22 août 2007

Marcel Schneider

Sacrum Imperium

Sacrum Imperium Romanum Nationis Germanicae : tel est bien le fondement de la puissante nostalgie qui habite les meilleurs des Européens, dont Ernst Jünger fut le modèle au XXème siècle. Voici révélé en quelques mots – latins –  le contenu du livre que Marcel Schneider, ami de Dumézil, fin mélomane et grand connaisseur de la civilisation européenne, a consacré à l’énigme allemande. L’ouvrage est dédié au Maître de Wilflingen, « le poète d’idées le plus génial depuis Nietzsche », dont l’itinéraire est retracé dans le dernier chapitre. Sa conversion tardive (à 101 ans) au catholicisme maternel, est d’ailleurs expliquée par cette nostalgie d’Empire : le rôle de la théologie ne fut pas déterminant chez cet adepte d’une conception cyclique du temps ! Grâce à  une culture d’une ampleur étonnante, une culture très vieille Europe, l'auteur a bien compris l’âme et les valeurs du Deutschtum : « la vaillance, le mépris du danger, le culte de l’exploit héroïque et de l’effort, la fidélité au suzerain et à la bien-aimée, le fatalisme qui fait accepter la mort, non seulement avec résignation, mais avec une joie sombre. L’amor fati, cet acquiescement passionné au destin, ce consentement profond, presque viscéral que l’Allemand fait aux lois inéluctables de la nature ». M. Schneider rappelle fort à propos l’importance de la fascination celtique et de la tentation occitane dans la culture allemande. Sur Nietzsche, l’auteur se surpasse : « Jamais Nietzsche n’a mieux laissé éclaté son mépris de la bourgeoisie triomphante abrutie par le nationalisme et la démocratie qu’en privilégiant le mythe de l’Eternel Retour. La grande idée de Platon et d’Aristote que le temps est cyclique, que l’humanité connaît des périodes de grandeur et de décadence, que tout s’abîme et renaît, qu’il n’y a ni amélioration ni progrès, que les révolutions cosmiques, que les rotations parcourues par les astres nous enseignent que le cycle est infini, que le temps détruit et restaure, que tout recommence sans fin, sans repos ni mesure, sans raison ni déraison ». Le plus curieux est qu’après une telle exaltation de la Grande Roue, M. Schneider se livre à des professions de foi ...parfois absurdes : la conversion sanglante de l’Europe orientale par les Teutoniques est par exemple présentée comme un « événement fabuleux ». Toute la démarche chrétienne, dans ce qu’elle peut comporter d’intrinsèquement schizophrène, apparaît bien dans ce livre : fascination pour le « mal » (le paganisme) et déclarations vertueuses (l’Eglise serait le « miroir de toute civilisation »). Ceci nous vaut quelques contradictions, dont sa vision de la forêt : « forêt vengeresse », celle d’Arminius, qui incarne le « Paganisme refoulé » (par qui ?) et donc « la puissance de la nature sauvage, la frénésie sexuelle, l’inconscient grouillant (sic) de pulsions malsaines, tout ce que le christianisme nous ordonne de repousser comme appartenant à Satan ». Cent pages plus loin, M. Schneider chante le recours aux forêts d’Ernst Jünger, en oubliant que le résistant au titanisme moderne est le descendant direct du rebelle païen.

Christopher Gérard

M. Schneider, L’ombre perdue de l’Allemagne, Grasset, Paris 1999.