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06 décembre 2006

Schola delenda est

En mars MMV, je m'insurgeais contre le contrat stratégique pour l'école francophone de Belgique concocté par les services de la ministre Arena. Dans un texte largement diffusé, jusque chez notre vice-premier ministre, et partiellement publié dans L'Echo de la Bourse, je rappelais que arena, ae est aussi un nom latin, de la première déclinaison en -a. Faisant référence au dictionnaire Gaffiot, je donnais les sens multiples de ce mot utilisé depuis au moins vingt-trois siècles: le sable, le terrain sablonneux, le désert, le rivage, l'arène et, par conséquent, les combats du cirque. Quelle plus magnifique démonstration de l'infinie richesse d'une langue qui, en deux millénaires, a modelé le mental européen? Quelle plus belle preuve de l'utilité du latin pour inciter l'élève, quelles que soient ses origines, à développer son sens de l'observation et de l'analyse, à approfondir la connaissance de sa propre langue? Instrument idéal de promotion, le cours de latin permet ainsi à des enfants issus des milieux les plus divers de s'initier aux plaisirs subversifs de l'étymologie, sans doute l'arme de destruction massive par excellence de tous les slogans, publicitaires ou politiques.

Ne voir dans le latin qu'un méchant instrument de ségrégation sociale relève du procès d'intention que le témoignage de n'importe quel professeur balaie sans peine. Combien sommes-nous à avoir trouvé dans le cours de latin un antidote contre le désespoir, contre la bêtise des adultes avec leurs divorces "indolores", leurs calculs sordides… Combien sommes-nous à avoir trouvé, dans l'étude acharnée des déclinaisons et dans l'immersion au sein d'un monde à la fois proche et lointain, un tremplin vers une libération spirituelle, intellectuelle autant que sociale?

De ce projet, je critiquais le charabia, d'une lourdeur et d'un pédantisme à donner la migraine, les néologismes en cascade, tout l'arsenal du "pédagogisme" le plus dogmatique et le plus obscur, à un point tel qu'on se demande si l'objectif n'est pas justement d'imposer à la communauté éducative une novlangue incapacitante. Pédagogisme qui se révèle pour ce qu'il est: non point un savoir fondé sur l'expérience, mais une idéologie technocratique, celle des pédocrates de cabinet, opposés aux pédagogues de terrain, aujourd'hui sommés de réciter le nouveau catéchisme. Un exemple? La sacro-sainte notion de "compétence", jamais définie de manière claire mais correspondant parfaitement aux critères de la rentabilité marchande, car aisément quantifiable. Avec R. Debray, aux compétences préférons les aptitudes, qui ont le mérite de rompre avec cette "logique d'esclave, celle du salaire aux pièces ou du travail en miettes"(Pour l'amour de l'art, Paris 1998).

Autre élément remarquable de ce projet, la mise en accusation à peine camouflée du monde enseignant. Ce dernier, dont le statut s'est constamment dégradé depuis trente ans tant en France qu'en Belgique (nominations tardives, traitement médiocre, image de marque dépréciée par tous y compris par des ministres), dont le travail a été rendu harassant (classes surpeuplées, programmes illisibles, inflation de la paperasse, horaires mal conçus - par exemple pour les conseils de classe et autres délibérations), prié de faire toujours mieux avec toujours moins, se trouve en fait en première ligne, frappé de plein fouet par les effets pervers de l'utopie globalitaire. Souvent inconscients de ce fait par manque de recul, les enseignants sont en fait les premiers à payer les frais d'une faillite, celle d'un système techno-marchand qui broie impitoyablement les personnes (explosion de la famille), dilue les cadres de référence autres que financiers et impose lentement mais sûrement un mode de pensée unique dont les prétentions émancipatrices cachent mal une praxis aliénante. Ainsi l'éducation y était-elle définie comme "le premier vecteur d'émancipation". Fort bien, mais la transmission? Car le rôle de l'école n'est-il pas avant tout de transmettre un héritage qu'il appartiendra aux jeunes générations d'enrichir et de transmettre à leur tour? Face au grand laminage qu'on appelle mondialisation, face au brouillage grandissant des repères, seule l'identité de chacun, qui est son héritage actualisé, offre une protection contre les dérives intégristes et consuméristes. Paradoxe majeur que celui d'une école où tous rivalisent de bons sentiments, mais qui, cédant à l'utilitarisme le plus borné, prépare ses élèves à une soumission complète aux lois de la technique et du marché. Comme l'a bien observé M. Bougard (L'école et ses dupes. Libres propos sur quelques mythes pédagogiques, Labor 1996), l'un des risques majeurs de ce processus d'involution consiste en une "dilution de la logique qui doit amener chaque élève et étudiant au stade de crétin militant". Nous parlons bien d'un enseignement de l'ignorance, pour citer l'essai de J.C. Michéa.

Parmi les dogmes de cette bonne pensée, celui de l'intégration par décret, en lieu et place d'assimilation par l'effort. Toujours, il s'agit, pour réduire les fractures sociale et ethnique (ce dernier point, n'est jamais abordé avec franchise), d'imposer d'en haut ce que d'aucuns nomment joliment "la valorisation des bonnes pratiques".

Un essai récent, d'un courage et d'une lucidité admirables, vient nourrir ces réflexions. En voici un aperçu, sous forme de citation: "Il nous faut métamorphoser les anciennes armes des "nantis" en armes de résistance contre la perte de la mémoire et de la faculté de s'exprimer, la dissolution dans le présent, l'obéissance aux sirènes de la consommation ou à la dictature spirituelle du livre unique". En quelques mots est ainsi résumé le stimulant essai de Michèle Gally, professeur de Lettres classiques à l'Ecole Normale Supérieure, qui fonde sa démonstration sur cet inquiétant constat: notre civilisation est la seule, et la première dans l'histoire, à nier ses propres valeurs comme à refuser de les transmettre. Pour citer Pascal Quignard, dans Les Ombres errantes: "Les lettrés ne peuvent plus se tenir debout aux côtés des feudataires. Le brahmane et le rajah ne se parlent plus. Pour la première fois la forme d'une société s'oppose à l'existence d'une littérature". C'est sans doute ce qui me frappe le plus depuis vingt ans que j'observe la déglingue programmée de l'école: ce refus conscient de transmettre une tradition, qui n'est jamais qu'un suicide différé, un suicide sans courage. D'où le plaisir et l'approbation éprouvés à la lecture de cette savante déconstruction des utopies liberticides. Derrière les slogans modernistes et égalitaires - dont le grotesque "école de la réussite" - se cache une idéologie sournoise de la table rase, qui déstructure l'individu et l'enferme dans une amnésie et un narcissisme morbides, pour le livrer pieds et poings liés au système techno-marchand. En ce sens, la "ringardisation" déjà ancienne des cours de littérature et leur mise hors-la-loi ne doivent rien au hasard: "s'il n'y a pas de complot ni de big brother (…), il est des intérêts puissants qui préfèrent l'aliénation des esprits à la faculté de penser par soi-même, la dépendance économique et mentale d'ignorants sans repère, fascinés par les miroirs aux alouettes qu'on leur tend."

De manière lucide, Michèle Gally perçoit dans l'apprentissage des langues dites mortes et des belles lettres (qu'elle refuse de scinder) un facteur de résistance à une mondialisation barbare. Elle rappelle que l'humanisme ne se réduit pas à une banale et souvent peu sincère forme de philanthropie, mais bien comme un idéal de liberté de l'homme par la connaissance de son héritage plurimillénaire. Nous sommes loin de la doxa dominante d'une époque en effet "malade du temps et de la mémoire", une époque qui valorise la dictature d'un présent vide de toute profondeur temporelle, celui des nihilistes. Or, les humanités ou belles lettres - littératures anciennes, modernes et contemporaines confondues en un tout dynamique - constituent un facteur de résistance idéal à cette tyrannie en tant qu'incarnation d'une solidarité effective entre les siècles et les générations. L'humanisme, en fin de compte, n'est-il pas la conscience du temps alluvial, de l'indispensable multiplicité des mémoires, de la rencontre féconde avec des ancêtres parfois lointains? Mais voilà, depuis 1968 au moins, toute solidarité avec les prédécesseurs est devenue suspecte. Toute transmission se voit stigmatisée au nom d'un modernisme totalitaire, qui diabolise le principe d'autorité pour mieux dissoudre le lien social.

Justement, le latin correctement enseigné pourrait jouer un rôle à la fois émancipateur et intégrateur, en libérant la personne de l'emprise des affects (le viol des foules permanent par la crétinisation médiatique), en tissant entre adolescents d'origines diverses un lien fédérateur. La lecture des littératures, d'Homère à Gracq (un surnom latin, soit dit en passant), exalte la faculté de penser sur un mode critique, par-delà les dogmes les plus insidieux, avec l'humilité qui convient à tout héritier conscient de n'être que le maillon d'une chaîne. Quel plaisir, à quatorze ans, de mémoriser les phrases apprises deux, quatre, dix siècles avant soi! Quel sentiment de continuité, quelle force dans cette incorporation volontaire à cette gigantesque armée des ombres!

Le comble, c'est que les lettrés, qui devraient se liguer pour défendre leur héritage, se soumettent aux nouveaux impératifs catégoriques - le simple nom de Bologne bloque toute réflexion critique sur l'enseignement. Nouvelle trahison, celle de clercs justifiant la démolition générale, celle de pédocrates issus des classes supérieures ("ceux qui parlent le plus haut d'égalitarisme sont ceux qui appartiennent le plus souvent à l'élite sociale"), qui sapent au lieu de maintenir. Qui collaborent au lieu de résister et de "construire des individus qui ne soient ni noyés dans les modes de pensée collectifs d'une société médiatique, ni dans les rituels ressuscités de diverses communautés". Les parents, les professeurs, tous ceux qui sont attachés à la pérennité d'un type d'homme, l'héritier autonome qui à son tour transmet, liront ce livre courageux.

Michèle Gally, Le Bûcher des humanités. Le sacrifice des langues anciennes et des lettres est un crime de civilisation!, Armand Colin.

En complément, je signale l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire (NRH, en kiosque), le numéro d’octobre, consacré à l’école, du succès au chaos. On y lit e.a. un entretien éclairant avec le professeur Pitte, président de la Sorbonne Paris IV (« on acceptez la sélection pour les footballeurs, pas pour les étudiants. La hiérarchie existe tant dans le monde animal, végétal qu’humain »).

 

 

 

Écrit par Archaïon dans Polemos | Lien permanent | Tags : école, enseignement, latin |  Facebook | |  Imprimer |