01 avril 2009

Exit Jacques d'Arribehaude

La mort d’un gentilhomme

 

Jacques d’Arribehaude est mort ce 27 mars 2009 à Nice. Ecrivain de race, il aura incarné un type d'homme aujourd’hui clandestin, produit d'une alchimie suprêmement française: le mousquetaire, primesautier et fidèle en amitié. D’une mère basque et d’un père gascon, Jacques d’Arribehaude appartenait à une famille dont les archives remontent au XIIe siècle, avec des attaches en Béarn, Gascogne et Navarre, et qui connut la ruine bien avant la Révolution. Noble certes, mais fauché comme les blés, et donc « ouvert au grand large ». En 1943, à l’âge de 17 ans, révulsé par "l'éthique de soumission geignarde et chevrotante" de Vichy, ce rejeton d'une lignée féodale traverse l'Espagne, visite ses prisons, embarque pour Alger, se promène jusqu'en Libye avant de servir en Italie et dans les Balkans. Jeune volontaire de la France libre, il navigue en Méditerranée sous pavillon américain, ce qui lui permet de découvrir le Voyage au bout de la nuit dans une librairie italienne en ruines. Après la guerre, ce héros stendhalien connaît le sanatorium avant d’errer en Afrique équatoriale, au Laos et en Espagne, sa seconde patrie, pour laquelle il ne nourrissait aucun ressentiment, malgré ses mois de cachot. Revenu à Paris, entre deux sauts à Tanger, Bayonne ou Saïgon, ce jeune aventurier, mixte de Drieu et de Casanova, fréquente la Table ronde, rencontre Cioran (qui l’encourage après son professeur au lycée de Bayonne, Jean-Louis Curtis), mais aussi Lise Deharme, Michel Leiris, André Malraux, Edgar Morin, et last but not least Céline, qu’il ira voir à Meudon. Un projet de film naîtra de leurs entretiens, hélas ! avorté.

Jacques d’Arribehaude a retracé ses aventures dans une série de Journaux publiés à L’Age d’Homme (Cher Picaro, Un Français libre), où il se révèle picaresque à souhait, contrebandier en diable, divinement irrégulier. L’écrivain, également auteur de romans dont l’un remporta le Prix Cazes (Semelles de vent, le bouleversant Adieu Néri),  pose sur le monde un regard alliant la fraîcheur et la mélancolie, qui fait de lui l'un de nos derniers moralistes: "l'art de vivre tout court n'est pas autre chose que ce cheminement plus ou moins laborieux, plus ou moins tenace, plus ou moins acharné parmi les obstacles, les dénigrements, l'hostilité ou l'indifférence du plus grand nombre". René Clair disait de son premier ouvrage, La Grande Vadrouille (La Table ronde –  rien à voir avec Bourvil), que c'était "un livre en bonne santé".

Je l’avais rencontré en 2000 lors d’un cocktail organisé par L’Age d’Homme rue Férou. Marc Laudelout, qui connaît tout le monde à Bruxelles comme à Paris, m’avait ensuite présenté dans les formes et, lors de sa venue à Bruxelles, nous avions déjeuné à deux pas de la Grand-Place, goûtant sa conversation à la fois virile et raffinée. Dans une lettre, Jacques D’Arribehaude nous remerciait de l’avoir initié à « la splendeur royale du vieux Bruxelles ». En réalité, c’était à nous d’être reconnaissants de nous avoir à ce point enchantés ! Un gentilhomme vous dis-je, qui pouvait se montrer très drôle, et jamais - au grand jamais - dupe de l’imposture aux mille faces (« ma carcasse de Grand Invalide de Guerre archidécoré», m’écrivit-il dans l’une de ses lettres signées Diego de la Vega ou Don Santiago del Estero). Un réfractaire, amateur de Bonnard et de Matisse, lecteur de Rimbaud et de Saint-Simon (son modèle), dont le rêve de bonheur fut d’aimer et d’être aimé. Dandy, assurément, comme en témoignent les clichés du cher Louis Monnier. Un délicat, attelé à la « seigneurie de soi-même » : « au fond, j’aurai passé ma vie à fuir l’ennui, cette peste fatale qui nous guette tous, et que le goût de la beauté, un certain esthétisme flemmardant, la recherche et la création artistique, à ma modeste échelle, m’ont aidé à surmonter ». Eternel adolescent aussi, avec sa part de naïveté et d’immaturité (ses démêlés avec les dames), ô combien attachant. Un esprit libre, qui va cruellement nous manquer, même si ses livres nous permettront longtemps de réécouter une voix qui compte.

 

Adieu messire, que la terre vous soit légère !

 

Christopher Gérard

31 mars 2009

 

 

 

 

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