11 octobre 2007

Ammien, Zosime, Libanios

Patres nostri

Si le jeune Julien Sorel lisait en secret du Mémorial de Sainte-Hélène, révérant à sa manière une figure honnie des bourgeois de son temps, les polythéistes d'aujourd'hui, qui honorent un autre maudit, Iulianus Augustus, peuvent se nourrir des auteurs qui fréquentèrent l'Empereur ou transmirent ses hauts faits. La geste de Julien, nous la trouvons chez Ammien, officier supérieur qui servit sous ses ordres ; chez le rhéteur Libanios, son professeur d'éloquence et chez Zosime, belle figure de résistant. Par un bienheureux synchronisme, les Belles Lettres proposent au lecteur des œuvres de ces trois auteurs.

Dernier grand historien de l'Antiquité et continuateur de Tacite, Ammien Marcellin fut le témoin oculaire et l'acteur du conflit tragique entre les Barbares et une Rome déclinante, livrée au pouvoir de Galiléens plus acharnés contre les "hérétiques" et les "infidèles" de l'intérieur que contre les ennemis de l'extérieur. Le latiniste G. Sabbah propose la conclusion et sans doute le sommet des Res gestae, les livres XXIX à XXXI couvrant les terribles années 371-378. L'Empire est en pleine tourmente, assaillis par les Goths, les Huns et les Alains. Abandonné par Hélios, l'Empereur, le persécuteur Valens tombe à l'ennemi lors du désastre d'Andrinople, dont Ammien donne un récit hallucinant: "Même, on pouvait voir un barbare, dressé dans sa férocité, les joues contractées en un sifflement strident, le jarret coupé ou la main droite emportée par le fer, ou le flanc transpercé, lancer d'un air menaçant autour de lui des regards farouches, aux approches mêmes de la mort. Et les combattants se jetant mutuellement à terre, le sol était jonché de corps, les plaines couvertes de cadavres, tandis que l'on entendait, avec un effroi infini, les gémissements des mourants et de ceux qui étaient transpercés par de profondes blessures" (XXXI, 12, 4). L'historien témoigne aussi de la férocité des persécutions dont sont victimes les Païens: Maxime d'Ephèse, ami de Julien, est décapité à la suite d'une campagne contre la magie, prétexte à la mise au pas des penseurs païens, à la répression du paganisme ésotérique et théurgique. Valens joue un rôle important dans ce processus d'élimination de la liberté de pensée, dont Justinien, en 529, marquera officiellement la mort avec la fermeture de l'Université d'Athènes. Ammien fustige aussi l'inflation juridique de son temps qui voit régner les avocaillons. Exemplaire caractéristique des régimes en déclin: quand triomphe la chicane, la justice ne tourne-t-elle pas à la farce ?

Libanios, rhéteur d'Antioche, fut l'un des grands lettrés de son temps, et un fidèle aux cultes traditionnels. Puriste, tenant de l'atticisme le plus pointu et pratiquant un grec proche de celui du Vème siècle avant (nous sommes au IVème après!), il fut aussi l'ami de Julien, qui le vénérait. Ce virtuose de la rhétorique a rédigé des milliers de lettres, dont certaines à l'Auguste, d'autres à Ammien ou encore à Symmaque, le chef de l'aristocratie – toujours païenne - de Rome. Elles étaient lues en public et ont donc marqué leur temps, reliant entre eux les défenseurs de l'Hellénisme et de l'humanisme classique. B. Cabouret nous en propose un florilège annoté. Mis en difficulté après la mort de Julien, sous le prétexte habituel de magie, il saura se dépêtrer de ce mauvais pas grâce à son éloquence ainsi qu'à un sens aigu des concessions. Il n'en demeura pas moins le défenseur de l'idéologie civique impériale et de la Paideia traditionnelle. Ses lettres à Julien illustrent le renouveau du paganisme sous ce trop court règne. Avec Zosime, l'auteur de l'Histoire nouvelle, nous quittons le monde des contemporains de Julien: cet auteur assez mystérieux vit à la fin du Vème siècle, sous un pouvoir chrétien qu'il méprise autant que les Barbares. Pour lui, les choses sont claires : l'abandon des traditions ancestrales cause la chute de Rome - dont il analyse les prémices sans toutefois atteindre la clarté et la lucidité d'Ammien. Son livre, où est développée la théologie du paganisme finissant, témoigne de l'existence après l'an 500 d'une élite païenne clandestine mais convaincue, qui exalte la mémoire de Julien à ses risques et périls. Qui dira la foi de ces lettrés inconnus qui transmettent une flamme sans certitude aucune de voir réaffirmer leurs idéaux? Bossuet disait de Zosime qu'il était "l'ennemi le plus déclaré du Christianisme et des Chrétiens". L'Histoire nouvelle survécut par miracle, mutilée, enfermée dans l'enfer de la Vaticane. F. Paschoud a édité et traduit ce texte dès les années 60, relançant l'intérêt des savants pour un Zosime demeuré quasi clandestin: en voici une réédition augmentée accompagnée de notes éclairantes et de cartes que tous les amis de Julien liront avec ferveur.

Publié en 2000.

Ammien Marcellin, Histoires XXIX-XXXI, Les Belles Lettres, Paris 1999.

Libanios, Lettres aux hommes de son temps, Les Belles lettres, Paris 2000.

Zosime, Histoire nouvelle I et II, Les Belles Lettres, Paris 2000.

Voir www.lesbelleslettres.com.

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