13 septembre 2007

André Fraigneau

« Exemple d’un génie tout en nuances et qui se définit par ses nuances, gêné seulement ici par la difficulté de transposer dans le français classique la véritable sensibilité romantique, celle qui vient d’Allemagne, d’une certaine Rome ou d’une certaine Grèce et s’en va vers la mort. » C’est ainsi que Robert Poulet traça naguère le portrait d’André Fraigneau (1905-1991), clandestin capital. A 17 ans, ayant obtenu une entrevue avec Barrès, il s’entendit conseiller par le Prince de la jeunesse d’aller se retremper dans le grand fleuve : le Rhin. Pour ce lecteur passionné de Gobineau et du Sâr Péladan, ce fut le début d’une vie de voyages, de fêtes  et de rêveries, dont témoigne l’œuvre, souterraine mais constamment rééditée depuis les années 30 (tout dernièrement au Rocher, providence des écrivains secrets – grâces en soient rendues à Pierre-Guillaume de Roux !). Ami de Cocteau, de Drieu et de Malraux, Fraigneau fut tour à tour conseiller littéraire (chez Grasset, Plon, à la Table ronde), homme de radio, chroniqueur (NRF, les Cahiers des Saisons, La Table ronde, Matulu,…) et surtout le romancier du bonheur avec des livres cultes tels que La Grâce humaine, Le Songe de l’Empereur ou le Journal d’un solitaire. Génération après génération, de jeunes impétrants en littérature découvrent ses livres grâce à de mystérieuses rumeurs pour devenir les aficionados d’André Fraigneau… et de sa garde rapprochée. Qui aime le « colonel honoraire » ne pourra que faire amitié avec Déon, Dupré, Vandromme, Schneider, Sentein, Frébourg, sans oublier Mourlet, le maître d’œuvre de ce riche volume qui a bataillé ferme pour rassembler hommages et textes retrouvés, parfois enregistrés pour la radio et miraculeusement sauvés de l’oubli. La brillante préface de M. Mourlet illustre à la perfection l’influence secrète de Fraigneau sur une cohorte d’écrivains: s’il ne fut jamais le chef d’une école - même s’il dispensa gratuitement quelques cours du soir à la Rhumerie martiniquaise -, Fraigneau le Grec incarna à la perfection une double quête esthétique et mystique, entre dandysme et jansénisme. Comme le souligne Mourlet : « son style construit l’écrivain comme il construit son style ». Voilà ce que le lecteur attentif retient de ses livres : une leçon à la fois de style et de vie. Malgré la reconnaissance immédiate des plus grands, Fraigneau subit après-guerre le purgatoire pour de banales raisons politiques (ses deux voyages à Weimar avec le lieutenant Heller), mais en réalité pour une fondamentale question d’allure. Pensons à Montherlant aujourd’hui, qui paie cher Le Treizième César, comme Fraigneau naguère Fortune virile. Heureusement, les oubliettes républicaines comportaient des issues de secours par où s’engouffrèrent des amis sûrs : Boutang, Déon, Sénart, Blondin. Le flambeau fut transmis jusqu’à nos jours, pour ne plus s’éteindre : Fraigneau s’en doutait, lui qui, peu de temps avant sa mort, affirmait que « la bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier ».

Michel Mourlet dir., André Fraigneau. Le livre du centenaire, France-Univers, 224 p., 18€

 

 

 

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