02 juin 2009

Exit Pol Vandromme

Adieu à Pol Vandromme

 

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer », écriviez-vous dans Libre parcours, précieux volume de souvenirs et de réflexions, dont le titre illustre votre itinéraire, celui du petit-fils de mineur, du fils de résistant devenu le témoin de la droite buissonnière. Plus de soixante livres publiés depuis 1955 font de vous un écrivain majeur de notre époque, et son meilleur critique littéraire.

Aymé et Chardonne, Hergé et Sagan, Drieu et Malraux, Simenon et Céline, vous les avez tous lus d'un œil fraternel, refusant les listes de proscription comme les grilles de lecture "qui oppriment et exténuent". Vous avez démontré par l'exemple qu'il valait mieux être probe que prétendre à l'objectivité des pintades et des faisans à la sauce Bourdieu.

Vous nous avez donné des leçons de courage et d'ironie, de finesse et de liberté. Car vous étiez un libertaire à votre manière, désuète et courtoise - délicieuse. Un réfractaire, supporter enthousiaste de football, amateur de cigares et de vins fins.

Votre unique mot d'ordre: "littérature d'abord!", comme pour répondre à Maurras, dont vous vantiez sans faiblir le talent de poète. Critique intuitif et sensuel, vous avez toujours été rétif aux fariboles des pédants comme aux ukases des apparatchiks, attentif à la seule musique et, comme vous me l'écriviez naguère, à "ne pas séparer le texte de l'accent qui se pose sur lui".

Vous étiez un maître d'armes, que je salue une dernière fois, la mort dans l'âme.

 

Christopher Gérard

1er juin MMIX

 

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A 80 printemps, l’écrivain Pol Vandromme, auteur d’une soixantaine d’essais littéraires et de passionnants mémoires (Bivouacs d’un hussard), ne cherche « ni la gloire, ni le scandale, ni le pardon », pour citer Saint Augustin. La récente pantalonnade politico-psychanalytique de la Belgique lui inspire ainsi des pages véhémentes, fortes d’une saine colère contre ce qu’il désigne justement comme « le triomphe ubuesque de l’irrationnel ». Dans ce pamphlet, il tente d’expliquer le delta Rhin – Meuse - Escaut, ingouvernable pays « harnaché de bric et de broc, n’appartenant à personne », qui de monarchie prospère (grosso modo, de Léopold Ier à Léopold III), a dégénéré en république des partis. Le règne funeste de despotes invertébrés ruine en effet ce reliquat de l’empire de Charles-Quint, où l’absence d’esprit public favorise les logiques séparatistes, notamment celles de flamingants, faux martyrs mais vrais lilliputiens, qui masquent à peine leurs ambitions de parvenus. Un pavé bienvenu dans la mare aux crapauds.

 

Pol Vandromme, Belgique. La Descente au tombeau, Rocher, 106 p.

 

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 Auteur d’essais sur la Belgique littéraire, du Monde de Tintin (La Table ronde) à Lettres du Nord (L’Age d’Homme), en passant par un Ghelderode chez ce même éditeur suisse, providence de nombreux Belges, Pol Vandromme est sans doute l’un des tout grands critiques littéraires du dernier demi-siècle. Son secret ? Un amour exclusif de la littérature et le souverain mépris des modes. Né en 1927 à Charleroi, aux marges septentrionales de la France, il demeure en effet, aujourd'hui comme hier, fidèle à l'exigeante passion qui s'empara de l'adolescent des années de guerre: "littérature d'abord!"

Telle pourrait être la devise du critique qui se définit comme "un écrivain français au patriotisme sourcilleux" et qui, depuis son premier livre (1955), incarne à la perfection une figure devenue rare de nos jours, celle du dévot de la littérature. Lecteur infatigable, mais surtout rétif aux préjugés, Pol Vandromme scrute, juge et exalte livres et écrivains avec une probité d'un autre temps. N'avoue-t-il pas benoîtement, dans L'Humeur des lettres. Chroniques et pastiches (Editions du Rocher), ne pas avoir de théorie de la littérature, et être allergique aux grilles qui "oppriment, exténuent et finissent par se substituer à l'auteur"? Fariboles de pédants, répond notre libertin, pour qui l'écrivain authentique est celui qui fait pâlir le lecteur: seule l'ardeur à émouvoir, seule l'aptitude à persévérer dans sa singularité, distinguent les grands des autres. Tournant le dos aux jugements moraux, Vandromme déchire avec allégresse les listes de proscription, et ce depuis bientôt un demi-siècle, poussant la provocation jusqu'à s'intéresser aux réprouvés: Brasillach, Drieu, Rebatet, mais sans jamais sombrer dans l'hagiographie ni dans un quelconque militantisme. Littérature d'abord. Que cet authentique anarchiste en discorde avec le siècle (anarchiste par nostalgie d'un Ordre digne de ce nom) nous entretienne du barrésien Aragon - du prosateur Aragon - ou de Céline, à qui il consacra naguère l'un des premiers essais, il se révèle toujours aussi intuitif et sensuel, comme son cher Casanova.

Lisant les lignes fraternelles qu'il dédie à Léon Daudet, comment ne pas songer à un autoportrait: "seuls les écrivains qui ont rôdé eux-mêmes autour des secrets de création, sont capables de reconnaître le génie, de s'enthousiasmer d'emblée à son contact, de nourrir d'arguments l'intuition de leur ferveur, de communiquer celle-ci irrésistiblement"? Tout Vandromme est là, dans cet amour exclusif de la beauté, au mépris des modes et des mots d'ordre. Parlant de Fromentin, Vandromme nous livre la quintessence du métier d'écrivain: "raconter ce qui assiège et harcèle au lieu de décrire ce qui se complaît; indiquer ce qui se dérobe au lieu de peindre ce qui se fixe". Son amour pour Retz (son livre pour l'île déserte), pour le mage Nerval ou encore pour Suarès le méconnu, s'accorde à une très saine méfiance pour Sade ("un maniaque de la violence vulgaire") et pour Saint-Just, ces annonciateurs des atrocités modernes.

Dans la dernière partie de l'essai, Vandromme se livre à un jeu aussi périlleux que révélateur: le pastiche, faux en écriture obligeant le critique à décrypter un génie pour mieux le saluer, car l'exercice n'a pour but que la célébration. Œuvre ardue, et d'une humilité quasi franciscaine! C'est là que Vandromme donne toute sa mesure: pastichant Céline ("Une seule façon de nous en sortir: qu'on rouvre les bordels. C'était doux, c'était bien, c'était familial; la lanterne qui pendouillait, la bonté de la maison, la pogne en traîne-savate sur la soie des boulevards, mézigue bien au chaud, le tango beurré qu'on chaloupait,…") ou Vialatte ("Un jour, nous aborderons aux îles"), parfois même meilleur que l'original (dans la cas de Marcel Moreau: "Dans mon enfer baroque et hébété, je viole les rimes du poème et l'infini dogmatisé des curetons"), Vandromme déclare sa passion avec une fraîcheur d'âme, une ferveur qui forcent l'admiration.

« Je m’étais fait le serment de ne jamais me leurrer ». Tel pourrait être l’incipit de Libre parcours (Editions du Rocher), précieux volume de souvenirs et de réflexions qui prolonge et affine les Bivouacs d’un hussard (La Table ronde). Non point banals mémoires du journaliste qui dirigea in illo tempore le Rappel de Charleroi, côtoyant tout ce qui comptait dans la Belgique de papa, mais plutôt le vagabondage de l’écrivain, une promenade buissonnière où l’auteur, fidèle à ses amis comme à ses maîtres, évoque quelques étapes de son itinéraire, parant sa nostalgie de masques altiers. Le goût de la belle formule et de l’allusion littéraire, l’ironie parfois grinçante, permettent en effet à Pol Vandromme de tempérer l’émotion qui l’étreint. Comment ne pas songer au capitaine de Boieldieu de La Grande Illusion, qui – hasard ou coïncidence - apparaît  au détour de l’une ou l’autre page ? On lira avec attention le chapitre XIV, l’ultime, la "Lettre d’un père à sa fille". C’est à mon humble avis la part du livre la plus bouleversante : la nuit tombe, et un aîné s’adresse à celle qui lui survivra. L’enfance, socle d’une vie réussie ; les images glanées tout au long d’une existence dédiée au travail (combien de livres cet infatigable travailleur a-t-il publié ? 60 ? 80 ? Même la Bibliothèque Royale ne s’y retrouve pas); le dégoût des idéologies mortifères ; la critique des conformismes, l’homme tout entier s’y révèle par le truchement du style – adamantin. « Et si tu dois rengainer ton épée, parce que la vie oblige à des ménagements tactiques, calfeutre le réduit des pensées qui sont tiennes ; c’est ton tabernacle, et un tabernacle ne se laisse pas profaner. Ne cherche pas pour trouver, mais pour te trouver. »

La Belgique y est bien entendu fort présente : une Belgique qui s’éloigne à pas de géant, celle de Tintin et des maisons du peuple, celle des calotins et des sans-dieu, celle des 1er mai fervents et des 11 novembre lugubres. Homo festivus va bientôt balayer toutes ces vieilleries dans la joie et la bonne humeur, obligatoires dans le village global. Mais avant de connaître cette apothéose, penchons-nous sur ce passé encore proche : Albert I, ce gaulliste avant la lettre ; Léopold III, ce Grand d’Espagne égaré, celui qui « désacralisa la démocratie des dévots sans sacraliser le dieu cruel des idolâtres de la force : la liberté sans l’ordre, cette anarchie ; l’ordre sans la liberté, cette tyrannie ». Ou le journalisme d’antan, avec ses trucs et ses ficelles, quand « on était engagé sans être licencié, au lieu d’être licencié avant d’avoir été engagé ».

Mais Vandromme est avant tout écrivain et c’est de ses confrères qu’il parle le mieux : Marceau, le Louis Carette des éditions du Houblon, devenu académicien malgré les cabales; Pirotte et Moreau, deux Belges atypiques, eux aussi montés à Paris ; Simenon et Ghelderode,… Sans oublier cette maison d’édition bruxelloise du Boulevard Saint-Germain, les Editions universitaires de notre compatriote J.-P. Delarge, qui, crânement, crée la première collection de poche consacrée aux classiques du XXème siècle. Justement, à la fin des années cinquante, ce jeune Belge extérieur au sérail fut sollicité par Pierre de Boisdeffre pour un essai sur Drieu la Rochelle, l’écrivain foudroyé. Il était vaste, le champ de mines que P. Vandromme dut traverser : un auteur maudit, des oeuvres inédites ou introuvables, peu d’études sinon le beau livre fraternel de P. Andreu,... Ce défi, notre carolorégien le releva avec autant d’intégrité que de panache. Son essai, publié en 1958, fut loué par les plus grands : Morand, Nimier, qui apprécièrent que Drieu fût jugé par un critique littéraire « convaincu que les erreurs et les fautes d’un militant ne prévaudraient pas sur le talent autodiffamatoire d’un héritier du romantisme viril de Baudelaire ». Drieu, qui fascina Malraux comme Modiano, est l’auteur de quelques livres forts: Rêveuse bourgeoisie, que, pour ma part je trouve plus puissant encore que l’Aurélien d’Aragon ; La Comédie de Charleroi, où l’ancien fantassin chante « le couple divin de la peur et du courage »; Le Feu-follet, sans doute l’un des témoignages les plus glaçants sur le suicide (Louis Malle en fit le film que l’on sait, avec M. Ronet). Réédité à la demande générale sous le titre Les saisons de Drieu (Editions Dualpha), l’essai nous fait (re)découvrir un écrivain de haut parage ; il révèle aussi ce mixte inimitable de lucidité et de ferveur qui assure à Vandromme la seule postérité  qui vaille, celle des schismatiques et des esprits passionnés.

En mai 2005, j'ai adressé à Pol(ydore) Vandromme quelques questions pour un entretien paru dans La Revue générale.

Christopher Gérard : Lisant L’Humeur des Lettres, ce manuel du lecteur et de l’écrivain, je tombe sur ces lignes qui paraissent vous convenir à la perfection : « en discorde avec siècle, en harmonie avec la littérature ». Seriez-vous l’un de ceux que Nimier appelait les libertins du siècle ?

Vous êtes un critique clairvoyant, à l'intuition souveraine, ce qui me change heureusement des critiques aveugles qui brandissent leur canne blanche et qui ne s'aperçoivent de rien.

Votre devise? Littérature d'abord?

Si vous voulez, étant entendu que la littérature ne sert à rien, affranchie qu'elle est de la norme utilitaire - politique, morale, sociale, mercantile -, se bornant à être une incitation au plus voluptueux des plaisirs.

Et si vous deviez citer trois de vos maîtres?

Puisque vous me contraignez à me borner - sans doute parce que vous croyez avec la sagesse populaire que les bonnes choses ne vont que par trois -, je choisis trois maîtres de style, Saint-Simon, Retz, Pascal

Parmi les écrivains belges (ou français de Belgique), quels sont ceux qui vous ont le plus fait pâlir?

Par souci de sécurité - les mégères m'attendent au tournant pour bastonner le mauvais sujet, mauvais confrère de surcroît - je m'en tiendrai à des écrivains morts, Max Elskamp, Norge, Simenon, Henri Michaux et Marcel Thiry (parce qu'il m'a fait pâlir au nom de Vancouver).

Depuis plus de trente ans, vous commettez impunément le délit de faux en écriture. D'où vous est venu ce goût pour le pastiche littéraire? Quel plaisir vous apporte-t-il?

Parce qu'un écrivain, c'est d'abord un ton, un style. Parce que le pastiche, tentative de critique interne, est un jeu de rôle que soutient l'élan d'une sympathie de tour mimétique (du moins quand il est pratiqué à la suite de Proust, en réprouvant le dénigrement médiocre d'un Reboux). Parce que, en définitive, le plaisir n'a pas de raison à donner, la sienne suffisant à tout.

Parmi tous les auteurs que vous abordez, je ne trouve ni Elémir Bourges, ni Ernst Jünger. Vous imaginez sans peine ma stupéfaction. Justifiez-vous sur le champ!

En somme, vous exigez que je me mette à la mode et que je m'astreigne à un exercice de repentance. Dans le temple des dieux et des déesses, au pied de l'autel antique, je bats ma coulpe en récitant mon confiteor. Je réclame humblement votre pardon et, avec l'espoir que vous me l'accorderez, je suis sensible à votre indulgence, puisque vous ne me réprimandez qu'à propos de mon silence sur Bourges et Jünger. Il y a beaucoup d'autres grands auteurs qui ne sont pas traités dans mon recueil et qui eussent mérité de l'être. Il me semble que vous auriez dû m'accabler de votre courroux en regrettant que mon recueil ne soit pas encyclopédique.

Je vous absous. Et vos projets?

Quoi! Vous n'avez pas l'air de vous souvenir de La Fontaine: Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge! Un quasi-octogénaire peut avoir des projets, mais aucune assurance de les mener à bien. Voici les miens, pourvu que le Dieu des chrétiens me prête vie: un volume de souvenirs, un essai sur Jacques Perret (Jacques Perret, Gaulois de noble origine, Editions du Rocher) un volume de chroniques, cette fois consacré à des écrivains contemporains. Rien donc qui puisse satisfaire le sens de l'histoire et la conscience universelle.

Publié dans la Revue générale, mai MMV.