des valeurs officielles pour continuer à se faire les champions de l'imaginaire. Leur souverain bien s'appelle la liberté intérieure. Ils ne sont d'aucun parti, connaissant trop la vanité de la politique, d'aucune école, car il n'existe pas de mode d'emploi du fantastique, d'aucun milieu, car ils se sentent fils de roi même s'ils n'ont pas le sou". Comment ne pas se reconnaître dans ce portrait, comment ne pas être avec Marcel Schneider? Secessio nobilitatis.

εεε

Terminons par un film qui m'a semblé un bain purificateur, Le Grand Silence, de Philip Gröning (http://www.diegrossestille.de/), le premier film tourné au sujet de la vie quotidienne des moines de la Grande Chartreuse, dans les Alpes françaises. Deux heures quarante-cinq minutes de silence et de chants, celui des Chartreux ou celui de la pluie sur les ardoises du monastère. Gröning est parvenu à fixer des instants d'éternité avec une sorte d'humilité, un tact extraordinaire, sans jamais jouer au virtuose de la caméra. Le plus remarquable est qu'il montre bien à quel point la vie des moines est scandée par des rythmes cycliques: les saisons, magnifiquement rendues par le cinéaste; les chants à l'aube; les rituels domestiques. Eternel retour! Quant aux visages aperçus, surtout à la fin, ils témoignent d'une sérénité et d'une plénitude rarissimes. Toutefois, le stoïcien en moi se demande si la fuite hors du monde, si séduisante soit-elle, est non seulement tenable (pas un seul sourire féminin!), mais souhaitable? Etre dans ce monde sans en être, n'est-ce pas une posture plus ardue que la solitude protégée par de hauts murs? Le stoïcien affronte un monde qui le blesse, et toutes les blessures qui ne le tuent pas constituent une étape du parcours. Sécession n’est pas réclusion.

Le 27 novembre MMVI

© Christopher Gérard