03 octobre 2007
Le Tombeau d'Aurélien
Dialogue classique
Claude Imbert, naguère élève de M. Griaule et de C. Levi-Strauss, est mélomane, journaliste (fondateur du Point) et lettré classique. Il avait publié, en 1984, un remarquable Ce que je crois (Grasset), où il jetait un regard fort critique sur notre société sans boussole. Il nous revient avec un ouvrage de fiction inspiré du Dialogue des Morts de Lucien, le plus voltairien des auteurs anciens: Le tombeau d'Aurélien (Grasset, 2000). Aurélien est un patricien gallo-romain de la fin du IVème siècle dont la devise est "servir est mon honneur". Par une mystérieuse faille temporelle, il noue une correspondance avec Antoine, un érudit contemporain qui occupe la même villa d'Aquitaine, seize siècles plus tard. N'essayons pas de savoir comment ce prodige est possible, acceptons-le comme un présent des Dieux, car c'est l'occasion pour nous de lire cette correspondance croisée entre le passé et le présent et vice versa, traduite et annotée par Claudius Imbrehtus, humaniste de la fin du XXème siècle. L'aisance de l'auteur dans le monde antique est étonnante, non dénuée d'humour et d'esprit critique; il voit bien ce qui distingue celui-ci de la modernité: "la fixité opposée à la frénésie de l'avenir, le rythme corporel opposé à cette césure permanente entre le corps et l'esprit, le naturel de l'animal social dans le monde antique opposé à la désocialisation aujourd'hui" (Le Figaro littéraire, 23 mars 2000). C. Imbert s'attaque au grand tabou actuel, celui de la décadence, sans jamais sombrer dans un pessimisme aigre ni dans le moindre moralisme. Il n'est même pas nostalgique, ce qui serait facile, puisqu'il dit son espoir de renaissances futures, fondées sur le recours à la tradition classique. Sa posture est celle d'Epicure et d'Epictète: "pas de vrai bonheur sans une constante conscience de la mort. Pas de vrai bonheur sans l'apprentissage volontaire des règles simples de dignité: dégoût des vanités, respect du courage médité. Pas de vrai bonheur si l'on ne résiste aux illusions de l'humaine condition. Pas de vrai bonheur enfin sans le désir d'embellir les appétits élémentaires de l'homme, à commencer par les plus puissants et primitifs qui sont le boire, le manger et le désir amoureux". On sent chez C. Imbert une sympathie pour la romanité comme style de vie au sens le plus noble du terme: "En vieux Romain de l'ancien style, je crois qu'il existe une politesse du paraître. Je soupire de la voir renversée par la mode du laisser-aller". Les lettres d'Aurélien et d'Antoine sont truffées de remarques justes sur l'art, l'abstraction, les plaisirs de la table et du lit, la technique et le savoir, la modernité et surtout le christianisme. Car Aurélien, qui vit à l'époque du triomphe politique des Chrétiens (il est contemporain de l'Affaire, je veux dire celle de l'Autel de la Victoire), n'est nullement ébloui par leur révélation et leurs pratiques et retrouve pour les fustiger les accents de Tacite: "pestilences d'Asie", "appropriation de Dieu par un juif illuminé pour la glorification de l'individu". Aurélien voit arriver aux commandes d'un Empire déclinant des Chrétiens avides de pouvoir et fanatiques. Antoine, lui, assiste à l'effondrement du christianisme sous les coups du matérialisme: "Dieu n'est pas mort, mais Jésus expire". Le premier s'inquiète de voir délaissés les Dieux de sa tradition, le second déplore la rupture de cette antique ronde des Dieux et des hommes. Tous deux communient dans l'exaltation de la discipline de l'âme, fondement de l'humanisme traditionnel. Païens et Chrétiens liront donc ce livre - qui fait songer à certains égards au Mauvais choix de J.L. Curtis - avec joie et reconnaissance.
Publié en 2000
20:35 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, humanisme



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